PENSER
Perlet qui nous a joints, lorsque nous avons vu trois $endarmes arrêter l’abbé Beauregard à quelques pas de nous; toutes ces vexations sont fatigantes, et je ne puis voir arrêter quelqu'un sans être plus troublé que si l'on m'ar-.
rêtait moi-même ; ce trouble est involontaire depuis quon a arrêté à Paris, à côté de moi, en 1193, Bézard, ancien administrateur de la Compagnie des Indes, qui fut conduit à l’échafaud quelques jourst après. Les gendarmes ont demandé à l’abbé Beauregard sa permission, et, après quelques tracasseries, ils l’ont relâché. Tout notre quartier était alarmé de cette aventure, on disait qu'on avait aussi arrêté Marbois et moi.
LL vendémiaire. — On a visité deux fois ce matin les
papiers de l’abbé Beauregard, on m'a prévenu qu'on pour-.
rait bien venir aussi visiter mes papiers ; il faut s'attendre à tout; cette inquisition m'indigne bien ee qu'elle ne m'effraye.
À cinq heures, J ‘ai vu le pavillon au fort: j'ai couru sur
les roches et je n’ai d’abord rien découvert ; j'ai eu bien- … tôt plusieurs nègres autour de moi, qui m'ont indiqué un
point blanc à l'horizon du côté du vent : toutes mes espérances se sont ranimées; mais, lorsque ce bâtiment s'est approché du côté de l'Enfant Perdu, j'ai reconnu que ce n'était qu'une goélette; on pense qu’elle vient de Saint- Thomas.
L'abbé Beauregard a pris le parti d’aller chez l'agent, pour avoir une explication, et il lui a rendu compte de la
correspondance qu’il a eue avec Surinam, pour les fonds destinés aux déportés ; l'agent lui a parlé avec confiance
et intérêt ; cet agent est un Rome fort étrange : « Je suis républicain, a-t- il dit à l'abbé Beauregard, mais} ’abhorre les Jacobins ; ils sont ennemis de tout Gif : le Directoire vient de les comprimer, etil remporte victoire sur victoire contre ce parti. Nous retournerons en France,
a-t-1l ajouté, ayez de l'espoir : voilà trois bâtiments destinés pour ici qui ont été pris, il en arrivera es
enfin ! »
Cette conversation est remarquable, et elle nous permet de croire qu’il y a un arrêté favorable pour nous, dont il
ne faut que l'envoi officiel pour que nous puissions retourner dans notre patrie.
12 vendémiaire. — Le bâtiment aperçu hier a resté mouillé ; la peur a fait croire ici qu'il faisait des signaux ; on a su bientôt que c'était une goélette danoise, venant . Sainte-Croix; lorsque le subrécargtie danoiïs est venu à terre, on l’a conduit chez l’agent, et les matelots ont été tenus en arrestation pour qu'ils ne communiquassent avec personne. +
Le détachement qui était allé à Sinnamary est revenu ce matin ; on avait fait partir du poste tous les déportés, et on les avait conduits à environ six lieues dans la savane: quelques-uns pouvaient à peine se trainer, et on les faisait marcher avec la plus cruelle barbarie; il y a eu ensuite contre-ordre, et on les a ramenés à Sinnamary; quelquesuns sont restés malades en route.
13 vendémiaire. — Ce soir, Tonnat, arrivé hier de Surinam, ma remis, derrière le jardin de Nadeau, deux paquets que lui ont donnés MM. Lemmers ; ils l’ont chargé de me dire combien ils désiraient de me voir auprès d’eux ; ils m'ont fait informer des détails qu’on avait reçus d’Europe par un paquebot arrivé dans vingt-cinq jours à Démérary ; il paraît qu'il y a eu une révolution dans le Directoire, et que Merlin, Treilhard et La Réveillère ont été remplacés par Roger Ducos, Gohier, et Moulin ; j’écoutais avec le plus grand intérêt ces nouvelles, mais J'étais bien plus impatient encore de lire mes lettres. Ma surprise et ma peine ont été extrêmes quand j'ai vu que celles de France étaient datées du 17 fructidor an VI; j'en ai eu en nivôse dernier de bien plus fraîches, puisqu'elles étaient du 4 brumaire an VII. Qu'il est affreux d’éprouver de pareils retards ! Ainsi me voilà toujours dans la même incertitude sur l’arrêté du 17 janvier relatif aux déportés de fructidor. L'agent a été informé de toutes les nouvelles ; elles sont en partie confirmées par un bâtiment danois, et Burnel est aussi dans une agitation extrême.
