‹ Journal de ma déportation à Guyane françaiseChapitre 35 sur 50 · ROUTE DE SINNAMARY A CAYENNE ET SECOND SÉJOUR A CAYENNE · texte numérisé non relu

ROUTE DE SINNAMARY A CAYENNE ET SECOND SÉJOUR A CAYENNE

26 nivôse. — Il est six heures du matin, nous partons : nous laissons ici les cendres de six de nos compagnons de malheur, et nous ignorons nous-mêmes notre destinée. Des larmes touchantes et honorables nous ont témoigné le vif intérêt qu’on prend à nous; nous avons pour escorte un caporal, un soldat blanc et trois soldats noirs.

Morgenstern a prêté une jument à Marbois, et quatre nègres portent le bagage indispensable pour la route et notre séjour à Cayenne, jusqu’à ce que nos eflets y arrivent; un mulâtre, enfant de Madeleine, nous accompagne. Ainsi nous voilà une vraie caravane de douze personnes. Nous sommes allés à la Pointe pour suivre les bords de la mer ; la route des savanes est plus courte, mais elle est impraticable dans cette saison à cause des eaux qui remplissent les bas-fonds.

Nous sommes arrivés à huit heures sur l’habitation de Saint-Jean : c’est un de ces anciens et bons Allemands établis depuis trente ans dans la colonie, lui et sa femme ont survécu, et ils avaient quelque aisance, lorsque le décret de la liberté des esclaves leur a enlevé toutle fruit de leurs travaux. Ils ont trois garçons : l’ainé est établi dans la savane; ils vivent de la pêche, d’un peu de bétail qu'ils élèvent, et de quelque petite culture de vivres et de coton. ;

J'ai vu là sans avoir eu le temps de les examiner, parce qu'il pleuvait à verse, des roches d’un granit bleuâtre.

Lo

Quelques-unes de ces roches sont singulières, elles ont une apparence basaltique et volcanisée. La plage, le long de la mer, est un banc de vase qui s'étend assez loin. La pêche se fait en pratiquant des trous dans la vase, où la mer laisse le poisson en se retirant ; le pêcheur va les chercher avec une planche qu’il fait glisser sur la vase ; cette pêche n’est pas sans danger, il y a des vases molles, ou des trous profonds, qu’il faut savoir éviter. Un des soldats noirs de notre escorte avait été l’esclave de Saint-Jean, qui l'avait acheté très cher quelques mois avant que la liberté ne fût proclamée ; J'étais trempé de sueur et de pluie lorsque je suis arrivé, mais j'ai pu me sécher, et cela m'a fait grand bien.

Nous sommes repartis à huit heures et demie ; le temps était beau. Des milliers de flamants, d’aigrettes, de corbeaux étaient sur les vases et ressemblaient de loin à une armée rangée en bataille ; le contraste du rouge brillant des flamants, du blanc éclatant des aigrettes, du noir des corbeaux, pr oduisait le plus bel effet.

La rive droite de la crique de Paraeou s’avance “dans la mer et estterminée par un superbe rocher entouré de pierres : les unes blanches et rongées par la mer, les autres noireies par le temps, le beau vert des arbres qui Les couronnent, les aigrettes qui voltigeaient sur ces rocs, quelques groupes de flamants placés au pied, faisaient en ce moment de l’aspect de ce rocher une des scènes les plus romantiques que]j'aie vues; les bords de la crique sont très agréables; on remonte quelques pas pour parvenir au front, qui est en assez mauvais état. J’y ai trouvé Marbois, qui n'avait pas pu y faire passer sa jument ; le soldat qui était avec lui étail allé chez Pierry, pour le prier d'en voyer quelques nègres pour les aider à faire passer la jument. J’ai continué ma route et j'ai trouvé Pierry qui se rendait au pont. Je suis arrivé encore mouillé à la case de Pierry, qui est à un quart delieue de la crique ; Marboïs y est arrivé un quart d'heure après moi : nous nous sommes reposés là quelques instants ; Pierry est le gendre de Morgenstern ; il vit là avec sa femme et deux jeunes enfants.

Nous nous sommes remis en route à neuf heures et

UN DÉPORTÉ DE FRUCTIDOR | 285 demie ; le chemin, jusqu’à la maison de santé, est dans des palétuviers; nous y avons été accablés de chaleur et dévorés d'insectes ; nous avons passé la crique des vases à une petite demi-lieue de chez Pierry, sur un pont meilleur que celui de Paracou. Après la maison de santé, nous avons repris le bord de la mer, où le sable est ferme et le chemin excellent: la maison de santé est un élablissement qui est abandonné ; nous sommes arrivés à midi et demie chez Me Adam ; Marbois avait été tracassé par des chevaux qui ont poursuivi sa jument. Je suis arrivé chez M" Adam trempé de sueur et un peu fatigué, mais, dès que j'ai eu changé de’linge, je n’ai plus sentila moindre lassitude. Nous avions fait ainsi cinq lieues assez fortes. M"° Adam est aussi une ancienne Allemande; elle a perdu son mari et toute sa famille, et elle vit là avec un jeune orphelin qu’elle a adopté et quelques cultivateurs; sa case est de la plus grande propreté, son babitation est parfaitement située, et le séjour doit y être extrêmement sain. Nous en sommes repartis vers quatre heures; à moitié chemin de chez Réveillaud nous avons passé la crique de Malnoury, où j'ai rencontré M°° Harmand, habitante de cette côte. On passe la crique en canot et les chevaux à la nage. Le chemin le long de la mer est très bon depuis chez M"° Adam jusque chez Réveillaud, où nous sommes arrivés vers cinq heures et demie. Les habitations Duchesne, Harmand, Réveillaud sont à la suite ct près les unes des autres. La mer, devant chéz Réveillaud et depuis la crique de Malnoury jusqu’à Kourou, forme une espèce de baie embarrassée de roches, où elle est souvent très mauvaise ; c’est ce qu’on appelle : la bature de Malnoury ; lorsque le temps est mauvais, on entend les brisants à Sinnamary; devant l'habitation de. Réveillaud il y a une roche assez élevée au milieu de la mer; elle est couverte d'arbres, et elle a quelques aspects assez pittoresques ; on voit, la pointe de Kourou dès qu’on à passé la crique de Malnoury, et au large les Iles du Salut. J'étais en avant, je suis entré chez Réveillaud vers cinq heures et demie, j'ai trouvé sa femme et une petite fille charmante, que j'ai vue avec intérêt, quoiqu’elle m'ait rappelé de tristes souvenirs.

Marbois n’a pas tardé à arriver avec nos gens ; Réveillaud est aussi revenu de son abatis. La nuit précédente, sa pirogue, qui revenait de Surinam et que nous avions vue à Sinnamary, avait fait côte ; heureusement on a sauvé sa petite cargaison. La mer gagnedans toute cette partie, je ne serais pas étonné qu'avant peu elle ne submergeât la Savane. Nous avons été reçus avec la plus grande honnêteté, nous avons eu un excellent souper; mais les maringouins nous ont désolés la nuit. La jument de Marbois a cassé son licol et elle est retournée à Sinnamary, il a fallu que Marbois fit la route à pied jusque chez Terrasson. ’ ;

Nous sommes repartis à cinq heures et demie; j'étais en avant, je suis arrivé à la crique de Karouabo à six heures un quart; j'y ai attendu Marbois un quart d'heure; j'ai réveillé le passager ; nous avons traversé à six heures demie. On a très peu de coquillages sur les bords de la mer depuis Sinnamary jusqu’à cette crique : mais, après l'avoir traversée, le sable est couvert de coquilles bivalves, de coquilles d’huîtres, de porcelaines et de quelques univalves. Nous nous sommes arrêtés à l'habitation de Terrasson, qui est très vaste; mais l’air dévorant de la mer parait brüler la culture ; on y a cependant recueilli PA de coton que l’année dernière.

