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d’être son exécuteur testamentaire ; il a encore donné quel-
ques notes ces Jours derniers et il a mis le plus grand calme à faire toutes ses dispositions.
1% messidor. — J'ai encore reçu beaucoup de iles aujourd'hui et une collection de journaux très étendue et complète à quelques petites lacunes près : il m’a été impossible, tant je me trouve faible, de lire aujourd’hui toutes les lettres que j'ai reçues; elles m'ont vivement ému, et j'en suis plus faible et plus abattu encore. Quoique Tronson ne soit plus dans ma chambre, l’air n’en est pas plus pur, nous ne sommes séparés que par une mince cloison et une mauvaise porte... Cabrol continue à désespérer de lui.
2 messidor. — J'ai encore reçu quelques lettres de France ; la lecture de ces lettres, les impressions de toute espèce qu'elles ont portées dans mon âme, la lecture des journaux, tout augmente mon trouble et jamais je ne me suis trouvé dans une pareille situation ! Sn
3 Mmessidor. — Tronson est toujours dans le même état; Marbois voudrait me persuader qu'il ne faut pas en désespérer, or il touche aux derniers instants de sa vie : ce triste spectacle, cette fin déplorable, jointe à toutes les pensées qui remplissent mon âme, me plongent dans une situation
impossible à décrire : c’est bien au plus cruel supplice que
les barbares nous ont condamnés !
4 messidor. — Cabrol ne croit pas que Tronson passe la journée... il est mort en effet vers 4 heures et demie du soir, après une maladie de près de soixante jours !
Une heure après, on est venu nous dire que Bourdon,
après avoir diné, avait été pris d’un accès de fièvre des plus violents et quil venait d’expirer…
Quelles scènes affreuses et quel courage il faut pour les supporter | | |
ù messidor. — On a enterré Tronson vers midi et Bourdon vers deux heures, voilà déjà trois victimes innocentes sur ces rives sauvages ! je dois consigner iei tout ce que je sais de la vie de Tronson.
La famille est de Reims ; un de ses frères, officier d’artillerie, avait servi avec la plus grande distinction dans la guerre d'Amérique, il se noya en passant le Potomack ; c'était un homme d’un grand mérite et qui aurait obtenu une brillante réputation.
Tronson fut d’abord destiné à l’état ecclésiastique, il y renonça et il voulut se livrer au commerce, il voyagea et pour ses affaires et pour sa santé, qui était extrêmement dérangée ; il alla en Portugal, en Allemagne, en Pologne et en Hongrie. Il eut à son retour un procès avec son associé, 1l plaida lui-même sa cause, et il la plaida avec tant de succès que tous ses amis lui conseillèrent de se consacrer au barreau : il y parut avec distinction; pendant les jours de terreur, il plaida comme défenseur officieux devant Le tribunal révolutionnaire; il défendit les Nantais, les Girondins, et enfin la reine Marie-Antoinette. Il eut dans plusieurs occasions les plus brillants succès ; il écrivit une lettre très forte sur les décrets annexés à la Constitution des 12 et 13 fructidor : cette lettre fixa l’attention des assemblées électorales, et il fut élu par le département de Versailles au Corps législatif ; 1l fut placé au Conseil des Anciens; il ne se hâta pas de monter à la tribune, mais, lorsqu'il y parut pour la première fois, il fit la plus grande sensation : sa diction était extrêmement pure, il avait infiniment de sensibilité et souvent de la chaleur; mais, ce qui le distinguait surtout, c'était la beauté de son organe et les grâces de son débit; peut-être aurait-on pu lui reprocher un peu trop d’affectation : ül avait Joué la comédie avec succès sur des théâtres de société, et peut-être n'avait-il pas encore assez senti combien le débit à la tribune doit être noble et simple!
Plusieurs orateurs des Anciens voulurent limiter et devinrent ridicules. [l lui manquait encore de l'instruction sur plusieurs parties de l’économie politique, àil le sentait et s'occupait à l’acquérir. IL était d’une sévère Justice,
énétré d’un vif amour pour son pays et parfaitement con- : (4
vaincu que le maintien de la Constitution était le seul moyen d'assurer à la France le repos dont elle avait tant de besoin.
Lorsqu’en l’an V le nouveau tiers vint nous débarrasser d'une partie des membres de la Convention, il changea de marche, entrainé par Thibeaudau, ilse persuada que le nouveau tiers voulait la contre-Révolution et il le disait partout : la défection d’un homme qui marquait par ses talents fit le plus mauvais effet sur le nouveau tiers et détruisit tout l’ensemble du parti des hommes sages au Conseil des Anciens... |
Tronson fut arrêté chez moi le 18 fructidor, il a paru
quelquefois sentir son erreur... il a laissé une instruction pour ses enfants, Je ne l’ai pas lue, on la dit faible; il a laissé aussi quelques feuilles incomplètes sur la Journée du 18 fructidor.
