‹ Journal de ma déportation à Guyane françaiseChapitre 6 sur 50 · D, DE · texte numérisé non relu

D, DE

chement des Landes, commencé tout au moins avant son retour. Il prenait en même temps une part active au mouvement artistique à Bordeaux, en contribuant à y fonder l'académie de Peinture et l'académie des Sciences et des Arts. Il n’était point sans projets généreux et un peu chimériques, ainsi qu'en témoignent un Discours sur l'amour de l'utilité publique, imprimé à Berne en 1778 et, dix ans plus tard — singulier sujet pour le fils d’un marchand de nègres — un Discours sur la nécessité et les moyens de détruire l'esclavage dans les colonies, lu à la séance publique de l'académie de Bordeaux le 25 août 1788, et publié chez Bascle la même année,

André-Daniel avait done une situation à part; il avait prononcé le discours inaugural de l’académie de Peinture, Sculpture et Architecture navale (1784); il était le président de cette académie en même temps que de l’académie des Sciences et des Arts ; il ajoutait à ces titres celui de membre des sociétés d'Agriculture et d'Encouragement de Paris, lorsque

s'ouvrirent les assemblées électorales qui devaient députer aux États généraux. Bien qu'il dût figurer dans le corps de la Noblesse comme procureur fondé de son père, seigneur de Bellevue, il ne se tint pas d'adresser ses Observations à MM. les représentants du Tiers état de la ville de Bordeaux (12 décembre 1788). Puis, dans l'assemblée de la Noblesse, il s’opposa aux mandats limités, voulut, avec la minorité, donner aux députés des pouvoirs généraux et suffisants, fit imprimer diverses brochures renfermant ses discours, soit aux commissaires du Tiers état (3 mars 1789), soit à MM. de l’ordre de la Noblesse (6 avril). Quoiqu'il paraisse avoir été nommé sixième suppléant pour la Noblesse de la généralité de Bordeaux, 1l s’associa à la protestation de la minorité de

l'assemblée contre toute limitation des pouvoirs et. se chargea de la porter aux Etats généraux ( juin). Il se Rréson ta à cet effet le 22 juin à l’église Saint- Louis de Versailles et remit une pétition à l'effet. « que l'Assemblée jugeàt l'opposition que formait la | minorité à l'élection des députés nobles de Bordeaux ». N'ayant point eu de succès, il rédigea, d'accord, semble-t-1l, avec ses mandants, une sorte de projet de constitution dont la partie essentielle est une Déclaration des droits de l’homme proposée par M: de. Eadebat, qu'il fit imprimer le 13 août. « Cette décla- à ration dés droits, disait-il, ne peut être relative. qu'aux principes élémentaires de l’ordre social. Il faudrait calculer toutes les combinaisons des rapports que l’homme peut avoir avec ses semblables, pour suivre la chaîne immense de ses droits et de ses devoirs; mais, lorsque ces principes essentiels seront reconnus, lorsqu’ ils auront repris, dans l’opinion, l'autorité imposante de la vérité et de la justice, la raison seule pourra en déduire tous les résultats.» On ne saurait nier qu’en cette déclaration des Droits de l’homme, les idées républicaines abondent; elles prennent même un caractère particulier, résultant de l'éducation de l’auteur dans un Etat républicam, protestant et commerçant, qui contraste avec lidéo= logie emplissant les ouvrages de même nature rédi= gés par des auteurs se croyant philosophes, dontlPéducation et la formation ont été monarchiques, catho-= liques et parlementaires.

