LES AMÉRICAINS
D'abord, ce qui nous frappa le plus à notre première sortie, ce fut l'activité de ces rues, les unes déjà planchéiées, les autres encore boueuses. Elles avaient déjà cependant fait un énorme progrès sur 1848, époque à laquelle on ne pouvait sortir qu'avec des bottes imperméables, et où ces bottes, qui venaient à mi-cuisses, coûtaient deux cent cinquante francs la paire.
Pour vous donner une idée de ce qu'étaient ces rues, espèce de marais mouvants où l'on pouvait s'engloutir, M. Betty, l'un de nos amis, nous racontait qu'en 1849, au moment où il était en train de causer avec quelques-uns de ses amis sur la place Washington, le bruit arriva jusqu'à eux qu'un brick venait de jeter l'ancre, amenant vingt-cinq femmes mexicaines. Les émigrants étaient exactement, à cette époque, dans la même position que les Romains, la veille du jour de l'enlèvement des Sabines.
A cette nouvelle de l'arrivée de vingt-cinq femmes, M. Betty et ses amis s'élancèrent de toute la vitesse de leurs jambes, afin d'arriver au port avant qu'elles fussent toutes enlevées; mais, par malheur; sur quatre, trois négligèrent de faire un circuit nécessaire, et s'enfoncèrent dans la glaise jusqu'au dessus des genoux. Plus ils faisaient d'efforts pour s'en tirer, plus ils s'empêtraient effroyablement. Un seul, qui avait reconnu que dans certaines occasions la ligne courbe est la plus courte, arriva sur le port, mais il était trop lard. Les Mexicaines étaient déjà placées.
Pendant ce temps-là, les trois malheureux embourbés criaient à l'aide, et ce ne fut pas trop d'un ingénieur des ponts et chaussées et d'un appareil mécanique pour les tirer du mauvais pas où ils s'étaient engagés.
La mer venait autrefois à la place même où est aujourd'hui le centre de la ville. San-Francisco s'est agrandi successivement. Nous avons parlé des montagnes de sable auxquelles aboutissent presque toutes les rues. Nous avons dit qu'au fur et à mesure que l'on bâtissait, les maisons repoussaient ces montagnes de sable. Celles qui s'avançaient vers la baie jetèrent ces montagnes de sable à la mer, laquelle, de son côté, se comblait par la quantité de navires que l'on coulait bas à la suite de la désertion des équipages.
Les navires venaient en nombre indéfini. Il n'y avait pas un seul chargement à faire comme exportation. Les équipages désertaient et allaient à terre, d'où ils gagnaient immédiatement les placer*. Le capitaine restait à bord, et, se voyant dans l'impossibilité de ramener son navire, coupait les mâts; le navire devenait ponton, puis se transformait en magasin. Alors, peu à peu, la marchandise qui chargeait le bâtiment passait à terre. Le capitaine se bâtissait où se faisait bâtir une baraque, et, la carcasse du bâtiment devenant inutile, on la coulait bas.
Les Américains achetaient, pour des sommes insignifiantes, ce qu'on appelait des lots d'eau. Il ne s'agissait que d'attendre un temps plus long, et ces lots d'eau devenaient des lots de terre.
J»6 JOï'HNAL DE MADAME GIOVANNI.
Au boni de quinze jours, c'étaient cinq ou six maisons; au bout de six semaines, c'était un quartier; au bout de six mois, c'était une ville qui descendait tout habitée vers Contra-Costa. Ce n'était pas la main de Dieu qu'on apercevait là, mais celle de l'infatigable entrepreneur américain, qui ne commit point d'obstacles et renverse d'immenses difficultés sur la route de ses rapides progrés.
D'un autre côté, San-Francisco s'étendait dans les terres. Une fois hors de la ville, le terrain n'avait presque plus de valeur; pour se rendre maître d'une quantité qui vous plaisait, mais cela tout à fait dans le commencement de la Californie, on construisait une baraque; on traçait autour de sa maison, comme Romulus autour de Rome, une ligne d'enceinte; on payait une légère rétribution au gouvernement et l'on était propriétaire. On appelait cela le terrain des Squaters, qui depuis a suggéré tant de querelles!
