‹ Journal de ma déportation à Guyane françaiseChapitre 37 sur 50 · M PRE · texte numérisé non relu

M PRE

naude et de Rodrigues. Nous avons eu un temps superbe, …

il a eu beaucoup de peine à remonter : les courants sont ‘terribles dans cette saison ; tous les fleuves jettent des torrents d’eau dans la mer, et presque toutes les embouchures versent dans la direction des courants ; ce serait un travail utile que de déterminer sur toutes les côtes la direction de ceux qui sortent des fleuves.

17 floréal. — Il est des jours affreux où le courage peut à peine supporter le malheur ! le poids de la tyrannie qui m'opprime me lasse. Je ne puis m'accoultumer à ne recevoir aucune nouvelle de ma femme et de mes enfants : les idées les plus sinistres me tourmentent. Je voudrais les écarter par le travail et je ne peux m’y livrer; partout il me semble sentir les chaines qui m’accablent.

18 floréal. — Je lisais aujourd’hui dans la Physique de Brisson l’article des vents; J'ai trouvé cet article bien faible ; J'ai jeté quelques idées sur la théorie des vents dans mon recueil (note 65).

20 floréal. — Un des déportés, Perez, m'a offert de me vendre des outils de tour et de menuiserie ; il m’a confié son départ avec les Belges ; Conrad m'en a fait part aussi. Tout cela s’ébruite besucoup trop, etje crains pour eux quelque étourderie.

23 floréal. — On annonce que les Belges se sont sauvés; rien ne transpirait hier au soir ; ils ont eu la nuit la plus favorable.

A midi et demie, M" Bousquet a écrit au commandant que ses pensionnaires Belgesne s'étaient pas rendus à diner; qu’elle avait trouvé tout fermé. Le commandant a fait l'appel des déportés : il en manque douze.

Un nommé Maquelin, soldat, qui était à l'hôpital et qui avait son congé, manque aussi ; il paraît qu'il leur sert de pilote ; tout cela a été dirigé avec assez de secret. Le commandant a envoyé un détachement sur la côte et un autre à Yracoubo.

S1 la mer n'était pas belle comme elle l’est aujourd’hui, et si laroute jusqu’à Surinam et Démérary n’était pas aussi facile, ces malheureux s’exposeraient beaucoup.

25 floréal. — Le capitaine indien d’Yracoubo m'a dit avoir vu la pirogue de nos émigrants.

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26 floréal.— J'ai achevé de lire aujourd’hui Tom Jones en anglais; je n’aijamais lu de production plus remplie de cette gaieté que les Anglais appellent humour. La morale

est excellente, les caractères sont tracés avec infiniment

d’art et de vérité : celui de Jones est pris dans la nature, et il retrace de grandes vertus et de grandes faiblesses ; celui d’Alwosthy est un modèle de sagesse, de raison et de bienfaisance ; celui de Sophie est rempli de délicatesse, de. sensibilité, de courage et de vertu. Ceux de Western, de mistress Western, de Partridge sont très originaux. Je voudrais savoir comment ce roman fut accueilli en Angleterre, lorsqu'il y parut. On y trouve quelques traits violents de satire qui durent faire des ennemis à l’auteur ; l'accueil fait à certains ouvrages remarquables serait essentiel pour l’histoire des mœurs, des opinionset des goûts.

Fielding observe que de toutes les passions lenvie est celle qui est la plus générale sur la scène du monde; il fait voir par l exemple de Blifil à quels crimes elle peut entraîner; il a voulu montrer aussi que, malgré quelques faiblesses qui tachent la vie d’un homme dans sa Jeunesse, il peut, lorsqu'il a l’âme sensible et bienfaisante, obtenir grâce et mériter l'estime publique...

À quatre heures, j'ai entendu deux coups de canon tirés au large.

