‹ Journal de ma déportation à Guyane françaiseChapitre 8 sur 50 · PAR SON FILS · texte numérisé non relu

PAR SON FILS

Mon père naquit à Bordeaux, le 30 novembre 1746. Mon grand-père, zélé protestant, était un négociant distingué dont les opérations étaient considérables; elles furent même si importantes et si utiles pour le gouvernement, quil fut honoré de lettres de noblesse en 1713.

Ses'vues étaient grandes, et ses fils reçurent une éducation forte et bien différente de celle qu’il était alors d'usage de donner aux enfants que l’on destinait à la carrière commerciale.

Mon père commença ses études à Bordeaux; il les termina avec distinction à l’université de Franeker en Hollande, où il passa deux ans, et, après un court voyage en Angleterre, il revint à Bordeaux en 1763,en passant par Paris.

Son premier début dans la carrière politique fut un Mémoire sur la liberté du commerce de l'Inde, qui a été publié dans les Ephémérides, rédigées par Dupont de Nemours. Ce Mémoire, plein de chaleur et d'idées libérales, fut remis à la chambre de commerce de Bordeaux, qui le reçut avec applaudissements et l’envoya au ministre de la Marine.

Mon grand-père venait de faire l'acquisition d’un domaine considérable, situé sur les confins de cette contrée agreste et solitaire, nommée les Landes de Bordeaux; on y projeta de grandes constructions, que mon père sechargea de faire

exécuter : il s’y consacra tout entier. Ce domaine, appelé Bellevue, fut défriché et planté par ses soins; ce fut constamment l'objet de sa prédilection, et pendant quelques années il y a joui de tout le bonheur qu'il lui a été donné de goûter sur la terre.

Ce fut à cette époque qu’il fonda, avec quelques artistes et quelques amateurs zélés pour les arts, l'Académie de Peinture et de Sculpture de Bordeaux, dont il fut nommé directeur.

L'Académie des Sciences de Borde l’admit bientôt au nombre de ses membres : son discours de réception avait pour sujet l'Amour du bien public, et il a été imprimé dans un recueil publié à Strasbourg. |

Il fut reçu membre du Musée de Bordeaux, et ensuite de. la Société d’'Emulation et du Musée de Paris, où il lut son éloge de Court de Gebelin, avec lequel il avait été lié; Les ouvrages de cet auteur de l’origine des langues, plus estimés alors qu'ils ne le sont aujourd’hui, avaient pour mon père un grand intérêt.

Arraché ? à ses plantations par les affaires de mon grandpère, qui préparait une grande expédition pour TInde, mon père fit un nouveau voyage à Paris en 1717 : il y épousa M'° de Bacalan, d’une famille noble du Périgord; elle possédait toutes les vertus, toutes les qualités, et, pendant plus de quarante ans, elle a fait le bonheur, ou adouci les peines de son mari et de ses enfants. Mon père, alors au comble deses vœux, la conduisit au sein de sa famille, et, bientôt occupé de l’éducation de ses enfants, il partagea son temps dans l'exercice de tous les devoirs qu'il s'était imposés, jusqu’au moment où les événements politiques de 1788 vinrent l’en arracher à leur tour.

Mon père avait une âme trop ardente pour rester oisif et inutile dans de pareilles circonstances ; les vœux des hommes les plus sages appelaient depuis longtemps une réforme dans nos institutions ; les privilèges étaient devenus odieux et insupportables, et l’aurore de la liberté fut accueillie par toute la France avec un grand enthousiasme.

On convoqua les notables pour aviser aux moyens de

combler un déficit si peu considérable, qu’on ne peut trop s'étonner aujourd'hui de l'embarras qu'il causa au gouvernement et au ministre des Finances de cette époque, M. Necker".

Mais ce n’était sans doute qu’un prétexte ; une grande révolution se préparait; on demanda de toutes parts et à grands cris la réunion des Elats généraux, ils furent convoqués.

L'assemblée de la Noblesse de Guyenne se divisa en deux fractions : la minorité, dont mon père fit partie, voulait, dans ses cahiers, indiquer des réformes, et elle demandait que notre antique monarchie reposât enfin sur des bases plus libérales; la majorité ne voulait rien céder de ses privilèges; l’une et l’autre fraction nomma des députés aux Etats généraux. Mon père fut nommé à l'unanimité par la minorité ; il se rendit à Paris et assista à l’Assemblée générale des trois ordres, qui eut lieu à l’église de Saint-Louis, à Versailles, le 22 juin 1789; mais, lors de la vérification des pouvoirs, les députés de la majorité furent seuls admis.

Mon père revint à Bordeaux, après avoir été témoin des journées désastreuses des 5 et 6 octobre, dont il a toujours conservé un souvenir d'horreur.

