‹ Journal de Madame GiovanniChapitre 17 sur 37 · ENCORE SIR GEORGES · texte numérisé non relu

ENCORE SIR GEORGES

Notre visite à la reine fut arrêtée pour le lendemain. L'auguste princesse à laquelle nous allions présenter nos hommages était de retour dans ses Étals depuis quelques mois à peine.

Après avoir sollicité en 1842 le protectorat de la France, elle s'était un beau matin réfugiée sur un bâtiment anglais. Puis enfin, voyant que là était la véritable tyrannie, elle était revenue dans ses États, à la grande joie des Tàïtiens. De grandes fêtes avaient eu lieu à l'occasion de son retour; un trône avait été préparé sous sa verandah, et chaque district de l'île lui avait envoyé sa députalion pour la féliciter et lui faire des présents. Ces présents consistaient en fruits, en étoffes, en argent.

Le roi Louis-Philippe avait envoyé de son côté son présent ordinaire, de beaux vases de Sèvres; je les ai vus brisés dans un coin de la maison royale; les enfants jouaient au petit palet avec leurs morceaux. La reine Pomaré n'a-

vait guère fait plus de cas de ces vases qu'elle n'eût fait de cruches ordinaires, n'en connaissant pas la valeur.

Assise sur son fauteuil, elle recevait les députations, tandis que la musique française jouait l'air national du pays. Taïli a donc un air national : Chttnyeinoi, Brahma.

Voici pourquoi. La reine Pomaré, voyant que les Anglais avaient le God save the king, que les Français avaient la Marseillaise, a voulu avoir son air national comme une vraie reine, et a pris dans la Lampe mer-veilleuse l'air sur lequel on chante ces paroles : Change-moi, Brahma. Cet air lui suffit, et, comme il n'a pas de couleur politique, il est probable que, viennent les révolutions, il n'en restera pas moins l'air national de Taïli.

La reine, pour cette solennité, était vêtue d'une petite robe d'indienne jaune. Son orateur était près d'elle, car, dans leur naïveté primitive,, les rois de Taïli ne disent pas encore eux-mêmes des discours faits par d'autres; ils ont un orateur patenté qui a de l'éloquence pour eux. Autour de la reine étaient des dames d'honneur. Chaque députation s'approchait de la reine, précédée de danseurs et de danseuses ; puis venaient les femmes portant les présents.

Les femmes avaient des espèces de puncho en écorce d'arbres à pain, teints en jaune et en pourpre avec le curcuma et le fruit du mico. Elles étaient couvertes littéralement de fleurs, la grande parure des Taïtiennes. Elles jetaient d'abord leurs fleurs aux pieds de la reine, puis leur puncho; puis elles se mettaient à genoux, pleuraient entre ses jambes et laissaient de l'argent dans le creux de sa robe. Pendant ce temps, l'orateur parlait.

Les hommes suivaient, apportant des fruits, des cochons, des poules, toutes les productions de l'île enfin. Le soir, ii y eut festins et danses, et Ton se grisa avec de l'eau-de-vie d'oranger. C'était donc cette reine bien-aimée que nous allions voir, introduits chez elle par les officiers de la corvette française.

Nous arrivâmes. La reine habite une charmante maison à un étage, tout entourée de jardins avec nattes à terre, des murs stucqués et peints en marbre, elle nous attendait dans son salon avec dix pu douze filles d'honneur, espèce d'escadron volant à la manière de celui de Catherine de Médicis, choisi parmi les plus nobles et les plus belles Taïtiennes de l'île. Seulement je crois qu'à Taïti la noblesse c'est encore la beauté.

La beauté, pour ces filles de la nature, consistait, comme pour nos femmes, dans une taille souple et mince, supportée par de belles hanches ; dans de longs cheveux noirs et dans de. beaux yeux fendus en amandes. Les yeux de ces belles dames d'honneur, soit don de la nature, soit effet de l'art, étaient dune douceur inouïe. Le nez étaiL moins aplati qu'il ne l'est d'habUude dans le reste de la race kanack.

La reine, me voyant seule femme et sachant que j'étais Française, se leva, vint ù moi, et m'adressa la parole en me tutoyant.

— Tu es Française? me demanda-t-elle. — Oui, Votre Majesté. — De Paris! — Non, mais d'un faubourg, puisque je suis née à un petit village qu'on appelle Auteuil — D'où viens-lu ? — De la Nouvelle-Zélande. — Alors tu as vu les Maoris? — J'ai vécu avec eux; c'étaient mes amis. — Oh! belle race ! race guerrière ! Et as-tu connu Eki-Eki?— J'ai mangé à sa table. — Grand homme, grand chef, grand guerrier! Eki-Eki, Napoléon de la Nouvelle-Zélande .'

Puis elle me demanda beaucoup de détails sur la guerre, m'écoulant avide-

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mont, et portant toutes ses sympathies vers les Nouveaux-Zélandttis. Après quoi elle nous fit servir des rafraîchissements. Ces rafraîchissements consistaient en jus d'ananas, en madère, en eau-de-sucre. Puis, tout en faisant de

grandes amitiés aux Français, elle m'invita à revenir la voir.

J'y retournai deux ou trois jours après; elle m'invita à déjeuner, et j'acceptai. On nous servit un déjeuner à la française. Pendant ce déjeuner on annonça un bâtiment français : c'était un baleinier. Mais, tout en venant pêcher la baleine dans l'océan Pacifique, il avail eu l'idée de prendre un chargement de chapeaux, de femme. Il va sans dire que c'était tout ce que les magasins de Nantes, de Brest, de Rochefort et de Loricnt n'avaient pas pu écouler depuis trois ans.

11 avait entendu, dans un précédent voyage, parler de la spéculation de ce bon M. Pritchard sur les chapeaux à la Marîe-Stuart, et il avait eu l'idée d'en faire une pareille. Seulement ses chapeaux à lui étaient de la race des bibis. Après avoir préalablement l'ait hommage et cadeau à la reine de trois ou quatre de ses plus beaux chapeaux, il venait demander l'autorisation de mettre les autres en vente.

La reine l'accorda, et non-seulement l'accorda, mais encore dit tout haut qu'elle verrait avec plaisir les dames de l'île adopter cette coiffure. Puis, se retournant de notre côté, elle eut la bonté de dire que, quoique je n'eusse rien dit, c'était à mes beaux yeux qu'elle octroyait la faveur que venait de recevoir le baleinier mon compatriote. Le lendemain, on mit en vente un assortiment de bibis roses, bleus et blancs. C'était bien national, mais fort laid.

Le désir de la reine avait été répété, et, pour lui faire leur cour, les femmes s'arrachèrent ces horribles chapeaux. Les moins chers furent vendus de trente à quarante francs. Le capitaine était à l'écart, riant de sa bonne idée à se tenir les côtes. Le lendemain, trois cents bibis sillonnaient l'île en tous sens.

En revenant de déjeuner chez la reine, il me sembla apercevoir à une fenêtre de l'hôtel Yictor une tête de ma connaissance. En même temps mon mari me serra le bras.

— Yois-tu là-bas? dit-il. — Oui. — Et reconnais-tu? — Oui.

Cette tête de ma connaissance, c'était celle de sir Georges, qui nous avait suivis et qui venait d'arriver avec son ami Stewart. J'avais retrouvé mon cauchemar. Seulement, cette fois, c'était bien pis. Non-seulement il ne me saluait plus, mais, quand il me rencontrait seule, il s'arrêtait, ricanait, et me jetait quelques mots grossiers. Le pauvre garçon en était arrivé à me détester profondément.

Au bout de huit jours, lui et son ami étaient les lions de Taïti. Ils avaient tout un harem de Taïliennes, au milieu duquel ils vivaient comme des pachas. Cette occupation l'écarta un peu de nous et me rendit quelque liberté d'action. Je continuai mes courses et mes observations.

Les Français avaient eu l'idée de planter de la vigne dans l'île, faisant comprendre aux Taïtiens que la vigne rapportait le vin, c'est-à-dire cette liqueur qu'ils aimaient tant et qu'ils reconnaissaient si bien dès qu'ils la voyaient dans son enveloppe de verre et avec son cachet de cire rouge. On avait choisi, pour planter les premières pousses de vignes, le jardin d'un des plus riches habitants de l'île, situé dans une excellente position, et l'on avait expliqué au propriétaire l'importance du dépôt sur lequel il était chargé de veiller.

Seulement on avait oublié de lui expliquer les différentes transformations que subit le raisin avant d'arriver à être mis en bouteille, de sorle que, le temps de la vendange venu, l'homme était au désespoir de ne pas voir pousser sur sa vigne des bouteilles toutes cachetées. Il avait dans son jardin plusieurs pieds de calebasses et ne comprenait point que les deux fruits ne procédassent point de la même façon.

Les Taïliens croient aux revenants, qu'ils appellent Toupapao-; ils rentrent souvent chez eux tout effarés, hommes ou femmes, ayant vu l'ombre de leurs parents ou de leurs amis morts. Pendant mon séjour à Pape-iti, un Taïlien, très-brave cependant, faillit mourir de la peur que lui avait causée une prétendue apparition.

Un jeune peintre, nommé M. Charles Giraud, le même qui m'avait servi d'interprète près du lit de mort de la pauvre Maïotei, était venu dans l'île avec l'expédition et l'habitait depuis quatre ans. Il vivait maritalement avec une Taltienne nommée Metua, et avait son beau-frère, qui l'aimait beaucoup, parmi les insurgés. Lui-même, s'ennuyant quelquefois du pinceau et. de la palette, prenait la giberne et le fusil et faisait une expédition en amateur.

A l'affaire de Punani, un élève en médecine, nommé Porret, qui lui ressemblait, beaucoup fut tué. En voyant le cadavre du jeune Porret parmi les morts, le frère de Metua le prit pour celui de M. Charles Giraud. Comme les insurgés précipitaient les corps des Français du haut d'un rocher dans une espèce d'abîme destiné à leur servir de tombeau, le Taïtien s'approcha, et, mettant la main sur le cadavre de Porret, qu'il prenait pour le cadavre de son beau-frère :

— Celui-ci, dit-il, me regarde; je me charge de l'enterrer.