Je dirai peu de chose de Bourdon : procureur au Parle-
ment, il se montra au siège de la Bastille, il arrêta
d’Espréménil aux Tuileries ; appelé à la Convention, il s’y distingua par des motions à l’ordre du jour; proconsul dans la Vendée, on dit qu'il s’y signala..……. il est mort de rage d’avoir été laissé ici par nos compagnons fugitifs. 10 messidor. — Le commandant nous a signifié la consigne de ne pas passer la rivière; pendant qu'on dit à nos amis que nous avons un rayon de vingt lieues ; on nous enferme ici dans un marais d’un quart de lieue, sur quel-
ques toises de large; on cherche à nous tracasser par tous les moyens, on veut nous faire fuir ou nous faire périr{
IL messidor. — J'ai déterminé Marbois à faire opposition à la vente qu’on voulait faire des effets laissés par Tronson. Le juge de paix y a Sursis jusqu’à la décision des auto-
rités compétentes ; c’est tout ce que je désirais : le com-
mandant a paru un peu étonné de cet acte d'énergie. 12 messidor. — J'ai appris avec plaisir que La Décade,
x Lie mL PE Eire oies
qui retourne en France, viendrait mouiller dans nos parages. Je me suis hâté de terminer les lettres que J'avais commencées hier pour ma femme et pour mes enfants.
Marbois vient à présent passer l'après-midi avec moi; nous causons, nous jouons aux échecs et cela nous distrait un peu.
13 messidor.—.Le maire est venu passer une heure avec moi ; c’est un homme simple, mais de bon sens: il me parlait de la conduite que l’on tient avec les Indiens : . on vient de les requérir pour travailler aux carbets que l’on destine aux déportés qu’on va placer à Conanama ; on ne les paye pas ou on les paye mal; ces vexations les éloignent. Déjà ceux qui étaient à Yracoubo se sont établis sur le Maroni; ceux qui sont sur le Sinnamary se porteront dans le haut de la rivière ; on perdra ainsi successivement une population précieuse, la plus propre de toutes au travail du pays.
L'abbé Brottier m'a donné aujourd hui des anecdotes très intéressantes ; 1] a eu pour système depuis le commencement de la Révolution de s’approcher des chefs du parti contraire au sien ; il logeait, lorsque le malheureux Louis XVI a été sacrifié, avec Léonard Bourdon; le jour que Louis parut pour la première fois à la Convention, la manière dont il se montra ébranla une partie de l’Assemblée. Bourdon rentra furieux, et il assura à Brottier qu'il fallait que le roi pérît, mais que, s’il y avait quelque résistance dans l’Assemblée, le peuple sacrifierait avec lui les députés s’opposant à son supplice. Il alla au faubourg Saint- Antoine et 1l revint enchanté des dispositions de la popuace...
14 messidor. — Le nouveau détachement est arrivé, on relève ainsi notre fameux commandant : le nouveau veut s'établir ici, ce qui va me gêner excessivement.
Rovère n’est pas bien ; Cabrol paraît craindre pour lui.
15 messidor. — Je suis assez content du nouveau commandant : il se nomme Dardé, il est de Paris... C’est lui qui repoussa la première insurrection des noirs dans la Guyane. |
Aimé, ancien commandant, est parti aujourd’hui; j'ai
appris pour la première fois que Delarue avant de partir
avait écrit une lettre très forte à l'agent dans SAS il lui disait beaucoup d'injures.
19 messidor. — Marbois m'a remis le rapport ie Bail.
leul (sur le 18 fructidor); on pourrait le faire réimprimer en l’intitulant : Justification des Représentants du peuple déportés à la Guyane.
20 messidor. — David, qui revient de Surinam, est venu me voir; nos fuyards y étaient encore à ce qu’il paraît il y a quinze jours, je trouve qu'ils y restent longtemps ; il m’a dit que la colonie était tranquille.
21 messidor., — Le commandant est venu m'annoncer que la consigne qui ne nous permettait pas de passer la rivière avait été levée sur sa demande : il a mis le plus grand empressement à solliciter cette justice, et je lui en sais bon gré; il se conduit parfaitement avec nous.
23 messidor. — J’ai lu avec étonnement ce matin dans les journaux que je relis lentement les lettres de Bonaparte aux républiques Ligurienne et Cisalpine, au moment de son départ d'Italie; elles sont de la plus grande force ; et j'avoue qu’elles m'ont donné une plus hante idée de Bonaparte que tout ce que j'ai vu.
27 messidor. — Je suis allé avec Brottier chez Dryer, qui a ici une petite case sur les bords dela Savanna : cette case est tenue avec une propreté rare : ce Dryer a été autrefois à Louisbourg et il me vantait le Canada : il y a trente ans qu’il est dans la FUyARe: il à conservé tous ses travailleurs.
28 messidor. — J'ai commencé à répondre au rapport
de Bailleul sur le 18 fructidor : je ne puis retenir l'indigna-
tion qui me presse, et malgré moi je ferai un traxail. qui
ne pourra être publié encore.
J’ai eu le courage d’aller à la Pointe, il était très tard, et :
je n’ai pu rester que quelques minutes sur les bords de la mer. C'est toujours pour moi un spectacle imposant et nou-
veau ; il me semble que je me rapproche de ma patrie,
quand je ne vois que la mer entre elle et moi.