À son retour, il présida les assemblées de son district, et, peu de temps après, en 1790, il fut nommé membre du Directoire du département de la Gironde, où il fut chargé de la direction des Finances. L'ordre le plus parfait distingua son administration, et mon père dut compter au nombre de ses beaux jours cette période de sa vie où il put faire tout le bien dont son cœur était avide; le mien ne l’oubliera jamais ; la confiance publique était entière, et l’ordre ne fut pas troublé un instant à Bordeaux, malgré les crises révolutionnaires qu'éprouva Paris jusqu’à la fin de la session de l’Assemblée constituante, en 1791.

Ce fut un an auparavant que mon père prononça à l’Académie de Bordeaux, le jour de la Saint-Louis, son discours sur l'esclavage des noirs, qui fit partout la plus

1 Ce déficit n’était que de 56 millions!

grande sensation. Il parut alors bien extraordinaire que le fils d’un propriétaire d'une habitation à Samt-Do-

mingue osàt se prononcer contre l'esclavage, et réclamer

pour les noirs, non pas une liberté soudaine, mais un affranchissement graduel, combiné avec les droits évidents des propriétaires, car c’était là ce que proposait mon pére.

Les assemblées électorales appelées à nommer les députés qui devaient former l'Assemblée législative eurent lieu au mois d'août 1791. Déjà les factieux méditaient ce bouleversement total auquel eux-mêmes n’ont pas échappé; des intrigues s’organisèrent à Bordeaux pour porter à la dépulation le parti qui fut appelé se celui des Girondins.

Quelques-uns des hommes qui le composaient joi- “gnaient à un beau talent une conduite privée et des principes dont mon père avait horreur, et, comme il ne. -savait point déguiser ses impressions et ses sentiments, il se déclara franchement leur antagoniste, dès l’assemblée électorale. PEN

Guadet, Vergniaud, Gensonné, Grangeneuve, fwrent nommés avant lui; mais l'opinion publique l'emporta. enfin sur des intrigues dont le succès n'était plus douteux, et mon père fut nommé après eux, avec Barennes et Ducos.

Nous quittimes Bordeaux et ces lieux chéris, théâtre des plaisirs de notre enfance, que nous ne devions plus habiter, et nous arrivimes à Paris au mois d’octobre 1791 ; à la Croix-de-Berny, on nous apprit que la loi martiale avait été publiée, et que le sang avait coulé au Champ-de- * Mars. Quel triste augure pour nous! Il me fut facile de remarquer combien mon père en fut affecté,

Deux jours après notre arrivée, il prit séance à l’As= semblée législative déjà divisée en deux partis opposés : l'un voulait le renversement de la Constitution et de la. monarchie, et à sa tête se trouvaient les députés de la vi Gironde opposés à mon père ; l’autre fraction de l'Assemblée, bien moins considérable que la première, à cette époque, était composée des hommes les plus honorables,

tels que Stanislas Girardin, de Jaucourt, Vaublanc, Dumolard, Mathieu Dumas, Lacretelle aïné, Becquey, Muraire, etc., etc., qui formèrent le côté droit de l’Assemblée. C’est dans leurs rangs que mon père se plaça et qu'il combattit, avec toute l'énergie qui lui était naturelle, les factieux révolutionnaires connus sous le nom de /acobins, société trop fameuse dans nos annales pour qu'il soit nécessaire d’en retracer l’origine et l’histoire.

Précédé par la réputation que. ses travaux au département de la Gironde lui avaient acquise, mon père fut nommé président du comité de l'ordinaire des Finances ; et, comme les comités étaient alors permanents, il conserva pendant toute la session cette fonction, qui lui donna un travail immense ; son rapport sur les dépenses et les moyens de 1792, imprimé par ordre de l’Assemblée, est un modèle en ce genre, et il a servi longtemps de base à l'administration de la Trésorerie; c’est un budget complet dans tous ses détails.

Les factieux préludèrent le 20 juin 1792 à l'attentat atroce qu'ils réalisèrent deux mois plus tard; une foule de peuple sortie des faubourgs et armée de piques et de faux, se porta au château des Tuileries pour y avilir la majesté royale, en forçant le malheureux roi Louis XVI à se revêtir du bonnet rouge; son existence, celle de sa famille, étaient menacées, l’Assemblée législative, dont les meneurs ne voulaient pas un crime qu’ils jugeaient sans doute inutile, envoya une députation composée de ses membres les plus influents pour préserver les jours du roi; mon père s'y joignit de son propre mouvement, et il fut deux fois au château dans cette cruelle journée. Le roi lui parla avec sensibilité, M Elisabeth, sœur du roi, avait, nous dit mon père, le calme touchant de la vertu qui console le malheur. A la fin de cette scène démagogique, mon père engagea la députation à se retirer avec lui : la reine Marie-Antoinette, qui avait conservé constamment toute la dignité qu’elle possédait à un si haut degré, ne fut pas insensible à cette attention, et elle s’écria avec effusion : « Ah! M. Laffon, que je vous remercie ! » douces paroles que mon père se plaisait à

nous redire et qui restèrent toujours gravées dans son cœur.

