‹ Journal de ma déportation à Guyane françaiseChapitre 25 sur 50 · JOURNAL DE MA DÉPORFATION · texte numérisé non relu

JOURNAL DE MA DÉPORFATION

Hoche est mort dans les premiers jours de Vendémiaire. 11 a eu une agonie affreuse. On l’a ouvert. Daunou à fait son éloge. Cérémonie magnifique à Paris en son honneur. :

Fête superbe le 1°* vendémiaire ; le Directoire applaudi. Adresses de félicitations de ‘plusieurs municipalités sur la punition des conspirateurs.

On dit l'Espagne prête à rompre avec les Etats-Unis.

Ordre de fermer les théâtres de France qui ne sont pas républicains.

La Fayette est en liberté.

Voici comment une gazelte anglaise, ou américaine, Le Moniteur, rend compte de notre départ:

« L’escortedes députéscondamnéssans jugement à la dépor- « tation, est arrivée à Rochefort le 21 septembre. Ts furent « embarqués le matin du même jour, et, le vent étant favo- « rable, on espérait que dans peu d'heures ils seraient hors « de vue. Ainsi l’exécrable sentence du Directoire rendue « contre eux sans jugement est exécutée. Les lâches-imita- « teurs de cette tyrannie dans toutes les contrées du monde « doivent prendre note de cet exemple d’injustce, pour « persécuter ceux dont ils redoutent les opinions. Il n’est « pas question de savoir si ces hommes sont innocents ou « coupables. Il n’y a que leur jugement qui puisse satis- « faire la Justice. » R

Voici l'extrait d’une lettre de la Haye du 18 septembre, que J'ai extraite de mes feuilles, et qu’il me paraïitessentiel de conserver : ;

« Trois des directeurs, Rewbel, La Réveillèreet Barras, « au moyen des armées auxquelles ils ont persuadé qu'il « y avait un complot dans le Corps Législatif pour rétablir « la royauté, ont fait arrêter un de leurs membres, Bar- « thélemy. Carnot aurait été arrêté aussi, s'il n'avait pas « échappé. Cinquante-quatre membres du Corps Législatif « ont élé arrêtés aussi. Le grand général Pichegru est. « parmi ces derniers {The great general Pichegru). En « effectuant cette Révolution, on n'a pas eu le moindre « égard à la Constitution. Le Directoire, assuré d’être « soutenu par les armées, a suiviune autre marche, et il a

CN

eu l’adresse de persuader aux troupes que c'était le seul moyen de sauver la Constitution.

« Si vous voulez lire le 59% article de cette Constitution, qui défend de faire approcher les troupes plus près de 12 lieues des séances du Corps Législatif, vous verrez combien cette Constitution a été violée.

« Après l’arrestation de ces hommes, on a porté une accusation contre eux au reste du Corps Législatif assemblé à la hâte et de la manière la plus inconstitutionnelle, sans leur permettre de paraitre eux-mêmes pour leur propre défense. Ils ont été condamnés au bannissement, où 4. plairait au Directoire, tandis que la Constitution défend au Corps Législatif de prononcer contre ses membres aucune peine plus forte que la Censure, les arrêts pendant trois jours ou la détention pendant huit. Pourquoi ne pas les envoyer devant la Cour créée par la Constitution pour les juger ? N'est-ce pas parce que

cette Cour m'aurait peut-être pas pu être assez influencée

pour prononcer suivant la volonté du Directoire ? Mais qui est-ce qui aurait osé faire entendre une pareïlle raison devant le Corps Législatif, celte législature, elleméme tout entière assez avilie pour remercier le Directoire de son humiliation ? »

« Le fait est que cette accusation a été portée par des hommes qui auraient été épouvantés de Ia seule apparence de ceux qu'ils voulaient perdre. Il ne parait pas

qu'on ait allégué des faits décisifs contre aucun, excepté

contre Pichegru. »

Le reste est relatif à l’accusation portée contre Piche-

gTU.

Vauthier et ses compagnons de voyage ont diné chez

moi avec Tronson, Morgenstern et Cabrol. L’après-midi, J'ai eu Marboïis, Rovère et Bourdon. On a beaucoup disserté sur les nouvelles parvenues, elles n’embellissent pas notre situation.

J'ai remis à Vauthier une lettre pour Barthélemy, auquel

J'ai rendu compte de ce que nous avons appris.

23 pluviôse. — J'ai assez bien dormi, quoique j'eusse la

tête inquiète et fatiguée. ai écrit plusieurs lettres ce ma-

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tin. Je les ai remises au capitaine de la goélette de Power.

Bourdon, qui est venu l’après-midi, s’est avisé de se plaindre de la préférence donnée à Barthélemy pour séjourner à Cayenne. Je me suis vivement élevé contre de pareilles plaintes. C’est un grand malheur que nous soyons confondus avec un pareil homme. Il est l'unique cause de tous les désagréments que nous éprouvons depuis que nous sommes dans la colonie. Qu’y a-t-il de commun entre lui et moi?

Rodrigues a pêché une Vrelle. Ce poisson est une espèce de morue. C'était un Jeune qui pouvait peser une Cinquantaine de livres. J’en ai mangé et je le trouvaï très bon.

Je souffre du doigt de pied où J'avais des chiques, Je crains d’y avoir un ahcès:

24 pluviôse. — En examinant ce malin une caisse, je me suis aperçu que Beckmann, au lieu de 2.400 francs, argent de France, que Je croyais en avoir reçu, ne m'a donné que 2.400 francs, argent de la colonie. Jelui ai cependant donné une traite de 2.400 francs, argent de France. Comment ne s’en est-il pas aperçu ? Je lui écris pour qu'il redresse cetteerreur. S'ils’ y refusait, j'aurais bien à décompter de l'idée que j'avais de lui. On se plaint hautement de sa conduite à Cayenne. :

J'ai beaucoup souffert de mon pied aujourd’hui. Tout le doigt est enflammé, et je crains, si cela continue,de ne pouvoir pas marcher. Fo

J'ai reçu une lettre de Barthélemy, ‘qui m’annonce qu’il faut renoncer à l’espoir d’obtenir pour Tronson la permission d'aller à Cayenne.

25 pluviôse. — En me couchant, j'ai lavé mon pied avec de l’eau tiède, et j’en ai beaucoup moins souffert cette nuit. Souvent les remèdes les plus simples sont ceux qui produisent le meilleur effet. Je l’ai presque toujours éprouvé.

Nous avons eu une pluie très abondante toute la journée. I faisait frais, et c’est la première fois que] ai été obligé de prendre un vêtement de drap.

Je lis avec le plus grand intérêt un petit roman anglais intitulé : The History of Ned Evanse.

Prachet, qui est à terre, m'a dit qu'il comptait que son navire entrerait demain dans la rivière.

J'ai planté dans mon jardin une articulation de cactus.

La pluie a cessé ; 1l fait chaud ce matin.

J'ai contimué à mettre en ordre tous mes comptes.