15 vendémiaire. — Tout hier, Marbois et moi nous nous sommes occupés à lire des gazettes anglaises et américaines qu'on nous à prêtées ; elles nous ont donné beau-
coup de détails sur les opérations d'Italie, de Suisseet du Rhin; les Directoires romain, cisalpin et helvétique sont en fuite, leur règne n’a pas été long ! (note 69)
Le père de l'agent, que j'ai rencontré dans un groupe où étaient Franconie, Prachet et Jonnat, m’a offert de se charger de mes commissions ; je l’ai remercié de manière à lui faire comprendre que ce n’est pas lui que j'en chargerais.
17 vendémiaire. — Les officiers sont allés hier en grand nombre chez l’agent, ils ont demandé que le nouveau bataillon de noirs ne fût pas formé ; l’agent leur a répondu que son intention n'était pas de les garder rassemblés, | mais seulement d'organiser les compagnies pour les réunir au besoin; on lui a reproché les dilapidations, le mas- à sacre des Ilets, ses projets sur Surinam, qui ont forcé Friderici à se livrer aux Anglais ; il a reçu tous ces reproches 4 avec beaucoup de douceur ; mais, après que les‘officiers se sont retirés, il à fait donner ordre à Freitag de se rendreàa Sinnamary; Freytag a d'abord refusé; ses camarades l'ont engagé à partir etlui ont promis de veiller sur ce qui pourrait lui arriver; ilse rappelle l'exemple de Desvieux, et il craint qu'on ne le fasse embarquer sur le bâtiment de Baudry, qu'on expédie en parlementaire pour la Martinique. Les officiers ont fait promettre aux quatre hommes, qui accompagnent Freitag de ne pas le laisser enlever et de le ramener ; ils l’ont juré. Le projet était, dit-on, si l'agent avait refusé de licencier la troupe noire, de battre la générale et d'arrêter Burnel, Frey et Malenfant,et de … les “aire embarquer. . Les officiers du bataillon continuent leurs réunions, et une partie de ceux de la marine, ceux de | l'artillerie et du génie, s’assemblent avec eux.
19 vendémiaire. — Les habitants se sont réunis et sont allés, Franconie, président du département, à leur tête, déclarer à l'agent les griefs qu'ils avaient contre Malenfant, et 1ls re ont demandé de le faire embarquer à à l’ins- : tant, sans quoi ils ne répondaïient pas de lui, s’il osaitse : montrer. L'agent leur a répondu sans l'excuser, qu'il. était impossible de l’embarquer sur le Parlementaire sans compromettre ce bâtiment, dont les expéditions étaient
prêtes, mais qu’il le garderait aux arrêts chez lui et qu'il en répondait.
On a agité, m'a-t-on dit, la question de l’indépendance ; je crois que cette mesure serait très fausse et très impolitique. Le Parlementaire est parti vers deux heures : on y a embarqué Lefèvre, garde-magasin, en qualité de matelot ; on a aussi embarqué Frey ; les soldats voulaient visiter les malles de ces proscrits, les officiers s’y sont opposés.
20 vendémiaire. — On n’a pas permis aujourd'hui que les nègres des habitations entrassent à Cayenne ; ce n’est pas pour maintenir l’ordre que cette mesure a été prise, mais pour mécontenter les noirs et les échauffer ; tous les officiers se promenaient ce soir sur l’anse, et on dit qu'ils ont de nouveaux projets pour cette nuit.
Trois déportés sont ici en prison; Jardin, pour une chanson incivique ; Trollé, pour avoir donné des modèles d'écriture inciviques, et Michel Capon, charpentier, pour avoir refusé d'obéir à la réquisition du régisseur de l’habitation du Collège. |
23 vendémiaire. — Aimé a reçu l’ordre de l'agent de se rendre sous 48 heures sur une habitation ; on l'avait mis d’abord sous la garde de deux gendarmes que l’on a retirés ensuite. Il s'était trouvé assez imprudemment chez Franconie, tandis que les habitants concertaient la dernière démarche qui a été faite ; peut-être a-t-il trop publiquement énoncé sa façon de penser ; cela a suffi; je voyais avec peine qu'il se permit de parler sur tout cela.
25 vendémiaire. — L'agent a convoqué ce matin tous les fonctionnaires publics pour leur dire, et ils le savaient bien, que son autorité avait été ébranlée par tout ce qui s'était passé ; qu'il les rassemblait pour leur demander s’il ne conviendrait pas qu'il cessät ses fonctions ; ils lui ent dit qu'ils ne pouvaient pas lui répondre à l'instant, qu’il était nécessaire qu'ils conférassent ensemble avant d’énoncer leur opinion; il les a autorisés à se rassembler à trois heures cet après-midi, Je crois qu’on nous a indirectement fait demander quelques conseils à cet égard ; nous avons répondu avec la Constitution qu'il n'y avait
pas lieu à délibérer, et tel a été en effet le résultat de l’opinion de l’assemblée, qui, demain, sera notifié à l'agent. Cette singulière démarche de sa part annonce qu'il a des amis qui T instruisent que la durée de ses fonctions ne sera pas longue.