On ne rencontre pas d'autre trace du séjour que Lafon de Ladebat fit à Paris. Retourné dans sa pro=. vince, il y fut, le 6 juillet 1790, élu membre du Directoire du nouveau département de la Gironde. On a dit qu’à cette élection participèrent, sur soixante= dix-huit mille quatre cent quatre-vingts citoyens actifs,

huit cent sept électeurs. Il serait curieux de constater de quelles minorités procédaient les nouvelles administrations aux mains desquelles allait être remise la vie nationale. Ici, le cas est d’autant plus remarquable que Bordeaux était alors profondément troublé par les querelles de la Constitution civile du clergé. Laffon-Ladebat s’y mêla ainsi que le Directoire et son impartialité parut discutable. Il peut sembler en eflet que, pour élever un schisme, élire l’évêque métropolitain du Sud-Ouest et lui chercher des adhérents en persécutant les prêtres non jureurs, un protestant praliquant était médiocrement désigné. L’on peut suivre ces discussions dans les divers ouvrages que le chanoine O’Reilly a publiés sur Bordeaux ; mais la personnalité de Laffon-Ladebat se trouvant confondue avec celle de ses collègues, on ne saurait établir équitablement sa part de responsabilité.

Ses fonctions durèrent à peine une année, puisque, le 24 août 1794, 1l fut élu, le cinquième sur douze, député à l’Assemblée législative par deux cent trentecinq voix sur quatre cent soixante-cinq votants. Il siégea parmi les modérés et prit rapidement une autorité, surtout en matière de finances ; ainsi le viton présenter un projet sur les dépenses tant ordinaires qu'extraordinaires, s’efforcer d'introduire quelque surveillance sur les billets de confiance et s'élever contre les assignats inférieurs à vingt sols ; il fut chargé de présenter l’aperçu des dépenses pour 1792, fut rapporteur de la loi sur les cautionnements, rapporteur général sur les finances ; 1l fit réduire le traitement des ministres; mettre vingt-cinq millions à la disposition du ministre de la Guerre ; décréter qu'il y aurait dans chaque armée un payeur et un contrôleur des dépenses. Tout était de son ressort : la fabrication du salpêtre, les gratifications

d'entrée en campagne, les convois militaires, les marchés passés par l’ex-ministre de la Guerre Ser- … : van. Sa situation était si forte et la confiance qu'avaient mise en lui les Constitutionnels était si avérée que, le 22 juillet, en pleine crise, 1} fut élu président. La manifestation avait son importance, étant donné que Laffon-Ladebat avait été l'un des. premiers à se rendre le 20 juin aux Tuileries que la populace avait envahies et à se ranger aux côtés du r'o1. & Son rôle, comme président, fut dautant plus diffi= cile que beaucoup des députés de la majorité, me- . nacés par la faction, s’abstenaient de paraître aux séances et que le président restait désarmé devant les pétitionnaires, les habitués des tribunes et Ia IVe norité, leur complice. Ainsi, le 23 juillet, Baffon se trouve forcé d'accorder les honneurs de la séance à des citoyens de Paris venant demander la déchéance, sous le prétexte que les règlements interdisent au président d'approuver ni d’improuver une députation; ainsi, dans le vote autorisant l’ex-ministre de la Marine Lacoste à sortir de Paris, les abstentions chanwent la majorité, quoique le président même ait voté; ainsi, le président ayant rappelé à l’ordre Chabot, qu: avait déclaré que le peuple à toujours le droit de | changer la constitution, est, sur la motion de Chou dieu, remplacé au fauteuil par Aubert-Dubayet, et rappelé lui-même à lordre par un décret; Merlin (de Thionville) demande même qu'il soit envoyé à l'Abbaye. Cette étrange scène n'abat pas son énergie de et, le 3 août, lorsque, des fédérés, pénétrant dans la salle des séances, demandent à F Assemblée si elle = peut ou non sauver le peuple, il leur répond que l’Assemblée trouvera dans la Constitution des moyeris suffisants de salut. Ses pouvoirs expirent le 7 août;

Merlet, élu président le 6, prend le fauteuil le 7 : Laffon n’a donc pas présidé la séance du 10 août, comme le disent certains biographes, et le discours qu'on veut qu'il ait adressé à Louis XVI est apoeryphe : en l'absence de Merlet, Guadet avait pris le fauteuil.