Le commandant est venu l'après-midi nous communiquer une lettre de l'agent, qui refuse à Tronson de se rendre à Cayenne. Cela est barbare. Il envoie un chirurgien pour examiner sa situation. Que fera ce chirurgien contre le mauvais air et le manque de tout?

Ce refus, les tracasseries qui se multiplient, fatiguent mon &mi, et, Sije ne rappelais tout mon courage, tous les motifs que j'ai de conserver mon existence, Je succomberais.

27 pluviôse. — J'ai très mal dormi cette nuït, et je ne suis pas sans crainte d’avoir quelque retour de fièvre, J'ai bu deux tasses de capillaire.

Une embarcation est arrivée ce matin de Cayenne. Je n’ai pas de lettres. On dit que Couturier est arrivé à Cayenne, qu'il apporte Ja confirmation de fa paix avec l’empereur. L'agent a donné ordre de condamner le navire de Prachet, et on attend quelques goélettes qui viennent sans doute pour chercher des vivres et le gréement de ce bâtiment.

Un ancien habitant de la côte est venu me voir. D’après ce qu'il me dit, un des commandants qui a fait le plus de bien dans la colonie est M. de Fredmont. Il encourageait la culture, le travail et l’éducation des bestraux par tous les moyens, et il a fondé plusieurs établissements de bienfaisance. Ce n’est pas ainsi que se distingue le gouverneur de nos jours.

Nous avons eu encore une pluie très abondante aujourd’hui par moments.

Prachet à fait entrer son navire et il est venu le soir

28 pluviôse. — J'ai fort mal dormi. Une partie de - l’équipage de Prachet s'était saoulé. Il à passé lui-même une partie de la nuit dans la chambre voisine de la mienne, avec Pichegru, Ramel et d’Ossonville. Je n'ai pu dormir

que quelques moments ce matin. Toutes ces orgies me déplaisent ; je voudrais être tranquille.

J’ai vu ce matin une case que Le Monnier a vendue avec quelques marchandises. L’incertitude où je suis sur ce que nous deviendrons m'empêche de prendre aucun parti, sans cela cette case pourrait me convenir, j'y serais plus tranquille.

Vogel est arrivé ce soir, et m’a no plusieurs lettres dans Tesquelles J'ai trouvé plusieurs gazettes américaines de New-York, depuis le 27 décembre jusqu’au 9 janvier. J'ai passé une partie de la soirée à les examiner.

J'ai eu à souper un poisson nommé loubine, qui est d’une excellente qualité.

29 mluvidse. — L'objet le plus important que j'aie trouvé dans ces gazettes est le traité de paix avec l'empereur, signé à Campo-Formio, près d'Udine, le 11 octobre. Ce traité donne à l’empereur une puissance plus grande que celle qu’il avait avant la guerre. La cession de Venise et de presque tout le Golfe Adriatique lui donne une position maritime des plus avantageuses, et lui ouvre l’exportation de tous les produits de la Hongrie et de l'Autriche. J'ai donné la traduction de ce traité à La Villeheurnois.

J’y ai vu le discours du roi d'Angleterre à la séance du Parlement, la déclaration relativement à la rupture des négociations de paix : j'ai trouvé cette pièce faible.

J'y ai lu aussi le projet de paix de lord Malmesbury. Les articles de compensation étaient en blanc; on ne peut qu'imparfaitement en juger.

L'arrêté du Directoire qui rompt la paix avec le Portugal.

Les détails du combat des Anglais et des Hollandais. C'est l'affaire la plus désastreuse pour les Hollandais qu’ils aient éprouvée pendant la guerre.

La note d’une déclaration du roi d’Espagne relativement au Prince de la Paix qui se trouve inculpé dans la déclaration de Dunan. Le roi d'Espagne désavoue cette accusation comme calomnieuse, et le gazetier demande ce que devient notre accusation si elle ne porte pas sur d’autres bases. Cette réclamation du roi d’Espagne est très impor-

tante pour nous; elle dénonce à l’Europe comme fausse et calomnieuse la seule pièce sur laquelle le Directoire nous a accusés. ;

On est encore incertain si la guerre n’éclatera pas entre la France et les Etats-Unis.

L'armée qui se rassemble pour descendre en Angleterre sous le nom d’armée d'Angleterre sera aux ordres de Bonaparte. Desaix la commande provisoirement. C’est un jeune général dont on dit du bien.

La députation de la Guyane est rejetée. Le frère de Rovère est arrêté. Les nouvelles de France vont jusqu’au 1 novembre.

Bottereau, habitant de Conanama, est venu me voir. Il avait déjà bu. Il est allé voir Pichegru, et il a achevé de se lester.

J'ai commencé ce soir à écrire en France et à Cayenne.

30 pluviôse. — J'ai assez bien dormi cette nuit. J’ai achevé mes lettres ce matin. J’ai écrit en France, à Surinam et à Cayenne. J'ai remis une lettre à David qui commande la chaloupe de l’/Zmportune et qui est parti ce matin avec Jacquet d’Yracouboa.

Bosquet est venu me voir. Il m’a encore parlé du bois qu'on pourrait exploiter dans le haut de la rivière. Ce serait une excellente opération, mais elle ne peut se faire qu'au mois d’août et à environ 25 lieues d’ici.

Dans les lettres que j'ai reçues avant-hier de Cayenne, on prétend qu’on écrit de France que Barthélemy, Marbois et moi nous étions rappelés. Cela me paraît absurde et je n’y crois pas.

Rien de nouveau ce soir. Rovère continue à bouder depuis la gazette de Surinam et il ne vient plus me voir.

J’ai des boutons qui me font mal lorsque je m’assois. J’ai toujours mal à un pied, ce qui m'empêche de marcher, de sorte que je suis dans une situation très gênante.

1 ventôse. — J'ai assez bien dormi, quoiqu’on ait fait beaucoup de tapage toute la nuit. Depuis qu’une partie de l'équipage de La Diane est ici, nous n'avons plus de repos, ni le jour, ni la nuit. J’ai achevé de lire le roman

‘ 243 JOURNAL DE MA DÉPORTATION ie anglais History of Ned Evanse: Je l'ai lu avec le plus grand intérêt.

On prétend que 150 députés viennent de France. On ne me l’a pas mandé de Cayenne, et cela me parait un conte fait à plaisir.

Carré, chirurgien du régiment d'Alsace, est arrivé ce soir pour examiner l’état de Tronson. J’augure assez mal du résultat de eet examen.

Il m'a remis des lettres de Barthélemy de plusieurs dates. [Il m’annonce qu’une goélette nommée £a Volante était en armement pour porter des députés. Cela est annoncé par une lettre de Bordeaux du 5 novembre; cette lettre annonce aussi que cette goéletle doit porter des ordres plus sévères contre nous. Comment est-il possrble qu'il y ait des lettres de Bordeaux du 5 novembre et que je n’en reçoive aucune? Qu'est-ce donc que ce silence? Qu'il est accablant! On parle d'ordres plus sévères. Que peut-il donc y avoir de plus cruel, de plus désespérant que notre position ?