28 floréal. — I1 paraît à la Pointe un bâtiment venant du large ; une embarcation de ce bâtiment arrive : c’est un . corsaire nantais, capitaine Drouilhard. Ce n’est pas lui qui … a tiré les coups de canon que nous avons entendus ; ils partaient sans doute des Iles du Salut, où l’on vient d’ envoyer 58 hommes et de l’artillerie : nous ignorons quel est le motif de cette mesure, il y a longtemps qu'on avait renoncé à tout établissement sur ces ilots. Je suis allé. à la Pointe ; j'ai vu un corsaire mouillé très au large; jai appris qu'il allait en France et je vais en profiter pour écrire quelques lignes. Les jeunes gens qui ont descendu disent que l’agent part incessamment. Le capitaine Rivière, qui était sorti, est rentré à cause d’une voie d’eau ; cela m'afflige : j'avais dans son navire des lettres très détaillées, un mémoire et le tableau de la situation des déportés.

29 floréal. — Deux charmants rossignols nichent dans ma chambre ; ils m'amusent par le travail de leur nid et - par leurs chants. (note 64.)

J’ai envoyé mon n° 17 par le corsaire sous couvert de Barré, officier de santé à Nantes : un Jeune Provençal s’est chargé de ce paquet.

La boîte de Cayenne arrive : c’est Stephens, commandant, qui écrit : les lettres sont menaçantes ; elles ordonnent d'arrêter Conrad et Bousquet. Tout cela m'est étranger, mais Jamais on n’a ainsi violé toutes les formes et tous les droits.

30 Jloréal. — Il y a eu aujourd’hui un grand bal de nègres ; Je suis sorti, le poste semblait entièrement désert: on dansait à l’extrémité du hameau.

1% prairial. — J'ai vu ce matin un nouvel arrêté de l'agent encore plus extravagant que les autres ; il ordonne le séquestre de toutes les denrées coloniales qu'on trouvera dans des embarcations venant à Cayenne. Le recueil des arrêts et des proclamations de ce gouverneur sera un chef-d'œuvre de despotisme ridicule, de déraison et d’in- Justice à conserver.

Je suis allé me promener le long de la mer, où j'ai été bien mouillé ; je voulais savoir à quel point la mer s'était élevée dans cette forte marée ; la précédente à été plus haute : nous avons entendu en revenant, et à quelque temps de distance, quatre coups de canon ; le second coup nous à paru assez près ; cependant nons n’avons rien vu à la mer. En arrivant, nous avons appris que le commandant deslles du Salut avait écrit à Freytag pour le prévenir que des matelots américains avaient enlevé une chaloupe et s'étaient sauvés : ils ont fait un mât avec un aviron el une voile avec un hamac.

4 prairial, — De nouvelles lettres arrivént de Cayenne; l'agent est satisfait de la conduite de Freytag, il lui a ordonné de mettre Conrad en liberté et de prendre toutes les mesures nécessaires pour éviter de nouvelles évasions, comme d’infliger une punition exemplaire à tout habitant qui les faciliterait, ou même qui serait soupçonné de les avoir favorisées.

PSE PPTEACP CRE

5 prairial. — On entend là mer se briser avec or sur les batures de Malnoury. Lee

Conrad est venu me voir : il est enchanté d’en être quitte à aussi bon compte. L'agent ne part plus. Chaque jour on annonce une révolution nouvelle ; les dernières troupes arrivées lui ont rappelé la promesse qu'il leur avait faite de les ramener avec lui et lui ont déclaré qu'elles ne le laisseraient pas partir sans elles ; il leur a dit ua aimait mieux mourir que de partir.

0 prairial. — Vers cinq heures, on a annoncé une goé- ! lette venant de dessous le vent.

6 prairial. — C'est la pirogue de Jacquet, qui vient de

Surinam, qu'on a vue hier. On ne m’apporte rien.

Les Indiens qui la montent sont venus me voir: un d'eux était avec Adel; il l’a vu à Surinam, 1l me fait faire des compliments, il se portait bien, m’a dit cet Indien; ses lettres n’étaient pas prêtes quand Jacquet est parti, et il Les. aura données à Bousquet.

