‹ Journal de ma déportation à Guyane françaiseChapitre 4 sur 50 · JOURNAL DE MA DÉPORTA ATION · texte numérisé non relu

JOURNAL DE MA DÉPORTA ATION

Ôôtre assurés que de conserver l’autorité. Par là, ils. maintenaient du même coup l’œuvre de la Révolution : aussi bien, les principes nécessaires proclamés par la Constituante et l’unité nationale, que la révolution agraire qui avait dépossédé la Noblesse etle Clergé au profit du Tiers-état et même un peu du peuple. Seulement, comment arriver à ce résultat tout en donnant une satisfaction relative à la nation qui ne pouvait continuer à vivre sous le gouvernement révolutionnaire, d’ailleurs aboli de droit, puisqu'il ne devait être révolutionnaire que jusqu'à la paix, et que la paix venait d'être conclue à Bâle avec une partie des puissances coalisées ? Mettre en acti= vité, telle quelle, la Constitution de 1793, nul n’y pen-. sait : échappée des mains de Robespierre et de ses amis qui en avaient voulu faire l'instrument de leur domination, privée du ressort des comités révolu= lionnaires, elle eût été, par la simplicité de son orga=. nisme, le plus étonnant véhicule de réaction. Reprendre la Constitution de 1791, même en substituant au roi un pouvoir exécutif composé de plusieurs délégués de la nation, nul n’en avait même l’idée. Un ou plusieurs délégués de la nation nommés, plébisei= tés par elle, quel épouvantail pour des parlementaires! Ils ne consentiraient qu’à un pouvoir CxÉCUIIE > subordonné, dépendant d'eux par son origine, dépen- ne: dant d'eux pour l'exercice de son autorité, sur qu. ils eussent constamment la main et qui ne fût que: le: distributeur à leur gré de la sportule nationale. Donc, le pouvoir exécutif devait nécessairement émaner du législatif. Dès lors, on pouvait lui octroyer de bien autr es prérogalives qu'à ce roi serré dans les langes s constitutionnels, auquel on en avait laissé à peine de misérables et qui, pour avoir voulu en exercer quel: qu'une, avait été hué, insulté, menacé de mort, fina-

lement renversé. Mais ce n’était point assez : au temps de fa Constituante, c'était un crime de proposer et de soutenir l'utilité de deux Chambres, l’une ayant l'initiative des lois, l’autre modérant le mouvement et exercant-le contrôle; il avait fallu l’assemblée unique : elle était de dogme. A présent, le dogme avait péri. Il fallait deux Chambres, où les députés de même origine, d'élection pareille, seraient répartis selon leur âge — encore n'était-ce point un classement obligatoire : on repassait d’un conseil à autre, d'Ancien on redevenait Cinq-Cents si, aux élections, une place devenait libre. Cette Constitution était incommutable. Les formes édictées pour la reviser étaient à ce point sévères qu’elles reculaient la révision à l'infini. Tout était combiné pour que la nation ne pût, quelles que fussent ses aspirations, se soustraire au régime dont elle était dotée à perpétuité par les hommes de la Convention. Mais, pour donner à ce régime toute son activité, pour imprimer au nouveau gouvernement une impulsion telle qu'il réalisât les vœux de ceux qui l'avaient fondé, n'était-il pas nécessaire qu'ils y conservassent la haute main et qu’ils s’en établissent les gardiens ? Certes, 1] y avait Le fâcheux exemple de désintéressement qu'avaient donné les Constituants. Plutôt que d'être soupçonnés d’avoir voulu, par la Constitution qu'ils avaient présentée au roi, se donner à euxmêmes les agréments du pouvoir, les Constituants s’étaient interdit de faire partie de la première législature ef par là, peut-être, avaient-ils empêché une application sincère de leur œuvre, déjà si peu viable. Au moins, l'ayant conçue, avaient-ils chance de la connaître ; l’ayant accomplie, pouvaient-ils avoir la curiosité de: la voir en exercice. Ce précédent, qui avait paralysé l'expérience de la monarchie consti-

