‹ Journal de ma déportation à Guyane françaiseChapitre 33 sur 50 · ADO EE JOURN AL DE MA DÉPORTATION · texte numérisé non relu

ADO EE JOURN AL DE MA DÉPORTATION

L’unique motif de la déportation de 6e prêtre et mn bit dit, la réserve qu'il à faite, ainsi que tous les prêtres de son diocèse, en promettant de dire la messe le Décadi, de célébrer également le service divin les dimanches et les fêtes ; voilà quelle est la liberté de conscience qu’on accorde;

jamais on n’exerça de tyrannie plus impolitique et plus ss

absurde.

16 frimaire. — J'ai vu ce matin un morceau du pain qu’on donne à ces malheureux déportés : 11 a une espèce de moisissure rouge dont je ne puis indiquer la cause : c’est un véritable poison pour ceux qui sont malades. ;

18 frimaire. — Nous avons eu hier soir l’exprès de Cayenne ; le commandant a reçu quelques détails sur Ia conspiration qui a été découverte ; tous les mulâtres sont : arrêtés et on les interroge ; un très mauvais sujet, envoyé de Cayenne en France et renvoyé ici avec les nouvelles. troupes, élait un des agents les plus actifs du complot, L'agent a fait une proclamation très forte, il a fait réarmer l’ancienne troupe, ce qui prouve combien il est mécontent de la nouvelle. Le parti terroriste de France, qui veut tout anéantir, a envoyé ici des scélérats pour y porter le désordre.

Il n’est pas d’ horreurs que le garde-magasin de Conanama ne se soit permises ; il avait pris le linge d’un de ces malheureux déportés, et, par grâce, il lui donna deux ou trois chemises de ce même linge en lui disant :

Vous éles mort, en voilà assez !

La plume se refuse à retracer les horreurs que je supprime, et peut-être faudrait-il en avoir le courage pour vouer à l’opprobre, dans tous les siècles, l'acte qui a causé ‘de pareils excès de barbarie et de crimes.

22 frimaire. — On m'a fait remarquer, comme un fait très singulier et qui l’est en effet, qu'on trouve souvent dans la bouche du Machouara, du Passamis-et de quelques autres poissons sans écailles, appelés ici Poissons à limon, une grande quantité de petits poissons de même espèce. J'ai fait examiner les entrailles de ces poissons, et. on ny trouve aucun indice qu’ils aient avalé aucun des

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PT Re ne | # g D UN DEPORTE DE FRUCTIDOR 274

petits poissons qui sont en abondance dans leur mâchoire: Souvent les gros poissons mâles rejettent les petits dès qu'ils se sentent blessés. J’ai vu un très grand nombre de ces petits poissons qu'on avait retirés de la gueule du Passani.

Hussenet me parlait de la grosseur des couleuvres; il en a rencontré une dans une savane qui avait avalé une biche entière. Lorsqu'elles rencontrent une proie, elles l’enveloppent de leurs replis et l'étouffent ensuite: elles la couvrent d’une espèce de bave qu’elles jettent en abondance et elles l’avalent, quoique souvent l'animal soit plus gros qu'elles-mêmes : elles sont assez communes dans les savanes marécageuses de la Guyane. |

23 frimatre. — J'ai fait ce matin quelques changements essentiels à mon Mémoire sur la situation des déportés : chaque jour, j'apprends de nouveaux faits qui rendent ce tableau plus affreux; au moment où j'y travaillais, le garde-magasin de Conanama est venu chez le commandant, qui lui à assez vivement reproché l'horreur de sa conduite à l'égard des déportés ; j'ai entendu ce scélérat qui se contentait de répondre froidement : Que leur a-t-il manque? Après toutes les horreurs qu'il a commises et qu’il a laissé commettre, il a l’audace de demander : Que leur a-t-il manqué? Le sang me bouillonnait et je suis sorti de ma chambre pour ne plus l’entendre.

24 frimaire. — On m'avait annoncé que les pêcheurs avaient vu une embarcation sur la côte ; vers onze heures, J'ai vu entrer chez moi un jeune officier de marine, c'était le fils de Bernard Saint-Affrique ; il est commissaire aux vivres sur la goëlette La Victoire, qui revient de Surinam, où elle avait été chercher des farines : Saint-Affrique n’a pu me donner aucune nouvelle d'Europe ; il a vu Adel sans le connaître de nom, et il m’a dit que le gouverneur lui avail fait donner quelque argent ; Saint-Affrique m'a appris que son père était sorti du Corps législatif ef qu'il était retiré à Saint-Affrique où il vit sur un très petit bien. Ce Jeune homme m’a paru plus intelligent que sa lettre ne me l'avait fait imaginer, mais n'ayant pas reçu beaucoup d'instruction : on pourrait en tirer parti s’il était bien

dirigé, mais au milieu d'êtres qui n’ont d’ autre : science que “éellé de piller, que pourra-t-il devenir? Il est affligeant de voir des jeunes gens ainsi abandonnés. Je lui ai donné, indirectement, quelques conseils qu’il a reçus avec reconnaissance.

25 frimaire. — Une de mes poules, qui a COuvÉ sept œufs, n’en a ce matin que six dont les petits soient éclos. Mes négresses disent que c'est parce que la lune et les marées sont faibles dans ce moment. Cette observation est-elle fondée ? Quelques faits pourront m'éclaireir à cet. égard ; on à peut-être attribué de fausses influences à la lune; mais ensuite, on en a peut-être nié beaucoup qui sont très réelles : nos paysans en Europe, les peuples d'Asie, d'Afrique, les Indiens des deux Amériques croient tous à ces influences et souvent sur les mêmes objets. Comment ces idées se seraient-elles répandues sur la terre entière, si l'observation des mêmes faits ne les avait pas fait naître ? M. Arago a eu plus tard les mêmes idées.

