JOURNAL DB MA VIE
de monsieur le cardinal sy je voulois venir disner avec luy. Mais comme j'en avois desja refusé M*" le Comte devant lequel il me parloit, je luy fis la mesme excuse que j'avois faitte auparavant, dont monsieur le cardinal s'offensa, et le dit au roy.
Le lundy 1 8""® le roy arriva a Saint Germain, ou je me trouvay aussy, et il m'y fit le plus mauvais visage du monde.
J'y revins le mercredy !20"^*^ ou il ne me fit pas meilleur accueil.
Les reines y vindrent, ausquelles il fit beaucoup d'honneur, peu de privante.
Je me résolus en fin de demeurer a Saint Germain, et y fus trois semaines durant sans que jammais le roy me dit un mot, que cekiy du guet.
M*" d'Espernon y vint le dimanche 24'°^ (1 ) , quy fut fort bien receu tant du roy que de monsieur le cardinal, mais moy toujours en un mesme estât : monsieur le cardinal me pria de donner a disner a W d'Espernon parce qu'il estoit au lit, a quoy je m'estois desja préparé, et il me l'avoit envoyé dire.
Sur ces entrefaites Puilorens et Le Coygneux s'accordèrent avec monsieur le cardinal quy leur fit donner par le roy a chascun cent mille escus, au moins a ce dernier (2!) la charge de président de la court (3) quy vaut bien cela pour le moins. Cet accord se fit par
(1) Il y a au manuscrit : 23^; et plus haut : le mercredi/ 19'; erreurs corrigées dans toutes les éditions.
(2) Il y avait aux précédentes éditions : cent mille écus au moins, et à ce dernier.
(3) De président au mortier en la cour de parlement.
W de Rambouillet quy devoit avoir trente mille escus. Il fut aussy promis a Puilorens que l'on le feroit duc et pair. Sur cela Monsieur vint trouver le roy (1) quy luy fit fort bon visage. Il fut voir monsieur le cardinal, et tout prenoit un assés bon train; car AF le cardinal Baigni entreprit l'accommodement de monsieur le cardinal avec la reine mère , qu'il (2) fut voir (décembre) au sortir de cheux M'' le Prince de quy il tint sur les fons le second fils (3) ; mais la reconciliation ne parut pas entière, joint qu'en ce mesme temps là la reine mère eut nouvelle de la détention du mareschal de Marillac (4), quy arriva peu après que Casai eut esté secouru par l'armée du roy, et que la paix générale eut esté jurée.
En ce mesme temps Beringuen fut envoyé hors de la court ; Jaquinot (5) eut deffense d'y venir ; W Servien (6) fut fait secrétaire d'estat; M"" de Montmorency
(1) Le 6 décembre.
(2) /Z, le cardinal de Richelieu.
(3) Armand de Bourbon, prince de Gonti, fils puiné d'Henri de Bourbon , prince de Condé , et de Charlotte-Marguerite de Montmorency, né le H octobre 1629, fut baptisé à Saint-Sulpice le 23 décembre 1630, ayant le cardinal de Richelieu pour parrain.
(4) Le maréchal de Marillac avait été arrêté le 21 novembre à l'armée d'Italie; mais il ne fut ramené en France que dans le courant de décembre.
(5) Henri Jacquinot, fils de Nicolas Jacquinot, était, ainsi que Beringhen, premier valet de chambre du roi. Tous les deux avaient été mêlés dans les intrigues ourdies contre le cardinal de Richelieu.
(6) Abel Servien, marquis de Sablé, fils d'Antoine Servien, conseiller au parlement de Grenoble, et de Diane Bailly, fut pourvu le 11 décembre 1630 de la charge de secrétaire d'État, laissée vacante par la mort de Gharles le Beauclerc. Il fut fait surintendant des finances en 1653, et mourut le 19 février 1659, à l'âge de soixante-cinq ans.
fait mareschal de France, et M'hèle Toiras aussy (1); M"^ d'Effiat fasché de ne le pas estre, se retira en sa maison de Chilly (2), d'où peu après il revint, et fut fait mareschal de France (3).
Janvier.
Le roy vivoit froidement avec les reines et ne leur parloit quasy point au cercle, quand nous entrâmes en l'année 1631, au commencement de laquelle on me commanda de licentier le régiment du colonel d'Erlach : (j'avois des le mois de septembre de l'année passée licentié celuy du colonel Affry) ; mais sur la difficulté du payement on retarda cette affaire.
Cependant on chercha (a ce que disent ceux de Monsieur) de desunir Puilorens et Le Coygneux, monsieur le garde des sceaux, parent du premier (4), le persuadant d'abandonner son compagnon, de quoy Le Coygneux averty par madame de Verderonne (quy estoit le depost de leur amitié), et Monsieur en ayant sceu des nouvelles, tous deux en s'accordant ensemble conseillèrent a Monsieur de quitter la court au com-
(1) Les provisions de M. de Montmorency sont datées du 11 décembre ; celles de M. de Toiras du 13.
(2) Chilly, village du canton de Longjumeau, arrondissement de Gorbeii. Le marquis d'Effiat avait été institué héritier par son grand-oncle, Martin Ruzé, seigneur de Beaulieu, Chilly et Longjumeau, secrétaire d'État, à la condition de prendre son nom.
(3) Les provisions sont datées du 1<^'' janvier 1631.
(4) Jacqueline de la Châtre, épouse de Guillaume Pot, seigneur de Rhodes, et aïeule maternelle de Puylaurens, était sœur de Marie de la Châtre, mère de Châteauneuf.
1631. FÉMIIER. 129
mencement du mois de février, ce qu'il exécuta
le (1), ayant premièrement esté trouver monsieur
le cardinal en son logis et luy ayant dit qu'il renonçoit a son amitié.
Février. — J'estois cheux le président de Chevry quand j'en sceus la nouvelle, et m'en allay a l'heure mesme trouver monsieur le cardinal et sçavoir ce que j'avois a faire (comme au premier ministre, en l'absence du roy). Il me dit que le roy seroit le soir mesme a Paris, et qu'il avoit envoyé au gallop M*" Bouteillier, tant pour l'avertir du parlement de Monsieur, que pour le conseiller de venir a Paris.
Il vint descendre cheux monsieur le cardinal, ou tout le monde se trouva, et de là il alla cheux la reine mère. 11 me fit mettre dans son carrosse : il me donna un sanglier qu'il avoit pris le jour mesme, et me fit très bonne chère. Il me dit en allant au Louvre qu'il alloit quereller la reine sa mère d'avoir fait partir de la court monsieur son frère. Je luy dis qu'elle seroit blâmable sy elle l' avoit fait, et que je m'estonnois fort qu'elle luy eut conseillé telle chose. Il me respondit : « Sy a asseurem.ent, pour la haine qu'elle porte a monsieur le cardinal. » Sur cela il entra cheux la reine sa mère quy avoit ce jour là pris quelque médecine.
Peu de jours après le roy se résolut d'aller passer son caresme prenant a Gompiegne, et les reines l'y voulurent suyvre. La veille qu'il partit pour y aller il
(1) Le 1er février, suivant Levassor : mais le cardinal de Richelieu dans ses mémoires, et Vittorio Siri dans les Memorie recondite, donnent au départ du duc d'Orléans la date du 30 janvier.
me donna encores une heure de sanglier de sa chasse, me promit qu'a Compiegne il me feroit un don pour raccommoder mes affaires incommodées des extrêmes despenses que j'avois faites l'année précédente en Savoye.
Le dimanche lô'"^ de février nous primes congé [des reines; car le roy m'avoit permis de passer le caresme prenant a Paris : je fus en suitte prendre congé] (1) de madame la princesse de Gonty, quy est la dernière fois que je l'ay veue ; lesquelles partirent le lendemain lundy 1 7™® de février pour s'acheminer a Compiegne, ou elle (2) fut sollicitée par le roy de s'accommoder avec monsieur le cardinal ; mais comme elle est très entière et opiniâtre et que la playe estoit encores récente, elle n'y peut estre portée.
Le dimanche 23*^^ février je disnay cheux M"" le mareschal de Crequy, et de là m'en allant a la Place Royale cheux ]VP de Saint Luc, je m'accrochay avec le chariot quy portoit dans la Bastille le lit de l'abbé de Foix quy y a\ oit esté mené prisonnier le matin (3) , ce quy me fit sçavoir sa prise.
Sur le soir j'attendois l'heure d'aller a la comédie cheux M"^ de Saint Geran quy la donnoit ce soir là, et le bal en suitte, quand W d'Espernon m'envoya prier de venir jusques cheux madame de Choisy (4) , ou il
(1) Inédit.
(2) EHe^ la reine-mère.
(3) « L'abbé de Foix, dit le cardinal de Richelieu dans ses mémoires, faisoit métier d'être dans toutes les intrigues de la cour. »
(4) Renée de Beauvau , fille de Jacques de Beauvau , baron de Rivau, et de Françoise le Picart, avait épousé Charles de l'Hôpital, marquis de Choisy.
estoit; et y estant arrivé, il me dit que la reine mère avoit esté arrestée le matin mesme a Compiegne, d'où le roy estoit party pour venir coucher a Senlis; que madame la princesse de Gonty avoit eu commandement par une lettre du roy que ]\r de la Ville aux Clercs luy avoit portée, de s'en aller a Eu (1) ; que le roy avoit fait madame de la Flotte dame d'attour de la reine, et mademoyselle de Hautefort fille de la reine sa femme (2), et que toutes deux estoint venues a Senlis avec elle ; que le premier médecin de la reine (3) M^ Vautier avoit esté ammené prisonnier a la suite du roy, et finalement qu'il sçavoit de bonne part qu'il avoit esté mis sur le tapis de nous arrester, luy, le mareschal de Crequy, et moy ; qu'il n'y avoit encor esté rien conclu contre eux, mais qu'il avoit esté arresté que l'on me feroit prisonnier le mardy a l'arrivée du roy a Paris, dont il m' avoit voulu avertir afïin que je songeasse a moy. Je luy demanday ce qu'il me conseilloit de faire, et ce que luy mesme vouloit faire. Il me dit que s'il n' avoit que cinquante ans,
(1) Le duc de Guise, frère de la princesse de Conti, était comte d'Eu du chef de sa mère Catherine de Clèves.
(2) Catherine le Voyer de Lignerolles, épouse de René du Bellay, baron de la Flotte-Hauterive , était l'aïeule maternelle de M"" de Hautefort. Elle fut nommée dame d'atour de la reine à la place de Mme du Fargis, mise en disgrâce; et M^e de Hautefort, qui était venue à la cour en 1628 comme fille d'honneur de la reine-mère, lui fut enlevée pour entrer au même titre dans la maison de la reine.
(3) De la reine-mère. — François Vautier, premier médecin de la reine-mère depuis 1626, et auparavant un de ses médecins ordinaires, était, au dire du cardinal de Richelieu, « le principal et le plus dangereux instrument de toute la faction. »
qu'il ne seroit pas une heure a Paris et qu'il se mettroit en lieu de seureté d'où puis après il pourroit faire sa paix ; mais qu'estant proche de quattre vingts ans il se sentoit bien encor assés fort pour faire une traitte, mais qu'il craindroit de demeurer le lendemain : c'estoitpour quoy, puis qu'il avoit esté sy mal habile de venir encor faire le courtisan a son eage, il estoit bien employé qu'il en pastit, et qu'il tenteroit toutes choses et mettroit toutes pierres en œuvre pour se restablir tellement quellement, et puis de s'en aller finir ses jours en paix dans son gouvernement ; mais pour moy qui estois encores jeune, en estât de servir et d'attendre une meilleure fortune, il me conseilloit de m'eslongner et de conserver ma liberté, et que il m'offroit de me prester cinquante mille escus pour passer deux mauvaises années, que je luy rendrois quand il en viendroit de bonnes.
Je luy rendis premièrement très humbles grâces de son bon conseil et en suitte de son offre, et luy dis que ma modestie m'empeschoit d'accepter le dernier et ma conscience d'effectuer l'autre, estant très innocent de tout crime et n'ayant jammais fait aucune action quy ne mérite plustost louange et recompense que punition ; qu'il a paru que j'ay toujours plustost recherché la gloire que le proffit, et que, préférant mon honneur non seulement a ma liberté mais a ma propre vie, je ne le mettrois jammais en compromis par une fuitte quy pourroit faire soubçonner et douter de ma probité; que depuis trente ans je servois la France et m'y estois attaché pour y faire ma fortune; que je n'en voulois point maintenant (que j'approche
l'eage de cinquante ans) (1) en chercher une nouvelle, et qu'ayant donne au roy mon service et ma vie je luy pouvois bien donner aussy ma liberté, qu'il me rendroit bien tost quand il jetteroit les yeux sur mes services et ma fîdellité ; qu'au pis aller j'aimois mieux vieillir et mourir dans une prison, jugé d'un chascun innocent et mon maitre ingrat, que par une fuitte inconsidérée me faire croire coupable et soubçonner mesconnoissant des honneurs et charges que le roy m'a voulu départir; que je ne me pouvois imaginer que l'on me veuille mettre prisonnier n'ayant rien fait , ny m'y retenir quand on ne trouvera aucune charge contre moy; mais quand on voudra faire l'un et l'autre, que je le souffriray avesques grande constance et modération , et qu'au lieu de m'eslongner je me resolvois des demain matin de m' aller présenter a Senlis au roy, ou pour me justifier sy l'on m'accuse, ou pour entrer en prison sy l'on me soubçonne, ou mesmes pour mourir sy on avère les douttes que l'on a peu prendre de moy, et quand on ne trouveroit rien a redire a ma vie ny a ma conduitte, pour mourir aussy, et généreusement et constamment, sy ma mauvaise fortune ou la rage de mes ennemis me pousse jusques a cette extrémité.
Comme j'achevay ce discours M"" d'Espernon, les larmes aux yeux, m'embrassa et me dit : « Je ne sçay ce quy vous arrivera, et je prie Dieu de tout mon cœur que ce soit tout bien ; mais je n'ay jammais connu gentilhomme mieux né que vous, ny quy mérite mieux toute bonne fortune : vous l'avés eue jusques
(1) Il l'avait même dépassé.
icy; Dieu vous la conserve, et bien que j'appréhende la resolution que vous avés prise, je l'approuve neammoins et' vous conseille de la suyvre, ayant ouy et pesé vos raisons. »
Il me pria en suitte de n'esventer point cette nouvelle quy bien tost seroit publique, et me pria qu'au sortir de la comédie il me donnât a soupper cheux madame de Choisy ou il l'avoit fait apprester, et sur cela nous allâmes a la feste cheux M"" de Saint-Geran ou je trouvay M"" le mareschal de Crequy a quy M"" d'Espernon le dit devant moy et ce que je voulois faire, quy l'approuva, et dit que pour luy, il feroit ce qu'il pourroit pour destourner l'orage , mais qu'il l'attendroit.
Peu après madame la Comtesse divulgua l'arrest de la reine mère, et nous ouismes la comédie, vismes le bal, et a minuit vînmes souper cheux madame de Choisy ou jVP de Chevreuse vint, quy ne fut gueres touché de l'eslongnement de sa bonne sœur de la court, et fut aussy gay que de coustume. Comme nous nous retirions. M"" du Plessis Pralain arriva, quy dit a M*" de Chevreuse de la part du roy que non par haine qu'il portât a sa maison, mais que pour le bien de son service il avoit eslongné madame sa sœur d'auprès de la reine sa mère. ■»
Le lendemain lundy 24""® jour de février je me levay devant le jour et bruslay plus de six mille lettres d'amour que j'avois autrefois receues de diverses femmes, appréhendant que, sy l'on me prenoit prisonnier, on ne vint chercher dans ma maison, et que l'on n'y trouvât quelque chose quy peut nuire, estans les seuls papiers que j'avois, quy eussent peu preju-
dicier a quelqu'un. Puis je manday a M' le comte de Gramont que je m'en allois trouver le roy a Senlis, et que, s'il y vouloit venir, je l'y menerois, ce qu'il fit volontiers, et l'estant venu prendre a son logis, il monta en mon carrosse, et nous allâmes jusques a Louvre (I) ou nous trouvasmes M"" le Comte, M' le cardinal de la Vallette, et M' de Boullon (2l) quy montoint en carrosse, après s'estre chauffés, pour passer a Senlis. Il voulut (3) que M"" de Gramont et moy nous missions en son carrosse pour y aller de compagnie, et me dit que je me vinsse chauffer : puis en montant quand et moy dans la chambre, il me dit : « Je sçay asseurement que l'on vous veut arrester; sy vous m'en croyés vous vous retirerés, et sy vous voulés voylà deux coureurs quy vous mèneront bravement a dix lieues d'icy. » Je le remerciay très humblement et luy dis que n'ayant rien sur ma conscience de sinistre, je ne craignois rien aussy, et que j'aurois l'honneur de l'accompagner a Senlis, ou nous arrivasmes peu après et trouvasmes le roy avec la reine sa femme dans sa chambre et mesdames la Princesse et de Guymené (4). Il vint a nous et nous dit : « Voylà la bonne compagnie » ; puis ayant un peu parlé a M"" le
(1) Plusieurs éditions précédentes, mais non les premières, portaient : jusqu'au Louvre.
(2) Frédéric-Maurice de la Tour, duc de Bouillon, alors prince de Sedan, et depuis, par échange avec le roi, duc d'Albret et de Château-Thierry, fils aîné d'Henri de la Tour, vicomte de Turenne et duc de Bouillon, et d'Elisabeth de Nassau, sa seconde femme, né le 22 octobre 1605, mort le 9 août 1652.
(3) /7, le comte de Soissons.
(4) Il y avait aux précédentes éditions : et madame la princesse de Guymené. — Voir t. II, p. 147, note 1.
Comte et a M. le cardinal de la Vallette, il m'entretint assés longtemps, me disant qu'il avoit fait ce qu'il avoit peu pour porter la reine sa mère a se raccommoder avec monsieur le cardinal, mais qu'il n'y avoit sceu rien gaigner, ne me dit jammais rien de madame la princesse de Conty : puis je luy dis que l'on m' avoit donné avis qu'il me vouloit faire arrester et que j'estois venu le trouver affin que l'on n'eut point de peine a me chercher, et que, sy je sçavois ou c'est, je m'y en irois moy mesme sans que l'on m'y menât. Il me dit là dessus ces mesmes mots : « Comment, Betstein, aurois tu la pensée que je le voulusse faire? Tu sçais bien que je t'ayme » ; et je crois certes qu'a cette heure là il le disoit comme il le pensoit. Sur cela on luy vint dire que monsieur le cardinal estoit en sa chambre, et lors il prit congé de la compagnie, et me dit que je fisse avancer le lendemain matin de bonne heure la compagnie quy estoit en garde affin qu'elle la peut faire a Paris, puis me donna le mot.
Nous demeurâmes quelque temps cheux la reine, et puis nous vinmes tous soupper cheux W de Longueville, et de là nous retournâmes cheux la reine ou estoit venu le roy après soupper. Je vis bien qu'il y avoit quelque chose contre moy; car le roy baissoit toujours la teste, jouant de la guittare sans me regarder et en toute la soirée ne médit jammais un mot. Je le dis a M^ de Gramont, nous allant coucher ensemble en un logis que l'on nous avoit appresté.
Le lendemain mardy 25""® jour de février, je me levay a six heures du matin, et comme j'estois devant le feu avec ma robbe, le sieur de Launay lieutenant des gardes du corps entra en ma chambre et me dit :
« Monsieur, c'est avec la larme a l'œil, et le cœur quy me saigne, que moy quy depuis vingt ans suis vostre soldat, et ay tousjours esté sous vous, sois obligé de vous dire que le roy m'a commandé de vous arrester, » Je ne ressentis aucune émotion particulière a ce discours et luy dis : a Monsieur, vous n'y aurés pas grand peine, estant venu exprès a ce sujet comme l'on m'en avoit averty. J'ay toute ma vie esté sommis aux volontés du roy quy peut disposer de moy et de ma liberté a sa volonté : » sur quoy je luy demanday s'il vouloit que mes gens se retirassent ; mais il me dit que non, et qu'il n' avoit autre charge que de m'arrester et puis de l'envoyer dire au roy, et que je pouvois parler a mes gens, escrire et mander tout ce qu'il me plairoit, et que tout m'estoit permis. M"" de Gramont allors se leva du lit et vint pleurant a moy, dont je me mis a rire, et luy dis que, s'il ne s'afïligeoit de ma prison non plus que moy, il n'en auroit aucun ressentiment, comme de vray je ne m'en mis pas beaucoup en peine, ne croyant pas y demeurer longtemps (1). Launay ne voulut jammais qu'aucun des gardes quy estoint avec luy entrassent dans ma chambre, et peu après arrivèrent devant mon logis un carrosse du roy, ses mousquetaires a cheval, et trente de ses chevaux
(1) « Le lendemain M. le mareschal de Bassompierre qui estoit venu a Senlis au devant du Roy fut arresté des le matin par de Launay lieutenant des gardes du corps et amené le mesme jour par les mousquetaires et chevau-legers du Roy en la Bastille. Il tut fort regretté dans Paris a cause de la candeur de son bon naturel. Il en fut le moins affligé de tous et prit tout son malheur par raillerie. Il fut mis dedans non pas tant pour ce qu'il avoit faict que pour ce qu'il pouvoit faire. » (Copie d'un journal de la cour conservée dans la collection Godefroy, portefeuille CCLXXXV.)
légers. Je me mis en carrosse avec Launay seul, et rencontray en sortant madame la Princesse quy montra estre touchée de ma disgrâce ; puis marchâmes toujours deux cens pas devant le roy jusques a la porte de Saint Martin que je tournay a gauche, et passant par la Place Royale on me mena dans la Bastille, ou je mangeay avec le gouverneur W du Tramblay (1), et puis il me mena dans la chambre ou estoit autrefois M' le Prince, dans laquelle on m'enferma avec un seul vallet.
Le mercredy 26"® M"" du Tramblay me vint voir le soir, et me dit de la part du roy qu'il ne m'avoit point fait arrester pour aucune faute que j'aye faitte, et qu'il me tenoit son bon serviteur, mais de peur que l'on ne me portât a mal faire; et que je n'y demeurerois pas longtemps : dont j'eus beaucoup de consolation. Il me dit de plus que le roy luy avoit commandé de me laisser toute liberté hormis celle de sortir ; que je pouvois prendre avec moy tels de mes gens que je voudrois, [parler a quy je voudrois] (2), et me promener par toute la Bastille. Il adjouta encor a mon logement une autre chambre auprès de la mienne pour mes gens. Je ne pris que deux vallets et un cuisinier, et fus plus de deux mois sans vouloir sortir de ma chambre et n'en fusse point du tout sorty sy le ventre ne m'eut enflé de telle sorte que je creus mourir.
Deux jours après mon emprisonnement je fis sça-
(1) Charles le Clerc, seigneur du Tremblay, fils de Jean le Clerc, seigneur du Tremblay, et de Marie de la Fayette, était frère cadet du fameux père Joseph.
voir sy le roy auroit aggreable que mon neveu de Bassompierre le vit, quy me fit respondre que non seulement il l'aggreoit, mais mesmes qu'il le desiroit, et qu'il aymoit mon neveu pour l'amour de luy mesme, aussy bien qu'a ma considération.
Mars. — Le roy partit incontinent après le caresme prenant (1) pour aller a Orléans forcer monsieur son frère de le venir trouver. Mon neveu fit demander encores au roy ce qu'il luy plaisoit qu'il devint, et le roy luy fit dire qu'il seroit bien ayse qu'il vint a ce voyage avec luy ; sur quoy je le fis mettre en très bon esquipage et l'envoyay a sa suitte. Monsieur frère du roy, sentant le roy s'approcher de luy, ne le voulut attendre et s'en alla par la Bourgongne a Besanson avec M" d'Elbeuf et de Bellegarde. Le roy le suivit jusques a Disjon, et en s'en retournant a Chanseaux (2) on fit dire a mon neveu que le roy n'aggreoit pas qu'il le suyvit ny mesmes qu'il demeurât en France, mais qu'il trouvoit bon qu'il vint prendre congé de luy, ce qu'il fit et se retira auprès de son père en Lorraine.
Le roy revint aux contours de Paris, et je fis solliciter ma liberté; mais ce fut en vain. Je tombay malade dans la Bastille d'une enfleure bien dangereuse pro venue peut estre de n'avoir pas pris d'air : aussy des que j'eus esté prommener sur la terrasse, je commençay a desenfler (3) .
Avril. — Je sceus en mesme temps la mort de madame la princesse de Gonty, dont j'eus l'aflliction que
(1) Le mardi-gras était le 4 mars : le roi partit le H.
(2) Le roi, arrivé le 26 mars à Dijon, en était reparti le 2 avril
(3) Voir à l'Appendice. IX.
meritoit l'honneur que depuis mon arrivée a la court j'avois receu de cette princesse quy , outre tant d'autres perfections quy l'ont rendue admirable, avoit celle d'estre très bonne amie et très obligeante : j'honoreray sa mémoire, et la regretteray le reste de mes jours. Elle fut tellement outrée de douleur de se voir séparée de la reine mère avec quy elle avoit demeuré depuis qu'elle vint en France, sy affligée de voir sa maison persécutée, et ses amis et serviteurs en disgrâce, qu'elle n'y voulut, ny sceut pas survivre, et mourut a Eu, un lundy dernier jour d'avril (1) de cette malheureuse année de 1 631 .
Pendant cela on fit quelques propositions a la reine mère de se aller tenir a Moulins, ou a Chasteautierry : mais elle se résolut de sortir de France (2!) , et ayant fait traitter avesques Vardes (3) pour la recevoir a la Gapelle (4), le père quy estoit l'ancien gouverneur ayant esté adverty de quelques pratiques quy se faisoint dans sa place, y courut jour et nuit, et y arriva le soir dont la reine s'y devoit rendre le lendemain, et y estant entré au desceu de son fils, parla aux soldats quy estoint ses créatures, quy le reconnurent pour gouverneur, et en chassa son fils, la comtesse
(1) Le 30 avril était un mercredi.
(2) On peut voir dans les Mémoires pour l'histoire du cardinal de Richelieu, recueillis par le sieur Auhery (t. II) les correspondances échangées à ce sujet, les lenteurs calculées de la reinemère, et enfin son départ, qui s'effectua le soir du 18 juillet.
(3) René du Bec, marquis de Vardes, fils de René du Bec, marquis de Vardes, et d'Hélène d'O. Il avait épousé la comtesse de Moret.
(4) La Capelle, aujourd'hui chef-lieu de canton de l'arrondissement de Vervins , département de l'Aisne , était alors une place voisine de la frontière.
de Moret, et Besanson (1) quy y estoint. Ils s'en allèrent au devant de la reine mère qu'ils trouvèrent a une lieue de là, luy dirent l'accideiit quy les empeschoit de la servir selon son désir, et l'accompagnèrent jusques a Avenes (2), ou de là elle alla a Brusselles ou elle s'est tenue depuis ; ce quy fut cause de faire saisir son bien et son douaire.
M"" le comte de Saint-Paul mourut peu après (3), ce quy fit rentrer Chasteautierry en la possession du roy.
La duchesse d'Onane quy avec madame d'Elbeuf avoint eu ordre de se retirer quand la reine mère fut laissée a Compiegne, estoit venue trouver madame la princesse de Conty a Eu, après la mort de laquelle ayant sceu que la reine mère estoit sortie de France, s'embarqua a Eu, et l'alla trouver en Flandres.
Le roy de Suéde quy l'année précédente estoit entré dans l'AUemaigne et y avoit fait de signalés progrès qu'il continuoit encores en la présente s'avança de telle sorte qu'il vint joindre l'eslecteur de Saxe (4) quy avoit pris les armes contre l'empereur, quy envoya le comte de Tilly grand et heureux capitaine pour luy faire teste, lequel auprès de Leipsic estant venu donner la battaille au duc de Saxe, laquelle il gaigna, le roy de Suéde averty que le comte de Tilly marchoit contre l'eslecteur alla toute la nuit avec
(1) Voir à l'Appendice. X.
(2) Avesnes, aujourd'hui ciief-lieu d'arrondissement du département du Nord, dépendait alors des Pays-Bas espagnols.
(3) Seulement le 7 octobre.
(4) Jean-Georges I", fils de Christian 1" et de Sophie de Brandebourg, fut électeur de Saxe après son frère Christian II, de 1611 à 1656.
quattre mille chevaux a son secours ; mais il le trouva en desroutte et sy a propos qu'il y mit et deffit a platte couture le comte de Tilly victorieux du Saxon (1 ) et le poursuivit sy vivement qu'il ne luy donna loysir de se reconnestre jusques a Erdfort quy est a près de cent lieues françoises de là (2), tuant tout ce quy demeura par les chemins des restes de l'armée du Tilly, ce quy apporta une telle consternation aux affaires de l'empereur que sy le duc de Bavieres avec une puissante armée ne se fut opposé au Suédois, il n'eut rien trouvé en toute l'AUemaigne quy luy eut fait résistance.
M"^ de Lorraine quy en ce temps là avoit quelques trouppes sur pié en leva encores en toute diligence, et avec huit mille hommes de pié et deux mille chevaux passa en AUemaigne au secours du duc de Bavieres son oncle : mon frère et mon neveu le suivirent en ce voyage, et mon neveu s'y signala. Mon cousin le comte de Pappenheim (3) vint aussy (septembre) et s'opposa au roy de Suéde quy tourna teste vers la Franconie, prit Virtsbourg, Mayense et Francfort quy n'estoint fortifiés ny pourveus, et mit la terreur et l'effroy de telle sorte dans l'AUemaigne que tout se rendoit.
