G38. MAI
Je perdis en mesme temps une de mes cousines germaines portant mon nom, madame de Bourbonne, que j'avois toute ma vie extrêmement aymée.
La peste tua quattre ou cinq personnes aux escuries de monsieur le chancelier, ce quy le convia de m'envoyer emprunter ma maison de Ghalliot, que je luy accorday, et luy fis meubler au mieux que je peus.
Le duc de Weimarch, suyvant sa victoire, après avoir pris toutes les petites places de l'Alsasse, s'advança vers le Virtemberg : mais sentant approcher le gênerai Geuts et Sperreuter (nouvellement sorty de prison), avec des forces considérables, et les voulant empescher d'avitailler Brisac desnué de vivres, il se retira entre Basle et Strasbourg en un poste avantageux.
Le marquis de Leganes se mit en campagne en Italie avec de grandes forces, et vint assiéger Vercel (1), place importante pour Testât de Piémont.
Le mareschal de Ghastillon se mit en campagne, et vint entrer en Flandres vers Ardres (2) , ou après avoir pris quelques petits chasteaux, il vint camper
peut-être à M. de Ghavigny, une lettre dans laquelle il laissait encore percer quelque espérance de liberté. Voir à l'Appendice. Lettres inédites et autographes. III.
(1) Verceil, ville de la province de Novare, sur la rive droite de la Sesia.
(2) Ardres, aujourd'hui chef-lieu de canton de l'arrondissement de Saint-Omer, département du Pas-de-Calais, et Saint-Omer, étaient, non en Flandre, mais en Artois, aux confins des deux provinces. L'Artois, comme la Flandre, appartenait alors à l'Espagne; mais Ardres était occupé par les Français, et avait alors le sieur de Lermont pour gouverneur.
devant Saint Orner, et se résolut de l'assiéger, commençant sa circonvallation (1).
En ce mesme temps le roy d'Angleterre quy s'enrichit des desordres de ses voysins, et quy tire des signalés proffîts du traffic quy se fait par Donquerque (2l) avec luy, appréhendant la perte de cette place pour les Espagnols, fit dire par ses ambassadeurs de France et de Hollande que, sy le roy ou les Estats vouloint entreprendre d'attaquer Donquerque, il seroit contraint de la secourir, mesmes de rompre ouvertement avec nous et lesdits Estats.
Le roy deffendit en ce mois tout commerce et pratique de ses sujets avec ceux de Sdan, pour quelque mescontentement que le roy avoit eu de M"" de BouUon quy avoit aydé a faire passer quelques convois de vivres aux villes du duché de Luxembourg, permettant au reste aux gens de M"^ le Comte de pouvoir aller et venir a Sdan.
Juin. — Le mois de juin produisit plusieurs choses, sçavoir : le secours jette de deux mille hommes dans Saint Omer par le prince Tomas, laquelle ville, grande et pleine d'habitans, estoit sur le point de capituler avec le mareschal de Chastillon , sans attendre un plus long siège ; mais ce renfort sy considérable et important les résolut tout a fait a une vigoureuse deffense, et fit en mesme temps rabattre quelque chose de cette première ardeur françoise , parce qu'en y entrant le prince Tomas deffit a platte
(i) Le maréchal de Ghâtillon parut devant la place le 25 mai. (2) Dunkerque, aujourd'hui chef-lieu d'arrondissement du département du Nord, alors ville espagnole.
cousture trente compagnies de gens de pié quy estoint mises au poste ou le secours passa, quy estoint les régiments d'Espagny et de Foucsolles. Peu de jours après nous eûmes encores un autre eschec, mais moindre : car les compagnies de cavalerie de Vittenval et de Vattimont furent aussy deffaites en une embuscade ou elles donnèrent (1). Ces divers accidens obligèrent le roy de commander au mareschal de la Force (quy avec son armée faisoit le gast (%) au Cambraysis), de se venir joindre au mareschal de Ghastillon, lequel (3) se vint loger a deux lieues de Saint- Omer vers Ardres. Mais le prince Tomas se campa avantageusement entre la ville (4) et luy, et le gouverneur d' Ardres ayant fait un petit fort a la teste d'une chaussée pour pouvoir plus facilement aller picorer sur les terres des ennemis, le prince Tomas la vint attaquer le 24°^'^ de ce mois, ce quy obligea le mareschal de la Force d'envoyer le viscomte d'Arpajon avec des forces pour tascher d'y jetter du secours ; mais il trouva la redoutte prise et les ennemis campés au devant ; et le lendemain le mareschal de la Force estant allé avec toute son armée pour la reprendre sur l'advis que l'on luy avoit donné que les ennemis s'es-
(1) Suivant la Gazette de France^ ce fut le 7 juin que « le sieur de Vitenval, capitaine de cavallerie, qui estoit allé battre l'estrade avec 20 maistres, fut blessé à mort et fait prisonnier; » et ce fut le 8 que « les régiments d'Espagny et de FouquesoUes furent obligés de se rendre au prince Thomas. » Dans cette dernière rencontre FouquesoUes fut tué, et un fils de d'Espagny fut blessé et fait prisonnier.
(2) Le dégât.
(3) Le maréchal de la Force.
(4) La ville d'Ardres.
toint retirés, il trouva toute l'armée du prince Tomas en armes pour la deffendre, et qu'il falloit passer par une chaussée a descouvert pour y aller, ce qu'ayant commandé de faire, il y perdit plus de 300 hommes, que morts que blessés a l'attaque, et fut contraint de se retirer.
Or comme nous avions fait diverses armées pour attaquer la Flandre, les Espagnols de leur costé en avoint destiné trois pour la deffensive, sçavoir : une, commandée par l'infant en personne, pour s'opposera celle des Hollandois, qu'il tenoit entre Brusselles et Envers ; une autre, commandée par le prince Tomas, quy devoit costoyer celle du mareschal de Ghastillon ; et une ti^oisieme , menée par Picolomini pour faire teste au mareschal de la Force au Cambresis. Mais deux jours après que cette dernière armée fut arrivée a son rendes vous, sur la venue des Hollandois vers Flessingue ( l ) , le prince cardinal l'appella pour se venir joindre a la sienne; et l'avant garde des Estats estant venue prendre terre a la digue de Calo (2), prit un des premiers forts par intelligence, et en suitte un autre et une redoutte par force, et de là vint assiéger le fort de Saint Phelipe (3), quy se deffendit bravement, et donna loisir au cardinal infant de le venir secourir, et fit telle diligence qu'il trouva les ennemis
(1) Flessingue, ville de la province de Zélande, en Hollande, située dans l'île de Walcheren, sur l'embouchure de l'Escaut occidental.
(2) Calloo, ville de la Flandre orientale, en Belgique, sur la rive gauche de l'Escaut.
(3) Le fort Saint-Philippe, sur la rive droite de l'Escaut, à une lieue environ d'Anvers.
(qu'un vent contraire avoit empcschés de se rembarquer), et les tailla en pièces, remportant quarante drapeaux, huit cornettes, vingt cinq canons de fonte, et plus de cent de fer, avec douse pontons. Le fils du gênerai (I) quy estoit le comte Guilhaume de Nassau, y fut tué : luy se sauva avec peu d'autres ; tout le reste de cette petite armée de six mille hommes fut tué, pris, ou noyé en se retirant, le So""*^ de ce mois (2).
]\F le Prince cependant estant arrivé a Bordeaux (ou il trouva M^'^d'Espernon et de la Vallette mettant ordre a tout ce quy pouvoit concerner et faciliter son entreprise pour entrer en Espaigne), donna a M"" d'Espernon une lettre du roy par laquelle le roy mandoit audit duc, qu'il luy avoit précédemment accordé sa retraitte en sa maison de Plassac a l'instante supplication qu'il luy en avoit faitte, et que maintenant il luy ordonnoit par absolu commandement, et de n'en bouger sur peine de contravention a son ordre ; ce qu'il luy donnoit pour chastiement de ce qu'il avoit persécuté et tourmenté des personnes qu'il devoit ayder et assister puis qu'ils avoint le caractère de ses serviteurs, et sa protection : a quoy AP d'Espernon obéit aussytost.
Il y avoit aussy plusieurs mois qu'il ne s'expedioit
(1) Maurice de Nassau, fils de Guillaume de Nassau et de Chrétienne de Erpacli. — Guillaume de Nassau, fils de Jean, comte de Nassau-Siegen, et de Madeleine de Waldeck, sa première femme, né le 12 août 1592, mort le 18 juillet 1642.
