‹ Journal de ma déportation à Guyane françaiseChapitre 36 sur 50 · ROUTE DE CAYENNE A SINNAMARY ET SECOND SÉJOUR À SINNAMARY · texte numérisé non relu

ROUTE DE CAYENNE A SINNAMARY ET SECOND SÉJOUR À SINNAMARY

15 ventôse. — Il était près de sept heures et demie quand nous avons appareillé; la Gothelerie, gendre de Desvieux, était dans la pirogue avec des effets pour son beau-père ; C’est Le Monnier, à qui est la pirogue, qui la commandait ; 1l avait quatre nègres pour manœuvrer, dont pas un seul ne savait gouverner; il ventait assez frais. À huit heures, nous avons vu la lumière du canon de retraite de Cayenne, et du navire que commande Prachet, qui est allé en rade aujourd’hui; mais nous étions déjà assez éloignés pour ne pas entendre les coups; la mer étant très houleuse, et notré pirogue mal chargée roulant beaucoup, nous avons tous, blanes et noirs, excepté le capitaine et un soldat, été extrêmement fatigués du mal de mer.

Nous étions à onze heures aux Iles du Salut, nous avons passé entre elles et la terre. |

16 ventôse. — L’étambot du grand mât a cassé, et nous

avons fait route sous la misaine.

À deux heures, nous étions par le travers de l'Ile Verte : nous sommes restés là sans faire voile, jusqu’au jour : dès qu'il à paru, nous avons continué notre route, et à six heures et demie nous sommes entrés dans la rivière de Sinnamary ; nous sommes descendus à la Pointe à sept heures. Je suis allé en avant, Cabrol est la première personne que j'aie rencontrée ; il ne pouvait pas croire que ce fût moi. Nous avons été reçus avec le plus vif intérêt par tous les habitants du canton.

Desvieux a été embarqué le surlendemain de son arrestation à bord de la goélette suédoise; j'ai heureusement

trouvé mes effets ici, mais je manque de plusieurs objets

que j'avais vendus, ne comptant plus revenir. Marbois a retrouvé son appartement libre, ainsi nous

voilà replacés comme nous l’étions après avoir perdu près

de deux mois, après deux voyages très fatigants et beaucoup de dépenses inutiles. Nous voilà encore près des tombeaux de nos compagnons de malheur, victimes continuelles de l'oppression la plus arbitraire...

Je me suis jeté sur mon lit, et, après avoir un peu som-

meillé, j'ai vu sortir de dessous ma baignoire en bois un serpent très long qui s’en allait tranquillement du côté de la porte. Je n’ai pas été à temps de l’atteindre ; dès qu'on n’a pas ici un soin continuel de bien nettoyer, les insectes et les reptiles les plus dangereux s'emparent bientôt des habitations. J'ai trouvé ensuite un nid de souris dans la malle qui renfermait mes livres, quelques Jaures de plus, je les aurais presque tous perdus.

17 ventôse. — Je trouve d’une manière sensible que l'air est moins bon et moins frais ici qu’à Cayenne, la sécheresse est d’ailleurs extrême cette année.

18 ventôse. — Le gendre de Desvieux m'a demandé des lettres de recommandation pour son beau-père. Je les lui donnerai demain, quoique je sache que l'agent ait recommandé de nous empêcher de communiquer avec Desvieux.

Ces ordres ont été donnés pour persuader ici que sa

déportation à pour cause ses rapports avec nous.

20 ventôse. — Frey et Lagothelerie sont partis ce matin par la savane pour se rendre à Cayenne; nous voilà maintenant tranquilles ici. J’ai repris aujourd’hui mes études et le calme de ma retraite ; il me semble que mon âme est plus tranquille.

21 ventôse. — Marbois me paraît extrêmement affecté; je le suis aussi, mais c’est d’indignation ; il a eu un accès de: fièvre assez violent. Je suis la cause, bien innocente

sans doute, de notre retour ici ; cette idée me peine, mais.

je dois à Marboïis la justice de dire qu'il n’en a témoigné aucune humeur.

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23 ventôse. — J'ai passé la nuit la plus agitée; je crains d’avoir eu de la fièvre ; je rassemble en vain mes forces, le poids de mes malheurs s'aggrave tous les jours davantage !

