‹ Journal de ma déportation à Guyane françaiseChapitre 7 sur 50 · Ç JOURNAL DE MA DÉPORTATION · texte numérisé non relu

Ç JOURNAL DE MA DÉPORTATION

lution, ce qui a caractérisé toutes les tentatives royalistes, c’est le goût à l'illusion et le manque d'esprit pratique. Mis à part les individus en très grand nombre qui s'engagent dans le parti du Prétendant, pour exploiter les subsides anglais ét qui, en échange des histoires qu'ils racontent, empochent indifféremment les guinées britanniques et les louis français ; mis à part ces louches personnages, escrocs du grand et du petit monde, qu’on surprend ou qu’on devine organisant les trahisons fictives, marchandant des défeclions imaginaires, annonçant d’improbables

adhésions, et, à chaque fois, empochant la grosse

somme — personnel de jouisseurs affamés, de femmes publiques, de princes authentiques, d'aventuriers étrangers ou français, mystificateurs audacieux qui apportent à droite leurs prétendus secrets et, lorsqu'ils ont pris couleur, les révèlent à gauche; les profiteurs mis à part, ty a les ilusionnistes, les con= vaincus, ceux qui mobilisent, sur le papier, des ministères, des cadres d’ sdminero des gouvernements et des armées, distribuent des portefeuilles, accordent des places, procurent des grades, rédigent des constitutions, des manifestes et des proclamations, se jouent à eux-mêmes une comédie qui, pour d’autres, tourne au drame, — mais c’est à le moindre de leurs soucis. Dans leur redoutable inconscrence, hypnotisés sur l’objet de leurs méditations, absorbés par leur travail d’écritures, rédigeant des listes, confectionnant des rôles, s’ingéniant à donner à leurs rêves au moins la réalité d’ être couchés sur le papier,

ils ne prennent point garde aux ruines qu'ils accumulent, aux innocents qu'ils compromettent ét aux. crimes dont, par là, ils se trouvent chargés. Cars autant il appartient à qui le veut de risquer, en

quelque aventure que ce soit, sa liberté, sa fortune et

UN DÉPORTÉ DE FRUCTIDOR Se

sa vie, autant 1l est infâme et odieux d'entraîner, par sa faute, des hommes qu'on n’a point consultés, dont on n’a point demandé l'avis et qui se trouvent victimes de l'opinion qu'a conçue de leurs tendances politiques un personnage qui parfois ne les a jamais approchés. Eux seuls sont frappés, non l'autre qui tient toujours la porte entre-bâllée pour les fuites propices.

Tel fut le cas des membres du Conseil des Anciens qui, certains de la légalité de leurs actes, ignorants de la conspiration dans laquelle on les avait impliqués sans qu'ils le sussent, inconscients des périls que leur faisaient courir leurs prétendus associés, ne cherchèrent point à se soustraire aux conséquences d'événements qu'avait provoqués l’imprudence des royalistes et qui n'étaient en réalité que des représailles de la part de ceux qui détenaient le pouvoir.

Envisagé hors de ces éléments d'information qui affluent aujourd’hui et qui démontrent l'étendue et la portée de la conspiration royaliste, le coup d'Etat de Fructidor apparaîtrait comme le plus monstrueux attentat contre la souveraineté nationale. Ce sont les jacobins, en possession du pouvoir exécutif, qui, menacés par des élections successives prouvant à quel point la nation a horreur de leur gouvernement, s'insurgent contre le pouvoir législatif et, parce que celui-ci a prétendu exercer ses droits légitimes de contrôle, en proscrivent les membres les plus indépendants, les plus actifs, Les plus intelligents et, sans oser les traduire devant un tribunal quel qu'il soit, les font, par une loi d'exception, rendue par une minorité à leur dévotion, déporter sous un climat malsain où un grand nombre périssent, La chancelante majorité du Directoire, unie à la minorité des Conseils, s’insurge ainsi contre la Constitution et ce