On a dit qu'accusé d’avoir sauvé des Suisses, 1l en avait été quitte pour quelques jours de prison ; rien ne le prouve. On a affirmé qu'en Septembre, il avait déterminé Chabot à sauver l'abbé Sicard ; on verra dans son journal la confirmation de ce fait; on à avancé qu'accusé, au mois de décembre, d’avoir reçu des fonds de la liste civile, il avait été arrêté et détenu. Ce dernier point se trouve confirmé par linterrogatoire qu'il subit en germinal an IE, lors de sa deuxième arrestation, et par des passages d’un mémoire qu’il publia en 1801.

On peut ainsi essayer de reconstituer ainsi sa vie : À la Législative, à partir du 10 août, il s’est effacé ; 1l n'a pris la parole qu'une fois pour un décret qui règle le salaire des gendarmes. Il est ensuite parti pour son département qui ne l’a point élu à la Convention; il est rentré à Paris le 8 octobre 1792 et, tant est profonde sa conviction libérale, il a publié en novembre Dumode d'élection le plus convenable à à un peuple libre.

Est-ce sur le soupçon d’avoir reçu des fonds de la liste civile, est-ce, comme il le dit, « pour avoir résisté aux factions qui allaient livrer la France à l'anarchie, » qu'il fut arrêté par ordre de la Convention? « C’est pendant cette détention, dit-il, que la Caisse d’escompte me nomma son directeur. J'obtins ma liberté et je pris la direction qui m'était confiée. » On sait quel rôle la Caisse d’escompte, créée en 1776, avait joué depuis lors sur le crédit publie. Déjà violemment attaquée en août 1792, elle succomba un an

ns

plus tard. La suppression en fut décrétée, le 24 août 1793, sur la proposition de Cambon, « ainsi que celle de toutes les associations dont le fonds capital repo=

sait sur des actions au porteur, ou sur des effets négo-

ciables, ou sur des inscriptions sur un livre transmissibles à volonté. » Par délibération des intéressés en

date du 29 août, Laffon fut chargé de la hquidation ; : ses pouvoirs lui furent renouvelés le 7 nivôse an IT ;

mais il ne se contenta point de liquider : de fait, ül

continua, par ordre du Comité de Salut publie, les

opérations de la Caisse et les étendit même singulhè-. rement.

Le 29 germinal de cette même deuxième année, les émissaires du Comité de Sûreté générale se présen-. tèrent à son domicile, rue Basse-du-Rempart au com de la rue Caumartin et, ne l’y ayant point trouvé, allèrent l’arrêter à la Caisse d’escompte où :l était à son bureau. Les scellés furent apposés sur les portes;

lui-même fut conduit aux Carmes pour y être détenu. :

Mais, sur cette arrestation, le Comité de Sûreté générale paraît une fois de plus être entré en confht avec le Comité de Salut public. Par ordre de celui-ci, Laffon-Ladebat fut mis en liberté le 10 floréal. « Des opérations dans le Nord avaient rendu son existence

et sa liberté nécessaires. J'étais, dit-1l, forcé de fuir et.

de quitter ma patrie ou de remplir les ordres qui m'étaient donnés. Je soutins une partie de crédit utile à l’État et je trouvai le moyen de servir encore mon pays au milieu de tant de désordres. Ces services successifs se sont élevés à plus de cent milhons, va-.

leur réelle. » L'histoire des opérations financières de

la Convention, d'opérations tellés que celles-ci, reste : . toute à faire. 1l est certain qu’elle ouvrirait bien: des.

vues nouvelles et expliquerait seule’ l'action de cer-

tains individus.

En même temps qu'il suivait la liquidation de la Caisse d’escompte dont les comptes étaient soumis « à l'examen le plus sévère, aux vérifications les plus rigoureuses », Laffon-Ladebat avait formé, sous son nom, une maison parliculière de banque qui ne fut pas sans être utile à la République. « La Trésorerie, les ministres des Finances, les Commissions exécutives, les Comités de Salut public et des Finances lui ordonnèrent différentes parties de service dans l'étranger où à Paris. » Il avait continué ses opérations durant Pan HE et lan IV; quand :il fut élu, par les assemblées électorales de Paris et de Bordeaux, membre de la nouvelle législature, « il avait plusieurs services en activité qu'il était indispensable de continuer. » Il opta pour Paris.

