LE LAC TAÏTI
1 VP. J. a.AU.
tesque. L'ascension avait élé difficile ; an premier coup d'œil, la descente me parut impossible; ces murailles verticales, qui semblent de formation volcanique, présentaient pour appui à nos pieds et à nos mains, des saillies de deux ou trois pouces de largeur. C'était effrayant.
L'Indien se préparait à nous servir de guide par ce périlleux chemin, quand nous lui fimes comprendre qu'une pareille route était impraticable; cela entrait difficilement dans son esprit qu'un homme ne pût point passer par où un autre homme passait. Enfin nous insistâmes, et il se donna la peine de contourner l'abîme. A force de chercher, nous trouvâmes un senlier ; ce sentier avait un pied et même parfois un pied et demi de large. Comparativement au chemin qui nous avait été proposé, il nous parut une route royale.
Après une heure de travail, dans lequel les mains jouèrent un rôle aussi actif que les pieds, nous nous trouvâmes, non pas sur le bord du lac, mais au fond du puits; en cet endroit, la plage avait une certaine étendue et était couverte de cannes à sucre ; ces cannes à sucre, plus petites que celles des Antilles, sont aussi plus tendres, plus sucrées, excellentes enfin.
Nous en fimes provision pour tout le reste du voyage; cela nous amusa beaucoup; c'est une très-bonne friandise : on les casse et on les suce comme du sucre d'orge. Ce n'était pas le tout ; il s'agissait de traverser le lac, et, comme on le comprend bien, tout moyen de transport manquait. L'Indien nous quitta.
Un instant après, nous entendîmes derrière nous le bruit de la chute d'un corps pesant. Nous nous retournâmes. C'était un tronc de bananier qui venait de tomber à cinquante pas de nous; puis un second tomba, puis un troisième; quinze ou vingt suivirent le premier. Nous comprenions que c'était notre radeau qui descendait pièce à pièce de la falaise. Nous ne nous trompions pas.
Grâce à des piquets aiguisés, l'Indien nous eut, en moins de deux heures, construit un radeau de douze pieds de long sur huit de large. Le milieu en était marqué par une espèce de chevalet sur lequel nous nous assîmes à califourchon ; l'Indien se plaça à l'arrière et se mit à pagayer, et nous quittâmes le rivage.
Une heure après, nous avions atteint sans accident le bord opposé. Du bord opposé on voyait la merà travers les arbres. Le même jour, nous avions achevé de traverser l'île dans toute sa largeur. Nous prîmes une pirogue et nous revînmes par eau en doublant la pointe sud-est de Taïti. Ce fut un autre voyage de trois jours; chaque soir on tirait la pirogue sur la plage, et l'on couchait dans quelque village.
Avant de débarquer à Pape-iti, nous fîmes une station à bord de la corvette française. Les officiers nous connaissaient comme compatriotes et ne voulurent point nous laisser passer sans que nous prissions quelques rafraîchissements avec eux. Puis le capitaine nous offrit de nous présenter à la reine Pomaré. La reine Pomaré, bien plus connue chez nous par la célébrité chorégraphique de son homonyme, l'illustre amie de Mogador, la populaire partner de M. Brididi, est la troisième héritière du nom.
Pomaré Ier, né vers 1762, mort en 1803, fut appelé par son oncle à la succession du trône de Taïti, que celui-ci avait usurpé. Il eut une longue guerre à soutenir contre les insurgés, mais il linit par les réduire avec le secours des armes anglaises. En 1797, il reçut dans son île les missionnaires anglais.
Son premier nom était Otou ; on le surnomma Pomaré, c'est-à-dire qui tousse
la nuit : il paraît que l'illustre fondateur de la dynastie desPomaré était al Ici ni d'un catarrhe des plus obstinés. Son fils, Pomaré II, né vers 1780, mortcn 1821, suivit la politique paternolle, s'appuya sur les Anglais, régna au milieu des troubles civils, fut obligé de quitter l'Ile, fut converti au christianisme en 1817 et baptisé en 1819. Il donna, la même année, une espèce de charte à son peuple.
C'est sa fille qui régne aujourd'hui. Trois ou quatre fois elle a changé de nom ou plutôt de surnom. Dans une inondation, elle faillit périr comme Moïse. Au moment de traverser un torrent, l'homme qui emportait son berceau, n'osant le traverser avec elle, la suspendit à une branche d'arbre. De cette circonstance, elle fut nommée Vairaa-Tou, ce qui signifie suspendue à l'arbrr de fer; et, en effet, l'arbre auquel elle avait été suspendue était un arbre de fer.
Ensuite, lorsqu'après son exil en 1842 elle rentra en 1847, et qu'on lui vit verser des larmes sur l'étal dans lequel elle retrouvait son royaume, ce peuple, chez qui tout est expressif et qui ne procède que par images, l'appela Arii-Tahi- Moi, c'est-à-dire la reine qui pleure le mal. On eut un instant des craintes sur l'extinction de l'hérédité dans la famille Pomaré; mais l'on disait tout liant que si la reine ne donnait pas un héritier ou une héritière à la couronne, ce n'était point sa faute, mais celle de son mari Tapoa.
La reine, qui paraissait elle-même convaincue de cette vérité, se rendit aux vœux de ses sujets en répudiant Tapoa et en prenant pour époux Arrisfaiti, le roi qui ordonne. Le roi qui ordonne se montra digne de la mission importante qui lui était confiée : en cinq ans, la dynastie s'augmenta de cinq princes ou princesses.
Malheureusement, l'âge de la reine s'oppose aujourd'hui à ce que la descendance aille plus loin. La reine Pomaré s'apprête, à cette heure, à faire un voyage en France; les dernières nouvelles que j'ai reçues de Taïti annonçaient qu'elle honorerait l'exposition prochaine de sa présence.