‹ Journal de ma vie, mémoires (volume 2)Chapitre 5 sur 38 · A^^\IL · texte numérisé non relu

A^^\IL

en sa mayson, d'où l'on le tira, quy eut commandement de se camper vers Guyse et vers Gambray, pour accourir a celle des deux armées de La Melleraye et de Feuquieres quy en auroit besoin, et pour tenir les ennemis en escliec.

On envoya une grosse somme d'argent aux Hollandois aflfin qu'ils se missent promptement en campagne pour faire quelque grande entreprise.

Finalement on donna la généralité de Guyenne et de Languedoc a M"" le Prince avec deux armées : l'une sur la frontière de Fontarabie, ou M""* de Gramont et de Sourdis estoint lieutenants; l'autre en Languedoc, ou le mareschal de Ghomberg estoit lieutenant gênerai et sous luy le viscomte de Arpajon. Tous lesquels généraux partirent pour aller recevoir leurs forces et s'apprester de faire quelques grandes actions.

Mais ce quy pressoit le plus estoit l'Italie en laquelle le prince Tomas d'un costé, le prince cardinal de l'autre , et le marquis de Leganes faisoint forces progrès dans le Piémont et le Montferrat : et les forces du roy estant retirées en France pour la plus part, celles quy estoint restées n'estoint suffisantes pour sortir en campagne et leur faire teste, de sorte qu'en moins de rien, partie de force, partie par la connivence des Piemontois [quy haïssent naturellement les François] (1), a quy le gouvernement de Madame n'agreoit pas, et quy aymoint tendrement ses deux beaux frères, après avoir pris Villeneufve d'Ast, puis Ast, Montcalier et Pont d'Esture (2) , tout le plat pais du Piémont

(1) Inédit.

(2) Villa Nuova d'Asti , Asti , Ponte di Stura, dans la province d'Alexandrie; Moncaglieri, dans la province de Turin.

se rendit presque a eux, et ayans diverses intelligences dans Turin, le marquis de Leganes estant venu joindre le prince Tomas, se vindrent camper au commencement de la semaine sainte entre le Po et la ville avec grande espérance de l'emporter, et de fait la firent sommer; mais les trouppes françoises et le cardinal de la Vallette y estans accourus, les assiégés firent le jeudy saint (1 ) une très grande sortie sur les Espagnols, et en ayant tué quantité, peu de jours après (21) les ennemis levèrent le siège pour aller achever de prendre ce quy restoit du Piémont quy ne fut fortement gardé.

Ce mesme mois Bannier fut battu en deux rencontres par Axfeld ; mais cet homme, quy est certes un grand capitaine, sçachant que Gallas, Axfeld et Marassini (3) estoint pour se joindre bientost tous trois avesques grandes forces, se résolut de les combattre séparées, et estant a grandes journées venu rencontrer Marassini , luy donna la bataille (4) , le deffit et prit prisonnier.

Il arriva ce mesme mois une chose fort extreordinaire, c'est que madame la duchesse de Ghaunes estant allée aux Carmélites de Saint Denis dans un carrosse a six chevaux, le mardy saint, ayant avec elle trois femmes et un gentilhomme, deux laquais et ses cochers , fut a son retour attaquée par cinq cavaliers portant fausses barbes, quy firent arrester son carrosse, tuèrent un des laquais quy se voulut rescrier,

(1) Le 21 avril.

(2) Le 25 avril, lundi de Pâques.

(3) Maracini commandait les Saxons dans l'armée impériale.

(4) Près de Ghemnitz, en Saxe, le 14 avril.

et un d'eux luy vint jetter une bouteille pleine d'eau forte au visage : elle quy vit venir le coup, mit son manchon qu'elle avoit en ses mains, devant son visage, quy fut cause qu'elle ne fut point offensée, et s'escriant qu'elle estoit perdue, ces cavaliers le creurent et se retireront vers autres cinq hommes a cheval quy les attendoint ; et on n'a peu depuis sçavoir quy a fait ou tait faire cette meschanceté (1).

May. — Ce mois commença la guerre en Flandres, et en Lorraine ou des le commencement un des colonels du duc Charles nommé Cliquot fut deflfait proche de ma maison de Harouel par des trouppes du duc de Weimarch quy le suyvirent depuis Tanne.

L'armée de monsieur le grand mestre de l'artiglerie fut la première sur pié, entra en Flandres, prit Lilers (2), et quelques chasteaux et églises fortifiées. Le colonel Gascion (3) eut quelques trouppes deffaites par les Espagnols , et monsieur le grand mestre, après avoir quelque temps cherché quelle place il devroit attaquer, se résolut en fin de faire investir Hedin, devant laquelle il se vint camper, et fort bien retrancher (4) .

(1) On peut voir dans Tallemant des Réaux {Historiette de madame d'Aiguillon) le récit de cette aventure , et la rumeur plus ou moins fondée dont il se fait l'écho.

(2) Lillers, en Artois, aujourd'hui chef-lieu de canton de l'arrondissement de Béthune, département du Pas-de-Calais.

(3) Jean de Gassion, quatrième fils de Jacques de Gassion, qui avait été président au conseil souverain de Navarre et Béarn, et de Marie d'Esclaux, colonel d'un régiment de cavalerie, maréchal de France en 1643. Né le 20 août 1609, il mourut le 2 octobre 1647 d'une blessure à la tête.

(4) Le siège commença le 19 mai.

IVr de Feuquieres fut plus tardif a assembler son armée : il fut neammoins, le 27™^ de ce mesme mois, camper devant Thionville avec une armée assés considérable , et aussy tost commença a s'y retrancher et faire ses forts. Il y eut de l'avantage en ce que l'on ne se douttoit point qu'il voulut assiéger une sy forte place, de sorte qu'il y avoit peu d'hommes dedans, et mesmes le comte de Voilts (1 ) quy en est gouverneur, n'y estoit pas quand elle fut investie.

On tint le 24'"® un autre grand conseil a Saint Germain, ou les mesmes quy avoint esté auparavant, y furent appelles : M"" de la Vallette y fut jugé et condamné d'avoir la teste tranchée.

Le lendemain 25™® le roy partit pour aller a Abbeville, et des qu'il y fut arrivé, s'en alla le lendemain au siège de Hedin, puis s'en revint a Abbeville.

Monsieur frère du roy fit ce mois là , pour sa maitresse Louison (2), un grand escarre (3) en sa maison, de laquelle il chassa L'Espinay, puis Brion (4) ; et moy je fis une perte que je regretteray toute ma vie, de ma pauvre nièce de Beuvron , quy en l'espace de huit heures fut tuée d'un violent mal de mère, le dimanche 29°^® de may a midy : Dieu luy donne paix.

Juin. — Le commencement de ce mois fut très

(1) Sans cloute un comte de Weltz.

(2) Louison Roger, fille d'un magistrat de Tours, eut un fils que Mademoiselle prit plus tard sous sa protection, et qu'elle fit appeler le chevalier de Charny. Louison entra par la suite à la Visitation, où elle fut connue sous le nom de la mère Louise.

(3) Ouverture faite avec violence, avec fracas (Littré).

(4) On peut voir dans Tallemant des Réaux {Historiette de M. d'Orléans) les détails de cette révolution de palais.

malheureux pour la France en ce que, le 7°% Picolomini avec une forte armée vint donner dans les quartiers non encores bien retranchés, et fort eslongnés les uns des autres, de l'armée du sieur de Feuquieres devant Thionville; et en ayant forcé un, et entré dans les retranchements du camp, il suyvit sa victoire, defïaisant et rompant les corps des regimens l'un après l'autre, sans beaucoup de résistance; et la cavalerie s'estant laschement retirée, il vint finalement donner sur le parc de l'artiglerie, quy estoit retranché, et ou le gênerai Feuquieres avoit rassemblé quelques trouppes quy en fin plièrent, et luy, pris et blessé, fut mené prisonnier a Thionville. Les canons, munitions, vivres, et tout le bagage fut pris, plus de six mille hommes tués, et quantité de prisonniers. Picolomini vint de là en Lorraine prendre Sancy (1), Longuy (2i) et quelques autres bicoques, puis s'estant venu présenter devant ]\Iouson quy ne vaut rien, il ne la sceut neammoins prendre d'emblée; et ayant eu advis que le mareschal de Chastillon marchoit droit a luy pour luy faire lever le siège, il ne l'attendit pas, et se retira.

W le duc de la Vallette quy avoit esté condamné a mort le mois précèdent, fut exécuté, le mercredy 8°*% en effigie, a Paris, a Bordeaux, et a Bayonne. On y fit a Paris cette cérémonie que l'on vint mettre son tableau dans la barrière quy est au dedans du

(1) Sancy, bourg du Barrois non-mouvant, au bailliage de Briey.

(2) Il ne s'agit pas ici de Longwy, qui était aux mains des ennemis, mais de quelque petite place, peut-être de Longuyon, cheflieu de bailliase du Barrois non-mouvant.

Ghasteau, auquel lieu les officiers de justice le prindrent après quelques formalités.

Ce mesme mois M*" le Prince ayant laissé cinq régiments d'infanterie et quelque cavalerie sous la charge des sieurs de Gramont et de Sourdis pour garder la frontière de Bayonne, vint avec toutes ses forces assiéger Salses (1), et en suitte fourrager tout le comté de Roussillon jusques a Parpignan.

Le siège de Hedin ayant tenu encor tout ce mois,

en fin se rendit le (2) . Le roy voulut venir voir

la place et tout ce quy s'estoit avancé en ce siège, et voulut aussy reconnestre ce service de M' de la Melleraye, adjoutant a l'office de la couronne qu'il possedoit desja, celuy de mareschal de France, duquel il luy donna le baston le (3) du mesme mois.

Quelques trouppes estant arrivées de France a M""^ le cardinal de la Vallette et duc de Longueville, et les ennemis s'estans mis en garnison durant les excessives chaleurs qu'il fait en Piémont durant les mois de juin et de juillet, ils vindrent assiéger Ghivas (4) quy, après avoir tenu quelques jours, se rendit.