sont uniquement leurs appétits, le souci de leur responsabilité, la crainte des représailles, la terreur des élecuions prochaines qui guident les auteurs du Po d'Etat. Ÿ Sans doute — mais 1l est une façon diférene de l'envisager, Il n’y a pas, dans la Révolution, que le jacobinisme triomphant, assurant par tous les moyens son règne, ménageant à ses affiliés les sinécures, et leur assurant, avec l'impunité, l'argent et les biens dont ils se sont nanüs. Il y a a chose; il y à l'unité nationale ; 1l y a LAN des privilèges prons et locaux ; il y a légalité devant la loi; il y a l’accessibilité de tous aux te publics; il y a la liberté de penser et d'écrire ; 11 y a la distribution des terres entre les mains de ceux qui les cultivent ; il y à l'indépendance de la nation qui ne soufre. point que les rois étrangers interviennent pour lu imposer un gouvernement; il y a le patriotisme; il y a, reportée sur le territoire de ceux qui l’insultent, l'invasion dont la patrie a été menacée ; il y a le plus étonnant essor d’ardeur, de génie et de gloire, et, sur les pas envolés de ses soldats, la France étendue à ses limites naturelles, un système nouveau d’alliances créé en Europe, quelque chose d'héroïque et d’inconnu qui forme une épopée telle que nulle autre nation au monde n’en inserivit une dans ses fastes. Et c'est la Révolution tout entière menacée par une poignée de conspirateurs odieux à la nation, qui, en la trompant, en profitant de son dégoût des terroristes et de sa lassitude, aspirent à rétablir l'ancien régime et à rejeter dans le néant tous les hommes, toutes les. institutions, toutes les conquêtes de la Révolution.

C’est, avec l'appui de l'étranger, par son oretpar ses

armes, la France subjuguée, jetée à à une contre-Révolution dont nul ne peut prévoir les désastres, car on

ne refoule pas impunément toutes les aspirations d’un peuple, on ne brave pas impunément cinq cent mille soldats qui ont à leur tète Hoche et Bonaparte !

Des soldats, les royalistes ont tenté d’en recruter : ils comptent sur la garde du Corps législatif, ils comptent sur des m2/taires séduits ou achetés; ils ont pratiqué les dragons, les artlleurs et les chasseurs. De tout cela que reste-t-11 le matin du 18 fructidor ? Le commandant de la garde du Corps législatif et peut-être un ou deux officiers. Dès qu'Augereau a paru, dès .qu’une proclamation du Directoire a annoncé la découverte de la conspiration, pas un soldat ne marche pour les royalistes, tous les soldats marchent contre eux.

Les faits de la journée de Fructidor et ses suites ont été racontés par plusieurs de ceux qui en ont été les victimes et qui ont survécu à leur déportation. Sur le premier convoi de déportés, celui dont firent partie Laffon-Ladebat, Barthélemy, Delarue, Barbé-Marbois, Berthelot-La Villeheurnois, Ramel, Rovère, Pichegru, Aubry, Murinais, Brottier, Tronson-Ducoudray, Villot, Dossonville, Bourdon et Le Tellier (celui-ci domestique de Bar thélemy), on a le témoionage de Barthélemy (Mémorres inédits publiés dans la Voix internationale, revue bi-mensuelle, par M. le vicomte de Grouchy, avec une introduction de Frédérie Masson) ; le témoignage de Barbé-Marbois (Jouwrnal d'un déporté non jugé. Paris, 183%, 2 vol., in-8°; le témoignage de l’adjudant général Ramel (Jour nal publié en 1799 et plusieurs fois réimprimé, notam-

ment en 1887); le témoignage de La Villeheurnois (Lettres publiées par M. Honoré Bonhomme en 1873, qui, me dit-on, pourraient être complétées par certaines restées inédites); le témoignage de Delarue (Histoire du 18 fructidor. Paris, 1821); enfin quelques pages de Tronson-Ducoudray (Conserls à mes enfants. dans ses Œuvres).

Comme contre-partie, on a, sur le voyage, la relation du commandant de l’escorte (Départ du Temple pour Cayenne des déportés des 17 et 18 fructidor an V, avec un précis de la carrière du général Dutertre, et la Relation historique du voyage de quinze des déportés condamnés le 18 fructidor an V, par un citoyen de l’escorte).