Marbois est arrivé excessivement fatigué. Nous avons diné là, et nous sommes partis vers trois heures et demie pour Kourou. Une partie de la route est dans des palétuviers où les insectes désolent : nous avons été obligés de nous arrêter à trois quarts de lieue, chez une mulâtresse nommée Thérèse, où nos nègres étaient allés. Il pleuvait à verse. Nous avons ensuite continué notre route : j'étais en avant avec un des soldats, nous nous sommes égarés dans des palétuviers ; heureusement Jai aperçu une habitation, c’estcelle du juge de paix de Kourou, qui était là avec un déporté, nommé Margarita, curé de Saint-Laurent de Paris : ils m'ont indiqué la route, et enfin nous avons repris les bords de la mer, où le chemin est excellent ; on quitte l’anse avant d’arriver à Kourou pour prendre un chemin tracé dans les bois; j’v suis entré seul, tout notre

monde était derrière et j'étais inquiet sur la route, car la nuit approchait. Ge chemin, au sable près, est très agréable, l’odeur des fleurs le parfumait. J’ai aperçu une maison et j'ai de nouveau demandé ma route. Il était nuit et j'étais horriblement fatigué, lorsque je suis arrivé enfin chez M. Gourgue, maire de. Kourou. Je lui ai remis une lettre que le curé Hochard nous avait donnée à Sinnamary. J’ai été accueilli avec le plus grand zèle : M. Gourgue est de la famille de ce nom qui s’est distinguée de la manière la plus honorable dans les parlements de Paris et de Bordeaux. Le maire de Kourou m'a paru un excellent homme, mais excessivement malheureux; il a perdu sa femme, ses enfants et toute sa fortune: il vit là sur une habitation qui est dans la plus agréable position : la maison tombe absolument en ruines, la case principale est sur une hauteur, entourée à quelque distance des bâtiments utiles, des cases à nègres et des plantations ; si cette habitation était soignée, elle ferait un superbe jardin anglais. Il y avait au moment où nous sommes arrivés une quantité immense de pervenches, en fleurs ; au pied des cocotiers, des orangers, et des aouara autour de la maison, l'éclat de ces fleurs et la disposition des masses d'arbres et des bâtiments rendent la situation de cette habitation une des plus intéressantes et des plus gaies que j'aie vues encore.

28 nivôse. — Nous avons passé la matinée et diné chez le maire de Kourou ; un prêtre déporté, nommé Rubline, a soupé et diné avec nous : il y a à Kourou trois ou quatre déportés et entre autres M. de Givry, déporté comme noble et émigré ; il a épousé la fille d'un habitant; c’est chez le maire de Kourou que logeait un prêtre nommé Noiron, que l’agent a fait enlever et conduire à Apronague, parce qu'il avait dit la messe au mariage de M. de Givry. Après diner, nous sommes partis pour continuer notre route. Nos gardes étaient restés au poste à un quart de lieue de l'habitation du maire ; ils n’ont aucune inquiétude sur nous.

Le poste de Kourou est très peu peuplé, mais les promenades sont très agréables, et la végétation est beaucoup plus forte et plus animée que celle de Sinnamary.

Nous avons passé la rivière de Kourou à trois heures : elle est beaucoup plus large que celle de Sinnamary, mais. beaucoup moins profonde. On voit à peu de distance de Kourou, sur la rive gauche, la sucrerie de Paricarbo, où il y à encore, m'a-t-on dit, cent et quelques travailieurs. Il y a à la pointe du Kourou des rochers qui me paraissent intéressants, si j'en juge par quelques morceaux que j enai vus à Kourou.

Nous sommes entrés dans l’habitation de natale, qui esttrès vaste; c’est la première grande habitation que je vois : les cases à nègres forment un village assez considérable; on y recueille du coton ; nous ne nous sommes pas arrêtés; nous avons continué notre route pour lhabitation Saint-Philippe, où nous comptions coucher. C'est une roucouerie ; j'ai vu les bâtiments et les ustensiles nécessaires à cette fabrication. On y travaillait : Podéur qui -

s’exhale des cuves est détestable, mais je ne la crois pas malsaine. Nous comptions trouver là un déporté, régisseur de cette habitation; il était allé à Guatimala ; nous comptions aussi trouver un cheval pour Marbois, xl ny en avait pas. Il était de bonne heure, nous avons continué notre route : on nous a dit qu'il n’y avait que deux petites lieues jusqu’à l'habitation de Favart, maire de Makouria. J'ai cru que Marbois n’y arriverait Jamais; il était six heures et demie quand j y suis arrivé très fatigué moimême : cette habitation est très vaste et parait en bon état ; nous avons trouvé là un déporté, c’est un musicien! Marbois est arrivé excédé : après le souper nous avons monté dans un vaste grenier, où mon hamacétait tendu et . où l’on avait placé un matelas pour Marbois : les insectes : et les chauves-souris nous ont tourmentés et empêchés de dormir. J'ai vu là un cerfdes pi à cornes velues :

il est très privé.

Marbois a eu une jument, mais sans selle ; nous sommes partis à six heures, le temps à la pluie ; je suis allé en avant, : un soldat noir me suivait; J'ai cru qu’il m'avertirait lorsque nous serions chez M"° d’Alleman, où nous allions. Je n'ai pas fait attention à une maison qui était sur ma droite,

j'ai fait une demi-lieue de plus jusqu’à la crique, où le

passager m'a informé de mon erreur, et m’a indiqué une route un peu plus courte pour revenir chez M°° d’Alleman. La pluie tombait à verse, et dans quelques endroits j'ai eu de l’eau jusqu'aux genoux. Je suis enfin arrivé vers huit heures et demie, Marbois y était déjà.

Me d’Alleman était dans son habitation avec M"° Montagu, sa fille; elles nous ont reçus avec infiniment de grâce et d'intérêt. J'étais mouillé comme si J'avais été trempé dans la mer. On s’est empressé de me faire changer, et je ne me suis plus ressenti de ma fatigue et de ce bain forcé. L’habitation de M*° d’Alleman est très vaste : c’est une sucrerie, mais tout le sucre qu’on y recueille est employé à faire du tafia, qui se vend très bien, et plus couramment que toute autre denrée. M°®° d’Alleman fait maintenant de vastes plantations en coton. J’ai parcouru avec Me Montagu la sucrerie et le moulin. Tout cela ne m'était connu que par des descriptions. M°° d’Alleman est une femme très active; elle a passé quatorze fois la mer, d'ici en France, elle est revenue avec sa fille et son gendre depuis environ quatorze ou quinze mois ; elle a été obligée de passer par Hambourg et par les Etats-Unis. Elle ne désespère pas de sa culture, elle a conservé presque tous ses travailleurs’; elle a pour économe, sous sa direction, un mulâtre qui paraît très intelligent. J’aimerais infiniment cette vie d’habitant. La jeune M%° Montagu, qui est très aimable, était entourée de jeunes négresses qu’elle fait travailler et filer autour d'elle. M"° d'Alleman a trouvé le moyen de donner de l’émulation à ses noirs : en général, et c’est un sentiment très moral qu’il faudrait cultiver, ils sont extrêmement touchés des soins qu’on a pour leurs pères, leurs mères ou pour lèurs enfants, et c’est le moyen de les attacher aux habitations qu'ils cultivent,.