Je receus ce mesme mois deux desplaisirs domestiques quy me furent bien sensibles : l'un fut que mon

(1) Salces, place forte du Roussillon, sur l'étang de Leucate, aujourd'hui bourg du canton de Rivesaltes, arrondissement de Perpignan. Le siège fut mis devant Salces le 14 juin (Lettres et papiers d'État, t. VI, p. 402).

(2) La capitulation fut signée le 29 juin : la garnison sortit le 30.

(3) Le 30 l^in. On peut voir dans les mémoires de Puységur de quelle manière le roi remit le bâton de maréchal à M. de la Meilleraye. Les provisions furent signées le même jour.

(4) Ghivasso, dans la province de Turin, rive gauche du Pô, fut investi le 17 juin, et capitula le 28.

neveu de Dommartin envoya dire a M"" du Rallier, quy estoit venu lors gouverneur de Lorraine, qu'il avoit dessein de se conformer désormais a mes volontés et de me venir trouver, s'il luy vouloit envoyer un passeport a cet effet; M"" du Hallier, quy est mon amy, fut ravy de me pouvoir obliger en cela, et le luy envoya, dont en suitte mon dit neveu se servit pour aller trouver en seureté le duc Charles : l'autre, que l'on avoit accordé que pour Horn et Tubatel (1), prisonniers de l'empereur, on rendroit quattre principaux prisonniers impériaux (2) ; mais le duc de Weimarch ayant a cet effet envoyé demander Jean de Vert et Equenfort pour les rendre, le roy les refusa, et ainsy ce traitté fut rompu.

Au commencement du mois de juillet, W du Hallier ayant ramassé quelques trouppes, vint assiéger ma maison de Harouel, et après l'avoir fait sommer, et que ceux quy estoint dedans de la part du duc Charles eurent fait refus de la rendre, il la battit avec deux pièces de canon qu'il avoit ammenées, et après avoir enduré (3) soissante et dix coups de canon, ledit sieur du Hallier, a la prière du comte et comtesse de Tornielle quy estoint dedans avec mon neveu Gaston , la receut a composition le mercredy S^^ (4), et y laissa garnison de trente soldats a mes dépens.

(1) Georges-Christophe de Taupadel , général suédois, souvent appelé dans les histoires du temps Dubatel, Taubalde, ou même Tuhal^ était prisonnier depuis quelques mois.

(2) Le neveu du maréchal de Bassompierre aurait été un de ces quatre principaux prisonniers.

(3) Après qu'elle eut enduré.

(4) Le mercredi était le 6.

L'armée navale commandée par M' de Bordeaux s'estant mise en mer, alla donner a la coste d'Espaigne en un port (1) ou estoit la flotte d'Espaigne qu'il y assiégea et fut quelques jours a les attaquer continuellement : mais s'estant élevé une forte tempeste, elle fut contrainte de lever l'ancre et de se mettre en haute mer, ou elle fut tellement battue de l'orage qu'elle revint très malmenée dans les ports de France.

Le roy, après la prise de Hedin, alla visiter sa coste de Picardie. Pendant ce voyage il eut nouvelle de la prise de Salses par W le Prince (2) .

Cependant l'armée des Hollandois, quy avoint promis au roy de faire quelque grand exploit, se tenoit toujours aux Philippines, quy sont des forts sur leur frontière, sans en partir, quelque instance que le roy leur peut faire.

Mais les princes de Savoye cependant ne s'endormoint pas, et le prince Tomas voyant que les deux généraux de l'armée du roy estoint occupés a reprendre un chasteau a l'entrée des Langues (3), il exécuta l'entreprise qu'il tramoit sur Turin avec les bourgeois et habitans de la ville quy estoint de sa faction, et ayant fait entrer a la file jusques a six ou sept cents soldats quy disans a l'entrée de la ville qu'ils estoint, quy d'Ivrée, quy de Chivas, ou d'autres lieux du Piémont, on laissa passer a la porte. En fin, la nuit du 27™® de ce mois, ayant, pour la forme, fait jouer un pétard a une des portes, les autres luy furent ouvertes, par

(1) La Corogne.

(2) Salces fut pris le 19 juillet.

(3) Ou plutôt des lagunes, des marais.

lesquelles la mesme nuit ledit prince et le marquis de Leganes entrèrent avesques leurs trouppes. Madame de Savoye ayant eu de long temps tel soubçon des habitans qu'elle avoit fait aller le petit duc se tenir a Suse, eut ce jour là deux ou trois avis de l'entreprise ; mais n'ayant des forces suffisantes pour l'empescher, [le vint dire a ses belles sœurs, leur laissa ses filles et dames avec ce qu'elle avoit de bardes, et] (1) prenant ses pierreries avec elle , se retira dans la citadelle de laquelle seulement le lendemain matin on tira dans la ville, les ennemis ayans eu toute la nuit pour se retrancher contre laditte citadelle. Tout ce que peut faire Madame fut de mander en diligence cet accident aux généraux de l'armée françoise, quy levèrent le siège de ce chasteau susdit en toute diligence, et s'acheminèrent vers Turin : ils arrivèrent a Millefleur proche de Turin, le dernier de ce mois, ou ils se campèrent.

Il nous arriva du costé d'Allemaigne un grand accident de la mort inopinée du duc Bernhard de Weimarch quy print la peste en la ville de Neubourg sur le Rein (2!), comme il le vouloit passer avec son armée pour aller faire lever le siège de Hauteveiller (3) que l'armée du duc de Bavieres avoit assiégé : il ne fut

malade que trois jours et mourut le (4), laissant

dans son armée avec un grand dueil une très grande confusion. Ce fut encores pour mon particulier un très

(1) Inédit.

(2) Neuenburg, sur la rive droite du Rhin, en Brisgau.

(3) Hohentwiel, forteresse située à quatre lieues N.-E. de Schaffhouse, aujourd'hui dans le grand-duché de Bade.

(4) Le 18 juillet.

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grand malheur; car s'il eut encores vescu un mois, mon neveu de Bassompierre sortoit de prison , l'empereur ayant accordé qu'il fut eschangé avec Tubatel lieutenant gênerai dudit duc, quy, quelques mois auparavant, avoit esté pris prisonnier en un combat.

Ce ne fut pas le seul malheur quy m'arriva en ce mois ; car je perdis par mort un de mes plus chers amis, M"" l'evesque de Rennes (1) quy, a ma recommandation, avoit eu précédemment a cet evesché celuy de Lantriguier.

M' le comte de Tornielle en suitte me fit des plaintes de trois habitans de Harouel quy faisoint des monopoles contre luy, et mesmes un de ceux là avoit perdu le respect en sa présence.

Finalement un trésorier de France, nommé Greffeuille, de Montpelier, m'avoit dix ans auparavant prié de prendre un jeune garçon nommé Ducros, de la mesme ville, pour clerc de mes secrétaires, ce que j'avois fait, et mesmes quand je cassay mon train, je l'avois conservé pour escrire et copier les choses que je desirerois. Ce malheureux pour fournir a ses desbauches, se mit a roygner des pistolles et fut pris pour cela le 28'"^ du mois.

Aust. — Le premier jour du mois d'aust, les généraux de l'armée du roy en Italie entrèrent avec forces trouppes dans la citadelle de Turin , vindrent saluer Madame et en suitte tenir conseil avec elle de ce qu'ils auroint a faire. Il fut résolu que Madame sortiroit de

(l) Pierre de Cornulier, évêque de Tréguier en 1616, transféré à Rennes en 1619, mourut le 21 juillet 1639, à l'âge de soixante-six ans.

la place et se retireroit a Veillane, ce qu'elle fit le mesme jour, et eux se préparèrent a taire le lendemain une très grande sortie sur la ville par deux endroits. Mais comme les ennemis avoint eu sept jours de temps pour se retranclier, il leur fut non seulement inutile, mais dommageable de l'exécuter; car ils y perdirent quantité de braves hommes sans aucun effet. Ils firent encores une autre attaque a deux jours de là aussy infructueusement, ce quy fit que, perdant l'espoir de reprendre Turin, estans campés en un très mauvais lieu ou il n'y avoit point d'eau, leurs forces n'estant égales a celles des ennemis et desperissant tous les jours par les maladies, ils quittèrent le dessein de Turin pour penser a faire une trêve quy leur donnât moyen de secourir Casai quy estoit pressé, quy fut conclue pour deux mois, a commencer le '^^^^ jour de ce mois ; mais , contre l'attente de ceux quy contractèrent cette trêve de la part du roy, s'apperceurent bientost qu'elle avoit esté faite a leur dommage ; et les ennemis nous voyans foibles en Italie , ne se soucièrent point de la bien observer, et les Espagnols, selon leur coustume, n'observent leur foy qu'autant que leur advantage y est meslé avec. Ainsy ils ne voulurent souffrir, selon ce qu'ils avoint accordé, que six cens malades fussent tirés de Casai, et que l'on mit en leur place six cens autres soldats sains, et traitterent sous main avec le commandeur de Sales gouverneur de Nice (1), de rendre la ville et le chasteau au prince cardinal , et ce bon et devotieux chevalier, persuadé qu'il y alloit de sa conscience, la luy

(1) Un frère de saint François de Sales.

rendit, la ville de Villeneufve (1) s'estant révoltée deux jours auparavant contre la duchesse, a» Le roy cependant visitoit sa frontière, demeura autour de Sdan , ou a Donchery (2) ou a Mouson , plusieurs jours, pendant lesquels ]\r le comte de Soissons envoya vers luy Sardiny, et le roy luy renvoya un gentilhomme; mais ledit comte voyant approcher le roy, craignant d'estre assiégé dans Sdan, y fit entrer deux mille hommes, et travailler en diligence a remparer les fortifications de terre quy estoint esboulées. I^endant son séjour il (3) eut premièrement nouvelle de la prise de Turin, ce quy le fît résoudre de s'avancer jusques vers Langres (4) ; mais il apprit par les chemins premièrement les deux attaques, puis en suitte la tresve qu'il n'attendoit nullement. Il ne marchanda point a l'heure mesme de s'y acheminer le plus promptement qu'il peut, despescha en diligence le comte de Guiche et celuy de Chavigny a la duchesse, et révoqua M"" de Longueville d'Italie pour luy faire prendre l'armée d'AlIemaigne que le duc de Weimarch souloit commander.