Ce qu'il y avait de remarquable dans tout ce mouvement des rues, dans toute cette foule qui se pressait, se coudoyait, se heurtait, c'était l'absence à peu prés complète de femmes. Le peu qu'il y en avait à San-Francisco se tenaient prudemment confinées à domicile. Il n'y avait aucune sûreté pour une femme honnête qui fût sortie seule, altendu qu'une femme qui sortait seule ne pouvait pas être prise pour une femme honnête.
Partout, aussi loin que la vue atteignait, on voyait les chemises de laine des mineurs. De temps en temps, au milieu de cet uniforme des travailleurs, passait une redingote noire; mais c'était chose rare. On rencontrait grand nombre de charrettes, quelques-unes traînées par des chevaux, les autres à bras. Pas de voilures de place. Il y en avait seulement deux ou trois à San-Francisco, et on les payait cinquante piastres par jour.
La circulation des rues, déjà si difficile, vu le nombre inouï des passants qui tous marchaient rapidement comme des gens, non pas se promenant pour leurs plaisirs, mais allant activement à leurs affaires, était encore interceptée par des encombrements de marchandises de toutes espèces, de tous pays, de toutes valeurs, qui s'amassaient devant les magasins pleins jusqu'aux portes et jusqu'aux fenêtres. On faisait queue aux boutiques de vêtements, d'outils, de vivres ; les magasins de luxe, qui y font de si grandes fortunes depuis, étaient complètement abandonnés, et ce furent de rudes commencements pour ces beaux bazars dont les demoiselles de magasin en grande toilette, dont les commis en habit noir, dont les tapis, étendus jusque dans la rue, sollicitent aujourd'hui la coquetterie des passants. J'en appelle aux maisons Gandler, Guérin, Pommier.
Au milieu de tout ce chaos, ou plutôt de toute cette genèse, des maisons de pierre s'élevaient par ci par là; la plupart de ces pierres arrivaient toutes taillées de la Chine. C'étaient des obélisques que l'on sciait.
Il y avait bien des pierres excellentes aux environs de San-Francisco, mais on aimait mieux vanner l'or que fouiller les carrières.
Les plus belles et les principales habitations de ce genre étaient alors celles de MM Argenti, Burgoyne, Dawidson ; enfin l'Eldorado, bâti à la naissance de San-Francisco, et qui, survivant à tous les sinistres, s'est retrouvé debout après chaque incendie, comme un spectre du passé. Il y avait, en outre, des maisons en fonte; on les avait crues incombustibles.
Après le premier incendie, on les retrouva tordues comme des goutteux ou
comme des damnés ; et, pareilles au taureau dePhalaris, elles avaient consumé leurs habitants.
Il n'y avait encore ni réverbères ni gaz; le soir, les boutiques éclairaient seules les rues. Il y avait, en fait d'églises, l'église catholique et la chapelle protestante. L'église catholique était située rue Jackson; le feu n'a jamais monté jusqu'à elle.
Il y avait, en fait de théâtres, le théâtre français d'Adelphi, qui n'a jamais brûlé non plus, et un ou deux autres petits théâtres américains. Il y avait la poste, établissement fabuleux; la poste la plus occupée qu'il y ait dans aucune partie du monde.
Bienheureux serait le théâtre de Paris ou de Londres qui aurait le soir une queue pareille à celle qui stationne toute la journée à la porte de la poste de San-Francisco! Les plaisirs étaient le jeu, le théâtre, les concerts sacrés et profanes. Mais les établissements de jeu seuls faisaient fortune.
Hertz rendra témoignage de ce que j'avance. Il est venu, et, malgré son immense talent, je crois qu'il a laissé à San-Francisco plus d'argent de France qu'il n'a rapporté en France d'or de la Californie.
J'ai dit qu'à cette époque la proportion des femmes était à peine de une à cinq cents hommes. Quand, le soir, nous sortions avec nos maris, que l'on savait cependant bien armés, il était rare que nous rentrassions sans avoir été entourées et regardées d'une manière qui paraîtrait peu convenable ailleurs qu'en Californie, mais bien excusable là, à l'époque dont j'en parle.