J'ai passé là quelques heures agréables. M*° d’Alleman n’a pas voulu que je continuasse ma route à pied ; elle nous à donné des chevaux. Nous sommes partis après diner à une demi-lieue de chez Me d’Alleman, nous avons passé en canot la crique de Makouria, où Je m'étais arrêté le matin.

De chez Me d’Alleman chez M. Terrasson, où nous avons

été coucher, on trouve plusieurs habitations. Nous y

sommes arrivés à six heures et demie : M. Terrasson y

était, avec sa femme et un déporté moine, nommé le père Thomas, qui venait d'y arriver. Nous y avons été reçus avec la plus grande honnêteté, et on nous a donné un excellent souper. Fe :

Mesnard fils y est venu; il arrivait de Cayenne, il ne nous a rien appris de bien intéressant.

J’ai renvoyé le cheval de M"° d’Alleman, et on m'a promis une excellente jument de M. Mettereau, dont l'habitation est sur notre route.

30 nivôse. — Nous sommes partis à 5 heures et demie, avec le père Thomas qui allait aussi à Cayenne; notre garde était allée en avant nous attendre au passage. Le chemin, depuis Kourou, est toujours dans l’intérieur, et la mer est cachée par un rideau de palétuviers. Nous avons vu de très beaux abatis, avant et après l'habitation Terrasson..…..

Nous sommes arrivés à 7 heures et demie au passage ; on fait, lorsque la mer est basse, un petit quart de lieue

sur les vases, mais il faut laisser les chevaux, parce qu'il

y a des vases molles où ils pourraient s’enfoncer ; on voit sur cette partie du rivage quelques vases dures et quelques

rochers. Nos nègres nous ont fait un peu attendre. Il était -

près de 8 heures quand nous nous sommes embarqués ;

nous sommes arrivés à 8 heures et demie au quai en bois

de l’île de Cayenne où l’on débarque. J’ai vu, en arrivant sur le port, quelques mulâtres et mulâtresses ou négresses

qui nous avaient servis à re jy ai rencontré |

Prachet.

Nous avons traversé la ville au milieu de notre garde

et ensuite la savane, pour nous rendre à l'hôpital. .Il n'y M

avait pas de chambre à nous donner. On nous a placés

dans un vaste grenier au-dessus du magasin. D’un côté, « nous avons la vue sur la savane et la ville, de l’autre sur «

la cour de l'hôpital et la mer. Ce grenier est assez noir et ne ressemble pas mal à une prison. J'ai demandé quelle était la consigne, on m'a dit que nous ne pouvions pas sortr de l? hôpital.

Ma négresse Manon est venue me voir; le major de place Dardé et un officier d'artillerie sont venus aussi, ils m'ont confirmé la consigne qui a été donnée. L’officier d'artillerie, que je ne connais pas, m a témoigné un grand intérêt. Le soir, un officier nommé Lafond, de Bayonne, est venu me voir et m’a donné des nouvelles de Bordeaux. On ne nous fait d’ailleurs rien dire sur la cause de notre détention. En arrivant, j'ai vu dans le port 15 ou 16 bâtiments grands ou petits : quelques-uns sont échoués et périssent. Les sœurs se plaignent du peu de moyens qu'on leur fournit pour l’entretien de l'hôpital; elles nous ont accueillis avec le plus grand intérêt : la supérieure était malade, nous ne l'avons vue que le soir. Le jeune Saint- Affrique est à l'hôpital, et il est venu nous prévenir qu'il comptait incessamment partir pour la France.

Noyer est venu nous voir avec un chirurgien nommé De Réti, qui a été à l'Ile de France, où 1l a connu Warnet, subrécargue du navire le Sarline, armé par mon père...

1e pluviôse. — Vers 10 heures, on a signalé quatre frégates ; on a cru que cétaient les Anglais : on a battu la générale ; on a mis le fort sous la garde des citoyens de la ville, et presque toutes les troupes sont parties pour Remire et les batteries de la côte. J’avais deux lunettes d'approche, et j'ai cru reconnaitre le pavillon espagnol ; vers quatre heures, il est arrivé un bateau portant en effet ce pavillon, et un officier espagnol.

Ces frégates sont parties de Cadix il y a un mois ; elles portent 600 hommes de troupes, gardes wallonnes, pour Surinam ; elles ont ordre d'attendre ici la réponse aux dépêches dont le commandant est chargé pour Friderici; tout était en alarme ce matin : ces nouvelles ont tranquillisé.

On ne nous a rien fait dire; nous avons su seulement que l’agent permettait de nous voir, mais qu’il se réservait d’en donner la permission lui-même : personne-n’en demandera, car on craindra de se compromettre.

2 pluviôse. — J'ai passé ma journée à écrire à Paris, à Hambourg et à Surinam. Je lis avec intérêt quelques gazettes qu'on nous à communiquées.

On ne nous fait rien dire et nous restons dans la même incertitude : le bateau espagnol est retourné à bord des frégates ; on dit que {a Vestale, frégate française, est partie de Cadix en même temps que les frégates espagnoles; elle ne paraît pas; ces frégates sont très fortes, l’une d'elles est l’Iphigénie, que les Espagnols nous ont prise. dans les guerres de la coalition.

3 pluviôse. — Le général, le commandanten second, et l’état-major sont venus visiter l'hôpital; je m'attendais qu'ils viendraient nous voir, personne n’a paru; l’agent veut nous mettre dans la nécessité de nous adresser à lui, et on nous laisserait ici en détention, sans nous informer des motifs d’une mesure aussi extraordinaire et aussi illégale, Personne presque n'ose nous voir, tout le monde tremble 1ci.

4 pluviôse. — Ma captivité me fatigue; la tristesse de notre grenier me déplait, et voilà assez de temps écoulé pour constater l’illégalité des mesures prises par l'agent : je me suis déterminé à lui écrire pour mon compte particulier, Marbois persiste à ne pas lui écrire ; le séjour de l'hôpital lui convient pour sa santé, et d’ailleurs il est fondé à croire que l’agent dans tout ceci exerce une vengeance particulière contre lui, dans laquelle je suis enveloppé, parce qu'il eût été difficile de nous séparer.

Je rappelle rapidement dans cette lettre tout ce qu’il y a eu d’illégal et d’injuste dans la conduite des agents à notre égard, et je demande si enfin nous sommes libres de nous établir à Cayenne, dans la ville, dans la savane, ou ailleurs. Cette lettre, que j'ai remise au Commissaire Boucher, a produit quelque effet. Boucher est venu à midi : il m'a appris que l'agent l'avait chargé de me dire : que

« sans doute nous ne nous attendions pas à recevoir une « réponse par écrit, que ce n’était pas l’usage de son pré- :

« décesseur, et que ce ne serait pas le sien. Mais que nous « pouvions être certains que c’est parce qu'il attachait « une grande importance à nous empêcher d’être enlevés « par les Anglais qu’il nous avait fait venir ici. Que les « Anglais pouvaient enlever tous les autres déportés, les « mener au diable s'ils voulaient, que cela lui était égal.

« Que dès qu'on serait informé que Surinam ne serait « pas attaqué, nous serions libres de nous établir dans « quelque habitation ou de retourner à Sinnamary, mais « qu'il ne pourrait pas nous permettre de rester dans la « ville, dans la savane, ni même dans l’île. »

J'ai fait quelques observations à Boucher sur cette réponse vraiment étrange ; Desvieux est venu le soir, il a prétendu qu'il ignorait la maladie de Marbois, lorsqu'il a donné l'ordre de nous conduire ici, 1l nous a répété ce que l'agent avait dit à Boucher, que d’ailleurs nous pouvions voir qui nous voudrions, pourvu qu on demandäât à l'agent lui-même là permission de nous voir ; que, hier, lui et le général avaient eu l’ordre de ne pas nous voir, nouvelle preuve que l’agent voulait nous forcer à nous adresser à lui.