29 messidor. — Les variations du thermomètre sont si petites qu’il serait absolument nécessaire d’avoir ici une .
échelle très divisée et un très long tube pour pouvoir bien ‘ observer.
La goélette, l'Émilie, capitaine George, nous est arrivée hier; elle apporte des vivres, dont nous avions grand besoin, le pain est détestable ;ce soir j'ai eu de la fièvre.
1° thermidor.— Plus je lis attentivement les journaux, plus je vois les craintes que parait avoir le Directoire du parti terroriste; après avoir rouvert les clubs, il est forcé de les faire fermer partout et de sévir contre les ex-Conventionnels, entre autres, à Périgueux, contre Roux- Fatillac, Peyssard et Pinet.
4 thermidor. — La Villeheurnois a une violente fièvre depuis hier.
J’ai bien reçu une lettre de Franconie, qui, découragé, me déconseille de songer à aucun établissement dont J'avais eu quelque idée.
D thermidor. — Nous avons eu un orage terrible, ce qui est très rare 1ei : J'airarement vu l'air aussi enflammé : la pluie tombait avec la plus grande abondance, l’orage a passé du sud-ouest au nord-ouest.
Je continue à avoir la fièvre.
6 thermidor. — Brisson, qui a été à Surinam, a passé ici, maisil n'a donné aucune nouvelle : tous ceux qui vont dans cette colonie observent sur nos fuyards un silence mystérieux qui m inquiète.
J’ai éprouvé aujourd’hui des douleurs atroces et j'ai été dans la situation la plus cruelle pendant une heure. Je ne conçois pas quelle peut être la cause d’une pareille crise.
1 ihermidor.— J'étais avec Marbois, lorsqu'on est venu nous dire que Conrad était arrivé de Surinam ; il est venu chez moi avec Morgenstern, ils nous ont appris que Barthélemy était encore à Paramaribo, que les autres en étaient partis sur un bâtiment au commencement de juillet.
Conrad m'a porté les premières lettres que m'ont écrites ma femme et trois de mes fils, il y a plus de dix mois! elles m'ont causé des sensations cruelles et délicieuses à la fois ; il est impossible de peindre avec plus de chaleur l’attachement le plus tendre, l'estime, le respect, le dévoûment le plus absolu...
La lettre de ma femme contient cette phrase remarquable :
« Si nous sommes malheureux, ayons toujours le senti- « ment consolant de n’avôir rien fait que de juste. Nous «combattrons ainsi la haine des méchants, car l'existence «d’un homme de bien est un supplice pour eux. »
A0 thermidor. — Je suis allé chez Rovère, la fièvre l’a repris; en allant et en revenant, j’ai passé chez La Villeheurnoiïis, qui avait une très forte fièvre.
AL thermidor. — Ce matin, ma négresse m’a annoncé que La Villeheurnois était mort hier au soir, à huit heures: je n’ai pu comprendre d'abord ce qu’elle voulait dire j'avais vu hier au soir Brottier, qui ne-m’en avait pas parlé: j'ai su ensuite que cela avait été convenu avec Marbois pour ne pas troubler ma nuit; cet événement est un coup de foudre, rien n’annonçait, et Cabrol ne croyait pas, que la maladie fût aussi grave. Dès le commencement, il a été frappé, mais on attribuait cela à la faiblesse de son caractère, on s'est bien trompé; cet événement va frapper de terreur nos familles. Sur seize déportés, il n’en reste plus que quatre ; sur sept restés surses plages dévorantes, trois ont péri dans l’espace de cinq semaines. -
Nous avions quelques craintes pour ses papiers ; car il n’a fait aucune disposition ; heureusement j'ai su ce matin qu'ils étaient en sûreté. Rien n'égale les soins, le tendre intérêt, le dévoûment que la famille de Morgenstern Eu à donnés jusqu’au dernier moment.
Vers dix heures, je suis allé avec Brottier et Marbois accompagner dans la tombe le corps de la Villeheurnoiïis.… j'ai vu là celles de Tronson et de Bourdon, quel spectacle !.. Voilà où aboutissent les rêves de la vie! là se confondent et les rangs et les talents et les opinions! la conscience d’avoir bien vécu, l'espoir d’une vie plus heureuse, voilà les seules consolations à ee à ces tristes idées.
Je n’ai pas vécu assez intimement avec La Them pour pouvoir le juger : il était sous plusieurs rapports comme un enfant dans la société : cependant il paraissait instruit sur quelques objets ; il avait fait l'étude la plus
parliculière de la langue anglaise, il avait comparé tous les dictionnaires, et il est difficile de mieux connaître qu’il ne faisait les diverses acceptions des mots.
Il avait beaucoup de gaité, et il se forgeait toujours l’idée d’un avenir heureux : les dernières nouvelles l'avaient cependant extrêmement inquiété. Il laisse un fils et une fille; ME de La Villeheurnois a reçu la plus excellente éducation, et elle y joint une âme forte et courageuse ; elle s'est distinguée dans le procès de son père par son activité, ses sollicitations et son dévoûment filial.