IF m'envoie le discours de Berthier au Directoire le 10 brumaire, en lui apportant le traité de paix. Ce discours m'a fait bouillonner le sang. Se peut-il qu’en présence de la natron entière, au Hilo de la capitale, un homme auquel nous avons donné quelque estime, que Dumont nous vantait comme fidèle aux bons principes, aït pu: répéter d’aussi infâmes ealomnies ?

Monge a invité le Directoire à renverser le gouvernement anglais, mais à épargner la natiom nets qu'il a beaucoup vantée.

Rien d’important d’ailleurs.

2 ventôse. — J'avais écrit par Saint-Thomas à ma

femme et à mes enfants, et par Hambourg à Bellamy. Je

devais les donner au [Maître ? | dela Vicloire, parlementaire qui va à Antigoa et sur lequel est venu le carre gien : mais il est parti sans m'en prévenir. :

J’ai du mal à l'oreille qui me fatigue beaucoup. Mon pied est encore malade, et j'ai plusieurs boutons qui m'empêchent de m’asseoir. Tout cela me tient dans une situation très désagréable.

J'ai commencé un Mémoire que je suis bien fâché de n'avoir pas envoyé depuis un mois.

3 ventôse. — J’ai écrit ce matin à ma femme et à mes enfants; je leur ai annoncé mon Mémoire.

J'ai écrit à D... à Philadelphie. Je n'avais pas osé lui écrire de France depuis bien longtemps.

J’ai écrit à deux maisons à Philadelphie et à New-York pour leur demander des nouvelles.

Barthélemy, consulté par les électeurs, nous a demandé de lui indiquer l’homme que nous jugerionsle plus convenable pour député de la Guyane au Conseil des Anciens. L’Assemblée électorale est indiquée pour le 20 germinal. J'avais d'abord pensé à Fleurieu, et Tronson et Marbois avaient été de mon avis ; mais j'ai réfléchi que sa nomination serait un acte d'adhésion au décret qui casse son élection, qui est le même que celui qui ordonne notre déportation. |

Cela serait donc très impolitique et très dangereux. Marbois nous a proposé alors Bougainville, et ce.choix nous a paru excellent. Je l’ai indiqué à Barthélemy, ainsi que Granet de l’Assemblée Législative et chef des bureaux de la marine, pour suppléant.

Vers quatre heures, le canon et le rappel des troupes nous ont annoncé l'arrivée du commandant de Cayenne, M. Desvieux. Il est venu vers sept heures pour nous voir. I nous a dit qu’il avait ordre de rappeler M. Carré pour traiter ici Tronson. Carré était parti à deux heures avec Duquesne ; on a envoyé un exprès pour le chercher. Ce M. Carré a une jolie femme, et c’est pour l’avoir loin d’elle qu’on veut le tenir ici. M. Desvieux ne nous a rien appris de nouveau. Il n’est pas arrivé de bâtiment à Cayenne. Barthélemy m'écrit, je le trouve affecté; ses jambes sont assez malades.

4 venltôse. — J'ai travaillé ce matin au Mémoire que je rédige pour l’envoyer en France, il deviendra plus long que je ne voudrais.

M. Carré est venu ce matin voir Tronson. Celui-ci a déclaré qu’il ne voulait pas d’autre médecin, si on se . refusait à le laisser aller à Cayenne, que M. Cabrol. Cela

sert bien M. Carré, qui a eu la bonhomie de dire qu’il :.

avait une arrière-pensée dans l’ordre qu'il venait de recevoir. Cependant, il se trouve fort embarrassé : 1l voudrait maintenant changer son premier rapport qui n’était pas décisif, pour déelarer que Tronson ne peut pas être traité à Sinnamary.

Hier, deux matelots passant de bonne a sous les fenêtres de Marbois lui ont demandé-quelle heure il était. Marboiïs leur a répondu : 5 heures et demie. — Je vous remercie! a dit l’un d'eux. Puissiez-vous hentôt étre rendu à votre pays et à votre famille ! Marbois les à remerciés à son tour. Vous pensons tous comme cela, ont-ils dit.

Je suis allé avee Aubry pour inviter Desvieux à diner demain avee mous. Nous avions pensé qu'ayant donné à diner au procureur général, il y aurait une distimetion choquante en ne l’invitant pas. Il n’était pas chez lui, mais il est venu chez le maire, où nous étions allés. EI a

accepté. Nous avons invité avec Jui un ingénieur de la

Guadeloupe nommé Sage, qui m'a paru intéressant. Je lui at demandé des nouvelles de la famille Poyen : elle est émigrée. Nous avons invité aussi Malvin, commandant de L'Importune, Prachet, le commandant de poste.

Rentré chez nous, le commandant a éerit à Aubry pour lai faire savoir qu’il lui était impossible à cause de sa posilion d'accepter. Cela est ridicule et misérable. = Marboïs nous a lu son Mémoire; nous l'avons trouvé faible et comme reconnaissant les autorités actuelles, ce qui ne nous parut pas convenable. Il est d’ailleurs senti mental, et, sous ce rapport, il fait de l'effet.

Tronson m'a dit que Carnot avait publié un Mémoire très fort sur la conspiration prétendue du 18 fructidor. On

dit que dans ce Mémoire Carnot accuse Barthélemy de faiblesse. Il attaque ouvertement les Triumwvirs. Cette

pièce, si elle existe, est très intéressante pour nous et il est bien à désirer que nous puissions nous la procurer.

o venlôse. — J'ai assez bien dormi cette nuit, malgré

que j'aie des boutons au pied, au bras, au derrière, aux oreilles et à la tête; ce qui quelquefois ne me laisse presque pas de situation.

J'ai achevé le premier jet de mon Mémoire, peut-être est-il trop fort; mais comment écrire sur cela, sans dresser un acte d'accusation contre la tyrannie qui nous opprime ?

La nouvelle du Mémoire du commandant dont on m'avait parlé comme d’un secret est déjà connue de tout le monde ici. On dit le mémoire à Cayenne. |

Les pêcheurs de Bosquet ont pris une vielle qui pesait environ 120 h.

6 ventôse. — Mon mal à la tête était le prélude d'une ophtalmie qui a attaqué mon œil gauche. J’en souffre beaucoup et je ne puis ni lire n1 écrire. Le temps a été affreux à la mer. Un canot parti d’ici le 30 et par lequel j avais écrit plusieurs lettres a relâché.

Desvieux est venu nous voir le soir et il nous a annoncé son départ pour demain matin.

Je lave mes yeux avec une infusion à froid de feuilles de tamaris. |

T1 ventôse. — Desvieux est parti ce matin. Je lui ai donné une lettre pour Barthélemy, et une autre pour Roux.

Je souffre beaucoup de mon œil gauche, je crains que le droit ne soit attaqué. Je ne puis rien faire et cela me tue. Cela retardera de quelques jours l'envoi de mon Mémoire.

8 ventôse. — La pluie tombe avec abondance depuis hier, et les vents soufflent par rafales de l’est.

Mes deux yeux sont pris et je suis condamné à l’intttivilé la plus absolue et la plus désespérante.