6 pluviôse. — Le pavillon est au fort; j'ai vu entrer un bateau que je crois être une prise faite sur les Portugais.

Le Commissaire Boucher est venu nous voir l’aprèsdiner, et il ne nous a rien dit de nouveau. Je me suis plaint de notre détention ; il faut encore attendre, m'a-t-il dit. L'agent voudraitsans doute qu’on le suppliât, et quoique ma santé commence à souffrir, Je ne m’avilirai pas... On n’a pas permis ce soir aux enfants de Madeleine de monter ; il semble que la consigne devienne plus sévère.

Le bateau portugais, qui est entré, est une prise des goélettes qui ont été croiser sur les côtes d'Afrique. Ce bateau manquait de vivres, le capitaine a déposé cent nègres sur les côtes du Brésil et il n’a à bord que trois ou quatre négresses.

1 pluviôse. — Le régime de l'hôpital est détestable ; mor sang s’échauffe ; cette détention m'indigne; c’est un attentat punissable.

Marbois a eu la fièvre ce matin, et l’accès a été très violent.

Le temps continue à être affreux : une goélette, qui allait à Apronague, s’est perdue ; heureusement quelques bateaux de pêcheurs ont sauvé l'équipage.

J'ai vu Bousquet un instant en entrant chez les sœurs ;

il est parti de Sinnamrary le 28, il y avait encore un déporté qui était mort depuis notre départ. | |

8 pluviôse. — J'ai élé réveillé cette nuit par la force du vent ou plutôt de la tempête. Marbois a mieux passé la nuit; mais il est très faible et très changé. re

J'ai relu louvrage de Condorcet, intitulé Esquisse d'un tableau historique des progrès de l'esprit humain. Je ne crois pas qu'il ait fait cet ouvrage pendant la proscription, comme on l’a annoncé. C’est un essai très imparfait qu'on aura trouvé dans ses manuscrits, et on a cru ajouter un plus grand intérêt à cet ouvrage en le présentant comme les dernières pensées de Condorcet; quoi qu'il en soit, cette esquisse présente de grandes pensées et des vues très intéressantes, mais le fanatisme anti-religieux et anti-royal y est porté à l'excès.

Ceux qui ont vu, comme moi, Condorcet faire bassement sa cour aux ministres sous l’ancien régime, et rechercher alors les places et les distinctions, jugeront

combien peu sa conduite était d'accord avec les principes

qu'il développe dans cet ouvrage.

J’ai connu Condorcet à l’Assemblée législative, on ne peut lui refuser de vastes connaïssances, mais il était d’une extrême faiblesse, et lancé, par ses rapports, dans le parti révolutionnaire, il tremblait à chaque mouvement de la Révolution.

9 pluviôse. — La destruction de la religion, quoi qu'en ait dit Condorcet, ne détruit pas les préjugés. Un capitaine de navire est mort cette nuit ; il revenait d’une croi-

sière sur les côtes d'Afrique. J’ai vu mettre le corps dans

la bière, les nègres se formalisaient de ce qu'on lui avait placé la tête du côté de la sortie de la galerie, et ils ont fait retourner le cercueil de manière que les pieds fussent en avant.

Le Commissaire Boucher est venu nous voir ; il ne m'a rien dit de la part de l’agent ; 1l ne faut attendre aucun changement avant qu’on ait des nouvelles de Surinam.

Je serais tenté de me faire teindre en noir pour obtenir les faveurs de l’agent ; j'ai vu une lettre par laquelle il fait recommander trois jeunes Africains à l'hôpital, il est

PO EM ON SR TOME ee

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impossible d'exprimer un plus grand intérêt; je ne blämerai jamais celui qu’on prendra à des êtres souffrants, quelle que soit leur couleur, mais il ne faudrait pas que cet intérêt fût exclusif pour la caste noire, et que les persécutions fussent réservées à la caste blanche. Jamais on n’a rampé plus bassement devant le pouvoir arbitraire, que je vois ramper ici.

10 pluviôse. — M"° Burnel est venue le soir à l’hôpital avec Desvieux, commandant en second, et M° Beauregard. Un nègre, qui l'avait aperçue dans la savane, m'a fait rire ; il a appelé une petite négresse des sœurs, et il lui a dit : dè à ma so que M"° l’agent est là qui veni.

L'ordonnateur est venu un moment après avec Ninet, son secrétaire ; ils sont montés nous voir ; l’ordonnateur a eu la sottise de me dire que nous élions bien; — Oui, lui ai-je répondu, comme on est dans un grenier. Cette réponse l’a étonné; — vous savez, m'a-t-il dit, qu'on n'a pas dans la colonie des appartements comme en France. Je lui ai répliqué que nous avions déjà été ici et que nous y avions été mieux; d’ailleurs il a mis de l'honnêteté dans sa visite. H m'a dit que l’on n'avait pas encore de nouvelles de Surinam.

La chaleur a été extrême aujourd’hui; jamais je n'ai eu autant d'impatience d’être ainsi renfermé ; jamais Je n’ai été plus indigné d’être ainsi le jouet d’un plat despotisme. |

11 pluviôse. — Noyer, le médecin de l'hôpital, est venu voir Marbois ; 1l est resté très longtemps, et à peine a-t-1l dit deux mots de la maladie de Marbois, mais il a parlé beaucoup de la colonisation entreprise par le chevalier Turgot et Chanvallon. On dépensa vingt-cinq millions pour cette colonisation, et à peine a-t-elle produit pour la valeur d’un million d'établissements utiles. A peine restet-il vingt familles des nombreux colons qu’on avait appelés ; il paraît que Turgot avait une mauvaise tête, mais qu'il n’a été coupable que d'ignorance et d’étourderie ; la conduite de Chanvallon, au contraire, fut vraiment criminelle ; voilà l'opinion qui subsiste dans la colonie, et le temps doit lui avoir donné le caractère de la vérité.

12 pluviôse. — Desvieux, que nous avions prié hier de demander à l’agent quelles étaient ses intentions pour notre séjour, lorsqu'il lui plairait de faire cesser notre détention, est revenu ce matin me prévenir que l'agent | permettait que je sortisse une heure le matin et une heure le soir pour me promener dans la savane, ou le long de la mer, à condition que je donnerais ma parole d'honneur de rentrer ; il était temps pour ma santé que cette clôture absolue cessât ! :

Je me suis promené le soir de cinq à six heures, d’abord dans la savane. C’est une assez vaste pelouse au pied des remparts de la ville, dans l’est de laquelle on a tracé un faubourg sur un plan assez large. Je me suis promené ensuite le long de la mer; c’est la promenade la plus saine et la plus intéressante : j'ai vu là d’assez grandes masses de rochers qué j’examinerai.

Couturier me mande que, plus il examine les papiers de Gibert Desmolières, et plus il sent combien la chose publique a perdu.