La mort de La Villeheurnois est un véritable assassinat : il était jugé et condamné, pour crime d’embauchage pour les royalistes, &'un an de prison. Malgré cela le Directoire le fait déporter etle condamne ainsi à la mort!
Le commandant a une fièvre qui paraît sérieuse, la mort semble nous entourer! j'entends les cris d’un malheureux qui est à l'hôpital ; je lis Anacharsis et l’ordre de ma lecture me faisait lire aujourdhui « la Mort de Socrate ». Voilà les leçons qu il faut méditer ici !
15 thermidor. — Vogel est venu me voir : Je cherche à l’engager à monter la rivière avec Marbois et moi à la fin d’août ou au commencement de septembre : il connaît le pays, et 1l est bon d’ailleurs d’être plusieurs pour faire
un pareil voyage.
Je suis allé le soir voir Rovère, il est assez bien : on l’a instruit ce matin de la mort de La Villeheurnois, il en a été moins affecté que je ne le craignais, mais, lorsqu'on est malade soi-même, les affections s’affaiblissent. La Villeheurnoiïis avait une véritable amitié pour Rovère.
.19 (hermidor. — On a entendu des coups de canon du côté de Cayenne : Dieu veuille que ce ne soit pas encore des déportés qui arriveraient!
16 thermidor. — Mes poules m'occupent en me levant : Jj ai deux couvées de poulets dans ce moment, une par une Jeune poule que j'ai élevée moi-même, et qui est superbe ; elle se met souvent à mes pieds en rassemblant ses poussins : cette touchante image de la sensibilité maternelle a pour moi des charmes imexprimables.;.….
18 thermidor. — Nous apprenons qu'un lougre venant
Le]
de France, parti, dit-on, le 10 Messidor, a mouillé à Cayenne : on parle de trois ou quatre autres bâtiments ; on parle de déportés; mais l’arrivée du 0er est tout ce que nous savons de positif. |
19 thermidor. — Je suis allé seul à la Pointe, et je suis parti à einq heures ce matin, au coup de canon. J’ai eu assez beau temps sur le bord de la mer; j'ai promené le long du rivage sans rien trouver dieu its la mer, sur Ja plage droite du Sinnamary, ne jette que du sable, des graviers, et quelques cailloux qui forment des bandes sur. la grève ; cette laisse de sable est très étroite; on voit ensuite à basse mer une plaine immense de vase qui s’étend à trois ou quatre lieues ; elle est couverte d’une quantité. immense d'oiseaux qui se nourrissent de petits poissons ou de frai de poissons. On y voit des milliers d’alouettes de mer, des aigrettes plus blanches que la neige, des flamants, etc... Voilà les bords de l’abime immense qui me sépare de tout ce qui m’est cher!
20 thermidor. — Nous attendions des nouvelles de Cayenne depuis plusieurs jours avec la dernière impatience ; enfin la boîte est arrivée : J’ai reçu des lettres de ma femme et de mes trois fils, de Floréal et de Prairial : Radelet, commandant le lougre le Brillant, les a portées à Franconie en sortant de chez l'agent. Je n’espérais pas avoir des nouvelles aussi fraiches et des détails aussi particuliers. On me donne des espérances, mais Je ne m'y livre pas. Les Journaux qu'on m'a envoyés me peignent la France dans la plus horrible anarchie: on ne la réprime, ou on ne tâche de la réprimer, ar en violant sans cesse la Constitution. -
21 chermidor. — Je crains que le lougre le Brillant ne parte très rapidement ; il y a eu à Cayenne une espèce d’insurrection ; la troupe a saisi le colonel, lui a arraché ses épaulettes, et elle a exigé le paiement de l’arriéré : l'agent a été obligé de céder’; 1l a fait payer les troupes et il a fait embarquer Je colonel sur ce lougre pour être conduit en France. ù
Avec mes lettres, J'ai reçu un ouvrage que m'a envoyé Dussauly, il est intitulé : De mes rapports avec J.-J.
Rousseau ; je l'ai lu avec avidité, il y peint son âme et celle de Jean-Jacques. Je reviendrai sur cet ouvrage.
Des nuées d'insectes remplissent ma chambre, et ce n’est qu'avec la plus grande peine que je puis lire ou écrire.
25 thermidor. — Le bâtiment qui a porté les déportés à Conanama a mouillé à l'entrée de la rivière ; huit de ces déportés restent ici, ils sont dans la situation la plus déplorable.
C'est Burnel qui vient remplacer Jeannet, l'agent du Directoire ; c’est ce Burnel qui avait été envoyé à l'Ile de France et qui en avait été chassé. Je ne le connais point, mais tout changement m'inquiète dans ce moment.
Les malheureux déportés dernièrement arrivés sont dans un état de misère affreuse; ils sont huit dans une maison où à peine deux personnes pourraient loger: on leur a refusé leurs rations. Il semble qu’on leur dise : ou
placez-vous à Conanama, où l'infection de l'air vous aura bientôt détruits ; ouplacez-vous ailleurs, et, si vous n'avez aucun moyen à vous, vous mourrez de faim.
Quelle barbare persécution !j’en ai l’âme déchirée!