On lui abandonna le corps, qu'il descendit en effet dans la vallée, et y enterra pieusement; puis, cette solennité solitaire accomplie, il prit le sabre du mort et une bague qu'il avait au doigt; le sabre, pour le rapporter au gouverneur, et la bague pour la rapporter à sa sœur. Il n'était point rare au milieu de la guerre de voir ainsi un insurgé, cédant à un sentiment de piété quelconque, rentrer dans la ville sans demander de sauf-conduit, et venir se livrer aux mains des Français. Ceux-ci respectaient toujours le sentiment qui faisait agir le sauvage et le laissaient libre de retourner parmi les siens.

Le frère de Metua rentrait donc à Pape-iti vers le crépuscule, quand une des premières choses qu'il aperçut fut M. Charles Giraud venant au-devant de lui. Il l'avait vu mort et venait de l'enterrer le matin même. D'abord il resta terrifié en criant : Toupapao! Toupapao! Puis, comme M. Charles Giraud avançait toujours, il prit la fuite.

Le jeune peintre, qui avait reconnu son beau-frère, le voyant prendre la fuite, se mit à courir après lui. On comprend que cette insistance d'un fantôme, non-seulement à lui apparaître, mais encore à le poursuivre, inspira au pauvre diable une nouvelle terreur. Par bonheur elle fut si grande que les jambes lui manquèrent. M. Charles Giraud put le rejoindre et le convaincre qu'il était parfaitement vivant. Ce guerrier si brave avait fui devant un fantôme et avait failli devenir fou en voyant ce fantôme courir après lui. Les hommes sont naturellement doués d'une sorte de chevalerie.

Un des chefs qui combattaient à Fanta-huha, c'est-à-dire sur le dernier point de l'île où s'était réfugiée l'insurrection, avait été pris par un autre chef qui servait dans nos rangs, par Tareiri, dont nous allons tout à l'heure dire

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quelques mot». Conduit abord d'un de nos bâtiments, le prisonnier, qui était d'une certaine importance, élail gardé à vue par deux matelots. Cependant, n jour que ceux-ci avaienl le dos tourné, le Taïlien bondit jusqu'à un sabord el par Ce sabord sauta à lamer. Au cri d'alarme des deux, gardiens, les hommes du pont coururent aux mousquets, et l'on (il une décharge sur le prisonnier. Mais le prisonnii r était déjà loin.

Cependant, au bruit îles coups de feu, les postes du rivage sortirent. Le fugitif prit sa course et passa entre deux postes comme un chevreuil rabattu par les traqueurs passe au milieu de la ligne des chasseurs. Puis, bondissant, il s'élança dans la forêt, et au bout de quelques minutes il était hors de danger. Mais aussitôt, par un autre chemin, et sans qu'on fil attention a lui, vu la ressemblance qu'il y a entre un Indien et un Taïlien, il rentra par une autre foute et alla droit aU gouvernement. Le bruit de sa fuite y était déjà connu; on l'introduisit devant le gouverneur.

— Je suis un tel, dit-il; c'esl moi qui viens de fuir de la corvette; si, pendant que jetais prisonnier, je t'avais offert de me rallier à toi, tu aurais dit :

Il a peur. » Je suis libre, et librement je viens le dire : Je veux être Français; acceples-tu mes services?

Il va sans dire que ses services furent acceptés. Tareiri, dont j'ai promis de dire quelques mots, Tareiri, qui avait l'ail le prisonnier dont nous venons de raconter l'histoire, était un beau jeune homme de vingt-cinq à vingt-six ans, qui s'était rallié et qui servait dans les rangs français après avoir été chef du district d'Haapapé.

Dans un engagement contre nous, engagement dans lequel les Français avaient remporté l'avantage et étaient restés maîtres du champ de bataille encore tout couvert de cadavres, Tareiri avait perdu son frère. Le cadavre de ce frère était au beau milieu de notre bivouac. Comment fit-il? comment se glissa-t-il? comment rampa-t-il? comment se rendit-il invisible enfin? Nul ne le sait; mais, du milieu de la ligne de nos sentinelles, au milieu des feux où les soldats cuisaient leur souper, il vint retrouver le cadavre de son frère el l'emporta. Il fit sa soumission et devint un de nos plus braves alliés.

A l'affaire de Fanlabuba, il comballit en têle des rangs français; on se fusillait de cocolier en cocotier. C'était une espèce de duel sur une grande échelle. Il s'était particulièrement attaché à un chef indien. Celui-ci fit feu à dix pas de lui et le manqua. Adroit comme l'était Tareiri, il pouvait faire feu à son tourelle tuer immanquablement. Il jeta son fusil qui était chargé, bondit sur son adversaire, le prit corps à corps, le terrassa et le fit prisonnier. C'était l'Indien dont nous avons raconté la fuite. Tareiri fut décoré de la Légion d'honneur. On lui proposa de venir en France, de voir Paris. Il accepta.

Mes lecteurs et mes lectrices peuvent se rappeler avoir vu, il y a sept ou huit ans, un élégant au teint un peu bronzé, aux beaux cheveux luisants" comme l'aile d'un corbeau, courant, la croix à la boutonnière, en fashionable et son lorgnon à la main, le boulevard de Gand et les allées des Tuileries. C'était le Taïlien Tareiri, qui s'était non-seulement civilisé, mais francisé. On le présenta au roi Louis-Philippe. Un officier de l'expédition, qui parlait taïlien, lui servit d'introducteur et d'interprète.

— Demandez-lui donc, fil le roi, qwjie est la chose qui l'a le plus frappé en France.

L'officier transmit la question à Tareiri.

— Le bon accueil que j'ai reçu des Français et la grande, faveur que m'accorde leur roi, répondit le Taïtien.

Un courtisan n'eût pas mieux, répondu. Tareiri est revenu à Taïti, où peu à peu il a repris le costume et les mœurs du pays, et où il parle de son voyage à Paris comme d'un rêve.

Il me reste à parler des fêtes taïtiennes. Souvent on organise une upaupa. {Vestune fête. On prend rendez-vous dans quelque charmant endroit où il y ait à la fois de l'ombre, de l'eau et du gazon, les trois luxes de la vie sauvage. On part, les femmes avec leurs plus belles robes, les hommes avec leurs plus belles chemises, et, hommes et femmes, couverts de fleurs du gardénia et du rosier de Chine, arrivent à l'endroit désigné.

Les honneurs de la pelouse sont faits par les femmes du village le plus proche. Elles sont là une vingtaine des plus belles, toutes mises de la même manière, comme des sœurs; couvertes de fleurs et de feuillage, comme les nyjnphes et les naïades de l'île. Les hommes, de leur côté, se sont occupés du festin; ils ont apporté les cochons, les poules, les bananes. Des fours sont creusés dans la terre et chauffent. L'eau-de-vie d'orange est prête depuis trois jours.

Vers midi, c'est-à-dire en arrivant, on mange; en mangeant on boit de l'eau, mais après le repas on passe au namou. Le namou, c'est l'eau-de-vie d'orange, qui s'appelle aussi le kava. Avec les commencements de l'ivresse commence la danse. Ces vingt belles filles, vêtues de la même manière, s'accroupissant sur leurs talons, forment une seule ligne; elles chantent un air monotone, mais qui ne manque pas d'une certaine passion. Derrière elles, des hommes jouent de la flûte avec le nez, et en se bouchant une narine pour rendre le son plus fort. D'autres hommes, entre leurs mains rapprochées, imitent le grognement du cochon.

Une fille se détache d'une des extrémités, comme se détacherait un an neau d'une chaîne, une perle d'un chapelet. Celles qui restent accroupies, les hommes qui se tiennent derrière celles-ci, forment à la fois l'orchestre et la figuration. Quelques-uns battent du tambour sur un tronc de cocotier.

Alors, sur le front de la ligne, la danseuse figure un pas, sautant sur le même pied, la main étendue en avant. Puis elle se retourne, saute sur l'autre pied et étend l'autre main. Les mains ont une espèce de frissonnement nerveux qui les fait miroiter. Autrefois, pour que ce miroitement fût plus fort, elles se tatouaient les mains.

Quand la première a dansé quelques mesures, une autre se détache de l'extrémité opposée et vient figurer à son tour, et ainsi de suite. C'est à laquelle fera les gestes les plus expressifs et emportera le prix de la grâce voluptueuse, à la façon dont les nations sauvages l'entendent. Peu à peu le Ghapclet s'égrène, le ballet devient général; alors ce sont des cris comme en poussaient les bacchantes sur les monts Riphées, les ffiénades sur le Cilhéron. Dans un pays civilisé, la toile tomberait en ce moment, et ce serait déjà tard. A Taïti la toile ne tombe pas, seulement la pièce est finie, les acteurs disparaissent. Le dénoûmient s'appelle Etanu Terneia.

Il y a une autre danse, et même deux autres danses, mais nous n'essayerons pas même de parler de la troisième. Nous nous bornerons à dire quelques mots de la seconde. Cette danse s'appelle la pêche de la baleine.

Engagés souvent comme matelols à bord de bâtiments baleiniers, les Taïtiens ont assisté à des prises de baleines. C'est cette action qu'ils mettent en scène avec leur naïveté ordinaire. Une dizaine de femmes représentent la pirogue qui esl à la poursuite du monstre. Le mouvement de leurs mains simule le mouvement des rames; les ondulations de leur corps les ondulations de la mer. Le patron est en tête avec un bâton à la main, s'apprélant à harponner lecélacé dès qu'il paraîtra. Un autre homme est à la cime d'un arbre qui simule un mât. Il tient à la main une lunette en bambou. C'est la vigie ebargéede signaler les souffleurs.

La baleine apparaît. C'est un homme qui jette de l'eau par la bouche et par le nez el qui entretient son émission à l'aide d'une calebasse pleine de liquide. La pirogue se met à la poursuite du monstre , lequel cherche à s'échapper en faisant des tours et des détours qui font valoir l'élasticité parfaite «les éléments dont se compose la pirogue. De temps en temps la baleine se retourne, puis, par ses évents, jette de l'eau sur les rameurs, sur la chaloupe et sur le patron. Entre le patron, rameurs et baleine, tout se môle dans une dernière lutte, dont il esl impossible de donner une juste idée.

Nous avons dit, dans un chapitre précédent, de quelle façon douce et facile on mourait à Taïli. Disons de quelle façon douce et facile on y vient au monde. La femme en travail souffre une heure à peu près et accouche au milieu de deux ou trois amies. A peine accouchée, elle gagne la mer, appuyée sur ses amies, nage dix minutes en continuant île s'appuyer sur elles et regagne sa case. Tout est dit. Le lendemain elle va à ses affaires ou ù ses plaisirs.