Cependant le prince d'Orenge avec l'armée de Hollande se vint camper devant Gueldres ; mais ayant eu avis que le cardinal infant venoit luy troubler ce siège, il s'en retourna en ses premiers postes vers les Philippines.

(1) Ou plutôt Villefranche, aujourd'hui ville et port français dans le voisinage dt' Nice. L'auteur redit quelques pages plus loin (p. 318) le même fait, en son lieu véritable et avec le nom exact.

(2) Donchery , petite ville de l'arrondissement et canton de Sedan.

(3) /Z, le roi.

(4) Pour se diriger vers l'Italie.

Je fis ce que je peus pour empescher la corde a ce misérable roygneur ( 1 ) de Ducros ; mais en fin il fut pendu le jeudy 1 1 ™*^ de ce mois ; et me resta ce regret que c'estoit le seul domestique de tant d'autres que j'avois eus, quy aye jamais esté, non repris de justice, mais seulement accusé ou soubçonné.

Ce mesme mois se fit en Flandres le combat de Saint Nicolas et celuy de Saint Venant (2). Le premier estoit une très belle entreprise qu'avoit faite le grand mestre de l'artiglerie quy luy eut reussy a grand avantage sans les divers canaux quy sont en ces pais là, quy divisèrent son armée , en sorte que , du costé qu'il donna, il renversa ce qu'il rencontra et prit quelque petite pièce de canon, mais de l'autre le régiment de la marine et quelques autres n'en sortirent pas sy bien. Celuy de Saint Venant fut moindre; mais il ne laissa pas d'enlever un quartier de cavalerie, et de prendre quantité de chevaux.

Le roy, continuant son voyage, arriva le 1 3°*® a Sainte Menehou, d'où il escrivit une lettre au gouverneur de la Bastille pour me communiquer, assés estrange, dont je diray le sujet pour faire connestre combien les malheureux sont misérables, mesmes aux choses ou leur malheur devroit finir. Lors que le duc Bernard de Weimarch se fut rendu maitre de Brisac, le roy fit ce qu'il peut affin que cette place, qu'une

(1) Il y avait aux précédentes éditions : voyageur.

(2) L'affaire de Saint-Nicolas eut lieu le 5 août, et celle de Saint- Venant le 24. — Saint-Nicolas est voisin de Sainte-Marie-Kerque, dans le canton d'Audruick, arrondissement de Saint-Omer. — Saint- Venant est dans le canton de Lillers, arrondissement de Béthune.

armée entretenue par ses deniers [avoit conquise] , luy fut consinnée; mais le duc au contraire maintint que le roy estoit obligé par un traitté qu'il avoit fait avec luy, de luy rendre Colmar et Haguenau avec tout ce quy despendoit du landgraviat d'Alsass dont ledit duc demandoit l'investiture. Et comme ce siège s'estoit commencé, continué, et achevé par le conseil, l'entremise et l'ayde du colonel d'Erlach, il luy en voulut confier la garde. Ce colonel d'Erlach est un brave homme, gentilhomme d'ancienne maison dans le pais de Berne en Suisse, et quy a passé sept ou huit de ses plus belles années auprès du roy de Suéde avec tant d'estime de ce prince, que, deux ans devant qu'il se retirât d'auprès de luy, il l'avoit fait colonel du régiment de ses gardes. Mais comme la Suéde n'est pas une fort agréable demeure, que son père et mère estans morts quy l'avoint laissé héritier d'assés grands biens tant au pais de Berne qu'auprès de Basle en une assés belle terre nommée Gastelen, le désir de revoir sa patrie et d'y demeurer, et le dessein de se marier, le portèrent a quitter ledit roy et revenir en son pais vers la fin de l'année 1625, ou en mesme temps j'allay de la part du roy ambassadeur extreordinaire vers les cantons. Et parce que son frère ayné (1) avoit autrefois esté nourry page de mon père, et que sa maison estoit fort amie de la mienne, il me vint incontinent voir a Solleure, et je fis une estroitte amitié avesques luy, le reconnoissant personnage de grand mérite. Et comme en l'année 1030 je fus en-

(1) Frédéric d'Erlach, fils aine de Rodolphe d'Erlach, seigneur de Castelen, et de Catherine de Muhlinen, mort en 1615.

voyé derechef par le roy son ambassadeur extreordinaire en Suisse avec ordre d'entreprendre le restablissement des Grisons en leur liberté opprimée l'année précédente par les forces impériales commandées par le comte de Merode, estant passé par Berne, allant en Suisse, je luy communiquay premièrement mon dessein , comme a une personne en quy je me fiois, quy estoit mon particulier amy, quy estoit très habile pour me conseiller là dessus, et très capable pour m'ayder et assister a l'exécution d'iceluy : a cela s'adjoustoit que par la mort de l'avoyer de Berne Grafrier, un de ses cousins de son mesme nom d'Erlach avoit esté fait avoyer de Berne (1 ) , et que ledit avoyer l'avoit fait estre du conseil estroit de laditte ville, dont j'avois grand besoin de l'ayde et assistance en cette présente affaire, et eux estoint tout puissans pour me la faire avoir. Mais comme les difficultés de l'exécution de mon dessein, causées sur nos manquemens, sur la creue du Rein (2), et sur l'ouverture de la guerre en Italie, l'eussent rendu impossible, je fus obligé par l'ordre que je receus de IVP le cardinal de Richelieu, de faire une prompte levée de six mille hommes en Suisse pour luy ammener, de laquelle levée j'en donnay la moytié a commander, en qualité de colonel, audit sieur d'Erlach de Castelen, quy passa en Italie ou les maladies ruinèrent son régiment après le secours de Casai ou il fut employé, ce quy l'obligea d'en solliciter le licenciement, quy estoit

(1) Voir t. m, p. 218, note 2.

(2) Il y avait aux précédentes éditions : sur la retraite de la reine.

aussy l'intention du roy ; et ayant eu ordre de traitter avesques luy pour ledit licenciement, je fus bien ayse de m'adjoindre le mareschal de Chomberg affin qu'il fit les refus sans qu'il parusse que ce fut moy ; mais ledit mareschal et moy, n'eûmes pas beaucoup de peine a disputer avec luy ny a le contrarier ; car il se porta sy noblement en cela qu'il fît tout ce que nous luy proposâmes , et ainsy nous convinsmes avesques luy. Mais moy ayant esté mis en prison sur ces entrefaites, et le sieur d'Emery (1), quy vouloit faire le bon mesnager pour s'accréditer vers le roy, proposa que l'on pourroit faire ledit licenciement a quattre mille escus moins que nous n'avions traitté avec ledit Erlach, et qu'il luy falloit rabattre cette somme, ce que le conseil et le mareschal d'Efïîat surintendant des finances, furent bien ayses de faire pour en payer moins. Mais par ainsy ils mescontenterent et offensèrent ce brave homme , de sorte qu'il quitta entièrement le service du roy et se retira sans y avoir depuis voulu rentrer, bien que l'on luy aye offert de très beaux emplois : et s' estant retiré en son chasteau de Gastelen, lors que le duc de Weimarch hivernoit dans les Franches Montaignes ou il ne pouvoit plus subsister, ayant tout mangé, il fut visité dudit colonel d'Erlach qu'il connoissoit, lequel luy conseilla de faire dessein sur les quattre villes forestières, quy sont Laufenbourg , Waldshout , Reinfeld et Sekinguen , ou il trouveroit des ponts sur le Rein, quy luy donneroint

(1) Il y avait aux précédentes éditions : le sieur de Mery. — Michel Particelli , sieur d'Hémery, intendant des finances, fut plus tard surintendant. Il mourut le 25 mai 1650.

moyen d'entreprendre en Schuaube. Il le creut et l'entreprit avec le succès que chascun sçait et en suitte le siège de Brisac, quy luy ayant reussy, l'en fit gouverneur (1). Or comme l'on sceut la mort du duc de Weimarch a Paris, ceux quy sçavoint l'ardente affection que d'Erlach me portoit, dirent peut estre qu'il me pourroit demander pour commander en la place du duc de Weimarch l'armée qu'il avoit; et comme je suis pas hay a Paris et que l'on a pitié de ma misère, ce que peu de gens avoint dit par conjecture, beaucoup le dirent comme une chose effective, et mesmes adjouterent que d'Erlach avec quy l'on traittoit pour remettre la ville de Brisac es mains du roy, ne vouloit rien promettre sy l'on n'accordoit précédemment ma liberté. Plusieurs me dirent ce bruit quy couroit, et mesmes le gouverneur de la Bastille : mais moy, jugeant plus sainement des choses, me moquay de tous ces bruits, et fus mesmes marry de ce qu'ils couroint. Je ne sçaurois dire sy ceux quy menoint les affaires a Paris pour le roy, ne trouvèrent pas ces bruits bons, ou sy, me haïssant, ils voulurent tascher de me taire du mal par là (2), en pratiquant un nommé Scanevelle (3), ou sy ce Scanevelle, meschant

(1) C'est-à-dire : il en fit M. d'Erlach gouverneur.

(2) Tout ce passage, depuis les mots : en pratiquant , jusqu'aux mots : avec le marquis de Haraucour le ... (p. 326), qui remplit cinq feuillets du manuscrit original, est entièrement inédit. Il existe dans les manuscrits Fr. 4066 et Fr. 10316; mais il manque au manuscrit Fr. 17477 : il se trouve aussi dans le manuscrit de la bibliothèque de l'Arsenal, mais sur deux feuillets intercalés.