Laffon-Ladebat n’était donc pas un ennemi du régime : 1] était un adversaire du mode d’administration que le régime avait Imstitué. Financier, mais financier probe, consciencieux et correct, 1l devait tomber en stupeur devant un état de finances tel que le présentait le ministre Faypoult : celui-ci avouait, dans un rapport au Directoire exécutif en date du 1 pluviôse an IV, qu'aucun ministre n'avait encore régularisé ses services; qu'il était incapable ( d'évaluer les sommes nécessaires pour le service de l’année ; qu'il était incapable de faire connaître les sommes que devaient fournir les recettes. « Il n’y a d’appréciable, disait-il, que le produit de la fabrication des assignats. » C'est la même constatation que fit Ramel, successeur de Faypoult, dans le message du 29 thercmidor an IV.

L'opposition dans les Conseils ne consista point en déclamations contre le gouvernement, mais en critiques motivées de ce système anarchique, et l’on peut pisers par le nombre d opinions et de rapports que

prononça Laflon-Ladebat, du rôle qu'il fut amené à jouer. Du 20 nivôse an IV au 11 messidor an W, il ne fit pas moins de dix rapports sur la contribution foncière, sur la situation des finances, sur les dépenses départementales et municipales ; il parla sur la résolution qui mettait trois milliards d’assignats à la disposition du Directoire, sur le payement des lettres de change sur l'étranger, sur l'établissement d’une banque, sur la dépréciation des mandats, sur le payement des rentes en mandats, sur le monnayage, sur le mode de surveillance de la Trésorerie, sur les marchandises saisies en Belgique, sur les crédits accordés aux ministres des Finances, de l’Intérieur et de la Guerre, sur le payement des rentes foncières, sur le payement du dernier quart des biens nationaux, sur l’établissement du droit des patentes, sur la comptabilité de la Trésorerie, sur la monnaie de cuivre, sur la prohibition des marchandises an-. glaises, sur les sauvegardes à accorder aux navires neutres, sur les monnaies, sur le payement des obligations de citoyen à citoyen, sur la démonétisation des mandats et des assignats, sur le traitement des employés. Il était sévère, il était probe, il ne faisait pas de politique, mais il s’attaquait aux abus et il poursuivait les dilapidateurs. Il y eut, de sa part et … de la part de ses amis, durant l’an IV, un admirable effort pour rétablir l’ordre dans les finances, pour obtenir un budget, des comptes, une forme d’administration qui ne relevât pas uniquement du caprice des uns, de l’improbité des autres, de la prodigalité. de tous, qui ne fût pas la mise au pillage de la. ton tune naliohale. : F4 Tant que l'opposition se contint ainsi, aux Anciens, dans son rôle légitime de contrôle, tant qu’elle y fut renfermée par le fait même qu'elle était la minorité,