Je voudrais ne plus me bercer d'aucune attente ; je souffre trop cruellement quand je suis ainsi détrompé. Il paraît que Jacquet n’a voulu se charger de rien.

7 prairial. — Ce matin, Martin m'a dit qu’il y avait de mauvaises nouvelles. J’ai cru qu'il plaisantait; mais ce n’est malheureusement que trop vrai, Bousquet à péri à. deux lieues au large d’Ycompati, au-dessous d’Arganabo : Canalere et les Indiens qui étaient avec lui se sont sauvés. On ne sait pas si Canalere en réchappera, il est abîmé ; les Indiens l’ont porté en hamac à Yracouhbo. Je regrette ce malheureux Bousquet ; depuis longtempsje frémissais pour lui : les malheurs nous poursuivent; j'attendais par lui des lettres de ma famille, des nouvelles de notre malheureuse patrie : tout cela est perdu, et je n’ai plus d'espérance de rien recevoir de longtemps,

9 prairial. — Les Indiens de Bousquet sont ici; il n’est

pas vrai qu'ils l’aient abandonné, comme on l'avait dit; ils «

ont au contraire replacé deux ou trois fois ce malheureux sur sa pirogue renversée, mais les vagues l’ont entrainé … et 1l a péri. :

Il est remarquable que ce matin, vers huit heures, Pen

thermomètre était au-dessous de vingt degrés, quoique le soleil donnât dans ma chambre : je ne puis attribuer cette fraicheur momentanée, qui était sensible, qu’à l'effet de l’évaporation très forte qu’excitent les rayons du soleil sur une atmosphère extrêmement humide.

Malgré le mauvais temps, je suis allé à la Pointe; la savane est inondée, mais, quand on est sur le bord de la mer, la promenade est délicieuse; personne n’a eu le courage de m'accompagner : j'ai fait une récolte de sable presque entièrement composé de grenats brisés et de coquilles; un faible nuage qui réfléchissait quelques couleurs prismatiques était encore à l'horizon quand je suis arrivé sur le bord de la mer; dans moins d'un quart d'heure, quoiqu'il n y eût que très peu de vent sur la surface de la terre, ce nuage a été sur ma tête et est tombé en pluie assez forte : jai entendu quelques coups de tonnerre dans le Sud-Ouest.

10 prairial. — Le temps est affreux à la mer, Brisson, qui vient d’arriver de Cayenne et qui m a porté une lettre d'Aimé, a manqué périr. D'après les détails que l’on me donnesur le malheureux événement de Bousquet, il paraît que les Indiens ont tout fait pour le sauver; mais, malade, faible, désespéré, il a voulu finir.

A1 prairial. — Nous avons eu quelques numéros du London Chronicle du 24 au 29 Janvier 1799 ; le discours de Lork Aukland sur le revenu public est remarquable : il répond avec énergie à ce qui avait été dit au Parlement que l'Angleterre avait inutilement dépensé 200 millions sterling. Voici ce passage qui peut servir de EUR pour l'avenir :

« Cette assertion, Mylords, m’oblige à fixer un instant votre attention sur l’étonnant contraste que présente par rapport à nous la situation de l’ennemi. Banqueroutier dans ses finances, ruiné dans ses manufactures, privé de tout commerce, déjoué dans tous ses projets d’invasion, déconcerté et défait dans tous ses efforts pour nuire à ce pays, ce qui a toujours été le but essentiel de ses hostilités, rugissant de la perte de ses flottes et de ses armées, combattant contre la haine, l'horreur et le désespoir des

nations qu'il a réduites à l'esclavage, exposé aux hostilités de tous les États qui seront enfin sensibles au danger général : le peuple français, cependant, continuant à suivre ses

affreux et barbares projets, trompant un de ses alliés, exigeant de l’argent d’un second, pillant un troisième, afin de réunir les moyens d’en envahir un quatrième, sans provocation ni prétexte, fomentant et allumant partout la rébellion et les révolutions, portant la dévastation ou menaçant

de dévaster indifféremment et les républiques et les monar-

chies, continue toujours à fouler aux pieds tous les principes, tous les devoirs de la religion, toutes les lois de la nature et des nations, et cet excès de fureur et de dépravation s’est joint à une présomptueuse audace, et à une ‘cruauté froide et calculée qui n’a pas d'exemple dans les annales des époques les plus affreuses de la dépravation humaine. »

