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Necuil de me
Het UN DÉPORTÉ DE FRUCTIDOR 275 reçues, s’il y à quelque changement, ce ne sera qu'après. l'hiver : ainsi il s'écoulera cinq ou six mois avant que nous n'en soyons instruits ; ce ne sera qu'à la fin de prairial ou au commencement de messidor. Que ce temps est long! et älors même y aura-til quelques changements pour nous? rien n’est plus incertain. Je crois bien qu'il est impossible que les choses subsistent en France dans l’état où elles sont; mais combien de révolutions pourraient s’opérer sans que nous fussions rappelés ! Ma femme paraît toujours croire que J'ai pu et que jai dû fuir; mais elle m'envoie elle-même l'arrêté relatif à nos compagnons évadés, elle y voit le séquestre prononcé, comment peut-elle imaginer que j expose volontairement elle et mes enfants à a ruine qui résulterait d'un pareil séquestre ?
En relisant toutes les lettres qui m'ont été écrites, je vois clairement que toute ma famille s'attendait que j'aurais quitté la Guyane, et cette persuasion me parait inconcevable ; mais elle m'explique le peu de détails qu’on me donne et la crainte où l’on a été de is la moindre démarche publique.
Marbois est venu me voir; 1l est un peu mieux ; nous avons parlé longtemps de- notre malheureuse patrie : il nous est impossible d'imaginer quel sera le résultat de son affreuse situation. Lorsqu'une nation est déchirée par l'anarchie et les factions, si elle a une constitution essentiellement bonne, ou des chefs dignes d'elle, l’ordre peut se rétablir et l’anarchie cesser, sans que Île corps politique soit détruit ; mais ici pas un chef digne de commander, et une Constitution essentiellement mauvaise semble détruire tout motif d'espérance.
Marbois me parlait d’une secte de fanatiques qui se sont établis dans l'Amérique du Nord, auprès de Philadelphie. Cela m'a conduit à lui demander s'il avait pu pénétrer quel était l’objet politique des Illuminés en Allemagne, dont le nombre s’est extrêmement multiplié et s’étend même en France; il n'a pu rien apprendre de positif à cet égard. On à cru que c’étaient les jésuites qui cherchaient à rétablir ainsi leur puissance, mais comment ?
serait-ce alors le clergé protestant et luthérien qui serait : le plus initié dans 1e mystères de l’illuminisme ? Marbois a vu à Dresde un nommé Bischoffwerder qui a eu une secte assez répandue : le duc de Courlande, oncle de l’électeur, s'était laissé mystifier par cet homme, qui, disaitil, lui avait dit des choses étonnantes et lui avait fait voir le feu roi, père du duc. Get illuminé se disait colonel au service de la France et fils du prince de Conti : le duc de Courlande voulait que Marbois le présentàt à l'électeur en ces qualités ; Marbois s’y refusa, à moins qu’on ne lui apportât des lettres de M. de Vergennes. On expédia un courrier pour demander ces lettres, mais elles n’arrivèrent pas, et Bischoffwerder à peu près démasqué finit par se brûler la cervelle, après avoir recommandé à ses sectaires de l’invoquer toujours dans les cas de nécessité; ses partisans, et particulièrement le duc de Courlände, dirent hautement que Marbois avait causé la mort de cet homme si étonnant pour eux. Qu'est-ce donc que cette faiblesse de l’esprit humain pour le merveilleux le plus absurde et le plus extravagant ? C'est par les armes du ridicule et par celles de la vérité et de la raison qu'il faut combattre de pareilles folies : l'imagination s'attache à tout ce qui peut distraire l’âme des malheurs qu’elle souffre. Qui pourrait calculer les maux que la tyrannie a répandus sur la terre ?
On m'a dit hier ee les déportés qui $ ‘étaient établis à Apronague avaient éprouvé une mortalité plus effrayante encore que celle de Conanama ; sur vingt- quatre ou vingtcinq, on dit qu’il en est mort vingt.
Ti mvose,; "he commandant me disait ce soir : Le soleil luira pour vous encore. Je ne voudrais pas que les malheurs de ma patrie fussent le motif de mon retour. ;
14 nivôse. — Un Belge déporté est mort hier: c’est le quinzième sur seize venus par {a Décade ; 1l avait depuis quelque temps perdu la têle; un prêtre que j'estimais et que je croyais honnête a profité de cette circonstance pour obséder cet homme, lui dicter un testament en sa faveur et s'emparer de tout ce qu’il avait; il prive ainsi les compagnons de ce Belge de ce qui devait naturellement
De DCR, te
LetE UN DÉPORTÉ DE FRUCTIDOR 277 leur revenir; c’est un vol à mes yeux. Je m'étonne tous les jours davantage du peu de moralité, de l’inconduite et de l'ignorance de la plupart de ces prêtres; ils semblent croire que tous leurs devoirs consistent à marmotter quelques pages de leur bréviaire.
