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MOEURS TAÏTIENNES

Nous avons raconté la vie de tous les jours, mais nous avons oublié celle des dimanches. Le dimanche, il se fait un changement dans les habitudes quotidiennes. Les Taïtiennes, le dimanche, dorment toute la journée et ne mangent rien de chaud. C'est un reste d'obéissance à la coutume anglaise.

Les Anglais avaient défendu de faire du feu le dimanche pour toute autre chose que pour le thé. Or, comme les Taïtiennes n'ont jamais pu s'habituer au thé, on fait tout cuire avant le jour, et l'on mange froid. Ce sont les hommes qui font tous les travaux, plus la cuisine; le seul travail des femmes consiste à confectionner leurs robes.

Par malheur elles ne peuvent se dispenser de mettre leurs enfants au monde; sans cela elles en chargeraient encore leurs maris. Mais aussitôt l'enfant né, on le laisse à son aise se rouler sur le gazon. Quand un enfant crie ou pleure, à Taïti, on est sûr que c'est un Européen. Jamais je n'ai entendu crier ni pleurer un enfant à Taïti.

Aussitôt qu'il se traîne, on l'assied dans un petit trou que l'on fait, au bord de la mer, dans le sable, de manière qu'il ait de l'eau jusqu'à la ceinture. L'enfant, qui a chaud, cherche le frais ; peu à peu il avance dans l'eau, et, un beau jour, il finit par partir comme un canard. A Taïti, l'enfant nage comme il marche, tout seul, sans maître, sans lisières, comme six ou huit ans plus tard il fera l'amour. Aussi c'est une merveille que de voir nager une Taïtienne dans cette belle mer bleue, sans rides, qui permet de voir à trente ou quarante nied» sous l'eau cette merveilleuse végétation sous-marine qui, peu à peu, a tait ces bancs de coraux qui entourent l'île.

Figurez-vous d'immenses éponges de madrépore , dont chaque trou est un abîme sombre et béant, où l'on voit fourmiller des poissons de toutes grosseurs,

de toutes couleurs : bleu, jaune, rouge, doré; puis, au milieu de tout cela, sans s'inquiéter des abîmes, des rochers, des requins que l'on voit de temps en temps passer, rapides comme des flèches, et donnant la chasse aux autres poissons, une Taïlienne plonge, sans autre voile que ses longs cheveux, dans cette eau qui semble de l'air épaissi, tant elle est limpide, elle se tourne, se retourne, se pelotonne; on sent que la mer est son second élément. A peine si elle a besoin de revenir à la surface pour respirer; elle lutterait de vitesse avec ces poissons qui semblent des éclairs humides. C'est cet éternel contact avec l'eau qui les rend si séduisantes aux Européens; quelles que soient les abominables pommades indigènes ou exotiques dont elles se frottent, elles ne peuvent parvenir à sentir mauvais. Elles réalisent la fable'des nymphes d'Amphitrile suivant le char de leur reine. Les sirènes eussent peut-être vaincu les Taïliennes au chant, mais à coup sûr les Taïliennes les eussent vaincues à la nage. En amour, elles eussent vaincu toutes les déesses.

Bougain ville fut le troisième voyageur qui visita Taïli; le premier fut Quiros, le second- Wallis. Bougainville lui donna le nom de Nouvelle-Cythère. Ce nom semble lui avoir porté malheur. Depuis que les indigènes d'Haïti ont accueilli les Européens, la population a diminué des trois quarts.

J'ai vu mourir une Taïlienne, elle avait quinze ans à peine ; on la nommait Maïotei. Elle s'approchait de sa tombe avec une résignation qui touchait à l'insouciance. J'entrai dans sa case un matin. J'avais avec moi un interprète taïtien.

— Eh bien ! Maïotei, lui dis-je, tu vas mieux ? Elle sourit.

— Oui, dit-elle, ce soir, je serai morte.

En effet, le soir elle avait cessé de vivre. Le lendemain je revins, elle était, étendue tout habillée sur sa natte , et couverte de fleurs ; ses parents l'entouraient avec leurs tapas sur la tête.