non seulement elle rendit des services, mais elle parvint à imposer un mode de travail, un système législatif, presque l’ensemble de ses idées. Aux Cinq- Cents, la marche du nouveau tiers avait été « quelquefois brusque et incohérente. Des hommes auxquels on avait autrefois reproché de la pusillanimité se piquaient d’une roideur qu’ils appelaient du courage ; d’autres avaient plus de droiture que de prudence ; quelques-uns annonçaient une haine personnelle contre les directeurs », enfin cinq ou six étaient suspects de royalisme ; mais, aux Anciens, les nouveaux membres avaient combiné leur conduite, formé leur plan, et d’abord résolu de se rallier sans arrièrepensée au régime républicain. « Nous voulions sincèrement, a dit l’un d’eux, soutenir la constitution républicaine : le peuple l’avait acceptée librement. Après l'avoir jurée, oublier notre serment, c’eût été à la fois bassesse et trahison envers nos mandataires et crime envers la France. » Toutefois, s’ils consentaient à la République, ils ne se tenaient point obligés d'accepter tous les républicains ; ils ne considéraient pas que les hommes qui s'étaient mis en possession de lautorité dussent nécessairement la conserver, et, puisque la République était le gouvernement de la majorité, ils attendaient que, par les élections, la majorité leur vint dans les assemblées et même au Directoire. Jusqu'à ce moment qui, au moins pour le pouvoir législatif, était proche, puisque les élections du second tiers étaient fixées à germinal an V, ils manœuvrèrent avec assez d’habileté pour se faire écouter et ramener à eux une partie du Conseil. Ils s’attachèrent à rassurer les ex-Conventionnels « qui ne voyaient en eux que des hommes appelés à les livrer un jour à la justice », en ne revenant Jamais sur le passé, en évitant d'ir-

riter les passions, de réveiller les haines et d’effrayer les amours-propres ; en faisant parfois d’opportunes

concessions, en ne brusquant rien et en dissipant peu.

à peu les préventions. Cette conduite leur avait si

bien réussi qu’au bout de cinq à six mois, ils avaient

la majorité dans presque toutes les circonstances ; mais alors commencèrent les fautes : le bureau et les commissions furent interdits aux Conventionnels qui en prirent une défiance renouvelée et si forte que les nouveaux venus ne purent plus faire passer aucune

de leurs propositions. Ils durent attendre les élecüons. Le Directoire sentait aussi bien qu'eux que tout.

en dépendait; aussi pensa-t-1l à faire provoquer par

les armées l’ajournement des assemblées primaires

et électorales. Cette intrigue fut déjouée.

Les élections. eurent lieu, elles furent ce qu’on attendait. Dans les deux Conseils la majorité échap-

pait aux ex-Conventionnels, mais à qui allait-elle ?.

Faut-il croire que « la très grande majorité voulait la Constitution » ? — Peut-être, mais, à l'extrême droite,

des royalistes bruyants, audacieux, croyant avoir ville gagnée, paradaient, et l’on n'entendait qu'eux.

Soit qu'ils fussent subventionnés, soit qu'ils y trouvassent leurs avantages, soit qu'ils suivissent par conviction, soit qu'ils cherchassent des vengeances,

des journalisies, d'autant plus violents en leurs pro-

pos qu'ils n’en portaient point la responsabilité, renchérissaient sur les motions « indiscrètes » des députés. La direction échappait aux mains prudentes

des Anciens ; comme toujours, les modérés deve-

naient suspects et les manœuvriers passaient pour

traîtres. Dans un parlement, il n’est tel que d’être assuré de la majorité pour faire des sottises ; bientôt il n’en resta plus une à commettre.

Plus qu’au Directoire et aux ex-Conventionnels, ce fut aux armées et à ceux qui les commandaient que s’attaquèrent les députés nouveaux et les journalistes à leur suite. Et c'étaient les soldats qui faisaient trembler l'Europe, qui, chaque jour, par de nouvelles victoires, illustraient le nom français. Les insulter, c'était insulter la patrie; afficher la contre-Révolution, c'était menacer tout ce qu’ils s'étaient faits, tout ce qu’ils avaient gagné de gloire, de grades, d'honneur, d'argent, c'était leur arracher des mains ce milliard de biens nationaux qui leur avait été solennellement promis, c'était remettre en question tout ce: pour quoi ils combattaient depuis cinq années, pour quoi 1ls avaient vaincu l'Europe et supporté la Terreur. Bien plus encore qu’en vendémiaire, le patriotisme se confondait avec la Révolution, la Révolution avec ceux qui s'en trouvaient les défenseurs contre les royalistes.