Octobre. — Pendant que M"" de Lorraine estoit en
(1) Ce fut le 7 septembre (28 août, vieux style) qu'eut lieu cette journée de Leipzig oîi le roi de Suède répara par une grande victoire la défaite de l'électeur de Saxe.
(2) Erfurt, ville de Thuringe, moins éloignée de Leipzig que ne le pense l'auteur. — Il y avait aux précédentes éditions : qui est auprès de là.
(3) Godefroy-Henri, comte de Pappenheim, fils de Vitus, comte de Pappenheim, et de Marie-Salomé de Preising, sa seconde femme, né le 29 mai 1.594, tué à Lutzen le 6 novembre 1632.
Allemaigne, et Monsieur frère du roy a Nancy ou il estoit venu se tenir peu après s'estre retiré a Besanson, le roy s'en vint a Mets, et son armée a la frontière de Lorraine (1), et M"^ de Lorraine, estant averty qu'un sy puissant prince estoit avesques de telles forces sur ses confins, ayant en diligence rammené les siennes en son pais (novembre) , et Monsieur s' estant de rechef retiré a Besanson, il fut fait quelque traitté entre le roy et M"" de Lorraine, par lequel Moyen vie luy fut rendu (2) et la ville de Marsal mise en ses mains pour quattre ans (3) .
Comme le roy estoit a Mets, la court de parlement (quy pour avoir donné quelque arrest quy n'avoit pas pieu au roy l'esté précèdent (4), avoit esté commandée de venir a pié trouver en corps le roy au Louvre, et luy porter ses registres ausquels Elle déchira de sa propre main lesdits arrêts et y en fit enregistrer un de son conseil quy n' estoit pas a leur avantage) , donna
(1) Le roi s'établit à Château-Thierry le 18 octobre, tandis que ses troupes s'avançaient dans les Trois-Évèchés; mais il ne vint à Metz que le 21 décembre.
(2) Fut rendu au roi.
(3) Le traité de Vie, par lequel le duc de Lorraine remettait la ville forte de Marsal aux mains du roi pour sûreté de ses engagements, ne fut signé que le 6 janvier 1632. — Moyenvic, ville de l'évêché de Metz occupée par l'Empereur pendant que les forces de la France étaient employées en Italie, avait capitulé le 21 décembre 1631. — Si le duc d'Orléans s'éloigna encore une fois de Nancy, ce ne fut qu'après avoir secrètement épousé la princesse Marguerite de Lorraine, le 3 janvier 1632.
(4) Par un arrêt de partage du 23 avril 1631 le parlement de Paris s'était refusé à enregistrer la déclaration du crime de lèzemajesté lancée contre ceux qui avaient suivi Monsieur. L'arrêt fut lacéré par le roi le 25 mai.
encores depuis quelques autres arrests quy ne pleurent pas a Sa Majesté (1), quy fit (décembre) qu'elle interdit cinq de la court, conseillers ou presidens (2), et manda que le premier et second presidens, accompagnés de nombre de conseillers, le vinssent trouver a Mets (3) ou Elle leur fit une forte réprimande.
De là le roy ayant envoyé le marquis de Bresé son ambassadeur vers le roy de Suéde (4), il s'en revint aux contours de Paris achever l'année 1 631 (5).
Janvier.
Au commencement de l'année 1632, peu après le retour du roy de son voyage de Mets, on me donna quelque espérance de ma liberté : mais je crois que ce fut plustost pour redoubler mes peines par cette espérance trompée que pour alléger mes maux par une meilleure condition ; car peu après je vis bien que l'on ne me vouloit point eslargir. J'eus pour comble de mes peines la mort de mon frère quy survint bientost après, causée par les travaux soufferts en l'armée d'Allemaigne l'année précédente, et par les desplaisirs de ma longue détention.
Monsieur le cardinal en suitte fut fait gouverneur de
(1) Le parlement faisait opposition aux procédures de la chambre de justice extraordinaire de l'Arsenal.
(2) Gayan, Barillon, Thelis, Tudert et Laisné.
(3) Le parlement arriva à Metz le 10 janvier 1632.
(4) Le marquis de Brézé partit de Metz le 8 janvier 1632.
(5) Le roi quitta Metz seulement au commencement de février 1632 : il partit de Verdun le 12 pour se rendre à Versailles.
Bretaigne (I) elle mareschal de Marillac ayant esté longuement tenu a Sainte Menehou prisonnier, ou l'on luy instruisoit son procès, fut en tin ammené prisonnier a Ruel, et des juges nouveaux establis pour luy faire et parfaire son dit procès, luy ayant esté permis de choisir du conseil; il fut jugé le.... jour de....(2l), et exécuté en Grève le lendemain.
Mars. — Forces pratiques se firent de tous costés en France en faveur de Monsieur, mais principalement dans le Languedoc ou M' de Montmorency se révolta (3) , attirant avesques luy plusieurs villes, evesques, seigneurs, et autres partisans. D'autre costé le roy estoit en doubte du roy d'Angleterre, peu asseuré de M"" de Savoye (4) quy souffroit impatiemment que la ville et citadelle de Pignerol demeurât entre les mains du roy, bien que par traitté particulier il l'eut délaissée au roy (5) , quy avoit aussy quelque ombrage du mareschal de Toiras, pour l'estroitte intelligence qu'il avoit avec
il) Le cardinal avait obtenu en 1631 le gouvernement de Bretagne.
(2) Le samedi 8 mai. L'exécution n'eut lieu que le surlendemain.
(3) Non encore ouvertement.
(4) Le duc de Savoie était alors Victor- Amédée !«•■, beau-frère du roi : il avait succédé à son père Charles-Emmanuel P"", mort le •26 juillet 1630.
(5) Par le traité de Gherasco, en français Quérasque, signé le 6 avril 1631 , il avait été convenu que le duc de Mantoue et le duc de Savoie seraient rétablis dans leurs états respectifs : Pignerol, d'abord laissé en gage au roi de France, puis rendu au duc de Savoie le 20 septembre, avait été, sous le prétexte de quelques inquiétudes causées par les Espagnols de Milan, remis en dépôt entre les mains des Suisses en vertu d'un traité particulier signé à Millefleurs le 19 octobre; enfin dans le courant de mai 163''2 le
M"" le duc de Savoye, pour avoir mis dans la citadelle de Casai le régiment de son neveu (1) et s'y estre rendu le plus fort, pour la mauvaise intelligence ou il estoit avec M*" Servien ambassadeur du roy près de M"" de Savoye, et finalement pour les brigues et menées que Sa Majesté sçavoit que ses frères (2), (quy despendoint absolument de luy), faisoint dans le Languedoc (avril). Du costé de Roussillon il estoit venu par mer huit mille Italiens : on levoit aussy des Espagnols. IVP de Lorraine armoit puissamment de son costé, sous prétexte des Suédois quy avoysinoint son pais; mais le roy se douttoit que ce fut en faveur de Monsieur, dont on luy avoit donné avis que le mariage se brassoit avec la princesse Marguerittc sœur dudit duc. Monsieur de son costé avoit deux mille chevaux sur pié, et quelque infanterie; de sorte que tout cela donnoit bien a penser au roy, quy ne peut estre persuadé de se saisir de la personne de M"^ de Montmorency bien qu'il en eut eu des avis bien certains, mais l'envoya en son gouvernement pour y faire tenir les estats, et pour se préparer contre les forces quy estoint au comté de Roussillon ; cependant que Sa Majesté s'achemina (may) avec une forte armée en la Lorraine (3), au temps
duc de Savoie fit abandon définitif de cette place à la France. En réalité ce dernier traité ne faisait que confirmer et rendre publique la cession de Pignerol, déjà accordée par un traité secret et particulier du 31 mars 1631.
(1) Henri Bourcier de Barry, seigneur de Saint-Aunez, avait épousé en 1623 Glaire de Lesignan, fille de Pierre, seigneur de Lesignan, et d'une sœur de Toiras, Isabelle de Saint-Bonnet.
(2) Restinclières l'aîné, et Claude de Saint-Bonnet de Toiras, évêque de Nîmes.
(3) Le roi partit le 10 mai pour Calais, et de là se dirigea vers la Lorraine.
1632. AOUT. 1/j7
que l'armée hollandoise ayant pris Linguen(l), Ruremonde et (juelqiics autres places sur les Espagnols, estoit venue attaquer Mastric et s'estoit tellement retranchée devant, que l'armée espagnole assistée de celle du comte de Pappenheim (quy s'en approcha), ne la peurent secourir, ny l'empescher d'estre prise sur la tîn de l'automne (2), et en suitte le duché de Limbourg; cependant qu'en Allemaigne le roy de Suéde s'estoit mis en campaigne au renouveau et avoit mis la Schaube (3) sous sa puissance avec le marquisat de Bourgau (4) , restably le Palatin dans ses païs usurpés, délivré le duc de Wirtemberg du joug de ses ennemis, et pris Tonnevert (5) et tout le duché de Bavieres a Ingolstat près, quand le Walestein avec une très puissante armée s'avança à Nuremberg qu'il eut prise sy le roy de Suéde n'y fut promptement accouru et ne se fut retranché entre la ville et luy : le duc de Bavieres se joygnit au Walestein et tenant le roy de Suéde sur cul jusques a l'hiver, arresterent le cours de ses victoires pour cette année là ; et en suitte (6) le Walestein estant allé en Bohême et de là vers la Saxe pour chastier l'eslecteur, le roy de Suéde y accourut et
(1) Lingen, ville située en Westphalie sur l'Ems, ne dépendait pas des Pays-Bas espagnols. Les anciens éditeurs ont écrit, non sans raison : Venlo. Venlo et Ruremonde, places sur la rive droite de la Meuse, furent prises en ce temps par les Hollandais.
(2) Maëstricht, assiégé depuis le 10 juin, se rendit le 22 août.
(3) La Souabe.
(4) Le margraviat de Burgau, entre Ulm et Augsbourg, appartenait à la maison d'Autriche.
(ô) Donauwerth.
(6) Tout ce passage, depuis les mots : le Walestein, jusqu'aux mots : la mort du roy de Suéde, a été ajouté en marge par Fauteur.
le Pappenheim le suyvit, et s'estans rencontrés ledit roy et le Walestein a Lutsen (1), ils se donnèrent la battaille (2), que le roy de Suéde gaigna; mais il y fut tué, et aussy le Pappenheim quy y arriva comme la battaille se donnoit. Le duc Bernard de Weimarc (3) prit le soin de l'armée après la mort du roy de Suéde.
Le roy s'en vint avec une puissante armée fondre dans la Lorraine (4), prit le duché de Bar, a la Motte près, sans résistance (5) , vint se saisir de Saint Miel, de Nomeni et du Pont a Mousson (6). M*^ de Lorraine joint avesques Monsieur avoint bien une armée suffisante pour luy résister ; mais comme Monsieur estoit appelle en Languedoc, il se sépara de luy, quy en mesme temps traitta avec le roy (7) et luy donna pour asseurance trois places en despost pour trois ans, quy furent Stenay, Jamais, et Clermont en Argonne (8),
(1) A Lûtzen, en Saxe.
i2) Le 16 novembre (6 novembre, vieux style).
(3) Bernard, fils cadet de Jean, duc de Saxe-Weymar, et de Dorothée-Marie d'Anhalt, né le 16 août 1604, mort le 18 juillet
(4) Le roi, qui avait déjà envoyé devant lui les maréchaux de la Force et d'Effiat, partait lui-même de Sainte-Menehould le 18 juin pour entrer en Lorraine.
(5) La Mothe, place célèbre par les deux sièges qu'elle soutint en 1634 et en 1645 contre les Français.
(6) Saint-Mihiel, sur la Meuse, chef-lieu de canton de l'arrondissement de Commercy, département de la Meuse. — Nomeny sur la Seille, Pont-à-Mousson sur la Moselle, chefs-lieux de canton de l'arrondissement de Nancy,
(7) Dès le 26 juin, à Liverdun.
(8) Stenay, sur la Meuse, chef-lieu de canton de l'arrondissement de Montmédy, département de la Meuse. — Jametz, ville du canton de Montmédy. — Glermont-en-Argonne, aujourd'hui chef-
puis estant venu trouver le roy quand il s'en retournoit, l'asseura de son service, en mesme temps que Monsieur avec plus de deux mille chevaux entra dans le duché de Bourgongne : le roy envoya M"" de la Force après, puis encor M"" le mareschal de Chomberg avesques des forces suffisantes.
Il envoya en ce mesme temps en Alsasse W le mareschal d'Effiat avec une armée, et luy avec le reste de ses trouppes suyvit la piste de monsieur son frère (1) quyalla dans l'Auvergne pour passer de là en Languedoc ; et lors M"" le mareschal de la Force entra vers Beaucaire dans le Languedoc, tandis que M*" de Chomberg passa du costé d'Albi. M"" de Montmorency se joygnit lors a Monsieur avesques forces trouppes de pié et de cheval , et Monsieur envoya vers Beaucaire M"" d'Elbeuf pour s'opposer au mareschal de la Force, tandis qu'il vint pour attaquer M"" de Chomberg quy avoit assiégé Saint Félix de Garmain qu'il print et se voulant retirer a Castelnau Dary se trouva Monsieur en teste avec des forces beaucoup plus grandes que les siennes; mais M"^ deMoret ayant voulu aller voir de trop près les ennemis fut rapporté mort (2), et M*" de Montmorency pensant estre suyvy du reste de l'armée quy ne bougea, chargea avec cinquante ou soissante chevaux, fit des merveilles; mais en fin son cheval fut
lieu de canton de l'arrondissement de Verdun, était définitivement cédé au roi.
(1) Le roi partit le 12 août de Paris où il était venu tenir un lit de justice.
(2) On connaît la légende du comte de Moret disparaissant du monde après cette affaire où on le crut mort, et finissant ses jours dans un ermitage.
tué, et luy blessé de vingt coups, pris prisonnier, mené a Castelnau Dary, et l'armée de Monsieur, estonnée de ces deux grandes pertes, se retira sans combattre et se desbanda peu après (septembre) . Le Fargis quy estoit allé chercher les Espagnols quy devoint venir au secours de Monsieur, s'avança pour luy en dire la nouvelle, qu'il trouva ayant desja envoyé vers le roy pour en obtenir quelque forme de paix, ce qu'il fit et fut renvoyé se tenir a Tours ou aux environs (octobre) . Le roy receut les nouvelles a Lion de cet heureux succès, envoya de son costé Aiguebonne (1) trouver monsieur son frère et luy offrir ce qu'il accepta. Puis Sa Majesté passa a Beaucaire, a Montpelier, a Pesenas etBesiers ou il fit faire quelques exécutions, puis estant arrivé a Toulouse traitta un peu mal ceux de la ville quy avoint tesmoygné par trop leur affection a M"^ de Montmorency lequel avoit esté transporté a Leitoure (2) pour le faire guérir, d'où le roy le fit ammener a Toulouse, et la veille de la Toussaints dernier jour d'octobre, luy fit trancher la teste dans l'hostel de ville de Toulouse (3), d'où il partit le lendemain (novembre) après avoir fait M*^ de Bresé mareschal de France (4) , pour s'en revenir vers Paris
(1) Rostain-Antoine d'Eurre du Puy-Saint-Martin, seigneur d'Aiguebonne, fils aîné d'Antoine d'Eurre, seigneur du Puy-Saint- Martin, et de Baptistine de Simiane, mort le 9 mai 1656. Tandis que le roi envoyait Aiguebonne à Monsieur, Monsieur envoyait au roi Ghaudebonne, frère d'Aiguebonne.
(2) Lectoure, chef- lieu d'arrondissement du département du Gers.
(3) Le duc de Montmorency fut décapité le samedi 30 octobre, et non le dernier jour du mois. Le roi partit de Toulouse le 31.
(4) Le marquis de Brézé fut élevé à la dignité de maréchal le 2<S octobre.
par Limoges, la reine et monsieur le cardinal s'en retournans par Bordeaux et par la Rochelle.
INF le mareschal d'Effîat estant entré dans l'Alsasse estoit pour y taire de grands progrès ; car il avoit de belles forces et bien payées, y s'y comportoit fort bien, et tous les princes, seigneurs, et villes, se venoint mettre sous la protection du roy, redoutans ses armes, et apprehendans celles de Suéde quy les avoysinoint : mais une soudaine maladie le fît mourir (1 ), et trancha le fil de tant de belles espérances.
Monsieur frère du roy quy n'avoit traitté (a ce qu'il disoit), que sous l'espoir de la délivrance de M' de Montmorency, ayant sceu qu'il avoit eu la teste tranchée , se retira a grandes journées au comté de Bourgongne, et de là s'achemina en Flandres.
La reine avec monsieur le cardinal, monsieur le garde des sceaux et M"^ de Ghomberg, s'embarqua sur la Garonne a Toulouse et vint descendant jusques a Cadillac ou M"" le duc d'Espernon les receut superbement ; puis en suitte arriva a Bordeaux ou monsieur le cardinal tomba en une extrême maladie. La reine passa a Blayes avec le garde des sceaux (2), et M"" de Ghomberg mourut en mesme temps d'apoplexie a Bordeaux (3) , ou il y vint une sy grande quantité de noblesse de toutes parts mandée par M"^ d'Espernon pour faire honneur a la reine, qu'elle mit en ombrage monsieur le cardinal, lequel se fit inopinément porter
(1) Le maréchal d'Effiat mourut le 27 juillet.
(2) Le cardinal sut mauvais gré au garde des sceaux de n'être pas resté auprès de lui. Voir Lettres et papiers d'Etat, t. IV, p. 410-4H.
(3) Le 17 novembre.
dans une barque et conduire a Blayes. Cependant la reine s'achemina a la Rochelle ou monsieur le cardinal la fît superbement recevoir, et luy a petites journées se fît porter a Richelieu, et vers la fin de l'année 1 632 vint trouver le roy a Dourdan ( 1 ) ou toute la court fut au devant de luy.
Janvier.
Au commencement de l'année 1 633 j'eus une grande espérance de liberté. M*" de Chomberg m'avoit fait dire qu'a ce retour du roy on me sortiroit de la Bastille, monsieur le cardinal l'ayant tesmoygné a plusieurs, et le roy s'en estant ouvert a quelques personnes ; et tous mes amis s'en resjouissoint avec moy, quand on fît servir le partement de Monsieur frère du roy de prétexte pour ma détention, et au mesme temps au lieu de me délivrer, on m'osta cette partie de mes appointemens quy m'avoit esté payée les deux années précédentes, bien que je fusse prisonnier, quy montoit au tiers de ce que j'avois accoustumé de tirer par an. Cela me fît bien voir que l'on me vouloit éterniser a la Bastille : aussy des lors cesse je d'espérer qu'en Dieu.
Février. — Au mois de février monsieur le garde des sceaux commença a sentir le revers de fortune, et recevoir moins bon visage du roy et de monsieur le
(1) Dourdan, chef-lieu de canton de l'arrondissement de Rambouillet. — Une lettre du cardinal [Lettres et papiers d'Etat^ t. IV, p. 418), datée de Beaugency, le dernier décembre 1632, fait supposer qu'il ne rejoignit le roi qu'aux premiers jours de l'année 1633.
1633. FÉVRIER. lo3
cardinal qu'il n'avoit accoustumc; ce quy continua de sorte que le SlS""® de février, a pareil jour que j'avois estéarresté deux ans justement auparavant, il fut mis prisonnier a Saint Germain en Laye, et le lendemain en bonne et seure garde conduit au chasteau d'Angoulesme, ou il est demeuré. On prit en mesme temps son neveu de Leuville (1), le chevalier de Jars son confident, son secrétaire iMenessier, Mignon, et Joly (2). On délivra peu après ces deux derniers : on mit en liberté Menessier quy avoit perdu le sens. Le chevalier de Jars fut mené dans la Bastille quand et Leuville ; mais il en fut retiré au bout de deux mois, mené a Troyes ou son procès luy ayant esté fait et parfait, il fut condamné a avoir la teste tranchée, mené sur l'eschafaut et puis on luy cria grâce (3) : mais en effet ce fut commutation de peine ; car il fut rammené en la Bastille où il a demeuré depuis. Quant au marquis de Leuville, il y a toujours demeuré; et le roy donna les sceaux au président Siguier (4).
Peu de temps après les Suédois vindrent prendre
(1) Louis Olivier, seigneur, puis marquis de Leuville, fils aîné de Jean Olivier, seigneur de Leuville, et de Madeleine de l'Aubespine, sœur du garde des sceaux. Né en 1601, il mourut le 5 août 1663.
(2) Dans l'ordre d'arrestation Mignon est désigné nommément parmi les secrétaires et autres domestiques du garde des sceaux. 11 parait aussi , par une lettre postérieure de Laffemas à Séguier, que Mignon avait « grande cognoissance » des secrets du chevalier de Jars. — Joly était sans doute au nombre des serviteurs du garde des sceaux.
(3) Le 14 novembre 1633.
(4) Pierre Séguier, seigneur d'Autry, comte de Gien, fils aîné de Jean Séguier, seigneur d'Autry, et de Marie Tudert, était alors président au parlement de Paris. Né le 28 mai 1588, il mourut le 28 janvier 1672.
sur le duc de Lorraine une ville nommée Bouquenom (1 ) , dont le duc s'estant plaint au roy quy luy avoit promis d'empescher qu'ils ne touchassent a ses estats, il n'en eut point de raddresse ; ce quy le porta a lever des trouppes, et contre le désir du roy, d'entrer en Alsasse : dont le roy indigné, quy desja avoit eu quelque nouvelle du mariage de monsieur son frère avec la princesse Margueritte sœur dudit duc, (bien que les uns et les autres luy eussent toujours nié), s'avança vers Chasteautierry en mesme temps que la petite armée du duc fut deffaitte par les Suédois en Alsasse (2) : ce quy fit que le roy s'avança promptement a Ghalons ou le cardinal de Lorraine le vint trouver, et fut très bien veu et receu de luy : mais comme, le lendemain, il estoit au conseil avec le roy pour traitter des affaires du duc son frère, le roy luy dit qu'il avoit divers avis que depuis un an, sans son sceu, Monsieur son frère s'estoit marié avec la princesse Margueritte sœur du duc, et la sienne, et qu'il desiroit sçavoir ce quy en estoit. Le cardinal respondit que sy l'on luy eut demandé, il en eut dit la vérité, ne sçachant point jamais mentir, et qu'il estoit vray que le mariage avoit esté fait et consummé des l'année précédente. Allors le roy luy dit qu'il ne vouloit aucun traitté, et fit avancer ses trouppes jusques contre Nancy. Le duc se retira avec les siennes dans la Vosge tandis que le cardinal faisoit des allées et venues (septembre) pour quelque paix ; et en mesme temps bien que Nancy fut
(1) Boucquenom, petite ville de la Lorraine, sur la Sarre, était le siège d'une prévôté ressortissant au bailliage de Sarreguemines.
(2) L'armée du duc de Lorraine fut défaite k Pfaffenhofen près de Haguenau, le 10 août : le roi était le 18 à Château-Thierry.
investie, la princesse Margueritte en sortit desguisée (1 ) et vint a Thionville ou Monsieur luy envoya avec Puilorens ses carrosses et officiers pour l'ammener a Brusselles. Allors le roy vint assiéger Nancy et y faire une forte circonvallation ; mais le cardinal de Lorraine moyenna une paix (2) par laquelle le duc mit Nancy entre les mains du roy, outre les autres places qu'il luy avoit données, et ce pour la tenir en depost trois années, durant, et le duc vint trouver le roy. Puis Sa Majesté entra dans Nancy la neuve, ou après y avoir mis une forte garnison et a la vielle ville aussy en laquelle le duc demeuroit, il s'en revint aux environs de Paris ou il finit l'année 1633.
Janvier.
Au commencement de l'année 1634 on me fit dire de l'espargne que mes appointemens des Suisses, de deux mille livres par mois (quy en l'année précédente avoint esté suspendus), estoint encores en fonds entre les mains du trésorier de l'espargne, et que, sy j'en voulois faire dire un mot, on croyoit qu'ils me seroint délivrés. J'avois gardé par modestie le silence sur cette affaire là, sans me plaindre du retranchement que l'on m'en avoit fait, ny sans en poursui^Te le restablissement; mais puis que l'on me donnoit cet avis quy
(1) Le dimanche 4 septembre.
(2) Le traité fut signé le 6 septembre ; mais le duc de Lorraine fit refuser au roi l'entrée de la ville de Nancy : il traita de nouveau le 20 à Charmes avec le cardinal de Richelieu, et le 21 il vint au quartier du roi qui le retint par ruse auprès de lui. L'entrée du roi dans Nancy eut lieu le 25 septembre, et son départ le l^r octobre.
peut estre venoit de plus loing, j'eus crainte que mon silence ne fut attribué a gloire, ou a despit. Cela fut cause que je priay le gouverneur de la Bastille de dire de ma part a monsieur le cardinal que je le tenois sy généreux qu'il n'auroit pas voulu me donner cette petite mortification de me faire oster mes appointemens avesques ma liberté, et que je le suppliois très humblement de me procurer cette grâce auprès du roy qu'Elle me donnât ce moyen de pouvoir payer les arrérages des rentes que j'ay constituées en le servant. Monsieur le cardinal me manda (février) qu'il me vouloit obliger en cette occasion , qu'il me promettoit d'en parler avec efficace, et se promettoit de l'obtenir du roy, [et de fait peu de jours après il me manda qu'il l'avoit obtenu du roy] (1), mesmes m'en fît délivrer l'ordonnance. Mais comme on la présenta devant monsieur le cardinal a M"" de Bulion pour la faire payer, il (2) dit que le roy luy avoit expressément deffendu de ne la payer ; sur quoy monsieur le cardinal, sans contester, rompit l'ordonnance; ce que l'on me fît sçavoir, et je n'y pensay plus. 'Et en ce mesme temps (avril) fut donné un rude arrest au conseil contre M"^ d'Espernon sur quelque excès commis par luy en la personne de l'archevesque de Bordeaux; neammoins le roy voulut et opiniatra que monsieur le cardinal eslongnat ledit archevesque d'auprès de luy, ce qu'il fît (3).
(2) /Z, M. de BuUion, alors surintendant des finances.
(3) L'archevêque de Bordeaux fut éloigné de la cour seulement après l'absolution donnée par lui le 20 septembre au duc d'Épernon , pour s'être servi dans cet acte de termes qui n'étaient point
Le prince Tomas de Savoye se retira en ce temps là d'auprès de son frère, et quitta la pension de France pour se retirer en Flandres.
M"" de Lorraine, après la paix qu'il avoit obtenue du roy, envoya ce qu'il avoit de trouppes avesques celles de l'empereur commandées par W le marquis de Baden, Edouart (1), et par le comte de Salm (21) ; desquelles trouppes W de Lorraine donna le commandement a mon neveu de Bassompierre. Et voyant ledit duc que le roy ne se pouvoit satisfaire de ses actions, et que ses ennemis luy rendoint de perpétuels mauvais offices auprès de luy, il envoya premièrement son frère le cardinal en France pour se justifier, et voyant qu'il ne le pouvoit faire, se résolut de quitter son estât et de le renoncer a son dit frère, ce qu'il fit par acte authentique (3) ; et puis ayant mis son dit frère en possession, il se retira a Besançon. Et en ce mesme temps les troupes impériales de l'Alsasse estans venues aux mains avec les Suédoises (4), elles furent deffaittes sans résistance par le reingraf Otto, suédois; et mon
autorisés. — On peut lire, sur le long démêlé de ces deux personnages, les détails donnés par le P. Griffet, dans son Histoire du règne de Louis XIII ^ t. II, p. 497-531.
(1) Guillaume, marquis de Baden, fils aîné d'Edouard- Fortuné , et de Marie de Eicken, né en 1593, mort le 22 mai 1677. C'est par erreur que Bassompierre, ici et au tome I, p. 36, l'appelle Edouard.
(2) Otto-Ludovic, fils de Frédéric, rheingraf de la ligne de Dauima, comte de Salm-Neufville , et de Sybille-Julienne d'Isenburg-Birstein, sa troisième femme, était doyen de Strasbourg. Le frère aîné d'Otto-Ludovic, Philippe-Otto, avait été élevé en 1623 à la dignité de prince de Salm.
(3) Du 19 janvier 1634.
(4) La rencontre eut lieu le 12 mars 1634, entre Thann et Cernay, en Alsace.
neveu quy ne voulut pas fuir comme les autres, allant bravement avec peu de gens charger les ennemis, fut en fin blessé en deux endroits, et son cheval tué sous lequel il fut pris prisonnier (1). Les ennemis le traitterent bien, comme parent et amy du comte Otto, et le firent panser. Il est demeuré estropié du bras droit, mais en fin sorty a petite rançon, et alla retrouver son maitre en Tirol ou il estoit retiré auprès du cardinal infant (!^) quy estant des l'année précédente passé en Italie, s'estoit allors acheminé en Tirol pour de là passer en Flandres.
Apres que le nouveau duc cardinal de Lorraine eut par résignation entré en possession du duché, il envoya au roy pour luy faire sçavoir, lequel ne le voulut pas reconnestre tel, a cause que, n'admettant cette loy salique que l'on avoit voulu establir en Lorraine, il disoit cet estât appartenir aux deux filles du feu duc, et que le duc Charles n'y avoit droit qu'a cause de sa femme, laquelle, bien qu'elle eut fait quelque renontiation a son proffit, n'en pouvoit pas frustrer sa jeune sœur; outre qu'elle avoit fait quelque protestation en renonçant, et qu'elle estoit en intelligence secrette avec le roy. Lors ledit cardinal pour se plus asseurer en son nouvel estât, se résolut d'espouser la jeune princesse sœur de la duchesse (3), dont les ministres du roy en Lorraine ayant eu le vent, se mirent en estât de l'empescher, envoyèrent prier le nouveau duc quy estoit a
(1) Voir à l'Appendice. XI.