13 pluviôse. — J'ai suivi ce matin la grande rue la plus au sud de la Savane ; elle conduit par un très beau chemin à l’habitation de l'Etat ; je suis allé jusqu’à la porte de cette habitation ; tout le terrain dans cette partie est plat et marécageux ; la plupart des fossés d'écoulement sont négligés ; Se le sort de presque tous les travaux d' utilité publique:

14 pluviôse.— Je me suis promené ce matin sur la levée qui est au sud de la ville, le long de la crique; cette levée est assez belle, et elle conduit depuis la savane jusqu'au port. J’ai rencontré en revenant le capitaine d’un navire de Bordeaux; il m’a reconnu et m'a abordé avec beaucoup d'honnêéteté ; il m'a donné des détails sur la situation de Bordeaux ; il m'en a donné sur les infamies qui se commettent ici. Ce capitaine me disait, et je le crois bien, qu'on n’a aucune idée en France du pouvoir qu’exercent les agents dans les colonies. :

On trouve dans le Moniteur du 11 messidor an VI une diatribe très violente contre l'ouvrage que Dussauly a fait paraitre sur ses rapports avec J.-J. Rousseau. Il mérite

sans doute des reproches d’avoir aussi longtemps attendu pour publier cet ouvrage ; mais je ne crois pas que son but ait été de diffamer Rousseau, comme on l’en accuse ; il a voulu ne pas rester lui-même inculpé dans l’opinion publique. Rousseau n’est pas diffamé par cet ouvrage, qui n'a rien changé à mon jugement sur ce grand homme. J'admire, comme j'ai fait toujours, le philosophe sensible, l’ami de la vertu et de l'humanité, mais je plains sa faiblesse et l'égarement dans lequel le plongea son extrême sensibilité. |

Ses ouvrages ont influé sur ma vie entière ; il m'a fait aimer davantage et la vertu et ma patrie ; mais ce serait en faire une idole mensongère, ce serait lui consacrer un culte fanatique, que de vouloir taire les détails de sa vie privée.

En dinant, j'ai entendu deux coups de canon tirés à la mer, à trois heures on a hissé le pavillon et j'ai aperçu un bâtiment à deux mâts portant pavillon carré; il m'a paru mouillé très au large : on y a envoyé un canot que j'ai suivi des yeux pendant longtemps de dessus les roches du bord de la mer où Je me promène tous les soirs. On pense, je ne sais sur quels indices, que c’est un bâtiment de Nantes.

15 pluviôse. — Un petit nègre, nommé Maquer, est chargé du service de notre chambre; hier il avait des souliers de femme avec lesquels il faisait beaucoup de bruit en marchant. Vers onze heures de la nuit, Marbois a entendu marcher et il a cru que c’était Maquer : il lui a demandé ce qu’il faisait là. Point de réponse, mais toujours le même bruit et celui de quelques assiettes qu'on remuait. Marbois s’est levé, et il est allé du côté de l’escalier, d'où partait le bruit : veux-tu bien répondre ? disait-il, — pas un mot, — Je fe ferai donner les étrivières ! — aucune réponse — Marboïis descend et va fermer la porte du bas de l'escalier et remonte en disant : Je te tiens, il faudra bien que tu parles.

J’entendais ce dialogue étant à moitié endormi, et je lui ai dit : Vous auriez bien mieux fait de prendre de la lumière,nous verrions du moins ce que c’est ! car je ne pou-

vais comprendre que Maquer ne répondit pas et que nous entendissions toujours le même bruit avec un sifflement qui me paraissait fort singulier ; enfin, on nous crie de la chambre voisine que c’est le May-pourri ; Marbois est allé chercher de la lumière, et en effet nous avous trouvé le May-pourri, qui n'avait été aucunement ému des menaces de Marbois. Nous avons eu assez de peine à faire descendre ce paisible animal. Un grave législateur dialoguant avec un May-pourri, el le prenant pour un nègre, m'a paru une chose fort plaisante et j'en ai ri de bon cœur. Nous ignorions, Marbois et moi, que cet animal eût l'habitude de monter dans les chambres de l’hôpital et nous ne connalssions pas son cri. Ce jeune May-pourri a été élevé par Jeannet, et il est extrêmement famiher.

Le bâtiment qu'on a signalé est de Nantes, en eflet; al était destiné pour Saint-Domingue, et il était à Bordeaux lorsqu on a appris que cette île s'était déclarée indépendante ; alors on l’a expédié pour Cayenne ; la traversée n’a été que de trente-trois jours. Je n'ai pas de. lettres jusqu’à présent.

La fête de la liberté des noirs, qui a lieu demain, a été annoncée ce soir par vingt-et-un coups de canon. Vers huit heures, le major de place est venu me prier de ia part de l’agent de ne pas sortir demain ; il craint, ou feint de craindre que les noirs ne m’insultent : j'ai répondu au major de place que je m'attendais à cette défense. Ce n’est pas la première fois, en effet, qu’on cherche ainsi à nous signaler.

16 Dludiése, — Nous avons appris par le navire venu de Bordeaux que la Bayonnaise était arrivée ; elle aura porté plusieurs de mes lettres, si elles n’ont pas été jetées à la mer. J’avais envoyé par elle mon premier Mémoire sur la situation des déportés. Elle a livré combat à une frégate anglaise de quarante canons, et elle l’a es Bonaparte était toujours au Caire.

Toute la journée s’est passée en chants et en danseset

le palais de l’agent a été illuminé le soir.

Nous nous épuisons en conjectures sur la de d'indépendance de Saint-Domingue. Leur pavillon est, dit-

on, à trois bandes, noire, blanche, jaune, par allusion sans doute aux castes blanche, noire et mixte.

11 paraît un autre bâtiment : c’est un senau assez gros; son pavillon me paraît français.

17 pluviôse. — Je suis allé me promener le long de la mer ; le navire que j'ai vu hier paraît très loin, il n’entrera pas ce matin. Puisse-t-il m'apporter des nouvelles ! Je me suis assis sur ces blocs de granit qui bordent l'Océan au nord de Cayenne ; combien de pensées remplissaient mon âme et agitaient mon cœur! Ah! si du moins je pouvais voir enfin la voile heureuse qui m’apporterait la nouvelle du changement de mon sort et la liberté de rejoindre ma femme et mes enfants !... Hélas! tout semble éloigner cet espoir, tout semble menacer ma patrie de nouveaux malheurs. Dans quel affreux chaos elle est plongée ! Toutes les sources de sa prospérité semblent s'anéantir !.….

J'ai examiné les roches de granit, elles ne me paraissent pas de même nature que celles que j'ai vues aux environs de Sinnamary

J'ai cueilli une branche d’un arbrisseau appelé ici Acacia, dont la fleur est odorante et balsamique; cet arbrisseau, m'’a-t-on dit, produit une gomme qui sert à raccommoder la faïence et la porcelaine. Je n'ai pas vu cet arbrisseau dans les bois de Sinnamary.

Desvieux est venu le soir, et il m'a dit que la discrétion avec laquelle j'avais usé de la permission qui m'avait été accordée, avait déterminé l’agent à me donner deux heures le matin et deux heures le soir, avec la liberté d'aller en ville chez les personnes que je voudrais voir : la même permission est accordée à Marbois. Nous sommes ainsi réduits à obtenir comme des grâces le peu de liberté qu’on nous rend, ou qu’on ne nous Ôte pas.

Le bâtiment que nous avons vu hier est de Brême ; ne sachant pas les motifs des coups de canon qu’il entendait, le capitaine n’a pas osé entrer et ii a mouillé au large. I a perdu deux ancres et son gouvernail, et il a été obligé de s’échouer.

18 pluviôse. — Je suis allé me promener le long de la mer : c'est la promenade qui me plait le plus ; la mer

a JOURNAL DE MA DÉPORTATION

était à sa plus grande hauteur, et. le temps était superbe. Je crois que c’est le meïlleur air qu’on puisse respirer ici. Trois goélettes sont sorties ce matin pour aller, je crois, à Surinam, sous l’escorte des frégates espagnoles.