Et c’étaient les ex-Conventionnels, c'était la majorité du Directoire ; car si les deux tiers avaient, dans le Directoire, introduit Barthélemy qui, à l'en croire lui-même, était tout au roi; s'ils avaient séduit Carnot « qui avait été d'autant plus aise de la confiance qu'on lui témoignait qu'il avait plus de reproches à se faire »; Réveillère-Lepeaux, sur qui ils avaient compté, leur avait échappé, soit par lâcheté, comme ils l’en accusent, soit plutôt, qu'ayant vu les folies des nouveaux arrivés, il craignît tout d'eux, pour la République et pour lui-même.

Ce qui mettait le comble à l’indignation de l’armée, c'était le choix qu'avaient fait les Cinq-Cents, comme homme de main et comme exécuteur de leurs des-

seins, du général Pichegru. L’on ignorait encore jusqu'où il avait poussé la trahison, mais il était sus-

pect ; ses dernières opérations militaires avaient imspiré des soupçons; en le voyant se ranger avec les.

royalistes, on ne doutait plus que ces soupçons ne fussent fondés.

En face, les armées victorieuses dressaient comme leurs représentants Hoche et Bonaparte ; où trouver plus de gloire ? Le parallèle écrasait Pichegru. D’euxmêmes, Hoche et Bonaparte s'ofiraient pour abattre le royalisme.

Il faudrait citer tout entière la lettre que Hoche écrit au ministère de la Police le 25 vendémiaire an V— avant même que les élections n'aient amené le second tiers : « Ministres, il en est temps, défiez-

vous de ceux qui, avec des formes élégantes et pohes, vous donnent le change sur la situation de la Répu-

blique et qui désignent, le plus honnêtement du.

monde, les patriotes aux poignards des assassins en les peignant comme des terroristes; 1l en est temps; donnez une direction contraire à l’esprit public, et

surtout surveillez et chassez de notre territoire les

émigrés qui l’inondent ; faites rentrer aux armées ces

déserteurs qui, sous vos yeux, portent le collet noi et porteraient volontiers la cocarde blanche ; accueil lez les conseils des amis du gouvernement et des

gouvernants. » | Hoche s’offrait donc. Les négociations avec lui ne devaient être ni longues ni difficiles. Son armée tout entière, comme au reste toutes les armées de la République, exaspérée des attaques dont elle était l’objet,

était prête à marcher sur Paris pour abattre les cons.

pirateurs. Le 11 messidor (29 juin), Hoche recevait l’ordre de diriger de l’armée de Sambre-et-Meuse, que

l'armistice conclu à Léoben rendait disponible, dix

mille hommes sur la Bretagne. Le prétexte était une expédition en Irlande; le but était Paris. Nul ne Pignorait. « Je suis bien aise, écrivait le général Lefebvre, de quitter enfin les bords du Mein, mais je suis encore plus aise si je suis destiné à aller faire peur aux malheureux qui veulent déchirer notre pauvre patrie. Ces monstres ne sont pas faits pour se présenter devant des braves qui ont osé attaquer et vaincre toutes les puissances de l’Europe. » Hoche, qui devait diriger le coup, suivait ses hommes.

La majorité du Directoire, Barras, Réveillère et Rewbell qui, sans avertir ni Carnot, ni Barthélemy, ni le ministre de la Guerre Petiet, avait ordonné ce mouvement et appelé Hoche, se trouva surprise en flagrant délit de violation de la Constitution. Pour éviter de se compromettre davantage et pour garder des positions d’attente, elle dut fuir devant le vent, quitte à employer les troupes données par Hoche sous un autre général moins intelligent, moins illustre — moins dangereux. On avait fait Hoche ministre de la Guerre ; on prit prétexte de son âge inconstitutionnel pour qu’il s’évinçât lui-même. Mais, si Hoche fut sacrifié ou se sacrifia, il n’en resta pas moins prêt à tout tenter pour seconder le Directoire. Le 23 thermidor, il célébrait avec son armée la fête nationale du Dix août. Il annonçait la paix à ses frères d'armes. « Cependant, amis, leur disait-il, je ne dois pas vous le dissimuler ; vous ne devez pas encore vous dessaisir de ces armes terribles avec lesquelles vous avez tant de fois fixé la victoire. Avant de Île faire, peut-être aurons-nous à assurer la tranquillité intérieure que des fanatiques et des rebelles aux lois de la République essayent de troubler. Comme ils s’abusent, ces perfides ennemis! Sans songer au peuple, sans songer à vous, ils méditent de rendre la