(2) Cette date, ajoutée en interligne par l'auteur, paraît se rapporter au fait précédent. Toutefois, suivant le Mercure français, elle ne serait pas tout à fait exacte, la défaite des Hollandais ayant eu lieu le 21 juin, et le jeune comte de Nassau ayant été tué dès le 18 à la tête de la cavalerie.
rien a Romme pour les bénéfices consistoriaux ; dont la cause estoit que la protection d'Aragon, Valence, et Gathalogne, ayant vaqué par la mort du cardinal protecteur, elle avoit esté présentée au cardinal Barberin (1 ) quy l'accepta et en jouit une année, au bout de laquelle, sur quelque plainte quy fut faite par l'ambassadeur du roy au pape de ce que son neveu se partialisoit par trop, en acceptant et exerçant cette protection, et que le roy vouloit que le cardinal Antoine Barberin prit la protection de France, qu'il luy offroit, le pape trouva bon qu'il l'acceptât, mais jugeant qu'il n'estoit pas bienséant que ses neveux se partialisassent sy fort pour l'une et l'autre couronne, deffendit a l'un et a l'autre d'exercer ces protections; dont le roy d'Espaigne ne se soucia gueres, mais le roy persista a vouloir que le cardinal Antoine exerçât une année cette protection, comme le cardinal Barberin avoit fait celle de Aragon, a quoy le pape ne voulut consentir; quy fut une des premières plaintes du roy contre le pape. Estant arrivée ensuitte la conqueste de Lorraine, le roy entreprit de pourvoir aux bénéfices simples dudit duché et de nommer aux consistoriaux, comme pareillement aux trois eveschés de Mets, Toul et Verdun, et aux bénéfices en despendants, bien qu'ils ne fussent du concordat (2) : et estant arrivée la vacance de l'abbaïe de Saint Paul de Verdun (bien qu'il y eut un coadjuteur passé en court de Romme), le roy en proveut le fils du procureur gênerai de
(1) François Barberini, qui avait pour frère le cardinal Antoine Barberini.
(2) Du concordat de 1517, antérieur à l'annexion des Trois- Évêchés.
Paris (1), a quoy le pape s'opposa, cl le roy en lit jouir son proveu par echonomat. En suiLte l'evesché de Touî estant vaquée lors que le cardinal de Lorraine se maria (2) , le pape donna ladite evesché a l'abbé de Bourlemont son parent (3) , et le roy y nomma l'evesque de Gorinthe (4) quy en estoit suffragant; et le pape, vaincu par les prières du roy, accorda pour cette fois seulement que l'evesque de Gorinthe fut evesque de Toul, lequel estant mort depuis un an, le roy y nomma l'abbé de Saint Nicolas d'Angers, des Arnauts (5), et le pape lors donna de nouveau a
(1) Edouard Mole, fils aîné de Mathieu Mole, alors procureur général au parlement de Paris, et de Renée Nicolaï, nommé en 1637 abbé de Saint-Paul de Verdun, évinça François d'Escayeul de la Bretonnière qui avait été institué en 1625 cessionnaire de son oncle, le précédent abbé.
(2) En 1634.
(3) Charles-François d'Anglure de Bourlemont, qui fut successivement évêque d'Aire en 1650, évêque de Castres en 1657, archevêque de Toulouse en 1662, était fils de Claude d'Anglure, baron de Bourlemont, et d'Angélique Ajacetti, fille de Ludovic Ajacetti, comte de Ghasteauvillain , et d'Anna d'Aquaviva d'Aragon , laquelle était fille de Jean-François d'Aquaviva d'Aragon, duc d'Atri, et de Gamilla Caraccioli. C'est sans doute par ces alliances italiennes que Fabbé de Bourlemont était parent des Barberini.
(4) Charles-Chrétien de Gournay, fils de Reginald de Gournay, seigneur de Villers, et d'Aloïsia d'Apremont, dame de Marcheville, sacré évêque, non de Corinthe, mais de Sittia en Crète {Gallia Christiana)^ sulïragant du cardinal évêque de Toul, et chargé de l'administration spirituelle du diocèse, fut nommé évêque de Toul en 1634, sur la démission du cardinal; mais le pape ne lui accorda ses bulles qu'en octobre 1636. Ce prélat mourut le 14 septembre 1637.
(5) Henri Arnauld, second fils d'Antoine Arnauld, le célèbre avocat, et de Catherine Marion, dame d'Andilly, ahbé de Saint- Nicolas d'Angers après Rucellaï , doyen du chapitre de TouK
l'abbé de Bourlemont, sans s'en vouloir retracter, l'evesché de Toul. Après cela ce quy faschoit le roy et monsieur le cardinal, fut que le père Josef, présenté depuis neuf ans au pape pour estre fait cardinal, avoit esté constamment refusé par Sa Sainteté , et offert au roy d'en faire un autre en cas qu'il voulut en avoir, et que le pape le feroit : mais le roy s'y estoit tellement opiniâtre qu'il ne s'en voulut jamais désister, et le pape s'obstina aussy de telle sorte qu'il ayma mieux ne faire point de promotion que d'y admettre le père Josef. Tout cela fit que l'on ne fut pas satisfait du pape par deçà. Mais encores plus que tout cela estoit que monsieur le cardinal, quy plusieurs années auparavant s'estoit fait eslire abbé de Glugny (1), en avoit eu ses bulles de Romme ; mais ayant aussy voulu estre chef d'ordre de deux autres réguliers, sçavoir Gisteaux (2) et Premonstré (3) , s'estoit fait eslire abbé de l'une et
devint évoque d'Angers en 1650. Né le 30 octobre 1597, il mourut le 8 juin 1692.
(1) Gluny, abbaye de bénédictins, chef d'ordre, au diocèse de Màcon. Le cardinal de Richelieu, institué en 1627 coadjuteur du précédent abbé, Jacques de Veny d'Arbouze, avait obtenu l'abbaye en 1629 par résignation de son prédécesseur.
(2) Citeaux, chef d'ordre des cisterciens ou bernardins, au diocèse de Chalon-sur-Saône. Le cardinal de Richelieu, qui avait obtenu cette abbaye par cession du précédent abbé eu 1635, en prit possession le 15 janvier 1636; mais il ne fut jamais confirmé par le saint-siége.
(3) Prémontré, au diocèse de Laon, chef d'ordre des prémontrés. Le cardinal de Richelieu s'était fait élire abbé en 1635 par une faction contraire à celle qui élisait en même temps Pierre Desbans. Le pape ne reconnut ni l'une ni l'autre élection; le cardinal perçut toutefois les revenus de l'abbaye jusqu'à sa mort : mais à ce moment il en ordonna la restitution. Le siège resta vacant jusqu'en 1647.
de l'autre de ces abbaïes; dont la congrégation des ordres a Romme se formalisa sur les plaintes que les abbés despcndans desdittcs abbaïes (quy sont en plus grand nombre estrangeres que françoiscs), en firent, quy remontrèrent qu'ils ne refusoint pas d'obéir et de defferer a ces chefs d'ordre françois, pourveu qu'ils fussent légitimement esleus , et qu'ils eussent des moines pour abbés suyvant l'institution, mais non qu'elles fussent domaine (1) d'un seul homme, comme elles s'y en alloint estre, et qu'elles demandoint (en cas que cela fut) , qu'ils peussent eslire des généraux de leurs ordres aux autres royaumes ou il y avoit des monastères : ce que le pape jugeant estre de périlleuse conséquence, ne voulut admettre monsieur le cardinal a ces deux abbaïes ; dont il se piqua. Toutes ces raysons convièrent le roy a faire un arrest du conseil par lequel defFenses estoint faites d'aller plus a Romme pour y chercher les expéditions, ny d'y envoyer plus d'argent. Cet arrest fut en suitte mis es mains des gens du roy, quy, après y avoir mis leurs conclusions conformes, le portèrent a la court de parlement pour le vérifier, ce quy eut esté unanimement fait (car ceux quy sont affidés eussent suyvy l'intention du conseil, et les autres l'eussent vérifié afifin de brouiller davantage les cartes) ; mais il se rencontra que c'estoit un arrest, et non une ordonnance, ou un esdit, quy sont les choses que l'on vérifie en parlement, lequel fit response qu'il n'avoit point accoustumé de vérifier les arrêts du conseil, mais d'y acquiescer, et que, sy on leur envoyoit une ordonnance, ils procederoint a la
(1) Il y avait aux précédentes éditions : qu'ils fussent émanés.
vérification : et durant le temps qu'il fallut mettre a changer cela, le nonce ayant eu advis de cette affaire vint trouver monsieur le cardinal le mesme jour qu'il festinoit Jean de Vert et Equenfort que le roy après les avoir tirés des mains du duc de Weimarch, et mis prisonniers au bois de Vincennes (1), finalement ce jour là les a voit mis sur leur foy, et monsieur le cardinal leur voulut faire festin, ou Monsieur se trouva (2). Le nonce donc vint trouver monsieur le cardinal a Conflans, et par l'entremise du père Josef, fit retarder cette procédure jusques a ce qu'il en eut donné avis au pape, lequel il faisoit espérer qu'il donneroit quelque contentement au roy.
Un bruit courut allors que le roy avoit dit a monsieur le cardinal qu'il avoit sur sa conscience de me retenir sy long temps prisonnier, et que, n'y ayant aucune chose a dire contre moy, il ne m'y pouvoit retenir davantage ; a quoy monsieur le cardinal respondit que, depuis le temps que j'est ois prisonnier, il luy estoit passé tant de choses par l'esprit, qu'il n'estoit plus memoratif des causes quy avoint porté le roy de m' emprisonner, ny luy de luy conseiller, mais qu'il les avoit parmy ses papiers, et qu'il les chercheroit pour les montrer au roy. Je ne sçay sy cela est vray ; mais le bruit en courut par Paris.
