‹ Journal de Madame GiovanniChapitre 14 sur 37 · LA JOURNÉE D'UNE TAÏTIENNE · texte numérisé non relu

LA JOURNÉE D'UNE TAÏTIENNE

La Taïtienne se lève avec le soleil, c'est-à-dire à six heures du malin. A Taïti , la journée ajuste douze heures. Le soleil se lève à six heures du matin et se couche à six heures du soir. Chacun peut, à ces deux moments de la journée, remettre hardiment sa montre sur lui. Il ne faut pour cela qu'une montre, Dieu nous ayant donné à tous cette grande horloge qu'on appelle le soleil. La Taïtienne se lève donc avec le soleil, c'est-à-dire à six heures du malin.

Dès son réveil, elle court à la rivière, enveloppée dans le drap où elle a couché, et sans autre vêtement. Arrivée sur le bord de la rivière, où il y a rarement plus d'un pied et demi à deux pieds d'eau, elle jette son drap et s'accroupit sur ses talons; puis elle dénoue ses cheveux, s'en fait un voile, et aspire volupteusement par tous les pores l'adorable fraîcheur de l'eau.

Comme toutes les femmes ont la même habitude, de six à huit heures du matin, elles se trouvent réunies dans la rivière : c'est le cercle; elles causent, ou plutôt elles cancanent; ce seul mot peut rendre leur babillage non interrompu. On dirait une volée d'oiseaux d'eau douce qui gazouillent à qui mieux mieux. A huit heures, la séance aquatique est levée : on s'est dit ce qu'on avait à se dire, on s'est imprégné de fraîcheur pour quelque temps, l'appétit est venu , on rentre chez soi.

La Taïtienne est, dans ses appétits, la véritable fille de la nature; comme l'Arabe, elle mange beaucoup s'il y a beaucoup, peu s'il y a peu. Son déjeuner, frugal ou copieux, est suspendu près de sa case, à une branche d'arbre, dans un pannier. D'ordinaire, le pannier contient des figues, une tranche d'arbre à pain, un morceau de poisson cuit sous la cendre, comme les cochons de lait de la Nouvelle-Zélande, et encore enveloppé dans les feuilles où il a grillé. Elle commence par le poisson , qu'elle trempe dans une écuelle pleine d'eau de mer, et qu'elle suce avant de le manger, comme nous faisons de nos cerneaux. Puis elle finit par mordre au poisson; après le poisson, elle passe au dessert et accompagne le tout de deux ou trois verres d'excellente eau puisée à la source voisine : moyennant quoi elle a déjeuné. Quand elle a déjeuné, l'acte du repas s'accomplit ordinairement dans sa case : elle prend sa natte, le petit coussin où elle repose sa tête et sa Bible; puis, chargée de cet attirail, elle sort, choisit son arbre, goyavier, cocotier, pandanus ou oranger, étend sa natte à l'ombre, place son coussin à l'extrémité de la natte, se couche sur la natte, appuie son coude sur l'oreiller, sa tête sur sa main, de l'autre main tient sa Bible et lit. Soit défaut d'intérêt d'une lecture qui est toujours la même, soit envahissement du sommeil, peu à peu la tête chancelle sur son appui, la Bible échappe de la main , la tête va chercher le coussin placé là dans la prévoyance de ce qui arrive, les yeux se ferment, la liseuse s'endort.

Elle dort ainsi deux ou trois heures, s'inquiétant peu de la position prise

pour dormir où survenue en dormant; puis elle s'éveille à midi ou une heure. A peine éveillée, elle court de nouveau à la rivière. Cette fois, elle a son peignoir il son paser: comme le malin, elle rejette vivement le tout et s'accroupit au milieu de ses compagnes. Là, le babillage recommence, mais moins vif que le matin; il fait chaud, et tout fatigue , mémo de parler.

Après une ou deux heures de bain, on regagne la case; seulement, comme la roule brûle la plante des pieds, la Taïlienne marche sur l'herbe et sur les fleurs dont les eûtes de la roule sont garnis à droite et à gauche. On rentre chez soi vers deux heures, on fait un peu de toilette, on natte ses cheveux, on passe des fleurs fraîches dans ses oreilles, et l'on va faire ses visites par la ville. A qui?... Aux officiers.

Les officiers se promènent ou fument à leur fenêtre. La Taïtienne est friande de petits verres, de cigares et de morceaux de sucre. Si c'est un petit verre que la Taïtienne désire , elle s'arrête devant l'officier dont elle désire ce don, lui fait son plus léger sourire, et lui dit :

— Ma natnou, iti. « A moi eau-de-vic , petit. »

Si c'est un morceau de sucre, le sourire reste le même; seulement la légende varie :

— Ma tiota, iti! dit la quêteuse. Ce qui signifie :

« A moi sucre, petit. »

Si c'est le droit de fumer un cigare, même sourire, mais nouveau changement dans la légende :

— Ma ava avat iti, dit-elle. « A moi cigare, petit. »

L'officier donne son cigare, la Taïlienne en tire rapidement deux bouffées qu'elle expectore aussitôt , puis une troisième, qu'elle fait la plus copieuse possible. Après quoi, elle salue coquettement l'officier, lui rend son cigare, et s'en va. la tète renversée en arrière, en faisant des ronds avec la fumée qu'elle pousse verticalement en l'air : tout cela est accompagné de petites chatteries pleines de grâces.

Puis elle rentre chez elle par le plus long : il est quatre heures, les officiers vont dîner chez Marius ou chez Bremont. Elle a fait sa provision de fleurs dans le jardin des officiers; elle a deux heures devant elle : c'est le temps qu'il lui faut pour dîner elle-même et se tresser une couronne. La couronne tressée, on met sa plus belle robe, sa robe de soie si l'on en a une, et l'on écoute si l'on entend la musique dans le jardin du gouvernement.