29 thermidor. — On apprend qu'un de ces malheureux déportés de Conanama est tombé dans la rivière et s’est noyé : c’est le premier de la longue liste de ceux qui périront là.
1% fructidor. — Boucker, un des nouveaux déportés établis ici, est venu me voir ; 1l paraît honnête et d’une société douce : il était curé dans les environs de Metz : il m'a dit que la France entière à son départ était dans un état de stupeur et d’abattement impossible à dépeindre ; que l’opinion générale était qu'il y aurait un changement. Les malheureux placés à Conanama y sont dans un état affreux ; ils sont quatorze dans une chambre étroite, sans fenêtres, où le soleil les brûle, où les insectes les dévorent ; ils sont obligés de faire leur cuisine dans la chambre où ils vivent ; 1l est impossible qu’ils résistent aux supplices qu'ils éprouvent.
Billaud Varennes va se trouver dans la plus cruelle position ; il n’a rien de sa famille, qui est dans la plus affreuse misère, le Directoire l’abandonne, et le 18 brumaire ses
rations cesseront, comme les nôtres... C’est encore une
horreur du Directoire : c’est une nouvelle preuve que maintenant il frappe le parti terroriste ; je demandais à Brottier ce qu'il pensait de Billaud Varennes, voici ce qu'il m'a répondu :
« Billaud conserve son système d'égalité : il veut la
république, il croit que pour y parvenir il faut équilibrer toutes les fortunes : cet homme est d'autant plus important à connaître qu’il a souvent dirigé le Comité de Salut Public : il fut un de ceux qui conspirèrent avec le plus de chaleur pour renverser Robespierre ; le plus difficile, lorsqu'il fut question de l’abattre, fut de déterminer Collot d'Herbois, qui lui restait attaché. On y parvint, et on sait
avec quelle obstination Collot lui refusa la parole. Robes-
pierre vit bien qu’il était perdu.
Billaud a de linstruction, il possède parfaitement les
principes du droit public ; c’est d’ailleurs l’âme la plus faible : un enfant qui le menacerait lui ferait peur. » |
C’est ainsi que presque toutes les âmes faibles que le hasard a jetées en avant dans la Révolution sont devenues atroces et cruelles : cette terrible fermentation politique a fait éclore tous les germes de désordres, de perfidie et de crimes !
Il paraît certain, par un fait très singulier, que Bonaparte va en Egypte : l'abbé Brottier, oncle de celui-ci, avait reçu un Voyage en Egypte par le Père Tachard, jésuite : cet ouvrage manuscrit est accompagné d’une carte d'Egypte très exacte, avec toutes les sondes de l'entrée du
Nil et du port d'Alexandrie; c'est d'après cet ouvrage que
la position du Caire, qui était incertaine, a été déterminée : l'abbé Brottier, neveu, avait souvent parlé à Lalande de ce manuscrit. Lalande en a sans doute informé le gouverne-
ment, et, quoique les scellés de Brottier ne fussent point
encore levés, on est allé fouiller dans sa bibliothèque pour chercher ce manuscrit : on ne l’a pas trouvé, parce qu'il est dans un grand bambou, ainsi qu’il a été envoyé de [a Chine, où le père Tachard s'était rendu après son voyage d'Egypte.
1 fructidor. — Prachet est enfin arrivé ; il vient d’Yra-
* FR * ll 7 + MS PC De TE PT 4e VO Ve CO TONER VOOR TD Dé HO ME rai
coubo par ferre. Barthélemy est toujours à Surinam, les autres fugitifs ont passé sur un par lementaire à Démérary ; là on les a consignés comme prisonniers d° État; on les a ensuite fait partir sur une frégate pour la Martinique, d'où ils doivent être maintenant en route pour l'Angleterre. Is ont d’ailleurs été traités avec les plus grands égards...
Adel vient sur une des embarcations de Prachet.
8 fructidor. — J'espère enfin être au terme des maladies et des accidents que j'ai éprouvés depuis une année entière ; jé ne puis concevoir comment j'ai eu la force d'y résister. Depuis quatre mois surtout mon existence a été un tourment continuel, et les travaux que j'ai commencés ont été presque tous interrompus.
9 fructidor. — On va expédier un aviso pour la France ; c'est Le Danseur, qui a été ici commandant d’un corsaire, qui le commandera ; il est venu me voir; il part demain pour Cayenne, et m'a paru enchanté de partir ; il me disait qu'accoutumé à vivre de ses appointements, il ne pouvait pas se prêter au pillage qui a lieu iei : cet officier était de l'expédition de M. D'Entrecasteaux, qui avait été à la recherche de La Peyrouse ; il fut renvoyé de Java lorsque M. d'Entrecasteaux y arbora le pavillon blanc : les journaux de cette expédition sont en partie perdus.
10 fructidor. — Il y a eu beaucoup de tapage à Conanama : quelques scélérats, et peut-être quelques hommes au désespoir, ont voulu mettre le feu aux carbets : on en a arrêté quatre, qu’on a conduits ici et qui vont être envoyés à Cayenne ; le commandant se rend demain à Conanama, Je crains qu'il n’y ait quelques scènes épouvantables. Il y a partout des germes de fermentation : lemaire a eu ordre de ne laisser sortir du canton aucun homme noir ou de couleur.