LES MARQUISES. — STATION A I. ILE DES PINS — BALADE. — MONSEIGNEUR DE DOUARE. L'aLCIIMÈNE. — MASSACRE DE M. DE VARIANTS ET DE SES COMPAGNONS.

Nous commencions à nous ennuyer à Taïli, mon mari me proposa une course aux Marquises. 11 va sans dire que j'acceptai.

La présence et les impertinences de sir Georges m'étaient devenues insupportables. Nous partîmes sur un petit brick faisant les voyages de cet archipel dangereux qui s'étend de l'île Kemin à Nouka-hiva. La traversée ne présenta rien de remarquable

On sait que les Marquises ont été découvertes en 1595 par le navigateur espagnol Mendana. et nommées Marquises en l'honneur du marquis" de Mendou, vice-roi du Pérou. Cook y aborda le 7 mars 1774.

En arrivant à Nouka-hiva, nous fûmes frappés de la nudité de la côte. Jamais je n'ai vu falaises plus tristes et plus sombres. Une entrée, qu'on croirai l celle d'un des cercles de Dante, donne passage dans une baie. A peine entré dans la baie, on dirait un changement à vue. L'eau, tranquille et bleue, entourée de tous côtés de vallées verdoyantes, semble un saphir monté dans des émeraudes. A pari sa communication presque invincible avec la mer,

celte baie esl un véritable lac où semblent affluer tous les cours d'eau de l'île.

Celte baie est entourée de cases; sur un petit promontoire s'élève un port construit par les Français. Les gens de la baie étaient en guerre avec les Taipi-kai-kai. Tout cela est anthropophage et se mange à qui mieux mieux. Les hommes,* pour se donner un aspect plus sensible, sont tatoués de la tête aux pieds. Il n'y a pas jusqu'à l'épaisseur des paupières qui ne soit peinte.

Les plus jolis dessins sont réservés en général pour les épaules et les omoplates. Quelques-uns ont le corps comme s'ils étaient tombés dans une cuve de bleu de Prusse liquide; la plupart ont la figure traversée diagonalemenl par une ligne large de trois doigts qui représente soit la barre, soit la bande, soit la face d'un écusson. Beaucoup ont des desseins couleur sur couleur. Le tatouage s'opère à l'aide d'un petit râteau en dents de cachalot. On trempe le râteau dans du broux de noix; on applique le râteau sur la place qu'on veut tatouer, et Ton frappe avec un petit marteau. L'opération amène le sang et doit être horriblement douloureuse.

Un chef nommé Pacoco, avec lequel nous fîmes une excursion dans l'intérieur des terres, m'a raconté ce que je vais vous dire. Voici de quelle façon l'on mange les prisonniers, non point par sensualité, Pacoco se défendait fort du péché de la gourmandise, mais par vengeance :

On abat la victime d'un coup de casse-têle, on l'ouvre avec un couteau, on enlève les intestins; le chef, qui a l'ongle de l'index très-long et très-tranchant, plonge cet ongle dans l'orbite de l'œil, l'enlève en décrivant un mouvement circulaire, et le gobe comme un chanteur qui soigne sa voix, gobe un œuf frais. Ensuite, d'un coup de hache, on tranche les phalanges des mains, et pendant qu'on fait cuire le corps, on suce et ronge les doigts en manière de hors-d'œuvre. A chaque festin, on donne des fêtes et l'on danse.

Au reste, qui voit une des îles de la Polynésie les voit à peu près toutes. Les hommes sont entièrement nus, à l'exception d'une petite bande d'étoffe qui leur sert de ceinture. Us portent une coiffure en plumes de coq rassemblées par une plaque pareille à celle des bonnets à poils des grenadiers de la garde. Du milieu des plumes de coq s'élancent des plumes de paille-en-queue. Ils ont aîi cou des colliers de coquillages et de grains rouges. Les chefs ont une pièce d'étoffe rouge qu'ils se mettent sur le dos, et à laquelle ils font un nœud par le devant. Les femmes, qui se livrent; au désordre le plus effréné, 1 orient une grande pièce d'étoffe pareille à celle que les Taïtiennes roulent sous leurs chemises. Elles s'enveloppent de celte étoile, qui fait plusieurs fois le tour de leur corps, et qui a pour ornement un énorme nœud dans le dos.

Nous restâmes peu de temps aux Marquises. Les natifs étaient en guerre les uns contre les autres, ce qui rendait difficiles les excursions à terre. Us venaient de prendre, de faire rôtir et de manger un Anglais établi à la Dominique.

Nous revînmes à Taïli, nous y restâmes six mois à nouveau, puis nous partîmes pour la Nouvelle-Calédonie. En route, nous fûmes forcés de nous arrêter, et fîmes sl-Uion à l'île des Pins; un mât était gercé et menaçait chute au premier gros temps. Comme les naturels sont d'atroces anthropophages, on n'allait à terre qu'avec un canot bien armé. Mon mari y fit deux excursions, mais ne permit point que je l'accompagnasse.

Nous fûmes \isités à bord par monseigneur de Douare. Toute notre mission, au contraire des missionnaires anglais, dans celte partie du monde, qui s'oc-

cupenl beaucoup trop de spéculations, toute noire mission est une mission de martyrs. On commence par piller ces pauvres prêtres, puis, un à un, peu à peu, on '.es assassine et on les mange. Monseigneur de Douare avait r seul. Toute sa fortune, trente mille livres de rentes à peu près, avail été employée à catéchise*. Il 5 a trois ans qu'il a été assassiné, rôti et mang^ & s< n tour. Alors il partageait son temps entre l'île des Pins et la Nouvelle-Calédonie.

Notre mât gercé échangé contre un mât neuf, nous remîmes à la voili arrivâmes, vers le mois de novembre, au port de Balade. La Nouvelle-Calédonie fut découverte par le capitaine Cook, le 3 septembre ù huit heures du matin : à cinq heures du soir, il D'en était plus qu'à trois lieues.

Monsieur de Bougainville, qui fit à peu près même route que le capitaine- Cook, quelques années auparavant, dil qu'en passant dans ces parages il trouva une mer parfaitement tranquille, et que plusieurs fragments de fruits et de bois flottants passant prés de son vaisseau, il augura qu'une terre inconnue devait être dans la direction d'où venaient ces bois.

Nous jetâmes l'ancre sur un fond de coraux mouvant. Un matelot, je ne sais comment, se procura une branche magnifique de corail que je lui achetai. On eût dit une véritable branche; elle fut brûlée dans un des trois ou quatre incendies dont nous fûmes victimes en Californie. J'étais occupée à admirer ma branche de corail, quand un des frères de la mission vint à bord. Le capitaine l'interrogea sur la possibilité de descendre à terre; il eût voulu prendre un chargement de bois de sandal et de provisions. Le bon prêtre l'en détourna de toutes ses forces; il lui représenta la chose, non-seulement comme très-dangereuse, mais encore comme presque impossible, à cause du peu d'hommes qu'il avait à bord. C'était un grand regret pour le capitaine; le pays abondait en patates et en maïs, qui poussent dans de magnifiques prairies, sur les rives de grands courants d'eau, dont quelques-uns sont navigables.

Le lendemain, les natifs vinrent à bord, apportant, dans des pirogues moins belles que celles de la Nouvelle-Zélande, des patates, des cochons, des poules, du maïs et des nattes. Nous restâmes cinq semaines â l'ancre. Pendant ces cinq semaines, mon mari descendit deux fois â terre, et eut le bonheur de revenir sans accident.

Un* malin on signala une corvette voguant sous pavillon tricolore. C'était la frégate l'Alcmène. On sait quel terrible événement s'accomplit sur les rives de l'ile Sequeba, et comment le jeune et malheureux de Varennes y fut égorgé lui et ses compagnons.

Voici comment un des témoins de ce malheur nous en raconte les horribles détails. Pour plus d'exactitude, nous le laissons parler :

« La frégate quitta Taïti le 20 avril 1850. Nous avions pour mission de visiter une grande çartie des îlesPomolou, lcsîles desNavigateurs, Y,"allis,Anatou,. l'ile des Pins, et principalement la Nouvelle-Calédonie. Notre absence de la station de Taïti ne devait pas se prolonger au delà de quatre à cinq mois, mais, par suite de graves circonstances, nous nous trouvâmes, après dix mois d'absence, bien loin encore de Taïti.

«Nos premières visites aux îlesPomolou, Wallis et Anatou, se firent avec une très-grande sécurité ; nous ne perdîmes qu'un homme aux Navigateurs. Du port d'Anatou commence notre navigation périlleuse, la frégate ayant continuellement à faire route entre des récifs.

« A notre arrivée à 111a des Pins, nous trouvâmes la mission établie en observation. L'évêque, monseigneur de Douare, en avîfit lui-même la dangereuse charge. Deux prêtres et trois frères habitaient l'île des Pins, outre la mission,

« Tous venaient d'échapper aune mort certaine en fuyant la Nouvelle-Calédonie et en se réfugiant à bord d'un petit navire anglais qui passa par hasard en vue de leurs habitations; déjà ils avaient été volés de leurs vivres et dépouillés de leurs habits, et quelques jours plus tard ils eussent inévitablement servi de rôti pour le grand festin qui se fait à chaque récolte. Enfin Dieu les a protégés; pour le présent ils sont sauvés. Mais malheureusement ce n'est que partie remise, car monseigneur de Douare persiste à établir une mission dans la Nouvelle-Calédonie, et, pour arriver ace but, il fera tous les sacrifices, même celui de la vie*.

« M. le comte d'Harcourt, commandant l'Alcmcne, apprit celle nouvelle de la bouche même des missionnaires; il possédait l'autorisation du gouverneur de Taïli de protéger en tout et partout les missions françaises qui seraient eu danger. Il prit la résolution de rester quelque temps dans les îles. Comme les vivres commençaient à diminuer beaucoup, le commandant décida, après s'être entendu avec monseigneur de Douare, que le navire irait à Sidney pour se réparer, faire des provisions, remplacer les divers objets qui manquaient, el faire rafraîchir et reposer l'équipage, qui avait déjà énormément fatigué.