Ce mesme mois la duchesse de Savoye fit jetter un secours de seise cens hommes dans Vercel quy estoit pressé par le marquis de Leganes. Ce furent des forces de Piémont quy y entrèrent; mais ce furent
(1) Les deux généraux étaient arrivés à Vincennes le 27 mai.
(2) Le 17 juin.
les généraux du roy (1) quy en firent le projet et l'exécution.
Il se fit aussy ce mois là un changement de gouverneur en Lorraine, et on y envoya a la place du sieur de Hoquaincour quy y estoit , le sieur de Fontenay Mareuil : et M"" le Prince entra a la fin du mois avec une belle et forte armée dans la Navarre (2!) , du costé de Fontarabie.
Le roy me fit, le 21 ^^ de ce mesme mois, donner une lettre de cachet pour tirer mon neveu le chevalier de Bassompierre hors de la citadelle de Nancy, ou il estoit détenu prisonnier depuis le dernier jour de l'année précédente, et ordonna dans ladite lettre qu'il seroit mis es mains de ceux que j'envoyerois a cet effet ; laquelle j'en voyay avec une autre mienne a M"^ de Hoquaincour pour le prier de s'en vouloir charger, et me le vouloir ammener a Paris quand et luy (3). J'escrivis aussy a M"" le comte de Tornielle et a celuy quy faisoit mes affaires en Lorraine, nommé Losane, pour le faire mettre en esquipage de s'y acheminer, et luy fournir les choses nécessaires a cet effet.
Je perdis aussy ce mesme mois [un de mes meilleurs amis, nommé] (4) M"" de Tilly, conseiller au parlement de Rouan. Mais la mort du seigneur Pompeo Frangipany, quy arriva audit mois, me fut sensible jusques
(1) Le cardinal de la Valette, le duc de Gandale, et le comte de Guiche. Le secours entra dans Verceil le soir du 19 juin et dans la nuit suivante, sous la conduite de Saint- André.
(2) Ou plutôt dans le Guipuscoa : Fontarabie est située à l'embouchure de la Bidassoa, rive gauche. — Le 30 juin l'armée fut seulement réunie à Saint-Jean-de-Luz.
(3) Voir à l'Appendice. XV.
(4) Inédit.
a tel point que je souhaitay mille fois la mienne, estant un des plus chers, anciens et véritables amis que j'eusse jamais eu.
Juillet. — Le mois de juillet donna commencement au siège de Fontarabie, M'' le Prince ayant passé le 2™® la rivière de Bidasso proche d'Iron sans résistance, et après avoir pillé Iron prit le mesme jour le port du Passage (1 ), ou il y avoit sept carraques(2) presque achevées et 1 50 pièces de canon que l'on ammena en France, puis se vint camper devant la ville de Fontarabie avec son armée bien leste et munie de tout l'attirail nécessaire pour attaquer cette place, laquelle il pressa durant tout ce mois, les ennemis ayans jette par deux fois du secours dedans, l'un par terre, et l'autre par la mer, qu'ils avoint encores libre parce que la Hotte du roy que iVF de Bordeaux commandoit n'y estoit encores arrivée.
Mais du costé de Picardie les affaires du siège de Saint Omer ne prindrent pas bonne issue, dont je donne la faute et la cause a la deflfaitte des Hollandois sur la digue de Galo, parce que, comme j'ay dit cy dessus, l'armée de Picolomini quy estoit destinée pour faire teste a W le mareschal de la Force ayant esté par le cardinal infant rappellée pour faire teste avec la sienne aux Hollandois descendus en Flandres et s'opposer a eux, il n'y avoit plus que l'armée du prince Tomas quy peut troubler le siège de Saint Omer :
(1) Suivant le Mercure français ce fut le l^"" juillet qu'eurent lieu le passage de la Bidassoa et la prise d'Irun : le Passage, petit port sur le golfe de Gascogne , entre Fontarabie et Saint-Sébastien, fut pris le 2 juillet.
(2) Garaques, grands vaisseaux ronds et propres au combat.
IVF de la Force avec la sienne se vint opposer a lu y tandis que M"" de Chastillon faisoit faire la circonvallation de la place et fournir son camp de vivres et autres nécessités pour six semaines ; et parce que de l'autre costé d'une rivière (1) quy passe a Saint Omer par un canal que l'on y a fait quy luy mené, la ville estoit aysée a estre secourue, il fit par une chaussée rentrer la rivière en son premier lit, et fit faire trois redouttes sur cette chaussée, et pour empescher que l'on ne les vint attaquer et prendre, il fit faire un grand fort au lieu ou le bac estoit de laditte rivière, quy a cause de cela fut nommé le fort du Bac, et fit estât d'y mettre quatre mille hommes pour le garder, et quantité d'artiglerie : mais avant qu'il fut muny de vivres, ny mesmes entièrement en deffense, le comte Guilhaume ayant esté deffait a Calo et l'infant cardinal se voyant par ce moyen délivré pour longtemps de l'armée des Hollandois, fit promptement retourner Picolomini avec son armée au secours de Saint Omer, et envoya quand et quand le comte Jean de Nassau (2) avec quinse cens chevaux, pour se joindre au prince Tomas; lesquels trois généraux ayant consulté de ce qu'ils auroint a faire, se résolurent de joindre douse cens Cravates aux trouppes du comte Jean, lequel iroit harceller M' le mareschal de la Force tandis qu'au mesme temps le prince Tomas viendroit attaquer les trois redouttes de la digue, et Picolomini le fort du
(1) La rivière d'Aa.
(2) Jean, comte de Nassau-Siegen, frère aîné de Guillaume de Nassau, avait embrassé la religion catholique, et s'était mis au service d'Espagne. Né le 29 septembre 1583, il mourut le 27 juillet de cette même année 1638.
Bac : ce quy leur réussit ainsy qu'ils l'avoint projette ; car le comte Jean de Nassau ayant envoyé ces Cravates donner jusques dans le logement de l'armée du mareschal de la Force, sa cavalerie (1 ) les repoussa vertement jusques dans ces quinse cens chevaux armés qu'il (2) tenoit en battaille pour les soustenir, a la veue inopinée de laquelle nostre cavalerie prit l'espouvante, et en mesme temps estant chargée par celle des ennemis, elle (3) les mena battant (4) jusques a l'infanterie que le mareschal menoit, laquelle fît parfaitement bien, et les ayant arrestés sur cul, nostre canon en suitte leur fit tourner teste, et nostre cavalerie s'estant ralliée les poursuivit a leur tour jusques dans leur campement. Or en mesme temps que le comte Jean parut, le mareschal de la Force en envoya donner avis a celuy de Ghastillon quy fit en mesme temps sortir toute sa cavallerie de la circonvallation pour aller au secours dudit mareschal de la Force, et luy mesme oyant les canonnades quy setiroint, jugeant qu'ils estoint aux mains, mit son infanterie en battaille vers le lieu de la retraitte du mareschal de la Force, pour le recevoir en cas de malheur; pendant lequel temps le prince Tomas vint attaquer les trois redouttes de la digue qu'il força aysement parce qu'elles ne peurent estre secourues du costé du camp, les trouppes estant diverties ailleurs, ny du costé du fort du Bac quy fut en mesme temps attaqué par Picolomini ; de sorte qu'estans prises et séparèrent le fort
(1) La cavalerie du maréchal de la Force.
(2) 11, le comte Jean de Nassau.
(3) La cavalerie des ennemis.
(4) Il y avait aux précédentes éditions : tambour battant.
du Bac et le divisèrent d'avec le reste de la circonvallation, et eurent moyen d'entrer a leur ayse et sans aucun empeschement dans Saint Orner, et le pourvoir de toutes choses nécessaires. Le prince Tomas mesme y alla loger cette nuit là, et Picolomini battant furieusement le fort du Bac, le força dans deux jours de se rendre aux capitulations qu'il luy donna (1). Tous ces divers accidens obligèrent nostre armée a lever le siège de Saint Omer, sy, quy se fit sans desordre ny confusion (2). Le combat du comte Jean et l'attaque des redouttes et du fort du Bac se fit le T'"^ juillet (3).
Du costé d'Italie nous n'eûmes pas meilleur succès : car, comme on attendoit a la court le levement du siège de Vercel que nos généraux avoint mandé comme infaillible après que le secours y eut esté jette, et que les trouppes du roy jointes a celles de la duchesse de Piémont estoint campées proche de la circonvallation que mesmes on avoit mandé avoir esté emportée, il vint nouvelle comme le marquis de Leganes avoit pris Vercel le 8™^ de ce mois (4) ; ce quy causa une grande consternation a nos affaires d'Italie.
Du costé de la Bourgongne, M"" de Longueville prit quelques chasteaux, bien qu'il eut le duc Charles, plus fort que luy, sur les bras (5).
(l)La garnison, commandée par Manicamp, sortit du fort le 13 juillet.
(2) Le 15 juillet.
(3) Le 8, suivant la Gazette de France et le Mercure françois .
(4) Verceil capitula le 4 juillet, après un assaut donné le 2 ; la garnison sortit le 5.