J'ai fait le soir quelques visites dans la-wille et dans la savane. J'ai appris que l’agent avait accordé une amnistie aux mulâtres qui avaient été condamnés pour l'affaire de la conspiration. On m a beaucoup parlé de l'indépendance de ‘Saint-Domingue proclamée par Toussaint l’Ouverture, général noir, et on croît que cet acte a été D Lx entre les noirs, les colons et les Anglais.

24 pluviôse. — Pendant ma promenade, Noyer a dit à

Marbois que l’agent avait eu hier au soir des nouvelles de Surinam : les Anglais n’ont ni attaqué ni menacé cette colonie ; le gouverneur attend avec impatience les troupes espagnoles.

A dix heures et ne j'ai vu sortir le corsaire de Prachet ; à peine était-il à deux encâblures du port, que je l’ai vu échouer et venir en travers; il faut qu'il soit en danger ; J'ai vu amener ses perroquets.

Le soir, Je suis allé dans l’ouest de l’hôpital pour voir ce bâtiment ; il a coulé bas, et il parait entièrement perdu ; il a échoué sur un banc de sable qui longe le continent et qui s'étend assez loin au delà de l’entrée ‘du port.

J’ai examiné les rochers qui forment de ce côté la pointe de l’île de Cayenne. Ce sont de gros blocs de granit gris foncé; les interstices de ces blocs sont remplis d’une

espèce de pierre plus ou moins tendre ; quelques mon-

ceaux semblent n'être que de l'argile durcie; d'autres sont un mélange de silex et de mica qui semble être de nouvelle ne

25 pluviôse. — Germain, fils du maire, est venu nous voir de la part de J.-J. Aimé, qui demeure sur son habitation. C'est le premier signe de vie qu’il nous donne : il n’a pas été malade, et il paraît qu’il mène une vie aisée, paisible et assez agréable dans le quartier où il est.

J’ai lu avec beaucoup d'intérêt les Mémoires de Dumouriez : On y trouve des détails importants sur la guerre et sur la politique, particulièrement sur la Corse, l'Espagne,

. le Portugal, les travaux de Cherbourg, etc... Il me paraît

avoir jugé avec assez de justice et d’impartialité la plupart des hommes qui ont figuré dans l’administration, dans les négociations ou dans les armées, à la fin du règne de Louis XVI. Ces Mémoires sont écrits sans prétention, mais avec chaleur et facilité, et ils doivent être consultés comme de très bons Mémoires historiques. J’ai connu Dumouriez, mais J'ai eu occasion de le voir dans quelques-unes des réunions des comités de l’Assemblée législative, et je l’estimais peu parce qu il affichait cette immoralité qu’on décorait du nom de philosophie, qui a beaucoup trop contribué à renverser les principes de l'ordre social.

J’ai revu le soir le navire qui s’est perdu, il est entièrement couché, et avant peu la mer l’aura mis en pièces.

26 pluviôse. — Je m'impatiente de ne rien savoir sur notre situation à venir : mes travaux remplissaient mon temps à Sinnamary et le remplissaient utilement; J'avais mis de l’ordre dans mes lectures ; ici je suis réduit à lire les livres que je peux me procurer par hasard, et il est révoltant d’être aussi longtemps le jouet des caprices de la tyrannie.

Les frégates espagnoles sont parties le 22 des Iles du Salut ; elles doivent être à Surinam.

Marbois est sorti pour la première fois ; à peine étionsnous dans la savane que j'ai vu le pavillon hissé au fort, nous avons bientôt aperçu un bâtiment à trois mâts dont je n'ai pu distinguer le pavillon; il a tiré un coup de canon pour demander sans doute un pilote; mon cœur palpite dès que je vois une voile sur l’Océan; je n'ose Cependant me livrer à aucun espoir.

28 pluviôse. — Germain, écrivain de l’hôpital, m'a prié de la part de Perlet d'aller le voir.

. Le bâtiment que nous avons vu hier est entré ; il porte 300 noirs et des habitants de l’Ile de France, que les colons faisaient déporter en France. Dans le nombre sont un oncle et un neveu de l’agent : ces déportés avaient été pris par un négrier anglais, ils se sont révoltés, se sont emparés du bâtiment et l’ont conduit ici : l'agent est dans la joie. 6

29 pluviôse. — J.-J. Aimé est malade ; 11 est afrivé à Cayenne hier au soir. J'ai vu Perlet : 1l a une plaie à la jambe qui le retiendra longtemps couché; je croyais qu'il avait quelque objet particulier à me communiquer, mais il paraît que le désir de me voir était le seul motif qui l’avait engagé à me faire prier de passer chez lui. Il a écrit contre Burnel dans le journal dont il était l'éditeur ; Burnel n’a pas oublié ce tort et il se venge.

30 pluviôse. — Vers dix heures, j'ai entendu un coup de canon à la mer, et j'ai bientôt aperçu un assez gros navire à ie mâts dans le Nord-Est. J’ai cru que nous allions avoir des nouvelles de France, maïs j'ai bientôt appris que c’est le bâtiment que commande Radelet qui revient de la Guadeloupe. C’est ainsi que, bercé se rances, elles se détruisent toujours |

À quatre heures et demie, je suis sorti pour aller voir Aimé. La sentinelle m’a appelé et m'a dit que je ne pouvais sortir qu à cinq heures ; cela m’a paru fort extraordinaire ; ; Mais j ’ai su bientôt le mot de l'énigme, j'ai vu sortir le navire bordelais commandé par le capitaine: de mon nom dont j'ai parlé; l’agent a craint sans doute que je pusse m'embarquer sur ce ‘bâtiment.

Après cinq heures, je suis sorti et j'ai été accosté par un jeune homme de Paris, chirurgien à bord du navire de Radelet, dont les parents étaient mes voisins; il avait été témoin de la journée du 18 fructidor, et son émotion et la manière dont il l’a exprimée, ont excité toute la mienne.C'est un des témoignages d'estime et de reconnaissance publique qui m'a le plus touché. Ce jeune. homme, nommé l’Herminier, était venu ici avec les frégates qui ont porté les agents de la Guadeloupe et de Cayenne. Il avait des lettres pour moi, dont Adel m'avait parlé, et qu’il a jetées à la mer dans la crainte d’être contpromis. : È

J'ai vu Aimé pour la première fois; j'en ai été content, il m'a paru calme et sage et avoir le caractère qui convient à nos malheurs : il ae dit que plusieurs des membres des | Conseils compris dans la loi sont restés à Paris, et que Mathieu Dumas était allé à Hambourg. Cia

On a distribué les nègres apportés par le navire conduit ici par les déportés de l'Ile de France ; il y en a trois cent vingt, tous jeunes et bien portants : on en avait demandé plus de seize cents, et c’est une preuve que, malgré les plaintes des habitants, l'on peut encore cultiver la colonie.

2ventôse — L’agenta fait demander à quelques habitants par l'organe du département de recevoir à leur table les déportés de l'Ile de France : quelques hommes du conseil de l'agent, fâchés des égards et de l'humanité que les colons ont montrés aux déportés de France, ont trouvé plaisant de les forcer à recevoir à leur table des déportés Jacobins.

Beauregard à promis à Marbois de demander à l'agent qu'il nous soit permis de demeurer dans la savane.

3 ventôse. — Je suis allé me promener le long de la mer; nous sommes dans les plus hautes marées; c'est pour moi un beau spectacle que de voir les vagues de l’Océan venir se briser sur les rochers où je suis assis. Aujourd hui le temps était superbe : quelques enfants se baignaient sur le sable et se roulaient dans les vagues ; des vols d’alouettes, étourdies par le bruit de la mer, venaient se placer en quelque sorte au bout du fusil de quelques chasseurs qui étaient sur la côte : des enfants et des chiens couraient jusque dans la mer ramasser celles que le plomb avait atteintes; tout cela me présentait à chaque instant des scènes différentes et m'arrachait à mes tristes pensées.