« Nous nous rendîmes donc à Sidney, d'où, après deux mois de séjour, nous partîmes poumons rendreàl'iledesPins,oùnousarrivâmes en septembre 1850. Nous ne séjournâmes qu'un mois dans l'île, et pendant ce mois nous eûmes fort à faire pour tenir en respect les sauvages. Nous étant assurés en les quittant que, pour le moment, la mission était en sûreté, nous fîmes route pour lu Nouvelle-Calédonie, distante de vingt lieues de l'île des Pins.

« La Nouvelle-Calédonie mesure quatre-vingts lieues de long du nord au sud, sur quinze de largeur. Sa population peut être estimée à soixante mille âmes. Elle se compose d'hommes robustes et très-bien faits. Ses hautes montagnes, ses larges rivières, ses" belles cascades, ses riches pâturages et ses épaisses forêts, offrent tous les avantages dont on jouit dans les pays les plus favorisés de la nature.

« Le commandant se décida à faire le tour de ce groupe d'îles, dans le but de relever l'hydrographie de différents ports, C'était une tâche périlleuse; on naviguait constamment entre les récifs, fatiguant en outre, car on mouillait tous les soirs et on appareillait tous les matins.

« Notre premier port fut Hou-a-Oua ; c'est dans ce dernier que nous eûmes à déplorer la perte de nos bien chers camarades. A notre arrivée à Balade, on expédia le canot, du commandant pour aller à la recherche d'une passe au milieu des récifs. Le canot devait servir de guide à la corvette. Le canot était armé ainsi qu'il suit :

« Un officier,. M. de Varennes, commandait l'embarcation; un élève, M. Saint-Phale, un deuxième maître nommé Perrot, onze hommes français, un pilote anglais elun kanack, c'est-à-dire un des natifs, complétaient f armement, en tout composé de seize personnes. Ces seize personnes avaient pour huit jours de vivres et des armes.

* Nous avons déjà ôit que, depuis l'époque cù fut écrite cette lettre, le sacrifiée était accompli.

80 JOl RNAL DE MADAME GIOVANNI.

« Leur ordre cïail de ne communiquer avec les lies que dans le cas de trèsgrand besoin. Au boul de trois jours, le canot avait fait sa tournée et trouve la passeque l'on cherchait. Il restait à l'officier à lever le plan des Lies de cette partie de*laCalédonie el à revenir chercher la corvette.

« Le soir du troisième jour, après s'être montrés avec leur embarcation très-près des îles, nos compagnons mouillèrent, pour passer la nuit, un pen au large des iles Sequeba. Les naturels les virent et toute la nuit se rassemblèrent en grand nombre dans celte dernière île. Le lendemain matin, le canot axant besoin d'eau et M. de Varennes comptant sur la bonne amitié des naturels qui l'invitaient par signes, avec leurs mains pleines de cocos et de fruits, à venir à terre, le canot aborda.

« Les naturels reçurent nosbommes à merveille, et quelques minutes s'étaient à peine écoulées que, selon L'habitude contractée dans les iles de la Polynésie chacun avait son jaya ou ami.

« On fit le feu à terre pour faire le café, et l'on déjeuna tranquillement; ensuite on s'occupa de prendre l'eau dont le canot avait besoin, et, tout étant prêt, l'officier donna Tordre de quitter la terre. Une chose qui avait frappé subitement le malheureux de Varennes et qui paraissait l'avoir décidé à bâter son départ, c'était le grand nombre de natifs qui se trouvaient dans une si petite île et la crainte d'une surprise. Cette crainte lui fil donner l'ordre d'embarquer avec beaucoup plus de vitesse qu'il n'eût été politique de le faire.

« Déjà tout l'équipage était dans le canot, il ne restait à terre que M. de Varennes qui, occupé à relever le bas de son pantalon pour regagner à son tour la barque, se tenait la tête baissée. En ce moment, un naturel s'approcha el lui donna traîtreusement un coup ch? massue qui lui fil perdre l'équilibre. M. de Varennes tomba le visage dans la mer.

« Alors, pour la première fois, les hommes de l'équipage s'aperçurent que tous les naturels qui entouraient le canot étaient armés, les uns de haches, les autres de casse-tétes. .Mais, jusqu'alors, aucune mauvaise intention ne s'était manifestée chez eux ; les Indiens s'étaient tenus satisfaits de la promesse de la part des Français de revenir bientôt. En voyant l'attaque des naturels, en voyant leur officier tomber le visage clans la mer, les hommes de l'équipage sautèrent à l'eau pour s'emparer de son corps et le porter dans le canot. Ils y étaient d'autant plus acharnés que M. de Varennes n'était pas mort tout à fait et donnait quelques signes de vie; mais, au moment où ils le soulevaient dans leurs bras, un kanack le saisit par les cheveux et d'un coup de hache lui fendit la tête. Ce fut ce coup qui le tua.

« Le deuxième maître, le brave Perrot, voyant qu'on était tombé dans un piège, voulut au moins vendre sa vie aussi cher que possible: il se retourna et. par un mouvement rapide comme l'éclair, il saisit et arracha en même temps la hache ensanglantée des mains du kanack et d'un coup furieux lui fendit le front jusqu'aux dents. Mais il n'eut que le temps de voir qu'il avait vengé son officier, et il tomba lui-même assommé d'un coup de casse-tête.

« Dès lors les naturels se ruèrent sur les matelots, douzL hommes furent massacrés sur place, trois se jetèrent à la nage, mais le même soir ils furent repris par les kanacks, et ils n'eurent point à douter que le même sort ne leur fût réservé. Ils furent en outre témoins d'un horrible spectacle. Les meurtriers, après avoir pillé le canot, déshabillèrenl leurs victimes, les éten-

dirent sur la plage, leur enlevèrent les entrailles et s'apprêtèrent à les faire rôtir.

« Les femmes alors commencèrent leur tâche. Ce sont elles qui remplissent le rôle de cuisinières dans ces horribles festins : elles enveloppèrent les corps mutilés avec des feuilles de cocotier et de bananier; elles allumèrent le feu, firent chauffer les pierres qui servaient de grils, et posèrent sur ces pierres le corps de nos malheureux compagnons. Les trois matelots qui avaient échappé à la mort et que la mort attendait étaient là, et assistaient à la joie de ces misérables qui dansaient autour du feu.

« Nous ne savions rien, à bord de la corvette, de ce qui s'était passé à terre; seulement, n'ayant aucune nouvelle de nos malheureux camarades, le commandant commença à concevoir de sérieuses inquiétudes, et il se décida à envoyer une seconde embarcation à la recherche de la première. Comme la première, cette embarcation était bien armée et montée par un officier. Un missionnaire, nommé le frère Jean, qui connaissait la langue, fut adjoint à cette nouvelle expédition.

« Le canot partit, et, le quatrième jour après son départ, il était de retour, traînant à la remorque le canot du commandant et ramenant les trois hommes qui avaient échappé au massacre. Nous devions leur retour parmi nous au dévouement du frère Jean, qui , seul et sans autre arme que son chapelet, descendit à terre et les sauva. Il ne restait plus qu'à venger les morts, et le commandant fit disposer toutes choses à cet effet.

« Nous partîmes du port de Balade et nous mouillâmes le même soir devant l'île Balabiou. Le lendemain nous fîmes route vers les îles du Massacre. Aussitôt que nous fûmes en vue, nous aperçûmes un mouvement extraordinaire de pirogues qui passaient d'une île dans une autre. L'apparition delà corvette leur avait fait comprendre notre dessein.

« A deux heures de l'après-midi, nous mouillâmes devant l'île de Taalou; une heure après, la compagnie de débarquement était à terre sous les ordres du commandant lui-même. Un feu bien nourri jeta à terre des centaines de sauvages. On mit le feu à leurs pirogues, on détruisit des villages entiers, on brûla toutes les plantations; puis, le commandant donna l'ordre de rembarquer et de faire route vers l'autre île. L'ordre fut suivi exactement, et les scènes de Taalou se renouvelèrent.

« Ensuite la corvette se rendit à l'île de la Mission, la même que l'île des Pins, afin de mettre les bons prêtres en sûreté; mais monseigneur de Douare refusa, déclarant qu'il restait avec l'espérance de racheter cette race de cannibales. »

Nous étions arrivés depuis quelques jours lorsque survinrent ces événements. Notre bâtiment, qui avait fait le voyage exprès, de compte à demi entre mon mari et le capitaine, pour qu'ils s'assurassent s'il était possible d'établir dans la Nouvelle-Calédonie un commerce de bois de sandal, ayant reconnu l'impossibilité de rien tenter, attendu la férocité des naturels, était revenu à l'île des Pins et s'y était arrêté pour faire provision de citrouilles et d'autres fruits.

Un matin, tout ceci se passait en décembre 1850, un matin nous vîmes la corvette l'Alcmène mouillée à quelques centaines de brasses de nous; elle portait tous les signes de deuil. Plusieurs officiers vinrent nous visiter; ils avaient

82 JOURNAL DE MADAME (ilOVANM.

il.' ferêpes au bras, el chaque matelot s'était fait un signe de douleur àsa façon.

Nous allâmes à notre lour, mon mari el moi, sur l'Alcmène, dont .M. le comte d'Harcourt nous fil les honneurs. Un grand officier me fil alors cadeau, en souvenir de noire patrie commune, d'une copie du dessin hydrographique qui venait d'être exécuté pour être envoyé au ministère de la marine. Il y joignit les portraits de deux des principaux chefs qui avaient dirigé le massacre ; ces portraits avaient été faits par un des trois prisonniers.

L'un des deux portraits représentait un kanack avec son tapa sur la têle, un casse-tête à la main , un rang de perles rouges autour du front et une couverture écarlale sur le dos. C'est celui du chef qui tua M. de Varcnnes, et que le deuxième maître, Perrot , tua à son lour.

L'autre est celui d'un second chef qui avait participé au massacre et qui s'était repu des corps de nos malheureux compatriotes. Celui-là appartenait à l'île Balabiou , la plus dangereuse de toutes les îles de l'archipel. Il essayait de fuir à la nage. Reconnu dans sa fuite par un des trois prisonniers cl désigné à ses camarades, il fut pris après une course acharnée et ramené à bord de la corvette, où les matelots s'emparèrent de lui et le fusillèrent.

C'est pendant le court moment où, impassible et attendant la mort, il était assis au pied du grand mât, que le naturaliste du bord fit son portrait. Trois jours après nous mettions à la voile pour retourner à Taïti.