Sur le second convoi, on a le témoignage de J.-J. Aymé (Déportation et naufrage de J.-J. Aymé, publiés en l’an VIIT et celui de Gilbert Démolières (Fragments d'un journal écrit à la Guiane publiés à Cambrai en 1833). :

Comme contre-partie aux accusations des déportés contre les agents du Directoire, on a l’apologie de Jeannet (Notes sur quelques passages des Mémoires de Ramel. Paris, an VIT et celle de Burnel (Réponse à J.-J. Aymé. Paris, an VIIT).

La déportation des ecclésiastiques et la déportation des journalistes mises à part, on peut penser que, sur la déportation politique, on est suffisamment instruit, surtout après les études publiées par M. Victor Pierre,

où les documents d'archives abondent (18 Fructidor.

La Déportation de Fructidor. La Terreur sous Le Directoire). ; +.

J'apporte pourtant un témoignage nouveau dont l'intérêt me semble incontestable : celui de Laffon- Ladebat. L'existence d’un journal tenu par le président du Conseil des Anciens est connue de longue

date ; elle est mentionnée par ses divers biographes, mais le manuscrit semblait perdu ; j'en avais acquis un fragment important chez un des rares libraires de Paris qui cherchent et trouvent. Ce manuscrit consistait en deux volumes entièrement autographes, de 117 et 171 pages, allant du 18 fructidor an V au 24 ventose, an VI. Vainement avais-je cherché la suite de ce journal et avais-je écrit pour m'en informer au colonel Laffon de Ladebat, dont le fils, général sous-chef d'état-major de l’armée, m'avait allesté qu'il n'en avait point connaissance. Je me déterminai à publier dans la Revue hebdomadare les textes se rapportant au coup d'État . même, au voyage des déportés à travers la France et à leur traversée jusqu'à Cayenne; j'espérais que, si la suite du journal avait été conservée, cette publication la ferait sortir et je ne fus point trompé. D'une part, j’appris que mon cher et vieux camarade du 8° mobiles, Georges Bertin, découvreur infatigable de vieux papiers, éditeur consciencieux et sagace des témoignages sur les guerres de 1812, 1813 et 1814, s'était rendu acquéreur de toutes les archives de la famille Laffon-Ladebat, par suite d’un de ces heureux hasards que les collectionneurs connaissent ; d'autre part, grâce à l’obligeante entremise de M. G. Lenôtre, je fus mis en rapport avec les descendants du lils aîné de Laffon-Ladebat, lesquels possédaient une copie intégrale du Journal, faite par leur grand père, précédée d une introduction et accompagnée de notes et qui la mirent gracieusement à ma disposition.

Je ne pouvais plus dès lors me soustraire, quelles que soient par ailleurs les obligations qui m’incombent, à l'obligation de mettre au jour un document qui est assurément un des plus importants sur la Déportation de Fructidor. Je l’imprime telque M. Emile

Laffon de Ladebat l'avait préparé et malgré des répétitions inévitables, je reproduis lavant-propos qui était son œuvre personnelle. J'aurais jugé mdiscret d’en rien retrancher, et si je ne saurais en adopter … ni toutes les conclusions politiques, ni toutes les con= sidérations filiales, j'estime d’une part qu'il fait honneur à son auteur, d'autre part qu'il permet de contrôler utilement les renseignements que J'avais recueillis dans des pièces d’archives et que conlirment ainsi de point en point les traditions familiales. On me pardonnera l’espèce de coquetterie qui me porte à réimprimer cette introduction telle qu’elle parut d’abord dans la Revue hebdomadaire. | Que si l’on s’étonnait que je sorte pour cette fois. du cadre que j'ai fixé à mes études, je dirais pour mon excuse que par suite de circonstances particu=. litres le coup d'État de Fructidor a été l’objet de mes premières études. Mon grand-père avait eu laconfranee : de M. Barbé-Marbois et de sa fille, la duchesse de | Plaisance. Lorsque la duchesse quitta la France pour s établir en Grèce, elle lui donna certains manuserits de son père, ceux entre autres du Journal d'un déporté, du Complot d'Arnold, du Voyage chez les Oneidas: Encore enfant, j'héritai de ces papiers, ils n’attirèrent, etj'entrepris, presque au sortir du collège, une histoire du 18 Fructidor qui eût fait un chapitre d’un grand ouvrage tel qu'on en rêve à dix-huit ans, sur les Guerres civiles en France. C’est de ceux qui doivent avoir trente volumes et dont on imprime à peine une brochure. Mais l'attrait avait persisté; j'avais lu et analysé tous les documents imprimés, j'avais rassemblé entre quelques manuscrits que je ne renonce pas à. publier, surtout à présent, le Jowrnal beaucoup plus complet que dans limprimé, de Barbé-Marbois qui fut, sans contredit, l'ami le plus intime et le plus fidèle

