‹ Journal de ma déportation à Guyane françaiseChapitre 40 sur 50 · NUE NES AS RARE ES · texte numérisé non relu

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tion ; il ne s’est occupé que de botanique, et il avait formé dans l’île de Wight une très belle collection de mousses que le prince de Galles lui demanda pour la reine; il ma fait le plus grand éloge du jardin de Kew.

9 fr nëtidor. — J'ai été éveillé cette nuit par une guitare et des chants espagnols, la musique était mauvaise, mais | elle eût été délicieuse, si, en me réveillant, Je n'avais pas vu que J'étais à Cayenne : je suis moins à mon aise pour mon travail journalier qu’à Sinnamaryÿ, mais cela est com- à pensé par les informations que je recueille. :

10 fructidor. — J'ai ramassé ce matin sur le bord de la

mer un assez beau groupe d’astroïtes; je ne vais pasmy promener, surtout à basse mer, que je ne trouve quelque chose d’intéressant à recueillir. ;

{L fructidor. — J'ai vu ce matin une voile venant du vent, mon cœur palpitait, mais j'ai bientôt reconnu que ce n’est qu’une goélette venant d’Oyapock, ou d’Apronague.

4 fructidor. — Kautern, frappé d’un coup de soleil, est mort hier au soir : il était il y a six ou sept jours plein de vie et de santé; c'était un ancien gentilhomme breton ; il était sur la liste des émigrés et il poursuivait sa radiation, lorsque la loi du 18 fructidor l’a obligé de s’embarquer pour Hambourg ; les vents ont retenu le bâtiment, et, comme si la direction des vents était sa faute, on l’a débarqué et déporté! C’est ainsi que dans sa fureur la tyrannie immole froidement ses victimes. Kautern, comme moi, avait cinq enfants! ee.

18 fructidor. — Voilà donc deux ans entiers. que je suis sous le joug de mes tyrans et je vis encore ! Mes forces à et mon courage ne sont point abattus. Arraché à tout ce qui faisait le “Bonheur de mon existence, l'espoir brille : encore au fond de mon cœur : il est une justice éternelle contre laquelle toutes les persécutions viennent se briser! elle mettra un terme à mes malheurs. |

20 fructidor. — Je suis parti seul à 5 h. 8/4, à \ pie Le pour me rendre à l'habitation Molère. Lemoine ét Marbois sont partis à cheval trois quarts d’heure après ; Lemoine m'avait dit que le chemin était tout droit ; cependant je.

me suis égaré complètement ; heureusement j'ai trouvé un nègre qui m'a indiqué l'habitation de Vernier ; en partant j'avais rencontré une biche privée à laquelle j'ai donné un quartier d'orange; elle m’a suivi, elle a monté l'escalier et elle est entrée avec moi dans le salon de Vernier. Ces animaux sont charmants quand ils sont privés ; elle m’amusait singulièrement dans les boiïs ;‘on m’a donné un petit nègre pour guide, mais, ayant pris une fausse direction, 1l m'a fallu retourner sur mes pas, après avoir fait deux lieues dans la savane ; il était dix heures quand Je suis arrivé et j'aurais dû arriver avant huit heures; on était inquiet et on m'avait envoyé deux nègres. L’habitation Molère est arrosée par une petite rivière qui descend d’un morne voisin sur lequel les Hollandais avaient établi autrefois une sucrerie ; nous avons été en voir les ruines ; la petite rivière, de l’eau la plus belle, tombe en petite cascade et se répand ensuite dans toute lhabitation, où elle rafraichit les terres basses. Nous avons vu de très belles plantations en Rocou : ces mornes font partie de la chaîne indiquée sur la carte de Belin comme montagnes de Mahury. Le sol est bon : j'ai vu là de jolies fougères et diverses espèces de mousses. -

Nous avons fait un diner très gai; Lemoine, qui a la voix agréable, nous a chanté des couplets sur notre retour... j'en ai été bien vivement ému. Qu'on se peigne des proscrits écoutant des chants de retour !.….

Ce soir, Molère m'a proposé de retourner en canot à Cayenne, lui et son fils m'ont conduit à la pointe de Taingui, dont ils tiennent l'habitation à ferme; nous avons suivi pour nous y rendre un sentier très agréable ; en sortant du bois on est tout étonné de découvrir le fort et la ville de Cayenne, la côte opposée à l'Ile, la rivière et la mer. Gette habitation avait autrefois d'excellentes terres basses ; mais un bâtiment qui vint échouer contre la digue la creva, et une plantation superbe en coton fut perdue; il y a vingt ans déjà, et des palétuviers sauvages remplacent aujourd hui cette riche culture ; seulement ils sont

moins embarrassés de lignes et d’arbres renversés par le temps.