(3) Capitaine d'une compagnie de carabins qui, en 1635, avait passé de l'armée du maréchal de la Force dans l'armée commandée par les maréchaux de Ghàtillon et de Brézé.

homme et fourbe quy avoit l'année précédente esté cause de faire trancher la teste au beau frère de Feuquieres nommé Heucour (1), tacha de s'accréditer en me faisant ce tour, ou mesmes sy on le fit faire d'ailleurs afïîn de monstrer au roy que je faisois des choses contre son service quy meritoint que l'on me retint encores prisonnier après un sy long temps : mais en quelque façon que ce soit, il est fort vray que ce Scanevelle quy avoit une compagnie de cavalerie en l'armée du duc de Weimarch sous le sieur de Guebrian (2) se feignit estre un autre Scanevelle quy avoit esté nourry mon page (lequel est mort il y a douse ans) , et vint trouver le sieur de i'Espinay trésorier des Menus (quy prend quelque soin de mes affaires), et luy dit qu'ayant receu ma nourriture , il desiroit de me faire un grand service, et que, s'il pouvoit, il pratiqueroit dans l'armée du duc de Weimarch que je fusse demandé pour gênerai. Le sieur de I'Espinay l'escouta et luy respondit qu'il estoit louable d'estre reconnoissant de la bonne nourriture qu'il avoit receue de moy. Scanevelle luy ayant dit qu'il me

(1) Heucourt, gentilhomme picard, avait épousé une fille d'Isaac Arnauld, sœur de M™" de Feuquières. L'année précédente il avait été arrêté sous l'inculpation de trahison et d'intelligence avec le prince Thomas de Savoie, et au mois de septembre il avait eu la tête tranchée à Amiens. Son procès, écrivait le cardinal de Richelieu, était « plein de saleté pour l'Estat. » {Lettres et papiers d'Etat^ t. VI, p. 157.) Son accusateur était « un cappitaine nommé Scanavel. » (Ibid. p. 96.)

(2) Jean-Baptiste Budes, comte de Guébriant , fils puîné de Charles Budes, seigneur du Hirel et de Guébriant, baron de Sacé, et d'Anne Budes de Quatrevaux , devint maréchal de France en 1642. Né le 2 février 1602, il mourut d'une blessure le 24 novembre

devoit faire sçavoir sa bonne volonté , l'autre luy dit qu'il estoit destenu d'une paralysie dans le lit, duquel il ne sçauroit sortir d'un mois ny peut estre de deux ; mais que sy Dieu luy faisoit la grâce de se remettre sus pié, qu'il me tesmoygneroit la bonne volonté qu'il avoit pour moy; etainsy Scanevelle le quitta, quy fut redire non ce qu'il avoit dit a L'Espinay, mais qu'il estoit entré dans la Bastille, qu'il avoit conféré avesques moy, et que je l'avois despesché vers Erlach pour le prier de ne rendre point Brisac au roy que préalablement je ne fusse mis en liberté. Je ne sçay aussy s'il dit cela, ou sy ce fut le prétexte que l'on prit d'escrire cette aspre lettre par laquelle le roy commandoit au sieur du Tramblay de me dire que cette action me rendoit criminel, que j'avouasse ce quy s'estoit traitté entre moy et ledit Scanevelle, et que, sy je manquois a le desclarer véritablement, je me mettois en un estrange estât; finalement que je devois, pour satisfaire et reparer ma mauvaise conduitte, escrire une lettre de desaveu audit Erlach. Je ne fus point estonné (1 ) lors que je vis cette lettre , n'ayant jamais veu , connu , ny pratiqué ce Scanevelle et ne sçachant ce que c'estoit. J'escrivis sur ce sujet a M'^des Noyers pour en asseurer le roy et Son Eminence et escrivis aussy a Erlach conformément a ce que la lettre du roy portoit, et quelques jours après, ayant sceu ce que ce Scanevelle avoit dit a L'Espinay, je l'escrivis encores a M"" des Noyers; ce que j'ay voulu desduire tout au long atïin de faire voir a combien de diverses fâcheuses rencontres est sujet un homme quy est dans

(1) Effrayé.

la mauvaise fortune : je ne receus aucune response de mes deux lettres escrittes a M' des Noyers , non plus que de celle que j'avois envoyée audit M"" des Noyers pour envoyer a Erlach , ne sçachant mesmes sy elle luy a esté rendue, mes premières lettres ayant esté escrittes le ^â""" du mois, et cette dernière le ^i"^^ (1).

Le roy continua son voyage vers l'Italie, passant a Langres ou il séjourna (2) : de là il vint a Disjon; puis estant arrivé a Chalons sur la Saône (3), il tomba malade, eut une forte fièvre accompagnée d'un grand desvoyement; mais comme Sa Majesté est d'un fort tempérament et que Dieu a un soin très particulier de sa conservation pour le bien de la chrestienté, il fut assés tost guery et poursuyvit son voyage.

Septembre. — Il m'arriva au mois de septembre un accident quy est ridicule de le dire seulement, et honteux a moy de l'avoir ressenty de la sorte, mais quy m'a esté beaucoup plus insupportable que plusieurs autres plus importans que le cours de ma vie m'a fait recevoir. J'avois un petit lévrier quy n'avoit pas plus de demy pied de haut, nommé Medor, de poil Isabelle et blanc, le mieux marqué du monde, estant proprement comme ces beaux chevaux hauberes (4), lequel estoitle plus beau, le plus vif, le plus joly et aymable chien que j'aye jamais veu : ma vieille chienne Diane que j'avois fort aymée, l'avoit fait envi-

(1) Voir à l'Appendice. Lettres inédites et autographes. IV.

(2) Du 25 au 29 août.

(3) Le 4 septembre.

(4) Cheval aubère, cheval dont le corps est recouvert d'un mélange de poils rouges et de poils blancs, la crinière et la queue étant de même couleur ou de nuance plus claire (Littré).

roii un an avant que mourir, comme sy elle m'eut voulu laisser cette consolation dans ma prison, quy m'estoit certes très grande ; car il me divertissoit Ijeaucoup et me rendoit ma prison plus douce. J'avoue que j'y avois trop mis mon affection ; mais en fin je luy avois mise. Il arriva que, le lundy 12™® septembre, comme j'estois monté sur la terrasse de la Bastille avec M" le comte de Gramail, du Fargis, et madame de Gravelle (1), et le comte d'Estelan (2) quy ce jour là m'estoit venu voir, une grande et villaine levriere noire de M"" du Goudray, que j'avois toujours tellement appréhendée pour mon chien que je le prenois d'ordinaire entre mes bras quand je sçavois qu'elle estoit en haut, en se voulant jouer avesques luy, luy mit un pié sur son petit corps de telle sorte qu'elle luy creva le cœur en ma présence ; certes cet accident me creva le mien, et m'affligea sy fort que j'en ay esté fort longtemps triste, et que le souvenir mesme de cette pauvre beste me tourmente l'esprit (3) .

On me manda ce mois là qu'il y avoit de nouveau quelque espérance de l'eschange de mon neveu de Bassompierre contre quelque prisonnier : mais ce bruit n'a pas continué.

(1) Marie Creton d'Estourmel, dame de Gravelle, fille d'Antoine Creton d'Estourmel, seigneur de Surville, et de Madeleine de Blancliefort, tante du maréchal de Créquy. Elle avait eu du marquis de Rosny une fille naturelle, qui était mariée à M. de Gontenan. Tallemant des Réaux prétend qu'elle eut à la Bastille , oîi elle demeura plusieurs années , une amourette avec le maréchal de Bassompierre (Historiette de Bassompierre). Elle était née en

(2) Fils du maréchal de Saint-Luc et d'Henriette de Bassompierre.

(3) Voir à l'Appendice. XVIII.

Pendant que la tresve duroit en Italie, le prince cardinal fit révolter contre sa belle sœur premièrement la ville de Villefranche , puis en suitte la ville et le chasteau de Nice de Provence, dont le roy receut nouvelles par les chemins, quy le fascherent bien fort pour l'importance de la chose.

Le prince Casimir, frère du roy de Poulongne (1), quy l'année précédente avoit esté arresté et retenu prisonnier a Celon de Graux (2) en Provence fut emmené fort honorablement jusques au bois de Vincennes ou il entra le jeudy 1 5°'^ de ce mois et y est gardé.

Une personne quy m'est fort proche, nommée La Tour (3), joua et despendit prodigalement force argent, dont je fus averty ce mois là, ce quy me fascha fort.

Le roy quy poursuivoit son voyage a dessein de voir madame de Savoye sa sœur, et de conférer avesques elle sur les présentes affaires, tascha de la faire

(1) Jean-Casimir, frère cadet de Wladislas VII, roi de Pologne, tous deux fils de Sigismond III, roi de Pologne, et d'Anne, fille de Charles d'Autriche , archiduc en Styrie. Jean-Casimir fut successivement jésuite, cardinal, roi de Pologne après son frère, et enfin abbé de Saint-Germain-des-Prés. Né le 22 mai 1609, il mourut le 15 décembre 1672.

Le prince Casimir passait en France pour aller prendre possession de la vice-royauté de Portugal, que le roi d'Espagne lui avait conférée.

(2) Salon, dans la Grau, chef-lieu de canton de l'arrondissement d'Aix, département des Bouches-du-Rhône.

(3) François de la Tour était un fils du maréchal de Bassompierre et de la princesse de Conti, que l'on croit avoir été secrètement mariés. Le maréchal garde sur ce sujet la plus discrète réserve. — Voir à l'Appendice. XIX.

venir a Yimy (1) près de Lion et a cet effet envoya M"^ de Ghavigny vers elle pour l'en convier. Mais elle ne jugea pas a propos d'eslongner la Savoye et le duc son fils d'une sy grande distance, de peur que pendant son absence quelque chose ne s'innovât en ce pais là; ce quy fit résoudre le roy de s'acheminer jusques a Grenoble, ou madame sa sœur le vint trouver en grand esquipage le 27 ""^ de ce mois. Sa Majesté ayant esté bien loin de la ville au devant d'elle ; et le lendemain, quy fut le 28°^®, mourut a huit heures du matin, a Rivoli en Piémont, M'^ le cardinal de la Vallette quy y avoit esté mallade quatorse jours.

Octobre. — Au commencement du mois M'^ le grand prieur de Ghampaigne, oncle de monsieur le cardinal, de la maison de la Porte, devint grand prieur de France par la mort du grand prieur de Bois Boudran (2), quy arriva le ^'^^ d'octobre.

Le roy se sépara de madame sa sœur a Grenoble, s'en retournant a Pai'is avec peu de satisfaction d'elle : car elle ne voulut accorder de mettre le chasteau de Montmelian entre les mains du roy, ny moins de luy donner le petit duc de Savoye son fils pour l'ammener en France.