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tutionnelle, détermina sans doute les fondées d 52 République : ils se dirent à bon droit que, sachant ce qu'ils avaient prétendu imposer à la nation, ils étaient mieux que quiconque à même de le pratiquer. Du même coup, ils prenaient des assurances contre cette réaction qui les entraînait dejà plus loin qu'ils ne voulaient aller et qui menaçait de les perdre. En. retenant le pouvoir législatif durant une année encore, en se donnant des chances pour le conserver deux années, en s’assurant pour trois années au. moins le pouvoir exécutif; en imposant aux Conseils, renouvelables chaque année par tiers, deux. tiers de Conventionnels ; en s’assurant ainsi la première nomination par les Conseils des cing membres du Directoire exécutif, renouvelables chaque année. par cinquième, ils écartaient le péril immédiat d'élections générales qui les eussent balayés. Tel fut l’objet des décrets qu'ils rendirent les 5 et 13 fruc- F3 üdor an HF. Mo

Les assemblées primair es acceptaient la Constitubon, mais, surtout à Paris, rejetaient les décrets. La = situation était singulièrement grave pour la Convention, bien plus grave qu’on n’imagine. A Paris, les terroristes étaient désarmés. Les armes étaient aux. mains de quarante mille propriétaires, marchands où … … sens considérables, comme dit Barbé-Marbois, lesquels formaient la garde nationale. « Les jeunes gens » qui, appelés par Barras, avaient, en diverses journées, montré leur ardeur contre les hommes des. faubourgs, formaient des corps volontaires qui paraïssaient redoutables. Contre ces éléments, La Convention disposait de quatre mille hommes à peine, plus les grenadiers-gendarmes et la légion de police, Mais elle devait aussi trouver ses volontaires: les terroristes — « les patriotes incarcérés par suite

des réacüions de Thermidor, » comme dit Barras, — les officiers réformés ou non employés, dont la rapide carrière s'était trouvée brisée par les réacteurs. du Comité de Salut public, et qui, venus à Paris pour solliciter leur replacement, étaient les défenseurs nés de ceux qui les avaient tirés du néant et qui avaient fait leur fortune.

On sait que ce fut de ces officiers que Barras tira celui qui, s’assurant des canons que les gardes nationaux avaient laissés sans défense au camp des Sablons, les disposant sur les points où devait se concentrer l'attaque, et n’hésitant point à les faire Jouer, opposa à une attaque vacillante, et qu’on peut dire parlementaire, des mesures militaires, précises et inflexibles.

Les gardes nationaux se trouvaient d’ailleurs dans une fâcheuse posture : comme à Lyon, comme à Toulon, comme à Caen, en 1793, leur mouvement n'était point royaliste ; il était dirigé contre la tyrannie conventionnelle; mais, faute de fournir eux-mêmes des chefs qui eussent quelque expérience militaire, ils avaient dû se remettre à des royalistes comme Lafond, Richer-Sérizy, Dusaillant, Laporte, Fortisson d’autres encore, comme Semallé. Le- seul général prétendu républicain qu ils eussent, Danican, peutètre un fou, à coup sûr un sot, était foncièrement incapable et totalement inconnu. Sur cette mise en avant des royalistes, quiconque était soldat né devait, ne pouvait hésiter à marcher. « Les fusils seraient

partis tout seuls. »

Le même cas se représente constamment durant la Révolution et, à chaque fois, fait pencher la balance. Les éléments qui S ‘associent pour résister à la tyrannie des factieux ne savent point rester nationaux ; soit impuissance à trouver des chefs, soit entraîne-

ment fatal vers le parti extrème qui incarne effectivement la contre-Révolution, is ne parviennent pas à s'arrêter au point où 1ls resterarent patriotes NE gs en combattant l'ennemi intérieur. Par là, à | re fois, ils tournent contre eux l’armée entière dont la conviction nationaliste ne peut même être ébranlée par l'horreur des crimes couverts du manteau du patriotisme.