La soirée était superbe; la rivière paisible comme un

lac tranquille, un mulâtre pêcheur, nommé Maxime, que J'avais vu à Sinnamary, et un nègre, m'ont conduit à

“ où je suis arrivé à huit boues

24 fruclidor.—Je me suis promené dans le bois au nordest de la savane : cette partie est singulièrement sauvage sur le bord de la mer; il y a là des masses de rochers

détachés, entrelacés, et comme retenus par des racines

de palétuviers; j'y ai trouvé une belle fougère, quelques

mousses, et une touffe superbe de sensitives. J'ai ramassé

en revenant un échantillon de rocher. intéressant, parce qu'il est en partie composé de roc et de cette matière homogène qui remplit souvent les scissures des ce masses ; Je suis revenu chargé.

J'ai examiné la marche de mon thermomètre de Réaumur à l'ombre et au soleil, de midi 3/4 à une heure ; à l'ombre, il marquait 23°; sa plus grande élévation au soleil a été de 39° fixe. Remis à l'été, il a descendu de 10° en 10 minutes. 4

Aujourd'hui, l’observation a justifié le calcul que J'avais

fait précédemment du Jour où le soleil serait perpendicus=

laire ; à midi, le rayon avait déjà dépassé, dans le nord du

fil à plomb, mais un peu moins qu’il ne l'était dans le.

.Sud, hier à la même heure. Cette précision de calcul est

une jouissance, même quand on ne peut la consisIee que

grossièrement.

26 fructidor. — Marbois, Désarnaude, Missonnier et

moi sommes allés passer la journée sur l'habitation Con-

flans, qui est à une lieue et demie e.-s.-e. de Cayenne, sur une petite montagne appelée le Mont-Saint-Martin ; sa situation est unique, il y a un point de vue magnifique :

on découvre d’un côté, sur la mer, un petit îlot de la forme la plus agréable, très boisé, qui semble flotter sur

l'Océan : cette habitation est en coton et en café; nous.

avons vu dans les abatis un fromager très pittoresque; Conflans nous a parlé avec enthousissuie de l'attachement

de tous les habitants pour nous : il m'a vivement ému Feu J'ai senti qu'il y avait une justice publique qui vengeait

tôt ou tard de l'injustice et de la cruauté des tyrans-

pee

30 fructidor. — Les Anglais se sont présentés le 27 devant les îlots, et le 29 he ont brülé les établissements ; un canonnier qui s'est sauvé a rapporté que deux vaisseaux de 74 ont canonné le poste, qui s’est rendu après trois heures d'attaque; cette nouvelle est le sujet de toutes les conversations du jour.

1 complémentaire. — Nous avons eu ce matin, Marbois et moi, une longue conversation avec l’abbé Beauregard sur les vues du clergé, si le culte est rétabli : il pense qu'il faut renoncer au rétablissement des moines, que le clergé étant insuffisant pour les églises, il faudrait des missionnaires qui desservissent allennativement les paroisses ; que les évêques seuls doivent recevoir leur salaire de l État, que le peuple doit salarier les curés ou missionnaires, il pense quil convient qu'il y ait des congrégations sans vœux, et des maisons d'expiation qui puissent servir d'asile aux criminels que la société repousse et qui ont abjuré leurs crimes. Je crois que ces institutions seraient bonnes, mais 1l faudrait empêcher que ces maisons ne devinssent le foyer du fanatisme.

L'abbé Beauregard a convenu avec nous que les dixneuf vingtièmes des prêtres sont d’une ignorance et d’une incapacité déplorables, mais il nous a assuré que la majorité des évêques avait les vues les plus droites et les projets les plus sages. L’abbé Beauregard a un excellent esprit; plus je l’étudie et plus je me félicite de le connaître ; il me parlait avec un enthousiasme qui convient à mon cœur, de l'éducation de toutes les classes et de l'influence salutaire qu’elle pouvait avoir sur le génie et les.mœurs d'une nation.

2° complémentaire. — On m'a annoncé ce matin qu’on avait signalé hier au soir un bâtiment du côté de Montabo; je l'ai découvert à six heures : c'est un bâtiment à deux mâts très au large. Que d’espérances, ou plutôt que de désirs! Mais ce bâtiment dépasse l'Enfant Perdu, ilne vient pas à Cayenne, il fait route pour les ilets. J'ai cru voir une chaloupe qui sondäit : tout cela est inquiétant pour la colonie et pour nous ; l'épouvante est très grande.

Baudry, envoyé à la découverte, s'est approché des

Te Ne

342 JOURNAL DE MA DÉPORTATION ilets, il y a vu deux frégates mouillées, et cinq ou six chaloupes allant et venant; nos établissements lui ont paru détruits.

La confusion est ici au dernier excès : Bardinet mande que quatre bâtiments paraissent du côté de Sinnamary ; on fait des préparatifs de défense qui prouvent qu'on ne se défendra pas si on est attaqué; on fait partir le commandant pour Sinnamary avec quarante hommes.

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