9 ventôse. — J'ai bien dormi, quoiqu’en me couchant je souffrisse beaucoup de mes yeux. Cela m’a un peu rafraichi. Je souffre moins, mais à peine puis-je y voir. Rien de nouveau. La pluie et le vent continuent.

10 ventôse. — J'ai mal dormi, et mes yeux me font encore extrêmement souffrir. J’y mets une eau que m'a donnée Cabrol et que les habitants d’ici vantent beaucoup. Je crois que les meilleurs remèdes sont des bains de pied et des lotions rafraichissantes sur les yeux, relâchantes au commencement de l’inflammation, et donnant un peu de ton quand elle cesse.

J’ai écrit quelques lignes à Barthélemy. Je pouvais à peine voir ce que J écrivais. À |

La pluie, le vent et l'ennui continuent.

11 ventôse. — J'ai mal dormi et des rêves Ba m'ont tracassé. Je ne voyais que des gens qu'on conduisait à la guillotine. On m'avait Denon parlé de ces scènes affreuses hier au soir et j'en avais l’âme accablée.

. Mes yeux vont mieux. Je puis lire sans souffrir.

Même temps et même situation qu'hier.

Pendant les tristes méditations auxquelles je suis réduit depuis quelques jours, j'ai pensé que la meilleure manière d'écrire ici sur différents objets que nous ne pouvons traiter à fond, puisque tout nous manque, était d'écrire des observations détachées à mesure qu’elles se présentent. Ces observations nous seront très utiles, si nous ne terminons pas nos Jours ici, et elles pourront servir à nos enfants, si notre destinée est d’y finir. |

J'ai lu avec intérêt un ouvrage de Payne intitulé: An Epitome of History or a Concise View of the Most important Revolutions and Events etc. u John Payne, in two volum. London, 1795.

Ce ne sont que des notices, mais ici elles nous sont très utiles, et un ouvrage parfaitement fait sur ce plan serait d’une utilité générale.

Nous observions aujourd’hui qu on. semblait désirer et nous inviter en quelque sorte à fuir. Jeannet, diton, a dit publiquement : Que ne s’en vont-ils ? — Desvieux à dit à Sinnamary : Que ne f.…. ils-le camp ? Carré, créature de Jeannet, me disait avant-hier : Sz 4) étais déporté, je me serais brentoe sauvé. Rien n'est plus facile.

J'ai reçu des lettres de Cayenne du 8 et du 9. Rien de nouveau absolument. Point de lettres de Barthélemy ; cela m inquiète.

Mes yeux ont été beaucoup mieux aujourd’hui.

12 ventôse. — J'ai assez bien dormi. J’ai mouillé deux chemises. Mes yeux vont mieux; les paupières ne se sont pas prises cette nuit ou du moins très peu. Nous avons eu

toute la nuit des grains de pluie très violents, accompagnés de coups de vent très forts. Grimaud nous a envoyé les discours imprimés de Monge et de Berthier au Directoire, imprimés dans une gazette française, imprimée à New- York, du 3 et du 6 Janvier 1798. La première renferme aussi quelques pièces relatives au dernier partage de la Pologne. Elles sont singulières.

13 ventôse. — J'ai passé la nuit la plus affreuse. Mon œil gauche, du côté de l’angle externe, m'a causé les douleurs les plus atroces. Je n'ai pu dormir un seul instant. J'avais d’ailleurs mal à un bras et à un pied. Je n’avais pas de situation. Cela ne s’est un peu calmé que le matin, après m'être baigné les pieds et les jambes.

Nous avons entendu plusieurs coups de canon toute la matinée. Nous avons appris qu’une frégate et une goélette anglaise, en venant reconnaitre la terre, avaient aperçu le bâtiment de Malvin, qui alors s’est échoué près de terre. La goélette anglaise s’est approchée et à canonné L'Importune ; mais, craignant de s’échouer, elle a pris le large avec la frégate. Malvin avait été forcé de relächer, parce que son mât de misaine avait craqué de près de 7 pieds. Il à appareillé le soir pour remonter à Cayenne.

Je n'ai pu rien faire aujourd’hui. Le moindre travail fatigue mes yeux et renouvelle les douleurs.

Le temps a été affreux. Nous n'avions pas eu encore de pluies aussi abondantes.

J'ai écrit quelques lignes à Barthélemy, et j'ai fait partir es lettres que j'ai écrites hier à Remy et à Guimard.

14 ventôse. — J'ai dormi cette nuit et mes yeux sont un peu mieux : mais 1l faut que je les ménage, ou pour mieux dire que je n’en fasse aucun usage.

Le commandant est venu nous communiquer la réponse de l'agent, qui se refuse absolument à la demande de Tronson.

Il nous a dit que Malvin avait visité un bâtiment danois qui allait à Surinam, où il portait la nouvelle de la mort du roi de Prusse. Un bâtiment venant de Philadelphie allait à Cayenne, où il doit être entré.

Malvin a été forcé de venir mouiller encore à l'entrée de la rivière ; 1l n’a pas pu remonter. Ë

15 ventôse. — J'ai assez bien dormi; mais.mes yeux jettent beaucoup encore et sont très faibles. ” | :

Brottier a soupé hier au soir avec Billaud et Carré chez le commandant. Qu'est-ce que cet assemblage ? Ces genslà trament encore quelque scélératesse ! |

Depuis qu’on sait le Directoire triomphant, les gens du gouverneur font ici la cour à Billaud, à Billaud qu’ils traitaient de scélérat et qu'ils auraient voulu voir périr : quelle lâcheté ! Qu'il est cruel de voir s’anéantir tous les rêves de bonheur qu’on formait pour sa patrie ! Mais, avec de pareils hommes, que peut-on faire pour le bonheur public ?

J’ai écrit quelques lettres par l’exprès.

J'en ai reçu ensuite plusieurs du 6, du 7, du 8, et du 10. Aucune nouvelle encore! Cela me désespère!

Le commandant est venu lire à Tronson la décision de l'agent : il lui refuse absolument de le laisser venir à Cayenne. D'ailleurs, il lui fait faire tous les offres de service possibles. Qu'est-ce que cela signifie ? Quels ordres nouveaux peut-il avoir ? Je crois que la crainte de notre influence pendant les élections est, l'unique cause de ce refus opiniâtre et barbare.

Il ne paraît pas qu'il y ait de Mémoire de Carnot.

L'arrêté du Directoire qui ordonne aux déportés de se rendre à Rochefort dans deux mois sous peine de confiscation de leurs biens, prononce aussi la confiscation des biens des déportés qui fuiraient le lieu de leur déportation. Ainsi done, le Directoire fait des lois !

Mes yeux ont été mieux cet après-midi.

Carré a eu ordre de s’en revenir à Cayenne, si Tronson refusait ses soins. Il est parti après dîner. Je lui ai donné une lettre pour Barthélemy.

16 ventôse. — Mon œil droit a beaucoup jeté cette nuit, et j'ai eu de la peine à l'ouvrir, ce matin.