compagnon de Laffon-Ladebat. Tout les portait à se réunir et à s'associer : une même carrière suivie au Conseil des Anciens, des opinions pareilles, une semblable naïveté, des mœurs également pures, même quelque chose de religion, car, si Barbé-Marbois ne professait point comme Laffon-Ladebat, la religion protestante, il avait épousé une protestante. «Les Fran: çcais dans le cœur faisaient, a dit Marbois, une section à part : c'étaient Barthélemy, Murinais, Lafon, TFronson-Ducoudray et mot. »

La proscription des deux amis avait légalement pris fin le 28 nivôse an VIT (17 janvier 1799), où le Directoire avait, comme lieu de déportation pour les hommes politiques nominalement désignés par les lois des 19 et 22 fructidor an V, remplacé la Guyane par l’île d'Oléron ; mais cet arrêté fut rendu exécutoire seulement le 16 fructidor an VII (2 septembre 1799), où, sur les pétitions de M"® Bar bé-Marl bois et Laffon de Ladebat, des passeports furent expédiés aux deux déportés, leur enjoignant « d'aller à lPîle d'Oléron sans souffrir qu'ils s’écartassent de la route ». (es passeports ne parvinrent à la Guyane que le 17 nivôse an VIIT (7 janvier 1800). Ils étaient ‘apportés par Victor Hugues, nommé agent à la Guyane par le Directoire, mais confirmé par les Consuls. Le 1° pluviôse (21 janvier), Marbois et Laffon s’embarquèrent à bord de /a Sirène et le 3 ventôse (22 février) ils prirent terre à Brest. Ce n’était plus d'Oléron qu'il était question pour eux. Najac, l'ordonnateur général de Ia Marine, et le vice-amiral Bruix se les disputaient. Un arrêté des Consuls du » nivôse (26 décembre 1799) les rappelait sur le territoire de la République, annulait les proscriptions civiles et les condamnations prononcées sans jugement.

Alors que tous les proscrits de Fructidor qui n'étaient pas notoirement compromis comme royalistes étaient appelés sous le Consulat et l'Empire à occuper les plus hautes fonctions, tout le moins à être employés — Barbé-Marbois, conseiller d’État, ministre du Trésor public, premier président de la Cour des Comptes ; Barthélemy, sénateur et l’un des présidents du Sénat ; Ramel, général de brigade ; J.-J. Aymé, directeur des droits réunis, — seul, Laffon-Ladebat, qui paraissait réunir toutes les conditions pour être mis à la tête d’un grand service dans une des administrations nationales, ne fut l’objet d'aucune faveur. On a dit que le Premier Consul n'avait point oublié les injures du général Bonaparte et que Laflon-Ladebat avait attaqué l’armée d'Italie, à la tribune des Anciens. Il n’y à dans aucun des discours de Laffon, dans aucun de ses rapports, un mot sur Bonaparte, sur l’armée ou sur litahe. Tous ses discours et tous ses rapports sont relatifs aux finances dont il s'était fait une spéciahité, et, à propos de finances, jamais il ne s’émancipe sur la . politique.

N'est-ce pas là une de ces explications commodes qui dispensent de toute précision et laissent planer sur la prétendue victime l'auréole du martyre? N'y aurait-il pas d’autres raisons fort simples et que la moindre recherche eût fait découvrir à l'espèce d'abandon où le Premier Consul laissa Laffon ?