(2) Ferdinand d'Autriche, cardinal-archevêque de Tolède, iîls puîné de Philipe III, roi d'Espagne, et de Marguerite d'Autriche, né le 17 mai 1609, mort en 1641.
(3) La princesse Claude, sœur de la duchesse Nicole.
Luneville de venir a Nancy avec les princesses. Le mesme jour (1) le duc se maria a la princesse, et vint coucher a Saint Nicolas (2) ou le lendemain matin se trouvèrent vingt compagnies de cavalerie françoises pour les arrester tous ; mais ils trouvèrent le duc dans le lit couché avec sa femme. On les ammena tous au chasteau de Nancy avec seure garde. La princesse de Pfaisbourg se sauva a quelques jours de là, et s'en alla a Besanson trouver le duc Charles son frère , et peu après alla en Flandres auprès de madame sa sœur. Cependant les autres princesses, et le duc, estoint a Nancy avec grande garde au chasteau outre celle quy estoit aux deux villes (3). Neammoins le duc et sa femme trouvèrent moyen d'eschapper premièrement du chasteau le soir du dernier jour de mars, et le lendemain matin, premier d'avril, de sortir de la ville. Un carrosse l'attendoit hors de la porte, ou ils se mirent, et allans en diligence a Mirecourt sortirent de la Lorraine et se sauvèrent a Besanson.
Cependant, en Allemaigne, le Walestein quy depuis son restablissement a Testât de gênerai des armes de l'empire, avoit toujours eu dessein de se révolter contre son empereur, et quy l'année précédente n' avoit voulu faire aucun effet avec la grande armée qu'il avoit, retenu par les intelligences qu'il avoit avec les Suédois, et autres princes, et par une ambition de se faire roy de Bohême , en fin se déclara ouvertement contre l'empereur, fit prester a l'armée le serment en
(1) Le 18 février 1634.
(2) Saint-Nicolas-de-Port, chef-lieu de canton de l'arrondissement de Nancy, à deux lieues de cette ville.
(3) La vieille ville et la ville neuve de Nancy.
son nom, et donna aux soldats deux montres de son argent. Mais sur ces entrefaittes estant venu a Egra (1 ) , l'empereur ayant donné charge a ses fidelles serviteurs d'exterminer ce rebelle, et tous soufFrans impatiemment de l'estre comme luy, et de devenir sujets de cet homme, de soy insupportable, de mayson médiocre, et que la pluspart avoint veu leur esgal et compagnon, ils firent une entreprise pour le tuer, ce qu'ils exécutèrent dans Egra le ... jour de ... (2), et avec luy massacrèrent le colonel Tertski , Quinski, et un autre, son secrétaire (3), et un page quy se voulut mettre en deffense. En suitte on jetta les corps par la fenestre, quy furent quelque temps en spectacle sur le pavé, puis mis en quartiers en divers endroits pour y estre veus et remarqués. L'armée en suitte fit nouveau serment a l'empereur quy donna la lieutenance générale de ses armées a son fils ayné l'esleu roy de Hongrie (4), lequel vint assiéger Ratisbonne prise l'année précédente sur l'empereur, ou le duc de Lorraine, quy a voit cédé son estât a son frère, s'en alla
(1) Egra ou Eger, en Bohême, sur les confins de la Franconie.
(2) Le 25 février (15 février, vieux style). — La date, laissée en blanc par l'auteur, a été remplie dans les plus anciennes éditions conformément au vieux style.
(3) Adam, comte deTertsky,étaitbeau-frère de Wallenstein, ayant épousé Maximilienne d'Harrach, sœur de Marie-Isabelle d'Harrach, duchesse de Friedland. — Sur Kinsky, voir t. I, p. 138, note 2. — lUo, mestre de camp général, et Neumann, confident de Wallenstein, furent assassinés en même temps que Tertsky et Kinsky.
(4) Ferdinand d'Autriche, fils de l'empereur Ferdinand II et de Marie-Anne de Bavière, roi de Hongrie le 8 décembre 1625, proclamé roi de Bohême le 25 novembre 1627, élu roi des Romains le 22 décembre 1636, empereur sous le nom de Ferdinand III en 1637. Né le 13 juillet 1608, il mourut le 2 avril 1657.
avec la charge de rarmée sous ledit roy, et mon neveu estant sorty de prison s'y en alla le trouver. Le roy de Hongrie prit en fin Ratisbonne (juillet), y ayant perdu beaucoup de gens devant (1), et de là s'en alla reprendre Tonauwert que le roy de Suéde deux ans auparavant avoit prise, puis vint mettre le siège devant Nortlinguen (%). Gela ay je voulu dire de suitte pour ne le point entremesler avec d'autres choses.
Apres que M^ le nouveau duc de Lorraine se fut sauvé avec sa nouvelle femme comme il a esté dit cy dessus, le roy quy ne vouloit pas qu'il en arrivât de mesme a la duchesse de Lorraine (femme du duc Charles) , la fit emmener avec bonne et seure garde a Paris ou elle demeura en toute liberté, et la receut a Fontainebleau (3), ou elle luy vint faire la révérence, avec beaucoup d'honneur ; et en mesme temps se saisit de tout le duché de Lorraine sans résistance qu'a la Motte et a Bitsch (4) lesquels il fit assiéger : ce dernier dura peu a se rendre (o) ; mais la Motte s'est conservée tant que son gouverneur nommé Iche a vescu et encores six semaines après sa mort sous son lieutenant nommé Vatteville, suisse, et le frère du mort quy est capucin (6) .
(1) Ratisbonne, investie le 13 mai, capitula le 26 juillet, après avoir repoussé plusieurs assauts meurtriers.
(2; Nordlingen, en Bavière, alors ville libre et impériale, fut à quelques années d'intervalle dans ce siècle le tbéâtre de deux grandes batailles (1634 et 1645).
(3) La duchesse arriva le 7 mai à Paris ; elle fut reçue le 20 à Fontainebleau.
(4) La Mothe, dans le Bassigny lorrain; Bitcbe, place forte de" la Lorraine allemande.
(.5) Bitche capitula le 18 mai.
(6) Antoine de Ghoiseul, seigneur d'Ische, fils aîné d'Antoine de
Comme le roy estoit a Fontainebleau, monsieur le cardinal quy est soigneux d'observer les parolles qu'il donne, parla au roy sur le restablissement de mes appointemens de colonel gênerai des Suisses et fit que le roy ordonna qu'ils me seroint payés : et en ce mesme temps je fis offrir de me deffaire de ma ditte charge en prenant quelque recompense pour ayder a payer mes dettes, et fis très humblement supplier monsieur le cardinal par M"^ du Tramblay de le faire aggreer aU roy ; et parce que ledit sieur du Tramblay estoit très parfait amy de Rochefort (1) quy est beau fils de Montmort et que je jugeay la bourse de Montmort capable de me bien payer cette charge, je proposay audit sieur du Tramblay de faire office pour Rochefort a ce qu'il peut avoir permission de la recompenser, ce qu'il fit, et obtint l'un et l'autre (aust) . Mais ce villain de Rochefort, pour espérer d'avoir quelque meilleur marché, après m'en avoir offert quattre cent mil francs d'une chose dont autrefois j'en avois refusé huit cent mille, vint pratiquer villainement monsieur le cardinal pour faire ordonner que je luy laisserois a ce prix, et en suitte vint trouver ceux quy traittoint avec moy pour d'autres de la mesme charge affin de les des-
Choiseul , seigneur d'Ische , et de Jeanne de Lavaux , gouverneur de la Mothe, et bailli de Bassigny, fut tué le 21 juin. — Louis, baron de Watteville, marié à Jeanne de Ghoiseul, sœur du seigneur d'Ische. — Christophe de Ghoiseul, capucin appelé /rère jEwstocAe, frère du seigneur d'Ische. — La Mothe capitula le 26 juillet, après un long siège.
(1) Louis d'A-loigny, marquis de Rochefort, fils aîné d'Antoine d'Aloigny, seigneur de Rochefort, et de Lucrèce de Perion, avait épousé Marie Habert, fille puînée de Jean Habert, seigneur de Montmort, trésorier de l'extraordinaire des guerres.
tourner de m'en rien offrir. Ils tirent aussy en sorte que mes dits appointemens deux fois promis furent pour la seconde fois refusés : et moy je continuay ma misérable prison dans la Bastille avec grande incommodité dans mes affaires domestiques.
Peu après (1 ) il fut convenu entre les Suédois et les commissaires du roy estans a l'assemblée de Francfort que Philipsbourg seroit mis entre ses mains aux conditions quy furent stipulées entre eux ; et le roy quy avoit près de six vingt mille hommes sur pié envoya une forte armée en Allemaigne sous M"" le mareschal de la Force quy neammoins ne passa pas sy tost le Rein,
Le roy de Hongrie assiegeoit cependant Nortiinguen avec l'armée impériale et celle de la ligue catholique dont le duc de Bavieres avoit resinné la généralité au duc de Lorraine son neveu (2) , et l'infant cardinal d'Espaigne s'avançoit pour se joindre a eux ; mais les armées suédoises s'assemblèrent tant pour les empescher de se mettre en un corps, que pour secourir Nortiinguen, et en faire lever le siège : mais l'armée de l'infant estant jointe aux autres, ce que les Suédois ignoroint, et ne voulans attendre le reingraf quy leur ammenoit de belles trouppes de secours, vindrent présenter la battaille aux Impériaux, laquelle, après une longue contestation et un grand carnage, les Impériaux gaignerent (3) et prindrent le gênerai Horn (4) pri-
(1) Le 26 août. Philippsbourg, place importante sur la rive droite du Rhin, avait été prise par les Suédois en 1633.
(2) Elisabeth de Lorraine, femme de Maximilien I'^'', duc de Bavière, était sœur de François, comte de Vaudemont, père de Charles IV, duc de Lorraine.
(3) Le 6 septembre.
(4) Gustave Horn. illustre général suédois, avait épousé Chris-
sonnier et en suitte la ville de Nortlingueii ; ou mon neveu se trouva a la suitte du duc de Lorraine, et s'y signala (1).
Octobre. — Le dimanche 8°'*'jour d'octobre, Monsieur frère du roy quitta la Flandre et vint sur des coureux le mesme jour a la Gapelle. Il vint trouver le roy a Saint Germain le samedy ^l""** du mesme mois, quy le receut très bien. Il vint le lendemain a Ruel cheux monsieur le cardinal quy le fcstina, puis revint a Saint Germain et en partit le lundy 23"^^ pour aller a Limours, ou mademoyselle sa fille l'attendoit.
Le dimanche ... (2) de novembre les fiançailles furent faites au Louvre de M"^ de la Vallette (3) avec la fille ainée de M' de Pontchasteau cousin germain de monsieur le cardinal de Richelieu (4), et en mesme temps de M"^ de Puilorens avec la seconde fille dudit Pontchasteau (5), et en suitte de MMe comte de Guiche
tine, fille du chancelier Oxenstiern. Né en 1592, il mourut en
(1) Le marquis de Bassompierre a écrit un récit de la bataille de Nordlingen, que l'on peut lire dans les Mémoires de monsieur de Montrésor (t. II, p. 130, éd. de Leyde. m.dc.lxv).
(2) La date en blanc. C'était le 26 novembre.
(3) Le duc de la Valette était veuf depuis 1627 de Marie-Angélique, légitimée de France, M"e de Verneuil.
(4) Marie du Gambout, fille aînée de Charles du Cambout, marquis de Goislin, baron de Pontchàteau, et de Philippe de Bourges, dame de Seury, sa première femme. Elle n'eut pas d'enfants, et mourut le 12 février 1691.
Le baron de Pontchàteau avait pour mère Louise du Plessis, sœur de François du Plessis , seigneur de Richelieu , père du cardinal; c'est ainsi qu'il était cousin germain de ce dernier.
(5) Marguerite-Philippe du Gambout, veuve en 1635 de M. de Puylaurens, épousa en secondes noces, en 1639, Henri de Lorraine- Elbeuf, comte d'Harcourt, et mourut le 9 décembre 1674.
avec la fille de M' du Plessis de Chivray quy est aussy cousin germain de monsieur le cardinal (1 ) .
Le mardy (2) quy fut le jour des noces madame de Gombalet fit festin a disner aux fiancés et aux fiancées et a quelques uns des parens. Puis la reine se rendit sur les quattre heures a l'Arsenac ou monsieur le cardinal la receut avec forces canonnades et feux d'artifices; puis elle fut a une très belle comédie, et de là a un superbe festin : puis après forces musiques et le bal, les mariés allèrent consummer leurs mariages.
Le ... (3) de décembre IM'^ de Puilorens presta serment et fut receu en parlement duc et pair d'Esguillon ; et le lundy 1 1 "^^ ensuivant , Monsieur frère du roy arriva en poste a Paris pour voir Puilorens quy s'estoit blessé tombant dans un carrosse.
Le jeudy 1 i'"^ M"^ du Tramblay gouverneur de la Bastille me vint reparler de la vendition de ma charge, et que sy j'y voulois entendre, qu'en suitte il voyoit ma liberté asseurée, [mais qu'il n'avoit charge de m'en offrir que quattre cent mille livres, et que c'estoit pour des personnes puissantes et quy pouvoint extrêmement
(1) Françoise-Marguerite de Ghivré, lille d'Hector deCliivré, seigneur du Plessis, et de Marie de Gonan.
Hector de Ghivré avait pour mère Léonor de la Porte, sœur consanguine de Suzanne de la Porte, mère du cardinal de Richelieu; c'est par là qu'il était aussi cousin germain du cardinal.
(2) Les mariages furent célébrés au Petit-Luxemhourg le mardi 28 novembre.
(3) Le 7 décembre. La date, qui est en blanc dans le manuscrit original, est remplie dans les anciennes éditions.
Les lettres d'érection furent données en décembre; mais la promesse d'une duché-pairie avait été faite le 1" octobre, en même temps que le traité d'accord avec Monsieur.
servira ma liberté] (1). Je luy respondis qucj'avois toujours offert de la laisser et resigner a un des proches de monsieur le cardinal pour le prix que mon dit seigneur le cardinal y voudroil ordonner, et que pour un autre ce seroit a plus haut prix que j'en pourrois tirer (21). Il me respondit qu'il ne me pouvoit pas dire pour quy c'estoit, mais qu'il y avoit grande apparence qu'une telle charge ne tomberoit pas qu'en bonnes mains, et me fit bien comprendre que ce seroit pour un de ses parens (3). AUors je consentis aux quattre cent mille livres offertes pourveu que l'on me fit quand et quand payer de mes appointemens de ladite charge, quy m'estoint deus depuis ma captivité; ce qu'il me promit de représenter, et que des le lendemain matin il iroit porter ma response au père Josef son frère, quy estoit venu de Ruel exprès pour cette affaire. Mais comme le vendredy 1 5"'** (4) ledit père eut esté mandé de grand matin par monsieur le cardinal pour l'aller trouver a Ruel, M"^ du Tramblay s'y en alla le lendemain samedy 16™*^ luy porter ma response et quand et quand la demande que je faisois des appointemens escheus de ma ditte charge ; ce que le père Josef et M*"^ Bouteillier père et tîls (5) trouvèrent raysonnable,
(1) Inédit.
(2) Voir à l'Appendice. Lettres inédites. I.
(3) Pour un des parents du cardinal.
(4) 11 y a au manuscrit : le jeudi 15e, et plus loin : le lendemain vendredy 16«; c'est une erreur.
(5) Léon Bouthillier, comte de Chavigny, fils de Claude Bouthillier et de Marie de Bragelogne, secrétaire d'État eu 1632 avec le département des affaires étrangères, à la place de son père, qui était devenu surintendant des finances, privé de sa charge en 1643, était un disciple et un ami du cardinal de Richelieu. Né en 1608, il mourut le 11 octobre 1652.
et me mandèrent par M"" du Tramblay qu'ils estoint très ayses que je me fusse franchement |)orté a ce que l'on desiroit de moy ; qu'ils feroint entendre ma response a monsieur le cardinal quy en seroit asseurement bien satisfait; qu'ils mesnageroint mes prétentions de mes appointemens en sorte que j'en aurois contentement, et que j'eusse bonne espérance de ma prochaine liberté, et que tous trois entreprenoint mes affaires, et vs'en Youloint charger, partant que je les laissasse faire. ]\P du Tramblay me dit de plus, de luy mesme, qu'il ne pensoit pas que je deusse estre a Nouel dans la Bastille. Il me fit aussy soubçonner que ma dite charge tomberoit entre les mains de jN^de Pontchasteau, et en survivance au marquis de Coualin son fils (1).
Le roy des lors commença son ballet et le recorda a Saint Germain jusques vers Nouel qu'il s'en revint a Paris avec toute la court, ou l'on luy fit aggreer la personne du marquis de Coualin pour me succéder en la charge de colonel gênerai des Suisses; et M"^ le garde des sceaux de Siguier luy en fut rendre grâces (21) deux jours avant le premier jour de l'année 1 635 : et lors il fut divulgué que ledit marquis de Coualin seroit colonel gênerai, et monsieur le garde des sceaux m'en fit faire quelques complimens par M'" du Tramblay : et lors le bruit quy avoit six semaines auparavant esté
(1) César du Cambout, marquis de Goislin, fils aîné de Charles du Cambout, marquis de Coislin, baron de Pontchâteau, et de Philippe de Beurges, mourut en 1641, à l'âge de 28 ans, des blessures qu'il avait reçues au siège d'Aire.
(2) Le marquis de Coislin avait épousé, par contrat du 22 janvier 1634, Marie Séguier, fille aînée de Pierre Séguier, alors garde des sceaux, et de Madeleine Fabry.
fort grand de ma sortie, s'augmenta sy fort que quantité de personnes venoint tous les jours voir a la Bastille sy j'y estois encores, et l'on tenoit pour asseuré que je sortirois aux Rois.
Janvier.
Neammoins cela retarda tout le mois de janvier, ou a cause de la multitude des affaires quy ne permirent pas au père Josef de prendre l'ordre de monsieur le cardinal pour me venir parler jusques au samedy 27*"^ de janvier qu'il en receut le commandement : mais le lundy 29'"*' arriva la nouvelle de la prise de Philipsbourg sur le Rein par les trouppes impériales commandées par le colonel Bamberg quy en avoit autrefois esté gouverneur (1), ce quy l'occupa de telle sorte qu'il remit a me venir parler au jour de la Chandeleur. Mais par malheur la veille, quy fut le jeudy premier jour de février, il tomba en allant voir les filles bénédictines des marais du Temple, et se blessa de telle sorte qu'il en fut plusieurs jours au lit.
Cependant M"" le premier escuier de Saint Simon fut par le roy en ce temps là honoré de la dignité de duc et pair de France (2) : et en suitte le mercredy 1 4"'% sur quelque connoissance que le roy eut que le duc de Puilorens traittoit et pratiquoit avesquesles estrangers
(1) Ce fut le 24 janvier que les Impériaux, sous la conduite du colonel Gaspard Baumberger, s'emparèrent par surprise de Philippsbourg.
(2) Les lettres d'érection sont du mois de janvier : le nouveau duc prit séance le l^"" février.
1()35. FÉVUIEll. 109
et autres ennemis de Testât, contre les asseuranccs qu'il avoit données a Sa Majesté depuis sa dernière abolition, Elle le fit arrester prisonnier par Cordes, capitaine des gardes, dans son cabinet, quy le mena de là en la chambre de W de Chevreuse au Louvre ; et en mesme temps Charros, aussy capitaine des gardes, arresta dans la court du Louvre Le Fargis; et Le Coudray Montpensier le fut dieux m.onsieur le garde des sceaux, et peu après mené a la Bastille. L'on prit aussy en mesme temps Cliarnisay(1 ), Saint Quentin(2),
les deux frères Senantes, et (3) secrétaire du duc
de Puilorens, quy furent menés cheux le chevalier du guet. Leroy parla a Monsieur, et le satisfit.
Le jeudy 15°^® au matin on mena avec grande escorte le duc de Puilorens, et Le Fargis, dans le bois de Vincennes au donjeon. Monsieur frère du roy fut voir monsieur le cardinal, et sortirent bien ensemble. On mit Brion (4) a la place de Puilorens au ballet du
(i) Gharnizé, parent de M. de Puylaurens, était attaché au duc d'Orléans. — N. de Carnazet de Saint- Vrin, lieutenant des gardes du prince, est signalé parmi ceux qui furent arrêtés au même moment. La ressemblance des deux noms de Gharnizé et Carnazet permet de supposer que ces deux personnages n'en t'ont peut-être qu'un seul.
(2) Saint-Quentin , gentilhomme de Monsieur, fut arrêté quelques jours plus tard. L'auteur avait d'abord laissé le nom en blanc. — L'édition de 1665 porte, au lieu de ce nom, ceux de Bezars et Guerinet, qui furent en eiïet au nombre des personnes arrêtées.
(3) Le nom est en blanc au manuscrit. Les plus anciennes éditions portent : Du Plessis^ gentilhomme du duc de Puy-Laurens. On arrêta en effet un gentilhomme de M. de Puylaurens qui s'appelait de ce nom; mais son secrétaire était Bezars.
(4) François-Ghristophe de Levis , comte de Brion , fils puîné d'Anne de Levis, duc de Ventadour, et de Marguerite de Montmorency, devint duc de Damville en novembre 1648, par érection
roy. On mena les deux Senantes a la Bastille, et on fit tout saysir cheux le duc de Puilorens. Madame de Verderonne et ses deux fils (dont l'ainé estoit chancelier de Monsieur) (1), eurent ordre de se retirer en leur maison de Stors.
Le vendredy 1 ô™*^ M' Boutcillier me fit dire qu'il me viendroit trouver de la part du roy, a sept heures du matin. Mais luy estant arrivé un courrier quy luy apporta nouvelle que M"^ de Lorraine estoit entré dans la Lorraine et estoit a Luneville, comme aussy de la deffaitte des compagnies des barons de la Fresseliere(2)et
de (3) par les Impériaux, il en fut le matin porter
la despesche au roy et a monsieur le cardinal, et remit la partie au soir ; a quoy il ne manqua pas sur les neuf a dix heures du soir, et m'asseura des bonnes grâces du roy, et de l'affection de monsieur le cardinal, comme aussy de ma sortie sans m'en spécifier le temps. Il me dit de plus que le roy me nommoit le marquis de Coualin pour estre en ma place colonel gênerai des Suisses, lequel me donneroit, (moyennant
nouvelle de la seigneurie de Damville qui était échue en partage à sa mère lorsque le roi avait fait don aux sœurs du duc de Montmorency de la plus grande partie des biens confisqués sur lui. Il mourut le 9 septembre 1661.
(1) Charles de l'Aubespine, seigneur de Verderonne, et Claude de l'Aubespine, baron de Noirat, tous deux fils de Claude de l'Aubespine, seigneur de Verderonne, et de Louise Pot, sa seconde femme. Ils étaient, l'un chancelier, et l'autre chambellan de Monsieur.
(2) Isaac Frézeau, marquis de la Frézelière, fils de Jacques Frézeau, seigneur de la Frézelière, et de Suzanne Berruyer, était capitaine d'une compagnie d'ordonnance. Il fut tué en 1639 au siège d'Hesdin.
(3) Le nom est en blanc.
ce), quattrc cent mille livres comptant, et que pour ce quy conccrnoit les gagçs et appointemens quy m'estoint deus de la ditte charge, que mes amis, sçavoir son père, luy, et le père Joset", n'en avoint voulu faire ouverture, remettans a moy mesme d'en traitter après ma sortie; a quoy je n'eus autre chose a faire qu'a y acquiescer.
Le dimanche 1 S"""^ le roy dansa un grand ballet au Louvre avec la reine : et le lundy 19™*^ i\F Thuder, doyen de Nostre Dame et conseiller de la grand chambre, me vint trouver de la part de monsieur le garde des sceaux son neveu (1), pour conclure nostre traitté de ma charge de colonel gênerai des Suisses pour le marquis de Goualin fils de AF de Pontchasteau, neveu de monsieur le cardinal, et gendre dudit garde des sceaux ; lequel après avoir assés longtemps conféré avec moy, remit a parler a monsieur le garde des sceaux sur toutes les difficultés quy se présentèrent en l'affaire, et ne vint point le mardy ^O*"®, jour de caresme prenant, ny le jour des Cendres suyvant, que l'on ammena encor en la Bastille un des gentilshommes de Monsieur frère du roy, nommé Saint Quentin, prisonnier.
Mais le jeudy 22"® ledit Thuder revint en compagnie de M'' des Noyers intendant des finances {%) avec les-
(1) Nicolas Tudert, fils de Claude Tudert, seigneur de la Bournalière, conseiller au parlement de Paris, et de Nicole Hennequin, était frère de Marie Tudert, épouse de Jean Séguier, et mère du garde des sceaux.
(î) François Sublet, sieur des Noyers, baron de Dangu, alors intendant des finances, pourvu d'une charge de secrétaire d'État en 1636, mort le 10 octobre 1645.
quels je passay compromis de ma dite charge en faveur dudit marquis de Coualin pour la somme de quattre cent mille livres payable dans quinse jours suyvans.
Ce mesme jour les sceaux de Monsieur frère du roy (1) furent ostés a Verderonne quy peu de jours auparavant en avoit esté pourveu, et furent donnés a M' Bouteillier le fils.
Le dimanche 23"® de février, jour auquel, quattre ans auparavant, j'avois esté ammené prisonnier a la Bastille, on dansa un ballet a l'Arsenac, ou le roy, la reine, et Monsieur se trouvèrent, au sortir duquel Monsieur print congé du roy, et s'en alla avec six chevaux de poste a Blois.
Le roy s'en alla le mesme jour a Senhs, et ce mesme lundy ^ô*"® monsieur le garde des sceaux dit a mon intendant qu'il me feroit donner deux cent mille livres comptant de ma charge de colonel gênerai des Suisses pour son beau fils de Coualin, et qu'il entendoit qu'en suitte je luy misse en main ma démission, et qu'a loysir après estre receu (2) il me feroit donner les autres deux cent mille livres ; ce quy me mit en colère, et luy manday que je ne donnerois point ma démission que je ne fusse entièrement payé.
Le mardy 27™® xM"" des Noyers intendant me vint voir, et je luy dis franchement ma resolution pour la faire entendre a monsieur le garde des sceaux.
Le mercredy 28"^® il m'envoya le sieur Lopes avec lequel je m'accorday qu'il m'envoyeroit toute la somme
(1) Ici commence le feuillet 667 du manuscrit, dernier feuillet numéroté.
(2) Peut-être faudrait-il lire : receue^ c'est-à-dire : après que ma démission aurait été reçue.
dans la Bastille, que ]\F du Tramblay gouverneur recevroit en depost pour me la donner lors que je donnerois ma démission.
Mars. — Le jeudy premier de mars monsieur le garde des sceaux m'envoya visiter par son secrétaire, et me prier de luy envoyer copie de mes provisions, ce que je fis.
Le dimanche 4™® je rentray en nouvelles difficultés avec monsieur le garde des sceaux quy me fit dire qu'il entendoit de me donner des pistoUes, ce quy estoit contraire a ce que j'avois convenu avec M" des Noyers et Thuder : je luy manday que je n'en ferois rien.
Le lundy 5™^ il m'envoya Lopes auquel j'accorday que je prendrois quattre milles pistolles seulement.
Le mardy G"^*^ un nommé Pépin, intendant de monsieur le garde des sceaux, me vint prier de sa part de prendre jusques a cinq mille pistolles ; ce que je luy accorday, et le mesme jour il commença a m'apporter 33,000 livres. Ce jour mesme j'eus asseurance de ma prochaine liberté, et que M' Bouteillier le fils estoit allé a Senlis pour prendre du roy la forme de l'exécuter.
Le mercredy 7™^ Pépin m'apporta 53,353 (1) livres.
Le jeudy 8°^^ le mesme Pépin m'apporta encores 200,000 liVres.
Le samedy 10°^® Pépin m'apporta 40,000 livres.
Le dimanche 1 1 ™^ monsieur le cardinal arriva a Paris parce que Mademoyselle (2) voulut danser son ballet
(1) Il faut lire 53,335, pour parfaire le compte avec les autres sommes énoncées plus loin.
(2) Anne-Marie-Louise d'Orléans, appelée d'abord Mademoiselle, et plus tard M^'^ d'Orléans, duchesse de Montpensier. Elle raconte.
cheux luy ; et monsieur le garde des sceaux, quy desiroit que son gendre allât le lendemain trouver le roy avesques luy, pour prester son serment de colonel gênerai des Suisses, me fit prier d'anticiper le temps porté pour luy donner ma démission sur l'asseurance qu'il me donnoit de m'envoyer le lendemain le reste de mon argent, ce que je luy accorday : mais il se ravisa et ne la voulut point.
Le lundy \%^^ jour de mars Pépin et Lopes me vindrent apporter le reste des quattre cent mille livres convenues, assavoir 73,665 livres, et moy je leur donnay quittance générale, et ma démission ; ce quy se passa en mesme mois, jour, et heure, que vingt et un ans auparavant j'avois preste serment entre les mains du roy de la mesme charge de colonel gênerai des Suisses.
Le dimanche 1 8""^ ensuyvant, M"" Bouteillier le fils me vint trouver a la Bastille, et après m'avoir fait des recommandations de M"" le cardinal de Richelieu, il me dit que mondit sieur le cardinal avoit parlé au roy de ma liberté, laquelle il avoit accordée, et qu'au premier jour je sortirois. Neammoins je le pressay fort de me dire a quel jour précisément je sortirois; ce qu'il ne voulut faire, bien me dit il que sy dans huit jours je n'estois en pleine liberté, que je luy en escrivisse a Biois, (ou il alloit faire sa charge de chancelier de Monsieur), une lettre de reproche.