NOUVELLE SPÉCULATION. — FANATISME DES TA1TIENNES POUR LA POMMADE. — DÉPART POUR LA CALIFORNIE.

Nous revînmes à Taïti, convaincus, comme je crois l'avoir déjà dit, qu'il n'y avait rien à faire avec l'île des Pins et la Nouvelle-Calédonie, sinon de s'y faire manger; et j'avais senti, au moment où ce bon Maori de la Nouvelle-Zélande m'avait pincé le bras en disant makaï , que ce n'était pas là ma vocation.

Au bout de six mois de séjour à Taïti, ce que nous avions été chercher bien loin se présenta de lui-même. Un navire chargé de patates, de pommes, d'oignons de confitures et de sirops, entra dans le port de Pape-ili. Le capitaine n'avait pas eu le débit de sa marchandise, selon son espérance. Mon mari eut une révélation et traita de tout le chargement pour douze ou quinze mille francs; puis il vint m'annoncer que , sauf mon bon plaisir, nous partirions de suite pour la Californie.

Depuis deux ans on ne parlait que de la terre de l'or ; c'était un de mes rêves de la visiter. J'acceptai donc avec une grande joie. Je ne m'amusais pas d'une façon exagérée à Taïti, où je ne voyais guère que la reine Pomaré, charmante pour moi, il est vrai, mais dont l'amitié ne suffisait pas à remplir douze heures de jour.

Mes observations étaient faites, et, au delà des faits que j'ai racontés, je n'avais découvert qu'une chose nouvelle, c'était le fanatisme des Taïtiennes pour la pommade. Elles en mettent partout , comme l'amphitryon de Belleau

faisait de la muscade. Quand elles voyagent, le seul colis dont elles se préoccupent le plus, c'est leur pot de pommade. Leur mari, leur amant ou leur frère le porte au bout de sou bâton; à défaut de mari, d'amant ou de frère, les belles fainéantes le portent elles-mêmes.

Ce jeune peintre dont j'ai déjà parlé, M. Charles Giraud, m'a raconté que, dans une razzia qu'on venait d'exécuter et dont il faisait partie, une pauvre femme avait été faite prisonnière. De tout ce que contenait sa case, elle n'eut l'idée d'emporter que deux pots de pommade. Ces deux pots de pommade, elle les attacha au bout d'une perche, à peu près comme Saint-Roch attache sa gourde. Mais la ficelle qui les suspendait au bout de la perche leur laissait trop de jeu ; les deux pots se balançant se heurtèrent, et en se heurtant se brisèrent.

La pauvre Taïlienne s'agenouilla tout en larmes en pleurant sa pommade, elle qui n'avait rien pleuré. Puis elle la recueillit dans ses mains jusqu'au dernier atome, et s'en frotta non-seulement les cheveux, mais encore tout le corps. Elle avait escompté trois mois de toilette à venir, mais elle marchait, sous ce soleil de feu , fière , luisante et parfumée.

Le seul grief des Taïtiennes contre les parfumeurs français, les parfumeurs français sont d'ordinaire des baleiniers, le seul grief des Taïtiennes contre les parfumeurs français est l'épaisseur fallacieuse des pots de porcelaine dans lesquels ces honnêtes industriels mettent leur marchandise. Revenons à nous et à notre spéculation.

Propriétaire de la cargaison de patates, de pommes, d'oignons, de sirops et de confitures, M. Giovanni fit prix, pour le transport de notre marchandise et notre traversée personnelle, avec M. Higins, capitaine du magnifique troismàts marchand le Baretto- Junior, navire de deux mille cinq cents tonneaux, qui s'apprêtait à partir pour la Californie.

Comme nous étions les principaux locataires du susdit trois-mâts, nous en avions naturellement accaparé le plus beau logement.

Ce logement était une magnifique cabine à deux croisées, avec un grand lit, mes deux fauteuils, mes tapis, mon piano et un ameublement tout entier pour la Californie. Puis, comme bibliothèque, le Dernier Jour d'un condamné et Monte-Cristo.

Les passagers étaient nombreux, mais se connaissaient tous. Nous nous étions vus à Taïti, aperçus à la Nouvelle-Zélande, entrevus à Hobart-Town, à Port-Philips ou à Sidney. C'est étrange combien on se rencontre dans ces différents pays: séparés les uns des autres par des voyages de mer d'un mois, six semaines.

Il n'y avait qu'une femme à bord avec moi, madame Barry, et sa fille, enfant charmante de six ou sept ans, mais qui ne pouvait pas encore compter pour une femme. Nous complétions entre nous tous le chiffre de trente passagers.

En arrivant sur le bâtiment, nous y fûmes reçus non-seulement par le capitaine Higins, mais par son frère. C'étaient de charmants jeunes gens, polis et courtois comme des Anglais, quand ils se donnent la peine d'être polis et courtois.

En arrivant sur le bâtiment, nous trouvâmes le dîner servi. On appareilla: la mer était calme, la brise favorable. Tout le monde mangea. Au dessert, quand on eut goûté le vin de Champagne, c'était à qui gasconnerait au mieux;

84 JOURNAL DE MADAME CIOVANNl.

personne n'aurait le mal de mer; on défiait le roulis, le tangage, le venl debout, l;i tempête. Les choses allèrent à merveille jusqu'au soir.

Pendant la nuit, un de ces jolis grains, comme on en rencontre dans ce' océan appelé je ne sais pourquoi Pacifique; dans la nuit, un grain fondit sui nous, et le bâtiment se mit à danser à la lueur des éclairs et à la musique du vent et de la foudre.

On espérait qu'avec le jour le vent tomberait; le vent redoubla. Un coup de mer enleva la cuisine, et eût enlevé le cuisinier s'il ne s'était pas raccroebé à un cordage.

Malgré les défis adressés la veille à la bourrasque, il n'y avait que trois personnes à table. Les vingt-sept autres personnes étaient dans leur lit. La cuisine enlevée, il n'y avait pas moyen de faire de feu; par conséquent, pas de bouillon, pas de thé à attendre : d'ailleurs le cook profilait de ce qu'il n'avait plus de cuisine pour avoir le mal de mer tout à son aise.

Quoique le capitaine eût grandement affaire sur ie pont, ce fut encore lui qui se constitua garde-malade. A défaut de thé et de bouillon, il prit d'une main une bouteille de vin de Champagne, de l'autre un verre, et s'en alla de cadre en cadre offrir sa tisane mousseuse aux malades. Son frère, comme dans les hôpitaux, lui servait de Bénévole.

Le second jour, il n'y avait personne à table, et il fallait entendre le capitaine et son frère rire, malgré que les bons garçons faisaient de rude besogne.

A quatre heures du matin, au moment où mon mari criait avec tout ce qui lui restait de force : « Prenez-moi et jetez-moi à la mer! » un coup de vent brisa une de nos fenêtres, et, comme si la mer se donnait la peine de venir le chercher, elle entra à gros bouillons dans notre chambre. En même temps, un craquement terrible se fit entendre, accompagné du bruit d'une chute : c'était le grand mât qui se brisait comme une allumette et qui tombait sur le pont.

Deux ou trois gémissements passèrent par les airs comme la plainte de l'esprit des eaux. C'était le cri de deux ou trois matelots blessés par la chute du mât, qui se perdait dans les airs. C'était un spectacle curieux que celui du pont. Les plus hardis marins ne marchaient plus qu'à quatre pattes ou en s'accrochant à tous les objets qui pouvaient leur servir d'appui. Le bâtiment semblait à ehaque instant prêt à sombrer, quoique le peu qu'on lui eût laissé de voile eût été déchiré et emporté par les rafales.

Cela dura trois jours ainsi. Pendant trois jours, le capitaine, avec une science merveilleuse guida son navire, avec un dévouement admirable soigna ses malades; pendant les trois jours il n'avait pas dormi, à peine avait-il mangé. Au bout de ces trois jours, le vent tomba et la mer calmit peu à peu.

Alors, à l'heure du dîner, on vit quelques malades à qui l'appétit était revenu se traîner de leur cadre à la table. Seulement la table se ressentait de l'enlèvement de la cuisine. On n'avait pas pu rétablir les fourneaux, les dîneurs furent obligés de se contenter de conserves de viandes, de légumes et de poissons.

Tout l'équipage était hors de service ; le deuxième officier s'était coupé le pouce d'un coup de hache; madame Barry n'avait fait que gémir; quant à l'enfant, elle était restée dans son lit, buvant un petit coup de vin de Champagne que le capilaine lui apportait, et n'ayant pas poussé une seule plainte.

Pendant ces trois jours, un ou deux verres de vin de Champagne était tout ce que j'avais pu prendre. Quant à mon mari, il avait jeté des cris d'horreur cnaquc fois qu'on lui avait proposé de prendre quelque chose.

Il fallut soixante-douze heures pour rétablir la cuisine, et pour que les forces revinssent au cuisinier. Peu à peu les convives augmentaient, mais il fallut quinze jours pour que le plus malade vînt prendre sa place et complétât les trente dîneurs.

Il va sans dire qu'au fur et à mesure que les retardataires arrivaient, on se moquait plus ou moins d'eux, selon que le retard avait été plus ou moins grand. Alors notre intimité, qui n'avait pas eu le temps de s'établir puisque l'on n'était guère resté que cinq ou six heures ensemble, commença de naître à bord. Le vent continuait de souffler assez fort, seulement il était bon. On souffrait encore un peu, mais on sentait qu'on allait vite, et cela donnait du courage.

Aussitôt que j'avais pu me tenir sur mes pieds, le capitaine était venu à moi et m'avait remis un trousseau de clefs ouvrant certaines armoires où je devais trouver toutes sortes de bonnes choses et qu'il mettait aimablement à ma disposition, afin qu'à mon tour j'en fisse les honneurs à nos compagnons de voyage.

— Voici les clefs du magasin à provisions, m'avait-il dit, vous avez la permission d'en disposer; mais à la condition expresse que vous nous ferez bien vivre.

Je ne sais si le capitaine gagnait sur notre nourriture, mais je sais à coup sûr qu'il n'économisait pas sur nous. Il y avait un maître d'hôtel. Ce maître d'hôtel avait l'ordre de suivre la carte que je lui donnerais pour extra. Nous étions, du reste, admirablement approvisionnés. Nous avions des moutons et des cochons dans les parcs, des poules et des poulets à profusion dans les cages, et des œufs frais en abondance. Comme le second jour après la tempête j'étais sur pied, j'allai dénicher les œufs et je les distribuai aux malades.