Je me suis promené le soir seul, et j'ai fait le tour du fait: bourg qu'on appelle ici la Savane; il est parfaitement percé, et si cette colonie avait prospéré, cette partie aurait pu devenir une ville superbe ; elle est divisée par carrés réguliers, les rues, dirigées perpendiculairement vers la mer, ou vers la ville, sont très larges et ornées dans quelques endroits de très beaux arbres.
J'ai fait en même temps une visite aux sœurs de l'hôpital, je les revois toujours avec autant d'intérêt a de si reconnaissance. 2 26 vendémiaire. — On a porté à l'agent le résultat du : vote de l'assemblée d'hier, mais un des déportés a ajouté È
lâchement que tous les habitants désiraient qu'il restât … pour maintenir l’ordre dans la.colonie. Burnel a pris la balle au bond et il leur a dit qu'il cédait aux désirs des 2 habitants, et qu'il ne les abandonnerait pas.
91 vendémiaire. — Pitou, qui m'avait adressé une chanson contre l'agent, il y a quelques jours, l’a envoyée aussi à un officier du régiment, qui l’a dénoncé à l'agent; celui-ci l’a fait arrêter et comparaitre devant lui, et l'a interrogé en ie de plusieurs personnes. — Connaissez-vous cette lettre? — Oui, citoyen agent, C'est moi qui l’ai écrite. — Qu’ bee que je vous ai fait? — Je suis. réduit à la plus affreuse misère, je vous ai présenté une pétition, vous ny avez pas répondu ; ; mon imagination s'est montée et j'ai adressé cet écrit à des ho que Je Se croyais être mes amis. — Savez-vous que vous avez encouru la peine capitale ? — Citoyen agent, je ne crains pas la mort, mais Je suis bien étonné que, n'étant pas Juge,” vous préjugiez mon jugement. Ce ne sont pas des publie 4 cations que j'ai faites, ce sont des lettres remises sous R> sceau du secret et la confiance de l'amitié. — Voyez le calme de ce misérable, a dit l'agent, et il la renvoyé en lui disant qu'il allait le faire juger. On n’a trouvé chez lui
aucun papier ; mais le malheureux est dans la plus affreuse indigence.
3 brumaire . — Malgré que l’on eût annoncé quelques troubles dans les troupes irritées contre l’agent, la nuit a été très paisible. L’Ursule, sur laquelle la femme de l'agent, son père, Malenfant, sont embarqués, est enfin sortie du port vers deux heures. À cinq heures et demie, on a tiré un coup de canon, et on a fait signal à ce bâtiment de mouiller. Je suis allé sur les rochers voir la manœuvre, ne comprenant pas les motifs d’un ordre aussi singulier; on a tiré encore deux autres coups de canon : l’ordonnateur qui était avec moi m'a expliqué cette énigme : il m'a dit que le capitaine du bâtiment avait oublié son passe-port chez l'agent; nous avons vu partir un canot qui va le lui porter. Le bâtiment nous paraissait alors en panne, assez près de la côte, et manœuvrant pour mouiller. On en était incertain sans doute, car, lorsque la nuit est venue, on a fait tirer trois coups de canon, lancé des fusées, et allumé un feu au fort, ce qui aura répandu l'alarme dans toutes les habitations voisines.
4 brumaire. — J'ai vu ce matin le bâtiment qui appareillait; je ne pensais pas qu'on püût mouiller aussi près de terre du côté des Ilets-de-Remise ; il aura passé très au large de l'Enfant-Perdu. |
J'ai lu dans une gazette anglaise une lettre du père de l'amiral Nelson, adressée à ce dernier, écrite avec une sensibilité qui m’a vivement ému. Je ne connais rien de beau dans la nature comme les expressions de tendresse et d'admiration d'un père respectable pour un fils digne de lui et de sa patrie. On partage à la fois la jouissance du père qui applaudit son fils, et du fils qui est applaudi par son père |
5 brumañre. — Nous avons quelques soupçons que Aimé et Perlet sont à bord d'un bâtiment suédois prêt à partir et mouillé à l’entrée du port. J'ai été étonné de voir ce matin ce bâtiment encore mouillé, mais ses voiles déferlées ; il faut que le capitaine soit retenu.