15 nivôse. — Bousquet, qui estvenu me voir aujourd'hui, a fait naufrage et perdu sa pirogue à onze lieues d’° Yracoubo. I a mis à terre les effets qu’il a pu sauver; il les a laissés sous la garde de deux de ses Indiens, et il est venu par terre avec le troisième par des chemins affreux jusqu'à Yracoubo. De là il a envoyé une pirogue pour chercher sa petite cargaison : les Indiens n’ont rien détourné; ces sauvages-là ont plus de Re que nos républicains policés.
16 nivôse. — Marbois est venu le soir, il va mieux. Notre patrie et les événements qui doivent s’y passer sont toujours les objets sur lesquels retombent toutes nos conversations, et ils nous intéressent trop vivement pour qu'elles soient jamais monotones. Dans la crise où se trouve la France, il est bien fâcheux que les Conseils ne renferment pas une masse d'hommes, amis vrais de leur pays et jouissant de l'estime publique, qui pussent modérer la violence des mouvements que doit causer la. chute du gouvernement, et conserver la liberté et lindépendance nätionales. Voilà ce que nous aurions pu faire, et voilà notre crime.
19 nivôse. — Un prêtre déporté, nommé Ce du département de l’Yonne, a été volé aujourd’hui de tout ce quil possédait et de quelques louis, appartenant à un autre malheureux prêtre à l'hôpital, lesquels il avait en dépôt : il est malade, et cet événement doit nécessairement l’affeeter beaucoup; il serait sans aucune ressource si Grimard ne s'était décidé à le prendre pour régisseur de son habitation à Apronague.
20 nivôse. — Il y a eu aujourd’hui une grande danse de nègres dans les nouveaux carbels : on pourrait tirer parti de l’extrême passion que les nègres et les mulâtres ont pour la danse. Je suis allé les voir danser quelques instants; leur musique consistait en trois tambours nègres ;
ceux qui en jouent sont assis à côté les uns des dut à. ils frappent leurs tambours avec leurs mains. Un nègre et une négresse seulement dansent à la fois et on les relève tour à tour : leurs pas sont très pressés et les femmes ne parcourent que très peu d’espace, tandis que leurs danseurs tournent autour d'elles ; il n’y avait rien d’indécent dans les danses que j'ai vues, je n’ai vu rien que de simple et de gracieux dans la danse des femmes; les hommes ont des mouvements de bras ridicules, mais leurs pas ne manquent d’ailleurs ni de précision, ni d'agrément.
21 nivôse. — Malvin, qui commande la goélette qui porte le détachement, est arrivé à six heures : je me prome-
nais sur la place lorsque son bâtiment a paru, il y avait avec lui sur le pont une femme vêtue de noir; j'ai frémi que ce ne fût M®° Rovère ; nous avons su bientôt après que cette femme était M®° Adam, habitante de ce canton. Malvin m’a remis une lettre de Franconie et des lettres pour Marbois que je lui ai portées; elles lui annoncent la mort de Gibert Desmolières : cet affreux événement à été pour nous un coup de foudre, et je crains que la santé de Marbois, déjà si mauvaise, n’en souffre encore. La dernière lettre de Gibert était assez gaie, mais par post-scriptum, et d’une main tremblante, il écrivait qu’il s’était trouvé très mal la nuit; c’est encore un homme de bien, un véritable ami de la patrie, un des membres les plus distingués et les plus estimables du Conseil des Cinq-Cents que la tyrannie a condamné à périr sur cette terre barbare!
Nous avions été tous les deux nommés dans la même élection par le département de Paris; voilà cinq membres du Corps Législatif qui sont morts dans la Guyane dans moins d’une année de séjour ! quel coup affreux pour la mère de Gibert! Je n’ai point connu de mère plus tendre, de fils plus attaché à sa mère!
Malvin conduit ici sept à huit déportés et l’abbé Hochard que l'agent déporte de Cayenne à Sinnamary.
L'agent se croit investi de la plénitude de l’autorité arbitre aire, c’est à Vincent Pinçon qu’il déporte les mulâtres
de Cayenne condamnés par lui à cette peine. L'agent prina
-cipal de cette conspiration est à l'hôpital pour cause, ou sous prétexte, de maladie; Marie-Rose, négresse très riche, qui nous avait montré beaucoup de zèle à notre arrivée à Cayenne, vient de mourir.
