‹ Journal de ma déportation à Guyane françaiseChapitre 28 sur 50 · DU 22 SEPTEMBRE 1798 AU 22 SEPTEMBRE · texte numérisé non relu

DU 22 SEPTEMBRE 1798 AU 22 SEPTEMBRE

« I, a miserable wanderer on à distant shore! »

1% vendémiaire. — Voilà donc une année entière révolue depuis qu’on m'a enlevé à ma terre natale, depuis

qu'on m'a entièrement arraché à tout ce qui m'était cher! C’est un long siècle de malheurs!

Exceplé Marbois, j'ai vu périr tous mes compagnons d’infortune restés ici avec moi... les maladies ont absorbé les trois quarts de mon existence et ne m’ont pas permis de me livrer aux travaux que j'avais entrepris pour rendre mon exil utile encore à mes enfants et à ma patrie...

J'ai vu la mort sous tous ses aspects, je me suis, en quelque sorte, familiarisé avec elle, elle ne m'effraye plus...

5 vendémiaire. — Cabrol a toujours la fièvre; il me disait ce matin que ces malheureux de Conanama sont dans l’état le plus déplorable ; il n’y en a que cinq ou six qui ont conservé leur santé; tout le reste est malade ou mourant.

8 vendémiatre. — J'ai achevé de lire la nouvelle relation de la France équinoxiale par Pierre Barrère, Paris 4743. Cet ouvrage, pitoyablement écrit, est un des plus exacts que j'aie encore lus sur la Guyane.

9 vendémiaire. — La solitude dans laquelle je me suis trouvé plongé tout d’un coup m'attriste cruellement. Je varie mes occupations, mais souvent elles me pèsent et me fatiguent, et je suis réduit au far niente des Ilaliens, qui n’est doux quelquefois que lorsque l’âme et le cœur sont paisibles.

Le maire, qui arrive d'Yracoubo, m'a dit qu’il y avait quinze morts et soixante malades à Conanama; il est “impossible de se faire une idée d’un tableau aussi cruel : un malheureux père.a enterré deux de ses enfants le même jour : je frissonne toutes les fois que j entends parler de pareils malheurs !

10 vendémiaire. — Trois coups de pierrier ont annoncé le départ du commandant pour Conanama ; on ne laisse ici que cinq hommes, nous n’entendons plus le canon le matin et le soir : c’est Conanama qui sera maintenant le chef-lieu ; ce poste-ci va être presque abandonné, c’est une extravagance, car cette rivière est beaucoup plus convenable pour la relâche des bâtiments ; on pourra nous enlever quand on voudra.

PR MORT SN Rae À

A neuf heures du soir, on m’a apporté une lettre de

Cayenne qui m’annonce l’arrivée du bâtiment de Beckmann, venant de La Rochelle en quarante-trois Jours on m’annonce que deux corvettes étaient parties huit jours plus tôt avec 160 déportés et l'épouse infortunée de Rovère.

Deux Indiens Arouakou, d'Adel, sont venus me voir : ils ont les formes, la physionomie et le langage très différents des Galibis, ils ont l’air bon et franc, et paraissent plus actifs que ces derniers.

IL vendémiaire. — Mon Mémoire sur la situation des déportés dans la Guyane, auquel j'ai travaillé avec beaucoup de soin, est parti hier (note 45). :

12 vendémiaire. — Adel est parti aujourd’hui ; il est de la plus extrême faiblesse. Il faisait nuit quand il s’est embarqué, et j'ai souffert de le voir partir ainsi, mais il est si mal ici, il y a si peu de ressources et l’air est si dangereux, que j'aurais craint de le retenir.

13 vendémiaire. — J'éprouve toutes les Sr possibles; après avoir été longtemps fatigué par le tumulte et le bruit continuels des personnes qui habitaient ici avec moi, je me trouve absolument seul : l’attente des nouvelles me rend incapable de m'occuper avec

quelque suite ; ma es est toujours où voudrait être mon

cœur.

14 vendémiaire. — Morgenstern m’a enfin pügté chez Marbois les lettres que ] 'attendas : Jen ai de ma femme et de mes trois fils, elles sont toutes désespérantes ; rien n’annonce de changement qui puisse m'être favorable, je ne compte sur aucun : Marboiïs n’est pas plus heureux, on lui donne moins de détails et aussi peu d'espérance. Mon Mémoire, expédié au commencement de germinal, est arrivé le 18 ou 19 messidor; on l'a jugé inutile à publier; on ne doute pas: au Directoire de mon innocence, m'écrit-on ; je le sais bien. Mais rien ne proclame cette innocence, mais mon supplice continue, mais mon silence et celui de mes amis semblent justifier la punition cruelle que j’éprouve : c’est pour cela qu’il faut proclamer

hautement ma conduite. Les membres du Corps législatif

De

LO

qui ne sont pas mes bourreaux, sentent que cette publication dévoilerait la lächeté avec laquelle ils nous ont abandonnés, et leurs conseils effrayent ou découragent mes amis. |

On s'étonne que je n’aie pas quitté la Guyane, on oublie mes principes et les circonstances.