Tout Indien ou toute Indienne qui passait venait jeter sur l'enfant sa brassée de fleurs, puis il ou elle s'accroupissait, s'enveloppait la tête de sa lapa, poussait quelques sanglots et s'en allait. La politesse élait faite. Le lendemain, les ■ parents de Maïotei l'emportèrent hors de Pape-iti. Je demandai où le père et la mère comptaient enterrer leur fille.

— Il n'y a qu'eux qui le sachent, répondit celui que j'interrogeais.

En effet, les Taïliens cachent leurs morts; ils vont les porter dans des endroits éloignés et sauvages; il n'y a qu'eux qui sachent où retrouver la tombe de celui ou de celle qu'ils ont aimé. Au reste , on oublie vite à Taïti ; la vie est facile, l'air pur, les fleurs nombreuses et parfumées: pourquoi les vivants s'attristeraient-ils au souvenir des morts ? La mère pense quelquefois à sa fille, s'en souvient encore quand personne n'y pense plus : une mère se souvient toujours de son enfant.

Les femmes sont jalouses de leurs amants étrangers sans comprendre que ceux-ci le soient d'elles, et c'est tout simple : le Taïtien, qui vit du désordre de sa fille, de sa femme ou de sa sœur, n'est pas jaloux, lui !

Un jeune peintre français, qui habitait Taïti depuis cinq ans et qui vivait avec une femme taïlienne, me disait qu'il avait toutes les peines du monde à l'empêcher de lui raconter les infidélités qu'elle lui faisait.

En 1845, un vent vint de France qui soufflait du côté des mœurs. Le gouver-

fifi JOURNAL DE MADAME GIOVANNI.

neur menaça, si le désordre continuai! sur une semblable échelle, do forcer -toute femme qui se rendrait coupable de quelque scandale public à porter une robe jaune. Il flxail le lerme de quinze jours, c'est-à-dire de deux dimanches, pour que tout rentrât dans le sentier de la vertu. Ce délai expiré, gai robes jaunes!

Les Taïtiennes s'entendirent mire elles, et le dimanche suivant elles sortirent de chez elles portant toutes des robes jaunes; toutes les nuances y étaient rappelées, depuis le jaune jonquille jusqu'au jaune paille. En femmes prudentes, elles avaient pris les devants. Cela n'empêche pas les mariages: mariages entre les naturels; mariages entre les naturelles el les étrangers.

Il est vrai que rien n'est pins simple qu'un mariage taïlien. On se rencontre, on se plaît, on s'aime, on se le dit, on convicnl que l'on vivra ensemble. Alors la femme apporte son coffre dans la maison du fiancé; le fiancé ajoute quelques petits cadeaux à l'avoir de sa conjointe, et l'on esl marié. l'ne fois marié, on se trompe mutuellement; on s'en aperçoit, on se pardonne, jusqu'à ce qu'enfin on ne s'aime plus assez pour se pardonner. Ce jour-là, on se brouille. La femme prend son coffre el le porte ailleurs. Le divorce est prononcé. Quelquefois, il se fait d'une manière plus violente.

Pendant mon séjour à Taïti, une jeune fille, nommée Marielta, écoula les sollicitations d'un Anglais, et. contre toutes les habitudes des insulaires, consentit à le suivre en Europe. Le même soir, on vit de loin une femme qui nageait vers le port. C'était Marièlla. Son Anglais, se repentant déjà de l'avoir emmenée et songeant aux désagréments que pouvait lui causer cette fantaisie, avait jugé à propos de la jeter à la mer. Heureusement il n'y avait que six lieues du vaisseau à Pape-ili. .Marielta revint en nageant.

L ÎNTI.UILUU.

Nous étions descendus hôtel de France, chez Victor. Qui eût dit à Cook et à Bougainville, lorsqu'ils abordèrent pour la première fois sur la plage de Pape-iti, qu'il y aurait un jour un hôtel de France tenu par un Français nommé Victor, les eût bien étonnés.