26 frimaire. — F ai lu ce matin et j'ai entendu lire la proclamation et le règlement qu'a faits l'agent. La proclamation est relative à la conspiration, et le règlement relatif au travail des noirs. J’ai été étonné de l'art qu'ont déjà les gens de couleur de cacher les impressions de leur âme : tous ceux qui étaient là, et il y avait des mulâtres, ont. écouté ces deux pièces avec le calme le plus froid et sans qu'on püt apercevoir le moindre mouvement sur aucun de leurs traits.

La proclamation est extrêmement faible ; elle n’est. appuyée que de la lettre que l’agent a écrite LE même au département pour lui annoncer cette conspiration ; il fallait du moins la signaler d’une manière plus marquée et qui ne laissât aucun doute sur sa réalité ; il fallait parler avec pee de fermeté, il ne fallait pas avoir l inconséquence de parler de la Colonisation dont le gouvernement s'occupe pour la Guyane, dans les lieux mêmes où périssent les malheureux qu’on veut coloniser !

Le règlement est pitoyahle : c’est l'esclavage qu’on | réta- | blit; on met en réquisition tous les nl Qu'importe qu'on les appelle requis ou esclaves, si on exige des requis

les mêmes obligations que des esclaves? Est-ce uniquement par des mots qu'on croit gouverner les hommes ? C'est par de pareilles lois, car ici les règlements sont des lois, qu'on échauffe les germes de l'insurrection qu’on veut éteindre. Les habitants accueillent ces règlements, parce qu’ils espèrent reprendre leur empire; ils ne voient pas qu'il est dérisoire de dire à des hommes : «Vous êtes libres », et de leur imposer toutes les obligations de l'esclavage.

27 frimaire. — Hussenet m'a porté une fleur de cacaoyer sauvage; cette fleur est superbe! C’est une magnifique aigrette ; je la décrirai dans mon recueil.

9 mivôse. — Marbois m'a raconté une anecdote très remarquable : il a été dirigé dans la carrière diplomatique par le comte de Buat, élève lui-même du chevalier Folard. Le comte de Buat était un des hommes les plus forts dans l’histoire et dans la politique ; il a donné des ouvrages étonnants par l'étendue des connaissances qu'ils supposent ; il disait à Marbois en 1761 que Louis XVI, alors dauphin, serait l’Augustule de sa race.

3 nivôse. — La verdure à repris toute sa fraicheur et tout son éclat : la terre a été moins desséchée cette année que l’année dernière et le bétail s’est soutenu : dans les derniers jours de la saison sèche, les arbres cependant avaient beaucoup souffert, les haies de citronniers étaient brülées : elles ont repris toute leur verdure ; on ne se fait pas une idée en Europe de la rapidité avec laquelle la végétation se renouvelle ici au commencement de la saison des pluies.

4 nivôse. — Je me promenais avec le commandant et le chirurgien, lorsque nous avons vu arriver un habitant de Cayenne, envoyé par Power; il nous dit que la Commission avait condamné à mort trois des chefs de la cons- -piration, et les autres à un plus ou moins grand nombre d'années de détention à la maison de correction, mais que l'agent avait pris sur lui de commuer les peines, qu’il avait ordonné la déportation des trois condamnés à mort, et abrégé de beaucoup la détention des autres. Comment un agent peut-il s’attribuer le droit de commuer des peines ? Le Directoire n’a pas ce droit. Quant au fond de

274 JOURNAL DE MA DÉPORTATION l'affaire, il faut attendre les détails pour en juger; mais dans les circonstances actuelles la moindre faiblesse D | perdre la colonie. -

Ce même habitant nous a dit qu'il était arrivé de France deux bâtiments, un de Nantes etun de Bordeaux; ils n’ont, dit-on, répandu aucune nouvelle, mais M. Frideriei, le. gouverneur de Surinam, à écrit que la France était en guerre avec toutes les nations, même avec les Turcs; on ajoute que Friderici a fait déporter un nommé Malenfant, que Burnel avait envoyé à Surinam pos régler Les siioires de la République. i

Je suis dans la plus grande impatience d’avoir des détails plus certains : dans quelle situation doit être notre malheureuse patrie ! comment espérer quelque sûreté, quelque repos ici ?

5 nivôse. — J’attendais aujourd hui avec la plus grande impatience l’arrivée de la boîte de Cayenne ; elle n’arrivait pas, et j'ai été vers six heures faire une promenade soli- taire dans la savane ; en revenant j ai passéchez Marbois,

il avait reçu une lettre qui lui annonce quil est autorisé à aller à Cayenne ; ainsi je vais être absolument le seul 1 ici de tous mes compagnons de malheur. —

Je n’ai point trouvé de lettres chez moi en “rentrant : mais à sept heures et demie enfin le commandant est entré et m'a remis deux paquets, dont l’un renfermait une lettre de ma femme du 14 brumaire (4 nov). Elle m'annonce des événements dont je bénis le ciel; ils rendent à mon âme presque toute sa tranquillité ; elle m’apprénd qu'Emile est à Hambourg... (suivent quelques détails entièrement personnels et relatifs à à la famille). Elle ne me donne aucun détail relatif à notre rappel, il sémble qu'il faille renoncer à l'obtenir. Elle me peint la France dans la plus affreuse situation. Un arrêté du Directoire du 15 vendémiaire ordonne l’inscription sur la liste des. émigrés de Pichegru, Willot, Delarue, Barthèlemy, Ramel et d’Ossonville, et le séquestre de leurs biens. Aubry n’est pas compris dans cette liste; je ne puis concevoir pourquoi.

1 brumaire. — D'après la date des lettres que jai

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