15 prairial. — J'ai éprouvé depuis quelques jours quelques accès de fièvre ; les heures sont des siècles quand on a le moindre dérangement; le travail, la lecture même, fatiguent, et il faut tout laisser : les tristes pensées s’em-

parent de l’âme et on n’a pas la force de les écarter. Les …

inquiétudes cruelles qui m’agitent, la privation de nou-

velles de ma famille, ont déterminé la crise que je viens

d'éprouver.

17 prairial. — On a annoncé une embarcation, et aussitôt l’espoir d’avoir des nouvelles nous animaït ; nous avons été bientôt détrompés, c’est une pirogue de la côte qui

apporte du coton ; mille fois trompés dans nos espérances,

nous espérons encore !

Je n'ai jamais vu le coucher du soleil plus beau que ce soir ; toute la partie de l'horizon à 4 ou 5° d’élévation,

depuis le Nord-Est jusqu’au Sud-Ouest, était en feu, plus

foncé dans le lieu du soleil, et se dégradait moins rapide-

ment du côté du Nord que du côté du Sud ; au-dessus, et

sur un fond clair et verdâtre, étail une bad de nuages,

dont quelques-uns détachés, du plus bel incarnat; de Éd: tes masses de nuages répandues çà et là, et particulière:

ment du côté du Sud, réfléchissaient le pourpre et le vio=

let des nuages plus éclairés; le fleuve réfléchissait aussi.

les feux du ciel dans une partie de son cours, et la sombre verduré des palétuviers faisait un contraste frappant par la plus profonde obscurité. Le temps était calme, la température de l’air était délicieuse. Il est impossible avec des mots de peindre ces brillantes scènes ; il faudrait pouvoir saisir le pinceau de Claude Lorrain, et peindre à l’instant ces beaux moments de la nature.

Ma fièvre ne cesse pas.

19 prairial.— Le Monnier, arrivé de Surinam, a raconté un événement survenu à Adel qui m'indigne et m'inquiète cruellement. |

Burnel avait donné l’ordre de l’enlever à Paramaribo el de le mettre aux fers; il avait rendu, dit-on, les officiers du bâtiment dans lequel il devait être mis responsables sur leurs têtes de l’exécution de cet ordre, qui a été exécuté avec la plus traïitreuse perfidie ; on lui a persuadé qu’il y avait à bord des objets qu’on ne pouvait remettre qu’à lui ; et on l’a engagé ainsi à s’y rendre. On l’a saisi à l'instant et mis aux fers ; des recherches ont été faites ; on savait qu'il avait été à bord et on ne le voyait plus; les Français ses amis le redemandaient ; on a dit qu'il s'était sauvé et qu'en se sauvant il s'était noyé. On à mis deux matelots aux fers pour avoir favorisé son évasion ; aura-t-on eu la barbarie de le faire périr, ou s'est-il réellement sauvé ? Voilà l'incertitude cruelle dans laquelle je serai longtemps sans doute. Peut-être Kriderici, pour ne pas faire une affaire officielle de tout cela, l’a-t-il fait sauver et a-t-il fait répandre le bruit de sa mort ; je n’avais pas besoin de ce surcroît de tourments.

Les déportés fugitifs ont touché à Maroni, excédés de fatigue et de faim : le commandant leur a procuré des vivres, mais ne leur a pas permis de rester dans la colonie: on les a forcés de continuer leur route.