J'avais rempli tous mes devoirs le 18 fructidor : je pouvais fuir avant d'être arrêté, je n’en ai pas même eu la pensée : revêtu d'un caractère public, placé à la tête du Conseil des Anciens, je devais rester fidèle à mon poste et à mes devoirs, je l'ai fait. Qu’aurait produit ma fuite ? une preuve apparente de plus de la conspiration dont on avait la perfidie de m'accuser : c'est ce que nos ennemis voulaient, et on a mis des lenteurs dans notre arrestation de manière à nous faciliter les moyens de nous y soustraire ; je les ai contraints par cette conduite à violer la Constitution d’une manière plus éclatante (note 46). Quant à mes intérêts particuliers, et à celui de ma famille, j’aurais à la fois perdu l’honneur et le repos, et j aurais traîné, dans des retraites ignorées, la vie la plus insupportable : je n'avais donc pas à balancer, et je ne balançai pas. .

Les mêmes motifs subsistent ; c'est ici, c’est sur l’échafaud du supplice auquel je suis condamné, que je puis réclamer avec le plus de force, et, si le supplice s'achève, je laisse à mes enfants un nom honoré et les titres les plus sacrés pour demander une justification éclatante.

Je sais qu’on favoriserait mon évasion; je sais qu’on insinue qu’elie ne peut être dangereuse pour mes intérêts : l'éclat de l’innocence épouvante le crime ; maïs, du moment où j'aurais fui, cet éclat s'évanouirait ; ma position et celle de Marboïs sont particulières aujourd’hui nous n’avons pas fui l’arrestation, nous n’avons pas fui le lieu de notre exil, nous sommes les seuls qui ayons donné ce grand exemple de confiance dans la justice de notre Patrie; c’est sur cette considération que doivent surtout porter les réclamations de nos familles et de nos amis. |

16 vendémiaire. — J'ai achevé aujourd’hui la lecture de l’histoire de la révolution américaine de David Ram-

say ; cette histoire est écrite avec beaucoup de sagesse et.

de moralité : je l’ai lue avec le plus grand intérêt. J'ai depuis longtemps le projet de comparer les révolutions anglaise, américaine et française. Ce travail demande des matériaux que je n'ai pas, et il faudrait que notre Révolution fût achevée ; malheureusement, rien n’en indique

le terme.

A9 vendemiaire. — Cest une chose extraordinaire

que de voir des raz de marée dans cette saison ; ils ont

cependant été très fréquents depuis quelques mois; ils n’ont lieu ordinairement que de novembre en février, lorsque le soleil est au sud de la ligne ; ils cessent lorsqu’il en approche ou lorsqu'il est au nord. Il semble qu'il

y ait eu cette année quelque cause extraordinaire qui a

influé sur les vents et les courants, combien il serait important de multipher les observations !

Tant qu’on n’observera pas avec exactitude dans toutes les parties de la terre où l’on peut observer, on n'aura que de vaines théories, ou des systèmes arbitraires sur

les causes et les directions des vents et des courants, et :

sur Jes révolutions successives du globe.

Ne pouvant ici que rarement étudier les hommes, j’étudie mes poules, et cette étude est bien moins aflligeante : javais aujourd’hui jeté quelques morceaux nan + ma porte; mes petits poulets déjà forts sont venus les becqueter ; il semblait qu'ils osaient à peine y toucher : les mères sont venues, elles en ont mangé et elles ont appelé leurs petits qui, alors, ont dévéns bien vite ces morceaux d’igname ; ce n'est donc pas toujours un simple instinct qui dibire l'animal dans le choix des aliments, c’est aussi l'instruction et l’exemple, l'instruction maternelle.

à Cayenne de la corvette : la Bayonnaïse; elle a à ee 111 déportés!

23 vendémiatre. — Le commandant général que nous

attendions de Conanama arrive dans l'instant par terre

de Cayenne; il m'a parlé d’Adel, il m'a dit qu'il était î

étonné que ce jeune homme n’eût pas de lettres du ministre

20 vendémiaire. — On apprend aujourd'hui l’arrivée

A CE Ben 4 UN DÉPORTÉ DE FRUCTIDOK 935

de la Marine ; il était très malade quand il est arrivé à cayenne.