Avril. — Le dimanche des Rameaux arriva, quy fut le premier jour d'avril , sans que j'eusse aucune
au commencement de ses mémoires, ce ballet d'enfants où figurait M"« de Brézé, nièce du cardinal, depuis princesse de Condé.
nouvelle de ma sortie, et celles quy viiidrent de la prise de Trêves et de l'eslecteur (I) servirent de prétexte a ceux quy m'asseuroint de ma liberté de me dire que cette prise et l'arrivée de l'Oxenstern (2) quy se retiroit d'Allemaigne, donnoint tant d'affaires a monsieur le cardinal qu'il ne pouvoit penser aux miennes.
Ainsy je passay mes Pasques et mesmes Quasimodo sans sçavoir aucune nouvelle, hormis le lundy 1 6""^ que M"" le Prince, (lequel ayant esté mandé pour l'envoyer commander en Lorraine, estoit venu a la court deux jours auparavant), me manda que monsieur le cardinal luy avoit dit que l'on m'alloit faire sortir, et ce avec honneur, et les bonnes grâces du roy.
Ce mesme jour monsieur le cardinal arriva a Paris, et Monsieur frère du roy, que l'on avoit aussy envoyé quérir et quy estoit arrivé le jeudy auparavant, fut a la comédie, et a soupper cheux monsieur le cardinal, quy dit a ceux quy luy parlèrent de ma part, que le lendemain il en parleroit au roy. Mais Sa Majesté partit le lendemain mardy 17"^^ pour aller a Compiegne, et deux jours après monsieur le cardinal s'y achemina.
[Le roy eut le 1 8™® une assés grande sincope en partant de Senlis; mais par la grâce de Dieu elle se passa, et le roy se rendit ce jour là mesme a Compiegne, ou
(1) L'archevêque-électeur de Trêves, Philippe-Christophe de Sottern, s'était mis sous la protection de la France. Ce fut le 26 mars que les Espagnols , d'accord avec les Impériaux , s'emparèrent par surprise de la ville de Trêves, occupée par une garnison française, et enlevèrent l'archevêque, quils retinrent prisonnier.
(2) Axel Oxenstiern , fils de Gustave Oxenstiern, haron, et de Barbara Bielcke, chancelier de Suède, né en 1583, mort en 1054.
monsieur le cardinal vint deux jours après] (1 ), comme aussy fit peu après le chancelier de Suéde Oxenstern, quy s'en retournoit en Suéde (2) ; le roy le defFraya et receut très bien : il vint aussy un ambassadeur de Hollande; toutes lesquelles choses servirent encores de prétexte a retarder l'effet de ma liberté tant de fois promise, de sorte que ceux que j'avois envoyés la solliciter s'en retournèrent comme ils estoint venus, ayans veu partir le dimanche %%^^ monsieur le cardinal (3), et le roy le lundy 30™® et dernier jour d'avril, pour aller a Peronne. Mais le soir mcsme le père Josef escrivit a son frère du Tramblay gouverneur de la Bastille qu'il me pouvoit asseurer que je recevrois mon entière liberté par le retour a Paris du jeune Bouteillier quy me la devoit porter, lequel arriva le samedy 5™*^ de may a Paris; et ma nièce de Beuvron (4) l'ayant esté voir, il luy dit qu'il avoit eu entre ses mains la despesche de ma liberté, mais que la nouvelle quy estoit venue au roy que Monsieur son frère estoit party de Blois luy sixième, et s'en estoit allé en Bretaigne peut estre pour s'aller embarquer pour passer en Angleterre, avoit esté cause que l'on avoit retiré laditte despesche, et que, s'il estoit vray que Monsieur fut sorty de France, je n'estois pas pour sortir sy tost; sy aussy, comme il l'esperoit, cela n'estoit point, que ma liberté
(1) Inédit.
(2) Le chancelier Oxenstiern, arrivé à Compiègne le 26 avril, y reçut son audience de congé le 29.
(3) Suivant les Lettres et papiers d'Etat , le cardinal de Richelieu, arrivé à Compiègne le 21 avril au plus tôt, n'en partit que le 28 ou le 29.
(4) Voir t. I, p. 37.
estoit indubitable des qu'il auroit mandé qu'il seroit près de luy, où il s'en alloit en toute diligence; et de fait partit en mesme instant, bien en peine de cet accident dont il ne fut csclaircy qu'en arrivant a Saumur qu'il trouva heureusement ^lonsieur en la mesme hostellerie ou il venoit coucher, et despescha aussy tost a la court pour y faire sçavoir ces bonnes nouvelles, et que Monsieur estant allé voir le comte du Lude, ils s'en estoint de là allés a Machecou voir M"" de Rets. Mais pour cela ma liberté n'en fut pas avancée. Peu après l'armée du roy quy s'assembloit aux environs de Mesieres sous la charge des mareschaux de Chastillon et de Bresé, entra dans les païs du roy d'Espaigne par le pais de Liège, et le prince Tomas de Savoye s'estant avancé avec une armée inégale pour s'opposer a leur passage leur présenta la battaille a Avain (l) ou il fut deffait le 20™^ de may; et en suitte nostre armée se joignit a celle des Estats de Hollande commandée par le prince d'Orenge (2), prindrent Diest et Tierlemont (3), en laquelle ville, prise d'assaut, furent commises des cruautés et meschancetés effroyables : les François disent que ce furent les Hollandois, et eux, sans s'en excuser, disent que les François n'en firent pas moins qu'eux. Ils perdirent beaucoup de temps inutilement, et donnèrent loisir aux Espagnols
(1) Avein, village du Luxembourg, situé à deux lieues de Rochefort.
(2) Henri-Frédéric de Nassau, prince d'Orange, fils de Guillaume, comte de Nassau, prince d'Orange, et de Louise de Goligny, sa quatrième femme. Né le 24 février 1584, il mourut le 14 mai 1G47.
(3) Diest, Tirlemont. villes du Brabant méridional. Diest capitula le 14 juin, après la prise et le sac de Tirlemont.
de se reconnestre et se mettre en estât de s'opposer a eux. Ils se rencontrèrent encores en un lieu avantageux pour les Espagnols quy mirent une petite rivière devant eux ; mais nos armées l'ayant passée pour les aller attaquer, ils se retirèrent et mirent la leur dans les villes de Brusselles, de Malines, et de Louvain. Les armées Françoise et hollandoise vindrent assiéger cette dernière quy soustint leur furie (1), les incommoda par de grandes et fréquentes sorties; mais elles le furent bien plus du manquement de vivres quy les contraignit de se retirer a Ruremonde, ayans esté incessamment suivies et harcelées par l'armée espagnole, fortifiée de celle que l'empereur avoit envoyée a son secours sous la charge de Picolomini (2). De Ruremonde elles se retirèrent vers Venlo, et peu de temps après les Espagnols surprindrent le fort de Schench (3), quy fut une perte indicible aux Hollandois, quy les obhgea de l'aller investir en diligence avesques nos deux armées, pensant le reprendre ; mais ayant trouvé l'effet impossible, ils mirent des le mois d'aust suivant leur armée et la nostre en garnison sans espoir de rien entreprendre le reste de l'année, et nostre armée extrêmement diminuée et desperie, n'ayant moyen de retourner en France que par mer. J'ay mis tout a la fois ce quy s'est passé en Flandres
(1) Le siège de Louvain fut entrepris le 24 juin : il fut levé le 4 juillet.
(2) Octave Piccolomini, troisième fils de Sylvius Piccolomini et de Violenta Gerini, depuis prince d'Empire et duc d'Amalfi, fut un des plus illustres généraux de la guerre de Trente ans. Né en 1599, il mourut le 16 août 1656.
(3) Le fort de Skenck, situé à la pointe de File de Batavie, que forme le Rhin avec le Whaal, fut pris le 28 juillet.
tout l'esté, affin de n'avoir point a en parler sy souvent.
Cependant le roy alla visiter sa frontière de Picardie et donna ordre de faire fortifier Peronne d'un costé ou il estoit nécessaire de travailler, et ayant passé en suitte par Saint Quantin et la Fere, s'en alla en pèlerinage a Nostre Dame de Liesse et puis s'en revint a Ghasteautierry (1 ) .
Ma belle sœur de Removille désespérée de sa santé et les médecins n'y trouvant aucun remède, estant hydropique formée, et ayant oultre cela une hydropisie de poulmon, elle désira d'aller mourir entre les bras de ses père et mère, et en son pais natal. Pour cet effet elle partit de Challiot le mardy 22™® de may pour s'en retourner en Lorraine, et aucun des médecins ny de ceux quy la voyoint ne se pouvoint persuader qu'elle y peut aller en vie : neammoins Dieu luy fit cette grâce d'y arriver. Le jour mesme qu'elle partit, je m'avisay Cju'un minime quy par bref du pape avoit eu permission de demeurer avec moy, et lequel avoit miraculeusement guery autrefois d'une hydropisie feu ma tante de Chantelou (2) , excellent médecin nommé père Nicolas d'Ormançay, luy pourroit apporter quelque remède s'il pou voit arriver près d'elle avant qu'elle mourut : j'envoyay en mesme temps au couvent de la Place Royale sçavoir ou il demeuroit allors ; et m'ayant esté mandé qu'il estoit a Lion, j'envoyay par la voye de la poste le quérir, et il arriva a Nancy
(1) Le roi partit le 7 mai de Péronne pour Saint-Quentin : il demeura à Gbàteau-Thierry jusqu'au 8 juin, jour où il partit de cette ville pour se rendre à Monceaux.
(2) Voir t. I, p. 39, note 3.
deux jours après ma belle sœur, sy heureusement pour elle, quy n'attendoit plus de vivre trois jours, qu'il luy rendit une entière santé.
Le mercredy 23™® may le marquis de Coualin me vint dire adieu et me fit quelque compliment de la part de monsieur le cardinal, quy l'en avoit chargé. Il s'en alloit trouver le roy a Chasteautierry, et emmena avesques luy mon mestre d'hostel Du Bois (1), commissaire du régiment des gardes françoises et encores de celuy des Suisses, pour leur faire faire la montre.
Le vendredy 25™% comme ledit Du Bois entra dans la chambre du roy, comme Sa Majesté le vit, il dit a W de Bouteillier le père, a quy il parloit : « Voyla Du Bois, monsieur le mestre : ainsy le nommions nous devant la Rochelle a la différence de son frère que l'on appelloit Du Bois le gendarme (2) ; c'est le mestre d'hostel du mareschal de Bassompierre. Il nous a fait souvent bonne chère. » Et ayant dit cela tout haut, [il luy parla assés long temps en secret, en suitte de quoy] (3) M"" Bouteillier sortant de la chambre, tira Du Bois par le manteau et luy dit qu'il le suivit, ce qu'ayant fait jusques a son logis, il luy demanda s'il s'en retournoit bientost a Paris : et Du Bois luy ayant respondu que ce seroit des demain après qu'il auroit fait faire la montre, il luy dit : « Attendes encores et ne partes qu'après la feste de la Pentecoste (4), et je vous donneray la despesche de la liberté de M*" le
(1) Sans doute le même que Bois d'Arcy^ qui est nommé dans V Inventaire fait après le deceds de M^ le mareschal de Bassompierre.
(2) Voir t. III, p. 337.
(3) Inédit.
(4) La Pentecôte était le 27 mai.
mareschal de Bassompierre, (jue j'expedieray lundy après avoir parlé a monsieur le cardinal. » Du Bois arresta sur cette bonne nouvelle et me despescha en poste pour m'en avertir.
Le lundy SS'^^ M"" Bouteillier alla trouver monsieur le cardinal a Condé (1) ou il logeoit, et dit en partant a Du Bois qu'a son retour il luy donneroit asseurement cette despesche, et qu'il se tint prest pour partir le lendemain matin. Du Bois le lut trouver le soir pour avoir la despesche; mais il luy dit qu'il n'avoit peu parler de mon affaire a monsieur le cardinal quy avoit toujours conféré avec le nonce Massariny et luy pour des affaires importantes, et que monsieur le cardinal luy avoit dit qu'il allât accompagner en sortant ledit Massariny, avec lequel il estoit revenu, mais que monsieur le cardinal viendroit mercredy a Ghasteautierry trouver le roy, et que là l'affaire se resoudroit.
Monsieur le cardinal ne revint point le mercredy a la court, comme il avoit dit a Du Bois, mais bien le vendredy premier jour de juin. Mais après qu'il lut party, Du Bois ayant esté trouver M"" Bouteillier, il luy dit qu'il y avoit eu tant d'affaires sur le tapis que l'on n'y avoit sceu mettre celle de ma liberté, mais que je m'asseurasse qu'a la première occasion il n'y manqueroit pas; que je la tinsse asseurée, et qu'il estoit mon serviteur; que luy. Du Bois, pourroit, s'il vouloit, aller faire un tour a Paris, et puis s'en revenir; ce qu'il fit, et bien honteux de m'avoir donné de sy fortes espérances pour m' apporter en fin de sy foibles effets.
(1; Condé, chef-lieu de canton de rarrondissement de Château- Thierry, département de l'Aisne.
Le samedy 2""® M' le Comte me fit dire qu'il sçavoit de très bonne part que ma liberté estoit résolue, et que dans vingt et quattre heures je sortirois sans faute.
Mais le lundy 4™® je vis Du Bois , quy me fit voir que ce n'estoit que pure tromperie ; et bien que monsieur le premier président m'eut fait dire le mesme jour qu'il sçavoit de bon lieu que je sortirois avant la fin de la semaine, je ne crcus rien de ma liberté.
Le mercredy 6"^^ M. Bouteillier le jeune, revenant de Blois, fut veu par ma nièce de Beuvron a quy il dit que ma liberté avoit desja esté cinq ou six fois résolue, et puis retardée ; qu'il s'en alloit a la court, et que, sy je ne sortois a son retour, je ne m'y devois plus attendre, veu que la cause du dilayement n'avoit esté fondée que sur le subit partement de Blois de Monsieur.
Je n'eus aucunes nouvelles jusques au jeudy 21°^^ que M" du Tramblay me vint dire de la part de M""** Bouteillier, père et fils, que je ne les tinsse jamais pour gens de bien sy j'estois encores quinse jours prisonnier; et le vendredy 29"« M' du Tramblay me dit encores de la part de M'' Bouteillier le fils que monsieur le cardinal luy avoit encores donné parole de ma liberté, et luy avoit permis de me l'envoyer donner.
Le samedy dernier de juin M^ le Prince arriva a Paris, retournant de son employ de lieutenant gênerai de l'armée du roy en Lorraine, et avoit laissé l'ordre en partant pour desmolir mon chasteau de Bassompierre (I), ce quy a depuis esté exécuté.
il) Le château de Bassompierre était situé dans la Lorraine
Juillet. — Le dimanche premier jour de juillet, mourut au bois de Yincennes M"" le duc de Puilorens, a deux heures après minuit, quy y estoit prisonnier.
Le mercredy i""^ M"" le cardinal de la Vallette est party pour aller succéder a M' le Prince en la lieutenance de l'armée du roy en Lorraine.
Ma maison de Bassompierre fut rasée le G™^, un vendredy.
Le mercredy M""^ les prélats de l'assemblée du clergé sinnerent leur avis sur la nullité du mariage de Monsieur, frère du roy.
Le jeudy 1 9°^^ W du Tramblay me vint dire de la part de M""^ Bouteillier que ma liberté avoit esté ce jour là tout a fait résolue, et qu'ils m'en respondoint.
Le vendredy ^O""^ ma nièce de Beuvron me manda que les mesmes personnes luy avoint envoyé dire la mesme chose, et des gens de leur logis m'en firent dire autant.
allemande, au bailliage de Briey, dans la partie dépendante du diocèse de Trêves.
Le cardinal de Richelieu donnait des ordres réitérés pour la destruction des petites places de la Lorraine. Dans une lettre au prince de Condé, du 31 mai 1635, il écrivait :
« M"" du Hallier avec ses trouppes nettoyera , le plus promptement qu'il se pourra, laLoraine...., faisant razer les petites places qui ne devront pas estre gardées »
Et dans une lettre à Servien, du 3 juillet 1635 :
a J'escris à M'" le Prince pour qu'il envoie deux gentilshommes par toutes les places qui doivent estre desmolies en Lorraine, pour en faire haster le razement. »
Enfin dans un mémoire de Servien on trouve cette mention :
« Depesches données aux deux gentilshommes de M"" le Prince qui vont en Lorraine pour le rasement des places. »
(Lettres et papiers d'Etat du cardinal de Richelieu, t. V, pp. 39, 88 et 89.)
Ma nièce fut trouver le lendemain samedy 21 ■^*' M"" Bouteillier le père quy luy reconfirma la mesme chose avec des asseurances très grandes, la pria de me les donner de sa part, et me fit dire encor le mesme jour la mesme chose par M"" du Tramblay, lequel me fit aussy voir une lettre que le père Josef son frère luy escrivit le mardy 24™®, par laquelle il l'asseuroit que W Bouteillier le fils me devoit apporter dans deux jours les despesches de ma liberté, lequel vint le lendemain mercredy 25°^% et ne m'apporta aucune nouvelle, ou m'en dit une quy ne m'aggrea gueres, que le roy partoit le jour mesme pour aller coucher a Chantilly et de là passer en Lorraine ; car je me douttay bien que pendant son absence je n'cstois pas sorty d'un lieu ou j'estois retenu depuis quattre ans et demy : aussy M"" du Tramblay quy fut le lundy 29™*^ (1) a Ruel voir monsieur le cardinal, ne me rapporta rien de bon, et depuis ce temps là je n'ay eu aucune espérance de ma sortie ; et mesmes ma nièce de Beuvron quy a esté vingt fois aux lieux ou se tenoit monsieur le cardinal, pour luy parler, n'a jamais sceu avoir accès auprès de luy, ny mesmes faire en sorte que l'on luy dit qu'elle estoit là.
Aust. — Cependant l'arriére ban de Normandie, composé de près de deux mille chevaux, fut ammené par ]\P le duc de Longueville, et le samedy 1 P® d'aust fit montre près de Saint Denis, et en suitte s'achemina a Chalons ou estoit leur rendes vous.
Le roy aussy demanda aux cantons une levée de douse mille Suisses quy luy fut accordée ; et le
(1) Il faut lire : 30^^.
1 6°^® d'aust monsieur le garde des sceaux m'escrivit par l'ordre de monsieur le cardinal pour avoir mon avis sur la façon que l'or devoit tenir pour l'acheminement de cette levée, dont je luy en envoyay des amples mémoires quy n'ont pas esté suyvis.
Le roy peu après donna la lieutenance générale de son aiMiiée a W le Comte, et Sa Majesté s'achemina a Chalons (l).
Des le mois d'avril auparavant M"" le mareschal de Crequy avoit esté desclaré par le roy son lieutenant gênerai en son armée d'Italie, laquelle ilpreparoitpour attaquer le duché de Milan et attaquer les Espagnols de ce costé là, ayant ligué avec luy (2) la republique de Venise, les ducs deSavoye, de Mantoue, de Parme, et de Modene (3), et le pape ne luy estant pas contraire. Le mareschal de Crequy entra en Italie en juillet, et assiégea Valence sur le Po, despendante du duché de Milan. Les Espagnols mirent quattre mille hommes de pié et deux cens chevaux dedans, quy font (4) tous les jours des grandes et furieuses sorties. Le duc de Parme y arriva en ce mois, et le duc de
(1) Le roi ne partit pourChâlons que vers le milieu du mois de septembre.
(2) Par un traité du 1 1 juillet 1635.
(3) Odoard Farnese, duc de Parme, fils de Ranuce I", duc de Parme , et de Marguerite Aldobrandini , avait succédé à son père en 1622. Il mourut le 12 septembre 1646. — François !'=■■ d'Esté, duc de Modène, fils aine d'Alphonse III, duc de Modène, et d'Isabelle de Savoie, avait succédé à son père en 1629. Né le 5 septembre 1610, il mourut le 14 octobre 1658.
(4) L'emploi du présent dans cette phrase, et quelques lignes plus loin, fait supposer que l'auteur rédigeait cette partie des mémoires au moment où les événements se passaient.
Savoye peu après, quy a le principal commandement en l'armée du roy (1).
Mon neveu de Bassompierre fut fait au commencement de cette année sergent major gênerai de l'armée de l'empereur, etn'ay eu de luy aucunes nouvelles que par des prisonniers quy se sont sauvés des mains des gens de l'empereur, de quy les affaires ont grandement prospéré, quasy tous les princes d'Allemaigne, (au moins les principaux) , s'estans accommodés avec luy (2), ne restant plus que le landgrave de Hessen (3) lequel mesmes on tient quy traittera. Le duc de Virtemberg (4) spolié de ses estats, est retiré a Strasbourg, et les palatins des Deux Ponts (5), de Birchefeld (6), de la Petite Pierre (7), les marquis de
(1) Le maréchal de Gréquy s'était mis en campagne seulement le 15 août : il mit le siège devant Valenza le 9 septembre après avoir fait sa jonction avec le duc de Parme. Les premières troupes du duc de Savoie arrivèrent le 24 septembre; lui-même ne se rendit au camp que le 19 octobre. Le siège fut levé le 29 octobre.
(2) Par un traité signé à Prague le 30 mai, l'électeur de Saxe avait fait sa paix avec l'empereur. L'électeur de Brandebourg, plusieurs des princes et les villes les plus considérables de la confédération protestante avaient adhéré à ce traité.
(3) Guillaume V, landgrave de Hesse-Gassel, fils du landgrave Maurice et d'Agnès de Solms , sa première femme , avait succédé à son père en 1627. Né en 1602, il mourut en 1037.
(4) Eberhard III, duc de Wurtemberg, fils de Jean-Frédéric, duc de Wurtemberg, et de Barbara-Sophia de Brandebourg, avait succédé à son père en 1633. Né le 16 décembre 1614, il mourut le 2 juillet 1674.
(5) Jean II, comte palatin de Deux-Ponts, fils aîné de Jean Is"", comte palatin de Deux-Ponts, et de Madeleine, fille du duc Guillaume de Juliers, mourut peu après, le 30 juillet 1635.
(6) Georges -Guillaume, comte palatin de Birkenfeld, fils de Charles, comte palatin de Birkenfeld, et de Dorothée de Lunebourg, né le 6 août 1591, mort le 25 décembre 1669.
(7) Georges-Jean, comte palatin de Lùtzelstein ou la Petite-
Baden(l), comtes de Hannau (2), Nassau (3), Sulms(4), et quantité d'autres, réfugiés a Mets; Haydelberg, Vormes (5) , et autres places , rendues a Galas (6) , un de ses lieutenans généraux.
W de Lorraine en ce mois estoit rentré en Lorraine, et y faisoit quelque progrès.
M"" de Rohan que le roy, des le commencement du printemps, avoit envoyé avesques d'assés grandes forces en la Valteline, Tavoit occupée sans résistance : mais les troupes impériales y estans survenues, elles avoint passé malgré luy, et puis luy en avoint laissé la
Pierre, fils puîné de Georges-Jean, comte palatin de Veldentz , et d'Anne-Marie, fille du roi de Suède, né en 1586, mort en 1654.
(1) Frédéric V, fils aîné de Georges-Frédéric, margrave de Bade- Durlach, et de Julienne-Ursule, fille du rheingraf Frédéric , sa première femme, avait le gouvernement des états de son père, depuis que celui-ci avait été mis au ban de l'empire. Né le 6 juillet 1594, il mourut le 8 septembre 1659.
(2) Philippe-Maurice , comte de Hanau , fils de Philippe-Louis , comte de Hanau, et de Catherine-Belgique, fille du prince d'Orange, né en 1605, mort en 1638.
(3) Guillaume-Louis, comte de Nassau- Saarbriick, fils aîné de Louis, comte de Nassau-Weilburg, et d'Anne-Marie, fille du landgrave Guillaume IV de Hesse-Gassel, avait épousé une fille du margrave Georges-Frédéric de Bade-Durlach. Né le 18 décembre 1590, il mourut le 22 août 1640.
(4) Un des nombreux comtes de Solms alors existants; peutêtre Jean-Albert, comte de Solms-Braunfels , fils de Jean-Albert, comte de Solms-Braunfels , et d'Agnès de Sayn-Witgenstein , sa première femme ; ou Frédéric, comte de Solms-Lich, oncle maternel du landgrave de Hesse.
(5) Heidelberg, sur le Neckar, résidence de l'électeur palatin. — Worms, ville libre et impériale de la Hesse, sur la rive gauche du Rhin.
(6) Mathias Gallas, un des principaux généraux de l'empire pendant la guerre de Trente ans. Né en 1589, il mourut en 1647.
jouissance jusques a ce qu'il leur prit fantaisie d'en faire autant.
Le duc Bernard de Saxe Waimarch s'estoit retiré de délaie Rein qu'il avoit repassé, etestoitvenuassés viste jusques a Sarbruch (1), lors que M"" le cardinal de la Vallette s'approcha pour le soustenir (2) avec l'armée que nouvellement il commandoit, et lors ils furent considérables aux Impériaux ; car le duc Bernard avoit bien ammené sept a huit mille chevaux ; de sorte que le Galas ayant assiégé les Deux Ponts (3), et ayant desja capitulé (4), oyant que les nostres arrivoint au secours, il se retira la nuit et repassa le Rein.
En ce temps là la ville de Francfort se voyant abandonnée de secours, n'y ayant plus d'armée delà le Rein que celle du landgraf de Hessen, bien empesché de garder ses propres pais, envoya des députés au roy de Hongrie pour se mettre en la protection de l'empereur, lors que le landgraf et le duc Bernard jugeans de quelle importance pour le party estoit la conservation de cette puissante ville, mandèrent au cardinal de la Vallette de passer le Rein a Mayence, et que le landgraf se joindroit au duc Bernard et a luy pour tascher de secourir Francfort, et que peut estre il y auroit moyen de s'en saisir ; quy seroit un grand avantage pour leur party et un moyen de faire hiverner leurs armées delà le Rein, ce qu'il ne croyoit pas du tout impossible puis que nous avions encores une forte garnison a Saxe- Ci) Saarbrùck, sur la rive gauche de la Sarre.
(2) Sur l'ordre donné par une lettre du roi du 20 juillet.
(3) Deux-Ponts, en allemand Zweibriicken, sur la rive gauche de l'Erlbach, affluent de la Sarre.
(4) Et Deux-Ponts ayant déjà capitulé.
liaiise quy est un faubourg fortifié delà le Mcin (1). Mais comme, au commencement de septembre, M"" le duc de Waimarch et M"" le cardinal de la Vallette eurent passé le Rein a Mayence pour se joindre au landgraf quy s'estoit approché a une journée d'eux, ceux de Francfort avertis ou se douttans du dessein que nous avions de nous saisir de leur ville, se résolurent de chasser la garnison de Saxehause et de traitter avec le roy de Hongrie. Ils firent le premier sans résistance de cette garnison, et le second aux conditions qu'ils voulurent ; dont le landgraf estant averty se retira en son pais, et nos armées se campèrent proche de Mayence, et celle de Galas a une lieue d'elles, les unes et les autres s'estans retranchées ; la nostre en extrême nécessité de vivres, et celle de Galas se grossissant des garnisons voysines et des trouppes quy avoint bloqué Manhem, (quy se rendit en ce mesme temps) (2). Galas fit dessein de couper le retour et le chemin des vivres a nostre armée : pour cet effet il fit passer le Rein a trois mille Cravates (3) le 20™*^ de septembre, et avec le reste se prépara pour les suyvre ; dont le duc de Waimarch et le cardinal ayans eu avis, et se jugeans perdus sy Galas se mettoit entre la France et eux, laissèrent leurs malades a Mayence, et ayans troussé bagage repassèrent le Rein
(1) Francfort est sur la rive droite, et Sachsenhaus sur la rive gauche du Mein.
(2) Manheim, au confluent du Neckar et du Rhin.
(3) Il s'agit sans doute ici de Croates, troupes légères employées par Gallas. Mais le duc de Lorraine entretenait aussi des soldats que l'on appelait Cravates, bien qu'ils fussent lorrains ou de toute autre nation , et qui surpassèrent les Croates par leurs excès de tout genre.
pour s'en retourner. Ils firent a peu de là rencontre de ces Cravates ja passés, les chargèrent, et eux selon leur coustume ordinaire lascherent le pié et s'esvanouirent devant eux. Nos gens ravis pensoint avoir deffait l'armée de Galas, ayans mesmes trouvé treise petites pièces de campaigne qu'un cheval peut trainer, de sorte qu'ils croyoint leur retour asseuré, quand a quattre heures de là ces mesmes Cravates retournèrent a les harceller et ne les ont quittés qu'a six lieues de Mets, tuans ce quy demeuroit derrière ou quy ne gardoit pas bien son ordre. Nous y perdimes huit pièces de canon et presque tout le bagage de nostre armée, et ceux quy ne peurent suyvre trente six heures durant que la retraitte dura sans loger ny repaitre avec mille peines et incommodités ; et Galas quy suyvoit, les faillit de six heures, sans quoy cette armée eut esté tout a fait perdue.
Le roy estoit lors a Chalons avesques quantité de trouppes et de gentilshommes des arrière bans, quy s'avança pour soustenir ses armées et pour assiéger Saint Mihel que Lesmon (1 ) avoit pris pour M' le duc de Lorraine.