À son retour de la Guyane, Laffon-Ladebat s’est trouvé en présence d'une situation financière qui lui a créé les plus grandes difficultés. Au moment de sa déportation, il était banquier et directeur de la liquidation de la Caisse d’escompte dont les comptes avec la Trésorerie n’étaient point encore vérifiés. Ilavait été arrêté et déporté sans pouvoir donner aucun ordre pour

sa comptabilité, sans pouvoir en envoyer aucun de la Guyane. Les commissaires nommés parles créanciers d’André-Daniel Laffon-Ladebat pour la liquidation de sa maison de commerce, les citoyens Dominique André, Ch. Blondel, Donyen-Durieux et C*, précisaient en prairial an VI, par une pétition au Directoire, les conditions où il s’était trouvé placé par le séquestre apposé sur ses biens pendant sept mois consécutifs : 1l n’avait pu faire aucune disposition relative à sa liquidation, et, durant ce terme, toutes ses obligations étaient devenues exigibles. « La baisse considérable, disaient-ils, survenue dans les reseriptions qui forment une grande partie de son.actif, la baisse et le dépérissement de ses marchandises et plusieurs autres circonstances ont beaucoup détérioré sa situation, » et ils ajoutaient que ce qui ageravait beaucoup l’état de ses affaires, c'était limpossibilité où ils étaient de correspondre avec lui pour avoir des renseignements sur une foule d'objets très importants dont lui seul connaissait les détails. Aussi renouvelaient-ils la demande qu'avaient formée, peu de temps après la promulgation de la loi du 19 fructidor, les créanciers de Laffon « et presque tout le commerce de Paris » de fixer dans une ville de commerce d'Europe — Hambourg, par exemple — le lieu de sa déportation, pour permettre avec lui une correspondance active et acquérir par lui les lumières nécessaires pour sa liquidation. Mais le Directoire ne tint aucun compte de cette requête qui eût servi « plus de trente maisons intéressées dans les affaires du citoyen Laffon » ; et cette situation se prolongea jusqu’à la fin du régime directorial.

«À Paris, écrit Lafflon dans un mémoire qu’il présenta au premier Consul le 1* prairial an IX, le séquestre fut mis Sur tous mes biens ; les scellés

furent brisés ; on enleva une partie de mes papiers. Ma correspondance, mes registres, mes notes les plus particulières furent rigoureusement examinées. — Ma comptabilité fut attaquée. On prolongea le séquestre au delà du terme prescrit par l’acte qu! nous déportait. On détruisit ainsi la valeur de presque toutes mes propriétés. — J'avais une fortune médiocre : elle était le fruit d’un long travail; j'avais un crédit étendu : il était le fruit de la confiance générale. On voulut tout anéantir pour moret ne pas même me laisser conserver dans l'opinion publique f Frs d’une conduite irréprochable *.

… Rappelé et mis en liberté « par lé: génie qui a sauvé la France. je vis le désordre où, malgré les soins de mes amis les plus fidèles, de Pépouse la plus tendre et de mes enfants, le séquestre et les . prétentions de la Trésorerie avaient plongé mes affaires. C’est sur ma comptabilité que la haine et le. désir de me perdre avaient répandu les préventions les plus défavorables. J’apercus que, quoique repoussées par l'opinion publique, elles n’étaient pas elfa-

(1) Pour la liquidation de ses dettes, Laffon avait adopté des systèmes qui, en effet, lui permettaient de les payer avec peu d’argent. On à vu ci-dessus qu'en 1769, son père avait acheté de * Mme veuve de la Chabanne la maison noble de la Canau où de Bellevue, laquelle figurait pour 200000 livres dans son actif. Selon une communication qui m'est obligeamment faite par M. Marion, : professeur à l'Université de Bordeaux, cette maison avait été achetée, en réalité, moyennant 82000 livres, dont 22000 seulement avaient : été payées comptant, le surplus ne devant être payé qu’en argent,

à l'exclusion de toute espèce de papier, en cas qu'il vint à en être

créé de quelque sorte que ce fût, la venderesse se réservant dé rentrer dans sa propriété au cas où elle pourrait êtye contrainte de recevoir son payement autrement qu'en espèces. En Flan HI,

Mme de la Chabanne étant morte et son héritier émigré, Laffon- Ladebat, malgré toutes les stipulations contraires, imagina de

payer en assignats à la nation, devenue sa créancière, les 60000 OO: francs qu'il restait devoir. I s’en tirait ainsi moyennant 1 214#francs espèces, telle étant au 20 fructidor la valeur des assignats.

