‹ Journal de Madame GiovanniChapitre 13 sur 37 · TAÏTI · texte numérisé non relu

TAÏTI

Je pus seulement alors voir mes compagnons de voyage. Nous étions vingtcinq ou ving-six passagers; en tout quatorze ou quinze hommes et onzô femmes. Quelques-uns des passagers voyageaient pour leurs affaires; le.* autres comme nous, en touristes. Tous étaient Anglais; mon mari seul étai Italien, seule j'étais Française. C'était cette qualité de Française et surtout mon caractère français qui me valaient mes succès partout.

Ainsi, à peine le mal de mer vaincu, je me trouvai, dès le lendemain, à bord du Stewens, comme j'avais été à bord du bâtiment qui m'avait amenée de Maurice à Auckland. Après avoir pris le thé, comme nous l'avons dit au chapitre précédent, la nuit était si belle que nous montâmes sur le pont. Alors sir Georges s'approcha de nous, et, après un salut respectueux, me demanda de mes nouvelles. La langue, on le voit, se déliait de plus en plus.

J'étais au bras de mon mari : il se chargea de répondre à sir Georges que, jusqu'à ce moment, j'avais été souffrante, mais qu'il espérait, ainsi que moi, que le mal de mer était parti pour tout le reste de la traversée. Sir Georges luimême avait beaucoup souffert, et quand je l'avais trouvé au carré faisant ses tartines, il était comme moi à sa première sortie. Voyant que je ne me mêlais pas à la conversation, il nous salua et s'éloigna.

Dès le lendemain, comme je le disais, je repris ma vie de bord, c'est-à-dire : dès six heures du matin, après m'être fait jeter mes trois ou quatre seaux d'eau de mer sur le corps, j'endossais mon petit peignoir blanc, toujours si frais qu'il semblait toujours sortir des mains de la repasseuse, et, tête nue, bras nus, je causais sur le pont, apprenant aux matelots à chanter, tandis qu'ils pompaient; écoutant leurs histoires fantastiques ou leur en inventant moi-même, et mettant en révolution la cuisine du cook, qui ne savait faire que des viandes rôties et des poissons bouillis, et dans la cuisine duquel je naturalisais la fricassée de poulet, le salmis de canard et l'omelette.

C'était un grand scandale pour ces dames, qui m'excusaient traîtreusement

auprès des bommesqui ne m'accusaient pas, en disant:

— Que voulez-vous!... c'est une Française.

Oui, par bonheur, chères ladies, j'étais Française, ce qui faisail que je Chantais toujours et que je ne m'ennuyais jamais; qu'entre la musique et la cuisine, entre la lecture et la promenade sur le pont, entre la causerie au oarré et la causerie au gaillard d'avant, la journée passait longue et enuuyense pour tout le monde, courte et charmante pour moi.

Seulement, sir Geoges n'avait plus essayé de m'adresser la parole : son mutisme l'avait repris. Il mettait même une certaine affectation à ne plus s'approcher de moi.

A l'heure du dîner, c'était une autre révolution. Ces dames, sous prétexte de la fatigue de la mer, se mettaient à table avec leur costume du matin. Pour moi, dès le premier jour, je vins m'y mettre en robe de soie noire. Ma robe était de demi-toilette, un peu décolletée et eu manches courtes à cause de l'extrême chaleur.

Second scandale. Étais-je la maîtresse de la maison pour imposer le ton au reste des passagers? Au bout de huit jours, cependant, il n'y avait pas une femme qui ne vînt dîner, non-seulement en toflette, mais dans ses plus beaux atours.

Notez, chers lecteurs, que ces petites guerres de femmes en mer, où les distractions sont si rares, amusent toujours au suprême degré la galerie des hommes, et que sir Georges lui-même, malgré sa morgue britannique, ne put s'empêcher deux fois de pouffer de rire. La contagion gagna jusqu'au capitaine, qui fut obligé de se laver Le*î mains.