Le duc d'Angoulesme demeuroit, sans rien faire, campé proche de Luneville, laissant perdre son bagage a Saint Nicolas ; et peu après encores au mesme lieu les ennemis prindrent un convoy de cinq cens charrettes de farines quy alloit a Luneville; et laissoit payer la contribution a la.pluspart de la Lorraine au
(1) François de Saligny, seigneur de Leymont, fils de Wary de Saligny, seigneur de Leymont, et d'Antoinette de Florain ville , bailli de Clermont, maréchal de camp du duc de Lorraine. II mourut en 1636.
duc de Lorraine sans y remédier (1). Le roy luy envoya commander de s'avancer a Baccara proche de Rambervillers (2).
i\Ia maison de Ilaroucl fut prise par les trouppes de M"" de Lorraine (3), commandées par un nommé Du Parc, quy y mit garnison, ayant précédemment bruslé Crantenoy (4), un de mes villages proche de ladite maison, et pris les chevaux et le bestail de quinse autres villages de la mesme terre, faisant payer les contributions a mes sujets et enlevant les bleds qu'il fait porter a Rambervillers ou le duc est campé. Ainsy sans aucune résistance ses trouppes font contribuer jusques a une lieue de Nancy.
Toutes ces choses convièrent le roy de partir de Chalons avec toutes les forces qu'il y avoit, et ayant fait son lieutenant gênerai M'" le comte de Soissons, il l'envoya au commencement du mois d'octobre (5) investir Saint Mihel ou commandoit Lenoncourt de Serre (6), que W de Lorraine y avoit jette avec quel-
(1) Il est juste de dire que le duc d'Angoulème, placé à la tête de l'arrière-ban de la noblesse, était assez embarrassé de faire agir cette force indisciplinée.
(2) Bacarat, sur la rive gauche de la Meurthe, à trois lieues environ de Rambervilliers. — Rarabervilliers ou Remberviller, sur la Mortagne, chef-lieu de canton de l'arrondissement d'Épinal, était le quartier-général du duc de Lorraine.
(3) Le maréchal reçut « nouvelle de la prise d'Haroùé » par lettre de Malcuyt, tabellion, du 6 septembre 1635. (Inventaire /ait après le deceds de J/'' h mareschal de Bassompierre.)
(4) Crantenoy est situé sur un ruisseau qui joignait le Madon dans les fossés du château d'Harouel.
(5) Le roi, arrivé le 20 septembre à Saint-Dizier, avait fait partir le comte de Soissons dès le 23. Les batteries commencèrent à tirer contre Saint-Mihiel le 29. La ville se rendit le 3 octobre.
(6) Charles de Lenoncourt, seigneur de Serres, fils de Louis- Jean de Lenoncourt, seigneur de Serres, et de Claude de Fresneau,
ques trouppes, mais quy se rendit a discrétion, ne pouvant tenir dans cette meschante place devant le roy quy s'estoit avancé a Cœur (1).
Apres la prise de Saint Mihel, le roy donna une partie de son armée au cardinal de la Vallette pour joindre au reste de celle qu'il avoit et aux trouppes de Waimarch, affin que, toutes jointes ensemble, ils peussent repousser Galas delà le Rein, et Sa Majesté envoya le reste de ses trouppes a IVF d'Angoulesme, (lequel, a l'arrivée de Galas, craignant d'estre enfermé entre son armée et celle du duc de Lorraine, s'estoit retiré a Saint Nicolas, et le duc de Lorraine s'estoit avancé au Pont a Saint Vincent) (2) ; et le roy luy manda qu'il se perdit ou qu'il fit repasser ledit duc de Lorraine en son ancien retranchement de Rambervillers.
Apres ces ordres donnés. Sa Majesté tourna teste vers Paris et arriva a Saint Germain le lundy 22'"® d'octobre, et ce mesme jour on ammena prisonniers a la Rastille les sieurs de Lenoncourt, de Salins et de Maugean (3), quy avoint esté pris dans Saint Mihel.
Le mardy 23°^% M" le comte de Carmain fut aussy ammené dans la Rastille (4), et ce mesme jour ma
capitaine des gardes du duc de Lorraine, bailli de Saint-Mihiei. Il mourut en 1644.
(1) Kœur-la-Grande, village situé sur la rive gauche de la Meuse, à une lieue de Saint-Mihiel. Le roi était arrivé à Kœur le 30 septembre.
(2) Pont-Saint- Vincent , sur la rive gauche de la Moselle, est situé à trois lieues environ de Nancy.
(3) Salins était un colonel lorrain, d'une famille originaire de Champagne; François deMauljean était un brave capitaine, enfant de Saint-Mihiel, qui y avait fait les fonctions de sergent-major. — Lenoncourt demeura quatre ans à la Bastille.
(4) Le comte de Gramail , après être resté quelques années en
liberté fut remise sur le tajDis, monsieur le cardinal ayant dit au gouverneur de la Bastille que l'on m'en alloit faire sortir.
Le jeudy 25'"'^ ledit gouverneur estant allé trouver le roy a Saint Germain, le nonce Massariny luy dit que le mardy précèdent, en soupant avec monsieur le cardinal, il luy avoit dit qu'il m'alloit faire sortir, et qu'il me le pouvoit dire de sa part. Cela m'obligea d'envoyer ma nièce de Beuvron trouver monsieur le cardinal a Ruel le mardy 30™®, pour le solliciter de ma part. Elle le vit, et luy avec un visage rude luy demanda a quy elle en vouloit. Elle luy respondit qu'elle le venoit, en toute humilité, supplier de raoyenner ma liberté de laquelle depuis cinq années j'estois privé. Elle ne peut jamais tirer de luy autre chose sinon qu'il en parleroit au roy, ce qu'il luy réitéra par quattre fois, puis la quitta. Elle me vit le lendemain et me dit le peu d'apparence qu'elle trouvoit de ma sortie, a quoy je ne m'attendis plus.
Novembre, — Ma cousine d'Espinal, abbesse (1), a
défaveur à cause de ses relations avec M^^ du Fargis, venait d'accompagner le roi dans sa courte campagne; il avait profité de cette occasion pour lui parler contre le cardinal de Richelieu : celui-ci , averti par le roi lui-même, résolut de faire subir au comte de Gramail le même traitement qu'au maréchal de Bassompierre. Dans un mémoire adressé au roi pour justifier cette arrestation, le cardinal accuse le comte de Gramail d'être un esprit fort, et il ajoute que « le premier président de Toulouze, Mazuyer, luy vouloit faire son procez comme compagnon de Lucile. » {Lettres du cardinal de Richelieu, t. V, p. 333.) Ce Lucile était, non pas le duc de Montmorency, comme le suppose M. Avenel, mais bien Lucilio Vanini , l'ancien aumônier de Bassompierre , brûlé vif à Toulouse pour avoir professé des doctrines d'impiété.
(1) Claude de Gussigny, cousine germaine du maréchal de Bassompierre. Voir t. I, p. 18, note 3, et p. 146, note 3.
quy j'avois fait donner par feu ma tante ladite abbaie, mourut le premier jour de novembre, ce quy fit resveiller les anciennes prétentions que ceux de Bourbonne avoint sur cette pièce, dont ma nièce estoit coadjutrice, et envoyèrent au roy luy demander le brevet (1).
Peu de jours après, le père Josef estant venu rendre les derniers devoirs à la présidente le Clerc sa nièce (2), quy mourut le jeudy S'"*^ dans la Bastille, le dit père me fit dire que dans deux jours s'en retournant, il parleroit de moy a monsieur le cardinal, et qu'il se promettoit que ce ne seroit sans fruit ; mais reconnoissant combien de fois j'avois esté vainement repeu de ces vaines espérances, je n'y adjoutay aucune foy. Aussy n'en vis je aucun effet : au contraire le mardy 18'^® décembre, ma nièce de Beuvron estant allée a Ruel pour parler a monsieur le cardinal, ledit père ne luy voulut jammais donner une minute d'audience, bien qu'en s'en revenant a Paris a l'heure niesme il fut passé contre son carrosse.
Le roy arriva le lendemain 19""% fit prester le jour mesme serment de chancelier de France au garde des sceaux Siguier (3), et fut le lendemain âO™*^ en son parlement pour y faire vérifier quantité d'édits (4) .
J'eus en ce temps là nouvelles comme, le penul-
(1) Néanmoins Marguerite-Anne de Bassompierre , nièce du maréchal, l'ut abbesse jusqu'en 1639. — Voir à l'Appendice. XII.
(2) Ne faudrait-il pas plutôt lire : sa mère? Marie de La Fayette, mère du capucin et du gouverneur de la Bastille, était veuve de Jean le Glerc^ seigneur du Tremblay, président es requêtes du Palais au parlement de Paris.
(3) Le chancelier d'Aligre était mort le 1 1 décembre.
(4) Quarante-deux édits portant création de charges et d'offices.
tieme du mois précèdent, la garnison mise par les gens du duc Charles de Lorraine |a llarouel] en esloit sortie, et que le marquis de Sourdis ( I ) y en avoit remis une autre pour le roy le samedy premier de décembre.
Janvier.
L'année 1 636 commença par quelque desordre quy arriva en parlement sur ce que les enquestes se voulurent assembler pour voir les edits vérifiés le 20"*^ du mois passé le roy estant en son lit de justice, et pour voir de tirer quelque meilleur party de ce surcroit que Ton avoit fait de vingt quattre conseillers et un président au mortier. Le premier président dit aux enquestes qu'il avoit une lettre du roy a son parlement, quy leur interdisoit l'assemblée. Eux insistèrent de voir la lettre, et luy ne le voulant, ils revindrent prendre place le mercredy 2'"® ; et le vendredy i"""^ estant revenus a la grand chambre prendre place, ils receurent une lettre du roy quy leur commandoit une deputation vers luy de trente du corps pour le lendemain. En ce mesme temps le conseiller Laine {%) accusa le premier président. Le lundy suyvant on envoya en diverses
(1) Charles d'Escoubleau , marquis de Sourdis et d'AUuye, fils puîné de François d'Escoubleau, comte de la Chapelle-Bellouin, et d'Isabeau Babou, dame d'AUuye, était frère de l'archevêque de Bordeaux. Il mourut le 21 décembre 1666, à l'âge de 78 ans.
(2) Jean Laisné, reçu conseiller le 20 août 1613. — Ce fut dans cette séance du 4 janvier que Laisné prit à partie le premier président, qu'il accusait de l'avoir dénoncé au surintendant BuUion comme l'un des plus ardents parmi les opposants.
demeures le président Barillon, les conseillers Laine, Foucaut, Sevin, et Eaubonne (1).
J'eus en ce temps avis de l'extrémité de maladie de ma nièce la secrette (2), du peu d'apparence de vie plus longue a ma belle sœur, et que de mon revenu de l'année passée (3) je n'en devois rien attendre. Toutes ces choses, avec le peu d'espérance de liberté, me mirent en une très forte mélancolie.
En fin le 1 2™*^ je receus la triste nouvelle de la mort de ma nièce la segrette de Remiremont; et peu de jours après on me manda comme les commissaires des vivres du roy avoint enlevé les bleds de ma maison de liarouel quy est mon principal revenu, et ce, non seulement sans payer, mais encores sans en avoir voulu donner de certificat de l'avoir pris.
Février. — Le mois de février arriva, au commencement duquel on me manda de Lorraine qu'un nommé le sieur de Villarseaux (4) avoit commission
(1) Jean-Jacques Barillon, seigneur de Châtillon-sur- Marne , second fils de Jean Barillon, conseiller au parlement, et de Judith de Mesmes, sa seconde femme, fut conseiller et président es enquêtes au parlement de Paris. — Claude Foucault avait été reçu conseiller le 30 juillet 1627. — Jean Sevin, sieur de la Grange, fils de Michel Sevin, conseiller au parlement, et de Madeleine de Fortia, reçu conseiller le 19 avril 1619. — André le Fèvre, seigneur d'Eaubonne, fils d'Olivier le Fèvre, seigneur d'Eaubonne et d'Ormesson, président en la chambre des comptes, et de Marie Hennequin, reçu conseiller au parlement le 23 mars 1624.
(2) Nicole-Henriette de Bassompierre. Voir t. I, p. 34, note 3.
(3) Il y avait aux précédentes éditions : et que de mon neveu revenu de Vannée passée.
(4) Anne Mangot, seigneur de Villarceau, fils puîné de Claude Mangot, garde des sceaux, et de Marguerite le Beau, dame de Villarceau, était intendant de justice et de finances dans les Trois-
du roy de raser ma maison de Harouel, ce quy me fut bien cruel, et fis faire instance a monsieur le cardinal pour destourner cet orage.
Le vendredy 8™* M"" le Prince fut en parlement y faire commandement par le roy d'y recevoir Colombel conseiller, ce quy fut fait avec grand opprobre pour ledit Colombel (1).
Le mardy \%^^ Bulion y fut receu président au mortier, et le mesme jour le roy dansa son ballet (21).
Le samedy 1 6™® le duc de Parme arriva a Paris, et le mardy 19'"*^ M' le cardinal de Richelieu fit un superbe festin audit duc.
Mars. — Le S'"^ de mars, un mercredy, un nommé La Rivière (3) quy estoit lors le premier aux bonnes grâces de Monsieur, frère du roy, fut mené prisonnier a la Bastille, et le lendemain jeudy 6""® quattre des siens furent eslongnés d'auprès de sa personne, quy estoint le viscomte d'Autels, le chevalier de Bueil, L'Espinay (4) et son premier vallet de chambre nommé Le Grand.
Évêchés. Il mourut doyen des maîtres des requêtes, le 10 juin
(1) Claude Colombel, savant jurisconsulte, nommé conseiller en vertu des édits, subit devant le parlement un examen défavorable, et ne fut reçu que sur les injonctions réitérées du prince de Condé.
(2) Le ballet des Improvistes.
(3) Louis Barbier, dit l'abbé de la Rivière, qui ambitionnait alors la cbarge de premier aumônier de Monsieur, parvint depuis à de grands honneurs par la protection de ce prince, dont, au dire de Mademoiselle, il connaissait la valeur pour l'avoir vendu bien des fois. Il devint évêque et duc de Langres en 1656, et mourut le 30 janvier 1670, à l'âge de 76 ans.
(4) Le vicomte d'Auteuil, peut-être Charles Combaud, baron d'Auteuil, fils de Charles Combaud, et de Marie Pajot, dame d'Au-
Le samedy 8"" le duc Bernard de Waimarch arriva a Paris, et le mercredy 1 2!™^ Monsieur, frère du roy, en partit; et le mardy ensuivant, 18'°® du mesme mois, le duc de Parme s'en alla.
Le jeudy saint 20™% le nonce Massariny quy s'en alloit le lendemain en sa vice légation d'Avignon et quy se disoit fort mon amy, me voulut venir dire adieu, et me dit forces choses sur le sujet de ma liberté ; mais le connoissant comme je fais, [et Testât présent des affaires] (1), je n'eus gueres de peine a reconnestre que ce n'estoint que chansons.
Le 24"*% quy estoit le lundy de Pasques, M"" l'evesque de Lisieux (3) désira de me voir, quy ne me dit pas davantage que ce que m'avoit dit Massariny.
Je passay depuis tout le mois d'avril sans aucune apparence de liberté et avec une tristesse infinie.
May. — Le mois de may ne me fut pas moins douloureux; car je sceus que le mestre des requestes Gobelin (3) avoit fait prendre dans ma maison de Harouel les bleds quy y estoint au nombre de 1 500 resaux (4) ; et ayant eu une ordonnance du roy pour les ravoir, ce meschant homme quy durant ma bonne
teuil. — Claude de Bueil, seigneur de Trescourt, fils cadet de Claude de Bueil, seigneur de Courcillon, et de Catherine de Montecler, et frère de la comtesse de Moret, fut premier chambellan de Monsieur. Il mourut en 1644. — Pierre, marquis d'Espinay et de Boisgueroust, fils de René, marquis d'Espinay et de Boisgueroust, et de Claude de RoncheroUes, sa seconde femme.
(1) Inédit.
(2) Philippe de Cospéan.
(3) Gobelin était intendant de justice et de finances pour le roi en Lorraine.
(4) Le rezal était une mesure de capacité usitée en Lorraine.
fortune cstoit mon intime amy, ne voulut jamais en donner la main levée, ains s'y opposa l'ormellement et mesmes vint exprès a la court pour en parler au conseil ou Bulion fit résoudre que le roy garderoit lesdits bleds, et que l'on les feroit payer sur l'espargne, quy est a dire rien : et en suitte comme on en parla a M"" le cardinal de Richelieu, on me dit qu'il avoit trouvé bien estrange que je demandasse l'argent de mes bleds au roy , veu que j'estois sy riche que je bastissois un somptueux édifice a Challiot, que je faisois faire des sy riches meubles que le roy n'en avoit pas de pareils, et que je gardois un grand train depuis six ans que l'on m'avoit mis prisonnier, et que l'on ne me pouvoit matter.
Peu de jours après au mesme mois, le duc de Waimarch eut département du roy pour resfraischir son armée au comté de Vaudemont (1 ) et dans mon marquisat de Harouel quy luy fut donné au pillage; ce qu'il fit sy bien exécuter que toutes les pilleries, cruautés et inhumanités y furent exercées, et ma terre entièrement destruitte, au chasteau près, quy ne peut estre pris par cette armée quy n'avoit point de canon.
En ce temps je pensay perdre ma nièce l'abbesse d'Espinal quy eut le pourpre. Je sceus aussy que mon neveu de Bassompierre s'estoit retiré d'avec M"" le duc de Lorraine, avec lequel il estoit très mal ; et pour la fin dudit mois de may les trouppes dudit duc Bernard
(1) Le comté de Vaudemont était voisin du marquisat d'Harouel: peut-être même le marquisat était-il compris dans le comté, qui eut pour lieu principal Vézelizc après la ruine de Vaudemont, accomplie en 1639.
de Waimarch attaquèrent nostre chasteau de Removille où cinq ou six cens païsans de tous âges et sexe s'estoint retirés, lequel ils forcèrent en fin lemercredy 28°^^ de may, et tuèrent les hommes et les vieilles femmes quy y estoint, emmenèrent les jeunes après les avoir violées, et bruslerent les enfans avesques le chasteau après l'avoir pillé.
Ce mesme mois ]\P le prince de Condé, gênerai de l'armée du roy, se jetta dans le comté de Bourgongne et vint mettre le siège devant Dole qu'il trouva mieux muny d'hommes et plus en defTense qu'il ne se l'estoit imaginé, et force noblesse du pais s'estant jettée dans la ville faisoint de continuelles sorties sur les nostres quy y receurent tous les jours quelque eschec ; et le duc de Waimarch avec M'' le cardinal de la Vallette s'acheminèrent vers la frontière d'Allemaigne avec leurs armées, (que l'on avoit grossies de la plus grande partie de celle que M' le Comte avoit en Champaigne), pour faire quelque progrès dans l'Alsasse, ce qu'ils firent au commencement du mois de juin (1), allant assiéger Saverne quy se voulut d'abbord rendre a composition : mais le duc de Waimarch, (outré de colère contre celuy quy commandoit dedans la ville (2), quy avoit auparavant rendu le chasteau de Languestel
(1) L'armée arriva le 11 juin devant Saverne.
(2) Le P. Griffet [Histoire de Louis XIII) appelle ce gouverneur Georges-Frédéric Mulheim. Mais dans la capitulation de Saverne le colonel de Mulheim s'intitule commandant pour l'empereur et le roi de Hongrie en la basse Alsace. Le gouverneur devait être plutôt Eberhard de Sickingen qui, l'année précédente, avait effectivement livré à Gallas le château de Landstuhl [Languestel , suivant l'orthographe de Bassompierre) , et avait ainsi favorisé la retraite de ce général après la levée du siège de Deux-Ponts.
aux Impériaux) , ne les y voulut point recevoir ; dont il ne fut pas a se repentir : car les assiégés se voyans hors d'espérance de grâce, tascherent de vendre chèrement leurs vies et par diverses sorties incommodèrent extrêmement les trouppes dudit duc, lequel fut aussy bien battu en divers assauts qu'il lit donner a la ville, qu'il avoit attaquée sans canon : il perdit un doigt a ce siège, d'une mousquetade : le colonel Ebron (1), brave et vaillant soldat, quy estoit un de ses mareschaux de camp, y fut tué, et le viscomte de Turennes (2) blessé au bras d'une mousquetade.
Pendant ce mois aussy le siège de Dole continua peu heureusement pour nous par les fréquentes sorties de ceux de dedans quy firent entre autres choses un grand eschec sur le régiment de Picardie en une d'icelles (3) : et les Hollandois quy avoint le mois auparavant repris le fort de Schench (4), voyans les deux rois, (selon ce qu'ils avoint toujours désiré), embarqués dans une forte guerre l'un contre l'autre, les laissèrent vuider
(1) Jean Hepburn, gentilhomme écossais, avait levé dans son pays, en 1633, un régiment qui fut entretenu au service du roi. Ce brave officier, connu sous le nom de colonel Hebron, avait été créé maréchal de camp dans la même année 1633. Il fut tué le
8 juillet.
(2) Henri de la Tour, vicomte de Turenne, second fils d'Henri de la Tour, vicomte de Turenne et duc de Bouillon, et d'Elisabeth de Nassau, sa seconde femme, né le H septembre 1611, tué d'un coup de canon le 27 juillet 1675. — Turenne fut blessé le
9 juillet.
(3) Le régiment de Picardie repoussa plusieurs sorties dans les mois de juin et juillet : il fut en outre engagé dans deux affaires assez chaudes le 14 juin et le 5 juillet.
(4) Les Hollandais avaient repris le fort de Skenk vers la fin du mois d'avril.
par ensemble leurs differens et mirent leur armée en garnison pour tout l'esté, ce quy donna courage au cardinal infant de tourner ses desseins contre la France ; pour cet effet ayant joint a ses forces celles du duc de Lorraine, de Jean de Ver (1), et du prince François evesque de Verdun (2) , entra ce mesme mois avec une armée de vingt mille chevaux et dix mille hommes de pié dans la France, mit le siège devant la Capelle qu'il prit le septième jour (3), et se vint camper près de Guyse (4).
Le roy quy prenoit des eaux a Fontainebleau ou il avoit demeuré depuis le commencement du printemps, ayant sceu cette nouvelle, s'en revint a Paris le mardy 1 S""*^ de juillet, comme fit aussy monsieur le cardinal, et il y eut le mesme jour conseil au Louvre, et le lendemain aussy : puis l'un et l'autre en partirent, le roy pour Versailles, et monsieur le cardinal s'en revint a Gharronne, m' ayant en passant envoyé demander en prest ma maison de Ghalliot pour y aller loger pendant le temps que le roy iroit demeurer a Madrid (5). Je jugeay a propos de luy escrire une lettre tant pour le faire souvenir de moy que pour m' offrir aux occasions présentes de porter ma vie ou le service du roy me la
(1) Jean de Wert, célèbre partisan, né en Brabant en 1594, mort dans ses terres en Bohême le 6 septembre 1652.
(2) François de Lon-aine, second fils d'Henri de Lorraine- Mercœur, comte de Chaligny, et de Claude de Mouy, évêque non sacré de Verdun de 1623 à 1661.
(3) Le siège fut mis devant la Capelle le 2 juillet; la place se rendit le 9.
(4) Guise, chef-lieu de canton de l'arrondissement de Vervins, département de l'Aisne.
(5) Au château de Madrid, près du bois de Boulogne.
voudroit destiner (1), et luy envoyay par le gouverneur de la Bastille le jeudy 1 7°"% quy luy donna comme il sortoit de Charronne pour venir a Paris tenir sur les fons Mademoyselle, fille unique de Monsieur, dont la reine fut la commère quy la nomma Anne Marie (2!), et fut baptisée dans la chambre de la reine au Louvre ; puis il s'en revint a Charronne.
On n'estoitpas lors sans affaires : car il y avoit vingt mille chevaux des ennemis dans la France, lesquels après avoir pris la Capelle avec dix mille hommes de pié quy s'estoint joints a eux, s'estoint séparés, sçavoir, la grosse cavalerie alla devers Guyse avec l'infanterie, le duc Charles et le prince François tirèrent devers Vittry, et Jean de Ver battoit la campagne en Picardie, Isle de France, et Champaigne. Ils firent semblant d'assiéger Guyse ; mais ils trouvèrent six a sept mille hommes que l'on y avoit jettes, composés de seise compagnies des gardes, du régiment de Champaigne, de celuy de Saint Luc, et de ceux de Vervins (3) et Langeron (4) , quy firent une forte sortie sur eux lors qu'ils s'en voulurent approcher, de sorte qu'ils ne sy opiniatrerent pas. Le cai^dinal infant vint disner a la Capelle le lundy 215'"^ (5) de ce mesme
(1) Voir à l'Appendice. Lettres inédites. H.
(2) Anne-Marie-Louise. — Le baptême fut fait par Dominique Séguier, évêque d'Auxerre, frère du chancelier.
(3) Claude-Roger de Cominges, marquis de Vervins, fils de Roger de Cominges, seigneur de Saubole, et d'Isabelle de Goucy, dame de Vervins, était mestre de camp d'un régiment d'infanterie.
(4) Le colonel de ce régiment était sans doute Hector de Langeron, marquis de Maulevrier, qui épousa une fille du baron du Bourg-l'Espinasse .
(5) Le 25 juillet était un vendredi.
mois et y tint conseil de guerre; et M*^ le comte de Soissons en mesme temps ayant ramassé toutes les trouppes qu'il avoit peu de Champaigne et Picardie, s'estoit venu camper devant la Fere avec trois mille chevaux et dix mille hommes de pié, auquel tous les jours nouvelles trouppes arrivoint pour faire teste aux Espagnols.
D'autre costé le siège de Dole alloit lentement : celuy de Saverne continuoit encores bien que ce ne fut qu'un pouillier (1), ou l'on avoit perdu plus [de] douse cens hommes et davantage de blessés; et entre autres le duc de Waimarch y avoit perdu un doigt d'une mousquetade et en suitte avoit eu une autre blesseure a la cuisse : le colonel Ebron y fut tué d'une mousquetade dans la gorge, quy fut grande perte, car il estoit brave homme; le jeune comte de Hannau (2) aussy, et plusieurs gens de marque : et sur la mer les vents contraires avoint fait escarter nostre armée navale et destourné sa routte.
Dans l'Italie M"" le mareschal de Crequy fut attaqué sur le bord du Tesin ou il fit merveilles de se bien deffendre, et fut bien secouru par M"^ de Savoye, et a propos, car il estoit pressé. Enfin ils eurent avantage sur les Espagnols ; mais ce ne fut pas sans perte des nostres (3).
(1) Saverne capitula le 14 juillet, après avoir soutenu un mois de siège et repoussé plusieurs assauts.
(2) Jacob-Jean de Hanau, quatrième fils de Philippe-Louis, comte de Hanau, et de Catherine -Belgique, fille du prince d'Orange.
(3) A Buffalora sur le Tesin, le 22 juin, le duc de Savoie secourut utilement le maréchal de Gréquy, engagé contre les
Finalement le colonel de Mercy (1) gouverneur de Lonnguis (2) voyant que M"^ le Comte avoit quitté son gouvernement pour aller en Picardie s'opposer aux Espagnols, se mit en campagne avec deux regimens de cavalerie ennemie joints au sien, et se vint jetter en BaiTois qu'il trouva desgarny.
Les croquans et paisans mutinés de Saintonges, Angoulmois, Limousin, et Poitou, s'avancèrent jusques a Blanc en Berry (3) .
Aust. — Le mois d'aust arriva, auquel les Espagnols assiégèrent et prindrent en deux jours le Gatelet (4) et vindrent sur le bord de la rivière de Somme pour la passer. M"" le Comte vint sur l'autre rive pour s'y opposer, mais en vain, car le (5) les ennemis passèrent,
ayans taillé en pièces le régiment de Piémont (6), ce quy fit retirer M"" le Comte en diligence a Noyon.
Ces nouvelles firent aussy tost venir a Paris le roy et monsieur le cardinal, quy firent appeller tous les
Espagnols; mais sa mauvaise volonté empêcha ensuite les deux armées de profiter de leur avantage pour faire jonction en Milanais avec le duc de Rolian.
(1) Pierre-Ernest de Mercy, un des grands capitaines de la guerre de Trente ans, blessé mortellement, le 3 août 1645, à la bataille de Nordlingen qu'il perdit contre le prince de Gondé, servait alors comme colonel sous le duc de Lorraine.
(2) Longwy, place enclavée dans le Barrois non-mouvant, sur la frontière du Luxembourg.
(3) Le Blanc, chef-lieu d'arrondissement du département de l'Indre.
(4) Le Gatelet, petite place, aujourd'hui chef-lieu de canton de l'arrondissement de Saint-Quentin, département de l'Aisne, capitula le 25 juillet.
(5) Le 4 août.
(6) A Gerisy, entre Gorbie et Bray.
ordres et estais et leur demander ayde sur ce nouvel accident. Chascun s'efforça de contribuer noblement ce qu'il peut, et aucun ne refusa, selon sa portée, de fournir hommes, chevaux, armes et argent.
Le dimanche 1 0'"" ma nièce de Beuvron fut trouver monsieur le cardinal pour luy parler de ma liberté, auquel elle parla en sortant de sa chambre : mais luy en se moquant luy respondit que je n'avois encores esté que trois ans a la Bastille, et que M"" d'Angoulesme y avoit esté quatorse ans; qu'a propos il estoit revenu, affin qu'il luy peut donner un bon avis sur le sujet de ma liberté, et qu'il en consulteroit avesques luy. J'oubliois a dire qu'a l'allarme du passage de la Somme, M"" d'Angoulesme, M"" de la Bochefoucaut, M*" de Valançay , et autres exilés , furent rappelés ( 1 ) : mais la colère et la haine continua contre moy de telle sorte que non seulement on n'eut pas considération ny compassion de mes longues misères, qu'au contraire on les voulut accroistre par cette dérision et moquerie. Ce n'estoit pas que le peuple et tous les ordres de Paris ne parlassent hautement de ma liberté et ne la demandassent avec instance.