(5) Le duc de Longueville prit Ghaussin le 2 juin, Raon le 4,
Vers l'Allemaigne les ennemis avitaillerent Brisac, quelque diligence que le duc Bernhard de Weimarch peut faire pour les en empescher.
Finalement, pour ce quyest de moy, je fus doublement malheureux en ce que ce scélérat de La Roche Bernard escrivit encores contre moy le 19"^^ de ce mois a M*" de Bouteillier le père ; et le gouverneur de la Bastille a quy je renouvellay mes plaintes, au lieu de l'en chastier, luy permit de venir ouir la messe les dimanches avec les autres prisonniers : et ayant eu la lettre pour la liberté de mon neveu, que j'ay ditte cy dessus, des le 21 ""^ de juin, ayant sceu que M"" de Hoquaincour s'en retournoit de Lorraine, je luy escrivis pour le prier de se vouloir charger de luy pour me le rammener a Paris, et escrivis a celuy quy faisoit mes affaires en Lorraine pour luy fournir tout ce quy seroit nécessaire pour son voyage, au cas que W le comte de Tornielle n'y voulut pourvoir, a quy pareillement j'en escrivis, et luy manday que je mettrois mon dit neveu a l'académie sy je voyois qu'il se disposât de faire quelque chose de bien, et que, sy je le voyois porté a mal faire, je le tiendrois auprès de moy a la Bastille, et tascherois d'en faire quelque chose de bon; et ayant mis toutes les susdittes lettres en un paquet avec celle du roy, addressées aM"" de Hoquaincour, je les envoyay a ]\F de Ramefort(l) quy me promit de les faire rendre seurement es mains de W de Hoquaincour. Mais il arriva que le sieur de Villarseaux
Poligny le 28, Arbois le 9 juillet. Plusieurs autres petites places furent prises dans cette campagne.
{{) Charles d'Espagne, seigneur de Ramefort.
mestre des requestes, arresta pendant les deux ordinaires (je ne sçay par quel ordre) tous les paquets quy venoint pour ledit sieur de Hoquaincour a Nancy ; et moy ayant mandé a celuy quy fait mes affaires, par l'ordinaire suyvant, qu'il ne manquât d'effectuer pour le parlement de mon neveu ce que je luy avois ordonné par mes précédentes, estant en peine de ne les avoir receues , arriva le 1 2™® de ce mois a Nancy pour apprendre ce qu'elles estoint devenues, ce qu'il sceut le mesme soir par l'arrivée du sieur de Fontenay Mareuil quy venoit succéder au sieur de Hoquaincour dans le gouvernement de Lorraine. Mais on ne rendit la lettre du roy pour la liberté de mon neveu qu'a l'heure que ledit Hoquaincour voulut partir, et non a luy, mais a mondit neveu a quy elle ne s'addressoit pas ny les autres lettres que j'escrivois, lesquelles ayant ouvertes et veu que je mandois au comte de Tornielle queje le tiendrois a la Bastille, ne luy voulut envoyer, et se prépara avec deux ou trois pareils garnemens que luy, pour s'en aller en Bourgongne, ce quy luy fut facile ; car sans le retenir jusques a quelque ordre du roy, on le laissa sortir de Nancy avec son vallet, et il s'en alla trouver le duc de Lorraine en Bourgongne: dont je ressentis un sanglant desplaisir, me persuadant que l'on l'avoit fait exprès évader pour jetter le tout sur moy.
Le mauvais succès du siège de Saint Omer fit que le roy se résolut de s'acheminer en Picardie pour estre sur les lieux et remédier par sa présence aux desordres quy estoint en ses armées (1), et fit advancer
(1) Le roi partit de Saint-Germain-en-Laye le 19 juillet, et arriva le 21 à Amiens.
le mareschal de Bresé avec la sienne pour se joindre aux autres, ou pour les espauler.
D'autre costé l'armée de mer, commandée par l'archevesque de Bordeaux, partit le 23™® de la Rochelle pour aller a la coste de Fontarabie, quy se deffendoit fort bien, et quy vouloit attendre les secours que par mer et par terre on luy promettoit.
Aust. — Pendant le mois d'aust le roy fît attaquer le chasteau de Renty (1 ) quy au bout de huit jours fut mis en son obéissance; mais comme il le vouloit faire desmolir et que l'on y travailloit, les ennemis
en (2) Puis voyant approcher le temps des
couches de la reine, il s'en revint de Picardie a Saint Germain en Laye, laissant monsieur le cardinal sur la frontière, lequel, en son absence, fit attaquer le Gatelet(3).
Le mareschal de Bresé, comme j'ay dit cy dessus, avoit le commandement d'une armée quy avoit esté assemblée en Retelois, lequel, sur le levement du siège de Saint Omer, eut ordre de s'avancer, et l'on croyoit mesmes qu'il auroit les premières et principales commissions, estant beau frère de monsieur le cardinal, et le roy n'ayant pas beaucoup de satisfaction des mareschaux de la Force et de Ghastillon. Mais
(1) Renty, aujourd'hui bourg du canton de Fauquemberg, arrondissement de Saint-Omer. L'armée se logea le 'I'^'" août devant Renty; la place capitula le 9.
(2) La phrase n'est pas terminée. L'auteur voulait sans doute raconter une alarme de peu d'importance que les ennemis vinrent donner aux troupes campées devant le château, pendant qu'on le démolissait lentement et avec peine.
(3) Le Gatelet, seule place restée aux mains des Espagnols depuis l'invasion de 1636.
comiiR', |)our lu\ donner cet employ sans murmure, monsieur le cardinal eut désiré que pour quelque peu de temps on luv mit pour compagnon M' le mareschal de la Force, a cause que W de Bresé n'estoit pas de sy grande expérience, il refusa ce compagnon et dit a monsieur le cardinal qu'il n'estoit pas beste de compagnie, et qu'il le laissât faire seul, ce que mondit sieur le cardinal ne luy ayant pas absolument accordé ny refusé lors qu'il le vit a Abbeville, neammoins sur ce que l'on luy dit que l'on parloit derechef de le conjoindre avec M"" le mareschal de la Force, il fit un matin assembler les chefs de l'armée, et leur ayant dit qu'il quittoit sa charge, il la remit avec le commandement qu'il laissa au sieur de Laml^ert mareschal de camp, et sans prendre congé du roy ny de monsieur le cardinal, il s'en revint a Paris quoy que luy peut persuader et dire M"" de Ghavigny quy fut envoyé après luy pour luy faire changer de dessein; et ayant demeuré une seule nuit a Paris, s'en retourna en poste en Anjou.
Le 15™^ de ce mois, jour de l'assomption Nostre Dame, le roy fit faire une procession solennelle a Paris pour la dédicace qu'il fit de sa personne, de son royaume et de ses sujets, a la vierge Marie. Il avint ce jour là un grand trouble et scandale dans l'église de Nostre Dame de Paris, causé par ceux mesmes quy devoint l'empescher et le chastier, sy d'autres l'eussent esmeu ; dont la cause fut que le parlement et la chambre des comptes ont accoustumé de marcher aux pourcessions ou ils interviennent, le parlement a la droitte et la chambre des comptes a la gauche, en sorte que les premiers presidens de l'une et de l'autre
marclient de front, et quand ils entrent dans le chœur de l'église de Nostre Dame, le parlement se met a la droitte et la chambre a la gauche dans les bancs des chanoines; et quand c'est un Te Deum, les premiers presidens se mettent es chaises plus proches de l'autel , et le reste de leurs corps en suitte jusques aux places plus proches de la porte du chœur; et sy c'est en une procession générale, les presidens premiers se mettent aux chaises près de la porte, et les corps en suitte, fînissans vers l'autel : or pour l'entrée il n'y a nul ordre, parce que chascun s'assemble au chœur sans cérémonie ; mais quand il faut marcher pour aller a la procession, il faut nécessairement que les deux corps se croisent pour reprendre, l'un la main droitte, et l'autre la main gauche : le premier président de la chambre des comptes prétendit de marcher après celuy du parlement quand ce fut a sortir du chœur, et les autres présidents au mortier ne voulans laisser passer personne, que le gouverneur de Paris, entre leur premier président et eux, l'en empescherent; sur quoy les deux corps se mirent premièrement a se choquer, puis a se frapper, de sorte qu'il y eut un très grand desordre dans l'église, W de Montbason (1 ) et plusieurs archers, et autres, ayans mis l'espée a la main. Ils tirent informer de part et d'autre; mais le roy ayant esté promptement averty de cet inconvénient, attira le tout a soy pour les régler selon qu'il adviseroit bon estre.
Les choses de dehors se contindrent pendant ce mois presque en mesme estât, le duc de Weimarch
[1) Le duc de Montbazon était gouverneur de Paris.
se tenant devant Geuts campé, le duc de Lorraine en faisant de mesme devant M' de Longueville quy reprit Chanitte (1) sans effort. Les Hollandois ne tentèrent rien, ny les Espag,nols aussy. Le siège du Catelet continua , comme aussy celuy de Fontarabie , hormis que sur la mer nostre armée navale eut quelque avantage sur l'ennemie a quy elle coula a fond et brusla quelques vaisseaux.