UN DÉPORTÉ DE FRUCTIDOR k

cées; que ceux qui les avaient manifestées pendant mon exil les défendaient encore. »

= Ge sont là les allégations de Laffon. En tout cas, -1l accepta, le 14 floréal an VIIE, la nomination d’une commission « sur l’avis de laquelle le gouvernement prendrait un arrêté qui statuerait définitivement, et sur les prétentions de la Trésorerie, et sur les répétitions qu'il avait à exercer. » Cette commission, composée des citoyens Perregaux, Turpin, Pérignon et Doumerc, banquiers, reconnut que la comptabihté de Lotion se divisait en deux parties, l’une composée de tous les comptes relatifs à sa comptabilité particulière avec la Trésorerie, l’autre des comptes relatifs à M. d’Yranda, de Madrid, en société duquel il avait fait diverses opérations pour le Trésor publie.

La comptabilité avec le Trésor fut vérifiée par le directeur du Trésor public, le citoyen Dufresne. « Nous étions, dit Laffon, d'accord sur tous les articles, sauf les justifications qui me furent demandées et l'autorisation qui était nécessaire à la Trésorerie pour admettre à mon crédit différentes valeurs dont je l'avais débitée. » Cela PUMA pont une liquidation définitive.

La comptabilité avec M. d'Yranda était infiniment plus compliquée etcomportait des séries d'opérations difficiles à débrouiller, étant donné le change, les payements faits en assignats, les successifs arrêtés des Comités de Salut public et des Finances, les prêts faits sur les diamants de la ci-devant couronne, les erreurs dans les crédits et les débits. La commission conclut à un projet de traité qui devait être soumis aux Consuls, mais qui fut d’abord renvoyé à la section des Finances du Conseil d'Etat. Là, Laffon-Ladebat, à l’en croire, avait un ennemi. « Je savais, dit-1l que le citoyen Defermon, président de la section des

Finances, avait, pendant ma déportation, exprimé contre moi des préventions très prononcées ; je savais qu'étant commissaire de la Trésorerie nationale, c'était lui qui avait développé et défendu chez : le ministre des Finances les prétentions de la Trésorerie, et je savais qu'un homme qui avait manifesté la haine la plus violente contre M. d'Yranda et qui m'avait enveloppé dans cette haine, avait fait un rapport et avait souvent été consulté. »

Defermon est une des hautes figures de probité qu’on rencontre dans l'administration française. Laffon peut l’attaquer. Il est de taille à se défendre. Les plaideurs ont vingt-quatre heures pour maudire leurs juges : ils ne cassent pas le jugement.

Ce fut donc en face de Defermon, en qui Bona-

parte avait pour cela mis sa confiance: que se trouva

Laffon-Ladebat, qui, entre temps, avait pris la direcion de la Banque territoriale (pluviôse, an IX). « Je vis, dit-il, dans cet établissement de grands moyens d'utilité et de crédit, et je m'occupai des changements qui me parurent nécessaires pour développer l'influence qu'il doit avoir sur le rétablissement et les progrès de la fortune publique. » Laffon a publié en effet, en 1802, des Observations sur Le crédit territorial pleines d’idées fort neuves, qui ne devaient recevoir une application qu’un demi-siècle plus tard. |

Defermon rendait Laffon redevable « de plus de deux millions pour sa comptabilité particulière », et, au sujet de la comptabilité avec d'Yranda, il faisait état d’une pièce, qui, au dire de Laffon, avait été falsiñée . et dont le sens avait été altéré par le grattage de certains mots. Les réponses et les justifications faites par Laffon-Ladebat et ses démonstrations paraissent probantes — entre autres le Compte rendu des opéra-

tions de la Caisse d'escompte publié en 1807, — mais

faute de contre-partie, on ne saurait porter un Jugement. L'affaire traïîna durant tout l'Empire ; et il n'est point douteux que, si Napoléon avait été tenté d'employer Laffon — au cas que celui-ci n'eût point continué à diriger la Banque territoriale qui semble n'avoir eu qu'une existence brève, une réussite des plus médiocres, et une fin assez triste — les allégaüons de Defermon n'auraient pu l’influencer favorablement.