En ce mesme mois le prince palatin partit de Hollande, inconnu et desguisé avec six chevaux de poste , s'en vint en France , et passa jusques a Saint Pierre le Moustier (3) pour s'acheminer par la Suisse

(1) Vimy était un château appartenant au marquis d'Alincourt. Le roi y arriva le 13 septembre.

(2) N. de Meaulx de Bois-Boudran.

(3) Saint-Pierre-le-Moùtier, chef-lieu de canton de l'arrondissement de Nevers.

a Brisac, sous l'espérance d'y estre reeeu et de se faire chef de l'armée précédemment commandée par le duc Bernhard de Saxe Weimarch, attendu qu'elle avoit esté destinée par le roy de Suéde et les princes protestans d'Allemaigne pour servir dans les quattre cercles dont les électeurs palatins sont chefs ; et estant reconnu électeur par ledit roy et lesdits princes, il pretendoit de droit cette armée estre sous sa charge et son commandement. Le roy fut averty de son passage et le fit arrester audit Saint Pierre le Moustier, puis en suitte conduire au chasteau de Nevers.

Le roy ordonna M"" le comte de Harcourt son lieutenant gênerai en Italie a la place de M"" de Longueville qu'il en retira pour luy donner le commandement de l'armée que souloit commander M"^ de Weimarch en Allemaigne , et de M""^ le cardinal de la Vallette et comte de Caudale quy tous deux estoint morts en Italie. Ledit cardinal possedoit soissante et dix mille escus de rente tant en l'archevesché de Bordeaux qu'en quinse abbaïes quy furent lors toutes distribuées a des particuliers. Il estoit pareillement gouverneur de la ville de Mets et du pais Messin : le roy donna ce gouvernement au sieur de Lambert quy a esté longuement mon domestique, et quy estoit lors mareschal de camp dans son armée et gouverneur de la Gapelle en Picardie ; ce gouvernement fut donné au sieur de Roquepine (1) quy coimnandoit a Mets sous le feu cardinal de la Vallette. Ce mesme mois (2) se fit l'accommodement pour Brisac quy reconnut le

(1) N. du Bouzet, marquis de Roquepine.

(2) Le 9 octobre.

roy, le colonel d'Erlach en demeurant j^ouverneur, et l'armée prestant serment a W de Longueville pour Sa Majesté (1).

Le siège de Salses continuant toujours (2), et M"" le Prince se préparant pour le faire lever, il mit sur pic vingt et trois mille hommes, ayant pour lieutenant gênerai le mareschal de Ghomberg, et se présenta le 24™® de ce mois avec son armée sur le tard devant les retranchemens des ennemis , quy de fortune ce jour la estoint sy mal gardés, et sy mal faits, que l'on eut eu gueres de peine a les forcer , et le mareschal proposa que, sans attendre l'arriére garde, que le viscomte d'Arpajon conduisoit par un autre chemin, on tentât l'entreprise quy eut infailliblement reussy. Mais comme la resolution que l'on avoit prise au conseil avant que partir n'estoit conforme a cette proposition , M'' le Prince , avec beaucoup de raison , ne la voulut pas changer, dont l'événement l'en fit puis après repentir : car sur la nuit il vint un sy extreordinaire orage quy continua sy véhément toute la nuit que toute son armée se desbanda avec perte de plus de trois mille hommes, ou quy périrent, ou que l'on ne revit plus, et en suitte forces trouppes se desbanderent. IVP le Prince neammoins et ledit mareschal ne perdirent aucun soin ny temps pour la remettre en estât de faire un nouvel effort.

Finalement ce mesme mois le gênerai Ocquendo (3)

(1) L'accommodement fut signé le 9 octobre.

(2) Les Espagnols avaient mis le siège le 20 septembre devant la forteresse de Salces, récemment conquise par l'armée du prince de Gondé.

(3) Don Antonio d'Oquendo, amiral d'Espagne.

quy commandoit la flotte d'Espaigne, quy avoit heureusement ammené un grand secours d'hommes et d'argent en Flandres, entreprit de partir des ports d'Angleterre pour s'en retourner en Espaigne : mais l'armée navale des Holiandois, commandée par leur gênerai Tromp (1), ayant attaqué la flotte espagnole (2), elle la mit en desroutte, ayant bruslé plusieurs vaisseaux, pris d'autres, et fait eschouer quelques autres en des costes ennemies.

Novembre. — Au commencement de ce mois de novembre, IVr le comte de Harcourt, nouveau gênerai de l'armée du roy en Italie, quy, des le mois précèdent, estoit arrivé a Carignan (3), la tresve estant finie des le 24™^ d'octobre, se prépara pour jetter quelque secours d'hommes dans Casai, que la peste en avoit despourveu. Il part donc de Carignan avec une fort petite armée, mais fort délibérée de bien faire, et dont la cavalerie est la meilleure de toute celle du roy, et vint assiéger Quiers (4), quy luy fit peu de résistance, bien que les ennemis fussent a la veue de la ville pour la venir secourir, et plus forts que l'armée françoise; après quoy il fit promptement marcher son armée droit a Casai ou il jetta mille hommes de pié dedans, et puis s'en vint reprendre son logement de Quiers. Le marquis de Leganes et le prince Tomas de Savoye, quy avoint chascun une armée plus forte que celle du

(1) Martin Herperts Tromp , célèbre marin hollandais, fut père de Corneille Tromp. Né en 1.597, il fut tué en 1653.

(2) Le 21 octobre.

(3) Carignan, ville de la province de Turin , sur la rive gauche du Pô.

(4) Chieri, ville voisine de Turin, à droite du Pô.

comte [de] Harcourt, et quy n'ayant pas creu que ledit comte eut l'audace de se mettre en campagne devant eux et moins de passer jusques a Casai, ne s'estoint pas hastés de venir l'en empescher, [voulurent] se haster lors de luy fermer le passage de son retour, et se campèrent entre Quiers et Carignan par ou il devoit passer. Le comte n'ayant pas de forces égales a leur opposer demeura a Quiers autant qu'il eut de vivres ; mais luy estans faillis, il se résolut de passer ou de mourir glorieusement. A cet effet il partit de Quiers, et sur l'entrée de la nuit, quy estoit lors fort claire, se rencontra l'armée du Leganes a la droitte et celle du prince Tomas a la gauche, quy le vindrent en mesme temps affronter. Mais l'armée françoise, quy voyoit n'avoir que la porte de la valeur par ou s'en retourner, animée pai" son gênerai et par les sieurs de Turenne, de Plessis Pralain, et la Motte Houdancour (1) mareschaux de camp, par ses chefs particuliers, et par son propre courage, se deffendit courageusement durant quattre heures au bout desquelles elle renversa l'armée du prince Tomas, fit reculer celle du Leganes, et passa a travers des deux malgré eux pour se venir rendre a Carignan; quy est une des plus hautes et braves actions quy se soit faite de ce siècle (2) .

Le roy arriva a Versailles la veille de la Saint Martin, ou Monsieur son frère le vint trouver.

Du costé de Salses M"" le Prince fit une nouvelle

(1) Philippe de la Mothe-Houdencourt, fils puîné de Philippe de la Mothe , seigneur d'Houdencourt , et de Louise Charles , sa troisième femme, fut fait maréchal de France en 1642. Né en 1605, il mourut le 24 mars 1657.

(2) Cette fflorieuse affaire eut lieu le 20 novembre.

attaque contre le camp des ennemis, quy ne luy réussit pas, le %^^ de ce mois.

Le dimanche 1 3™^ le palatin fut emmené prisonnier au bois de Vincennes, au dessus du prince Casimir de Poulongne.

Le lendemain (1 ) M"^ de Saint Marc favorit nouveau du roy presta serment de grand escuïer.

Le jeudy 17™^ madame de Hautefort quy estoit maitresse desclarée de Sa Majesté, eut ordre de luy, porté par M"" de Lomenie (2l), de se retirer de la court; on en dit de mesme a une autre des tilles de la reine, nommée Chemeraut (3), et a un vallet de chambre du roy, nommé Lespine. Et le lendemain fut fait le descry des pistoles légères, dont la permission de les desbiter avoit porté un notable interest (4) a la France.

En ce mois fut tué l'escuïer du mareschal d'Estrées (5) ,

(1) Ou seulement le 15, suivant le P. Anselme. — Henri Goeffier, dit Ruzé d'Effiat^ marquis de Cinq-Mars, second fils d'Antoine Goeffier, dit Ruzé^ marquis d'Effiat, maréchal de France, et de Marie de Fourcy, décapité à Lyon, le 12 septembre 1642, à l'âge de 22 ans. Le roi racheta la charge de grand écuyer du duc de Bellegarde pour la donner à Cinq-Mars.

(2) Charles de Loménie, seigneur de la Faye, fils de François de Loménie, seigneur de la Faye, était secrétaire du cabinet du roi.

(3) Françoise de Barbezières, demoiselle de Chemerault, épousa depuis Macé Bertrand, sieur de la Basinière. Elle correspondait secrètement avec le cardinal de Richelieu, qui l'enveloppa dans la disgrâce de l'amie du roi, soit pour éloigner les soupçons sur le rôle qu'elle avait joué , soit parce qu'il craignait son influence sur Cinq- Mars.

(4) Un notable préjudice.

(5) Le sieur de Souvray, écuyer du maréchal d'Estrées, qui était ambassadeur à Rome, l'ut assassiné le 28 octobre. Il avait arraché

et sa teste mise sur le pont Saint Ange a Romme, banny pour avoir retiré par force un homme condamné aux galères. Cette mort mit mal le pape et le roy, de sorte que le mareschal d'Estrées n'eut plus d'audience du pape, et que l'on la refusa en France a son nonce : on deffendit mesmes aux evesques de le visiter ny d'avoir aucune intelligence ny commerce avec luy.

Il s'estoit fait l'esté précèdent quelque desordre en la ville de Rouan contre les fermiers du roy, en suitte de quoy il s'en commit aussy a Gaen et en la basse Normandie ou quelques croquants s'esleverent, ce quy fut cause qu'après que les armées d'une part et d'autre se furent retirées de la campagne, le roy envoya le colonel Gascion avesques mille chevaux et quattre mille hommes de pié en Normandie pour chastier ces mutins, lequel s'achemina premièrement a Caen et y logea, puis en suitte ayant eu advis que les croquants estoint vers Avranches et Viiledieu (1), il les y fut tailler en pièces avec perte du baron de Courtaumer, quy fut tué a l'attaque du faubourg d' Avranches.