Cornman est venu nous voir ce malin ; il nous a dit que la mer était affreuse du côté des bâtiments de Malnoury, à 6 lieues d'ici. Toute cette partie de la côte, en face

des Iles du Salut, est extrêmement mauvaise. La mer en entraine les vases et les jette sur notre côte. Je suis fâché que mes yeux ne me permettent pas d’aller examiner la côte dans ce moment.

Une chenille, que j'avais mise sous un verre, m'avait donné peu de jours après une espèce de cocon, qui tenait aux parois du verre. Le verre ayant été cassé par accident, je fus obligé de mettre le cocon dans un flacon où il se trouvait un peu gêné. Le papillon est sorti aujourd’hui, mais la gêne où il se trouvait avait dérangé les articulations des ailes, de manière qu’elles n’ont pu se développer. C'est une perte pour ma collection : car il était très beau.

Nous avons mangé aujourd'hui un excellent poisson qu’on appelle ici : aimara.

Nous avons du pain détestable depuis quelques jours ; il était excellent quand le commandant était ici.

Mes yeux vont mieux le soir.

17 ventôse. — J'ai assez mal dormi cette nuit. Cependant mes yeux vont mieux et ils ont été moins fermés cette nuit.

Le temps est magnifique et j'ai enfin pu me promener un moment ce matin.

J'ai une lettre de New-York du 3 février. C'est le premier signe de vie que j'aie reçu du dehors de la colonie.

On m’annonce que les paquets que J'avais envoyés pour la France sont partis par la voie de Bordeaux.

Barthélemy mécrit, du 13. Ce qu’il a vu dans les gazettes et qui a pu donner lieu au bruit qu’on a répandu que Carnot avait publié un Mémoire est « que Carnot écrit « de Suisse qu'il avait été d’avis de prévenir les Triumvirs, « et qu'il lui aurait été très facile de les faire arrêter si « j'avais voulu y donner la main, mais que je m’y étais « constamment refusé.

« Barthélemy, ajoute le gazetier, était plus fait pour « les procédés de bienséance de la diplomatie que pour « des actes énergiques de Révolution. »

(Extrait de la lettrede Barthélemy).

On envoie du monde pour raccommoder le bâtiment de

Prachet. Rien n’est plus mobile que les décisions de Padministration de Cayenne. Z

On avait dit que les Anglais étaient revenus : maïs on a su depuis que c'était un brick français qu’on croit venir de la Guadeloupe ; il a fait route avec L'Importune. Le vent tire du Nord; ainsi il pourra être demain à Cayenne.

48 ventôse. — J'ai très mal dormi cette nuit, et mes yeux en ont souffert ; ils sont moins bien que hier.

On dit qu’on a entendu quelques coups de eanon du côté des Iles du Salut. On craint que les bâtiments partis hier n’atent été attaqués. Les vents OURS du N.-E. depuis hier.

19 ventôse. — Mes yeux vont mieux enfin et les Fe tons que j'avais à la tête paraissent se sécher. N

On confirme le combat de Malvin, mais on n ’en sait pas le résultat.

On dit que le bâtiment de New-York a apporté la nouveille que les ambassadeurs des Etats-Unis allaient être renvoyés de France, et qu’on craignait la père Quelle peut être au Directoire l'utilité de cette guerre-là ?

J’ai écrit plusieurs lettres aujourd? hui.

20 ventôse. — Mes yeux ont beaucoup jeté cette tar ils sont moins bien que hier. J’ai écrit en France. Nous avons eu un peu de pluie aujourd’hui, et les vents se sont un peu rapprochés de l'Est.

Marbois, d’après l’idée que je lui en avais donnée, a calculé que le soleil devait passer dans le cercle de notre. Le. le 9 avril à 21 h. 50’, en supposant que Sinnamary soit à 5° 22° 50”. Nous tâcherons de le vérifier, si le temps le permet.

Rien de nouveau aujourd’hui.

Je n’ai pu rien faire l'après-midi.

21 ventôse. — Mes yeux ont encore beaucoup jeté et: ils sont tout rouges. Cela m'empêche d'avancer la copie de mon Mémoire et de lui donner tous les soins que je voudrais.

Le temps est très beau: mais le vent et l’état de mes yeux ne me permettent pas d’en profiter.

Depuis que les vents ont passé du côté du Nord, les,

plaies des malades à l'hôpital vont moins bien. Ce serait une chose très utile que l’état comparé de la situation de l’atmosphère avec l'intensité des maladies dans les hôpitaux.

J’ai reçu deux lettres de Grimard. Il m'envoie le journal d’un voyage minéralogique fait dans le fleuve de Sinnamary en 1755 par M. Chapelle, ingénieur, avec la carte d’une grande partie du cours du Sinnammary. Cela est très précieux pour moi.

On apprend que le bâtiment de la Guadeloupe, qui était venu Joindre Malvin au bas de la rivière, a pris en remontant un négrier. On me mande de Cayenne que ce négrier est danois. Comment l’a-t-on pris?

22 ventôse. — Je n'ai pas dormi et j'ai encore beaucoup souffert de mes yeux. J’ai été obligé de suspendre toute espèce de travail et de rester tout entier livré à mes tristes pensées. Rien de nouveau.

23 ventôse. — Quoique j'aie mieux dormi, mes yeux sont toujours très malades, et je suis toujours condamné à la plus désespérante oisiveté.

J'avais chargé le nègre de M®° Tryon, qui allait à Yracoubo, de m acheter de la volaille ; il m'en a rapporté aujourd’hui cinq têtes, coqs et poulardes, à 40 et un mouton à 24. C’est le même prix ici. A la vérité, on ne. trouve plus de volaille.

Tronson a les yeux attaqués. Cela sera plus cruel encore pour lui dans l’état où il est d’ailleurs.

Depuis deux jours le temps est calme. Nous avons eu ce soir un peu de pluie.

24 ventôse. — Mes yeux sont toujours à peu près dans le même état. J’y éprouve cependant moins de chaleur.

Tronson a beaucoup souffert des siens cette nuit.

Le temps continue à être calme et lourd, sans être cependant très chaud.

J'ai des boutons à la tête qui m’incommodent beaucoup.

La grande lumière du soleil a cruellement fatigué mes yeux aujourd’hui. Ils sont moins bien que hier.

Aucune nouvelle, nous comptons les minutes et elles nous semblent des siècles!

Pour m'occuper un peu, j'ai commencé un jeu d'échecs. Si je pouvais me persuader que je suis ici pour longtemps encore, Je ferais monter un tour.

La brise a été assez forte aujourd’hui, et, quoique le soleil fût brûlant, la chaleur n’était pas insupportable.