France à l'esclavage dont vous l’avez affranchie pour toujours. Semblables aux conseillers de Louis XVI avant la journée du 10 août, ils espèrent nous redonner des maîtres. Le fanatisme, l'intrigue, la corruption, le désordre dans les finances, voilà ce qu'ils emploient pour arriver à une dissolution sociale, qu'ils diront être l'effet des circonstances. Nous leur opposerons la loyauté, le courage, le désintéressement, l'amour des vertus dont ils. ne connaissent que le nom, et ils seront vaincus. »

Par une lettre écrite le surléndemais au Dire

toire, il attéste que jamais son armée « n’a été plus

disciplinée, plus républicaine, plus disposée surtout à combattre les vils factieux qui oseraient attenter à la pureté de nos lois ». — « L’indignation est à son comble, dit-il en terminant. Toutes les troupes sont animées du même sentiment que ne fera pas changer . le vain clabaudage de quelques êtres méprisables et méprisés. »

Si telle est l'ardeur de Hoche, victime de la Terreur, telle l’ardeur des Messieurs ‘lé l’armée du Rhin, que dire de Bonaparte, ami de Robespierre jeune, conquérant de Toulon, victorieux en vendémiaire ? que dire des sans-culottes de l’armée d'Italie ? Dans la chair à vif de Bonaparte, ardent, nerveux, épuisé à la fois de fièvre, de passion et de génie et dévoré d’ambition, la plus sotte épigramme, le plus stupide. article s’enfoncent comme des flèches barbelées. «J'avais le droit, écrit-il, après avoir conclu cinq paix

et donné le dernier coup de massue à la coalition, sinon

à des triomphes civiques, au moins à vivre tranquille et à la protection des premiers magistrats de la République ; aujourd'hui je me vois dénoncé, persécuté, décrié par tous les moyens, bien que ma réputation. appartienne à la patrie. » Et 1l demande sa démission.

Il se fait journaliste pour répondre à Duverne de Praile ; 1l expédie à Paris son aide de camp Lavallette pour porter au Directoire ses avis et ses conseils; il acquiert, par Farrestation de d’Antraigues, les preuves positives de la trahison de Pichegru et des intrigues royalistes ; il pourchasse dans son armée les habits dits carrés « forme d'habillement signalée dans opinion comme appartenant à un parti; » il prépare pour la fête anniversaire du Quatorze Juillet la plus formidable des manifestations ; il y donne le ton : « Soldats, le gouvernement veille sur le dépôt des lois qui lui est confié. Les royalistes, dès linstant qu'ils se montreront, auront vécu; soyez sans inquiétude, et jurons par les mânes des héros qui sont morts à côté de nous pour la liberté, jurons sur nos drapeaux : Guerre implacable aux ennemis de la Répuhlhique et de la Constitution de l'an HI! »

Au dîner qu’il donne à la suite de la fête, les toasts s’enchaînent. C'est Berthier qui boit au Directoire : « Qu'il soit par sa fermeté digne des armées et des hautes destinées de la République et qu'il anéantisse les contre-révolutionnaires qui ne se déguisent plus ! » c’est Vignolle qui boit au Conseil des! Anciens, « digue insurmontable aux projets des lois contrerévolutionnaires ; » c'est un vétéran qui boit « à la réémigration des émigrés »; c'est un chef de bataillon de la 12° légère qui boit « à l’union des républicains français » ; c'est Lannes qui boit « à la destruction du club de Clichy »; c’est Rey, qui boit « à l'union de tous les soldats des armées de la République » ; et les musiques jouent le Ca tra et le Pas de charge. Chaque division de Parmée : division Masséna, division Augereau, division Bernadotte, division Serrurier, division Joubert, division Baraguay d'Hilliers, division Delmas, division Victor, division