Une fois il était venu se mettre à table en manches de chemise. Je m'étais levée et j'étais rentrée dans ma cabine; j'avais demandé quel'on meservitchez moi. Le capitaine s'était informé des causes de ma disparition de la table, et j'avais répondu que lorsqu'il me plairait de dîner avec des gens en manches de chemise, je ne me donnerais pas la peine de descendre au carré, je resterais sur l'avant avec les matelots. La leçon avait si bien profité à inaster Smith, qu'il daignait dès lors, au moment de se mettre à table, passer un habit.

Un jour, j'eus une idée : c'était de faire porter mon piano de ma cabine au carré. Après le thé, je me mis à jouer une contredanse. Dix minutes après, il y avait bal général à bord du Stewens. La vie se passa ainsi jusqu'à ce qu'on criât : Terre! D'Auckland à Taïli, nous n'avions pas vu un rocher. Ace cri : Terre! tout le monde monta sur le pont.

On aperçut à l'horizon le pic de Lorafena, comme une découpure bleu foncé surFazur du ciel. A mesure que l'on approchait, les tons prenaient de la fermeté; on découvrait les parties inférieures de la montagne; les terres devenaient d'un jaune roussâtre, comme de l'ocre mêlé d'un peu de bistre. Puis on distinguait dans la montagne de grandes raies sombres. C'étaient les ouvertures des vallées.

Enfin, en approchant toujours, la verdure semblait descendre d'elle-même et se dérouler du pied de la montagne jusqu'au bord de la mer. A vingt lieues en mer, l'e parfum des granges, des pandanus et des gardénias était ver.u jusqu'à nous. C'était l'haleine de ce paradis terrestre que l'on appelle Taïti. Lorsque l'on commença de distinguer les objets, il nous sembla voir des îles

de verdure se détacher de la terre et venir au-devant de nous. C'étaient des caps ombragés par des cocotiers et des pandanus aux tleurs gigantesques d'un beau jaune d'or qui retombaient comme des panaches d'artilleurs.

L'île, à l'exception de quelques passes étroites, est entourée de récifs, contre lesquels la mer vient écumer. A deux ou trois lieues de ces récifs, un pilote indien nous accosta; il était nu, à l'exception de son poser, pièce d'étoffe de toutes sortes de couleurs que les Taïtiens nouent autour de leur corps. Guidé par le pilote, le Stewens s'engagea hardiment dans une de ces passes, et il eut bientôt franchi la ligne des récifs ; alors il se trouva dans une mer calme comme un lac. Des embarcations kanachs vinrent nous chercher.

Au bout de deux mois de traversée, on a hâte de toucher la terre, surtout lorsque cette terre vous est d'avance présentée par tous ceux qui l'ont abordée avant vous comme un véritable éden.

Nous descendîmes donc en grande hâte dans les embarcations. Elles sont faites comme celles de la Nouvelle-Zélande, d'un seul tronc d'arbre; mais elles ont une forme infiniment moins pittoresque; elles sont plates à la poupe et à la proue, et sont conduites par un seul homme placé à l'arrière, qui fait avancer le canot en pagayant.

On descend sur la plage. A quarante pas à peu près de l'endroit où on prend pied, est la ville de Pape-iti. La ville de Pape-iti se compose d'un rang circulaire, non pas de maisons, mais de cases; les seules maisons bâties l'ont été par les Français.

Ces cases, habitations des Taïtiens, sont de véritables cages d'oiseaux, en bois d'hisens, longues, basses, arrondies par les deux extrémités, et recouvertes par des feuilles de pandanus disposées en tuiles. On dirait un grand treillage, comme celui que l'on applique aux murs de nos jardins pour y faire monter la vigne vierge et les volubilis.

La toiture intérieure se compose de solives apparentes, soutenues naïvement par deux poteaux placés à l'endroit où, à chaque extrémité, le toit commence à prendre son inclinaison. Dans les maisons riches, ces solives sont recouvertesde nattes aux dessins rouges et noirs. Ces nattes, outre l'embellissement, ont l'avantage de préserver ces solives d'une espèce d'insecte qui les ronge.