4 ventôse. — Hoguard, le plus achalandé des aubergistes de Cayenne, que j'ai rencontré, m'a dit que jamais il n'avait eu autant de peine pour se procurer ce qui lui était nécessaire. Cet Hoguard était le très bon ami de Rovère, de La Villeheurnois, de Barthélemy, et c’est celui de Cabrol ; il est Provençal comme eux, et j'observe que les Provençaux ont beaucoup plus de zèle et d’attachement pour leurs compatriotes, lorsqu'ils se rencontrent, hors de leur patrie, que les autres Français.

Nous avons vu Hussenet ; il a achevé les carbets de Sinnamary : les auteurs des vols qui ont été faits à ces malheureux prêtres ont été découverts et arrêtés.

On ressent les approches du soleil : nous sommes : déjà à l’époque qu’on appelle ici l’été de mars.

On Ôte au capitaine qui est venu de la Guadeloupe le commandement de son navire pour le donner à Prachet; chargé par Desfournaux du commandement de ce navire et ayant reçu de lui l’ordre de retourner immédiatement, il réclame en vain.

Chaque agent ayant dans sa colonie un pouvoir arbitraire et suprême ne connaît d’autre loi que sa volonté, je ne serais pas étonné de les voir se déclarer la guerre entre eux : il est impossible d'être témoin sans frémir d’une pareille anarchie ; tous les liens de l’ordre social se brisent, et ces colonies où l’on voulait abolir l'esclavage sont aujourd’hui assujetties au despotisme le plus extravagant et le plus absolu.

1 ventôse. — Le commandant Desvieux part aujourd’hui

pour Sinnamary : il faut qu’il y ait du mouvement. Nous nous sommes promenés l'après-midi, Marbois, Aimé et moi, dans un chemin quiconduit à Montabo; c'est

la promenade la plus agréable des environs de Cayenne.

Aimé nous racontait les persécutions dont 1l a été victime : elles sont affreuses. .

8 ventôse. — Nous sommes partis tous les trois à cinq heures du matin pour aller voir le Jardin des Plantes, qui est situé à une heure de chemin dans l’est de Cayenne, au pied d’une petite montagne, dans une habitation ou ménagerie appelée Baluel. Ce jardin est dans l’état le plus misérable, il n’y a pas un demi-carré de culture; on n'y trouve que quelques arbres et quelques arbrisseaux ; voici les seuls que j'y ai distingués :

L'arbre à pain, le cannelier. le giroflrier, le poivrier,

le sagou, le carambolier, la cerise carrée, le bois desinge,

le roltin, le batalou des Indes, le palmiste des Indes, le citron d'Inde et l'Ipécacuanah. Je rapporte les noms tels qu’ils nous ont été indiqués. Ce misérable jardin est le résultat de quatre à cinq cent mille francs de dépenses ; il est sous la direction de Martin, neveu de Thouin ; ce jardin devrait être le berceau de toutes les plantes utiles quon pourrait répandre un jour dans ce vaste continent, mais

les botanistes et les naturalistes qu’on envoié ici croient avoir rempli leur mission quand ils ont envoyé quelques collections au Jardin ou au Cabinet de Paris, et quelques présents à leurs protecteurs !

On a arrêté et conduit à la Franchise un mulâtre qui était allé, dit-on, à Sinnamary y prêcher l'insurrection; on remarque partout beaucoup d’agitation.

9 ventôse. — Nous sommes allés chez M. Vernier, dont l’habitation est à environ vingt-cinq minutes de chemin dans le sud-est de Cayenne. C’est la plus jolie situation que j'aie vue encore dans la colonie; la maison est très agréablement disposée sur un morne de rochers qui domine les cultures et les bois environnants, et d’ou l’on découvre Cayenne; elle est entourée d’une terrasse ornée d’arbustes et particulièrement de roses de Chine, qui font un très bel effet : cet arbrisseau a l'avantage de ne pas être attaqué par les fourmis; j'étais bien aise de voir cette habitation et de remercier M. Vernier, qui avait eu l’honnêteté de m’offrir sa maison de la ville, s'il nous était permis de rester à Cayenne.

Hier, Beauregard avait informé Marbois que l'agent ne se croyait pas autorisé à nous laisser ni à Cayenne, ni dans l’île. Il est des hommes qui ne doutent de leur puissance que quand on leur demande d’être humains et justes.

Aimé m'a appris le soir qu’il y avait ordre d'arrêter Desvieux, parti avant-hier pour Sinnamary. On l'accuse, entre autres choses, de travailler les troupes pour les insurger contre le commandant Davisard. Marbois, qui avait diné chez Beauregard, m'a confirmé cette nouvelle.

10 ventôse. — Ce matin, à la tête des troupes, on a proclamé la destitution et la déportation de Desvieux ; s’il est coupable, il fallait le faire juger par une commission militaire ; les habitants, même ceux portés sur une liste de déportation qu’il a, dit-on, proposée à l’agent, ne peuvent croire qu’il soit coupable des atrocités dont on l’accuse. On poursuit d’un autre côté presque tous les employés du magasin, où l’on a découvert beaucoup de dilapidations.

Je suis allé le soir avec Aimé jusqu’à Montabo, habitation

sur le bord dela mer, dans l’est-nord-est de la ville, où il y a une batterie. Cette habitation est à une lieue de la ville,

la case principale est bâtie; à mi-côte, on aperçoit les

ilots appelés le père, la mère, le fils et les filles, et, en

montant au sommet de la montagne, on découve Conné-:

table : c'était autrefois une sucrerie, on en a fait quelques

plantations de coton. La situation en est très pittoresque

et très romantique. On découvre plusieurs montagnes couvertes de bois, entrecoupées de petits vallons parés de la plus riche verdure. |

Aimé, dont la conversation est très intéressante, me racontait avec quelle barbarie il avait été trainé du temps de Robespierre de son département à la Conceiergerie ; on lui avait mis des fers dans la route, et il est resté plusieurs jours à la Conciergerie, attendant à chaque minute l'arrêt de sa mort.

Aujourd'hui la tyrannie a pris des formes plus douces. en apparence, pour pouvoir avec plus d’impunité prolon-

ger le supplice de ses victimes.

A1 ventôse. — Nous avons été informés Da |

que l’agent nous permettait d'aller passer trois mois à l'Armorique, jolie petite habitation à trois lieues d'ici dans

l’île, moyennant qu'on répondrait de nous. Cette respon-

sabilité me déplait ; Beauregard est venu le soir et il nous a confirmé que l’agent était disposé à nous accorder cette permission et qu’il la renouvellerait à l'expiration des trois mois.

Franconie a généreusement offert de répondre, mais je souffre de l’idée que cela pourra lui causer de l'inquiétude, et, sans Marbois, je demanderais à retourner à Sinnamary. Beauregard nous a donné-des détails sur Desvieux,

qui n’annoncent pas la noirceur de caractère que suppose

le projet de déportation dont on le menace.

12 ventôse. — J'ai écrit à Sinnamary pour demander tous mes effets, après avoir prié Franconie de s'expliquer franchement avec moi, aimant mieux renoncer à aller à lArmorique que de lui causer la moindre inquiétude ; il m'a répondu qu’il n’en aurait aucune et que sa confiance en moi était entière.

Marbois m'a lu un projet de pétition à présenter à l'agent pour que nous puissions nous établir à l’Armorique ; je n'ai pas trouvé qu'elle remplit mon objet, qui est toujours de constater l'oppression dans laquelle nous sommes ; je lui ai proposé une autre rédaction qu'il a adoptée, plutôt, je crois, par complaisance que par conviction.