Au premier cri des instruments de cuivre, la Taïtienne sort de sa case et se dirige vers le jardin. Elle rencontre une amie et la prend par le petit doigt; elles arrivent ainsi, deux par deux, se tenant comme des conscrits en promenade.

Une fois entrées dans la cour du gouvernement, elles s'accroupissent sur leurs talons et gardent, avec un équilibre admirable, leur centre de gravité pendant des heures entières. Leur affiuence est bientôt telle, et elles sont si pressées les unes contre les autres, qu'une épingle jetée en l'air ne retomberait pas à terre, et l'on dirait un tapis bariolé, étendu dans la cour du gouvernement. Immobiles d'abord, et paraissant ne songer qu'à entendre la musique, elles finissent peu à peu par remuer la tête, les bras, puis tout le reste du corps, en cadence. Toutefois, elles ne dansent pas, ostensiblement du moins.

Mais en plongeant du regard dans les coins les plus éloignés, on les voil s*agiler en mesure, et le tapis, à ses angles, a le mouvement de la vague.

Les officiers se promènent dans les intervalles que les Taîliennes ménagent à cet effet, comme les beaux se promènent aux Tuileries, aux Champs-Elysées, au boulevard de Gand, dans les interstices des chaises. Ils adressent en taïtien la parole à leurs connaissances; il va sans dire que le Français parle le taïtien comme il parle toutes les langues, fort mal; mais encore mieux, il faut le dire, que les«iTaïtiennes ne parlent le français. Elles n'ont jamais prononcé que deux phrases en notre langue, et cela avec leur charmant accent, fait pour une langue toute de voyelles.

Voici la première phrase :

— Farani, allé tiné, il etatra. — -C'est du français, cela? — Certainement; seulement c'est du français de Taïtienne. Cela veut dire : « Français, allez dîner, il est quatre heures. »

Voici la seconde :

— Tantinet fanata tatou!— Comprenez vous? — Non. — « Sentinelles, prenez garde à vous! » — Mais pourquoi : Sentinelles, prenez garde à vous? — C'est que, quand nous étions en guerre avec les indigènes, les sentinelles, suivant l'usage, se criaient de temps en temps les unes aux autres : Sentinelles , prenez garde à vous/

Et qu'ayant retenu ce cri nocturne qui les a frappées, elles le répètent sans savoir ce qu'il veut dire. Sur les sept heures, la musique cesse. Alors les Taïtiennes se rendent sur la plage. Comme elles se sont reposées une heure, elles se promènent par groupes ; les connaisseurs retrouvent dans le mouvement de leurs hanches un reste de la musique du gouvernement.

Elles s'arrêtent devant les verandahs où les officiers fument et prennent leur café. Alors les ma namou, iti, les ma tiota, iti, et les ma ava ava, iti recommencent. Chacune reprend son petit verre , mange son morceau de sucre, fume les trois bouffées de son petit cigare; puis, cette triple gourmandise satisfaite, elles vont s'accroupir sur leurs talons toujours, et se mettent à jouer des variations delà musique qu'elles viennent d'entendre, sur cet instrument éminemment français. Ainsi s'écoule une heure vraiment délicieuse. C'est le moment enivrant de la journée.

Les vents alises cessent ; la brise de terre se lève, apportant les aromatiques parfums de la montagne; la mer est calme; le soleil se couche derrière l'île de Moréa, emplissant de feu l'occident, sur lequel se détache en bleu foncé la silhouette des montagnes; enfin, la retraite, jouée par la musique des bâtiments à l'ancre, se fait entendre au loin dans la rade. Le dernier signal de la retraite sera un coup de canon.

Mais un instant avant que le coup de canon ne retentisse, on voit, comme une troupe d'oiseaux bariolés, s'envoler à tire d'aile toute ia troupe des Taïtiennes. C'est que, le coup de canon tiré, il leur est défendu de sortir dans les rues. La journée de la Taïtienne est finie, et la nuit commence. La plupart de ces charmantes colombes sont rentrées dans un pigeonnier étranger. Les officiers donnent soirées parfois. On joue aux cartes, à un jeu taïtien qui ressemble à la bataille. Les Français, toujours galants, ont poussé la politesse jusqu'au bout : ils ont appris ce jeu comme ils ont appris la langue, en même temps et par le même moyen. Celles qui ne jouent pas causent entre

elles, cl avec les officiers qui ne jouent pas non plus; on parle de ceux qui sont en expédition dan? l'île, de ceux qui sont partis pour toujours, qui sont retournés dans la terre stérile , ainsi qu'elles appellent notre France, notre belle France.

On se dit : Te rappelles-tu un tel, le premier jour où nous l'avons vu à la rivière? avoif ce qui veut dire hélas! Il dansait si bien lelaïtien! avoil nous ne le reverrons plus, il est mort, avoil ou, il est marié, avoi, avoil Pais or pleure, en répétant avoi! avoil puis l'heure de s'en aller arrive, et l'on s'en va. Ou l'on ne s'en va pas.

Si l'on ne s'en va pas, il n'y a à s'occuper de rien : on n'est pas en contravention puisqu'on ne sortira qu'au jour. Si l'on s'en va, l'officier doit reconduire celle qui s'en vu ou celles qui s'en vont, afin de protéger les belles attardées contre les sentinelles.

A six heures du matin, la journée de la veille recommence; puis, le lendemain , il en est de même, et les heures s'écoulent indéfiniment entre le bain, les fleurs, la musique , la promenade, le jeu et l'amour.

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