24 ventôse. — Je ne me sens pas.bien ; l'horreur de la situation où nous sommes me poursuit. Ce Frey, aide de camp de l’agent, que j'ai trouvé ici, à dit en voyant mes malles : Diable, il laissera une bonne succession lil la convoitait déjà, et il aurait été bien surpris, s’il avait pu la piller, de trouver des caisses remplies d'échantillons de pierres !

25 au 28 ventôse. — Je m'occupe de quelques additions à mon Mémoire sur la situation des déportés dans la Guyane française; chaque jour, je l'ai déjà dit, rend ce tableau plus affreux !

30 ventôse. — Quoique le soleil soit demain à l’'Equateur, et bientôt perpendiculaire sur nos têtes, la chaleur est tempérée par des nuages presque continuels.

J’ai fait copier les fragments qu'a laissés Tronson sur la journée du 48 fructidor ; jy ajouterai quelques notes.

Je suis allé assez tard me promener jusqu’à la Pointe ; quelque mélancoliques que soient les pensées qui m’agitent à la vue de l'Océan, il a sur moi un attrait puissant et toujours nouveau. Rien ne paraissait à l’horizon; j'ai vu sortir de la rivière une pirogue qui retournait à Cayenne. Les marées ont été extrêmement fortes : la mer a couvert dans plusieurs endroits le chemin de la Pointe.

1° germinal. — Aujourd’hui, toutes les assemblées primaires doivent se réunir ; combien on a limité l’exercice de leurs droits ! Au lieu d’assurer la liberté, tout semble s’être réuni pour la souiller et l’enchaïner.

Nous avons agité, Marbois et moi, si nous nous réunirions à l'assemblée de ce canton; il n’a pas été de cet avis, et je lui ai cédé.

L'assemblée à été un peu plus nombreuse que l’année dernière; elle a nommé Maury, habitant de ce canton, actuellement à Cayenne, pour électeur ; toutes les assemblées primaires n’auront pas été aussi paisibles que celle-

4 germinal. — La moindre lueur d'espoir, alors même qu’elle est presque sans fondement, ranime le courage du

malheureux et lui laisse quelques instants de repos. Quel-

ques bruits répandus hier m'ont fait rêver à mon retour.

Malgré toutes les lois, les habitants de ce canton ont célébré Pâques avec régularité, mais en exigeant cependant que leurs travailleurs allassent à leurs abatis.

5 germinal. — J'ai travaillé-ce matin à rédiger dans un seul tableau l’état de situation des déportés ; il m'a fallu beaucoup de temps pour raccorder les listes. Ce tableau est effrayant ; c’est un véritable tableau d’assassinats tyranniques. Je l’ai communiqué à Marbois, qui croit comme moi que c'est ce qu'on peut envoyer de plus fort contre le système homicide de la déportation : je n'ai mis dans le cadre de ce tableau que les observations les plus

frappantes. Je voudrais pouvoir le faire afficher sur les murs de Paris et dans les principales villes de la Répu-

blique ; il serait bien temps que la nation fût éclairée.

8 germinal. — Enfin ! on annonce des bâtiments venant de Surinam; Malvin, Mornach et un autre officier sont arrivés à midi ; Mais nous n'avons rien pu savoir par eux, si ce n’est la prise de la frégate l’Insurgente par les Américains; pour les marins, la prise d’une frégate est un objet plus important que la perte de quelques départements.

Je suis allé le soir faire une promenade solitaire et mélancolique à la Pointe; j'ai vu là quatre bâtiments :

l’Impatient, la Friponne, un corsaire de Nantes et un bateau américain pris par l’Impalient et La Friponne.

11 germinal. — À midi et demie, le commandant “i entré avec un sergent et un fusilier, et 1l m’a lu un ordre du général, qui lui ordonne de semparer de mes papiers; j'ai demandé une copie de l’ordre, il m'a été refusé. J'ai demandé qu’il fût fait inventaire de mes papiers, pareil

refus ; j'ai déclaré au commandant que Je ne cédais que par

la force à cette violation de la propriété la plus sacrée... J'ai su un instant après que Freytag était allé aussi chez Marbois, et à bord d’une goélette qui arrive à l'instant de

Surinam : je suis certain qu’il y avait des paquets pour.

ou à % À j RCE PERRET ET PER TP AN NE

moi à bord de cette goélette sous couvert de Franconie : je ne les verrai jamais ; cette tyrannie me révolte ; jamais je n’ai eu l’âme plus accablée ! |

12 germinal. — J'ai passé la nuit la plus agitée, je suis tourmenté par la crainte qu'on inquiète les amis sous le couvert desquels on m'écrit; j'ai su d’une manière positive qu'il avait été question de nous envoyer à Vincent Pinson ; on s’irrite de nous voir résister au supplice auquel on nous condamne. |

1% germinal. — Le soleil est aujourd’hui perpendiculaire ; la chaleur n’est pas sensiblement plus forte. J’admirais la pétulance et la beauté de quelques oiseauxmouches qui becquettent des fleurs devant ma chambre.