Le fils de M"^ le comte d'Alais (2) mourut ce mesme mois, quy fut perte pour cette maison. Mais comme l'enfant estoit petit, la perte ne fut pas égale a celle que receut la maison de Guyse par la mort de M"^ le

des mains des sbires son valet Giulio Bianconi , condamné aux galères pour avoir tenu un brelan.

(1 ) Viiledieu , chef-lieu de canton de l'arrondissement d' Avranches, département de la Manche.

(2) Armand de Valois, comte d'Auvergne, second fils de Louis de Valois, comte d'Alais, et d'Henriette deGuiche, né le 14 juillet 1635, mourut le 16 novembre 1639.

prince de Jainville, que l'on estimoit le plus accomply prince de son temps : Dieu le tienne parmy ses esleus.

Ce mesme mois mourut aussy M"" de Valançay, mon bon et cher amy, et quy avoit autrefois esté mon compagnon en charge lors que j'estois mareschal de camp.

Madame la duchesse de Crouy, quy avoit espousé mon cousin remué de germain, mourut aussy d'une apoplexie la nuit du lundy au mardy 15™® de ce mois; et ma nièce, abbesse d'Espinal, se maria avec le marquis de Haraucour (1) le ... (2).

Estant détenu prisonnier depuis tant d'années dans le chasteau de la Bastille ou je n'ay autre chose a faire qu'a prier Dieu qu'il termine bientost mes longues misères par ma liberté ou par ma mort, que puis je escrire de moy ny de ma vie, puis que je la passe toujours d'une mesme façon, sy ce n'est qu'il m'y arrive de temps en temps quelques sinistres accidents; car je suis privé des bons depuis que je l'ay esté de ma liberté. C'est pourquoy, n'ayant rien a dire de moy, j'emplis le papier de ce quy se passe tous les mois dans le monde, de ce quy vient a ma connoissance. Et comme, en l'hiver, toutes choses se reposent, ou se préparent pour agir au printemps, ce mois de décembre est fort maigre et stérile de nouvelles, ne s'estant passé autre chose sinon qu'estant venue celle de la seconde tentative du levement du siège de Salses, quy

(1) Charles, marquis d'Haraucourt et de Faulquemont, fut maréchal de Lorraine, général de la cavalerie de l'électeur de Bavière, et gouverneur de Marsal.

(2) La date en blanc. — Ici finit le passage inédit.

n'avoit point reussy, le roy résolut d'en faire faire une troisième, et pour cet effet despescha le marquis de Coualin vers M"" le Prince pour luy ordonner ( I ) ; a quoy il se prépara pour le jour de l'an suyvant. Cependant Espenan (2l) capitula que, s'il n'estoit secouru dans le jour des Rois, qu'il rendroit la place aux Espa§jnols.

Monsieur le chancelier fut ordonné par le roy pour aller a Rouan et en basse Normandie pour faire faire une exemplaire justice des mutins et rebelles de cette province, et partit de Paris le mardy 20'"^ de ce mois.

Madame de Hautefort et Mad"® de Chemeraut , quy estoint venues a Paris, quittant la court, eurent ordre d'en partir le lundy 26"^ ; a quoy je termineray cette année.

Janvier.

Je n'espère pas que cette nouvelle année me doive estre fort heureuse, la commençant par une mauvaise nouvelle que je receus le premier janvier, que mon nouveau neveu de Haraucour avoit un secret dessein de se retirer vers le duc de Lorraine ; ce quy m'eut causé un sensible desplaisir qu'une personne sy proche se retirât du service du roy aussytost après estre entré en mon alliance, et d'autant plus qu'infailliblement on eut soubçonné ma nièce sa femme de l'avoir porté a

(1) Le marquis de Goislin fut dépêché le l^"" décembre (Lettres et papiers d'État^ t. VI, p. 630).

(2) Roger de Bossost, comte d'Espenan. était gouverneur de Salces.

ce dessein, veu la mauvaise opinion que l'on a desja d'elle sur ce sujet : Dieu m'a fait la grâce d'avoir appris depuis, que ce bruit est faux, et qu'il n'a eu aucune pensée de cela.

Monsieur le chancelier arriva a Rouan le 4™® de ce mois, le colonel Gascion y estant entré avec ses forces cinq jours auparavant. Le lendemain de l'entrée de monsieur le chancelier, il envoya une interdiction a la court de parlement, a la court des aydes, au bailliage, et aux trésoriers de France ; en suitte de quoy il fit faire plusieurs exécutions de ceux qu'il creut avoir trempé au trouble de l'esté précèdent.

Salses avoit capitulé de se rendre la veille des Rois s'il n'estoit secouru. IVr le Prince se présenta le mesme matin pour tenter le secours : mais il fut jugé du tout impossible de le faire; ce ([uy fut cause qu'Espenan en sortit avec la garnison le 7™^ de ce mois, quy fut neammoins heureux a la France en ce que la reine se trouva grosse de nouveau.

L'on chercha ce mesme mois divers moyens pour trouver de l'argent pour subvenir aux grands frais qu'il convenoit faire pour la guerre, entre lesquels celuy d'une nouvelle création de seise maitres des requestes fut accepté et présenté au parlement pour le vérifier et enregistrer. Mais les maitres des requestes ayans fait de fortes brigues, et le parlement ayant odieuse cette nouvelle création, il fut refusé; dont le roy se sentant offensé exila deux conseillers, Laine et Scaron ( 1 ) , et envoya a la Bastille le

(1) Jean Scarron, reçu conseiller au parlement le 10 février 1600, fut le père du poète Scarron. Ce dernier adressa des vers au roi au sujet de la disgrâce de son père.

maitre des requestes Gamin le dernier jour de ce mois.

Geluy de février commença par l'entrée magnifique de l'ambassadeur de Poulongne venu pour moyenner la liberté du prince Casimir frère du roy de Poulongne, détenu prisonnier dans le bois de Vincennes, lequel arriva a Paris le jour de la Chandeleur.

Monsieur le chancelier, après avoir achevé le chastiement de Rouan, s'en alla en faire de mesme a Caen.

Mademoyselle , fille de Monsieur , dansa le 1 7°^® un ballet de vingt quattre filles, très beau et superbe, cheux monsieur le cardinal. Le 213™® elle le dansa a l'Arsenac, et le 26°^® a la maison de ville.

J'eus nouvelle le dimanche 5™% a midy, d'une chose quy me fut très agréable (1 ), et en suitte encores d'une autre, que ma nièce de Haraucour, nouvellement mariée, estoit grosse. Mais pour n'avoir pas une longue joye, j'eus en mesme temps nouvelles que l'on estoit mal satisfait a la court de quelques discours que mon neveu, le marquis de Bassompierre, avoit tenus de la France dans sa prison, que l'on a depuis avérés estre faux.

Ma petite nièce, fille ainée de M' et de madame de Houailli, quy estoit très jolie et bien faite, mourut le 23°^'' a neuf heures du matin ; et trois jours auparavant, sçavoir le 20™% mourut dans ma maison de Harouel en Lorraine madame la comtesse de Tornielle grand mère de mes neveux, que j'aymois bien fort.

(1) L'auteur a ajouté ici quelques signes dont je ne connais pas le sens.

Mars. — Le mois de mars fut remarquable par la mort du Grand Turc lors régnant (1), causée par une apoplexie, et parce aussy qu'il laissa pour héritier le seul quy restoit de la maison ottomane.

On délivra ce mesme mois le prince palatin prisonnier au bois de Vincennes, a condition qu'il demeureroit six mois en France.

Monsieur le chancelier, après avoir achevé les exécutions contre les mutins et croquants, s'en revint a Paris. Et a la court, le 1 9'"'' de ce mois, La Chainée (2) premier vallet de chambre du roy et fort en ses bonnes grâces fut chassé avec le Peré (3), frère de M"" le président de Baillieul, et quelques autres de leur cabale.

On demeura d'accord de la liberté de M"" de Feuquieres en eschangeant pour luy Equenfort prisonnier au bois de Vincennes, et vingt mille escus. On mit mesmes Equenfort en liberté, quy me vint voir le 1 b^^ : mais le samedy 1 7"^^ la nouvelle estant venue de la mort de Feuquieres le 13"^®, on le remit en prison.

Avril. — Je commençay le mois d'avril par une mauvaise nouvelle que l'on me manda de la mesin-

(1) Amurath IV, fils du sultan Achmet, mourut le 7 février 1640, suivant r^rf de vérifier les dates. Son frère Ibrahim lui succéda.

(2) Charles d'Esmé, seigneur de la Ghesnaye, avait remplacé en 1636 Jean d'Armaignac comme premier valet de chambre du roi.

(3) Charles de Bailleul, seigneur du Perray, second fils de Nicolas de Bailleul, seigneur de Vattetot, et de Marie Habert, était, depuis 1630, maître d'hôtel ordinaire du roi. Son frère aîné, Nicolas de Bailleul, baron de Château-Gonthier , seigneur de Vattetot, était président au parlement de Paris depuis le 25 septembre 1627 : il fut plus tard surintendant des finances.

telligence quy estoit entre M^ le comte de Tornielle grand père et tuteur de mes neveux, et ma nièce de Haraucour sa petite fille, laquelle fit saysir tout le bien de mes autres neveux et y a fait un grand desordre.

J'envoyay en Hollande, le 8™% mon neveu de Dommartin , second fils de feu mon frère , quy estoit un desbauché quy m'avoit offensé : neammoins je luy ay voulu entretenir, n'ayant rien vaillant a présent (1).

Je perdis le 2121™® de ce mois M"" de Puisieux , mon bon et afifidé amy, quy mourut d'une assés longue maladie.