25 ventôse. — Les jours se passent avec la lenteur des siècles et aucune nouvelle ne nous arrive ; jamais notre position ne fut plus cruelle! Mes yeux sont toujours malades : je ne puis lire ni écrire, ni travailler de mes mains. J'ai achevé mon Mémoire ; je l'ai lu à Tronson et à Marbois : ils en ont été très contents; mais Marbois aurait désiré qu'il fût fait dans le sens du sien : 1l demande à être jugé. Je crois que nous ne pouvons pas faire cette demande à un gouvernement usurpaleur; nous ne pouvons demander à être jugés qu’autant que rappelés au Conseil nous serions régulièrement accusés. Tronson croit qu'il n’est pas temps de rien publier encore ; pour moi, Je crois qu'il faut enfin se faire entendre, quil faut laisser des preuves éclatantes de la pureté de notre conduite et de l'oppression sous laquelle nous sommes ; c'est ce que J'ai fait; au reste, comme je ne veux pas compromettre ma famille, je soumettrai la publication de ce Mémoire aux circonstances.

30 ventôse. — J'ai eu communication ce soir d’une proclamation de l’agent du Directoire, par laquelle ül menace les habitants du séquestre de leurs habitations, s'ils ne font pas travailler; toutes les bases du système social sont donc renversées ? un agent du pouvoir exécutif se permet de disposer des propriétés, de prescrire Îles conditions auxquelles on peut les conserver |

On parle aussi du 18 fructidor dans cette proclamation, tous lessatellites du gouvernement doivent en effet célébrer cette journée!

1% germinal. — es aujourd hui que se rassemble l’assemblée primaire : je crois qu’il y aura très peu de monde, et jecrains bien qu'il n’en soit de même en France. Alors tout sera perdu! Tandis que, si tous les citoyens avaient le courage de s’y rendre, je ne désespérerais pas du salut de la Patrie ! Que ne puis-je voir d’un coup d'œil

. | UN DÉPORTÉ DE FRUCTIDOR 223 tout ce qui s’est passé aujourd’hui dans ces assemblées ! Il y a eu ici 67 votants : la moitié à peu près de la caste noire ; Suque a réuni 4 voix ; C’est un assez bon choix ; cest la seule momination à faire que celle d’un électeur ; les autres nominations appartiennent à l’agent du Directoire : quel gouvernement!

3 germinal. — La pirogue de Morgenstern qu'on attendait est enfin arrivée; j'ai des lettres de Cayenne, mais elles ne m’annoncentrien de nouveau; il n'est arrivé aucun bâtiment; c’est ainsi que nous attendons toujours avec une nouvelle impatience les lettres qui nous sont adressées et que jamais elles ne remplissent mes espérances.

Le négrier conduit à Cayenne a été condamné ; c'est une véritable piraterie. Ce bâtiment a été expédié à Boston, et ses papiers sont en règle: mais ces nègres sont bons pour la Colonie, on a besoin du navire pour en faire un corsaire, voilà des motifs suffisants pour le condamner.

5 germinal. — Pourquoi, lorsqu'on est” malheureux, se plaît-on à nourrir son âme de ses malheurs? Aujourd’hui la mort de ma fille s’est retracée à moi avec toutes ses circonstances, Je les ai consacrées dans une élégie qu'on trouvera dans un petit ouvrage intitulé : Mes peines et mes vœux (note 36).

1 germinal. — J'ai eu enfin le courage de relire aujourd'hui les lettres que ma femme et mes enfants m'ont écrites.

8 germinal. — Mes poules m’occupent un moment le matin : j'en ai deux couvées ; leurs querelles m'amusent. Plus j'étudie les animaux et plus je suis persuadé que notre orgueil à beaucoup trop resserré les limites de leur intelligence.

11 germinal. — Morgenstern est venu me dire qu’un soldat qui venait de Cayenne lui avait appris qu’un corsaire de Brest venait d'arriver. Je pense qu’on n’aura attendu que les paquets etles détails pour m'envoyer un exprès. La Villeheurnois m'avait assuré que nous aurions des nouvelles le 31 au plus tard, et qu'il ne serait pas étonné lui-même

d’être libre avant le 8 avril: il me vante l'exactitude de la première partie de sa prophétie, Tronson, des pressentiments qu’il nous a manifestés il y a quelques jours, Ramel, de ses rêves ! Chacun de nous bâtit maintenant son roman : il faut bien laisser cette consolation aux malheureux !

42 germinal. — Rien de nouveau encore !

Je lis ayec beaucoup d'intérêt la traduction anglaise de Virgile par Dryden, particulièrement la préface dédicatoire qu'ila mise à la tête de sa traduction : il y a tracé un tableau rapide des circonstances dans lesquelles Virgile écrivait; il peint les forfaits de Marius et de Sylla, détruisant dans deux sens opposés les fondements de la république, et :e despotisme ne trouvant plus d'opposition pour s'élever. Quelques vers pourraient servir d'épigraphe à mon journal.

13 germinal. — On nous a annoncé quil était arrivé des lettres; je n’en ai reçu qu’une de Power et une de Remy; Delarue en a reçu une de sa femme : commentse peut-il que je n’en reçoive aucune de ma famille ou de mes amis ?

Le soir, j'ai reçu deux lettres de Barthélemy, qui me donne des détails intéressants, mais il m annonce que nous n’avons point de nouvelles particulières de France.

Voici les plus importantes de celles qu'il me donne :

Hughes s’est refusé à envoyer 100.000 francs que Jeannet lui demandait ; mais il lui a envoyé des lettres de change sur l’Amérique très difficiles à placer.

On est fatigué à ‘la Guadeloupe du despotisme de Hughes.

Tous les Français massacrés à Rome avec le général qui les commandait : le frère de Bonaparte s’est sauvé.

Le séquestre est levé sur les biens des déportés.

Plus d’électeurs ecclésiastiques. République sur la rive du Rhin. On bouleverse la Constitution de la Suisse.

Nous avons reçu le procès-verbal de la séance du Directoire pour la réception de Bonaparte à la fin de Frimaire : le discours de Bonaparte est simple et modeste ; ceux de Barras peignent l’insolence, la fourberie et la peur. Bona-. parte n’a pas dû en être content : ces discours annoncent

qu'ils ont des inquiétudes sur les menées et les vues du parti de Babeuf..On voit dans le discours de Bonaparte son projet de rétablir une république grecque, et d'influer peut-être sur notre organisation intérieure. Ce dernier projet semble dévoilé pare ce qu’il dit de la nécessité de lois organiques.

12 germinal. — Je ne puis me lasser d'admirer l’ordre qui règne dans la nature; le soleil est sur nos têtes; sa chaleur devrait brûler le climat que nous habitons : or des vents réglés, des pluies en tempèrent l’ardeur. La terre conserve sa fraicheur et sa parure, et nous ne sommes pas plus accablés de chaleur que lorsque le soleil était au tropique du Sud! pourquoi le même ordre ne règne-t-il pas dans le monde moral? pourquoi le crime en trouble- t- il l'harmonie ?

Je pensais aujourd’hui qu’un excellent ouvrage à faire ici serait des Observations sur la Constitution : j'en ai parlé à Tronson, qui m’a répondu qu’il s’occupait à jeter quelques idées sur le papier relativement à cet objet : je m'en occuperai aussi, si J'ai quelques moments.

Le capitaine Valentin, Indien, est venu me voir : il m'a promis un hamac et des bois de couleur. Tous ces gens-là sont abrutis par la boisson.