91 prairial. — J'ai déjà noté que deux rossignols travaillaient à leur nid dans ma chambre ; la femelle couve maintenant; il est intéressant de voir avec quel soin le mäle va et vient sans cesse, pour lui porter quelque nourriture, pour la voir, et pour charmer ses ennuis par des chants variés : c’est bien là l’image la plus touchante de

la tendresse conjugale, et cette tendresse, lorsqu'elle est heureuse, est sans doute la plus pure et la plus douce jouissance que le ciel ait accordée à l’homme.

29 prairial. — J'ai fait les fonctions de secrétaire d'un mulâtre qui est venu me prier de lui faire une lettre pour sa mère ; il n’y a pas de service auquel les nègres et les gens de couleur soient plus sensibles, et je m'y prête avec d'autant plus de plaisir que cela m’apprend à les mieux connaître, et ils y perdent moins que beaucoup de Diancs qui me FATAL d'écrire pour eux.

24 pra ja. — J'ai vu Canalere : cet habitant m'a confirmé que Bousquet avait des lettres pour moi et deux gros

paquets de gazettes : je ne doute pas qu'il y ait des let-

tres de ma famille, c’est ce que je puis perdre ici de plus précieux. Au milieu des nouvelles contradictoires qu'on répand, rien ne nous présage encore le moment de notre rappel : cette idée est désespérante.

25 prairial. — Marbois est parti ce matin pour Yra-

coubo. J’ai été me promener jusqu’à la Pointe; j'ai rapporté

quelques filets de liane, et, en les examinant avec plus de soin, Je crois que ces filets sont de véritables graines très singulières. :

26 prairial. — Montagu, gendre de M®° d’Alleman, est descendu cette nuit du bord de {a Friponne, venant de

Surinam : il y à avec lui un jeune homme chargé de

paquets pour l’agent ; ce jeune homme avait ordre de

remettre ces paquets lui-même, mais le commandant a.

ordre aussi de retenir tous les paquets à l’adresse de l'agent et de les lui envoyer par un exprès ; on les a reli-

rés et on les a expédiés ; le jeune homme m'a dit que si on les expédiait sans lui, l'agent n’en serait pas plus

avancé.

Montagu est venu me voir, il a une note pour moi qu'il me fera remettre ; il n’a pas voulu se charger de lettres,

il tremblait en me parlant; ce n’est pas ainsi qu’on sert les

heureux, mais c'est ainsi qu on sert les tyrans! Montagu

croit qu'Adel s’est noyé, On m’apporte la note dont Montagu m’a parlé, et elle

jette sur mon âme si longtemps malheureuse un rayon ;

ne ue oc Lu

d'espoir : 1l paraît que tous les déportés condamnés par Pacte du 18 fructidor ont la liberté de se rendre à Oléron ; que déjà Boissy-d'Anglas, Doumerc, Muraire, Pastoret, Villaret-Joyeuse, Perez, Frairi, Mailhe, Cochon, s’y sont rendus. Accorderait-on plus de faveur à ceux qui ne se sont pas soumis à la loi qu’à ceux qu’elle a atteints ? qu’à ceux qui ont éprouvé toutes les horreurs de la plus affreuse persécution ? Mais comment de cent lettres qui doivent m’avoirété écrites pour m'annoncer ce changement, aucune ne mw’est-elle parvenue ? Le malheureux Burnel a-t-il donc tout soustrait ? il y a lieu de croire qu’un cutter qui a été pris portait des ordres relatifs à cet arrêté grâces soient rendues au ciel! l'espoir seul de revoir ma famille rend à mon âme une tranquillité qu'elle avait perdue depuis longtemps.

29 prairial.-— J'ai passé la meilleure nuit que j'aie eue encore dans la Guyane ; ma fièvre paraît entièrement détruite. Voilà maintenant ma tête occupée des moyens et des arrangements de départ : je voudrais passer à Surinam ; jai un grand désir de voir cette colonie et de connaître des hommes qui m'ont donné les plus touchants témoignages d'estime et d'intérêt.