Deux vaches nous donnaient en outre du lait pour le café et le thé. A onze heures le déjeuner était servi. Il se composait de poissons, de côtelettes, de viandes froides, d'œufsà toutes les sauces. On restait à table jusqu'à une heure à savourer le thé ou le café, à écouter les histoires du capitaine.

Outre qu'il était, ainsi que je l'ai dit, un gentleman de bonne façon, le capitaine était un homme de beaucoup d'esprit. Il racontait d'une manière charmante. En qualité d'Anglais, tous les Américains étaient des Yankees pour lui. Ses traversées l'avaient conduit très-souvent à San-Francisco, et, grâce à ses récits un peu chargés peut-être, mais dont le fonds était toujours vrai, nous connaissions, avant d'y mettre le pied, la Californie, comme je la connais après deux ans de séjour.

A trois heures de l'après-midi, le capitaine nous faisait dire que le luncheon était prêt. Il se composait de gâteaux, de beurre frais, de fromages, de porter et de vin de Champagne.

De quatre à six heures, flânerie générale. Des prix étaient proposés à ceux qui inventeraient un exercice pour avoir faim à six heures. A six heures on se mettait à table, on y restait jusqu'à huit; puis on montait sur le pont, on fumait pendant une heure, et l'on redescendait s'attabler au vingt-et-un.

Au vingt-et-un, il arrivait toujours ce qu'il arrive lorsqu'on joue entre

8<i JOURNAL DE MADAME GIOVANNI.

connaissances ; on commençait en douceur; chacun tirait un shelling de sa poche; on ne devait pas déliasser le maximum d'un dollar; on finissait par ineltre cinq cents francs sur un coup. D'ailleurs n'allait-on pas en Californie! Tout en jouant, on buvait. Des domestiques servaient des vins de toutes espèces. A minuit, souper froid accompagné de welch-rabbits. c'est-à-dire de lapin gallois.

Le lecteur fiançais ignore très-probablement ce que c'est que le welchrabbits, et pourquoi le welch-rabbits signifie lapin gallois. Je ne sais pas plus que lui pourquoi il signifie lapin gallois, mais je puis lui dire ce que c'est que le welch-rabbits.

Vous coupez des tranches de pain que vous faites rôtir devant un grand feu, vous le beurrez et vous le mettez dans un plat, où vous avez soin de le tenir très-chaudement. Puis vous prenez une petite casserole d'argent; dans cette casserole, vous mettez en portions égales du beurre et du fromage de Chesler, selon la quantité; vous ajoutez un verre ou deux de porter, du piment, du sel et du poivre, et vous mettez le tout sur le feu. Puis, le tout fondu, vous étendez cette pâte épaisse sur vos rôties coupées en carrés, et vous servez chaud.

Dans les intervalles, de mon côté j'inventais des plats. Comme nos deux cuisiniers étaient Anglais, toutes les fois qu'un plat français paraissait sur la table, on savait jqu'il était de ma confection et chacun lui faisait fête. Il n'y avait que madame Barry qui ne trouvait rien de bien, parce que tout était trop bon et trop distingué pour elle. Elle s'ennuyait beaucoup, ne sachant s'occuper à rien, et se distrayait en morigénant sa petite fille, qui, venant d'être très-bien élevée jusqu'à l'âge de neuf ans par sa tante, ne comprenait rien aux manières brutales de sa mère et en exprimait son étonnement avec une naïveté toute enfantine.

J'avais obtenu de m'occuper de cet enfant, que j'aimais beaucoup. Comme j'étais dès six heures du matin sur le pont à écouter les histoires des matelots et à leur apprendre ma chanson de la Pompe, à neuf heures je redescendais chez moi pour donner à ma petite écolière des leçons d'écriture et de musique. Quand j'étais contente d'elle, je la récompensais en lui donnant la permission de prendre un bain dans la salle attenante à ma cabine. Elle allait alors, toute fraîche et joyeuse, épanouie comme une rose pompon, montrer son bonheur à sa mère. La mère n'envia jamais ce bonheur au point de me demander pour elle la faveur que j'accordais à sa fille.

Madame Barry avait encore une autre distraction : c'était de faire, tous les cinq ou six jours, prendre médecine à la pauvre petite. Ces médecines lui répugnaient fort. On entendait crier l'enfant, et on savait ce que cela voulait dire.

Madame Barry était une espèce de paysanne riche. Elle avait apporté une certaine fortune à son mari. Ils étaient venus à la Nouvelle-Zélande, où ils s'étaient établis marchands de vins et y avaient fait de très-bonnes affaires. Alors étaient venues des nouvelles de la Californie, lesquelles leur avaient donné l'idée de changer le siège de leur commerce. Le mari était parti d'avance pour San-Francisco, où il faisait de meilleures affaires encore qu'à la Nouvelle-Zélande; sa femme allait le rejoindre.

Avec le beau temps et les longues soirées sur le pont, on pense à la lecture. Mon mari avait une espèce de boîte aux mystères dans laquelle je fouillais aux

* grandes occasions. Voyant que personne n'avait de livres, j'allongeai la main vers la susdite boîte Je l'y plongeai deux fois, et j'en tirai les deux livres que j'ai déjà nommés, c'esl-à-dire Monte-Cristo et le Dernier Jour d'un condamné.

Monte-Cristo était en anglais. Il fut décidé que l'on commencerait par lui. Chaque soir on se réunissait sur le pont, on étendait des couvertures, on allait chercher tous les coussins du bâtiment, on se couchait pour écouter bien à l'aise et sous le dais azuré d'un ciel magnifique tout brodé d'étoiles d'or; je lisais à la lueur de la veilleuse de l'habitacle, dont la lumière se réfléchissait sur mon livre.

La lecture dura huit jours. Je commençais chaque fois avec la volonté de ne lire que trois ou quatre chapitres; puis, quand on voyait que je m'arrêtais, on me disait : Encore ! encore ! Puis je continuais ; et ce qui aurait dû nous faire toute la traversée ne dura qu'une semaine. On lut ensuite le Dernier Jour d'un, condamné.

Au bout de trois semaines de traversée, les grains nous reprirent. Le bâtiment était plein d'eau, et il fallut, comme dans notre voyage de Maurice à Auckland, se mettre à pomper avec acharnement. Ce fut là où ma chanson fit son effet. Presque tout le monde s'était remis au lit. Je restais seule debout avec cinq ou six personnes. Le capitaine m'avait constituée son infirmière, et j'allais de lit en lit offrir du thé, du bouillon ou du vin de Champagne.

Enfin, on commença à parler de notre prochaine arrivée à San-Franciseo. Le navire marchait admirablement. Nous faisions jusqu'à quatorze nœuds à l'heure. Un matin, le capitaine nous annonça que la journée ne se passerait point sans que l'on criât : Terre! A cinq heures du soir, la promessse du capitaine s'était réalisée.

Le lendemain, nous entrâmes dans la haie, mais au milieu d'un tel brouillard qu'on ne voyait pas le beaupré du navire. Cependant le temps finit par s'éclaircir, et vers cinq heures de l'après-midi, au moment où l'on jetait l'ancre, le brouillard s'étant dissipé tout à fait, on put voir le magnifique coup d'oeil qui s'étendait devant nous. Cela se passait en février 1851 .

Jamais, dans aucun de mes voyages, je n'ai vu autant de bâtiments qu'il y en avait dans le port de San-Francisco, où l'on pouvait en compter six cents. On eût dit qu'on était dans une immense forêt sans feuilles. Le mouvement qui se faisait dans cette baie était considérable., et le port de Londres est le seul qui m'ait présenté un spectacle approchant de celui-là. Au reste, de tous côtés on ne voit que de l'or, on n'entend sonner que de l'or : c'est bien véritablement la baie de l'Eldorado.

Nous étions dans une certaine inquiétude sur nos denrées, toutes si périssables. Les différentes tempêtes que nous avions essuyées ne nous avaient pas laissés sans inquiétude à leur endroit. Il est vrai que chaque oignon et chaque pomme étaient enveloppés d'un papier, comme on fait des oranges. Tout était en excellent état. Nous arrivions avec une centaine de tonneaux de marchandises.

ARRIVÉE DANS LA BAIE. — ASPECT DE SAN-FRANCISCO. — CE QUE NOUS COUTAIT NOTP.E CARGAISON ET NOTRE TRANSPORT. — L'ELDORADO. — MADAME BARRY. — DESCENTE A TERRE. — CONFORTABLE CALIFORNIEN.

La première chose que l'on aperçoit en entrant dans la baie de San-Francisco est la montagne du Télégraphe. Cette montagne est une petite colline de la hauteur de Montmartre. Elle est couronnée par une pelouse sur laquelle s'élèvent un moulin et un télégraphe qui lui a donné son nom.

Chaque fois qu'un nouvel incendie dévore San-Francisco, chacun transporte ce qu'il a pu sauver et lui-même sur la montagne du Télégraphe, qui, ainsi qu'on le voit, tire son nom du monument qui la couronne.

Elle est couverte de petites maisons en bois qui semblent des poulaillers entassés non pas les uns sur les autres, mais les uns à coté des autres. Aucun arbre n'abrite ces maisons. Au fur et à mesure que l'on avance dans la baie, on découvre à gauche les terres de Contra-Costa et de San-Antonio. Puis, à son tour, San-Francisco se révèle, et l'on a sous les jeux un immense pêlemêle de maisons bâties en bois et en fer.

Cependant, une fois à terre, remarquez que je parle à la date de notre arrivée, c'est-à-dire au commencement de 1851 , cependant, une fois à terre, on reconnaît que la ville est parfaitement bien tracée, que les maisons sont alignées au cordeau, et que l'on n'a, en somme, d'autre reproche à faire à chaque rue que d'aboutir à un monceau de sable, que recule, au reste, chaque maison bâtie à la file des autres. Nous jetâmes l'ancre.

Nous étions donc arrivés au but de notre course. Nous allions savoir si tout h' merveilleux que l'on nous avait raconté de la Californie était vrai, et si les dépenses énormes que nous avions faites pour transporter notre cargaison et nous-mêmes à San-Francisco porteraient leurs fruits. Ces dépenses, donnonsen une idée au lecteur.