Voyla pour ce quy regarde mon particulier : et poar les affaires publiques. Casai fut assiégé par le marquis de Leganes des le 9°*® de ce mois , et W le comte de Harcourt ayant eu ordre du roy de hasarder le tout pour le secourir, alla avec quelque neuf mille hommes tant de pié que de cheval contre ledit Leganes quy en avoit vingt et deux mille dans ses retranchements très forts et parachevés , qu'il attaqua le âQ*"® de ce mesme mois sy vertement et avec tant de courage et de persévérance qu'après avoir esté repoussé par quattre diverses fois, il les força en fin la cinquième, mettant en routte l'armée du Leganes de laquelle il prit le canon, les munitions et tout le bagage. Il perdit quelques gens en ces diverses attaques, et entre autres le plus jeune des enfans du sieur du Tramblay gouverneur de la Bastille, nommé Yilleblavin, jeune homme quy promettoit extrêmement de luy, et que j'aymois particulièrement.

(1) C'est-à-dire : parce qu'il n'a rien vaillant à présent.

D'autre costé le Bannier ayant perdu une ville par surprise, ou il avoit retiré son bagage et ses munitions, fut contraint de quitter le poste avantageux ou il estoit, et de se retirer devers Erdfort quy estoit demeuré du party suédois, ou il fut promptement suy vy par l'armée impériale commandée par l'archeduc Leopold (1) et par Picolomini sous luy.

Le 20™® l'edit des créations nouvelles des maitres des requestes fut en fin vérifié au parlement, et le nombre restreint a douse. Ce mesme jour fut restablie la troisième chambre des enquestes, quy avoit esté sy longtemps interditte, avec ordre aux conseillers Bitaut (2) et Sevin de se deffaire de leurs charges, avec interdiction au président Perrot de Saint Dié (3) d'entrer en laditte chambre pour y exercer la sienne, jusques a nouvel ordre du roy.

La reine sentit bouger son enfant le vendredy 20™*'.

May. — Le grand succès de Casai animoit nos autres généraux de se mettre promptement en campagne pour faire de leur costé quelque exploit signalé, et des le 22™® du mois passé le mareschal de la Melleraye estoit party de Paris avec un grand esquipage d'artiglerie, tirant vers Mesieres ou se devoit faire l'assemblée d'une puissante armée qu'il commandoit. Monsieur le cardinal, pour faire quitter Paris a tous

(1) Léopold-Guillaume, archiduc d'Autriche, fils puîné de Ferdinand II, empereur, et de Marie- Anne de Bavière, fut évêque de Strasbourg, de Passau, etc. Né le 6 janvier 1614, il mourut le 20 novembre 1662.

(2) François Bitault, reçu conseiller au parlement le 24 mars

(3) Jean Perrot, reçu conseiller au parlement le 11 avril 1625.

les braves, en partit le 2™^ de ce mois, et le roy s'estoit desja avancé du costé de Picardie (1 ) ou le mareschal de Ghastillon devoit aussy avoir une armée sur pié pour deffendre la frontière et tenir les ennemis en eschec tandis que le mareschal de la Melleraye commenceroit quelque siège d'importance; lequel, en assemblant ses trouppes, receut un petit eschec de quelque cavalerie quy luy fut deffaite, et nombre de chevaux d'artiglerie enlevés ; ce quy ne l'empescha pas neammoins de venir promptement investir Gharlemont (2) ville très forte sur la rivière de Meuse, laquelle apparemment il eut prise sy le ciel ne s'y fut opposé par des continuelles pluies quy l'empescherent de s'y arrester, et quy luy firent changer son dessein en celuy de Mariembourg (3), ou pareillement les ennemis ayans rompu une escluse, inondèrent le pais de telle sorte que force luy fut de lever le siège : sur quoy le roy luy manda de rammener son armée fatiguée et desperie par le mauvais temps, pour la joindre a celle de i\r le mareschal de Ghastillon, et toutes deux entreprendre de forcer quelque grande place en Artois.

Ge mesme mois madame la duchesse de Chevreuse, quy, l'année précédente (4), avoit fait retraitte de

(1) Le roi était parti de Saint-Germain-en-Laye pour Chantilly le 30 avril.

(2) Gharlemont, alors forteresse espagnole, rive gauche de la Meuse, dépend de Givet, situé sur la rive droite, aujourd'hui chef-lieu de canton de l'arrondissement de Rocroy , département des Ardennes.

(3) Mariembourg, place forte de la province de Namur, en Belgique.

(4) Non l'année précédente, mais en 1637.

France et passé en Espaigne, puis d'Espaigne en Angleterre, finalement d'Angleterre a passé en Flandres, ou peu après arriva le bastard du roy de Dannemarc (1 ) avec quattre mille hommes de renfort a l'infant cardinal.

Le comte de Harcourt après la victoire de Casai ayant renforcé son armée de quelques régiments quy luy estoint arrivés de France, vint mettre le siège devant Turin (2) bien que le prince Tomas de Savoye se fut peu de jours avant jette dedans avec cinq mille hommes de pié et quinse cens chevaux, et que le marquis de Leganes quy avec ce qu'il avoit sauvé de sa desroutte de Casai estoit plus fort que ledit comte, attendit encores des grandes forces du duché de Milan, que le cardinal Trivulse (3) luy ammenoit : toutes ces choses quy devoint estonner un autre, animant cet homme victorieux d'entreprendre ce grand siège, qu'il commença a presser vertement, et se rendit maitre d'abbord d'un faubourg fortifié d'où il chassa les ennemis ; ce quy ayant fait haster le marquis de Leganes de venir en diligence secourir Turin et le renvitailler , il attaqua le camp du comte de Harcourt (4) , mal fortifié encores, pour le peu de temps qu'il avoit eu de le faire. Neammoins il se deffendit sy genereu-

(1) Christian-Ulrich, lils naturel de Christian IV, roi de Danemark, et de la première de ses maîtresses. Né en 16H, il mourut cette même année 1640.

(2) Le comte d'Harcourt se présenta devant Turin le H mai.

(3) Jean-Jacques-Théodore Trivulce , fils aîné de Charles-Emmanuel-Théodore Trivulce , comte de Melzi, et de Catherine de Gonzague, veuf depuis 1620 de Jeanne Grimaldi, cardinal-diacre depuis 1629. Né en 1597, il mourut le 3 août 1657.

('4) 11 y avait aux précédentes éditions : du côté d'Harcourt.

sèment que le marquis fut contraint de se retirer avec perte de près de trois mille hommes : mais de nostre costé le viscomte de Turenne y fut blessé, et plusieurs tués (1 ) .

Les Hoilandois aussy, ayans mis pié a terre en Flandres, voulans passer un canal près de Bruges, le comte de Fonteines (2) s'opposa a leur passage, et après en avoir tué plus de huit cens, et quelques officiers, les contraignit de se retirer.

J'eus ce mois là nouvelles comme l'empereur avoit favorablement traitté mon neveu de Bassompierre prisonnier a Benfeld, ayant accordé le sergent de battaille Javelitsky pour eschanger contre luy et l'a envoyé en despost a Strasbourg.

La Tour (3) est party pour aller avec Gascion le 30""^

Juin. — Le siège d'Arras assiégé le 1 3'"® de ce mois de juin, donna de la crainte aux deux partis : a l'un, qu'il ne fut pris, et aux autres de faillir de le prendre. C'est pourquoy chascun se prépara, sçavoir, ceux de dedans a se bien deffendre, nous a l'attaquer fermement, et les Espagnols a le secourir. Le premier des chefs ennemis quy vint pour troubler nos travaux, fut Lamboy (4) , lequel M' le mareschal de la Melleraye ayant

(1) Ce combat fut livré le 2 juin.

(2) Le comte de Fuentes, ce « valeureux comte de Fontaines » dont l'âme guerrière resta jusqu'à la fin maîtresse du corps qu'elle animait, et qui fut tué à Rocroy en 1643, à l'âge de 82 ans.

(3) Les précédentes éditions portaient ici : fils d'une princesse et d'une personne illustre; mais l'auteur n'a pas écrit ces mots.

(4) Ou plutôt Lannoy. — Claude de Lannoy, comte de la Moterie, fils de Jacques de Lannoy, seigneur de la Moterie, et de

voulu taster (1), vint avec quelque cavalerie proche de ses retranchements et mesmes poussa quelques trouppes quy estoint sorties pour escarmoucher ; mais les nostres inconsidérément poursuyvant les fuyards, vindrent donner sy proche du camp de Lamboy, que nous y perdimes quantité de volontaires et de gens de principal commandement : le marquis de Gesvres (2) mareschal de camp y fut pris, et Breauté (3), sergent de battaille, et mestre de camp du régiment de Picardie, tué, quy fut certes un très grand dommage; car c'estoit un homme a parvenir un jour aux plus grandes charges.

Juillet. — En ce mois de juillet le siège d'Arras continua avesques grande aspreté de part et d'autre, et les circomvallations parachevées, on alla par tranchées droit a la ville par deux divers endroits (4) . Mais le cardinal infant ayant assemblé toutes ses forces, se vint camper sy près d'Arras, qu'il estoit bien difficile d'y faire passer des vivres ny des munitions de guerre dont l'on manquoit au camp, ce quy fut cause de faire tenter divers convois : entre autres le colonel de l'Eschelle entreprit d'en mener un par Peronne, et ayant donné avis de son dessein, le mareschal de laMelleraye partit avec trois mille chevaux pour le venir rencon-

Suzanne de Noyelles, fut mestre de camp général de l'armée espagnole aux Pays-Bas. Il mourut en 1643.

(1) Le 24 juin.

(2) Louis Potier, marquis de Gesvres, fils aîné de René Potier, comte, puis duc de Tresmes, et de Marguerite de Luxembourg, mort au siège de Thionville, le 4 août 1645, à l'âge de 33 ans.

(3) Pierre, marquis de Bréauté, avait épousé Marie de Fiesque.