Montagu m'avait demandé le secret le plus absolu sur la note qu’il m'a remise, et aujourd'hui Martin m'en a parlé; il m'a dit que Cabrol, Morgenstern et lui, en avaient eu connaissance avant qu’elle me füt remise ; voilà comment on garde le secret. Je ne connais pas d'hommes plus imprudents que les Français.

28 prairial. — Freytag, qui nous quitte, est venu me voir ; il ma dit beaucoup de bien de son successeur Bardinet ; mais malheureusement celui-ci ne connaîtra ni les localités, ni le degré de confiance qu’il peut accorder : rien ne prouve mieux combien le gouvernement est abhorré que quand on voit les hommes mêmes qui le servent faire des vœux contre lui, et n’obéir que par la crainte de se perdre !

29 prairial. — J'ai écrit quelques mots à Marbois pour l’'engager à hâter son retour. Toute la matinée a été affreuse : Freytag est cependant parti ; je le regrette beau-

coup; il m'a donné des preuves d’un véritable dévouement ; il est de Strasbourg ; il était bas-officier et instructeur des recrues dans le régiment d'Alsace; il est parvenu par sa bonne conduite au grade de capitaine de la 2° compagnie ; c’est un homme Forme et sage ; et il conviendrait beaucoup mieux pour chef militaire de la colonie que ceux qu’on a placés.

Deux caporaux du détachement qui s'étaient enivrés se sont noyés en allant à la pêche. Je crois que dans aucun lieu la passion de boire n’est portée à un plus grand excès : voilà quels en sont les funestes résultats. Ces deux hommes étaient d'excellents militaires ; ils avaient surmonté tous les dangers du climat; ils étaient pleins de force et de santé ce matin : ils s’enivrent, et déjà ils ne sont plus ! J’ai été indigné de voir avec quelle insouciance barbare leurs compagnons ont appris cet événement ; ce n’est pas tout, dans un instant les coffres de ces malheureux ont été pillés par leurs camarades; jamais la démoralisation n’a été portée à un pareil degré. Voilà l'effet cruel qu'a sur les peuples un SOU qui à violé lui-même tous les principes et tous les droits ! |

2 messidor. — Marbois est arrivé à midi; je lui ai fait part des nouvelles que j'ai reçues, et comme moi il a jugé qu'elles sont décisives, et qu'il ne faut plus attendre que quelques semaines pour avoir l’ordre de notre rappel.

Une chaloupe de Prachet, venant de Kourou, avec quinze hommes et un commissaire aux vivres, a chaviré : tous les hommes savaient nager, excepté le commissaire et deux d’entre eux ; ces derniers ont été sauvés par un enseigne de Bordeaux, nommé Géraud, qui a plongé avec un courage étonnant pour parvenir à sauver le commissaire aux vivres; c'était un jeune homme de seize à dixsept ans, d'une grande espérance ; j'ai été vivement ému du courage de ce brave Géraud.

On à trouvé sur la côte le corps d’un des caporaux qui se sont noyés, on a été le’ reconnaître et l’enterrer : c’est près de l'habitation de Duquesne qu'on l’a trouvé ; c’est de ce côté que la mer jette tout ce que le fleuve entraîne.

L’agent ne se lasse pas de nous persécuter ; les instruc-

tions envoyées il y a quelques jours au commandant lui enjoignent de nous assujettir à l’appel, à l’heure et au moment où il voudra, et même deux fois par jour, s’il le juge convenable !

Mes petits rossignols m’amusent et m'intéressent : les petits deviennent assez forts, et le père depuis le commencement du jour ne cesse pas de leur chercher de la nourriture : 11s sont si familiers qu’ils traversent ma chambre en tous sens, et quelquefois ils me touchent presque la tête de leurs ailes. Lorsque quelqu'un d’étranger se promène dans ma chambre du côté de leur nid, ils se fâchent comme s'ils étaient les maîtres et ne voulaient pas qu'on trouble leur repos! À

Du 3 au 15 messidor. — Rien d’intéressant à retracer ; les jours s écoulent et s'accumulent tristement et sans qu'aucune nouvelle nous parvienne : quelle est donc la cause de ce silence ? Quand nous sera-t-elle connue ?