L'aspect de Pape-iti est à la fois naïf et charmant. Des cases d'une blancheur éclatante rient et chantent, à l'ombre de leurs jardins pleins de cocotiers, de goyaviers, d'orangers, de citronniers et de pandanus. L'étranger qui y entre y trouve de l'ombre, des fruits, des parfums, sans compter le plaisir, cette fleur invisible, et que, cependant, on respire à chaque pas que l'on fait dans l'île.

Occupons-nous de l'arbre sur lequel pousse cette fleur embaumée, c'est-àdire de la femme. La femme, à Taïti, ne s'occupe que d'amour; aucune ne se crée d'état, elles se font belles et elles aiment : voilà leur mission sur la terre. Commençons par dire ce qu'elle est; il faut d'abord s'y habituer, ensuite on la trouve charmante.

La Taïtienne, nous prenons l'une d'elle pour toutes, est petite, ronde, cuivrée, admirablement faite dans sa taille; elle rougit facilement et visiblement, de plaisir bien entendu, à travers le cuivre de sa peau ; elle a les cheveux longs, soyeux, un peu gros; quelques-unes, c'est la très-petite minorité, ont les cheveux châtains avec l'extrémité jaune ; les cils sont noirs et longs, les

sourcils arqués, les yeux bien fendus, les narines béanles comme les narines indiennes, destinées à respirer le danger, le plaisir et l'amour, les pommettes saillantes, le nez est un peu aplati, les lèvres sont bordées d'une espèce d'ourlet, les dents sont blanches comme des perles, les mains petites et charmantes;' mais les pieds, qu'elles ont toujours nus, sont un peu en dedans et abîmés par la marche.

Leur costume est une pièce d'étoffe composée de quatre mouchoirs places bouta bout, dont elles s'enveloppent les hanches, et, par-dessus une longue robe toute droite, rarement arrêtée au cou. Dans les trous de leurs oreilles, où les Maoris de la Nouvelle-Zélande portent leurs pipes et leur tabac, elles portent, elles, des fleurs, des roses de Chine, des gardénias, et une petite plante verte qu'elles se font rapporter de la montagne.

Gomme si elles comprenaient qu'elles ne sont elles-mêmes que des fleurs vivantes, leur grande sympathie est pour leurs sœurs, les fleurs inanimées; leurs coiffures, comme celle des anciennes nymphes bocagères, est une couronne des mêmes fleurs qu'elles portent dans leurs oreilles, c'est-à-dire de roses de Chine et de gardénias ; nées sur des fleurs, elles sont ensevelies sous des fleurs. Et cependant, un jour, elles ont failli perdre cette charmante coiffure, à la suite d'une spéculation faite par un homme dont le nom a eu en France une fâcheuse célébrité.

Le missionnaire Pritchard avait eu, je ne sais où, l'occasion d'acheter ce que l'on appelle, en argot de commerce, une partie de chapeaux, d'horribles chapeaux en cœur, des chapeaux à la Marie-Stuart sur une grande échelle. Où avait-il pu trouver de pareilles énormités? C'est ce que lui seul saurait dire.

Il fit un long prêche sur l'indécence qu'il y avait aux femmes de venir écouter les prédications avec des fleurs dans les cheveux et les oreilles, et il annonça que Dieu désormais ne verrait avec plaisir que celles qui seraient coiffées de ses chapeaux. La cargaison fut mise en vente et enlevée. Tant que durèrent les chapeaux, les femmes taïtiennes furent grotesques.

Heureusement on leur dit tant, et surtout elles se dirent si bien à ellesmêmes, qu'avec une semblable coiffure elles étaient hideuses ou tout au moins ridicules, que la mode en passa, et qu'au risque d'être mal vues du Seigneur ou de n'en être pas vues du tout, elles en revinrent à leur première coiffure. Mais le souvenir de ces chapeaux s'est conservé jusqu'à nos jours, et se conservera longtemps encore ; une ère en est sortie, semblable à l'hégire pour les musulmans. Cette ère s'étend de 1840 à 1844. On dit : Du temps des chapeaux Pritchard.

Le célèbre missionnaire gagna deux ou trois mille piastres à ce pieux changement introduit dans les modes taïtiennes, il n'en demandait pas davantage.

JOUHiNAL DE MADAME GIOVANNI. 6<

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