Ce mesme mois la reine mère, après presque sept ans et demy de séjour en Flandres , s'en retira (2) et avec un sauf conduit qu'elle envoya chercher des Estais s'en vint a Bos le Duc ou elle fut magnifiquement receue, puis en suitte a la Haye.
Du costé d'Italie les Espagnols après la prise de Vercel mirent leurs trouppes en garnison pour se resfraischir des travaux qu'ils avoint eus au siège de cette place et a celuy de Brème, et nos trouppes commandées par le cardinal de la Vallette ne se montrèrent point en campagne, pour n'estre assés fortes pour le faire.
Le 2(9°^® de ce mois, en un dimanche, nous fîsmes le mariage de mon neveu de Tillieres avec la vefve du feu comte de Mata (3) ; dont je receus beaucoup
(1) Champlitte, chef-lieu de canton de Parrondissement de Gray, département de la Haute-Saône : cette place se rendit le 25 août. Autrey, aujourd'hui chef-lieu de canton du même arrondissement, capitula le 27.
(2) La reine-mère partit inopinément de Bruxelles le 10 août.
(3) Henri le Teneur , comte de Tillieres , seigneur de Garouge , fils aîné de Tanneguy le Veneur, comte de Tillieres, seigneur de Garouge, et de Catherine de Bassompierre, épousa, le 29 août 1638, Glaude Rouhault, fille d'Aloph Rouhault, seigneur de Thiembrune, et de Claude Chabot de Jarnac, sa prerpière femme, et veuve d'Henri-Sicaire de Bourdeille, comte de Mastas.
de contentement, pour estre un riche, noble, et honneste party. Et le ^o""^ de ce mesme mois (1), l'armée navale du roy commandée par M"" de Bordeaux , quy estoit ancrée vis a vis de Fontarabie durant le siège , vint attaquer quatorse grands vaisseaux espagnols quy estoint venus pour jetter du secours dans Fontarabie [et descharger proche de là trois mille hommes de pié pour grossir l'armée de l'admirante d'Arragon (%) quy s'estoit venu camper proche de Fontai^abie] (3) pour obliger les nostres de lever le siège; et le bonheur fut sy grand pour nous, que lé vent, quy nous estoit contraire, se tourna en un instant, et le devint aux ennemis, de telle sorte que les ayant jettes en une rade d'où ils ne pouvoint sortir (4), il fut aysé a IVP de Bordeaux de leur envoyer des brusleaux quy les mirent tous en feu avec tout ce qu'ils portoint, a un vaisseau près, quy se sauva.
Presque en ce mesme temps Manican quy pour la crainte du chastiement, après avoir perdu les torts que le duc de Weimarch avoit construits sur le Rein et en suitte luy avoit consignés, s'estoit retiré et caché, voyant le siège de Saint Omer commencé, s'estoit venu offrir au mareschal de Chastillon pour y servir et y faire sy bien son devoir qu'il peut mériter d'obtenir grâce : il s'estoit en suitte jette dans le fort
(1) Le 22, suivant le Mercure français.
(2) Ou plutôt l'amirante de Gastille, Jean-Alphonse Henriquez, V" duc de Riosecco, IX<= amirante héréditaire de Gastille, fils de Louis Henriquez, IV^ duc de Riosecco, VIII" amirante héréditaire de Gastille, et de Victoria Golonna, mort le 25 janvier 1647. — Voir t. II, p. 280, note I, et t. IV. Additions et corrections.
(3) Inédit.
(4) La rade de Gattari (Guetaria), sur la côte du Guipuscoa.
du Bac, et avoit capitulé avec les ennemis, quy l'avoint renvoyé avec ce quy estoit dedans, rentrer en France par Verdun ; après y avoir mis les trouppes s'en vint trouver a Amiens monsieur le cardinal sans autre seureté que celle qu'il prit en son imagination : mais monsieur le cardinal le fit incontinent mettre dans la citadelle d'Amiens, et luy fit commencer son procès.
Le dernier jour de ce mois, le roy estant de retour de son voyage de Picardie a Saint Germain, la fièvre tierce luy prit, quy luy a tenu durant neuf accès.
Le prince d'Orange n'ayant pas eu du bonheur au dessein qu'il avoit sur Envers, après s'estre refait de sa perte, et remis son armée plus forte qu'auparavant, vint assiéger la ville de Gueldres (1). Mais l'archeduc infant cardinal, [quy estoit aux escoustes ou il prendroit sa brisée, des qu'il en eut avis qu'il alloit assiéger Gueldres] (2) , s'y achemina a grandes journées , et y vint avant que les Hollandois fussent retranchés. Il força premièrement le quartier du comte Henry de Frise (3) le %1^'' d'aust; ce quy obligea le prince d'Orange de lever le siège le dernier de ce mesme mois et de se retirer sans tenter tout le reste de la campagne aucun autre exploit.
Septembre. — Le mois de septembre commença par un grand et signalé combat de quinse galères
(1) Gueldres, sur la Niers, avec une partie du duché de Gueldres, appartenait alors à l'Espagne.
(3) Henri-Casimir, comte de Nassau-Dietz, lils aîné d'Ernest- Casimir, comte de Nassau-Dietz, et de Sophie-Hedwige de Brunswick, gouverneur, après son père, de la Frise occidentale, né en 1611 . mort le 13 juin 1G40.
françoises contre pareil nombre d'espagnoles, presque a la veue de Gesnes, le combat ayant esté fort opiniâtre, lequel en fin se termina a l'advantage de la France , les galères espagnoles ayans par la fuitte (1 ) (juitté la partie avec perte de cinq des leurs et de deux des nostres.
En ce mesme temps M"" le mareschal de Cliastillon sur la mauvaise satisfaction que l'on avoit de luy pour le succès du siège de Saint Orner, receut commandement de se retirer en sa maison.
Mais le ^^^ de ce mois , jour de dimanche , a onse heures du matin, naquit M' le Dauphin, après avoir tenu la reine en travail près de cinq heures. Ce fut une resjouissance sy universelle par toute la France qu'il ne s'en estoit précédemment veu une pareille : les feux de joye durèrent plus de huit jours continuels.
Il y eut en suitte, pour modérer cette joye, une fascheuse nouvelle du costé de Fontarabie, le siège de laquelle ville ayant desja duré plus de deux mois , on en attendoit tous les jours la prise, quand au contraire on receut la nouvelle que les Espagnols, le 7™^ de ce mois, avoint forcé nos retranchemens quy avoint esté assés légèrement abandonnés par les nostres avec une telle espouvante que toute l'armée se retira en grand desordre, laissant tout bagage et tous les canons au pouvoir des ennemis, ayant perdu quelque huit cens hommes tués de coups de main et près de deux mille noyés, et ce a la veille qu'elle de voit estre prise, les assiégés ayans mandé a l'admirante et au marquis de
(1) Il y avait aux précédentes éditions : par la suite.
los Vêles (1), généraux de l'armée espagnole, quy depuis vingt jours estoint campés devant nos retranchcmens pour tascher de les secourir, que, sy dans ce jour là ils ne tentoint de faire un effort quy réussit, ils ne pouvoint plus tenir davantage. On avoit quattre jours auparavant fait jouer une mine sous un bastion, quy l'avoit entrouvert, de sorte que l'on pouvoit facilement y monter, a ce que ceux quy sont revenus de cette desroutte tesmoygnent, et que M"" le duc de la Vallette quy devoit faire donner un furi:eux assaut, ne le jugea pas a propos ce jour là , mais remit l'affaire au lendemain, et que les ennemis eurent cependant loysir de se retrancher sur laditte bresche et de reprendre leurs esprits quy estoint a l'heure de la mine tous esperdus, et que le lendemain il ne fit donner sy brusquement qu'il convenoit; ce que ledit duc de la Vallette ne dit pas, et allègue d'autres raysons. Tant y a que M"" le Prince luy osta cette attaque et la donna a W de Bordeaux son ennemy mortel, lequel M"" de Bordeaux l'accepta, et se prépara avec tant de soin et de diligence que l'on croit asseurement que le jour de la Nostre Dame de septembre il eut emporté cette place, sy la veille la desroutte ne fut arrivée, quy fut sy grande que mesmes deux jours après les ennemis vindrent enlever une batterie de deux canons quy estoint de l'autre costé de la rivière de Bidasso vers Saint Jean de Lus. On envoya aussy tost delà court deux commissaires (2) pour sçavoir quy avoit causé
(1) Don Pedro Faxardo, V« marquis de los Vêlez, fils de don Luis Faxardo, I Ve marquis de los Vêlez, et de dona Maria Pimentel. était vice- roi de Navarre.
(2) La Poterie et Machault, conseillers d'État.
cette grande desroutte, et quy en estoit chargé. Chascun s'en deschargea sur M' le duc de la Vallette, quy fut en mesme temps mandé pour venir rendre compte au roy de ses actions. Mais luy, voyant qu'il n'avoit pas les rieurs de son costé, s'embarqua dans un vaisseau escossois qu'il fit esquipper en guerre, et s'en alla en Angleterre ou il fut le bien receu , ou la reine mère estoit aussy peu de temps auparavant arrivée. Mais comme ils eurent l'un et l'autre de grandes tempestes sur la mer, ils n'y abordèrent que le mois suyvant (1).