16 messidor. — On apprend que l’agentest très mal.

Vers cinq heures, nous avons entendu plusieurs coups de canon du côté de Cayenne ; il paraît deux bâtiments sur nos côtes : un fort bateau et un bâtiment plus gros à trois ou quatre lieues au large.

Malgré que la chaleur ait été très forte, je suis allé à la pointe avec Désanaude et nous avons fait une assez longue promenade sur l’anse : le temps était magnifique le soir ; nous nous somines arrêtés dans une partie de la côte où les arbres ont l’aspect le plus sauvage. Ils sont entrelacés de cactus triangulaires très déliés, il semblait de loin que c'était un. groupe de serpents qui gardaient l’antre de Tisiphone.

21 messidor. — Vers minuit j'ai entendu appeler le commandant ; j'ai cru que c’étaient des nouvelles importantes ; c’est le capitaine d’une des prises faites par Malvin qui est à deux lieues sous le vent et qui ne peut pas remonter à Cayenne; il demande des ordres : il y avait des lettres et des gazettes à bord de ce bâtiment, Malvin a tout enlevé ; tout semble conjuré pour nous empêcher de recevoir des nouvelles.

22 messidor. — J'ai reçu des lettres d’Aimé et de Fran-

conie ;Aïmé n’a connu que par moi l'arrêté du Directoire. 25 messidor. — Hier, j'observai, vers cinq heures, un effet singulier de la lumière à la mer. Tous les objets à

l'approche du soleil an paraissaient élevés sur

l'horizon. Un rocher isolé semblait suspendu; les aigrettes, les flamants qui étaient sur les bancs de vase du même côté ressemblaient à des troupes sur un terrain élevé en uniformes blancs ou rouges. Les objets qui étaient au contraire du côté du soleil paraissaient abaissés ; de sorte qu'on ne voyait pas le corps d’un bâtiment mouillé sous le vent de la rivière, cette illusion n’a duré que pendant que le soleil était à une certaine hauteur, et au moment de son coucher les objets ont repris leur apparence naturelle. Il y aurait des expériences intéressantes à faire à cet égard en mesurant la hauteur apparente des objets à l'horizon et en les comparant à la hauteur du soleil, lorsque surtout on pourrait avoir les distances et les hauteurs réelles des objets.

Le commandant esitvenu chez moi, et ilm’adit: « Comme

vous êtes à peu près déporté, voilà un article qui vous

concerne.

Je lui ai Spot que j'étais très complètement déporté et non pas à peu près. Ce qu’il avait à me communiquer était l'autorisation que promettait de donner l'agent aux déportés de venir à Cayenne lorsqu'ils le lui demanderaient pour leurs affaires, ou le rétablissement de leur santé. Voilà done cet homme, qui ne respirait que persécution contre les déportés qui est forcé de venir au-devant.d'eux ;

c’est l’arrêté du Directoire, ce sont les nouvelles de France

qui forcent l’agent Burnel à nous inviter à la confiance, et à nous parler de liberté... Ceci détermine Marhbois, qui craint de passer l'été ici, à demander à aller à Cayenne, et Je désire l’y accompagner ; nous avons écrit chacun notre demande particulière et nous nous les sommes communiquées ; nous observons l’un et l’autre que si la permission n'est pas illimitée etsinous sommes Re à être renvoyés ici, nous n’en voulons pas.

30 messidor. — Le commandant m'a fait part de

l’autorisation de l'agent pour aller passer trois mois à

Cayenne, il témoigne ses regrets de ne pouvoir accorder une permission illimitée à cause des instructions qu'il a reçues ; il ignore, ajoute-t-il, l'arrêté du Directoire, et il en a fait demander une copie.