17 germinal. — Bourdon a eu la fièvre, et, quand il l’a, il perd la tête : il voulait encore se tuer aujourd’hui.

18 germinal. — Nous attendions, comme nous les attendons toujours, les lettres d'aujourd'hui avec la plus grande impatience; nous n’en avons eu aucune, et cela est désespérant. On croit que Barthélemy viendra sur une petite goélette de l'Etat ; j'en serais très fâché ; il est très utile que quelqu'un de nous soit à Cayenne.

19 germinal. — J'ai achevé aujourd’hui un échiquier et des échecs que je me suis amusé à faire. J’ai senti plus d’une fois combien on est maladroit quand on n’est pas accoutumé à un travail manuel; Rousseau a bien raison de vouloir qu'on donne à chaque enfant un métier.

21 germinal. — J'ai commencé l'extrait du voyage météorologique de Chapelle dans le fleuve de Sinnamary;

226 JOURNAL DE MA DÉPORTATION Fe

je l'ai inséré dans mon recueil encyclopédique, art. Guyane (note 38). ,

22 germinal. — Rien de nouveau! Le temps s'écoule et notre situation devient chaque jour plus triste : j'ai commencé à rédiger quelques idées sur les moyens de rétablir la culture et la population dans la colonie : c’est un problème difficile à résoudre.

23 germinal. — L’exprès de Rouvou est arrivé hier au soir, et nous n’avons pas encore de lettres de Cayenne : cela est effrayant. Nous éprouvons tous les jours de nouveaux embarras pour notre nourriture; Je n'ai pu avoir hier etaujourd hui que quelques légumes.

24 germinal. — A onze heures et demie, le gardemagasin est venu m’avertir que Barthélemy arrivait : il est, en effet, venu chez moi vers midi; il est partile 21, le pilote a manqué l’île Verte et est allé la chercher à plus de quinze lieues sous le vent de la rivière ; 11s ont eu très gros temps et Barthélemy est très fatigué. D’après le compte qu'il nous a rendu, et d’après des gazettes des Etats-Unis d'Amérique qu’il nous a remises, il paraît bien que le Directoire éprouve des embarras ; maïs cependant rien ne peut encore nous faire Conjecturer l’issue de Ja lutte qu’il aà soutenir. On en impose à la nation et à l'armée de la manière la plus impudente ; la terreur semble anéantir tous les moyens de résistance et d'opposition... J'ai lu la proclamation du Directoire relative à la guerre contre l'Angleterre ; il est impossible d'imaginer plus de fureur, plus d’orgueil et plus d’absurdité. ;

Le ministre des Finances a cru être sublime en imaginant de placer les primes de sa loterie sur les dépouwilles de l'Angleterre ! il était beau de voir un Romain vendre Je champ de son père lorsque ce champ était envahi ; mais vendre les dépouilles d’un peuple qu’on va attaquer, c’est le comble de l’insolence et de la barbarie!

Monge a été nommé à Cayenne député au Conseil des Anciens ; ce choix a été dicté par Jeannet. È ;

27 germinal. — J'ai écrit en France et à Cayenne, voilà ma vingt-sixième lettre pour ma femme et mes enfants, et Je n’en ai encore reçu aucune nouvelle ; j’en suis déses-

péré. Ge n’est plus que par l'étude que je puis me distraire de l'inquiétude et des tourments de toute espèce qui pèsent sur mon cœur.

29 germinal. — À peine étions-nous endormis hier que nous avons été réveillés par un tapage épouvantable que faisaient les nègres et les négresses qui nous servent et qui couchent au-dessus de nos têtes. Le nègre de Tronson à tenu les propos les plus insolents, et le bruit n'a pas cessé, quoique son maître lui eût crié plusieurs fois de se taire : Willot, impatienté, l’a fait conduire au corps de garde; le commandant s’est fait rendre compte ce matin de cette dispute ; et il Le renverra demain à Cayenne avec les menottes. Les querelles de ces gens-là sont encore ici un de nos tourments : j'ai heureusement une excellente négresse qui ne se mêle pas de toutes ces disputes, mais je ne suis pas moins tracassé par le bruit des autres, et par les scènes qui en résultent.

30 germinal. — On a annoncé à la pointe du jour une goélette; on croyait que c'était celle de Power : on a su un instant après que c'était un corsaire armé par Bertholon de Cayenne qui a ordre de courir sur les Américains ; voilà donc la guerre déclarée encore aux Etats-Unis! Ainsi tous nos moyens de correspondance sont fermés ! Comment subsistera cette colonie ? Comment déboucherat-elle ses produits ?

Il y avait aujourd’hui un mariage de nègres à Sinnamary, qui à attiré beaucoup de monde; ils avaient deux tambours pour danser, on a eu la méchanceté de les leur crever, et ils n’ont pas pu danser, j'ai été étonné du calme avec lequel ils ont supporté cette mauvaise plaisanterie ; il y a bien eu quelques plaintes, mais elles ont été bientôt calmées.

2 floréal. — Malgré la pluie, nous nous sommes déterminés à aller chez Conrad, où depuis longtemps nous avions fait la partie d'aller diner, Marbois, Tronson, Willot, Barthélemy et moi. La situation de cette habitation est extrêmement heureuse, elle serait susceptible d'un très grand produit, sion avait des travailleurs.

- Pendant la pluie, nous avons agité quelques questions

Je A 9 ANR 4 &

politiques, et particulièrement celle de la liberté de la presse.

Tronson y voulait des limites, Marbois et moi regardions toute espèce de limites comme dangereuses; il est résulté de cette discussion ce qui arrive toujours dans celles de ce genre, c’est que chacun de nous est resté dans son opinion.

Morgensiern a proposé à Conrad de nous vendre son habitation ; mais 1l a répondu qu’il voulait attendre la paix. Ainsi quelques projets que nous avions conçus à cet égard se trouvent détruits. J’y tenais peu, et d’ailleurs il me semblait difficile de nous entendre sur les travaux à faire sur cette habitation.

D floréal. — Marbois, Aubry et moi, nous avons tracé une petite promenade devant le port. :

1 floréal. — Power est partice matin vers huit heures :

je suis très content de ce jeune homme ; il paraît rempli d'honneur et d'intelligence ; il est Irlandais; 11 y a dix ans qu’il est dans les colonies, et dans cet intervalle il a fait plusieurs voyages aux Etats-Unis. ï

A1 floréal. — Willot m'a prêté aujourd’hui un ouvrage intitulé : Journal pendant mon séjour en France depuis le commencement d'août jusqu’à la mi-décembre 1792, ete. traduit de l’anglais de John Moore par J. E. M. G de La Grange, etc. 2 vol. Philadelphie (note 39)...

Ce journal est écrit avec la plus grande exactitude et la plus grande impartialité ; c’est un ouvrage précieux.

12 floréal. — On persiste à prétendre que Barthélemy songe à s'évader. Marbois m'en a parlé ce matin et il pense comme moi sur tous ces projets d'évasion.