Il a cependant appareillé vers trois heures ; le vent quoique faible lui est favorable; ce mouvement dans la rade
me distrait, parce qu’il entretient mes espérances. Vers six
heures, j'ai été fort étonné de voir ie bâtiment suédois plus près que je ne pensais, et ayant le cap sur Cayenne. On m'a dit qu’il venait de tirer deux coups de canon. A sept
heures j'ai entendu un autre coup à la mer; j'ai peine. à concevoir quel peut être l’objet de la manœuvre de ce
bâtiment.
6 brumaire. — Il ne paraît plus ce matin.
Mes soupçons sont confirmés, Aimé nous écrit, à Marbois et à moi, en date du 5, et il nous informe que, lorsque
cette lettre nous sera remise, il aura quitté cette terre
homicide ; il se sera embarqué sur le bâtiment suédois. Et.
je crois, quoiqu'il n’en parle pas, que Perlet et Parisot sont partis avec lui. Il savait notre façon de penser sur toute espèce de projet d'évasion, et il a très bien fait de ne pas nous en informer ; il est possible que l’agent l’ignore pendant plusieurs jours.
L’évasion est publique; Aimé a écrit à l agent Dour té in-
former de son départ, et pour éviter que son hôte en füt tracassé. Les deux coups de canon étaient le signal convenu pour qu'ils se rendissent à bord, etle capitaine avait
dit à Beauregard que, s'il n ’apercevai rien à la mer, il
tirerait eus ( coups de canon, pour lui annoncer qu'il allait
continuer sa route. Ce soir ou cette nuit, il a renvoyé à
terre un nègre, une négresse et un soldat blanc, que l'agent l'avait de déporter en Suède. On les a arrètés et on les a conduits dans la prison.
1 brumaire. — Vers onze heures, un gendarme nous a rapporté les pétitions que nous avions adressées à l'agent, appointées d’une permission de résider à Cayenne jusqu’au 1° pluviôse. Puissions-nous en partir avant cette époque! Nous les avions fait remettre par Franconie il y
a deux jours, et dans la forme que nous avions adoptée la.
première fois. Le secrétaire pensait que lagent nous les
renverrait, je savais bien que, dans les circonstances
actuelles, 1l ne l’oserait pas.
Il dit lui-même maintenant qu'il est remplacé et qu’un de ses amis qu’il attend à chaque instant a été nommé à sa place; puisse-t-il arriver incessamment! Tout doit
nous faire espérer qu'il apportera enfin l’ordre de notre rappel; il serait singulier que nous fussions obligés de retourner en France avec M. Burnel.
8 brumaire. — Le temps est superbe; nos fugitifs doivent être bien loin à présent. L’impatience des nouvelles me poursuit et me distrait de toute autre pensée. Je travaille avec peine.
9 brumaire. — Vers trois heures, on a aperçu du fort un gros bâtiment qu’on a Jugé être une frégate ; on le voyait très loin entre les montagnes de Montabo et de Remontabo. Vers cinq heures et demie, on l’a vu appareiller et on a remis le pavillon; mais il a été impossible de voir ce bâtiment du bord de la mer; on croit qu'il aura
mouillé plus au large. Toutes nos espérances se raniment
dès qu’un bâtiment parait.
10 brumaire. — J'ai attendu le jour avec impatience, et le jour a encore dissipé mes espérances comme un rêve trompeur, le bâtiment signalé ne parait plus : c’est sans doute la frégate anglaise qui croise dans nos parages.
La dévotion se ranime ici, surtout chez les femmes de couleur, quoiqu'il n'y ait qu'une masse de prêtres constitutionnels ; presque toutes les mulâtresses et les négresses de la ville se sont rendues le soir au cimetière pour prier pour les morts. C’est dans ces assemblées religieuses qu'elles portent leurs plus riches parures, etc’est un grand motif pour s’y réunir : j'ai vu quelques mulâtresses habillées en mousseline superbe, et avec des dentelles.
A1 brumaire. — On dit qu'on a vu ce matin la même frégate très au large. L'abbé Beauregard m’a envoyé une petite collection de plantes très intéressantes et le fruit d’un arbre qu'il ne connaît pas et avec lequel il a été presque empoisonné, ainsi qu’un de ses compagnons ; sa lettre est très détaillée, et elle renferme des observations intéressantes. Il a une manière particulière de dessécher les plantes et de les coller sur le papier, qui rende ses collections plus précieuses.