On nous instKÎla dans un beau grand salon avec chambre à coucher y attenante. Mais on sait que je n'avais pas l'habitude, une fois à terre, de m'endormir dans les délices des salons d'hôtel.

Dès le jour de mon arrivée, j'avais vu tout ce qu'il y avait à voir à Pape-iti; le lendemain je commençai mes excursions. 11 n'y avait pas moyen daller autrement qu'à pied; pendant deux ou trois kilomètres, on traversait des routes magnifiques, macadamisées naturellement, et qui semblaient faites pour courir la poste. Mais elles aboutissaient à des sentiers indiens se perdant dans la montagne, où force eût été de descendre, n'on-seulement de voiture, en supposant une voiture, mais de sa monture, fût-elle un âne! Ces essais de voyage m'avaient donné le plus grand désir de faire une excursion sérieuse.

J'avais d'abord voulu montcr.au sommet du Lorafcna; mais on me dit qu'une seule personne, un Anglais, y était parvenue. On sait que les Anglais montent où personne ne monte. Nous lirons un jour la relation de voyage d'un Anglais qui aura monté à la lune. Je mourais d'envie d'en faire autant que l'Anglais; mais, soit que mon mari eût donné le mot autour de moi, soit qu'il y eût en effet danger de la vie, je ne trouvai pas de guide. Force me fut donc de me contenter de traverser l'île et de visiter le lac qui est au centre des montagnes. A force d'instances, je décidai M. Giovanni à m'accompagner.

M. Giovanni ne comprenait jamais, quand on était couché sur un bon divan, avec un excellent havane à la bouche et une tasse "de café ou de thé devant soi , que l'on eût l'idée de quitter tout cela pour aller s'exposer au chaud ou au froid et pour coucher sur une natte dans la montagne. Seulement, comme M. Giovanni était parfaitement bon pour moi, il Unissait toujours par faire ce que je désirais, mon désir lui fùt-il parfaitement antipathique.

Un beau matin, nous quittâmes donc Pape-iti avec un guide indien pour traverser Taïti dans toute sa longueur. Il n'y avait guère qu'une vingtaine de lieues de chemin réel, mais, à cause des difficultés, il fallait compter sept ou huit jours. Adieu les fauteuils Voltaire et les bons tapis moelleux! une natte et chacun deux ou trois chemises de rechange furent tout notre bagage. M. Giovanni prit son fusil à deux coups, inséparable et fidèle compagnon de toutes ses courses.

La route fut d'abord une promenade dans un jardin, et quel jardin! Bon Dieu, si vous me mettez dans votre paradis, je n'en demande pas d'autre pour mon éternité! Des routes de dix pieds de large, ou plutôt de grands sentiers qui semblent sablés au sable fin, avec une voûte de verdure tellement épaisse que le soleil n'arrive pas jusqu'à vous. Pour plafond, des bananiers, des cocotiers, des goyaviers, des papayers, l'arbre de fer avec son bois rouge et son branchage qui semble une grande asperge montée en graine; puis, au milieu de tout cela, des orangers, des citronniers, des pandanus en fleurs; un voyage à travers un royaume de fée qu'on appellerait l'île des parfums.

Tout cela est ainsi quand on ne s'éloigne pas du bord de la mer; mais, lorsqu'on pénètre dans la vallée et que l'on arrive aux végétations vierges, c'est autre chose. Là, on rencontre les lianes comme en Amérique, les bambous comme dans l'Inde; le mapé. qui donne un fruit pareil à notre châtaigne, mais plus coriace. Le chemin disparaît pour faire place au sentier, et le sentier pour faire place à la passée.

Alors on s'engage dans un labyrinthe inextricable de branches entrelacées, de troncs d'arbres renversés; on marche on ne sait plus sur quoi; on se croit toujours sur la terre, on est arrivé au sommet d'un immense fagot; on s'aperçoit où l'on est, il s'agit de redescendre; on croit metlre le pied sur un tronc solide, on prend les plantes parasites qui l'enveloppent pour ses feuilles; le poids du corps fait crouler une vieille souche minée par le temps, pourrie par l'humidité, qui s'écrase, réduite en poussière, et tombe, et avec laquelle on tombe naturellement.