Nous avions payé, pour notre passage sur le Baratto- Junior, trois cents livres sterling, prix aussi exorbitant parce que nous allions à l'Eldorado. Nous payions de plus pour nos pommes, nos oignons, nos patates et nos confitures dix-huit cents livres sterling. En tout, cinquante-trois mille francs, à peu près.

Je regardais, je l'avoue, la spéculation comme insensée. La cargaison nous coûtait quinze mille francs, c'est-à-dire pas tout à fait le tiers de ce que nous coûtait son transport. Il est vrai que le capitaine de qui mon mari avait acheté vendait à perte. Mais n'importe! il y avait, on l'avouera, quelque chose d'effrayant à cette première mise de fonds de soixante-cinq mille francs sur des patates, des pommes et des oignons !

A peine avions-nous jeté l'ancre que, ni plus ni moins que dans un port de Ta'ili ou des Marquises, nous étions entourés d'une foule de petites barques; seulement, celles-ci, au lieu d'être montées par des sauvages habillés tous de la même façon et parlant la même langue, étaient conduites par des hommes

très-civilisés, effrayants d'activité, offrant leurs marchandises dans toutes sortes de langues, parmi lesquelles, à la grande satisfaction de mes oreilles paresseuses, prédominait la langue française.

Les marchandises offertes, c'était du lait à cinq francs la pinte, des oranges et des pommes à un franc vingt-cinq centimes la pièce. On entendait crier : « Des commissionnaires! un commissionnaire pas cher! vingt-cinq francs pour porter un sac de nuit! cinquante francs pour un sac de nuit et une malle! »

Puis, au milieu de tout cela, ce qui frappe, c'est la vue de l'or, c'est le son de l'or, ce sont ces marchandises de lait, de pommes et d'oranges, c'est ce commissionnaire qui, pour vous rendre un franc, tire une poignée d'or et qui cherche longtemps dans cet or pour y trouver cette pièce de vingt sous dédaignée.

Oh! dès l'entrée dans la baie, il n'y a pas à s'y tromper, la Californie se révèle : c'est bien la terre de l'Eldorado.

Une chose nous réjouissait fort, mon mari et moi : c'était la vue de ces pommes, beaucoup moins belles que les nôtres, et vendues un franc vingt-cinq la pièce. Si nous vendions relativement nos patates et nos oignons au prix de ces pommes, notre chargement valait deux millions.

Dès notre arrivée dans la baie , le capitaine nous avait prévenus contre l'industrie des courtiers qui viennent à bord des bâtiments, et qui, avant que les négociants ne sachent le cours de la place, traitent avec eux de leurs marchandises.

En effet, un vol de ces spéculateurs s'abattit sur le Baratto- Junior. Un de ces spéculateurs s'attacha à mon mari. Il était connu pour un des plus riches de San-Francisco. Je l'entendis tout à coup s'écrier :

— Eh ! mon cher Monsieur, votre fortune est faite !

On comprend que je m'approchai avec une certaine vivacité. M. Giovanni venait de dire au Californien de quoi se composait notre cargaison, et celui-ci ne lui avait pas caché que la place manquait entièrement à cette heure des denrées qui composaient le chargement du Baratto- Junior.

Et, en effet, séance tenante, le spéculateur offrit à mon mari, quitte de tous droits d'entrée et de chargement, deux réaux américains par pomme et par oignon. C'était mettre chacun de ces fruits et de ces légumes à vingt-quatre sous la pièce. Il offrait un réal par chaque patate. Nous avions soixante-dix tonneaux de pommes et d'oignons, trente tonneaux de patates.

M. Giovanni pouv-au sauter à terre les mains dans ses poches, sans plus s'occuper de rien : il avait deux millions à lui. Il allait accepter, et je l'y engageais de toutes mes forces, quand le capitaine Higins le toucha du coude. M. Giovanni se retourna.

— Ne vous laissez pas enfoncer! lui dit le capitaine. — Peste! deux millions! dit M. Giovanni, quel enfoncement! — N'importe, s'il vous offre deux millions de votre chargement, ici, en rade, c'est qu'il en vaut quatre ou tout au moins trois à terre.

Il y avait quelque chose de probable dans cette observation.

— C'est bien , dit M. Giovanni au spéculateur, je réfléchirai à votre proposition.

Le spéculateur salua et s'en alla en sifflotant. Sur ces entrefaites, M. Barry,

qui savait sa femme à bord du Baratto, était arrivé. Après avoir embrassé madame Barry et sa lillr, il leur passa au cou des chaînes d'or, leur glissa au doigt des bagues, leur accrocha des montres à la ceinture, et donna un stug à reniant.

Le stug, que je voyais pour la première fois, est une pièce d'or octogone qui vaut deux cent cinquante francs monnayé à San-Francisco. Ainsi, on ne voyait que de l'or partout, toujours de l'or.

Ce qui m'avait frappée surtout, c'était l'indifférence de ce spéculateur. Il venait d'offrir à M. Giovanni deux millions de sa marchandise; celui-ci avait refusé, et l'autre s'en allait en sifflotant, sans plus s'inquiéter du marché rompu que s'il eût été question d'une botte de radis. M. Barry était beaucoup mieux que sa femme. Sans nous être jamais vus, nous étions, par nos relations antérieures, d'anciennes connaissances. Il nous offrit de descendre momentanément chez lui. Nous acceptâmes.

Nous prîmes terre. La moitié de San-Francisco venait d'être brûlée et fumait encore. Moins la fumée, l'incendie paraissait déjà complètement oublié. On rebâtissait avec acharnement sur les cendres chaudes.

Nous arrivâmes chez M. Barry. Il demeurait rue du Pont et n'avait aucunement souffert; le feu n'avait pas monté jusque-là. Il était marchand de vins en gros, et sous ce rapport faisait un des commerces les plus considérables de San-Francisco. Et cependant, ce qui nous frappa en arrivant chez lui, ce fut l'absence des objets de première nécessité.

On était là pour gagner de l'argent, et non pas pour en dépenser. M. Barry nous offrit à dîner : nous acceptâmes. On dressa des tonneaux et l'on mit des planches dessus. Voilà la table. On étendit sur le tout une nappe ou un drap. La délimitation n'était pas prise. Puis on envoya chercher des biftecks chez le restaurateur.

Madame Barry, qui faisait si fort le petite maîtresse à bord du bâtiment, qui n'arrivait que juste à l'heure du dîner, qui piquait avec sa fourchette deux ou trois morceaux dans le plat avant d'en choisir un, fut forcée de mettre bas son cachemire et de s'occuper de trouver des fourchettes et des assiettes.

— Mais, disait-elle à son mari, vous ne dîniez donc pas chez vous aujourd'hui, monsieur Barry ? — Si fait, ma chère. — Mais pourquoi la cuisinière n'avait-elle pas fait le dîner? — Parce qu'il n'y a pas de cuisinière. — Le domestique eût bien dû mettre la table, au moins. — Il n'y a pas de domestique. Peste! c'est bien assez d'avoir des commis. — 0 mon Dieu! comment faitesvous donc? — Dame! comme nous allons faire. Quand on a faim, on tâche de manger, mais on n'a pas le temps de s'occuper de son dîner d'avance.

Enfin, un commis arriva avec un pain acheté chez le boulanger, et quatre biftecks pris chez le restaurateur. Dès mon entrée dans le magasin, j'avais senti les puces me monter aux jambes.

A peine fûmes-nous attablés devant nos planches, que, comme si ont eût fait l'appel, nous vîmes les rats sortir de tous les côtés. Us couraient entre nos pieds et sautaient sous la table comme de vrais chats. Mais baste! les Californiens ne s'occupaient point de cela; ils avaient autre chose à faire : ils avaient à gagner de l'or!

Ce fut bien pis au moment de se mettre au lit, il n'y avait pas de lits, mais de grandes boites à marchandises défoncées et un matelas au fond. Quant aux

couvertures et aux draps, on courut en acheter; et cependant, il y avait un million dans la maison.

M. Barry, en faisant sa tournée du soir, vint me souhaiter la Donne nuit, et me trouva pleurant dans mon coffre ; mais mon mari dormait déjà dans le sien.

— Qu'avez-vous donc? me dcmanda-t-il. Êtes-vous malade? — Hélas! non, je suis triste, tout simplement ! — De quoi ? — Vous ne devinez pas ?

Et je fis un geste indiquant la suprême détresse dans laquelle me plongeait cette absence des objets les plus nécessaires.

— Ah ! oui, dit-il, je comprends; mais, soyez tranquille, vous vous y ferez. — Voilà donc la vie de la Californie, m'écriai-je. — On n'est pas ici pour vivre, ma belle amie, répondit monsieur Barry ; on est ici pour faire fortune le plus vite possible, et s'en aller être confortable ailleurs. Sur ce, tâchez de dormir, et ne vous inquiétez pas du bruit qui se fera dès cinq heures du matin.

BELLE- UNION'. — LYNCU-IAW.

Il était évident que nous ne pouvions rester chez M. Barry; nous y étions fort mal et nous le gênions horriblement.

Comme on l'a vu, tout manquait à cette époque dans les intérieurs, et cependant tous les ustensiles de cuisine et de service étaient à vil prix; mais la femme n'y était pas pour en faire usage. On avait, à cinquante pour cent au-dessous du cours de Paris, de Londres ou de Canton, des porcelaines françaises, anglaises ou chinoises. Des paniers entiers d'assiettes, de plats, de soupières, de tasses étaient abandonnés aux portes des magasins; les voitures, rasant les maisons, les brisaient en passant. Personne ne voulait rien acheter à cause du feu.

Dès le matin, nous nous mîmes en quête d'un hôtel, qui nous demanda, pour le logement seulement, deux cent cinquante piastres par mois, c'est-à-dire un peu plus de quinze cents francs. Nous nous rabattîmes sur une maison bourgeoise, qui nous logea et nous nourrit moyennant dix piastres par jour, c'està-dire trois cents piastres. Nous avions débarqué un samedi vers deux heures.

J'ai oublié de dire que, le même soir, M. Barry et quelques amis emmenèrent mon mari pour lui montrer les curiosités de la ville. Comme ces messieurs n'avaient pas grand temps devant eux, ils commencèrent par la curiosité la plus curieuse, c'est-à-dire par la maison de jeu de la Belle-Union, située sur laPlaza. Cet établissement, un des premiers fondés, est du reste, aujourd'hui encore, le plus magnifique de San-Francisco.