En 1811 la liquidation n’était point terminée ; elle était soumise à la Cour des Comptes; et Laffon s’en trouvait fort gèné ; « ses enfants avaient généreusement sacrifié les rentes qu'ils avaient sur l’État pour le soutenir dans la poursuite des créances qu'il réclamail ».

Il ne semble point, au reste, s'être posé en ennemi de l’Empire. Le 11 août 1807, on le trouve sollicitant à la fois une sous-préfecture pour un de ses fils, Auguste, obligé à cause de sa santé, de quitter le service de S. M. le roi de Naples, où il était employé en qualité d'inspecteur général des contributions dans les deux Calabres, et de l'avancement pour un autre de ses fils, Édouard, employé à la troisième division du ministère de l'Intérieur. Ses demandes se renouvellent fréquemment ; elles vont aboutir ; un de ses fils est inscrit sur la liste des auditeurs au ‘Conseil d'État, mais c’est lui-même alors qui refuse, étant « dans l'impuissance d'assurer à son fils le revenu annuel qu'exigent les décrets de Sa Majesté Impériale pour la place d'auditeur ».

li s'est établi à Paris, 34, rue de l’Échiquier et paraît, dès l’organisation à Paris du culte réformé, y avoir joué un rôle. Il est membre du Consistoire et y prend bientôt l'autorité principale. En 1814, il a peut-être quelque velléité de sortir de sa retraite,

mais la seule pièce où son nom paraisse est une demande de la place d’intendant à Saint-Domingue en faveur du chevalier Laflon de Ladebat — son fils. aîné, Auguste-Philippe. |

En 1815, il va réclamer à la banque d'Angleterre | « de fortes sommes qu’il y a déposées au moment de la paix d'Amiens et qui ont été confisquées. Il parvient, dit-on, à retirer quelque débris de sa fortune. Dès lors, il partage ses loisirs entre des publications qui témoignent de l’activité soutenue de son esprit, et la direction d'œuvres et d'institutions philanthro-. piques. En 1816, 1l publie : Des finances de la France ou du budget de 1816; en 1820, Examen impartial des nouvelles vues de Robert Owen ; en 1823, Éloge de John Owen ; en 1825, Exposé d'un moyen simple de réduire l'intérét des fonds publics ; à parur de 1819 et jusqu’en 1827, 1l collabore à la Revue encyclopédique et y publie de nombreux articles, en particulier sur les finances. En même temps, illest administrateur de l'institution royale des jeunes aveugles, président de la Société protestante de pré-. voyance et de secours mutuels ; il prend une part continuelle à la direction et à la diffusion des sociétés de la Morale chrétienne, de l’Instruction élémentaire, des Méthodes et de la Société biblique protestante. Son amour du bien public, sa passion pour l'humanité, son zèle de prosélytisme, ne se trouvent point diminués par quatre-vingts années d'une vie agitée, traversée par des malheurs sans nombre et certaine-

ment inférieure à son mérite. Il mourut à Paris le

45 octobre 1829.

Il avait épousé en 1775 Mrié- Marguerite- Élisas beth-Julie de Bacalan, dont il avait eu dix enfants. Deux, Jules et Joséphine, sont morts en bas âge: Émile, né en 1178, fut négociant, puis agent comp-

table de l’Institution des sourds-muets et mourut en 1842; Cécile, née en 1780, mourut en 1797 ; Auguste, né en 1782, ci-devant inspecteur général des contributions dans les Calabres, fut sous-préfet, puis en 1832, chef de la division des cultes non catholiques au ministère des Cultes ; Édouard, né en 1788, fut chef de division au ministère de l'Intérieur et, en 1830, conseiller de préfecture de la Seine ; il était membre du Consistoire de l’Église réformée ; Adolphe, né en 1705, et Théréa, née en 1800, furent mariées à deux frères, MM. de Ferron, leurs cousins germains.