11 fructidor. — Le capitaine du bâtiment danois qui a été pillé ici a racheté son navire, et il part pour Surinam, d’où il compte se rendre à Altona. Je lui donnerai des lettres.
12 fructidor. — Des huit nouveaux déportés placés ici, il n'y à pas quinze jours, six sont déjà malades ; leur situation déchire l’âme.
uk JOURNAL DE MA DÉPORTATION
13 fructidor. — La chaleur de la nuit a été étouffante ; c’est bien moins le véritable degré de chaleur qui accable que le manque de ressort de l’air ; il semble quelquefois qu'il n’est pas respirable ; je suis persuadé que l'air äci est dans une proportion différente dans sa composition que dans nos climats, et que cette différence est plus considérable dans l’été, qu’on peut compter à la Guyane du 15 juillet au 45 octobre.
Vers huit heures ce matin, Rovère a envoyé chercher Brottier, cela m'a étonné ; Brottier n'est rentré que vers une heure, et il m'a dit qu'il avait trouvé Rovère au plus ma] ; il en désespère presque, quoiqu'il fût beaucoup. mieux lorsqu'il l’a quitté.
Le commandant est revenu vers quatre heures : il à trouvé la situation de Conanama plus paisible qu’on ne la lui avait dépeinte ; les gens tranquilles et honnêtes se sont séparés des scélérats, qui sont encore au nombre de quatorze ou quinze ; il y a déjà quatorze malades, point d'hôpital, point de chirurgien, celui d’Yracoubo y vient trois ou quatre fois par mois seulement, on meurt en attendant...
À4 fructidor. — Rovère, qui en a obtenu l'autorisation, veutse faire porter à Cayenne, cela me paraît bien diffcile : il est on ne peut plus mal avec les gens qui l’entourent; son hôtesse est la femme la plus corrompue, je crois, de ce canton : elle n’a eu soin de ce malheureux pendant quelque temps qu’à cause de l’argent qu’elle en tirait, et dans l'espoir de voler ses dépouilles s’il mourait ; Rovère sait tout cela et sa situation le tue ; sa tête même m'en paraît affaiblie.
15 fructidor. — Le commentent nous à communiqué aujourd’ hui l’extrait d’une lettre de l’agent du 9 fructidor qui arrête que si d’ici au 25 fructidor nous ne sommes pas en mesure de nous établir colons ou commercants, nous serons conduits par la force armée à Conanama : est-il rien de plus étrange! On change en obligation ce qui n’est qu’une faculté qui nous est accordée. On nous menace d’une peine qui est un véritable supplice aujourd’hui ; comme si on n’en avait pas assez accumulé sur nos têtes !
Marbois a écrit à l'agent ; moi j'ai écrit au commandant du poste qui nous a communiqué les pièces, j'ai voulu rendre ainsi ma réponse plus authentique ; 1l l’a transmise de suite au commandant en chef.
Rovère étant mieux ce matin a voulu absolument partir, il s’est embarqué sur une goélette commandée par un nègre : il a fallu le porter dans un hamac à bord de la goélette, il est dans un état de faiblesse affreux ; je ne sais s’il pourra soutenir la mer, quel spectacle ! Que de maux réunis à la fois! Heureusement l’indignation qu’excitent tant d’'horreurs, soutient et anime le courage !
16 fructidor. — Le commandant nous a communiqué la réponse qu'il a reçue de l’agent relativement à la demande d’aller passer un mois chez les Indiens avec Marbois : il nous refuse parce que nous devons être transférés le 25 de ce mois à Conanama, si nous n'avons pas Justifié être en mesure de nous établir particulièrement : c'est une nouvelle indignité, mais nous nous y attendions, et nous voulions faire constater ce refus.
17 fructidor. — Vers sept heures, le commandant est venu m'annoncer que la goélette qui portait Rovère avait relâché, qu’elle remontait et que cet infortuné compagnon de nos peines était à la dernière extrémité ; on l’a débarqué presque sans connaissance ; Morgenstern l'a reçu chez lui ; cet homme respectable s’est conduit à notre égard. avec une humanité qui n’a pas d'exemple : cest à lui que nous devons les seules consolations que nous ayons reçues dans cet affreux séjour.
Les maladies ravagent toute la colonie; 1l y en a beaucoup à Cayenne, dit-on ; il y a vingt malades à Conanama, sans aucun secours |
Nous avons aujourd’hui une nouvelle espèce de moucherons très petits qui paraissent noirs à la vue simple, et d’un rouge cuivré à la loupe. Il ne paraît pas qu'ils cherchent à piquer, leur nombre seul est incommode.
18 fructidor. — Voilà une année révolue depuis que la tyrannie m’a arraché à tout ce qui m'est cher : les souffrances, les maladies, m'ont accablé; mais mon cœur a bien plus souffert encore ! Je n’ai pu déposer dans ce jour-
nal qu’un bien faible tableau des maux qui ont déchiré mon âme! J'ai vu expirer mes compagnons, mes amis; j'ai vules portes du tombeau ; et cependant mon courage s’est soutenu et l'espoir ne m’a jamais abandonné...