Il n’y a point dans le cours de ces années de tiers. parti qui soit à la fois antijacobin et patriote. Ou Fon verse dans Ja contre-Révolution et, en donnant la main aux royalistes, on tombe à l'alliance avec les coalisés ; ou l’on reste dans la Révolution et Fon. subit la complicité des terroristes, des brise-scellés des comités révolutionnaires, des tyranneaux de il. lage, de la plèbe odieuse du crime. La nation, bal lottée entre ces extrêmes, attend vainement, après cinq années, la formation d’un parti ou la venue d’un homme qui lui permettra de rejeter le despotisme Jacobin tout en restant nettement patriote. EE

Par le coup de Vendémiaire, il se trouva que Paris. = et la France entière avaient accepté avec enthou- ne siasme les décrets par qui les Conventionnels prorogeaient d’une année leur domination. Peu s’en fallut qu'enivrés de leur victoire, ils ne fissent mieux, qu'ils ne suspendissent la Constitution jusqu’à la paix déf- Lee nitive, qu'ils n’annulassent l’élection du nouveau. se tiers et qu'ils épurassent même la Convention en. renvoyant ceux qu'ils jugeaient suspects. « Le projet fut connu de Thibaudeau qui, au milieu de la terreur générale, eut le courage de le dénoncer. » C'était. assez que la Convention, par ses derniers décrets, eût

interdit toute condamnation contre les anciens membres des comités révolutionnaires, municipalités et administrations, qu'elle eût prononcé la destitution de tous les administrateurs n’ayant pas poursuivi les auteurs ou complices des assassinats commis dans le Midi par les associations royalistes, qu'elle eût interdit Jusqu'à la paix l'accession aux fonctions publiques à tous les individus qui, dans les assemblées primaires avaient provoqué des mesures séditieusés, aux émigrés, leurs parents et leurs alliés, qu’elle eût enfin décrété une amnistie pour tous les actes révolutionnaires — amnistie dont les adversaires de la Révolution étaient naturellement les seuls exclus.

Elle ouvrait, comme on voit, une ère de liberté conslututionnelle : et, en assurant l'élection au Directoire de cinq régicides, parmi lesquels un exerçait, de fait, depuis le 9 thermidor, la dictature militaire, elle prenait toutes les précautions en vue d’assurer la bonne conduite de ce tiers qu’elle introduisait, si à regret, dans les assemblées et auquel elle s’apprètait à faire si bonne mine.

La France, pourtant, moins à ce moment de son histoire qu’à tout autre, n'avait un personnel prêt à se substituer au personnel en possession. Il y avait eu un personnel monarchique : il ne valait pas grand'chose et il avait disparu avec la monarchie. . Il restait des chefs de service, certains directeurs, premiers commis ; gens paisibles, utiles, instruits, capables, mais qui, terrés, ne risquaient pas encore de se montrer, et attendaient qu'on les vint chercher. Dix années d'épreuves ne les avaient pas vieillis au point qu'ils ne pussent, longtemps encore, rendre de bons services, mais très peu étaient assez osés pour se mettre sur les rangs et pour briguer un mandat qui présentait plus de périls à courir que

d’agréments à recevoir. Un autre personnel S ’était, il di vrai, créé, au début de la Révolution, mais il avait eu si peu le temps d'exercer ses talents et de prendre l'habitude des affaires qu'il n'avait pot. donné sa mesure et qu’on ignorait de quoi il était capable : c'était, pour le parlement, les membres de

la Constituante et de la Législative, pour Padminis- -

tration, les membres des directoires de département et de district, et des municipalités, élus sous le régime de la Constitution de 1791 et dont la plupart

avaient exercé deux années à peine. Ces hommes.

appartenaient, pour la plupart, au parti des royalistes constitutionnels ; certains se rattachaient à Ha Gironde ; mais on peut croire que tous étaient disposés à accepter la forme républicaine, pourvu qu'on

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