Ce mesme jour 1 0™® monsieur le cardinal alla voir proche de Saint Denis les trouppes qu'a la haste ceux de Paris avoint levées pour opposer aux ennemis. Ce jour le roy se trouva un peu mal, quy l'empescha d'aller voir ces trouppes.
(1) Le duc d'Angoulême avait été privé de son commandement l'année précédente : M. de la Rochefoucauld était retiré dans son gouvernement de Poitou : M. de Valençay avait été, en 1632, dépossédé du gouvernement de Calais et renvoyé en sa maison , comme suspect d'inclination pour le parti de Monsieur.
Le lundy 1 î "^® le parlement quy avoit le jour précèdent promis au roy d'entretenir pour deux mois a ses despens deux mille six cens hommes de pié, s'estant assemblé pour aviser ou il prendroit l'argent pour cet effet, et en quelle forme, il fut proposé d'envoyer douse conseillers dudit parlement a l'hostel de ville, tant pour donner l'ordre nécessaire a la garde de Paris, comme aussy pour avoir l'œil a ce que l'argent que chascun donnoit lors au roy pour lever et entretenir de grandes forces, fut bien employé : a quoy le premier président s'opposa , disant qu'ils n'estoint point assemblés pour cette affaire : mais le président de Mesme (1), par une longue harangue, fit résoudre que l'on en parleroit. Lors le premier président sortit, et M'" le président de Bellievre {%) l'ayant voulu suyvre fut arresté pour tenir le parlement comme second président, lequel en fin, après avoir promis de rammener le premier président, comme il fit, on laissa sortir ; et estant revenus, l'heure de sortir ayant tost après sonné, on remit les délibérations au lendemain. Mais des l'apres disner le roy ayant envoyé quérir les grands presidens, et premiers presidens et doyens de chaque chambre, il leur fît une rude réprimande et leur deffendit de parler ny se mesler a l'avenir d'autre chose que des procès.
(1) Henri deMesmes, seigneur de Roissy, fils aîné de Jean- Jacques de Mesmes, seigneur de Roissy, conseiller d'État, et d'Antoinette Grossaine. — Cette note, insérée par erreur à la page 7 1 , doit y être remplacée par celle qui se trouve aux additions et corrections.
(2) Nicolas de Bellievre, seigneur de Grignon, fils de Pomponne de Bellievre, chancelier de France, et de Marie Prunier, était président au parlement de Paris depuis 1614. Né le 21 août 1583, il mourut le 8 juillet 1650.
Le mardy 12""® on fit commandement par Paris d'abattre les auvens des boutiques, et de boucher tous les soupirails des caves ; mais cette ordonnance fut aussy tost révoquée.
Le mercredy 1 3^*^ il y cust arrest du conseil pour faire cesser les atteliers, et faire oster tous les serviteurs et apprentifs, hormis un en chasque bouttique ; et le samedy l G"'^ le roy partit pour aller a Sentis ou estoit le rendes vous de l'armée.
Le dimanche 1 7™*^ le bruit fut commun de la prise de Corbie (1) ou commandoit le sieur de Saucour (2), et en mesme temps on sceut le levement du siège de Dole (3).
Le mardy 1 9™® Monsieur arriva en poste, et après avoir esté voir monsieur le cardinal, s'en alla trouver le roy a Sentis.
Le lundy premier jour de septembre, le roy et monsieur le cardinal partirent pour aller a l'armée : et en ce mesme temps le coche de Nancy quy m'apportoit plusieurs bardes que je faisois venir et de l'argent pour mon entretenement, fut volé : et comme je pressois encores le payement de mes grains enlevés, on me fit dire que je n'en pouvois rien espérer ny atten-
(1) Corbie, sur la rive droite de la Somme, aujourd'iiui ciief-lieu de canton de l'arrondissement d'Amiens, avait capitulé le 15 août.
(2) Maximilien de Belleforière, seigneur de Soyecourt et de Tilloloy, lils de Ponthus, seigneur de Belleforière, et de Françoise, dame de Soyecourt et de Tilloloy, signa la capitulation de Corbie, non comme gouverneur de cette place, mais comme lieutenantgénéral au gouvernement de Picardie. Le gouverneur de Corbie était le marquis de Mailly.
(3) Le siège de Dole fut levé le 15 août sur l'ordre du roi. — Il y avait aux précédentes éditions : l'événement du siège de Dôle.
dre; aussy n'y pensay je plus et fis mon jubilé le dimanche Sl™*^ de ce mesme mois, pour me mettre entre les mains de Dieu, puis que je ne pouvois rien espérer des hommes.
Je sceus quasy en mesme temps que le roy avoit fait raser puis brusler le chasteau de Dommartin (1) appartenant a mon neveu de Bassompierre, que l'on me manda aussy estre hydropique formé, et en grand danger, dans Vesou (2).
En ce mois le roy donna sa lieutenance générale a Monsieur son frère quy en vint prendre possession, et l'armée passa la rivière de Somme après avoir failly de deffaire l'arriére garde de celle des ennemis quy la repassèrent en mesme temps et se retirèrent en Flandres après avoir muny les trois places qu'ils avoint prises, autant que le peu de temps que l'on leur en donna leur peut permettre, et avoir enlevé et deffait le colonel Eichfeld avesques son quartier (3) .
En ce temps il arrivoit de tous costés des trouppes et de la noblesse, de sorte que l'armée du roy estoit de plus de cinquante mille hommes, lesquels s'occupèrent a faire la circonvallation de Gorbie, munie de plusieurs
(1) Dommartin- sur -Vraine, aujourd'hui bourg du canton de Chatenoy, arrondissement de Neufchâteau, département des Vosges, était alors le siège d'une baronnie que Marguerite de Dommartin, aïeule du maréchal, avait apportée en partie dans la maison de Bassompierre.
(2) Vesoul, en Franche-Comté.
(3) Le quartier du colonel allemand Eggenfeld, qui venait joindre l'armée française, fut enlevé à Montigny, entre Corbie et DouUens, par un parti que commandait Jean de Wert. Parmi les prisonniers se trouva un jeune Roderic de Wurtemberg, fils de Jules-Frédéric de Wurtemberg et d'Anne-Sabine de Holstein.
grands forts, capables de tenir huit ou dix mille hommes huttes dans le costé seulement de delà la Somme, affin de les affamer l'hiver prochain, attendu qu'ils manquoint de moulins pour moudre leur bled dont ils avoint a foyson.
Ainsy se passa le mois de septembre, et vers le commencement d'octobre le duc Charles de Lorraine ayant remis ses trouppes sur pié, et le comte de Galas s'estant joint a luy, ils entrèrent en la duché de Bourgongne. Ayant passé la Saône, Galas prit Mirebeau et pilla Cisteaux (1). Le duc de Lorraine assiégea Saint Jean de Laune quy se deffendit sy bien que le duc de Waimarch quy avoit en fin pris Saverne, et le cardinal de la Vallette, eurent loysir de le venir secourir (2l).
On fit cependant par commissaires le procès au sieur de Saucour quy fut condamné a estre tiré a quattre chevaux, et son arrest exécuté en effigie a Amiens.
Les cardinaux de Savoye et Aldobrandin (3) quittèrent en ce mesme temps le party de France a Rome, et ce premier ayant remis la protection de France qu'il avoit, prit celle d'Allemaigne.
L'armée navale du roy ayant heureusement passé le destroit, s'en alla vers les costes de Provence en des-
(1) Mirebeau, chef-lieu de canton de Tarrondissement de Dijon, fut pris le 23 octobre. — L'abbaye de Citeaux, dans le canton de Nuits, arrondissement de Beaune.
(2) Saint-Jean-de-Losne, sur la rive gauche de la Saône, cheflieu de canton de l'arrondissement de Beaune. Cette petite ville, presque sans garnison, soutint héroïquement l'attaque de l'ennemi et mérita le surnom de Belle-Défense qui lui fut donné. Le siège dura depuis le 25 octobre jusqu'au 3 novembre.
(3) Hippolyte Aldobrandini , cardinal de la promotion de 1621, mourut en 1638.
sein de reprendre les isles de Saint Honorât de Lerins, et de Sainte Margueritte (1) sur les ennemis : mais le mauvais ordre qu'avoit donné l'evesque de Nantes, (auparavant nommé l'abbé de Beauveau) , de tenir prestes touttes choses nécessaires pour ce passage, en empeschalors l'exécution, dont il fut disgratié, comme le furent aussy les Saint Simons (2), et le jeune, quy estoit un fantosme de favorit, commandé de se retirer a Blayes (3) .
M"" de la Vallette eut aussy commandement d'aller trouver iM"" d'Espernon en Guyenne.
Le roy s'en retourna vers la fin du mois (4) a Chantilly, laissant l'armée occupée a la construction et huttes des forts de la circonvallation de Corbie.
Les Espagnols cependant entrèrent en France par le costé de Fontarabie (5), prindrent et pillèrent les bourgs de Saint Jean de Lus et de Sinbourre et se saisirent du Soccoua (6) qu'ils fortifièrent : et ayans en ce mesme temps fait une descente par mer en la coste de Bretaigne desnuée de vaisseaux par le partement
(1) Ces deux îles, les principales du groupe des îles de Lérins, en face de la côte de Provence , avaient été occupées l'année précédente par les Espagnols.
(2) Cette désignation comprend le duc de Saint-Simon et ses parents , entre autres Charles , dit le marquis de Saint-Simon , son frère aîné. Le duc fut disgracié en apparence pour avoir pris la défense de son oncle Etienne de Saint-Simon, seigneur de Saint- Léger, gouverneur du Catelet, poursuivi et condamné au sujet de la reddition de cette place : en réalité l'on peut croire qu'il commençait à faire ombrage au cardinal de Richelieu.
(3) Le duc de Saint-Simon était gouverneur de Blaye.
(4) Le 28 octobre.
(5) Vers le commencement de novembre.
(6) Voir t. II, p. 233, notes 5 et 3.
de la flotte du roy, ils vindrent attaquer l'abbaiede la Prière, proche de Venues (1 ) , d'où ils furent repoussés, ce quy les fît rembarquer.
Le marquis de Sourdis fut en ce temps là rappelle de la Lorraine ou l'on l'avoit envoyé pour y commander, et le grand provost de Hoquaincour (2) envoyé en sa place.
On fît commandement a ma belle sœur, a ses père, mère, et enfans, de sortir de Nancy (3) , quy se vindrent tous retirer en ma maison de Harouel.
Vignoles mourut a Peronne (4), et on en tira par recompense W de Blerancour, quy en estoit gouverneur (5), pour y mettre le jeune Hoquaincour (6).
(1) L'abbaye de Prières (B. Maria de Precibus), au lieu dit Belliers, non loin de l'embouchure de la Vilaine, entre Vannes et la Roche-Bernard, fut défendue par les plus jeunes des religieux.
(2) Georges de Monchy, seigneur d'Hocquincourt, second fils d'Antoine de Monchy, seigneur de Montcavrel, et d'Anne de Balsac, était prévôt de l'hôtel, grand prévôt de France, depuis le 25 février 1630.
(3) Le cardinal de Richelieu tenait beaucoup à l'exécution de cet ordre, et la lenteur que M. de Sourdis mettait à s'y conformer fut peut-être une des causes de sa disgrâce. Le 10 octobre, le cardinal lui écrivait :
« Vous vous perdes en retenant madame de Bassompierre à Nancy, je vous l'ay desjà escrit plusieurs fois ; c'est trop faire de la sourde aureiile, et prendre des excuses vaines et frivoles, sur des maladies imaginaires, qui ne doivent point empescher son esloignement puisque vous en avés un commandement absolu. » [Lettres et papiers d'État, t. V, p. G2'i.)
(4) Le 5 octobre. — Il exerçait à Péronne une autorité supérieure à celle du gouverneur.
(5) Bernard Potier, seigneur de Blerancourt, second fils de Louis Potier, baron de Gesvres, puis comte de Tresmes, secrétaire d'Etat, et de Charlotte Baillet, mort en 1662.
(6) Charles de Monchy, marquis d'Hocquincourt, maréchal de
Monsieur le cardinal fut à Abbeville (1 ) et porta les habitans de donner vingt et cinq mille escus pour travailler a leurs fortifications, lesquels on a depuis convertis a la construction d'une citadelle.
On tira aussy Comeny de Corbie, et on mit en son lieu le chevalier de Comieres (2), et Montcavrel (3) remit Ardres au roy par recompense, quy en donna le gouvernement a Saint Preuil (4) .
En ce mesme temps M"^ de Longueville ammena de grandes trouppes au roy, lequel luy commanda de les mener en Bourgongne, pour, avesques celles quy y estoint desja, faire une forte armée pour en chasser Galas.
Novembre. — Au mois de novembre il y eut quelque traitté joint a Corbie pour la remettre es mains du roy (5), ce quy fît que l'on commença au commencement du mois a l'attaquer de force. Ils
France en 1651, iils de Georges de Monchy, seigneur d'Hocquincourt, et de Claude de Monchy, dame d'Aussennes et d'Inquessen, sa première femme, fut tué dans les rangs de l'armée espagnole le 13 juin 1658.
(1) Du 29 octobre au 4 novembre.
(2) Il paraît par les lettres du cardinal de Richelieu que le gouvernement de Corbie fut donné au baron de Nanteuil, mais seulement après la reddition de cette place.
(3) Jean de Monchy, seigneur de Montcavrel, fils aine d'Antoine de Monchy, seigneur de Montcavrel, et d'Anne de Balsac, mourut en octobre 1638, à l'âge de 62 ans.
(4) Yoir t. m, p. 361, note 1.
(5) Suivant le cardinal de Richelieu [Lettres et papiers d'Etat^ t. V, p. 678), le comte de Boissons, « très estrange homme », ayant souvent « des imaginations hétéroclites », avait faussement fait courir le bruit que l'on avait donné au commandant ennemi dans Corbie une forte somme pour l'engager à se rendre : le cardinal dément énergiquement ce bruit, qu'il regarde comme injurieux aux armes du roi.
capitulèrent le 8""® (1 ) et les trouppes du roy y entrèrent le 14™% dont on chanta le Te Deum le 17°^® a Paris, ou Monsieur frère du roy [estoit passé quelques jours auparavant pour s'en retourner a Blois (2) ; et le roy estant arrivé le 1 8™® a Versailles, M"" le Comte quy avoit veu en passant Sa Majesté a Escouan arriva le mesme jour a Paris, et Monsieur frère du roy] (3) y estant venu en poste la nuit du 19 au 20™% luy, M"" le Comte, etM"" de Rets (4), en partirent a onse heures du soir ce mesme jour, Monsieur pour se retirer a Blois,, M"" le Comte a Sdan, et le duc de Rets a Machecou.
Le 21™® on fit renfermer les serviteurs de Monsieur, desja prisonniers, a la Bastille.
Le roy revint a Paris le %%'^^, et monsieur le cardinal quy estoit demeuré en Picardie, en fut de retour a Ruel le 24™«.
Le 28™® il y eut une revocation des gages du parlement ; mais comme cela se faisoit en un temps mal propre, on leva cette revocation peu de jours après : et en ce mesme temps vint la nouvelle de l'excès que M"" le mareschal de Vittry avoit fait en la personne de M"^ de Bordeaux, a Cannes en Provence (5).
(1) Les ennemis demandèrent à capituler le 9 : la capitulation fut signée le 11.
(2) Monsieur avait quitté l'armée dès le 20 octobre, après avoir formé avec le comte de Soissons quelques complots contre le cardinal de Richelieu, que son irrésolution avait fait échouer.
(3) Inédit.
(4) Pierre de Gondi, fils aîné de Philippe-Emmanuel de Gondi, comte de Joigny, et de Françoise-Marguerite de Silly, dame de Commercy, devenu duc de Retz par la démission d'Henri de Gondi, duc de Retz, dont il avait épousé la fille, et par lettres nouvelles de février 1634, avait été général des galères de France. Né en 1602, il mourut le 29 avril 1676.
(5) L'archevêque de Bordeaux, chef des conseils de l'armée
Décembre. — Le mois de décembre arriva, et le 4™® duquel un certain charlatan quy disoit avoir trouvé la pierre philosopbale et duquel on se promettoit forces millions d'or, fut descouvert pour un affronteur et mené prisonnier au bois de Yincennes ou ceux quy l'ont proposé font encor espérer qu'il la fera réussir. Cet affronteur s'appelloit Du Bois, estoit de Coulomiers en Brie ou il avoit esté capucin, puis s'estant fait apostat, s'estoit marié (1).
On fit aussy commandement aux deux frères de Baradat de sortir du royaume dans six jours : et M'" de Cha\-igny partit le 6™^ pour aller trouver Monsieur a Blois de la pai^t du roy, où Bautru Tainé avoit desja esté envoyé (2), quy y avoit esté très mal receu : on envoya aussi M'" de Liancour vers M'' le Comte a Sdan. M"" de Chavigny en revint (3) le 1 6'°'^ et y fut renvoyé aussy tost après (4) : et le cardinal de la Yallette estant venu faire hiverner son armée en Lorraine, assiégea deux chasteaux appartenans a mon neveu, quy avoint aupai^avant esté desmolis et ou des voleurs estoint retournés s'y nicher, et après quelques volées de canon les reprit et brusla; ils se nomment le Chastelet et Dommartin.
navale, accusait le maréchal de Vitry, gouverneur de Provence, d'avoir fait échouer l'entreprise des iles de Lérins : le maréchal lui répondit par des coups de canne.
(1) Cet imposteur, dont le vrai nom était Girard, se faisait appeler Du Bois Maillé ou Mailly. 11 paya cher la déception du cardinal de Richelieu, qui semble avoir cru un instant à ses promesses.
(2) Le 26 novembre.
(3) Revint de Blois.
(4) Chavigny revint le 12 et repartit le 16.
Les nouvelles vindrent aussy que le roy de Hongrie avoit esté esleu roy des Romains le ^^"'"^ de ce mois, et que l'on n'avoit peu rien entreprendre sur les isles de Saint Honorât de Lerins, et de Sainte Margueritte, comme nostre armée navale en avoit eu commandement de la court.
Le 1 0""^ décembre la grand duchesse Ghrestienne (1 ) est morte âgée de 74 ans : elle estoit petite fille de la reine Caterine de Medicis, fille du duc Charles de Lorraine : et le 22™^ de ce mesme mois Ferdinand 3'°% roi de Hongrie et de Bohême, a esté nommé roy des Romains a la diette de Ratisbonne (2).
Janvier.
Au commencement de l'année 1 637 l'eslongnement de Monsieur et de M' le Comte, et les accidens que l'on craignoit quy en pouvoint arriver, ne me permirent pas seulement de penser a faire parler de ma liberté, sçachant bien que mes peines et mes soins en cette sollicitation y seroint inutiles : a quoy aussy je n'estois gueres porté, quoyque mes amis me fissent instance de la faire poursuyvre ; car la mauvaise et indigne response que monsieur le cardinal avoit faite a ma nièce de Beuvron après que, luy ayant escrit une sy humble et summise lettre, je l'avois envoyée faire une tentative, lors que les ennemis passèrent la
(1) Christine de Lorraine, fille de Charles III, duc de Lorraine, et de Claude de France, mariée le 30 avril 1589 à Ferdinand Jer, grand-duc de Toscane.
(2) C'est ce qui a déjà été dit plus haut.
Somme l'année précédente, m'avoit fait résoudre a ne l'importuner de ma vie, et de mourir plustost dans ma captivité que de me mettre encores en estât de souffrir de nouveaux affronts, mettant ma seule espérance en Dieu, et aux accidens quy me pourroint causer mon eslargissement. MMe Prince neammoins, (lequel m'a fait durant ma prison beaucoup de grâces par les tesmoygnages de sa bonne volonté, et du desplaisir qu'il avoit de mes longues souffrances, avec les asseurances qu'il m'a de temps en temps données que s'il voyoit lieu d'ayder a ma liberté par ses conseils et instances, qu'il le feroit avec soin et passion), me fit dire qu'il voyoit du jour a ma liberté, et que sy les affaires de Monsieur s'accommodoint, et qu'elles fussent suyvies d'une tresve générale comme l'on la pratiquoit avec espoir qu'elle pourroit réussir, que ma liberté (en ce cas) estoit asseurée, et qu'il m'en pouvoit respondre. Mais comme je ne me suis jamais imaginé que les Espagnols acceptassent une longue tresve, ny que le roy en accordât une courte, veu leurs differens intérêts, je n'ay point creu ma liberté par ce moyen, dont je voyois les causes sy eslongnées.
On me manda de Lorraine la continuation de la désolation de mon bien ; la retraitte de presque tous les habitans de la terre de Harouel dans le bourg et dans la mayson, lesquels la remplissoint de maladies et d'infections ; et la diminution a veue d'œil de la santé et de la vie de ma belle sœur avec laquelle je n'estois pas en fort bonne intelligence parce qu'elle ne vouloit pas que ma nièce d'Espinal se mariât selon mon intention, et pour m'en empescher comme je luy eus trouvé un sortable party, elle ne voulut jamais me
dire ny déclarer ce qu'elle luy pourroit donner, dont je fus fort affligé.
Février. — Le mois de février me fut extrêmement infortuné, non seulement par la continuation de ma captivité, mais encores par la perte que je fis de ma belle sœur, laquelle avoit un soin particulier de ses enfans, et de conserver autant qu'elle pouvoit la maison de feu mon frère dans les malheurs presens. Elle deceda a Harouel le .... du courant, laissant ses deux derniers fils mineurs (1), sous la tutelle deM*" le comte de Tornielle son père, qu'elle fit aussy exécuteur de son testament. Sa mort m'a laissé depuis en une perpétuelle inquiétude de cette pauvre famille, seul reste de nostre maison .
Je perdis aussy le 22°^® du mesme mois, le dimanche de caresme prenant, le sieur d' Aimeras, cy devant gênerai des postes, et lors prestre simple, mais très grand homme de bien, tant envers Dieu qu'envers les hommes, lequel je regretteray tant que je vivray, pour la parfaicte amitié que je luy portois depuis près de quarante ans sans intermission, et quy m'a toujours chèrement aymé : Dieu mette son ame en son paradis.
L'empereur Ferdinand %^^ mourut aussy ce mesme mois, le 1 5™®, quy estoit un très bon prince, lequel j'avois connu a Ingolstat lors qu'il y estudioit, et moy aussv. Il me faisoit l'honneur de me vouloir du bien.
(1) Charles de Bassompierre, baron de Dommartin, second fils de Georges-African de Bassompierre, marquis de Removille, et d'Henriette de Tornielle ; Gaston-Jean-Baptiste, depuis marquis de Bassompierre, leur troisième fils, auteur de la branche qui a subsisté jusqu'à nos jours,
et a ma considération en a fait a mon neveu de Bassompierre, qu'il avoit honoré de la charge de sergent de battaille général de ses armées, et en suitte de celle de lieutenant de mareschal de camp, quy est une grande charge en Allemaigne.
Depuis le partement inopiné de Monsieur frère du roy et de M"" le Comte, on avoit continuellement travaillé a les (1) faire revenir a la court, tantost par l'envoy du père Gondran, son confesseur, vers luy(3), puis par ceux des comtes de Guiche (3) et de Chavigny : et en suitte on mit l'abbé de la Rivière (prisonnier depuis longtemps a la Bastille) en liberté, sur l'asseurance qu'il donna d'y servir le roy près de Monsieur selon les intentions de Sa Majesté. Finalement le roy (quy s'estoit desja acheminé a Fontainebleau), s'en vint a Orléans (4) en intention de pousser Monsieur jusques a ce qu'il l'eut fait rentrer en son devoir; a quoy il se disposa : et ayant conclu avec les susdits, et le sieur de Léon, (quy y fut aussy envoyé) (5), les points de son accord, il revint trouver Sa Majesté le 8""^ de ce mois de février a Orléans, ou il fut fort bien
(1) Il faudrait peut-être lire : le; dans la suite de ce récit l'auteur parle seulement de Monsieur. Toutefois les négociations se poursuivaient avec le comte de Soissons, et le duc d'Orléans stipulait aussi pour lui.
(2) Le P. de Gondran fut envoyé à Blois le 24 décembre 1636, puis encore en janvier 1637.
(3) L'envoi du comte de Guiche avait précédé le premier voyage de Chavigny, et suivi celui de Bautru. Ghavigny reçut postérieurement de nouvelles missions auprès de Monsieur.
(4) Le roi écrivait à son frère de Fontainebleau le 25 janvier, d'Orléans le 30 janvier.
(5) M. de Léon avait reçu ses instructions le 17 janvier.
receu du roy, quy s'en estant aussy tost retourné a Paris, fut suyvy de Monsieur peu de jours après.
Ce mesme mois le comte de Harcourt (1), gênerai de la flotte du roy aux mers de Levant, n'ayant peu exécuter le dessein que le roy luy avoit ordonné, de reconquérir sur les Espagnols les isles de Saint Honorât et Sainte Margueritte, se remit en mer et vint avec laditte flotte faire descente en l'isle de Sardaigne; mais ayant esté vivement repoussé par ceux de l'isle, il fut contraint de se rembarquer sans v avoir rien fait (2).
Finalement le duc de Parme quy des l'année 1 635 s'estoit mis en guerre contre le roy d'Espaigne pour se conserver la forteresse de Saviannette (3) qu'il pretendoit luy appartenir, après avoir veu ruiner tout son plat pais, et prendre toutes ses places (a Plaisance et Parme près), se voyant hors d'espérance d'estre secouru du costé de la France, parce que l'on n'avoit aucun moyen de passer a luy, fut contraint d'accepter les conditions que le grand duc son beau frère (4) luy peut moyenner, pour se remettre bien avec ledit roy d'Espaigne, et de recevoir pour quelque temps les gens de guerre dudit grand duc dans les citadelles de ces deux villes, quy luy furent desposées par le duc de Parme pour le temps quy fut convenu par son traitté.
(1) Voir t. II, p. 166, note 2.
(2) Le comte d'Harcourt fit sa descente le 22 février : il se rembarqua le 23.
(3) Sabbionetta, ville située à 7 lieues sud-ouest de Mantoue, était le chef-lieu d'une principauté.
(4) On a déjà vu que le duc de Parme avait épousé Marguerite de Médicis, sœur de Ferdinand II, grand-duc de Toscane.
Mars. — Le roy s'achemina au commencement du mois de mars vers Rouan avec quelques forces de pié et de cheval, sur le mescontentement qu'il eut du parlement et de la ville , de ce que le premier avoit absolument refusé la vérification de tous les esdits quy luy avoint esté présentés, affin de recouvrer de l'argent pour entretenir les grandes guerres ou le roy estoit embarqué, et la ville avoit refusé de payer l'emprunt que le roy luy avoit demandé comme a toutes les autres villes de son royaume. Mais comme il y avoit des differens partis tant dans la ville que dans le parlement, et que plusieurs n'estoint point d'avis de ces divers refus, ceux là quy estoint encores dans la bonne grâce du roy furent les entremetteurs tant pour appaiser le roy, que pour faire condescendre les autres a obéir a ses commandements, de sorte que le roy ne passa point Dangu (i) : mais il envoya monsieur le chancelier a Rouan pour faire passer ces esdits, et faire payer a la ville laditte contribution ; lequel chancelier fut précédé par les gardes françoises et suisses, et quelques autres regimens que l'on fit entrer dans la ville, et y loger, tant que ledit chancelier y fut ; et aussy on y fit loger douse ou quinse compagnies de cavalerie, après quoy le roy revint a Paris.
A^Til. — Le mois d'avril me fut assés infortuné, outre mes malheurs ordinaires; car j'eus nouvelles que mon neveu de Rassompierre (quy, outre l'affection naturelle que je luy dois porter, estant ce qu'il
(l) Dangu, village du canton de Gisors , arrondissement des Andelys, département de l'Eure.
m'est, et la particulière tendresse et amour que j'ay pour luy, semble estre maintenant le seul espoir de nostre maison, et celuy quy apparemment, s'il vit, et continue comme il a bien commencé, la doit remettre en son ancienne splendeur), estoit retombé malade de la première maladie qu'il avoit eue, quy le menaçoit d'hydropisie ; dont je ressentis un violent desplaisir. Et outre cela, ce mesme mois, je commençay une affaire (1 ) de laquelle j'ay eu, depuis, mille sujets de me repentir, et Dieu veuille que je n'en aye point de plus grands a l'avenir.
May. — Il arriva au mois de may deux importantes affaires, l'une fort préjudiciable a la France, et l'autre a sa perpétuelle gloire et réputation.
La première fut la retraitte de nos trouppes des Grisons (pour ne dire qu'elles en furent chassées), dont les commencemens estoint venus sur ce que le roy ayanî* envoyé des l'année 1 632 W de Rohan avesques une petite armée au secours des Grisons (ausquels les Espagnols troubloint la souveraineté de la Valteline), ou il réussit sy heureusement qu'il les en chassa premièrement, et puis en suitte la deffendi t contre eux lors qu'ils firent dessein de la venir reconquérir, et puis songea a s'y establir par des forts qu'il y fît construire, et en suitte dans les avenues des Grisons, au Steig et au pont du Rein, lesquels il fit garder par les trouppes qu'il avoit ammenées, et avec des Suriquains (2) qu'il leva pour le roy, asseurant neammoins les Grisons que ce qu'il en faisoit estoit pour
(1) J'ignore quelle est cette affaire.