(4) La tranchée fut ouverte devant Arras le 4 juillet.

trer au lieu concerté entre eux (1 ) ; mais comme il s'y acheminoit, il rencontra la bannière de Ilainaut que le comte de Buquoy (2) et plusieurs seigneurs avesques luy conduisoint , laquelle le mareschal attaqua , et la rompit, non sans grand peine et perte d'hommes; neammoins elle se retira, et [le mareschal ne la voulut poursuivre pour la deffaire entièrement] (3), sur le bruit que toute l'armée ennemie s'advançoit : il prit quelques prisonniers de condition et se retira au camp sans le convoy que l'on y attendoit impatiemment, lequel fut rencontré par cette bannière de Hainaut quy le deffit et emmena les denrées qu'il portoit. Gela mit le camp en grande confusion ; car il n'y avoit plus de vivres ny de munitions de guerre : mais deux jours après (4), Saint Preuil en fit heureusement arriver un, quy fut cause que le siège ne se leva point, et que la ville fut pressée vertement.

Le marquis de Leganes d'autre costé fit encor une tentative (5) sur le camp du comte d'Alais devant Turin; mais il n'y réussit pas mieux que la première fois, et se retira avec perte.

Aust. — Le mois d'aust fut notable par le mauvais succès des Hollandois, encores battus a une attaque

(1) Le 19 juillet.

(2) Charles-Albert de Longueval, comte de Buquoy, fils de Charles de Longueval, comte de Buquoy, et de Madeleine de Biglia , gouverneur de Hainaut , général de la cavalerie espagnole aux Pays-Bas, chevalier de la Toison d'or. Il mourut en 1663.

(3) Inédit.

(4) Le 23 juillet.

(5) La seconde attaque du marquis de Leganez eut lieu le 11 juillet. Il renouvela ses tentatives le 24 juillet et le l*' août, toujours sans succès.

IV n

nouvelle qu'ils voulurent entreprendre poui- passer un canal dans la Flandre, ce quy les lit désespérer de pouvoir rien faire du costé de Flandres, et les porta au siège de Gueldres. Mais les continuelles pluyes quy survindrent, et quelques escluses que les ennemis rompirent, avec la survenue de don Philippe de Silvas, de Andréa Cantelme (1) et de Fonteines, avec dix mille hommes, les fit pareillement lever ce siège et se retirer vers Guenep.

J'eus ce mois là nouvelle comme l'empereur avoit desclaré nostre maison descendue de droitte ligne masculine d'Ulrich comte [de] Ravensperg, cadet de la maison de Gleves, et qu'il nous reconnoissoit pour princes de cette maison, et que le collège des électeurs y avoit pareillement donné son approbation (2).

Il me vint aussy nouvelles comme mon neveu de Bassompierre devoit estre mis dans peu de jours en liberté, attendu que Javelitsky pour lequel il estoit eschangé, estoit desja en despost a Strasbourg. Mon dit neveu me fit escrire pour avoir mon consentement d'espouser la sœur de la princesse de Gantecroix (3).

Mais le premier jour d'aust, les travaux ayans esté avancés a Arras jusques a estre attachés aux bastions

(1) Andréa Gantelmi, fils de Fabrice Gantelmi, duc de Popoli, et de Laure d'Evoli , sa seconde femme. Il mourut le 5 novembre

(2) Voir à l'Appendice. XX.

(3) Une fille de Claude-François de Cusance, baron de Beauvoir, colonel des Bourguignons aux Pays-Bas, et d'Ernestine de Berghes. — Béatrix de Cusance, veuve en 1636 d'Eugène-Léopold d'Oiselet de Granvelle, prince de Gantecroix, était devenue, le 2 avril 1637, la « femme de campagne » du duc Charles de Lorraine.

de la ville, la famine neanimoins estoit sy grande dans nostre camp, et la difficulté telle d'y ammener des vivres, le roy ayant esté obligé pour cet effet d'envoyer quérir en diligence l'armée commandée par M*^ du Rallier au siège de Sancy en Lorraine qu'en fin il avoit pris (1 ), et d'envoyer tirer les forces des garnisons de Picardie, ayant assemblé une armée de vingt et cinq mille hommes et mis sur pié un convoy de six mille charrettes ; M' le mareschal de Ghastillon estant demeuré au siège. M"" le mareschal de la Melleraye partit dudit camp avec douse mille hommes le mercredy premier dudit mois, pour venir rencontrer le secours, ce qu'il fit a point nommé : et comme l'on estoit aux embrassades de cet heureux succès, arriva nouvelles comme les ennemis estoint venus attaquer nostre circomvallation, de laquelle ils avoint pris le fort de Ransau (%) et taillé en pièces le régiment de RonceroUes (3) quy estoit dedans. Allors Gascion vint avec mille chevaux a toute bride vers nostre camp, quy fut suyvy de M' de la Melleraye avec ce qu'il avoit ammené au devant du convoy. Mais M"^ le mareschal de Ghastillon luy ayant

(1) Sancy fut pris le 14 juillet.

(2) Le fort de Rantzau était occupé par ce Josias, comte de Rantzau, colonel suédois passé au service de France, maréchal de France en 1645, mort en 1650, sur qui fut fait ce quatrain :

Il dispersa partout ses membres et sa gloire ; Son sang fut en cent lieux le prix de la victoire : Tout abattu qu'il fut, il demeura vainqueur, Et Mars ne lui laissa rien dentier que le cœur.

Au siège d'Arra? il perdit une jambe, et fut estropié d'une main.

(3) Robert, baron de Roncherolles, fils de Robert, seigneur de RoncheroUes, et d'Anne de Mailly, était mestre de camp d'un régiment d'infanterie.

mandé que ce n'estoit rien et que les ennemis, ayans vainement tenté l'attaque des lignes, en avoint esté repoussés et se retiroint sur la main gauche, quy estoit vers l'avenue du convoy, il retourna en pareille diligence audit convoy. Les ennemis lors continuèrent leur attaque, ou ils repoussèrent plusieurs de nos trouppes. M" de Vandosme (1) firent ce jour là des merveilles, estans toujours a la mercy de mille coups parmy les ennemis, tuans tout ce qu'ils rencontroint, et animans nos gens l'espace de quattre heures que l'attaque dura , en laquelle M' le mareschal de Ghastillon fit ce qu'humainement se pouvoit faire, et eut un cheval tué sous luy. Mais en fin le convoy estant arrivé au camp sans rencontre, avec l'armée de M*^ du Hallier et celle qu'avoit rammenée M"^ de la Melleraye, la partie ne fut plus tenable aux ennemis quy quittèrent volontairement le fort de Ransau, et se retirèrent en bel ordre, voyans arriver les régiments de Champaigne et Navarre en bel ordre vers eux pour les en chasser. Allors on pressa les ennemis de sorte qu'une mine que l'on fit jouer en l'attaque de La Melleraye ouvrit plus de soissante pas de bresche, ce quy fit capituler les ennemis qu'ils rendroint la place au roy s'ils n'estoint secourus dans le 8™*^ du mois. Les ennemis ne manquèrent de se présenter encores pour faire quelque effort : mais ayant trouvé la chose impos-

(1) Louis de Vendôme, duc de Mercœur, depuis duc de Vendôme, fils aîné de César, duc de Vendôme, et de Françoise de Lorraine, duchesse de Mercœur, né en 1612, marié en 1651 à Laure Mancini, veuf en 1657, cardinal en 1667, mort le 6 août 1669. — François de Vendôme, duc de Beaufort, son frère, né en janvier 1616, tué à la défense de Candie en 1669.

sible, ils se retirèrent, et les trouppes du roy prindrent, le jeudy 9"'" d'aust, possession de la ville d'Arras.

Je receus un petit desplaisir ce mesme mois par le refus que M' le comte de Tornielle, grand père de mes neveux, me fit de me donner le plus jeune de mes dits neveux nommé Gaston, pour le nourrir près de moy. Mais en recompense j'eus le contentement de sçavoir ma nièce de Houailli heureusement accouchée d'une fille le 30™^ de ce mesme mois.

Septembre. — Le roy revint vers Paris au commencement du mois de septembre (1), ayant laissé monsieur le cardinal vers la fi^ontiere, quy s'alla tenir a Ghaunes (2).

Nous eûmes en ce mois deux heureux succès, l'un de la naissance d'un second fils de France, la reine en estant accouchée le .... (3) ; et la prise de Turin arrivée le ... de ce mois (4).

La révolte des Gatalans se peut aussy mettre parmy les heurs de la France, puisque c'est au desavantage de ses ennemis.

Octobre. — En ce mois d'octobre est mort un des plus gentils, des plus braves et des meilleurs princes que j'aye jamais connu (5), et quy me faisoit l'honneur de m'aymer chèrement : aussy ay je ressenty sa perte aussy vivement dans mon cœur, que de chose quy me

(1) Il arriva à Saint-Germain-en-Laye le 7 septembre.

(2) Ghaulnes, chef-lieu de canton de l'arrondissement de Péronne, département de la Somme.

(3) Le 21 septembre.

(4) Turin devait ouvrir ses portes le 22 septembre; mais le comte d'Harcourt n'y entra que le 24 à cause du mauvais temps

(5) Le duc dp Guise, mort en Italie le 30 septembre 1640.

soit arrivée de longtemps. Il avoit souffert durant neuf années beaucoup de tourment et de persécution de la mauvaise fortune : exilé de France, ayant perdu son gouvernement; ses biens ruinés; et ce qu'il a pasty dans sa famille par la perte de ses deux enfans dont l'ainé (1 ) estoit le plus accomply prince de son temps, et par la mauvaise conduitte du troisième (2l), quy ne vivoit pas selon sa profession (3).

(1) Le prince de Joinville. — Le second fils que le duc de Guise avait perdu en exil était Charles-Louis de Lorraine, duc de Joyeuse, né le 15 juillet 1618, mort à Florence le 15 mars 1637.

(2) Ce troisième fils du duc de Guise, qui ne vivait pas selon sa profession, était Henri de Lorraine, depuis duc de Guise, alors archevêque de Reims non ordonné, qui plus tard se rendit célèbre par ses galanteries et par son aventure au royaume de Naples. Né le 4 avril 1614, il mourut le 2 juin 1664.

(3) Ici se termine le manuscrit du maréchal de Bassompierre. Les diverses éditions ajoutent la phrase suivante : Ce fut le duc de Guise qui s'était retiré à Florence, au même temps que je fus mis à la Bastille^ ou je plains sa morl et ma liberté. Ces lignes n'ont pas été écrites par l'auteur; du moins elles no se trouvent pas dans sa copie autographe.

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