Dumas, division Vignolle, l'état-major, les administrateurs, toute l’armée, envoie au Directoire des adresses. Chacune renchérit sur l’autre : « Nous avons juré, par les mânes des héros morts, guerre implacable à la royauté et aux royalistes ! » | Et Augecreau part pour Paris, dépêché par Bonaparte, sous le prétexte « d’affaires particuhières ». Il y portera les adresses de l’armée ; 1l y sera à la disposition du Directoire, qui sait pouvoir compter sur lui, car c’est après un séjour qu'il vient de faire en. France, que, rentré en Italie, il a été chargé du commandement du Véronais et de la répression des troubles. Nul n’est plus jacobin ; nul n’a moins le scrupule de la légalité; nul n’est plus un homme à coup de main. Etil sé accompagné par les vœux unanimes de l’armée ; 1l a reçu les instructions de Bonaparte avec qui il correspondra de chaque étape; 1l est l'exécuteur désigné des résolutions des patriotes. Re Se tronipaient, ils, les soldats de Sambre- et-Meuse et d'Italie? Etaient- ils, comme on l’a dit, égarés par les mensonges de Barras, de Rewbell et de Réveillère? N’était-ce que par un odieux travestissement que les jacobins parvenaient à transformer en ennemis de la Révolution ceux qui seulement étaient les adversaires d'un mode de gouverner la République ? Non! La conspiration était réellement partout. Elle cernait la Révolution et travaillait à livrer la France aux Bourbons et, par eux, à la réaction la plus sanglante, puisque le prétendant envisageait, comme. point extrême de ses concessions, « le retour pur et simple à l’antique constitution du royaume », puisque « la première parole du roi ne pouvait être que pour appeler le glaive de la justice sur la tête des assas- … sins de son frère », La découverte des projets formés par lagence royaliste de Paris, l'arrestation de Brot-

üer, Duverne de Praile, et La Villeheurnois n'avaient eu pour effet que d’exaspérer l’opinion des patriotes, de discréditer plusieurs des hommes qui, au Conseil des Anciens, s'étaient, présentés comme républicains, et, d’une façon irrémédiable et définitive, de rendre le soupçon de duplicité normal et légitime contre quiconque, d’ancien régime, se fût sincèrement rallié à la République et eût tenté de la rendre habitable, honnête et correcte.

Brotter et ses complices arrêtés, — et à la suite de quelles niaises tentatives d’embauchage! — les royalistes ont reformé aussitôt leur conspiration. A l'abbé Brottier a succédé l'abbé de la Marre. Une légion de douze cents volontaires civils a été formée; on a embauché à bureau ouvert la garnison de Paris; on se vante d’avoir séduit trois cent soixante-quatorze dragons du 21°, quarante-deux canonniers, cinquante chasseurs à cheval, cent hommes de la 19°, les dépôts de cavalerie de Saint-Germain et de Versailles. On a mieux : les chefs chouans sont réunis à Paris : La Trémoille, Bourmont, Rochecotte, Suzannet, Frotté et l’on attend toujours un prince du sang. Hors Paris, l’Institut philanthropique étend sur lo France entière son organisation quasi militaire. Aux frontières, les Anglais sont aux aguets pour lancer de nouvelles expéditions ; le prétendant se dit assuré de la Russie ; l'Autriche retarde le plus qu’elle peut la signature de la paix, immobilisant aimsi l'armée d'Italie, certaine d’avoir, du roi qui va venir, des conditions tout autres que de la République.

Que le complot soit flagrant, nul n’en saurait douter; qu'il ait toute l'étendue que lui attribuent ses auteurs, c’est plus discutable ; que, parmi ceux qui y seront impliqués, plusieurs n’y aient pas été même initiés, c’est admissible. Depuis le début de la Révo-

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