Tandis que les tyrans sont déchirés de remords, tandis qu'ils n’ont que l’infamie à attendre, j ai dans mon exil le consolant espoir que les larmes de mon épouse et de mes enfants honoreront ma tombe; j'ai l’espoirque mes enfants, animés par mon exemple et mes malheurs, seront fidèles à la vertu et chériront jusqu à leur dernière heure leur père qui en grava les principes dans leurs cœurs !
J'ai formé ma demande pour être colon et je l’ai remise au commandant.
Rovère est mieux ce matin, il a repris sa connaissance; s’il revient de cette maladie, ce sera un miracle.
Brottier a eu une fièvre très forte.
19 fructidor. — Rovère a perdu connaissance dans l’après- -midi, Cabrolen désespère plus que jamais.
J'ai écrit à Gibert Desmolières et je lui ai peint notre situation.
20 fruclidor. — Deux des nouveaux déportés, Havelange, recteur de l’Université de Louvain ; Müller, prêtre Dose sont morts dans la journée.
Je commençais à peine à m ’endormir, lorsque j'ai été réveillé par les coups de marteau qu’on frappait pour clouer le cercueil d’un de ces prêtres ; ainsi, lanuit même, les images de la mort frappent nos sens et nous entourent.
Les tyrans, dit Montaigne, pour faire tous les deux ensemble, et tuer, et faire sentir leur colère, ont employée toute leur suffisance à trouver moyen d'allonger da mort.
21 fructidor. — L'agent me laisse la disposition de mon appartement pendant six semaines : cette faveurest accordée sur la lettre vigoureuse que j'avais écrite au. commandant du poste et qu’il à transmise à l’agent.
Les prêtres qui sont ici ont été fanatisés par la persécution qu'ils éprouvent; Marbois, relativement à quelques mesures qu'ils veulent prendre, leur disait : « Mais, si on
vous appelle au serment? — Oh! nous pourrons le prêter sans scrupule, ME l’Archevêque nous a écrit que les serments prélés à ces gens-là ne nous obligeaient point ».
Voilà à quel excès de fanatisme et d’immoralité conduit toujours la persécution. Croirait-on qu ici-même les prétres réfractaires cherchent à faire rétracter les prêtres assermentés ?
22 fructidor. — Le soleil est aujourd’hui perpendiculaire sur nos têtes à midi; mais l’excès de chaleur que nous devrions avoir est Llempéré par les nuages qui voilent les rayons du soleil presque toute la journée, et par la brise violente quelquefois, qui dure depuis huit ou neuf heures du matin jusqu’à dix heures du soir. C’est ainsi que la sagesse éternelle rend habitables des climats qui semblaient devoir repousser l'espèce humaine. L’insalubrité de celui-ci n’est due qu'au défaut de culture, aux faux travaux, etsouvent au mauvais régime.
Rovère paraît mieux, mais il ne prend rien et ses forces diminuent : Cabrol n’a pas d’espoir.
23 fructidor. — Vers onze heures j'ai vu entrer chez moi un jeune homme avec un Indien : c'était Adel, ce jeune naturaliste dont ma femme m'avait parlé; il vient d Yracoubo, où il aété malade trois semaines ; il m'a remis des lettres de ma famille dont il était chargé ; elles sont très anciennes, puisqu'elles sont du commencement de brumaire, mais elles m'ont fait le plus grand plaisir, elles m’expriment les premiers sentiments qu'ont excités mes malheurs chez tous les êtres qui mê chérissent ou m'estiment ; j'ai une lettre de Faucher plus expressive que celle que j'ai reçue et dont j'ai parlé.
Adel m'a donné d’ailleurs des nouvelles particulières de ma famille qu’il a vue souvent avant son départ de Paris... Ces détails ont été pour moi bien délicieux et bien amers. Il m'a parlé de Barthélemy, dont la santé à Surinam parait se soutenir; il y est toujours incertain du parti qu'il prendra.
Tous les malades sont très mal ; Brottier est dans un état alarmant, Les malades de lPhôpital sont en danger aussi.
94 fructidor. — Rovère est plus mal, et Cebrol. ne croit pas qu'il puisse passer la journée de demain ; luimême est extrêmement changé, et je crains qu'il ne finisse par ne pouvoir plus voir les malades ; toute la colonie est attaquée de maladies; Adel m'a dit qu'à Yracoubo tout le monde avait la fièvre, le chirurgien lui-même.