(2) Des gens de Zurich.
leur asseurer la Valteline, et que pour ces deux forts du Steig et du Rein, ce n'estoit a autre intention que pour empescher les ennemis d'entrer en leur pais auquel le roy son maitre ne pretendoit autre chose que la gloire de l'avoir conservé contre ceux quy le vouloint envahir; ce que les Grisons creurent, ou feignirent de croire pour quelque temps : mais voyant que M"" de Rohan s'y estabiissoit et qu'il ne faisoit point d'estat d'en sortir, ils commencèrent a murmurer, disans qu'il n'y avoit plus rien a craindre, et que sy le roy vouloit les remettre dans la Valteline en leur consignant les forts qu'il y avoit, ils les sçauroint bien garder eux mesmes, comme aussy empescher que leurs ennemis entrassent par le Rein ou le Steig, sans que les trouppes françoises y demeurassent perpétuellement ; et qu'ils demandoint que le roy selon sa promesse leur ayant restitué leur pais, leur en laissât la libre et entière jouissance. AP de Rohan jugea bien qu'ils avoint rayson ; mais n'ayant point ordre allors de la leur faire, s'advisa d'une ruse quy depuis neammoins fut cause de sa ruine : il leur respondit donc que le roy quy n'avoit aucun dessein ny intention de s'approprier aucunes de leurs terres, n'estoit pas sans crainte que les ennemis n'y eussent leur visée, et que rien ne les retardoit d'en entreprendre l'exécution que l'impossibilité qu'ils y rencontroint par la puissante opposition des armes de Sa Majesté, desquelles ils en attendoint la retraitte pour parvenir a leurs fins ; et (jue la perte des Grisons estant conjointe a son notable interest, il ne pouvoit aucunement consentir de mettre les choses a l'abandon pendant la guerre, mais bien faire voir aux
Grisons la candeur de son ame, et la sincérité de ses intentions, en mettant dans ces forts les Grisons mesines pour les garder; qu'a cet effet il feroit lever quattre ou six regimens de mille hommes chascun, de leurs compatriottes, tant pour s'en servir s'il estoit attaqué par les Espagnols, que pour leur confier la garde d'une partie de ces forts jusques a ce que les choses peussent estre en estât de ne plus rien appréhender. Gette proposition contenta les Grisons, et M"" de Rohan creut que ce luy estoit un plus grand affermissement parce qu'il choysit les plus afiidés des Grisons au service du roy, tant aux charges de colonels que de capitaines, lesquels il engageoit encores davantage par ce nouveau bienfait, et qu'il ne les establiroit point es lieux les plus importans s'il ne vouloit, ce (juy luy réussit pour lors. Mais comme cette levée requeroit, pour sa substance et sa solde, une grande somme d'argent outre celle que le roy employoit a l'entretien des autres forces qu'il avoit audit pais, et qu'en ce mesme temps le roy faisoit de prodigieuses despenses en beaucoup d'autres endroits, les payemens n'en furent pas sy ajustés et sy certains qu'il eut esté a désirer ; de sorte ({ue ceux quy estoint mis sur pié a dessein de faire taire les autres, furent ceux quy avec le temps crièrent le plus haut, et quy donnèrent le plus de peine a M"^ de Rohan. Les années cependant escouloint, et les Grisons estoint opprimés de nos trouppes et mal payés de leurs gages, ce quy leur causoit beaucoup de fascheries et mescontentemens, et quy fit resveiller les partisans des Espagnols, quy commencèrent a semer sous main divers discours au desavantage de la France pour esmouvoir leurs
compatriottes, leur faisant remarquer le long séjour des armes françoises dans leurs païs, les forts quy les tenoint comme en servitude, les mauvaises payes de leurs regimens, et finalement qu'ils estoint en pire estât que lors que les Espagnols occupoint la Valteline, puis que les pais grisons estoint aussy bien summis aux armes françoises que le reste, par la construction des forts du Steig et du Rein ; et que ce seroit bien le meilleur s'ils pouvoint vivre libres et jouissans de tous leurs pais en une bonne neutralité, ce qu'ils s'asseuroint que les Espagnols feroint de leur costé sy les François en vouloint faire de mesme. Cette proposition fut approuvée de tous les Grisons, et ces partisans espagnols eurent permission d'en faire la tentative vers les Espagnols. M"" de Rohan ne tarda gueres a estre averty de cette pratique, ny d'en donner avis au roy, auquel il manda que le seul moyen de l'empescher estoit d'envoyer de l'argent tant pour le payement de ce quy estoit deu a ces regimens de Grisons qu'il avoit levés, que pour leur subsistance a l'avenir, moyennant quoy il promettoit de contenir les Grisons, et de rembarrer les ennemis. Le roy avoit quelques jours auparavant envoyé le sieur Lanier son ambassadeur ordinaire aux Ligues, auquel il avoit donné l'intendance de la justice et des finances en l'armée de M' de Rohan, et sur l'advis qu'il receut dudit duc, il fit acheminer une voiture de soissante et dix mille escus aux Grisons. Mais avant qu'elle fut arrivée, estant survenu une grande maladie audit duc en la Valteline, les mesmes factionnaires d'Espaigne ayant reschauffé leurs brigues, et mesmes gaigné IV 1 0
quelques uns des six colonels quy commandoint les regimens que le roy avoit levés aux Grisons, ils eurent la puissance de faire envoyer des desputés des Ligues au Milanois pour traitter ; ce quy ayant obligé ]VF de Rohan, dans l'extrémité de sa maladie, d'envoyer le sieur Lanier (quy estoit lors près de luy), a Coyre pour reprimer ces colonels desbauchés, et fortifier la faction françoise, ledit Lanier parla aux colonels plus aygrement qu'il ne devoit, les menaçant de les chastier, et de leur faire et parfaire leur procès, et mesmes avec des injures, ce quy acheva de descrediter le party, et de jetter les affectionnés pour la France dans le desespoir. La voiture estant cependant arrivée, et le duc de Rohan guery s'estant acheminé a Coyre, il creut estre expédient pour le service du roy d'improuver les violentes actions de Lanier : c'est pourquoy il luy fit quelques réprimandes devant les mesmes colonels, lesquelles ne pouvant souffrir, il y repartit en sorte qu'il se mit tout a fait mal avec ledit sieur de Rohan, quy ayant donné quelques ordonnances aux colonels pour recevoir de l'argent, Lanier ne le voulut distribuer ; dont le duc de Rohan se sentant offensé, envoya enlever la voiture decheux Lanier et fit payer les colonels; et Lanier qui prevoyoit l'orage quy depuis est avenue, fut bien ayse de prendre ce sujet de mescontentement pour s'en retourner [en France, Cette distribution contint en quelque sorte les Grisons : mais les causes continuant par le peu d'apparence qu'ils voyoint de restitution de leurs païs par les François, ils commencèrent peu après de faire nouvelles brigues pour les en chasser,
et] (1) un jour W de Uohan estant sorty de Coyre pour aller au fort de France, les Grisons prindrent les armes et vindrent au devant de luy comme il s'en revenoit; ce quy l'ayant fait rebrousser dans ledit fort, quy n'estoit gueres muny de vivres, et les Suriquains quy estoint les plus forts dedans, peu résolus de se deffendre; voyant aussy toutes les Ligues en armes, les Impériaux et Espagnols sur leurs frontières pour les secourir, le peu d'assistance qu'il pouvoit espérer tant des François que de leurs alliés, il fit un traitté avesques les Grisons de sortir de la Valteline et de leurs autres terres, pourveu que l'on asseurat le retour aux gens de guerre françois quy estoint dans leurs païs.
Sy la perte de la Valteline et des Grisons fut préjudiciable a la France, celle des isles de Saint Honorât et de Sainte Margueritte (que les Espagnols laissèrent reconquérir aux François), leur sera une gloire immortelle. Car après que l'on eut, l'année précédente, mis une flotte très grande en mer, quy avoit heureusement passé le destroit, et abbordé aux costes de Provence, ou le roy avoit plusieurs regimens sur pié, au dessein de reconquérir ces deux isles ou les Espagnols s'estoint nichés et puis en suitte fortifiés avec tout le soin et l'industrie imaginable, la mauvaise intelligence des chefs de la marine (quy estoint le comte de Harcourt en apparence, mais l'archevesque de Bordeaux avoit le chiffre de la court, et on se reposoit sur luy de cette entreprise), et du mareschal de Vittry gouverneur de Provence, lequel mesmes vint des paroles aux
(1) Inédit.
coups avec l'archevesque , furent cause que ce grand appareil ne produisit aucun effet; et la flotte ne sçachant a quoy s'occuper, estant allée faire une descente en Sardaigne, en avoit esté deslogée avesques les seules forces de l'isle ; estant revenue harassée et diminuée, sans aucun secours de terre, se résolut d'attaquer les isles de Saint Honorât, et après plusieurs combats tant a la descente qu'a l'attaque des forts, elle remit ces deux isles au pouvoir du roy, en ayant bravement chassé les Espagnols le 13™*^ de may (1).
Je n'avois que faire de m'estendre sur ces deux diverses actions ; mais m'estant embarqué dans l'affaire des Grisons ou je garde toujours quelque affection après avoir esté 21 années colonel gênerai de cette nation, j'ay pensé devoir aussy dire cette brave action en l'honneur de la France, n'ayant rien a dire de moy quy croupis dans cette misérable prison.
Juin. — Le mois de juin ne nous apporta rien de nouveau que la justice que l'on fit d'un imposteur quy se nommoit Du Bois, quy se disoit avoir le secret de faire de l'or, et l'avoit persuadé a plusieurs ; mais en fin sa fourbe fut descouverte, et luy pendu (2).
Je pris ce mois là des eaux de Forge selon ma coustume.
Juillet. — Au commencement du mois de juillet monsieur le cardinal m'envoya prier de luy prester ma maison de Challiot, ce quy m'obligea d'envoyer
(1) La descente dans l'île Sainte-Marguerite eut lieu le 28 mars ; le dernier fort de l'île fut remis par capitulation le 12 mai. L'île Saint-Honorat, attaquée le 13, se rendit le 14.
(2) Le 25 juin.
supplier madame de Nemours (1 ) que j'y avois logée, de luy quitter, ce qu'elle fit aussy tost, et il y vint le o™'^, et n'en partit que le 23™^ du mois suyvant.
Nous primes, sur la fin de ce mois, la ville de Landrecy sur les Espagnols , et le 5°*® du mois d'aust la ville de Maubeuge (2), comme aussy, d'autre costé, le mareschal de Chastillon prit Yvoy en Lussembourg (3) le 14'"% et le 24""^ l'empereur remit l'eslecteur de Trêves détenu prisonnier depuis un long temps, en pleine liberté.
Le duc de la Mirande (4) mourut en ce mesme mois, et le mois de septembre ensuyvant mourut aussy IVP le duc de Mantoue (5) .
Les Espagnols se remuèrent un peu ce mois là, ayans pris les villes de Venlo et de Ruremonde sur la Meuse, et repris Yvoy par l'intelligence des habitans, le cardinal infant ayant tourné teste vers ces deux
(1) Anne de Lorraine, duchesse d'Auraale, fille unique et héritière de Charles de Lorraine, duc d'Aumale, et de Marie de Lorraine- Elbeuf, mariée le 14 avril 1618 à Henri de Savoie, duc de Nemours, morte le 10 février 1638.
(2) Landrecies, Maubeuge, aujourd'hui chefs-lieux de canton de l'arrondissement d'Avesnes, département du Nord, étaient alors comprises dans les Pays-Bas espagnols. Landrecies capitula le 23 juillet après un siège d'un mois : Maubeuge se rendit sans résistance. Ces deux places furent prises par le cardinal de la Valette.
(3) Yvoy, aujourd'hui appelé Garignan, chef-lieu de canton de l'arrondissement de Sedan, département des Ardennes, sur la rive droite du Ghiers.
(4) Alexandre Pico, premier duc de laMirandole, fils de Ludovic Pico, premier comte de Goncordia, et deFulvia de Gorreggio, époux de Laure d'Este-Modène , et arrière-neveu du célèbre Pic de la Mirandole.
(5) Le duc de Mantoue mourut le 15 septembre.
autres villes (1) après avoir vainement tenté de secourir Breda assiégé par les Hollandois (2). Mais tandis qu'il assiegeoit ces places, nous reprimes la Capelle (3) que nous avions perdue l'année précédente, et fismes ce mémorable exploit de secourir Laucate (4) en deffaisant l'armée quy l'assiegeoit, ce quy fut exécuté le 28°^^ de ce mesme mois (5) .
Madame de Longueville (6) mourut le 9™^ : et monsieur le cardinal vers ce temps là m'envoya visiter de sa part par Lopes, et me prier de ne me point ennuyer, m'asseurant que s'il se faisoit paix ou trêve, ou que l'on se peut un peu desbarrasser des affaires présentes, que l'on me mettroit en liberté pleine et entière, et mesmes avec des marques particulières de la bonté et des bienfaits de Sa Majesté ; dont je luy fis peu de jours après rendre très humbles grâces par ma nièce de Beuvron, a quy il reconfirma les mesmes asseurances.
Octobre. — Le mois d'octobre (7) fut funeste a la
(1) Venloo et Ruremonde.
(2) Breda, ville du Brabant septentrional, dans le royaume actuel de Hollande.
(3) La Capelle, investie le 31 août par le cardinal de la Valette, capitula le 20 septembre.
(4) Leucate, bourg du canton de Sijean, arrondissement de Narbonne, département de l'Aude, sur l'étang de même nom. Cette petite place soutenait bravement le siège depuis le 2 septembre , lorsque le duc d'Hallwyn la délivra par une attaque victorieuse des retranchements espagnols.
(5) Les précédentes éditions terminaient la phrase par ces mots qui ne se trouvent pas au manuscrit original : par M. de Scliomberg, gouverneur du Languedoc.
(6) Louise de Bourbon, fille de Charles de Bourbon, comte de Boissons, et d'Anne, comtesse de Montaûé, était la première femme d'Henri d'Orléans, duc de Longueville.
(7) Le manuscrit original porte : novembre : il faut lire : octobre.
France par la mort de deux grands princes alliés a cette couronne et très utiles aux présentes affaires : l'un fut le landgrave de Hessen Cassel, nommé Guilliaume, quy estoit le principal soustien de nos affaires en AUemaigne, quy mourut le premier jour de ce mois (1); et l'autre, IVP le duc de Savoye, prince doué de toutes les bonnes qualités quy peuvent orner un prince, quy estoit grand ennemy de la maison d'Espaigne et très affectionné a la France, decedé le 8™^ du mesme mois (2) . Mais en recompense M'^ le mareschal de Chastillon prit sur les ennemis Damvilliers (3) le mardy SlT™*^ octobre, jour remarquable par cette prise, et par celle de j\F [le] mareschal de Vittry quy fut arresté prisonnier a [Saint Germain et mené le mesme jour dans] (4) la Bastille, comme aussy ce mesme jour le duc d'Aluin fut fait mareschal de France (5) , et le lendemain ]\P le comte d'Alais fut proveu du gouvernement de Provence , que l'on osta a W le mareschal de Vittry.
Il arriva aussy ce mesme mois deux bonnes for- Ci) Suivant Hùbner (Genealogische Tàbellen) ^ le landgrave de Hesse-Cassel était mort le 21 septembre.
(2) Le duc de Savoie mourut le 7 octobre.
(3) Damvillers, aujourd'hui chef-lieu de canton de l'arrondissement de Montmédy, département de la Meuse, investi le 18 août, se défendit vigoureusement pendant plus de deux mois.
(4) Inédit. — L'emprisonnement du maréchal de Yitry eut pour cause le mécontentement causé par sa conduite dans les affaires militaires de la Provence. Le maréchal resta prisonnier à la Bastille jusqu'après la mort du cardinal de Richelieu, et n'en sortit que le 19 janvier 1643, le même jour que le maréchal de Bassompierre.
(5) Les provisions , motivées sur l'exploit de Leucate , sont du 26 octobre; la lettre d'envoi, écrite par le roi, est du 28.
tunes a la France : l'une fut la retraitte que les Espagnols firent (1), abandonnans d'eux mesmes, sans y estre forcés ny contraints, les forts et lieux qu'ils avoint occupés ou construits sur la frontière de Bayonne vers Saint Jean de Lus; et la conjonction quy se fit le \ 0""® octobre de l'armée du roy, quy (je ne sçay pour quel sujet), s'estoit divisée, en estant demeuré une partie a Maubeuge quy avoit esté prise par les nostres, et l'autre estant venue assiéger la Capelle pendant que le prince cardinal infant revenu des prises de Venlo et Ruremonde s'estoit venu loger entre l'une et l'autre; ce que j'attribue a la grande bonne fortune du roy : car probablement une des deux dittes armées françoises devoit estre taillée en pièces.
Ce mesme mois aussy, le 8""®, se rendit la ville de Breda aux Hollandois après six semaines de siège. Et comme ce mois fut heureux a la France, il fut malheureux pour mon particulier. Sur le commencement un maraud (que je ne veux nommer parce qu'il ne mérite pas de l'estre), tint au roy un discours contre moy pour l'animer, et luy oster les racines de bonne volonté qu'il avoit pour moy dans son cœur (s'il luy en estoit encores resté). Je ne puis croire que l'on luy eut porté d'ailleurs, et moy je ne luy en avois jamais donné d'occasion; au contraire il m'estoit obligé.
En suitte de cela un autre coquin, faux historiographe s'il en fut jamais, nommé Duplex (2), quy a fait
(1) Le 25 octobre.
(2) 8cipion Dupleix, historiographe de France, auteur d'une histoire générale des rois de France, et de plusieurs autres ouvrages.
l'histoire de nos rois, pleine de faussetés et de sottises, les ayant mises en lumière cinq ans auparavant (1), me furent apportées dans la Bastille : et comme je prattique en lisant les livres, pour y proffiter, d'en tirer extraits des choses rares, aussy quand je trouve des livres impertinens ou menteurs evidens, j'escris en marge les fautes que j'y remarque : j'escrivis en marges les choses que je trouvois indignes de cette histoire, ou ouvertement contraires a la vérité quy la doit accompagner. Il arriva un an après qu'un minime, nommé le père Renaud, venant confesser l'abbé de Foixdans la Bastille, estant tombé puis après en divers discours avesques luy, luy dit finalement que quelques uns de leurs pères travailloint a réfuter les faussetés de ce Duplex, et ledit abbé de Foix luy dit que j'en avois fait quelques remarques aux marges des livres, lesquels livres ils me vindrent prier de leur prester pour un jour ou deux, ce que je fis ; et ce moyne en tira ce qu'il jugea a propos, puis me rendit les livres : et quelque temps après, ledit moyne fit copier tant ces dites remarques que celles qu'il y voulut adjouter ; et en suitte d'autres en en faisant faire des copies y adjouterent forces choses, tant contre des particuliers que contre cet auteur ; et parce que ce moyne avoit pris tous ses premiers mémoires de moy, il fut bien ayse, pour cacher son nom, de dire sourdement le
Issu d'une famille noble de Gascogne, il naquit à Gondom en 1569, et mourut dans cette même ville en 1661.
(1) Les remarques attribuées au maréchal de Bassompierre portent sur les règnes d'Henri IV et de Louis XIII. L'histoire d'Henri IV par Scipion Dupleix avait paru en effet en 1632; mais l'histoire de Louis XIII (première partie) avait été imprimée seulement en 1635.
mien, de sorte que l'on creut ces mémoires, qiiy avoint esté faits en partie par moy, mais aux choses vrayes et modestes, estre entièrement venus de moy : et cinq ans après cet auteur Duplex, suscité a mon avis par d'autres, vint montrer a forces particuliers, et la plus part mes amis, des médisances et calomnies quy faussement avoint esté insérées contre eux , leur voulant persuader que c'estoit moy quy les avois escrittes et publiées ; de sorte que plusieurs diverses personnes m'en firent parler, ausquelles ayant fait voir les originaux que j'avois apostilles, ils en demeurèrent satisfaits. Mais comme l'on est bien ayse de trouver des prétextes apparens quand les véritables manquent pour colorer et autoriser les choses que l'on fait, ce pendard de Duplex fut escouté lors qu'il fit voir aux ministres ces mémoires que faussement il m'attribuoit, et fut aysement creu quand il eut dit qu'il y avoit plusieurs choses ou je tesmoygnois que je n'approuvois pas le gouvernement présent, bien qu'il n'y en eut aucune, mesmes aux remarques supposées, quy en parlât; et on ne manqua pas de le rapporter au roy, et de luy dire qu'il apparoissoit évidemment par ces mémoires que j'avois de l'aversion a sa personne, et a Testât : mesmes plusieurs quy dans ma bonne fortune m'estoint obligés, s'efforcèrent de luy faire croyre, et le roy y adjouta foy d'autant plus tost qu'il sçavoit qu'ils estoint mes amis, et l'affaire en passa sy avant que l'on permit a ce pendard d'escrire contre moy un livre sur ce sujet, et obtint des lettres pour le faire imprimer (1).
(1) Voir à l'Appendice. XIII.
En ce mesme temps il y eut un chevaux léger prisonnier pour avoir recité un sonnet quy commençoit par ces mots : Mettre Bassompierre en prison (1 ) , et quy continuoit par des médisances contre monsieur le cardinal ; et comme l'on le fit estroittement garder, et soigneusement interroger, on eut d'autant plus de curiosité de sçavoir la cause de sa détention ; et comme un des prisonniers eut trouvé moyen de luy parler un instant, il luy dit que c'estoit pour des vers quy parloint de moy. Gela me mit en allarme, quy me fut augmentée par le gouverneur de la Bastille quy me dit inconsidérément (ou bien exprès), que ce prisonnier avoit esté arresté pour des choses quy me regardoint : en suitte de quoy on me manda de la ville, de bonne part, que je prisse garde a moy, et qu'il se machinoit quelque chose d'importance contre moy, dont ils tascheroint d'en apprendre davantage, ne m'en pouvant pour l'heure dire autre chose sinon de m'advertir de brusler tous les papiers que je pourrois avoir capables de me nuyre, parce qu'asseurement on me feroit fouiller. J'avoue que ce dernier avis quy suyvoit tant de précédentes circonstances et d'autres mauvaises rencontres, fut presque capable de me faire tourner l'esprit. Ce fut le O'"® octobre que je le receus : je fus six nuits sans fermer l'œil, et quasy toujours dans une agonie quy me fut pire que la mort mesme. En fin ce prisonnier, quy se nommoit Valbois, après avoir esté sept ou huit fois interrogé, et qu'il eut fait voir que ce sonnet avoit esté fait sept ans auparavant (2), cette
(1) Voir à l'Appendice. XIV.
(2) L'auteur se trompe : il n'y avait pas encore sept ans qu'il était en prison.
affaire se ralentit, et je commençay a reprendre mes esprits quy certes avoint esté estrangement agités.
J'eus aussy encores plusieurs desplaisirs domestiques de la Bastille, tant causés par un maraud de médecin Vaultier (1), que par une cabale (quy se fit contre moy par son induction) de quattre ou cinq personnes de son humeur, quy, bien qu'ils fussent impuissans a me nuire, estoint capables de m'animer par leurs deportemens, et moy, quy (pour mille raysons), ne devois faire dans la prison (et moins en ce temps là, ou j'avois tant de diverses et fascheuses rencontres), aucune chose quy peut faire parler de moy, ne me voulant compromettre ny venger, recevois de grands et violents desplaisirs par cette contrainte. Il arriva de plus que la gouvernante de la Bastille que j'avois toujours creue une de mes meilleures amies, et que j'avois toujours tasché (par tout ce que j'avois imaginé luy pouvoir plaire), d'acquérir sa bienveillance, se jetta inconsidérément dans cette cabale contre moy, sans aucune cause, ny occasion que je luy en eusse donnée, et mesmes estans ceux quy plus ouvertement et injurieusement avoint médit d'elle ; et elle a depuis continué a faire sous main tout ce qu'elle a pensé me pouvoir desplaire, autant qu'elle a peu.
Novembre . — Ainsy se passa le mois d' octobre , et celuy de novembre quy le suy vit commença par une autre disgrâce quy me fut sensible : quy fut que sous main, par l'entremise de ma sœur de Tillieres, nous avions traitté et presque conclu le mariage de ma nièce d'Espinal avec M' de la Mailleraye, riche seigneur, chevalier
(1) Vautier était depuis 1631 prisonnier à la Bastille,
du Saint Esprit, et lieutenant gênerai de Normandie ( 1 ) , lequel (comme nous estions sur le point de terminer cette affaire) , mourut le S)"*^ du mois de novembre ; et par ainsy ce dessein, quy estoit comme conclu, quy m'est oit très agréable, et avantageux a ma nièce, alla en fumée.
Mon petit neveu de Houailly mourut en ce mesme temps. La fièvre quarte arriva a ma nièce sa mère (21) peu après, quy l'a, depuis, longtemps tourmentée; et j'eus nouvelles que mon neveu de Bassompierre estoit de rechef tourmenté de son hydropisie.
En ce mesme mois les Impériaux reprindrent les forts que le duc de Weimarch avoit faits sur le Rein pour s'y donner un passage, lequel (estant contraint par la saison d'aller chercher ses quartiers d'hiver), avoit consigné lesdits forts au sieur de Manicamp, quy s' estoit chargé de les garder.
J'eus nouvelles ce mesme mois que mon neveu le chevalier de Bassompierre (3) ne se gouvernoit pas comme il devoit avec son grand père le comte de Tornielle, auquel j'escrivis pour luy en faire des excuses, et fis menacer mon dit neveu que je le maltraitterois s'il ne donnoit a son grand père toute sorte de contentement. Mais par la response que je receus dudit comte de Tornielle il me fit sçavoir, au mois de décembre suy vaut, que mon dit neveu avoit résolu d'aller trouver son frère aine quy est au service de l'empereur, et
(1) Louis de Moy, seigneur de la Mailleraye, fils aîné de Jacques de Moy, seigneur de Pierrecourt, et de Françoise, dame de Betheville, mourut d'apoplexie.
(2) Voir t. I, p. 34, note 1.
(3} Charles de Bassompierre. Voir p. 218, note 1.
qu'il m'en advertissoit et s'en deschargeoit sur moy, ce quy m'obligea, de peur que l'on ne s'en prit a moy, d'envoyer sa lettre a M*^ de Ghavigny lequel, le soir auparavant, avoit receu du gouverneur d'Espinal
nommé (1) des lettres interceptées de mon
neveu de Bassompierre a son frère le chevalier, par lesquelles il le convioit de l'aller trouver, ce quy me servit; car on connut par l'avis que j'en donnois moy mesme, que je n'avois aucune part en cette affaire, et que je me rendis en suitte puissant pour retirer mon dit neveu de la prison ou on résolut de le mettre ; et on exécuta ce dessein le dernier jour de l'an, que l'on envoya de Nancy soissante mousquetaires a Ilarouel pour se saisir de luy et l'ammener a Nancy ou il fut mis dans la citadelle.
Je ne dis rien en ce lieu de la brouillerie du roy et de la reine sur la surprise que l'on fit de quelques lettres qu'elle cscrivoit au cardinal infant et au marquis de Mirabel, et qu'elle envoyoit par l'entremise de l'agent d'Angleterre que madame de Ghevreuse luy avoit adressé, de l'accord du roy et d'elle vers la fin de l'année, fait a Ghantilly (2), et du chassement des religieuses du Val de Grâce, quy l'avoit précédé; non plus que du subit et extreordinaire partement et voyage de madame de Ghevreuse en Espaigne, ny que le père Gausseins confesseur du roy fut osté de cette charge (3) et envoyé en Basse Bretaigne, ny de ce que
(1) Le nom en blanc.
(2) Les aveux de la reine et la déclaration d'oubli de la part du roi furent signés à Chantilly le 17 août; mais les informations sur cette affaire se poursuivirent encore pendant quelque temps.
(3) Le 10 décembre. — Le P. Gaussin, jésuite, confesseur du
dit M"" d'Angoulcsme a monsieur le cardinal sur le sujet dudit père Gausseins (1), ny tinalement de l'entrée de monsieur \v chancelier dans le Val de Grâce (2), ou il fît crocheter les cabinets et cassettes de la reine pour prendre les papiers qu'elle y avoit.
Janvier.
L'année 1 638 commença par un bon augure pour la France en ce que la reine se creut grosse par des signes apparents (quy depuis vingt et deux ans qu'elle estoit mariée, nel'avoitpointesté) (3) : cela causa une grande joye au roy, et a tous les François une espérance d'un grand bonheur a venir.
J'ay dit cy dessus comme le duc Bernard de Weimarch, après avoir resigné a Manicamp les forts qu'il avoit construits sur le Rein, s'estoit retiré en ses quartiers d'hiver, lesquels luy furent sy incertains que, s'il en voulut avoir, il fut contraint de les prendre a la pointe de l'espée ; ce qu'il fit en se venant loger en un petit pais quy est entre le comté de Bourgongne et les Suisses, appartenant a l'evesque de Basle, nommé les
roi, avait cherché à influencer l'esprit de ce prince dans un sens contraire à la politique du cardinal de Richelieu. Il fut relégué d'abord à Rennes, et deux mois après à Quimper-Gorentin. Revenu à Paris seulement après la mort de Louis XIII, il mourut le 2 juillet 1651, à l'âge de 68 ans.
(1) Le duc d'Angoulême dénonça le P. Caussin au cardinal, et prétendit avoir été sollicité par lui d'accepter la charge de premier ministre.
(2j Le 13 août.
^3) L'auteur oublie qu'il a parlé d'une grossesse de la reine en 1622, qui à la vérité avait eu une issue malheureuse. Voir t. TII, p. 15.
Franches Montaignes (1), quy n'avoit encores esté mangé, parce qu'il estoit gardé par les païsans du lieu quy en avoint retranché les avenues ; et ceux des pais voysins y avoint transporté ce qu'ils avoint de plus cher. Il força donc ce retranchement, et ayant tué partie des païsans quy s'opposèrent a luy, le reste fit joug. Il trouva là de quoy se loger, et y hiverner, comme aussy forces chevaux pour remonter ses gens, qu'une mortalité quy avoit couru l'année précédente sur les chevaux avoit la pluspart mis a pié. Les Suisses se voulurent formaliser de cette invasion du Waimarch dans les pais quy estoint sous leur protection ; mais en fin on les rapaisa par belles paroles.