Il se passe peu de mois qu'il ne m' arrive, outre mon malheur ordinaire, quelque nouvelle disgrâce : celuy cy m'en donna une bien amere, quy fut que le duc Charles dont mes prédécesseurs avoint rendu tant de signalés services aux siens, et que j'avois soigné tant qu'il estoit en France jeune garson comme sy j'eusse esté son gouverneur, de quy mon neveu de Bassompierre estoit tant passionné qu'outre qu'il a longtemps souffert ses extravagances, a despendu cent mille escus du sien en le servant et y a esté pris prisonnier et estropié d'un bras, et mon neveu le chevaher l'estoit depuis trois mois venu [trouver] contre son bien et ma volonté, envoya le lundy 5°^® (2) de ce mois le colonel Ghquot avec trois régiments d'infanterie, trois de cavalerie, et deux pièces de canon, prendre ma maison de Harouel, quy ne faisoit point la guerre, et quy n'estoit point importante a ses
(1) La reine-mère, et après elle le duc de la Valette, n'arrivèrent en Angleterre qu'au mois de novembre. L'auteur parle plus loin de ces deux faits à leur date exacte.
(2) Le lundi était le 6.
affaires, affin que par ce moyen ce quy restoit de ce marquisat tut entièrement pillé et déserté.
J'eus encores un desplaisir bien violent en mon particulier, mais il me passa (1).
Le jeudy 23™® de ce mesme mois (4 H. d. M.) (2) il m'arriva aussy de grands ressentiments du coup de lance que j'avois receu en mars, année 1605, parce que la playe s'ulcéra de nouveau et fit crouste par deux fois, et les chirurgiens craignoint que ce ne fut le calus quy s'estoit fait au péritoine quy se voulut relascher. Mais Dieu m'envoya de bonne fortune la connoissance d'une opératrice nommée Giot, belle mère du premier sergent de la Bastille, quy commença le lundy 27™® de ce mois a me mettre des emplastres un mois durant, quy ont réduit cette grande et ronde cicatrice a sy petit point que l'on diroit que ce n'a esté qu'un coup d'espée.
Ce mesme mois le roy fit assiéger le Catelet, seule place que les ennemis tenoint sur nous, quy se rendit après avoir par quelques jours soustenu le siège (3) .
En ce mesme mois aussy naquit l'infante d'Espaigne (4), ce quy fit remarquer qu'a mesme mois
(1) Sans le mot : aussy ^ qui se trouve dans la phrase suivante, on pourrait penser que ce qui précède se rapporte au ressentiment du coup de lance. J'ignore si le maréchal de Bassompierre eut à ce moment un autre déplaisir particulier.
(2) Les copies et les éditions précédentes ont traduit cette abréviation par ces mots : quatre heures du matin.
(3) Le Catelet, investi le 22 août par M. du Hallier, qui avait remplacé le maréchal de Brézé, fut pris d'assaut le 14 septembre.
(4) Cette infante, née le 20 septembre, était la future épouse de Louis XIV, Marie-Thérèse d'Autriche, fille de Philippe IV et d'Elisabeth de France.
aux deux rois estoint nés fils et fille, comme il avoit fait a leurs pères trente sept ans auparavant, quy avoint esté mariés ensemble (1).
Octobre. — En ce mois d'octobre il y arriva plusieurs accidents divers. Car le roy de Bohême (21) ayant mis une armée assés considérable sur pié et s'estant mis en campagne en cette basse Allemaigne, il fut deffait aussy tost (3) par les trouppes impériales commandées par Axfeld (4) , et son second frère nommé le prince Robert (5), jeune homme de beaucoup d'espérance, y fut fait prisonnier.
Le jeune duc de Savoye mourut aussy ce mois là , laissant son autre frère unique, âgé de sept ans, son héritier de ses grands estats (6j.
M"^ le duc d'Espernon fut interdit de son gouvernement de Guyenne, et eut commandement de s'en venir a Plassac et de n'en bouger jusques a un nouvel ordre. Le gouvernement fut donné par commission a M"" le Prince quy en fut prendre possession. M' le duc de la
(1) C'est-à-dire : dont le fils et la fille avaient été mariés ensemble. Louis XIII était né le 27 septembre 1601, et Anne d'Autriche le 20 du même mois.
(2) C'est-à-dire Charles-Louis, électeur palatin du Rhin.
(3) A Lemgo, dans la principauté de Lippe-Detmold.
(4) Melchior, premier comte de Hatzfeld et Gleichen, fils de Sébastien de Hatzfeld, et de Marie, fille de Georges de Hatzfeld, sa seconde femme, fut un des généraux de la guerre de Trente ans. Né le 20 novembre 1593, il mourut le 9 janvier 1658.
(5) Robert, plus connu sous le nom de prince Rupert, devint un des principaux généraux de Charles I^^, roi d'Angleterre, son oncle. Il mourut en 1682.
(6) François-Hyacinthe , duc de Savoie, mourut le 4 octobre 1638, à l'âge de six ans. Charles-Emmanuel II, son frère, lui succéda-: né le 20 juin 1634, il n'était âgé que de quatre ans.
Vallette eut aussy commandement exprès du roy pat^ un gentilhomme que il luy envoya, de le venir trouver; a quoy il promit d'obéir, et ayant pris congé de M' le Prince, près duquel il estoit, partit pour s'y acheminer; mais au lieu de venir a la court, il fut trouver son père a Plassac, et de là estant passé en Medoc s'embarqua dans un vaisseau escossois pour se mettre en seureté hors de France, le 19™® de ce mois.
La reine mère aussy, quy avoit séjourné quelque temps en Hollande, après y avoir visité toutes les belles villes du pais, s'embarqua pour se retirer en Angleterre.
Finalement le duc de Lorraine , ayant voulu tenter de jetter un secours de vivres dans Brisac, fit ses préparatifs pour cet effet en la ville de Tanne, et manquant de cavalerie pour l'exécuter, en envoya demander au gênerai de la ligue catholique nommé Geuts, lequel luy envoya quinse cens chevaux avec lesquels et trois mille hommes de pié qu'il avoit, il s'achemina avec son convoy ; mais le duc de Weimarch en ayant eu advis, (on doute sy ce fut par Geuts mesme), et Geuts quy devoit en mesme temps faire un effort de l'autre costé du Rein pour tenter la mesme chose, s'estant retiré sans l'entreprendre , ledit duc eut tout loysir d'accourir au duc de Lorraine avec sa cavalerie quy ayant fait seulement semblant d'attaquer celle du duc de Lorraine quy venoit de Geuts , le 1 3°^® jour d'octobre (1), laditte cavalerie de Geuts, sans attendre le choc, s'en fuit, laissant l'infanterie avec les char-
(1) La Gazette de France et le Mercure français assignent à cette affaire la date du 15 octobre.
rettes et chariots de convoy a la mercy des ennemis; laquelle infanterie s'estant remparée des chariots fît sa retraitte sy bien qu'elle rammena ledit convoy sans aucune perte a Tanne, le duc de Weimarch ne l'ayant jamais peu forcer. Mais comme la mauvaise fortune se jette toujours sur ceux qu'elle a commencé de persécuter, mon neveu de Bassompierre qu'avec beaucoup de rayson j'ayme parfaitement, ayant peu de mois auparavant esté honoré par l'empereur de la charge de grand mestre de son artiglerie aux provinces de deçà le Danube, en estoit venu prendre possession aux armées impériales quy despendoint de sa charge; et ayant premièrement passé dans celle d'Axfeld en Hesse, puis en celle de Picolomini, estoit finalement venu se faire reconnestre et recevoir en l'armée commandée par le duc de Lorraine six jours auparavant ce combat, et estoit prest d'en partir quand ledit duc fit resolution de jetter des vivres dans Brisac, ce quy obligea mon neveu (que je puis dire sans flatterie ny adulation quy ne cherche que les occasions d'acquérir de l'honneur), de demeurer pour se trouver en ce rencontre; et s'estant mis a la teste de la cavalerie quy fuit sy laschement, ne voulut faire comme eux, et avec vingt ou vingt cinq chevaux quy ne le voulurent abandonner chargea les ennemis, et son cheval ayant esté tué sous luy, il fut pris prisonnier et mené a Golmar ou il fut très bien traitté et avec beaucoup de courtesie par le duc de Weimarch quy, estant retourné a son blocus de Brisac, le laissa dans ledit Golmar en la garde du marquis de Monthausier (1) quy le traitta
(1) Charles de Sainte-Maure, baron, puis marquis, puis duc de
sy humainement et avec tant de tesmoygnages de son affection que cela fut suspect audit duc quy le transféra a Benl'eld ou il fut estroittement gardé (1).
Je perdis ce mesme mois la petite fille de mon cousin de Grequy, fille de mon cousin de Ganaples {%).