14 ventôse. — Nous avons envoyé ce matin à l’agent par Beauregard la pétition que j'ai rédigée ; Desvieux a été arrêté et embarqué, aussitôt, à Sinnamary; mais la goélette attend des vivres qui lui sont indispensables. |

Marbois me traduisait ce matin quelques passages de louvrage de Zimmermann sur l’orgueil national, imprimé il y a plus de trente ans à Zurich : il semblait prévoir une partie des événements dont nous sommes les malheureux témoins, mais on voit bien qu il était bien éloigné cependant de prévoir ceux qui affligent aujourd’hui sa malheureuse patrie.

J'ai achevé de lire un ouvrage de l'Escalier intitalé Exposé des moyens de mettre en valeur et d'administrer la Guyane. Ce livre renferme des détails assez exacts sur la colonie, des vues utiles sur les Indiens, sur l'emploi des forçats, sur les moyens de peupler et de cultiver cette colonie, et sur l'exploitation des bois pour la marine. J'ai trouvé dans cet exposé quelques extraits intéressants de l’histoire de la Jamaïque par Long, d'un voyage sur le fleuve Oyapok par l'ingénieur Foncin et des Projecto Economico de Bernard Ward, Irlandais, que ses talents avaient élevé au ministère d'Espagne.

Vers onze heures, Ménard fils, substitut du Commissaire Beauregard, est venu nous rapporter notre pétition pour y faire quelques changements ; quelques-uns de ces changements proposés m'ont paru, comme ils le sont, misérables et ridicules ; mais le second, qui consistait à ne pas dire que nous élions informés des dispositions de l'agent à faire cesser notre détention, m'a donné de l'humeur, et je l'ai peut-être trop vivement témoignée à Ménard. Il est affligeant de voir des administrateurs être ainsi les bas

valets du despotisme des agents, tandis que, s'ils n'étaient pas ses créatures, ils devraient être les premiers à s'élever contre lui : voilà deux mois que nous sommes en détention sans savoir encore d’une manière officielle quels en sont les motifs. Nous ne pouvons raisonnablement former une demande de résidence que lorsque nous serons informés de faire cesser cette détention’; mais Beauregard craint de se compromettre, et tout son zèle pour Marbois se réduit à obtenir moins que n’obtiennent tous les autres déportés.

J'ai refait ma pélition au « sultan », je l’ai adressée au citoyen-agent au lieu de mettre à l’agent tout court, et au lieu de dire que nous étions informés, etc... j'ai mis, st votre intention est de faire cesser la détention dans laquelle nous sommes depuis le 95 nivôse, etc... Cela ne compromet personne, cela est plus direct et cela constate, comme je le veux, l'oppression dont nous sommes victimes. J'ai l'âme indignée de tant d’outrages faits à nos droits et à notre liberté!

Nous sommes allés le soir nous promener avecJ.-J. Aimé à l'habitation de l'Etat ; nous y avons vu un supérbe moulin à manioc qui avait été construit par Guisan, sous l'administration de Malouet ; c'était une superbe machine d'une parfaite exécution, mais qui tombe en ruines; Guisan était un Suisse extrêmement habile dans l’art des machines : c’est lui qui avait dirigé et conduit avec Couturier tousles travaux del’ Hébitahon du Collège à ADIONIERE qui sont de la plus grande beauté.

L'Escalier abandonna tout cela, et Guisan s’est retiré en Suisse.

Il avait aussi arrangé l'habitation de l'Etat, où l’on cultivait beaucoup de vivres et où l’on élevait du bétail et des chevaux : tout cela est abandonné; les bâtiments tombent

en ruines. Voilà l'état de presque tous les établissements

publics et dans les colonies et dans la métropole ; il semble que nous ne marchons plus que sur des ruines et sur Îles cadavres des victimes de l’anarchie et du crime. Ce spectacle de destruction est affreux et désespérant !

15 pluviôse. — Vers quatre heures, j'ai vu entrer un

officier de l'état-major qui est allé au bureau d'entrée, et ensuite j'ai vu qu'on lui indiquait notre logement; j'ai pensé que nous allions recevoir une réponse à notre pétition ; en effet, M. de Morcy, faisant fonction de major de place, je crois, est venu nous dire de la part de l'agent que nous étions consignés à l'hôpital et qu'il fallait nous préparer à partir pour Sinnamary. Je lui ai demandé quand et comment ? il m'a dit qu’il l’ignorait encore; un instant après, il est revenu et il nous a dit que l’embarcation était prête, et qu’il ne pouvait nous donner qu’une demi-heure pour arranger nos paquets.

Beauregard est venu un instant après nous témoigner, disait-il, tous ses regrets, et il m'aurait dévoilé la cause de cet ordre précipité, si je ne l'avais pas déjà imaginée; il a eu la sottise de me dire que j'aurais dù éviter de parler de détention, que l'agent avait donné ordre de nous traiter le mieux possible, que nous avions pu nous promener, etc., que l’agent ne considérait pas cela comme une défenlion. 43

— Comment, monsieur, lui ai-je dit, est-ce que ce n’est pas une détention que d’être arraché de son lit, comme l’a été Marbois? d’être conduits par un caporal et quatre fusiliers, comme nous l'avons été de Sinnamary à Cayenne? d'avoir été consignés en arrivant à l'hôpital ? de n’avoir obtenu quelques heures de promenade que sur notre parole d'honneur de rentrer exactement? d'avoir encore pour défense de passer sur la place d’Armes, etc. ? on ne pouvait nous arrêter que pour un délit, et:on devait nous interroger vingt-quatre heures après notre arrestation. Au reste, monsieur, nous sommes prêts à partir et nous ne demandons rien.

Aimé est venu nous voir, il a été plus étonné que nousmêmes de cet ordre aussi incroyable qu'imprévu. Après avoir arrangé mes paquets, je suis descendu pour voir les sœurs et pour donner aux gens de service; pendant ce temps, le Commissaire Boucher a présenté à Marbois la note de nos journées d'hôpital à raison de 6 francs par Jour. Marbois s’est hâté de payer et pour lui, et pour moi. Aimé, avec raison, a exigé que Boucher donnât une quittance

motivée ; les sœurs de la charité m'ont témoigné tous leurs . regrets et le plus vif intérêt. : à Nous sommes partis avant six heures, Morcy nous à conduits au port par la porte de Remire, nous avons rencontré Beauregard et sa femme dans la savane; Marbois a salué M*° Beauregard et n’a rien dit à Monsieur; j'ai rencontré Power et Nadeau, tout le monde avait l'air abasourdi de ce nouvel acte de tyrannie ; nous nous sommes embarqués dans une pirogue non pontée que j'avais vu construire sur le canal : on avait oublié de prendre de

l’eau, et il a fallu attendre une heure avant d’en avoir.

J'ai l'âme révoltée de tant d’oppression!- l'agent nous avait fait assurer cinq ou six fois par Beauregard que dans aucun cas nous ne serions forcés de retourner à Sinnamary, et, parce que notre pétition n’est pas dans le style qui lui convient, 1l ordonne brutalement notre départ immédiat, dans une chétive embarcation, sans aucun égard pour notre santé, ni pour nos arrangements !: 1l aurait voulu une pétition bien humble, dans laquelle nous lui aurions rendu grâces de notre séjour à Cayenne, et il l’aurait envoyée en France pour prouver la sagesse de son administration! Je n’ai pas la lâcheté de m'avilir: ainsi. |

Je regrette quelques ouvrages que J'avais commencé à ie

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