15 germinal. — J'étais à souper lorsque Freytag m'a rapporté mes papiers cachetés avec cette simple suscription : Papiers pour Laffon-Ladebat. Je les ai examinés et pas une feuille ne paraît en avoir été soustraite. J'ai trouvé en ouvrant le paquet un commencement d’imprécations contre la tyrannie que j'avais composé je ne sais quand ; il semble que ce morceau était destiné pour cette circonstance : 1l y avait encore la copie d’une lettre à la supérieure de l’hôpital qui semblait être là aussi pour instruire l'agent de mon opinion sur les formes de respect qu'il exige.

Marbois a aussi reçu ses papiers, il est venu m'en prévenir. On n’a point brisé le cachet des feuilles cachetées du journal de Tronson qui s’y trouvait. Cette discrétion et la promptitude du renvoi me persuade qu’on n’a pas tardé à sentir tout l’odieux de l’ordre qui avait été donné.

16 germinal. — Les prêtres déportés disent encore que les Anglais ont paru; ils s’imaginent que la cour de Londres s’occupe beaucoup de leur sort!

19 germinal. — En voulant prendre un livre, j'ai été vivement piqué par un scorpion ; la douleur est cruelle et j'avais le doigt tout engourdi ; jy ai mis du jus de citron en abondance, et la douleur s’est dissipée peu après ; elle est plus aiguë que celle que cause l'aiguillon de la mouche à drague.

20 germinal. — C'est aujourd hui que les assemblées

316 JOURNAL DE MA DÉPORTATION | électorales doivent être réunies en France : plus de la moitié du Corps Législatif doit être remplacée ; le Directoire aura-t-il conservé sa tyrannique influence ? où bien la nation aura-t-elle enfin repris quelque énergie? le temps seul peut nous en instruire, puissions-nous voir des jours plus heureux !

J'ai eu la visite de Pitou, chanteur sur la place de

Saint-Germain-l’Auxerrois, déporté comme conspirateur, pour avoir fait et chanté quelques chansons contre le Directoire. |

25 germinal. — Rougier, chirurgien d'Yracoubo, arrive ; il m'a remis des lettres d’Aimé et de Franconie, avec un gros paquet venu de Surinam, dans lequel je n'ai trouvé aucune lettre, mais seulement les mois d'avril, juin et juillet du Spectateur du Nord. (note 62).

C'est Jeannet que l'agent a fait nommer député pour la Guyane au Conseil des Cinq-Cents : il avait pour concurrent Couturier. |

26 germinal, — Je me suis occupé à lire les journaux

que j'ai reçus; quoique anciens, ils m'intéressent beaucoup, et je voudrais pouvoir les parcourir tous à la fois. J’ai lu avec la plus vive émotion l'extrait du journal de Cléry, valet de chambre de Louis XVI, où il donne les derniers moments de ce malheureux prince dans Ia prison du Temple. :

27 germinal. — Le commandant a reçu les ordres les

plus sévères pour la surveillance de la correspondance

des déportés.

29 germinal. — Simapo et les Indiens de son village partent pour Surinam, d’où l’on dit qu’ils ne reviendront pas ; c’est une perte de quinze ou seize individus sur une soixantaine d’Indiens qui restaient danswette rivière.

1°* Jloréal. — J'ai huit petits de ma poule blanche... Je ne connais pas de jeune animal dont l’instinet se soit plus rapidement développé ; ils jugent déjà des distances, ils mangent seuls, ils connaissent le cri de leur mère, et, dès les premiers jours, ils font la guerre aux insectes ; l’intel-

ligence des mères, la première fois qu'elles couvent et

qu'elles conduisent leurs petits, est encore plus admirable.