J'eus nouvelles que mes sujets de Harouel et de tout ce marquisat abandonnoint les villages, leur estant impossible de subsister, ayant les trouppes du duc Charles quy tenoint le chasteau, et celles du roy quy a cette occasion les traittoint comme ennemis, et de telle sorte que le samedy SO'"^ de ce mois le sieur de Bellefonds (3) mareschal de camp vint la nuit surprendre le bourg mesme de Harouel et le pilla entièrement.
Finalement je receus encores ce desplaisir qu'un meschant homme, banquier luquois nommé Vanelly, a quy je ne devois aucune chose, fît saisir sous une fausse dette qu'il simula, une belle tapisserie que l'on portoit tendre a la salle de l'evesché de Nostre Dame, ou il se faisoit un acte. Je fus d'autant plus fasché de cette action qu'il ne m'en estoit jamais arrivé de semblable, quelque dette que j'eusse eue, bien que j'en eusse par le passé eu de très grandes. Ce desplaisir
Montausier, second fils de Léon de Sainte-Maure, baron de Montausier, et de Marguerite de Châteaubriant, devint en 1645 l'époux de Julie d'Angennes. Il mourut le 17 mai 1690, à l'âge de 80 ans.
(1) Voir à l'Appendice. XVI.
(2) Madeleine de Créquy, fille de Charles de Gréquy, sire de Ganaples, et d'Anne de Grimoard de Beauvoir du Roure, mourut jeune.
(3) Henri-Robert Gigault, seigneur de Bellefonds, fils de Bernardin Gigault, seigneur de Bellefonds, et de Jeanne aux Espaules, dame de l'Isle-Marie, fut père du maréchal de Bellefonds.
m'arriva le 26"^'^ du mois, dont j'eus main levée le 29"^ ensuyvant.
Novembre. — Le mois de novembre suyvant fut accompagné de très grandes tempestes sur la mer, quy firent perdre beaucoup de vaisseaux, et principalement en Hollande ou plus de soissante vaisseaux y périrent dans les rades. La reine mère du roy quy s'estoit embarquée le mois auparavant, ne [fut pas] exempte de ces tourmentes ; car elle fut plusieurs jours a roder sur la mer avant que de pouvoir aborder l'Angleterre ou finalement estant arrivée, elle fut très honorablement receue (1). Peu de jours après M' de la Vallette y arriva aussy, quy s'estoit retiré de France, craignant l'indignation du roy ; et la tempeste de la court fit faire ce mesme mois naufrage a madame la marquise de Seneçay ma cousine (2l), quy eut commandement de se retirer avec la perte de sa charge de dame d'honneur de la reine : madame de Brassac (3) fut subrogée a sa place, de quy le mary fut aussy fait
(1) La reine-mère, embarquée à la Haye, entra à Londres le 5 novembre, après avoir été sept jours en mer.
(2) Marie-Catherine de la Rochefoucauld, fille unique et héritière de Jean-Louis de la Rochefoucauld, comte de Randan, et d'Isabelle de la Rochefoucauld, veuve depuis 1622 du marquis de Senecey, cousin du maréchal de Bassompierre, dame d'honneur de la reine depuis 162G, avait été mêlée à quelqu'une des intrigues qui se reformaient sans cesse contre le cardinal , et celui-ci avait exigé son éloignement. Elle fut réintégrée dans ses fonctions en 1644, et devint gouvernante du jeune roi Louis XIV.
(3) Les anciennes éditions portaient : Brisac^ et les plus récentes : Brissac. — Catherine de Sainte-Maure, fille de François de Sainte- Maure, baron de Montausier, et de Louise Gillier, dame de Salles et de Fougeray, avait épousé Jean de Galard de Béarn, comte de Brassac.
surintendant de la maison de la reine. Sanguin aussy quy s'empressoit fort auprès du roy, et a quy Sa Majesté faisojt assés bonne chère, eut commandement de quitter la court.
Décembre. — La mortalité vint dans le peu de famille quy me restoit a Paris, au mois de décembre; car il m'en mourut trois en dix jours.
J'eus divers desplaisirs dans la Bastille, causés par quelques marauds dont, pour ne point esclater ny me compromettre, ayant prié le gouverneur de faire enfermer pour quelques jours un de ceux là, nommé Tenance (1), quy estoit la seule prière que j'avois faite pour mon particulier audit gouverneur, non seulement il ne le fit pas, et luy dit qu'il s'abstint seulement de se présenter devant moy; mais mesmes a l'induction de sa femme , il me fit faire par son lieutenant, le dimanche matin 19°^^, une fort impertinente harangue sur ce sujet, me disant qu'il falloit que ledit Tenance montât sur la terrasse, et qu'il ne pou voit faire autrement.
En ce mesme mois le père Josef quy avoit quelque temps auparavant esté attaqué d'une apoplexie, y retomba le 1 6™^ de ce mois , dont il ne peut jamais estre garanty que le samedy 18°*^ a onse heures du matin il ne mourut. Et ce mesme jour la ville de Brisac après un long siège se rendit au duc de Weimarch (21).
(1) La Porte, arrêté en 1637 pour les services rendus par lui à la reine dans l'affaire des correspondances étrangères, nomme dans ses mémoires le baron de ïenence parmi les prisonniers qui étaient en même temps que lui à la Bastille.
(2) La capitulation avait été signée le 16 décembre : la garnison sortit le 18.
Janvier.
Comme l'hiver suspend toutes les guerres et les voyages, aussy le commencement de cette année et tout le premier mois d'icelle n'a produit aucune nouveauté que la continuation des progrès du duc Bernhard de Weimarch, lequel, enflé de la grande prospérité de ses affaires et des grands succès de la précédente année ou il avoit par trois ou quattre fois vaincu ses ennemis, et pris Brisac, voulut au commencement de celle cy surmonter encores le froid et la rigoureuse sayson et tenir la campagne quand les autres se tenoint près du feu, se jettant dans la Bourgongne (1) ou il se rendit maitre de plusieurs chasteaux quy se rendirent sans résistance et de la ville de Pontarly (%) quy luy tint teste dix sept jours.
Les affaires de la France dans le pais du Liège (3) commencèrent a descliner, et en suitte a se ruiner tout a fait, jusques au point que l'abbé de Mouson quy y tenoit comme lieu de résident (4) , s'en retira tout a fait.
Je perdis encores ce mois là par maladie un gentilhomme de mes domestiques, que j'avois nourry page.
(1) Dans la Franche-Comté.
(2) Pontarlier, chef-lieu d'arrondissement du département du Doubs. — Cette place capitula le 25 janvier.
(3) L'évêché de Liège était un pays souverain de l'empire d'Allemagne, compris dans le cercle de Westphalie.
(4) Ce résident était vraisemblablement René-Ludovic de Fiquelmont, qui fut abbé de Notre-Dame de Mouzon, au diocèse de Reims, de 1610 à 1654.
nommé Des Erables (1), auquel je me fiois bien tort, et dont j'eus du regret : et la malversation de l'escuyer Chaumontel (2) en mes affaires, qu'il avoit tellement embarrassées pour y picorer que tout en estoit en confusion, et principalement en Normandie, me contraignirent d'en donner ma procuration a ma sœur de Tillieres.
Février. — Au mois de février suyvant, l'affaire de M'' le duc de la Vallette, quy n'avoit encores qu'esté esbauchée, fut mise sur le tapis, et le 4™^ jour du mois le roy tint a Saint Germain sur ce sujet un ample conseil ou furent mandés les princes, ducs et officiers de la couronne, et principaux conseillers, et avec eux les sept présidents au mortier du parlement de Paris et le doyen des conseillers; lesquels messieurs du parlement ayans esté mandés, non en corps, mais chasque particulier par une différente lettre, vindrent premièrement tous ensemble, descendirent au logis du sieur de la Ville aux Clercs, secrétaire d' estât, quy obtint du roy que l'on leur apprestat a disner par ses officiers, et en suitte eurent de grandes disputes pour leur rang, pretendans qu'ils representoint la court de parlement; ce que le roy leur ayant desnié et concédé seulement qu'ils auroint séance comme conseillers d'estat suyvant le rang de leur réception , ils ne le voulurent accepter, et aymerent mieux se tenir tous ensemble au dessous des conseillers d'estat, et par conséquent opinèrent les premiers; et le doyen ayant esté conmiandé par le roy de dire son avis,
(1) Sans doute un fils de celui qui fut tué en 1621 au siège de Saint-Jean-d'Angély. Voir t. II, p. 285.
(2) Voir p. 248. note 2.
après que les informations eurent esté rapportées par le sieur de la Poterie commissaire, il maintint que cette affaire ne se pouvoit juger ailleurs qu'en parlement, attendu la qualité et les privilèges du delat (1) ; dont il fut fort rabroué du roy, et en suitte quelques uns des presidens : après quoy de l'avis mesme de trois ducs et pairs quy estoint en ce conseil, il fut résolu que, suyvant les conclusions des gens du roy, le duc de la Vallette seroit ajourné a trois briefs jours, crié et trompette par la ville, et qu'a faute de comparoir, son procès luy seroit fait et parfait.
Ce mesme mois le marquis de Ville (2) quy avoit esté fait prisonnier a la prise de Luneville, fut envoyé sur sa foy trouver le duc Charles quy avoit fait dire par deçà, par un jesuiste, qu'il desiroit se remettre bien avec le roy et se retirer d'avec l'empereur et le roy d'Espaigne.