3 thermidor. — Jaquet a envoyé au commandant un paquet pour l’agent de la part de Friderici, et il annonce qu’il contient les dépêches les plus importantes ; auronsnous enfin des lettres ? C’est un singulier état que celui de l’âme lorsque à chaque minute on attend un changement de sort : si c'est un changement favorable, on voudrait précipiter la marche du temps même aux dépens de la durée de son existence...

9 thermidor. — Je suis allé à la Pointe ; le temps était très beau : nous avons vu le bâtiment de Malvin et des prises qui remontaient ; ils étaient couverts de voiles, la mer était superbe, et, dans ces lieux sauvages et déserts, c'était un spectacle magnifique; quand je fais cette promenade avec quelque déporté, elle me distrait; quand je la fais seul, mes pensées sont plus mélancoliques, et cependant cette course me plaît toujours.

11 thermidor. — Malenfant, qui est arrivé ici hier, a assuré à Bardinet que le malheureux Adel s'était noyé ; cela est si contraire aux rapports qui m ont été faits que je ne peux le penser.

14 thermidor. — Le commandant souffre horriblement, c’est un spectacle affreux, c’est une scène vraiment déchirante pour moi : je crains que ce jeune homme ne périsse et il m'intéresse vivement. |

Marbois s’est déterminé à partir ce soir, il m’attendra chez Réveillaud, ce sera plus commode et pour luiet pour moi. J'ai achevé mes préparatifs, J'ai planté un arbre à pain, comme offrande à mes successeurs sur cette plage sauvage : j'ai fait toutes mes visites et j'ai reçu les témoignages les plus touchants de l'amitié et de l’intérêt de tous les habitants.

Je vais quitter une seconde fois Sinnamary, et, j'espère, pour n y plus revenir! Depuis mon retour mon supplice le plus cruel a été d’être, pendant plusieurs mois, privé de tout rapport avec les êtres qui me sont si chers ; et

cependant au milieu de mes peines J'ai passé des jours 2 calmes et tranquilles ; je me suis bien trouvé de m'entou-

rer d'animaux ; ils donnaient de la vie à ma solitudc ; rien ne m'a autant Hi les soins maternels de mes poules k m'ont souvent rappelé les sensations les plus délicieuses de ma vie ; quelquefois j'étais entièrementabsorbé par les rêveries qu elles me causaient ; elles m'ont plus d'une fois retracé les passions cruelles des hommes, la jalousie, l'envie, elles se disputaient le droit d'être mes favorites, de coucher près de mon lit, de couver sous mes yeux ; dans la journée elles dormaient souvent à mes pieds, et à côté de mon chien.

J'ai constamment habité la chambre du gouverneur, où Barthélemy, Tronson, Bourdon, Rovère, Letellier et moi fûmes d'abord placés : j'y suis resté seul ensuite ; elle était située Est et Ouest, et deux fenêtres de chaque côté me donnaient la vue du Levant et du Couchant; au Nord la savane et quelques cases éloignées me dominaient un peu ; quelques mangliers animaïient le paysage. La brise régulière de la mer traversait ma chambre et la rafraîchissait. Au couchant j'avais en face les casernes et une échappée : de vue sur la rivière du côté de l’hôpital et les carbets des. déportés dans le Sud-Ouest.

Une case que J'avais achetée et que je comptais habiter. était encore mieux située; elle était isolée, au haut de la place, en face dela rivière et de la batterie: la rivière fait le plus bel effet dans cette partie du port; c’est un croissant très vaste qui paraît descendre du sein d’une vaste forêt et va se perdre dans une forêt semblable qui semble s’avancer comme une-ile vers le port ; la projection toujours différente des ombres aux heures successives du jour varie sans cesse celte brillante scène; j'ai regretté de ne pouvoir dessiner que des ébauches imparfaites de ce beau paysage.

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