Février. — J'avois eu de monsieur le cardinal tant de bonnes paroles l'année précédente lors qu'il me fit asseurer qu'il n'y auroit jamais aucune paix ny tresve que le roy ne me rendit ma liberté avec tant d'avantages et de marques de sa libéralité et bonté, que j'aurois toute sorte de sujets d'en estre satisfait, que je creus estre obligé de luy en resfraischir la mémoire, et d'autant plus que, vers le commencement du mois de février, je fus adverty que l'on traittoit sourdement, mais fort chaudement, une tresve pour quelques années entre France et Espaigne : ce quy m'occasionna de prier ma nièce de Beuvron de luy aller faire des instances de ma liberté, sy souvent promise, sy ardemment attendue de moy, et quy avoit esté sy mal effectuée. Elle trouva donc moyen, après plusieurs
(d) Les Franches-Montagnes, en allemand Freybergen, région du Jura aujourd'hui comprise dans le canton de Neuchâtel, avaient pour lieu principal Franquemont sur le Doubs.
difficultés, de parler a luy sur ce sujet; mais contre mon attente elle trouva son esprit sy aigry contre moy, sy fier en sesresponses, et sy impitoyable, que je n'en fus pas moins estonné, qu'alïligé de me voir, après de sy longs malheurs, de sy petites espérances de les finir. Je me remis, et ma liberté, en Dieu, quy sçaura bien finir mes maux quand il luy plaira.
Or, a ce que j'appris, les traittés de latresve n'estoint pas sans fruit; car elle fut en ce temps là sur le point d'estre conclue a ces conditions : qu'elle seroit pour quattre ans entre les deux rois, l'empereur, et la couronne de Suéde ; que chascun retiendroit ce qu'il possède, hormis que les François rendroint Landrecy et Damvilliers, et le roy d'Espaigne le Catelet; que la ville de Pignerol quy avoit esté retenue par le roy [contre le traitté de paix, sous prétexte d'un simulé achat fait par le roy] (1) au duc de Savoye, et depuis fortifiée avec une extrême despense, seroit ratifiée par l'Espagnol, sans qu'a l'avenir, par aucun prétexte ou couleur, le roy d'Espaigne en puisse faire instance ou demande, approuvant la vente qu'en avoit faite ledit duc au roy, et que par mesme moyen aussy le roy très chrestien remettroit es mains de la duchesse de Mantoue (%), au nom de son fils (3), le duché de Montferrat,
(1) Inédit.
(2) Marie de Gonzague, tille unique de François de Gonzague, duc de Mantoue , et de Marguerite de Savoie , avait épousé son cousin Ctiarles de Gonzague-Glèves, duc de Rethelois ; ce prince étant mort en 1631, avant son père (le duc de Nevers devenu duc de Mantoue), le fils issu de ce mariage avait succédé directement en 1637 à son aïeul, et Marie de Gonzague était princesse, plutôt que duchesse, de Mantoue.
(3) Charles de Gonzague-Glèves, fils de Charles de Gonzague-
ses appartenances et despendances, puis que le roy ne le destenoit que sous prétexte de le conserver et garder contre tous pour le duc de Mantoue, et après cette restitution la duchesse auroit pouvoir d'en traitter ou eschanger avec le roy d'Espaigne, ce quy estoit desja conclu entre elle et luy, par l'entremise du pape, en la forme quy s'en suit : que la duchesse cederoit, tant en son nom qu'en celuy de son fils, le Montferrat a toujours, moyennant quoy et en recompense, le roy d'Espaigne donncroit au petit duc de Mantoue cette partie du Gremonois quy est depuis Mantoue jusques a Crémone exclusivement, comme aussy les quattre pièces énervées par les partages du duché de Mantoue, quy sont Guastalla, Gastillone, Bosoloet la Novalara (1 ) , qu'il recompenseroit des propriétaires par d'autres terres qu'il leur donneroit, et de plus la Mirande et la Goncorde, Saviannette et Gorreggio (2), ce quy estoit très avantageux pour le duc de Mantoue, attendu que cet eschange valoit mieux de plus de cinquante mille escus de rente que le Montferrat, qu'il estoit attenant au duché de Mantoue, et par conséquent plus commode, et qu'il deli^Toit le duc des fortes gar-
Glèves, duc de Rhetelois, et de Marie de Gonzague, devenu duc de Mantoue sous la tutelle de sa mère. Né en 1629, il mourut le 14 août 1665.
(1) Guastalla, Castiglione, Bozzolo, la Novellara, étaient des seigneuries appartenant à diverses branches de la maison de Gonzague.
(2) La Mirandola, la Concordia, seigneuries appartenant à la maison Pico. La principauté de Sabbionetta, alors aux mains des Espagnols, disputée par le prince de Bozzolo à une héritière de Stigliano, issue de la même branche de la maison de Gonzague. Gorreggio appartenait à une famille alliée à la maison Pico.
nisoiis qu'il estoit contraint de tenir a Casai, et des continuelles appréhensions ou il estoit avec ses voysins quy y remuoint incessamment quek|ue chose. Cette tresve se traittoit a Romme, recherchée en apparence par tous les deux partis, grevés des infinies despenses qu'il leur convenoit faire pour cette guerre dont l'un ny l'autre n'esperoit pas retirer grand proffit, et l'on estoit desja convenu du temps, quy estoit de quattre années, quand le S""*^ jour de mars la battaille de Reinfeld fit rompre ce projet, quy arriva en cette sorte ( 1 ) :
J'ay dit cy dessus comme le duc de Saxe Bernard de Weimarch (après avoir consigné les forts du Rein a Manicamp), estoit venu prendre ses quartiers d'hiver aux Franches Montaignes qu'il avoit forcées et pillées, y ayant trouvé de quoy se resfraichir, et remettre en quelque sorte son armée. Mais comme ce pays est petit, il fut bien tost tary de vivres, ce quy contraignit ledit duc de penser a sa nourriture pour l'advenir, et ayant fait tenter le roy de luy donner quartier en Bresse, et en Bourgongne, on luy fît comprendre que l'armée de M"" de Longueville y pouvoit a peine trouver de quoy subsister, et que la sienne estant destinée pour faire teste aux ennemis du costé d'AIIemaigne, il feroit mieux de chercher sa subsistance en lieu quy luy fut quand et quand conqueste. Il se trouva qu'en ce mesme temps il luy fut proposé par le colonel
(1) Lelundy 1'^^ il'^^) j'ay esté accusé de plusieurs choses par un
pendard nommé la Roche Bernard, fils d'un jardinier de Saint
Germain, prisonnier a la Bastille, par une lettre qu'il a escritte
contre moy a M"" de Ghavigny.
{Addition de l'auteur.)
d'Erlach Castelen le dessein de se jetter dans les quattre jurisdictions au deçà du mont Arberg, que l'on nomme vulgairement les quattre villes forestières appartenantes a la mayson d'Austriclie, quy sont Reinfeld, Sekinguen, Laufenbourg, et Valdshout (1), lesquelles, pour avoir esté prises et reprises pendant ces guerres, estoint comme abandonnées a premier occupant ; que depuis deux ans on y avoit semé, joint aussy qu'il y avoit des ponts sur le Rein, quy estoit ce qu'il devoit désirer, et qu'au delà il auroit foyson de vivres dans l'Alsats delà le Rein quy s'estoit en quelque sorte raccommodé. A cela se presentoit la difficulté de l'entreprendre, veu qu'il y avoit quattre généraux quy se pourroint rassembler, quy joints ensemble, estoint sans comparayson plus forts que luy : mais elle fut surmontée par la facilité de l'entreprise et de l'exécution, par l'asseurance du secours que l'on luy promettoit de France, et par la nécessité de ne pouvoir où aller ailleurs; de sorte qu'il s'y résolut, et des la fin de février s'achemina a Laufenbourg qu'il prit avec peu de résistance, comme il fit aussy Valdshout et Sekinguen, puis s'en vint assiéger Reinfeld. Cette inopinée invasion resveilla les chefs du party de l'empereur, et se joygnirent pour se venir opposer a luy le duc Savelly, Jean de Vert, Equenfort, et Sperreuter, quy vindrent un matin (2) fondre sur luy comme il estoit occupé a ce siège qu'ils luy firent lever en desordre, ayans jette mille hommes dans Reinfeld, tandis que
(1) Rheinfeld et Laufenburg sur la rive gauche du Rhin, Seckingen et Waldshut sur la rive droite ; ces quatre villes entre Schaffhouse et Bâle.
(2) Le 28 février.
par un autre endroit ils vindrent furieusement assaillir le camp dudit duc, a la defîense duquel MT de Rohan s'opposa avec grande valeur, et y fut fort blessé, pris, et puisrescoux. Le colonel d'Erlach fut pris aussy avec plusieurs autres, et quelque nombre de tués ; le bagage du duc perdu, ses munitions, et quelque artiglerie quy, pour n'estre sy bien attelée que les autres, ne peut suyvre le duc, quy se retira a Laufenbourg, désespéré de voir ses entreprises avortées, et luy réduit a une grande extrémité, ne sçachant comment se retirer ny où avoir recours ; ce quy le porta a une déterminée et périlleuse entreprise quy luy succéda neammoins avec un extrême bonheur : car les ennemis après avoir secouru Reinfeld, et fait lever le siège au duc de Weimarch, se devoint probablement retirer de devant cette place, et songer a d'autres desseins, ce qu'ils ne firent neammoins, (soit qu'ils fussent enyvrés de ce premier bon succès, soit qu'ils se confiassent en leurs grandes forces, ou qu'ils eussent en mespris celles du duc de Weimarch, ou ne se pouvant imaginer que celuy quy ne les avoit osé attendre, ayant ses forces entières, eut l'audace de les attaquer, estans ruinées et desperies par ce dernier eschec), séjournèrent deux jours proche de Reinfeld a faire resjouissance de leur heureux succès; dont le duc Bernard adverty conceut en son esprit de les attaquer au despourveu, et que cela les pourroit mettre en tel desordre qu'il en pourroit tirer quelque advantage , ce qu'il exécuta aussy tost ; et après avoir proposé son dessein a ses chefs , et qu'il l'eut fortifié des raysons qu'il jugea plus propres pour les y faire concourir, luy et eux allèrent le pro-
poser aux trouppes qu'il avoit fait mettre en battaille, lesquelles le comprindrent sy bien qu'ils demandèrent tous qu'il les menât au combat, ce qu'il fît en mesme temps, et ayant cheminé une partie de la nuit du 2 au 3™^ de mars, il arriva a la pointe du jour au lieu ou ces généraux avesques leurs trouppes estoint logés confusément proche de Reinfeld, quy estans montés a cheval en desordre, furent tout le reste de mesme, de sorte que, les soldats estans fuis, les chefs quy voulurent faire quelque résistance furent tués ou prisonniers, et les quattre généraux pris, avec leurs canons, enseignes, cornettes, et bagage, et la tuerie fut sans résistance aussy longtemps que les trouppes du duc voulurent poursuyvre les Impériaux.
Cette victoire sy heureuse, sy grande, sy complette, et sy inopinée, mit le duc de Waimarch en une grande réputation, luy donna en proye toute l'Alsasse, et mit en grande consternation le party de l'empereur jusques au Danube, n'y ayant aucune armée, ny chef, ny mesmes de trouppes en son nom plus proches qu'en Hesse où estoit le gênerai Geuts (1 ) quy n' avoit pas ses trouppes prestes de sortir de leurs quartiers d'hiver, quy est plus aspre et plus long que par deçà, de sorte que le Waimarch peut sans résistance se saysir de Fribourg (2!) et de plusieurs autres villes, Reinfeld s'estant rendu a luy peu après sa victoire (3) , et commença comme a investir Brisac (4) quy avoit espuisé
(1) Gœtz ou Gotz, général de l'Empire.
(2) Fribourg en Brisgau. Le Brisgau, aujourd'hui compris dans le grand-duché de Bade, appartenait alors à la maison d'Autriche.
(3) Rheinfeld capitula le 23 mars.
(4) Brisach, sur la rive droite du Rhin, appelé depuis Vieux-
ses vivres tant a ravitailler Reinfeld qu'a nourrir les trouppes quy s'acheminèrent pour le secourir.
Au mesme temps que la battaille de Reinfeld se donna sur le Rein, le marquis de Leganes (1), gouverneur de Milan, luy estant arrivé quelques forces d'Allemaigne, se mit en campaigne, et asseuré du peu de forces que nous avions en Italie, et du peu d'ordre que nous avions mis au fort de Brème (2) que, deux ans auparavant, le duc de Savoye et nous, avions construit sur le Pau du costé du Milanois , le vint assiéger ; et i\P de Grequy, lieutenant gênerai pour le roy en Italie, se resolvant de le secourir, estoit[venu du costé de deçà du Pau pour reconnestre le lieu par ou il le voudroit entreprendre, fut tué d'un canon de 17 livres de balle le mercredy 1 1^^ de mars sur les huit heures du matin, quy luy fut tiré du camp des Espagnols : ce fut une très grande perte a la France ; car c'estoit un des plus grands personnages et des plus expérimentés capitaines qu'elle eut, etsy important pour les guerres d'Italie, que je prie a Dieu que nous n'ayons a l'avenir beaucoup plus a regretter. La perte du gênerai fit en suitte perdre le fort de Brème, se voyant hors d' estât d'estre secouru : mais on ne laissa pas de faire quelque temps après trancher la teste au gouverneur quy l'avoit rendu, nommé Montgaillart, et desgrader de noblesse les capitaines quy estoint sous luy.
Brisach, par opposition à Neuf-Brisach, situé sur la rive gauche, qui fut fortifié par Louis XIV, et qui était naguère un chef-lieu de canton de l'arrondissement de Golmar. Brisach, autrefois ville lihre et impériale, était la capitale du Brisgau.
(1) Jacques-PhiUppe de Guzman, marquis de Leganez.
(2) Brema, dans la Lomellina, près du confluent du Pô et de la Sesia.
Ce mesme mois je descouvris la volerie qu'une personne (1) a quy j'avois fait du bien avant mesmes que de le connestre, de quy la meschanceté et l'ingratitude a esté sy grande que, m'estant fié à luy, et donné ma procuration, tant pour gouverner un peu de bien et d'affaires que j'avois en Normandie, et pour convenir avec une personne a quy je devois, il s'est entendu avec cette personne et m'a trompé de plus de vingt cinq mille livres qu'il s'est appropriées, et ayant receu sept ans durant mon revenu, ne m'en a jamais fait toucher un sol. Dieu me donnera la grâce de luy en faire un jour rendre compte (2).
Ce mesme mois les huit et trois millions de rente constituée sur les aydes et gabelles de France ne s'estans payés plusieurs quartiers auparavant, esmeurent les rentiers a faire instance au conseil pour leur payement; ce qu'ils exécutèrent plus chaudement et avesques plus de bruit que le conseil du roy ne desiroit, et en suitte se retirans de cheux le chancelier, ils rencontrèrent Gornuel l'intendant (3) quy entroit cheux le surintendant, lequel ils poursuivirent avec injures,
(1) Il faudrait : d'une personne; la phrase, telle qu'elle est écrite, n'est pas terminée.
(2) Il doit être question ici d'un sieur de Chaumontel, dont l'auteur parle encore une fois dans la suite de ses mémoires. Ce personnage est appelé dans l'inventaire du maréchal : « Pierre de l'Escuyer, escuyer, sieur de Chaumontel », et dans une pièce relatée par le même inventaire, le maréchal dit : « J'ay en Normandie des petites terres, a sçavoir Chantelou, le Plancher, Livarot, et le grand herbage du Thil en Bray quy sont enfermez quelque 4000 1. et l'Escuyer a soing de ce petit bien la et m'en rendra compte. »
(3) Claude Gornuel, intendant de finances, fut contrôleur général et président de la chambre des comptes.
de sorte que, s'il ne fut promptement entré cheux le surintendant, il eut couru fortune. Cela fut cause que l'on mit dans la Bastille trois desdits rentiers, sçavoir Bourges, Chenu, et Selorum (1), et les autres ayant présenté requeste au parlement, il fut dit que les chambres seroint assemblées pour en délibérer. Mais comme elles furent venues a la grand chambre, le premier président leur ayant montré une lettre de cachet portant deffenses de délibérer sur ce sujet, il y eut quelque contestation là dessus, et le lendemain on fît commandement aux présidents Gayan, Ghanron (%), et Barrillon, et aux conseillers Salo Beauregart, Tibeuf Bou ville (3), et Sevin, les deux premiers de se retirer en leurs maisons, et aux autres quattre d'aller, sçavoir, Barrillon a Tours, Salo Beauregart a Loches, Sevin a Amboise, et Tibeuf Bouville a Caen; et des qu'ils y furent arrivés, il leur vint un nouvel ordre de demeurer prisonniers dedans les quattre chasteaux de ces villes. Le président Gayan eut peu de jours
(1) Les précédentes éditions portaient : Clervois. — Guy Patin écrivait à la date du 7 avril : « Les trois rentiers se nomment de Bourges, Chenu et Geloron, et sont tous trois boni viri optimeque mihi noti. » Ce fut le 25 mars que ces trois rentiers furent mis à la Bastille. Suivant Tallemant des Réaux, le président Pascal, père de Biaise Pascal, avait aussi pris part à cetie manifestation tumultueuse ; mais il ne put être arrêté.
(2) Pierre Gayan, reçu conseiller au parlement le 17 janvier 1603, avait été reçu président es enquêtes le 21 juin 1614. — Michel de Champrond, seigneur d'Auche, fils aîné de Jean de Champrond, conseiller au parlement et président es enquêtes, et de Madeleine de Montmirail, reçu conseiller en 1600, fut longtemps président es enquêtes. Il mourut en 1647.
(3) Jacques Sallo était conseiller au parlement du 12 juillet 1619, et Pierre Thibœuf du 3 février 1624.
après permission de retourner, et de faire sa charge. Aussy tost après que la nouvelle fut arrivée de la mort de M*^ le duc de Crequy, on jugea très nécessaire d'envoyer promptement quelqu'un pour luy succéder, attendu Testât du fort de Brème que l'on ne croyoit pas se pouvoir maintenir s'il n'estoit promptement secouru : et comme on estoit en cette consultation, JVP le cardinal de la Vallette s'offrit a cet employ, quy luy fut aussy tost accordé, el pressé de partir ; mais il ne le peut faire qu'au commencement d'avril. Le bruit couroit que l'on n'avoit pas esté trop satisfait de luy de son employ de l'année passée, tant pour avoir opiniastré de conserver Maubeuge , dont il y avoit pensé avoir grand inconvénient, que pour n'avoir voulu entreprendre sur Cambray, ny exécuter une entreprise que l'on avoit dessus, ainsy qu'il luy avoit esté expressément ordonné. A son malentendu s'adjoutoit celuy de sa maison ; car M'^ d'Espernon n'avoit pas fait, a ce que l'on croyoit, [ce] qu'il eut peu faire pour chasser les Espagnols de Fontarabie ; et M' de la Vallette s' estoit embarrassé dans les affaires de Monsieur et de M"^ le Comte, dont il estoit par deçà en très mauvais predicament, non seulement vers le roy et monsieur le cardinal, mais encores vers Monsieur et M' le Comte. Ce dernier employ de M"^ le cardinal de la Vallette accommoda l'affaire de son frère, ou au moins la plastra pour l'heure ; car son frère vint sur sa parole trouver le roy (1), et fut veu de monsieur le cardinal, puis s'en retourna en la charge qu'il avoit de lieutenant gênerai sous M' le Prince, a quy l'on avoit donné
(1) Le 30 avril.
un ample pouvoir pour commander en Languedoc. Guyenne, et Bearn, avec une puissante armée qu'il avoit sur pié.
Ce mesmc mois on fit sortir les trouppes du roy de leur quartier d'hiver, ou (pour mieux dire), on les mit en campagne pour former des corps d'armée ; car la pluspart avoint vescu presque a discrétion sur le plat pais par la mauvaise exécution quy avoit succédé a un très bon ordre : car on avoit projette de les faire nourrir par les pais ou elles avoient esté départies, et que les villes se chargeroint de leur subsistance au taux et a la ration quy avoit esté limitée, et que la repartition s'en feroit en suitte sur le pais, quy par ce moyen seroit conservé ; a quoy les peuples s'estoint sy franchement portés que les dittes villes avoint la pluspart avancé deux et trois mois de contribution que de bonne foy ils avoint mises es mains de Besançon (qu'avec un ample pouvoir le roy avoit commis pour effectuer cet ordre) : mais luy premièrement, a ce qu'on dit, en remplit ses bougues (1), puis, pour s'accréditer en court, ayant donné avis qu'il avoit de grandes sommes en despost, Bulion quy avoit force argent a distribuer lors, et quy avoit peu de fonds, persuada que l'on prit celuy quy estoit es mains dudit Besançon pour subvenir a l'urgente nécessité du duc de Waimarch après qu'il eut pris Laufenbourg, ce quy fut exécuté; et les soldats estans privés des rations ordinaires que l'on leur donnoit, forcèrent les villes ou
(1) Il faudrait plutôt lire : bouges, c'est-à-dire, en vieux français : bourse (Littré). On disait : il a bien rempli ses bouges, pour dire : il a fait un gros gain (Ménage).
ils estoint de leur fournir leur entretenement, et puis en suitte vindrent impunément piller le plat pais avec un très grand desordre, ce quy fit que premièrement le peuple ruiné fut impossibilité (1 ) de fournir aux charges ordinaires de Testât, et que la pluspart désertèrent les bourgs et villages, et en suitte que les soldats chargés de pilleries et de butin, considerans que l'on leur vouloit faire passer l'esté sans solde a cause de la subsistance qu'ils avoint eue l'hiver, préférèrent le séjour en paix de tout cet esté dans leurs maisons ou celles de leurs amis ou ils pouvoint demeurer, vivans de ce qu'ils avoint amassé, a l'employ d'une guerre pendant l'esté ou ils auroint beaucoup de maux et de fatigues et point de solde ; de sorte que la pluspart des soldats ayans délaissé les compagnies, elles se trouvèrent sy foibles quand on les voulut mettre en campagne, que l'on n'eut gueres que le tiers des soldats que l'on s'estoit promis : ce quy fut cause de faire acheminer le roy vers la frontière de Picardie (2) , affin de faire par sa présence et mesmes par la rigueur et le chastiement remettre les trouppes en meilleur estât ; a quoy il procéda jusques là de casser la compagnie de Chandenier (3) au régiment des gardes, quy devant estre de deux cens hommes, ne se trouva que de cinquante, et de réduire la pluspart des autres compagnies dudit régiment a 150 hommes. Ces exemples, et le soin que
(1) Mis dans l'impossibilité.
(2) Le roi partit pour Chantilly le 26 avril; il revint de Compiègne le 21 mai.
(3) François de Rochechouart, marquis de Chandenier, fils de Jean-Louis de Rochechouart, baron de Chandenier, et de Louise de Montberon, fut depuis capitaine des gardes du corps du roi. II mourut le 14 août 1696, à l'âge de 85 ans.
l'on apporta a remplir les compagnies des autres régiments, les renforça quelque peu ; mais neammoins les trouppes d'infanterie ne furent sy belles, ny sy complettes, qu'elles souloint estre les années précédentes.
Un presque pareil inconvénient arriva pour la cavalerie : car, comme l'on les mit en garnison, le roy accorda aux capitaines que, pour les enrichir, et leur donner moyen d'entretenir leurs gens durant l'esté, il ne les obligeoit de tenir leur nombre complet dans les garnisons , et que leurs distributions courroint comme s'il estoit complet, pourveu qu'ils s'obligeassent de les rendre complettes lors qu'elles viendroint a l'armée : ce quy fut cause que les capitaines licencièrent tous leurs soldats a huit ou dix près des anciens et affidés ; et quand il les fallut faire mettre en campagne, les capitaines ne pouvoint trouver de soldats, parce que ceux qu'ils avoint cassés n'ayant rien receu l'hiver, ne voulurent plus retourner. En fin neammoins ils firent du mieux qu'ils peurent et se mirent aux champs.
On commença donc lors a former les corps des armées, et certes on fit un puissant projet pour remédier a tous les inconveniens et attaquer vertement les ennemis de tous costés. Pour cet effet on envoya des grandes sommes de deniers au gênerai Bannier(l) et au party suédois pour divertir leur accord avec l'empereur, qu'ils projettoint, et leur donner moyen de subsister, et de continuer la guerre en Pomeranie
(1) Jean Banier ou Banner, feld-maréchal suédois, compagnon d'armes de Gustave-Adolphe, et l'un de ses meilleurs généraux. Né en 1596, il mourut en 1641.
et en Michelbourg (1 ) ou ils s'estoint retirés. On envoya aussy de gros deniers aux Hollandois pour leur faire faire une puissante armée, et attaquer les Espagnols du costé de Flandres. On mit sur pié une grande armée du costé de Hainaut, commandée par le mareschal de Chastillon, lequel on avoit fait obliger de prendre quelque grande ville pourveu que Ton luy donnât les choses nécessaires a cet effet. On mit une autre armée entre les mains du mareschal de la Force pour assaillir le Cambraysis et l'Artois. Une autre fut donnée au mareschal de Bresé pour assaillir le duché de Luxembourg. Le duc de Waimarch l'ut renforcé d'hommes et d'argent pour l'aire teste sur le Rein, et y faire les progrès qu'il pourroit. On laissa une autre armée a M' de Longueville pour s'opposer au duc de Lorraine dans la comté de Bourgongne. On envoya forces nouvelles trouppes pour joindre a nostre armée d'Italie, commandée par le cardinal de la Vallette quy ne partit que le 20™® de ce mois (2!) pour s'y en aller, laquelle , jointe a celle de la duchesse de Savoye (3), devoint s'opposer aux Espagnols quy y estoint puissants. M"^ le Prince s'estoit desja acheminé en Guyenne avec une très belle armée. Finalement on mit en mer deux armées navales, l'une en l'Océan, commandée par l'archevesque de Bordeaux, l'autre en la mer Méditerranée sous la charge du comte de Harcourt. On pressa madame de Savoye de confirmer la ligue offensive et deffensive entre le roy et elle,
(1) Mecklembourg.
(2) Le 17, suivant la Gazette de France.
(3) La duchesse de Savoie était tutrice de son fils François- Hyacinthe, duc de Savoie, alors âgé de cinq ans.
que son feu uiary avoit jurée, et on traitta avec le roy de la Grand Bretaigne d'en faire de mesme pour restablir le palatin (1) dans ses estats : mais ce dernier n'y voulut entendre ; seulement permit il a son neveu le palatin de lever des gens dans ses royaumes pour faire un effort au Palatinat, et l'assista de quelque petite somme d'argent, le roy d'une plus grande, les Hollandois de quelques canons et munitions, et sa mère de l'engagement du reste de ses pierreries; avec quoy il se preparoit pour cet effet, et avoit mis dans la ville de Mepen (2) ses appareils, et mesmes son argent, laquelle ville l'avant garde de Galas vint surprendre, et la perte de tout ce que le palatin avoit dedans luy fit avorter ses desseins.
Ce mesme mois (3) mourut de ses blesseures M'" le duc de Rolian , quy fut certes une très grande perte a la France; car c'estoit un très grand personnage, et aussy expérimenté que personne de nostre temps.
Madame de Chevreuse, ce mesme mois, passa d'Espaigne en Angleterre, ou elle fut très bien receue : et les jesuistes quy avoint esté receus a Troyes par la violence que Besançon avoit faite deux mois auparavant de les y introduire par force, en furent chassés par les liabitans de la ville ce mesme mois d'avril (4), auquel le roy envoya interdire la
(1) Charles-Louis, électeur palatin du Rhin, ûls aîné de Frédéric V, électeur palatin du Rhin, et d'Elisabeth d'Angleterre, sœur de Charles I". Né le 20 décembre 1617, il mourut le 28 août
(2) Meppen, ville du Hanovre, sur l'Ems.
(3) Le 13 avril.
(4) Les habitants de Troyes et une partie du clergé luttaient
troisième chambre des enquestes du parlement de Paris, sur le mauvais traittement qu'ils faisoint a un de leurs confrères, nommé Golombel, quy s'estoit fourré contre leur gré en leur compagnie (1), et qu'ils ne demandoint point l'avis des nouveaux establis ny ne leur distribuoint les procès; laditte chamljre eut aussy commandement de remettre tous leurs procès au greffe du parlement pour estre de nouveau distribués aux conseillers de la chambre de l'esdit ou l'on en avoit attribué le jugement.
Finalement en ce mesme mois, le jeudy 23'"^ (2), la reine sentit bouger l'enfant dont elle estoit grosse.
May. — Au commencement du mois de may une personne quy en pouvoit avoir quelque connoissance, me fit advertir que, sy je voulois faire presser ma liberté, le temps y estoit bon, et qu'il sçavoit que non seulement je serois escouté, mais mesmes avesques efficace. Mais comme j'ay esté sy souvent trompé de ces espérances, et que je connoissois le peu de bonne volonté que l'on avoit pour moy, et les rudes et mauvaises paroles dernières que monsieur le cardinal avoit dittes a ma nièce de Beuvron , je ne fis ny mise, ny recette (3) de cet avis, remettant a Dieu ma liberté quand il luy plairoit de me la donner (4).
depuis un grand nombre d'années pour empêcher l'établissement d'un collège de jésuites dans leur ville.
(1) Voir p. 197.
(2) Le jeudi était le 22.
(3) Ni dépense, ni recette, c'est-à-dire : je n'en tins aucun compte.
(4) Le maréchal de Bassompierre fut averti en ce même mois qu'il était encore une fois question de faire raser son château d'Harouel : il écrivit à ce sujet à un personnage considérable,