Ce mesme mois M"^ de Caudale, fils ayné de M*" le duc d'Espernon, quy estoit lieutenant gênerai en Italie, est mort a Casai d'une fièvre pourprée (3).
Il se fit ce mois là diverses noces, comme celle de W le comte de Harcourt avec la vefve de M' de Puilorens , celle de M' de Bonelle fils de M"" de Bulion avec la petite fille de madame de Lansac gouvernante de M"" le Dauphin (4), et d'autres. Et comme ce mois
(1) Delat, delatus, déféré à la justice.
(2) Henri de Livron, marquis de Ville, fils d'Erard de Livron, baron de Bourbonne , et de Gabrielle de Bassompierre , dame de Ville-sur-lUon. En octobre 1638, il avait occupé Luneville pour le duc de Lorraine ; bientôt assiégé dans cette place par le duc de Longueville, et obligé de se rendre, il avait été retenu prisonnier.
(3) Le duc de Candale mourut le 11 février.
(4) Noël de Bullion, seigneur de Bonnelles, fils aîné de Claude
fut accompagné de forces noces, il le fut aussy de forces duels, comme de ceux d'Armentieres (1), de Savignac (2), de Boucaut, de Roquelaure (3), de Chat élus, de Cominges (4) et autres. Et pour ce quy est de mon particulier, outre qu'en ce mesme mois me mourut un cousin germain nommé le sieur de Viange (5) , et mon bon parent et parfait amy le comte de Ribeaupierre(6), dont j'eus un sensible desplaisir, j'en eus encores un bien grand par mon neveu de
de BuUion, seigneur de Bonnelles, surintendant des finances, et d'Angélique Faure, épousa, le 27 février 1639, Charlotte de Prie, fille de Louis de Prie, marquis de Toucy, et de Françoise de Saint- Gelais, laquelle était fille d'Artus de Saint-Gelais-Lusignan, seigneur de Lansac , et de Françoise de Souvré. Voir t. II, p. 48, note 4, et t. IV. Additions et corrections.
(1) Henri de Gonflans, dit le marquis d'Armentieres, fils aîné d'Henri de Gonflans, vicomte d'Ouchy, seigneur d'Armentieres, et de Charlotte Pinart , mourut, dit le P. Anselme, le dernier février 1639.
(2) Peut-être Jean-Louis de Pardaillan, fils d'Antoine-Arnaud de Pardaillan, seigneur de Gondrin , marquis d'Antin et de Montespan, et de Paule de Saint-Lary de Bellegarde, sa seconde femme, dit le marquis de Savignac par suite de son mariage avec Jeanne-Angélique de Lambez, dame de Savignac, qui eut lieu en
(3) Armand de Roquelaure, baron de Biran, septième fils du maréchal de Roquelaure et de Susanne de Bassabat , sa seconde femme, fut tué en duel.
(4) Gaston-Jean-Baptiste de Cominges, dit le comte de Cominges, second fils de Charles de Cominges, seigneur de Fîéac, et de Marie de Guip, mort le 25 mars 1670, à l'âge de 57 ans.
(5) Voir t. I, p. 18.
(6) Eberhard, comte de Ribeaupierre ou Rappolstein, en Alsace, fils d'Egenholf, comte de Rappolstein, et de Marie de Erpach, sa seconde femme, né le 12 mars 1570, avait épousé en premières noces Anne, sœur du rheingraf Otto (Voir t. I, p. 36, note 3, et t. IV. Additions et corrections). Suivant les Genealogische Tabellen, le comte de Ribeaupierre serait mort le 27 août 1637. — Voir à l'Appendice. XVII.
Dommartin (1) lequel non content de s'estre retiré vers le duc Charles contre la parole que j'avois donnée pour luy, ayant fait pour ledit duc une telle quelle compagnie de chevaux légers, demanda audit duc pour son quartier d'hiver le marquisat de Harouel quy est a moy et l'abbaïe de Bechamp (2) quy en est proche, et s'y en vint loger avec beaucoup de desordre.
Mars. — Le ballet que fit danser monsieur le cardinal (3) occupa le commencement du mois de mars : il fut premièrement dansé le dimanche 6°^^ a Saint Germain devant Leurs Majestés, puis le mardy 8°^^ cheux monsieur le cardinal a Paris, finalement le mardy 1 3™® (4) on le dansa a l'Arsenac et a la Maison de ville.
Les Espagnols, ce mesme mois (tant en leur nom que comme assistant le cardinal de Savoye et le prince Tomas son frère, que l'empereur avoit constitués tuteurs du petit duc de Savoye) , se mirent en campagne en Italie, et firent divers exploits en Piémont tandis que nos trouppes estoint pour la plus part venues prendre leurs quartiers d'hiver en France.
Ce mesme mois M"^ le duc de Wirtemberg s'accommoda avec l'empereur par le moyen de ses amis, et devoit rentrer en ses estats, a la reserve des biens
(1) Celui que l'auteur a appelé jusqu'ici : le chevalier de Bassompierre. Voir p. 218, note 1.
(2) Bechamp ou Bel champ, abbaye de chanoines réguliers de Saint- Augustin.
(3) Le ballet de la Félicité, sur le sujet de l'heureuse naissance de Mgr le Dauphin.
(4) Il y a erreur de jour : le mardi était le 15. Le ballet fut dansé à l'hôtel de ville le vendredi 18.
ecclésiastiques que ses ancestres avoint occupés lors c|u'ils avoint quitté la religion catholique; et pour sa plus grande seureté on avoit mesnagé pour luy qu'il espouseroit une des filles de l'archeduc Leopold d'Inspruc (1) : mais en ces entrefaites estant devenu extrêmement amoureux d'une mienne cousine, fille du comte Casimir reingraf de Morhing (2l) , il l'espousa , ce quy retarda en quelque sorte son traitté.
Le 28 '"^ du mois fut le combat de Sinchio en Italie ou les Espagnols eurent quelque avantage sur les nostres (3).
Le marquis de Ville estant revenu a Paris, et M"^ de Chavigny l'ayant logé cheux luy, attendant qu'il le rammenat au bois de Vincennes , contre sa parole se retira une nuit vers le duc Charles; et pour mon particulier, en ce mois est mort mon bon amy le baron de Neuvy : je sceus que mon neveu de Bassompierre estoit extrêmement malade, et que celuy de Dommartin, après avoir pillé mes meubles, pillé et maltraitté son grand père, s'estoit en fin retiré de Harouel.
A^Til. — On fit au commencement de ce mois toutes les repartitions des armées du roy en cette forme :
(1) Léopold d'Autriche, archiduc en Tyrol, mort en 1632, était fils de Charles d'Autriche, archiduc en Styrie, et par conséquent frère de l'empereur Ferdinand II.
(2) Anne-Dorothée, fille de Jean-Casimir, rheingraf, de la branche de Kyrburg etMœrchingen ou Morhange, et de Dorothée de Solms, sa première femme. Née en 1614, elle mourut le 27 juin 1655. Suivant les Genealogische Tabellen, elle avait épousé le duc de Wurtemberg en 1637.
(3) Les Espagnols assiégeaient Cencio en Piémont, que les Français tentèrent inutilement de secourir.
M"" de Bordeaux avec une très puissante armée de mer, eut le pouvoir en la mer Occeane pour le roy. M' le comte de Harcourt eut le commandement sur la mer de Levant tant sur les vaisseaux ronds que sur les galères, ausquelles on mit par commission le commandeur de Fourbin (1), le sieur du Pont de Courlay (2!) gênerai des galères ayant esté suspendu de sa charge.
M"" de Longueville fut adjoint a ]\f le cardinal de la Vallette pour commander ensemble les forces du roy en Italie, ou le roy despescha aussy M^^ de Guiche et de Chavigny, le premier en qualité de maresclial de camp, et l'autre, quy est amy intime du cardinal de la Vallette, pour le porter a recevoir sans murmurer ce nouveau compagnon que l'on luy avoit donné.
On envoya quelques trouppes françoises, outre celles quy y estoint desja, pour renforcer l'armée du duc de Wcimarch.
On donna une puissante armée a commander au sieur de Feuquieres avec ordre d'assiéger Thionville. On donna celle du roy a commander au sieur de la Melleraye grand mestre de l'artiglerie avec ordre d'assiéger Hedin (3). On fît gênerai d'une autre armée le mareschal de Ghastillon, relégué par ordre du roy
(1) Louis de ForLin, dit le commandeur de Gardane , fils cadet d'Antoine de Forbin, seigneur de Gardane, et de Lucrèce Adhémar de Castellane, sa seconde femme.
(2) François de Vignerot, marquis du Pont-Gourlay, fils de René de Vignerot, seigneur du Pont-Courlay, et de Françoise du Plessis- Richelieu, avait été pourvu de la charge de général des galères en 1635, sur la démission du duc de Retz. Il mourut le 26 janvier 1646, à l'âge de 37 ans.
(3) Hesdin, en Artois, aujourd'hui chef-lieu de canton de l'arrondissement de Montreuil, département du Pas-de-Calais.