13 floréal au 14 prairial. — Une légère indisposition que j'ai ressentie dans la soirée du 12 floréal a dégénéré en une maladie dangereuse; ce n’est que dans les premiers jours de prairial que j'ai pu prendre un peu de nourriture, mais sans pouvoir me lever ni m'occuper d'aucun objet que de moi-même et de mes tristes pensées...

Tronson, dans le même temps, et dans la même chambre que moi, était attaqué d’une maladie plus violente encore, c'était une fièvre putride….. et l’air infect de cette

maladie, quelques précautions que j'aie prises, a cruellement aggravé la mienne.

Cabrol à eu pour nous les soins les plus assidus. Vers le 5 ou 6 prairial, j’ai pu commencer à me lever, et je comptais l'augmentation de mes forces par le nombre de tours que je faisais le matin dans la galerie. Aubry avait offert sa chambre à Tronson, il a été impossible, quoi que j'aie pu faire, de le déterminer à ce changement : il semblait qu'il ne sentit pas le danger mutuel que nous courions à être dans la même chambre, et je craignais de l’affecter en le lui disant d’une manière trop claire.

Willot m'a offert de prendre Ramel dans sa chambre et m'a engagé de venir dans celle d’Aubry ; d'Ossonville, qui l'habitait aussi, m’a pressé d’y venir ; Marbois me pressait aussi; ils m'ont dit que tout était arrangé ; on y avait déjà transporté mon lit, lorsque Ramel, changeant d'idée et comptant pour rien de me voir périr (note 40) s'est opposé à ce changement, auquel je me serais prêté pour mon plus grand ennemi : quoique je fusse de la plus grande faiblesse, ce trait d'inhumanité m’a fait retrouver toutes mes forces : j'ai fait reporter mon lit, quoique Ramel, ébranlé par le scandale qu’il avait donné à tout le monde, commençât à vouloir le changement, je me suis déterminé à me résigner à mon sort, et Je suis resté dans ma chambre avec Tronson.

Pendant ma maladie, un corsaire armé à Cayenne par Power et Bertholon a pris un navire danois parti d’Altona. Ce bâtiment, nommé Apollon, était expédié pour Surinam ; mais 1l à relâché à Plymouth; il a à bord des souliers anglais, et d’après le nouveau droit des gens 1l sera confisqué.

Marbois a causé avec le capitaine, qui paraît avoir des dépêches importantes pour Surinam ; il en a obtenu une collection de gazettes allemandes dont il a fait des extraits; elles nous donnent les nouvelles les plus importantes sur la situation de l’Europe ; tout est en France dans la plus grande agitation.

Un bâtiment américain est venu en quelque sorte se faire prendre par le danois pris par Power. Ce bâtiment

a pour subrécargue un nommé Tilly, qui est descendu à terre, et qui a eu des conférences avec Barthélemy... ‘on l'envoie à Cayenne avec son bâtiment ; sa cargaison paraît être peu importante, ses papiers sont en règle, mais il sera confisqué.. ce qu'il y a de plus singulier, c’est que ce Tilly est l’ami intime de Power...

15 prairial. — Barthélemy a pris congé de Tronson et de moi, en nous disant qu’à son retour il espérait nous trouver beaucoup mieux ; je ne me doutais de rien, lorsque, vers six heures du soir, Marbois est venu me confier que Barthélemy, Letellier, Pichegru; Willot, Aubry, d'Ossonville, Delarue, Ramel étaient partis pour se sauver ;

que tout était prêt, et que ce soir, à sept ou huit heures,

ils auraient quitté le sol de la Guyane ; ils étaient tous partis ce matin de dix à onze heures, ils avaient voulu engager Marbois à fuir avec eux, il s’y est refusé. Tronson est désespéré de n’avoir pas été en état de partir; pour moi, rien ne pourrait m y décider, je ne voudrais pas perdre ma famille.

16 prairial. — Rien n’a transpiré aujourd’hui, il ya eu beaucoup de chuchotements entre les domestiques, mais le commandant n'a paru se douter de rien. Nous avons su

que les fugitifs s'étaient embarqués vers neuf heures; tout.

a semblé les favoriser ; le commandant avait fait le matin

son inspection ordinaire et il était ensuite allé diner à bord

de la Brise : on dirait que tout était arrangé pour Hhesiter leur évasion,

Tronson est désolé, et je crains que cela ne lui fasse grand mal. Bourdon ne sait rien encore, Rovère est instruit ; 1l m’en avait parlé il y a quelques jours, mais je me pouvais pas croire à cet arrangement.

17 pratrial. — Le commandant est venu ce malin constater que nos huit compagnons n'étaient plus ici ; 1l a fait

mettre les scellés sur leurs chambres, car, dès que le bruit

de l’évasion a éclaté, elles ont été mises au pillage, et je me doute pas qu’on ne se soit emparé d'objets précieux; le commandant a l’air très soucieux et très inquiet, quoiqu'on ait prétendu que l’agent désirât cette évasion, je crois qu'il en sera irrité, et qu’elle ne plaira pas au Directoire.

18 prairial. — J'ai donné quelques mouchoirs à mes garde-malades ; Madeleine Cabrol les a refusés : c’est une fille remplie de mérite, d’une intelligence et d’une délicatesse rares.

19 prairial. — Le commandant a ordonné une information sur l'évasion ; Tronson continue à n'être pas bien.

20 prairial. — La fièvre m'a repris, et je crains une rechute décidée ; l'état de Tronson empire!

21 au 27 prairial. — Ma santé s’est dérangée tout à fait; J'ai été forcé encore de discoutinuer à écrire mon Journal.

Le commandant a été rappelé et il en est furieux : Freytag, officier parvenu, mais sage et très estimé ici, est venu le remplacer.

Le général Desvieux est venu lui-même ; il a continué les informations et à fait entendre des témoins ; quelques habitants sur lesquels il s’est élevé des soupçons ont été mandés à Cayenne : je serais désespéré qu'il y eût des victimes de cette évasion ; cependant les informations me paraissent prises bien légèrement. |

Après neuf mois d'attente, un exprès est venu m'apporter enfin des lettres de ma famille ! de nouveaux malheurs ne l'ont pas frappée ; voilà ce qu'il m’importait essentiellement de savoir. Je ne puis rendre l'émotion que ces lettres m’ont causée ; je suis resté accablé sous le poids de mes sensations et de mes pensées ; je n’aurais pu soutenir cette épreuve pendant que j'étais si faible !

Ces lettres ont été apportées par la frégate la Décade qui a mené dans la Guyane 193 déportés ! On dit que Gibert Desmolières et un autre député sont du nombre ; presque tous Îles autres sont des prêtres.

Tronson est si mal que nous avons jugé ne pas devoir lui parler de Parrivée de cette frégate, ni lui remettre les lettres qui lui sont destinées.

César Faucher m'écrit, et il écrit aussi à Tronson : le parallèle de ces deux lettres est choquant pour moi : j'ai fait pour lui les plus grands sacrifices, il devait tout faire pour moi et il ne fait rien !

28 prairial. — Le commandant due est de retour depuis hier au soir; c’est à Conanama, un des lieux les

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