Il est vrai que tout cela s'accomplit sans que l'on se fasse mal; il semble qu'à Taïti les abîmes sont capitonnés.

Autrefois toutes ces vallées étaient habitées, et l'on trouve les traces de ces habitations; elles sont désertes aujourd'hui. Des fièvres, c'est ainsi que les

r,8 .1(11 R N AL i ) E M A I) A Al E G 1 0 V A N N I .

Taïliens désignent le fléau qui les décime, des (ièvresonl enlevé les trois quai Is de la population.

Un vieillard me disait que ces ûèvres avaient été apportées par un oiseau noir; qu'il avait vu cet oiseau, et que le messager de mort avait quitté nie en laissant derrière lui une longue traînée de feu. Ce vieillard avait près de cent ans; il se rappelait avoir vu Cook. qu'il appelai! tou-tou.

La conversation entre nous et notre guide était fort languissante; nous n'arrivions à échanger quelques paroles qu'au moyen du vocabulaire. Nous savions bien ce que nous lui demandions, lui nous comprenait bien aussi, mais nous ignorions complètement ce qu'il nous répondait. Le soir, quand nous étions fatigués, nous cherchions un emplacement qui nous convint, nous montrions la terre, et nous disions par signes et à force de vocabulaire :

— Nous voulons rester ici !

L'Indien nous comprenait, faisait un signe d'adhésion et disparaissait. Puis il revenait au bout de cinq minutes avec une brassée de feuilles de bananiers et un fagot de bambous. En trois quarts d'heure notre case était bâtie.

Il s'agissait de faire du feu. Le briquet phospborique, l'allumette chimique, et même le briquet à pierre, sont parfaitement inconnus, ou plutôt complètement dédaignés des indigènes. Voici comment le feu s'allume. J'avais souvent entendu parler de cette façon de faire du feu en frottant deux morceaux de bois l'un contre l'autre, et je n'avais jamais vu la moindre étincelle jaillir pai ce procédé. Je portai donc à l'opération l'attention la plus grande. Notre guide prenait deux morceaux d'hibiscus : l'un plat comme un cuir à repasser les rasoirs; l'autre pointu comme un piquet à enfoncer dans la terre.

A l'aide du morceau pointu, il pratiquait une rainure au milieu du morceau plat, et il frottait toujours à la même place en appuyant. D'abord, au bout de la rainure s'amassait une cendre rousse. Puis de rousse, peu à peu la cendre devenait noire; puis elle fumait; puis, au milieu de cette cendre, on voyait éclore un point rouge : c'était du feu.

Alors on enveloppait L'étincelle, toute prête à s'éteindre et faible encore comme tout ce qui naît, dans un paquet de mousse sèche. On faisait le moulin à vent avec le bras, en accélérant toujours le mouvement. Cela fumait d'abord, puis finissait par flamber. On fourrait la mousse sous un fagot préparé d'avance. On avait du feu.

Il ne manquait plus que la nourriture. L'Indien disparaissait de nouveau, et il revenait avec un fruit d'arbre à pain, avec une banane sauvage, avec une anguille qu'il prenait je ne sais où ni comment, et avec des crevettes d'eau douce longues comme des éperlans. Nous avions, pendant ce temps, pratiqué dans le sol un four zélandais, et au bout d'une heure notre dîner, cuit dans des feuilles de bananier en guise de marmite, nous était servi sur des feuilles de bananier en guise d'assiettes de porcelaine.

Puis de temps en temps mon mari, par hasard, tombait sur une poule sauvage qu'il nous faisait rôtir. Le soir venu, l'Indien s'éloignait de nouveau et rapportait une brassée de feuilles parfumées; on les étendait à terre, et c'était notre couche de la nuit.

Le troisième jour, après avoir constamment monté et descendu, et surtout monté, nous nous trouvâmes au sommet des rochers taillés en lalaise qui dominent le lac. L'eau resplendit comme un saphir au fond de ce puits gigan-

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