Mon père fut nommé président de l’Assemblée le 98 juillet 1792, malgré les efforts du côté gauche qui avait tout à fait perdu sa majorité dans les scrutins secrets. Cette présidence fut très orageuse, et mon père fut rappelé à l’ordre, par décret de l’Assemblée, pour avoir lui-même rappelé le député Chabot, fougueux Jacobin, à la Constitution qu'il avait jurée. Déjà. les factieux préparaient la catastrophe qui éclata le 10 août.

Elle devait éclater plus tôt ; le complot formé dans une

réunion qui avait lieu à Charenton, fut déjoué par la présence d'esprit de mon père qui, le se rendit à l'Assemblée à six heures du matin, en convoqua les membres et fit dire au roi par M. de Joly, alors ministre de la Justice, d’être tranquille, mais surtout de montrer la plus grande fermeté et de ne pas traiter avec les faclieux qui voulaient l’enchaïîner. Mais, soins inutiles ! le torrent grossissait, et rien ne put arrêter ses ravages. Le malheureux Louis XVI, incertain dans sa conduite politique, n’ayant d'autre volonté que celle d'épargner le sang du moindre de ses sujets, ne sut pas résister à l'attaque qui eut lieu dans la fatale journée du 10 août; luimême donna l’ordre de ne pas se défendre; et il perdit le trône et bientôt la vie. L’audace des factieux couronnée de succès n’eut plus de bornes!

. Cette journée fut affreuse pour nous; de notre demeure nous entendions les décharges répétées de l'artillerie et une fusillade continuelle, et mon père, fidèle à ses devoirs, était à l'Assemblée. Il courut plusieurs fois le risque de la vie, en voulant sauver des Suisses que poursuivait après la victoire une populace furieuse ; quelques boulets vinrent même frapper la salle de l'Assemblée. :

Mon père ne rentra chez lui que bien avant dans la nuit; on peut Juger des transports que nous éprouvâmes en le revoyant ; hélas cette inquiétude n'était que le prélude des alarmes que son sort devait sans cesse nous donner.

Après le 10 août, la Convention fut convoquée, le côté

ET te

droit de l’Assemblée législative ne prit plus de part aux délibérations ; ses bancs furent même déserts, mais mon père; toujours prêt à tout sacrifier à ses devoirs, assista à toutes les séances.

Son seul délassement était de nous mener dans quelque

promenade solitaire, et éloignée surtout des Tuileries, qui étaient pour nous un objét d'horreur.

. Le 3 septembre, jour d’exécrable mémoire, nous étions au Luxembourg ; tout à coup nous entendimes le son lugubre du tocsin, sonnant à une église voisine. Quelques personnes traversèrent le jardin en courant et en s'écriant : on massacre les prélres aux Carmes! Nous en étions à vingt pas ! Saisis d’effroi et d'horreur, nous nous éloignâmes à la hâte. C'était un dimanche, il n’y avait pas de séance à l’Assemblée ; mon père s’y rendit cependant dans l’espoir de trouver quelques membres réunis dans les comités, mais ses efforts furent vains. La population de Paris, frappée de terreur, laissa égorger des milliers de victimes par une horde d’assassins qu’une seule compagnie de la garde nationale aurait dispersés. Ces journées de la Révolution ont toujours été pour moi inexplicables, elles n’ont que trop prouvé ce que peut oser le crime ! Les citoyens de Paris avaient en horreur ces atrocités, mais ils ne firent pas un mouvement en masse pour les empêcher, et on ne cita dans ces fatales journées que des traits individuels de courage et d’héroïsme.

Mon père, le lendemain, se rendit de très bonne heure

à l'Assemblée ; je l’ai dit, le côté droit ne prenait plus de part aux délibérations ; le côté gauche se borna à nommer des commissaires dont la mission était de tâcher d’adoucir la justice du peuple, c'est ainsi que déjà à cette époque, on profanait ce nom en le donnant aux assassins ! . Mon père était encore à l’Assemblée, lorsqu'il y reçut une lettre de l’abbé Sicard, instituteur des sourds-muets, son compatriote et son ami, qui lui écrivait de l’abbaye de Saint-Germain où il était renfermé :

« Ah ! mon cher monsieur, que vais-je devenir si vous « ne volez à mon secours ? je suis, dans la chambre d’arrêt

« de l’abbaye de Saint-Germain-des-Prés, le seul prêtre « que le peuple n’ait pas encore immolé ! Je vais l'être, si « vous n’obtenez de l’Assemblée nationale qu’elle m’en- « vole quelques députés pour me préserver de la mort. « C’en est fait de moi, si vous n’obtenez ce grand secours.»

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