Il me semble qu’on n’a pas été aussi frappé qu’on devrait l'être des merveilles que présente l'instinct constant des animaux dans leurs races successives ; l’étendue et les limites de cet instinct me paraissent également admirables; quelques faits semblent sortir des bornes de l’instinct. J’ai deux pintades, reste d’une couvée que la mère a abandonnée; une de ces jeunes pintades est malade ; l’autre en a soin, se couche auprès d'elle et lui donne tous les témoignages de l'intérêt et de la compassion...

3 floréal. — On a observé, il y a longtemps, que les grandes convulsions physiques ou sociales replongent presque toujours les hommes dans les plus absurdes crédulités. Les Belges qui sont ici ont une grande foi dans les prophéties de saint Cézaire, évêque d’Arles. Martin me racontait hier soir toutes ces prophéties comme des oracles sacrés.

1 floréal. — Mälgré le peu de confiance qu'on doit donner aux nouvelles rapportées par Mézières, qui est arrivé de Surinam aujourd hui, il paraît certain que la France est dans la plus grande agitation et qu'il y aura quelques changements importants dans le cours de cette année : s’il ramenait la royauté avec tous ses abus, ce serait bien la faute des scélérats qui ont renversé le trône et flétri ensuite par tous les crimes l’idée d’un gouvernement républicain, en n’exerçant sous ce nom que l’oligarchie la plus tyrannique et la plus criminelle.

8 floréal. — Mézières est si persuadé d’un changement, que ce matin il maltraitait fort sa négresse, et il lui disait qu'elle verrait bientôt ce que c'était que la liberté! Ces propos sont très imprudents et très fâcheux ; mais, il faut en convenir, la plupart des habitants ne désirent le rétablissement de la royauté que parce qu'ils espèrent qu’on leur rendra alors leurs esclaves. Voilà comment l'intérêt particulier est toujours l’idole à laquelle les hommes sacrifient, sous le nom d'intérêt public!

11 floréal. — Quoique le temps fût assez incertain, je me suis déterminé à aller chez Duquesne, après en avoir demandé la permission au commandant, ce qui prouve la liberté dont nous jouissons. J'étais accompagné de Désa-

la mer était basse et le sable découvert assez ferme pour marcher sans peur. Nous sommes arrivés à neuf heures ; la mer commençait à monter, et cela m'a décidé à aller tout de suite aux roches de Brigantin, que je voulais voir découvertes ; elles sont à une petite demi-lieue de chez Duquesne ; il y a trois masses de rochers, dont quelquesuns s'étendent un peu au large. La côte, depuis l’'embouchure du Sinnamary jusqu'au Brigantin, est un sable anguleux assez ferme ; dans quelques. parties, on trouve beaucoup de fragments de grenats..

L'espèce de ces roches du Brigantià est un granit com-

posé de quartz, de feldspath, de mica et de schorl. Les blocs de ces roches sont très irrégulièrement disposés ; il est impossible, quand on examine les substances déposées dans les enfractures des rochers, de ne pas reconnaître une matière liquide qui a coulé et qui s’est cristallisée dans les interstices que laissaient les autres substances précipilées dans les fractures des grandes masses de granit:

L’habitation de Duquesne, isolée sur les bords de l’immense Océan, me plaisait, et elle conviendrait à mes goûts. Nous sommes partis vers trois heures et demie pour revenir à Sinnamary ; on passe la rivière dans de très petits canots creusés d’un seul arbre que l’on appelle couyarats ; ils sont d’une légèreté qui épouvante quand on y entre pour la première fois; Désanaudeavait grand peur, etj avais

peur de sa peur, parce que le moindre effroi qui le ferait

se Jeter de côté, ferait chavirer ces frêles embarcations. En rentrant, j'ai appris qu’il était arrivé deux procla-

mations de l’agent ; l’une adressée aux cultivateurs où l'on

insulte les cultivateurs, les habitants et les déportés, que

l’on dit être cause de tous les dangers qui ont menacé la

colonie ; l’agent leur dit enfin qu il ne doit pas y avoir de

tranquillité pour eux. Ainsi, fort de sa puissance, il insulte

lâchement au malheur ; j'ai l’âme indignée de tant de lâcheté et de tant d’insolence.

Un corsaire de Bayonne est entré avec une prise : à pas une lettre, pas une nouvelle !

15 floréal. — Rodri gues est arrivé cette nuit d’Yracoubo;

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