Si Laffon-Ladebat eut à ses débuts des illusions, des inexpériences, elles furent généreuses ; son rôle à la Législative a été des plus honorables ; de même aux Anciens s'est-il spécialisé dans des questions qu'il connaissait bien et qu’il traitait ex professo; ce qui gâta tout pour lui, ce fut cette place de directeur de la Caisse d'Escompte qu'il avait acceptée après le 10 août. Il en coûte cher de faire les affaires de la République ; il en coûte cher à ceux qui les font honnêtement et qui ne se payent point d'abord de leurs peines, quitte à négliger ensuite les profits patents et licites que stipulaient leurs traités. Pour avoir travaillé en banquier honnête, Laffon-Ladebat fut, semble-t-1l, ruiné et tout le reste de sa vie fut employé à lutter contre cette terrible Liquidation qui s'était donné pour mission de Hiquider le moîns possible. Cela suilit-11 pour qu'on lagrée comme victime de Napoléon? Nulle part, qu’on sache, il ne s'est posé comme tel et l’on a assez médit de l'Empereur pour qu'il soit licite une fois par hasard de l’'innocenter d’un grief imaginaire, qui ne fut pas au moins argué sans dessein.

FRÉéDÉRIC MAssoN

AVANT-PROPOS Par Émize LAFFON DE LADEBAT

Dans un testament de mon père, écrit en 1798, à Sinnamary, dans les déserts de la Guyane, j'ai trouvé ces mots :

« Je charge mes enfants, tous également chers à mon « cœur, de justifier ma mémoire, soit en publiant lesécrits « que je laisse, soit en recueillant eux-mêmes tout ce qui « prouve la pureté de ma conduite, et ma fidélité à la « Patrie. »

Frappé de ces paroles solennelles, écrites à deux mille lieues de nous, et lorsque mon père, éloigné de tout ce qui lui était cher, ne croyait plus nous revoir, j'ai considéré comme un devoir sacré de remplir ses intentions, même après un intervalle de plus de trente ans, pendant lequel la Providence l’a laissé au milieu de nous, comme un exemple de ce que peuvent la force de caractère et la vertu.

Parmi les nombreux écrits qu’il a laissés se trouve le Journal de sa Déportation à la Guyane française, au 18 fructidor, époque trop fameuse dans nos annales, et dont l’histoire offrira toujours le plus grandintérêt par le nom et le sort des victimes d’une proscription barbare, dans laquelle on comprit sans jugement, sans condamnation judicaire, presque tous les hommes qui avaient montré de l'énergie et des talents, et le désir de rétablir l'ordre dans leur patrie, alors déchirée par les factions.

Mon père ne pouvait pas échapper à cette proscription ; son grand caractère, ses vertus publiques et privées, l'avaient rendu odieux à la faction qui s'était emparée du

gouvernement ; lui aussi appelait de ses vœux le rétablissement de l’ordre légal; déjà, dans l’Assemblée législative, il avait défendu la Constitution et les droits de l’infortuné Louis XVI au péril deses jours ; c'était plus qu’il n’en fallait. pour être compris dans les rangs des victimes de ce jour funeste.

Traiîné à Rochefort dans une cage de fer, avec ses compagnons d’infortune, il n’échappa que par miracle et par la vigueur de sa constitution et l’énergie de son caractère, à l'influence homicide de la Guyane et aux persécutions qui l’y poursuivirent ; mais, jeté par la fureur des partis sur uneterre presque sauvage, il fut frappé de toutce qu’elle lui offrait de grand et de majestueux; il consigna chaque Jour ses observations, et retraça ses pensées et ses impressions dans un recueil qu'il à intitulé : Journal depuis l’époque de mon arrestation, le 18 fructidor an V. Cest ce recueil que je publie, comme celui de tous les écrits de mon père, qui peut offrir le plus d'intérêt et faire mieux connaître son caractère, ses talents et ses vertus ; mais ce ne sera pas assez pour moi : le court récit d’une vie toute consacrée à la Patrie servira naturellement d'introduction à ces Mémoires, et rappellera à mes concitoyens quel est: l’homme qu'ils ont perdu !

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