22 nivôse. — Un nommé Magnier, que l'agent faisait déporter à Surinam, ancien soldat dans les troupes de Cayenne, renvoyé en France, où il est devenu président du tribunal révolutionnaire de Rennes, et ramené ensuite à Cayenne, m'a porté une lettre de ma femme, du 6 fructidor, qu'il s’est procurée je ne sais comment, car l’histoire qu’il m a débitée à cet égard est absurde.
On m'a apporté le soir une lettre de Couturier, qui me donne les détails les plus tristes et les plus intéressants sur les derniers moments de Gibert Desmolières; voici la dernière phrase de son journal adressé à sa mère : les douleurs Sont si vives, le HRRore si grand, que je ne puis continuer.
Couturier a eu pour lui Le les soins de l’ami le plus tendre ; la lettre qu’il m’écrit m'a vivement ému. Quoi que puissent faire les tyrans, ils ne détruiront jamais le vif intérêt qu'inspirent les victimes qu'ils sacrifient.
23 nivôse. — Rien n’est. plus étrange que les motifs de déportation de quelques-uns des prêtres qui sont ici : le 8 frimaire an VI, le Directoire a pris un arrêté pour déporter les prêtres Pierre Aubert, ex-curé de Rouelle, et le Bas, prêtre de la commune d’Octaville, parce que, quoiqu'ils n'aient pas fait une rétractation publique, elle n’en paraît pas moins constante, et parce qu'ils ont cessé leurs fonctions au moment de la descente des Anglais à Quiberon, et enfin parce que tous ces prêtres sont signalés pour avoir fait plus de mal que tous les satellites de l'Angleterre. Cet arrêté n’a pas besoin de commentaire !.….
24 nivose. — Après avoir travaillé l'après-midi, je suis allé voir les nouveaux carbets. Pendant que j'y étais, le commandant est venu me joindre et m'a dit : J’ai ordre de vous faire partir. J'ai cru que c'était une plaisanterie, mais il m'a montré une lettre de Desvieux, venue par un exprès, qui lui porte l’ordre de nous faire partir, Marbois et moi, sous l’escorte d’un caporal et quatre fusiliers, pour
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nous dd à l'hôpital de Cayenne : j'avoue que celte nouvelle > m'a affecté ; cependant je me suis bientôt remis, etje n'ai vu dans cet ordre qu'une crainte ridicule des démarches que nous pourrions faire si les Anglais s’approchaient. Mais C’est Marbois qui m'inquiète ; comment pourra-t-il faire cette route? À peine peut-il venir Jusque chez moi. Le commandant voulait nous faire partir dès demain; J'ai obtenu qu’il nous laissät la journée de demain pour nos arrangements ; nous sommes allés chez Marbois, je l'ai prévenu de manière à affaiblir l'impression de cet ordre; mais Je crains bien qu'il n’en soit affecté. 5
25 nivôse. — Cette journée s’est passée à faire mes arrangements de départ; Marbois avait demandé un jour de plus et il en avait besoin: Cabrol avait certifié le. mauvais état de sa santé ; le commandant a répondu que ses ordres ne lui permettaient pas d'accorder aucun délai. Je laisse plusieurs objets que je ferai vendre, si je ne retourne pas à Sinnamary..
26 nivôse. — Marbois a mal passé la nuit; cela m'inquiète cruellement; j'ai demandé au commandant la copie de l’ordre qu’on lui a donné relativement à nous ; 1l me l’a refusée, en m'assurant qu’il lui était enjoint de ne donner aucune copie des ordres qu’il reçoit; telle doit être en effet la marche de l'autorité arbitaire qui nous régit; je lui ai représenté combien tout cela était illégal et injuste ; J'avais fait cette demande en présence de Malvin et de Hussenet, j'étais bien aise d’en avoir des témoins.
J'ai remis à Morgenstern mon testament et l inventaire des effets que jé laisse à Sinnamary. :
J'avais fait quelques provisions pour passer ICI Cinq ou six mois encore; j'avais vaincu l’insalubrité du climat et je nele redoutais plus; j'étais tranquille; je vivais solitairement, mais mes études, mes poules, mon chien, un petit acouchi, m'amusaient etremplissaientmes journées; … mes poules surtout m'étaient singulièrement attachées, elles étaient extrêmement privées, une jeune poule blanche de la plus grande beauté que j'avais aussi élevée venait tous les jours se coucher à mes pieds. Depuis que ma santé était rétablie, ma vie était régulière et paisible :
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je n'avais rien à démêler avec le gouvernement, et si de tristes souvenirs et le spectacle des maux que souffraient les déportés, n'avaient trop souvent déchiré mon âme, ma vie n'aurait pas été malheureuse. Mon logement était le plus sain du poste; tous les habitants me témoignaient de l'estime, de l’amitié et le plus vif intérêt : je ne songeais plus à quitter Sinnamary.