On s’est assemblé pour délibérer sur un emprunt que demande l’agent ; mais on a demandé d’avoir un trésorier particulier ; cette demande a rendu l'agent furieux, et il
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ne veut pas y consentir : il témoigne le plus cran reg él
de n'être pas parti avec sa femibe. - On dit que le compte des dépenses depuis qu'il est ici
s'élève à 3.500.000 francs ; j'ai de la peine à le croire.
12 bruinaire. — On voyait encore Ja frégate ce matin
et on l’a signalée ; mais vers sept heures elle a couru au large. On ne la voit plus; je crains qu’elle n’enlève tous les bâtiments qui pourraient nous être destinés ; cela me désespère. J'ai l’âme accablée ; j'ai écrit quelques lettres
par la voie de Hambourg, mais je suis si cruellement
découragé que j'ai à peine la force d'écrire ; il. est des moments où il me semble que tout ce qui m'était cher, m'a abandonné, alors je cherche en vain à me distraire, mes efforts semblent ajouter à mon malheur !
13 brumaire. — J'ai travaillé ce matin à classer toutes les plantes cryptogames que l’abbé Beauregard m'a envoyées; plusieurs de ces plantes sont extrêmement intéressantes ; la nature semble multiplier ses richesses dans des êtres organisés qui échappent à la vue; la variété des organes de la fructification dans ces plantes est admirable, et leur étude, qui semble d’abord minutieuse et vaine, offre à chaque instant des faits qui pourront peutêtre répandre un jour de nouvelles lumières sur la théorie de l’organisation.
Magnier, que l’agent renvoie sur un bâtiment qui part
demain pour Saint-Thomas, est venu nous voir avant son
départ ; je dois lui rendre justice en observant qu'il s’est
très bien conduit envers les déportés ; je lui ai fait quelques questions qui m'ont confirmé dans l’opinion que j'ai de cet homme : c’est un fanatique du système de l'égalité, qui croit que tout est légitime pour parvenir à cette égalité ; il ne rougit point des crimes politiques dont la été l'instrument et dont il supporte la punition «et Panfamie avec courage, parce qu'il en croit la cause sacrée, al nous disait qu il avait été à Rennes président de la Commission militaire instituée pour faire exécuter la loi contre
les brigands; mais non pas du tribunal révolutionnaire,
comme on l'a dit. Il nous a dit froidement, el j'en frissonnais, que c'était lui qui avait fait guillotiner le prince de
im | Æ;
Talmont, qui s'était extrêmement loué de son humanité et des soins qu’il avait ordonné qu’on eût pour lui, avant le moment de son exécution... Il était d’ailleurs lié avec Babeuf, et il m'a dit que, quoiqu’on eût déclaré que la conspiration n’était pas constante, il était bien sûr qu'il y avait eu une conspiration alors.
‘ Le bâtiment danois est sorti vers trois heures et demie ; à cinq heures on a aperçu la frégate anglaise qui le chassait ; on ne l'avait pas vue depuis deux Jours; elle portait aujourd'hui le pavillon de la République à son mât de misaine. Le bâtiment aura continué sa route pendant la nuit.
On dit ce matin que l’agent doit partir dans dix Jours : il a demandé aux médecins de certifier que sa santé exigeait qu’il quittât la colonie : il veut absolument partir, et ce sera fort heureux pour la colonie qu’il parte. On pourra alors l’administrer avec beaucoup plus d'économie.
17 brumaire. — Les maringouins obscureissent l'air ; je n’en ai jamais tant vu sur les bords de la mer ; ils désolent aussi dans l'intérieur, on ne peut lire ni travailler. On m'a porté ce matin une gousse de vanille préparée : elle a un parfum délicieux; c’est la bonne espèce, et il parait qu'elle croit naturellement dans la Guyane, sans qu’on ait songé à la cultiver.
19 brumaire. — Hier, les insectes nous avaient un peu moins fatigués, ils recommencent avec une nouvelle fureur ; on distingue ici trois espèces d'insectes aïlés, les macs, les maringouins et les moustiques ou brulôls.
Les macs sont une espèce de cousins plus longs et plus gros que les maringouins, ces derniers sont de véritables cousins ; ce sont ceux qui se sont maintenant multipliés à l'excès ; les moustiques sont plus petits.
Vers onze heures ma négresse est venue me dire qu’il y avait du tumulte en ville ; les noirs, m'a-t-elle dit, parlent de massacrer tous les blancs, parce qu’on leur a dit qu'on payait les soldats blancs pour les désarmer et rétablir l'esclavage ; tout était dans l’agitation dans la savane ; on ignorait ce qui se passait en ville ; cependant, comme on n'avait pas battu la générale, et qu'on n’entendait