Il y avait à peu près dans les deux grandes salles une centaine de tables de jeu avec leurs banquiers, leurs croupiers et leurs accessoires. Ces accessoires étaient des femmes de parade, toutes couvertes de velours et de diamants. Quoique la plus jeune eût trente-cinq à quarante ans, c'était un grand luxe que ces dames dans un pays où la population féminine était à la population masculine de un à cinq cents.

A ces lubies, on jouait à la roulette le trente et quarante , le monté . le pharaon , le vingt-et-un et le lansquenet. Toutes ces tables avaient pour croupiers des Français, les Français, on ne leur fait pas toujours cet honneur, étant considérés par les Américains comme les plus honnêtes entre tous les émigrants qui affluent à San -Francisco.

Chaque table se composait d'un croupier, de deux banquiers et d'une ratisseusc. Tout cela élan payé trente, quarante et même cinquante piastres par soirée, un jouait indifféremment de l'or en poudre, des spécimens de minerai ou de l'or monnayé

Spécimen» en or ou poudre étaient en général dans des ceintures auxquelles pendaient, accrochés à des porte-mousquetons, ou une paire de pistolets ou un simple revolver à sept coups. On jouait, comme dans le coupe-gorge de Gil Blas, une main sur son or, une main sur son arme.

Il y avait des balances sur chaque table. Les joueurs versaient leur or dans un des plateaux de la balance, qui s'enfonçait. S'il perdait, le banquier prenait l'or; s'il gagnait, le banquier versait dans la balance un poids égal à celui qui avait été mis au jeu.

Un orchestre présidait à tout cela. Il était composé d'un piano, d'un violon et d'une harpe. Les trois instrumentistes étaient placés dans un coin sur une estrade. Ils coûtaient au maître de l'établissement quinze cents francs par soi rée. A chaque coup, les tapis étaient couverts d'or. M. Giovanni remarqua qu'un seul trente et quarante avait cent mille piastres, c'est-à-dire plus de cinq cent mille francs de banque.

On approchait difficilement des tables. Non-seulement ce grand salon était le rendez-vous des joueurs, mais encore des banquiers et des négociants, qui y faisaient une espèce de bourse. A cette époque il n'y avait encore à San- Francisco ni clubs, ni cercles, ni sociétés. Aujourd'hui qu'il y a de tout cela, personne, excepté les joueurs, ne va plus à la Belle-Union ni ailleurs, soùs peine d'une mauvaise réputation. Les propriétaires étaient MM. Ross et Sulivan. Ils n'avaient aucun commanditaire; tout l'argent leur appartenait.

Le soir, après le jeu, chaque banquier comptait son argent à chaque table, mettait l'argent dans des sacs, inscrivait argent, poudre d'or et spécimen sur son livret, et allait porter ses sacs au coffre-fort. Au milieu de rétablissement se promenaient les deux propriétaires, MM. Ross et Sulivan, tous deux jeunes, élégants et de fort bonne façon. M. Sulivan, particulièrement, était un véritable fashionable.

Parfois, lorsqu'un croupier avait besoin de quitter sa place, il faisait un signe à l'un ou l'autre de ces messieurs; M. Ross ou M. Sulivan s'asseyait alors à la table et taillait lui-même. Le croupier revenait, reprenait sa place, et celui qui avait taillé continuait sa promenade.

A six heures, le jeu s'ouvrait, et en même temps le coffre-fort, lequel restait ouvert jusqu'à ce que chaque banquier y eût été chercher son sac, et, chose fort remarquable, il n'y avait personne là pour veiller à ce que chacun ne prit que son sac ou ne fît point de méprise en prenant le sac d'un autre. Personne ne surveillait ceux-ci. On avait en eux confiance entière, et jamais aucune difficulté ne résultait d'une telle confiance!

Un homme eût pu se sauver avec un sac de cinq cent mille francs; mais l'or était si vil que rien.de pareil n'arriva jamais. On ne faisait le compte que tous

les samedis. Chaque samedi, on réservait le capital, et l'on rendait aux propriétaires les bénéfices qui avaient été faits pendant le semaine.

Chaque soir, tous les employés étaient payés, même les paillasses. C'est ainsi qu'on nomme lés appelants, c'est-à-dire les hommes qui font semblant de jouer, et qui jouent en effet, mais avec l'argent de l'établissement. Ces paillasses recevaient de cinq à six piastres par soirée. Comme les banquiers et les croupiers, ils étaient presque tous Français.

Il y avait tous les soirs au premier un souper où l'on ne buvait que du vin de Champagne, qui valait alors sept piastres la bouteille. Le souper coûtait quelques cents piastres. MM. Ross et Sulivan faisaient leurs invitations en se promenant.

Au moment où M. Giovanni examinait avec une curiosité que l'on peut comprendre toutes ces tables qui semblaient entourées de bandits, tous les joueurs étant vêtus généralement de pantalons de toile, de chemises de laine bleues, jaunes et rouges, étant armés de pistolets, de revolver, deknif ; au moment où ces messieurs, disais-je, regardaient tout cela -en fumant leurs cigares, un grand fracasse fit entendre dans la salle d'entrée. M. Sulivan s'élança du côté du bruit. Il était très-brave, n'hésitant jamais à se jeter entre les querelleurs, si animés qu'ils fussent, et tout en. parlant fort bas et tout en ayant l'air fort calme, il était très-rare qu'à sa voix ou à son geste la rixe ne se calmât point.

Cette fois, il arriva trop tard. Une dispute venait d'avoir lieu à voix basse. Les dispuleurs avaient résolu de vider le débat par un duel au pistolet, et ils avaient trouvé plus simple, pour ne pas perdre de temps, de se placer au beau milieu de la salle, à vingt pas de distance, le revolver à la main, et de tirer l'un sur l'autre les sept coups dont chaque revolver était chargé. De ceux qui pouvaient recevoir les balles qui ne toucheraient pas les combattants, ceux-ci ne s'inquiétaient pas le moins du monde.

Deux ou trois coups furent tirés avant que M. Sulivan, d'un côté, et quelques hommes de bonne volonté, de l'autre, eussent désarmé les adversaires. Cependant un cri avait été poussé à l'une des tables.

M. Otto, banquier, venait de recevoir une balle dans le pied. On emporta M. Otto, mais on ne songea pas même à arrêter les deux duellistes, qui étaient des mineurs américains. Ces messieurs avaient vu tout ce qu'il y avait à voir, et même plus qu'il n'y avait à voir d'habitude, quoique ces sortes de rixes ne fussent pas rares.

Ils rentrèrent à la maison et nous racontèrent tout cela. Il y avait un contraste étrange entre l'élonnement de M. Giovanni et la tranquillité de M. Barry.

Le lendemain, qui était un dimanche, pendant que ces messieurs fumaient dans la petite chambre de derrière, pendant que madame Barry, l'enfant et moi, soulevant les rideaux, regardions à travers la fenêtre du magasin, nous vîmes soudainement un grand nombre de gens courir en faisant de grands gestes et en poussant de grands cris.

Au milieu de cette foule, une voiture passait avec le bruit et la rapidité du tonnerre. Une foule, plus compacte encore et plus agitée que celle que nous avions vue d'abord, suivait cette voilure.

Expliquons la situation pour qu'on comprenne bien le fait. A cette époque, où San-Francisco n'était pas encore régi par un code bien arrêté, il s'était établi un comité de surveillance composé d'honnêtes gens de tous les pays,

délégués par leurs nationaux pour se faire justice quand on nela leurrendrail pas. Ce comité faisait ce qu'on appelait lynch-law.

Le premier qui s'était fait justice lui-môme s'appelait probablement Lynch. Se faire justice en dehors des autorités s'appelait donc faire lynch-law, c'est-àdire appliquer la loi de Lynch. Or, le comité de surveillance avait arrêté des hommes accusés d'avoir contribué an dernier incendie. C'étaient des convicls de Sidncy, de ceux qu'on appelle Sidney-ducks (canards de Sidncy). Ces deux hommes ne se recommandaient donc pas par leurs antécédents, puisque, après avoir été transportés de la métropolitaine à Sidncy, ils s'étaient enfuis du lieu de leur déportation.

L'autorité les avait réclamés comme relevant d'elle. Le comité avait desserré les doigts à grand'peine, et sur la promesse formelle de l'autorité de faire justice. Tout à coup des rapports, que le comité regarda comme positifs, vinrent lui annoncer que, moyennant une forte somme promise par les deux coupables, l'autorité pourrait peut-être les mettre en liberté. Cela s'était vu plus d'une fois : le comité de surveillance prit ses mesures en conséquence.

A onze heures du matin, quelques membres du comité prirent une voiture. On arriva à la prison au moment de la prière; on se fit ouvrir les portes, on entra dans l'église, on mit la main sur les deux hommes, on les força de monter dans la voiture, et on les conduisit à bride abattue au lieu de leur exécution. La voiture qui les renfermait était celle que nous venions de voir passer.

Au bruit de tout ce populaire courant et criant, sur notre appel à nousmêmes, ces messieurs s'élancèrent hors de la maison et suivirent la foule. La voilure s'arrêta rue Montgomery devant une maison en dehors de laquelle pendaient des poulies destinées à hisser les marchandises dans les greniers.

Au premier étage, le comité de surveillance s'était rassemblé pour délibérer. On tira les deux nommes de voiture, on les enleva à force de bras, et on les porta au premier. Là ils se trouvèrent devant leurs juges, qui avaient déjà prononcé le jugement.

Ils étaient condamnés à l'exécution capitale et avaient cinq minutes pour se préparera la mort. Au bout de ces cinq minutes, la corde de la poulie était tirée en dedans. Un double nœud coulant y était fixé, et ce double nœud coulant était passé au cou des deux prisonniers.

Six hommes attelés à l'autre extrémité de la corde tirèrent d'un même effort, à un signal donné, et arrachés violemment de l'intérieur de l'appartement, les deux condamnés apparurent se débattant chacun au bout de la corde. Au bout de cinq minutes justice était faite : ils avaient cessé d'exister. Une fois les deux hommes pendus, toutes les cloches de la ville sonnèrent pour eux.

C'était la première exécution qui se faisait un dimanche à San-Francisco; ce fut, je crois, la dernière. Le lundi, nos malles étaient transportées à notre nouveau logement, et, nos marchandises attendant à la douane leur tour de passer, nous commençâmes nos excursions dans San-Francisco.

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