J'ai eu une conversation particulière avec Adel; ce jeune homme, abandonné par ses parents, passa à Cayenne il y a quelques années en qualité de secrétaire de La Genetière, qui y commandait; il fit une collection de meubles indiens qui augmenta beaucoup dans un voyage qu'il fit à Surinam ; en retournant en France, il fut pris et conduit en Angleterre, on lui rendit cependant sa collection; il me fut recommändé, et il me sollicitait de lui procurer une place ; il m’intéressait et j'aurais tâché de l’employer, lorsque mes projets et ma fortune furent renversés par ma déportation ; depuis, il a obtenu du gouvernementune mission pour faire des recherches sur les mœurs des Indiens et sur l’histoire naturelle dans le continent de l'Amérique ; il a passé de Paris à Amsterdam et d’Amsterdam à Boston ; il est très fâcheux que ce jeune homme n'ait pas reçu une éducation soignée ; mais 1] n’a que vingt et un ans et la plus grande ardeur pour s’instruire. Il paraît bon observateur et exact; il s'occupe d'un vocabulaire indien qu'il forme successivement en vivant avec eux; sije pouvais faire quelque dépense, je en Te à me recueillir quelques collections.
C'est avec la plus vive émotion et couvert de larmes qu'il me parlait des reproches qu’il avait à faire à ses parents ; quand j ai vu vos enfants, dit-1l, pressés autour. de leur mère, répandant des larmes sur votre sort et trouvant encore les jouissances de la tendresse ia plus pure au sein de leur infortune, j'ai plus vivement senti mon malheur...
Le commandant est rappelé à Cayenne, à cause de sa santé.
Rovère est plus mal ce soir, il n’y a plus aucune lueur | d'espoir.
29 fruciidor. — Rovère a cessé de vivre à trois heures
ce matin... Combien il a dû souffrir ! Que va devenir sa malheureuse femme en arrivant avec ses enfants dans ce champ de douleur et de mort ?
De cinq membres du Conseil des Anciens, il n’y a plus. sur cette terre dévorante que Marboiïs et moi : ce volume de mon journal est bien un registre de mort, elle semble nous poursuivre et nous menacer de toutes parts !
Brottier est on ne peut plus mal, et Cabrol en désespère.
Quatorze des nouveaux déportés sont déjà morts.
26 fructidor. — Ce malheureux Brottier, après une agonie très longue et très violente, a cessé de vivre à dix heures. Quel spectacle ! Dans les lieux même que la peste ravage, ilest impossible que la destruction soit plus rapide et plus douloureuse !
J’ai fait mon testament ce matin ; je vois que ce dernier acte échappe à presque tous ceux que la maladie frappe, et 1l faut être tranquille à cet égard. Je nomme Marbois mon exécuteur testamentaire; je suis,plus tranquille sur l’avenir depuis que J'ai fait cet acte.
28 fructidor. — Vogel est venu me voir, il me promit d'allerchez les Indiens avec nous le 1°" octobre au plus tard.
29 fructidor. — Adel a la fièvre et il m'inquiète ; il est frappé : la mort de Brottier dontil a été témoin l’a cruëellement affecté. J'aurais bien désiré qu'il n’eût pas fait ce voyage dans une circonstance aussi fâcheuse.
Marbois s'est retiré de chez moi avec la fièvre; quoique rien ne paraisse devoir alarmer, il m'inquiète.
complémentaire. — Le commandant m’a apporté une lettre de l'administration, datée du 95 fructidor, contenant l’arrêté de l’agent qui autorise mon établissement à Sinnamary.
J'ai vu deux fois Adel dans la soirée ; la première fois Je l'ai trouvé très souffrant et la tête prise ; le soir il était un peu mieux, c’est une chose désespérante que de voir tout ce qui devrait nous donner des consolations augmenter nos inquiétudes : ce jeune homme me portait des nouvelles de ma famille, de ma patrie, tout me le rendait intéressant, et il faut aujourd'hui que j'aie les plus vives inquiétudes sur sa santé, sans pouvoir presque lui donner
Lo
aucun secours : il est assez loin de moi et je puis à peine marcher... [l n’a personne pour le servir.
5 complémentaire. — J'ai vu mes malades ce matin :: ils sont mieux l’un et l’autre.
Billaud, qui, comme les tigres, sort rarement de sa tanière, est venu chez le commandant, sans doute pour les arrangements de son départ; les matelots de l’Espérance, sur laquelle ïl va à Cayenne, ont refusé de porter ses bagages. Pendant qu’il était chez le commandant, Aimé y est venu, et un instant après j'ai entendu des exclamations de joie ; Aimé disait à Billaud : « Nous allons partir pour France. » Il paraît que Billaud ne doute pas du triomphe de son parti. On n’a cessé de boire, de manger, de chanter et de se quereller chez le commandant pendant toute la journée. Tout cela me fatigue cruellement.
J’ai peine à m'accoutumer à l’extrême solitude dans laquelle je vis depuis quelques jours; je puis répéter et m'appliquer ce passage que je lis aujourd’hui dans l’{{alien, roman anglais de Mistress Radcliffe : |
« A las ! T have no longer a home; a circle ‘to smite wescome upon me | I have no longer even one friend to Support, to retain mel 1,a miserable wanderer on a distant shore !
« Hélas ! je n'ai plus de chez moi! ! ni de compagnons dont le sourire m’accueille : je n’ai même plus un ami pour me consoler et me soutenir dans l’adversité, moi, misérable vagabond sur un rivage éloigné !... » (L’Italien, ou le Confessionnal des pénitents noirs, de Mistress Radcliffe).