L'envoi des déportés est fait de la manière la plus irrégulière : les signalements sont de la plus grande inexactitude, les motifs sont aussi vagues que ridicules : insoumis, suspect, voilà les motifs assignés pour la plupart. Les déportés venus par {a Bayonnaise sont presque tous des Belges ou des Savoyards. Deux mille à déporter ainsi sont à l'ile de Ré, et, lorsque quelque bâtiment est sans emploi, on l'envoie là chercher une cargaison, comme dans les comptoirs d'Afrique la cargaison d’esclaves noirs. Ces hommes, qui s’attendrissent sur le sort des Africains, condamnent effrontément les blancs au plus affreux eselavage..

Desvieux, à son départ, comptait déjà 53 morts des déportés venus par la Décade !

M. Chapelle, ingénieur, auteur d’un voyage minéralogique dont J'ai parlé, est venu chez moi ce matin avec le général Le Boucher : je ne le connaissais pas; je l’ai revu cet après-midi, et nous avons un peu parlé de minéralogie, Science qui fournirail matière à un voyage très intéressant dans cette colonie. :

26 vendémiaire. — J'ai reçu hier une lettre de Vic-

-tor Bernard, fils de Bernard Saint-Afrique, il nous demande un rendez-vous de Cayenne, comme on le demanderait d’un quartier de Paris à un autre.

Marbois imagine qu'il a des choses fort importantes à nous communiquer ; pour moi je n'en erois rien.

J'ai reçu des lettres de mes sœurs ; il ést impossible de donner de plus vifs témoignages d'affection, d'intérêt et de zèle : l’une d'elles (M D.) me mande que les condamnés à la déportation qui se sont cachés sont aujourd’hui tranquilles au sein de leur famille. Tranquilles, lorsque la Patrie est déchirée, lorsque les droits les plus sacrés sont violés, et que, pour obtenir quelques jours de vie de plus, ils se taisent et ont recours à la tolérance des tyrans! Je ne veux pas, lui ai-je répondu, de cette tranquillité. Mais c’est un fait important que de savoir qu'ils ne poursuivent pas leur vengeance ; c'est un rayon d'’es-

pérance de plus pour obtenir mon rappel : cela explique pourquoi tout semblerait favoriser notre évasion; on m'en prierait presque, mais c’est pour moi an motif de plus pour attendre un rappel public.

J’ai vu Marbois ; je lui ai fait part de ce fait important, je l'ai trouvé faible; il a la fièvre et cela m'inquiète.

27 vendémiaire. — Le commandant général et Dardé sont arrivés de Conanama et sont venus me voir : ils m'ont fait la peinture la plus affreuse de la situation des déportés ; il n’y a plus que quatre de ces malheureux qui

se soutiennent encore; Sur ceux qui viennent d'arriver, .

six sont déjà à l'hôpital. Ceux des malades que la nature guérirait sont empoisonnés de nouveau par le mauvais régime, ils n’ont que de la viande salée, l’eau est trouble ét infecte... On a voulu les forcer à travailler, en menaçant ceux qui s’y refusaient de supprimer leurs rations au bout de six mois, et de les prolonger au contraire au

delà d’un an pour ceux qui travailleraient ; ils ont répondu

que cela était impossible, et qu'on pouvait les fusiller pour en finir.

Desvieux m'a dit qu'ils supportaient leur sort avec un incroyable courage et qu’à peine entendait-on la moindre plainte au milieu de tant de souffrances et de malheurs !

28 vendémiaire. — Je me suis traîné chez Marbois il a été mal la nuit dernière, à peine pouvait-il parler ; heureusement aujourd'hui la fièvre a cessé.

29 vendémiaire. — Quelquefois la nature présente des scènes intéressantes qu'on voudrait pouvoir peindre à l'instant : au pied d’un calebassier, arbre touffu qui donne une ombre délicieuse pour les animaux de basse-cour, je voyais dans l'instant une brebis couchée avec son petit agneau auprès d’elle : à leurs côtés était une de mes poules avec ses cinq petits : elle grattait la terre pour leur proeurer des insectes ou des vers ; un des petits s’était perché sur la brebis, où il attendait que sa mère eût fait quelque découverte ; tout cela vivait du meilleur accord ; la brebis et l'agneau semblaient s'amuser paisiblement ‘de la pétulance. et des jeux de mes petits poulets : c'était l’image de l'harmonie et de la paix. Hélas, pourquoi l’homme, 4 en

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