Je raconterai en son temps une sanglante catastrophe, dont je fus la cause bien innocente. Nous étions arrivés , comme je l'ai dit , au commencement de l'année; il faisait un froid horrible. Pas une maison n'avait de cheminée. La fièvre de l'or tenait lieu de feu.
Le climat de San-Francisco est d'ailleurs un terrible climat. Il change trois fois par jour. Toute la nuit, c'est-à-dire de minuit à trois heures du matin, il tombe une rosée qui peut largement passer pour une pluie. Le matin, la pluie cesse, mais l'humidité et la fraîcheur persistent.
A onze heures commence une chaleur ardente. Dans l'après-midi , souffle un vent affreux qui vous aveugle avec la poussière venant des montagnes, et qui souffle de deux à six heures. Puis alors il vient un froid glacial, qui dure jusqu'à huit ou neuf heures.
a partir de neuf heures jusqu'à deux heures du matin, nuit ravissante. Il y avait surtout à San-Francisco un endroit, qui est toujours au reste, où il soufflait un tel vent qu'il n'y avait pas de chapeau d'homme, si bien enfoncé qu'il fût, pas de chapeau de femme, si bien noué qu'il fût, qui pût y résister : c'est lendroit où aboutissent la rue Kearney et la rue Washington; sur la place, au coin de l'Eldorado, on appelait ce passage le cap Hom.
Et maintenant voyons, au milieu de ce pêle-mêle de peuples, les aptitudes de chacun. Les principaux échantillons de peuples envoyés par le monde entier à la Californie étaient : les Américains, les Français, les Chinois, les Mexicains, les Irlandais.
Puis, formant une espèce de catégorie à part : des Allemands, des Italiens et quelques Anglais. Remarquons avant tout qu'il serait injuste , en pareille circonstance, de se faire une idée générale d'un peuple d'après l'échantillon. Commençons par les Américains.
^ 1.1 S AMI LRIÇ4JN9.
Les Américains étaient la pierre fondamentale de l'édifice. La terre leur appartenait. Ils étaient chez eux. et à chaque instant ils faisaient sentir la main de l'arbitraire au lieu de celle de la loi. C'étaient eux surtout qui allaient aux mines. Durs travailleurs, la besogne, si lourde qu'elle fût, ne leur répugnait pas. Ils réussirent mieux qu'aucune autre nation dans l'extraction de l'or.
A la ville, ils étaient propriétaires de tout commerce ayant quelque importance. Ils étaient banquiers, agents, marchands d'or, marchands de poudre, et même monopolisaient l'état de barbier. C'était à eux qu'appartenaient tous les steamers allant et venant, tous les chemins de fer, tous les moyens de locomotion rapide.
Le proverbe time is money, le temps c'est l'argent, est essentiellement américain. Jamais un Américain ne reste sans rien faire. Il détruira plutôt que de rester oisif, mais incessamment il s'occupera manuellement à quelque chose. L'occupation de l'intelligence ne lui suffit pas. Donnons un exemple, car je me souviens à ce propos d'une petite histoire qui m'a bien fait rire et avec laquelle j'ai fait rire bien des Américains eux-mêmes.
Un Américain arrive un jour à Londres, entre dans un hôtel, demande à dîner. Il tombe par hasard sur le seul garçon américain de l'hôtel; celui-ci reconnaît immédiatement un compatriote.
— Tout de suite, répond celui-ci.
Mais comme au bout du compte, en fait de service de dîner, le tout de suite comporte un quart d'heure au moins, le garçon, après avoir recommandé au maître cook la promptitude, ne perd pas de temps, cherche et trouve un petit bâton. Le bâton trouvé, il l'apporte à l'Américain sans dire une parole.
L'Américain te remercie froidement d'un signe de tête, tire de sa poche un petit couteau et se met à hacher le bâton en mille morceaux. Le garçon avait ainsi sauvé les dos des fauteuils.
On annonce le dîner au bout de vingt minutes. L'Américain ne s'était pas impatienté, il s'occupait. Seulement, il fallait balayer la chambre, car la chambre était pleine de copeaux. Ce petit couteau ne quitte jamais l'Américain. C'est son ami le plus intime. Je lui reproche même ici, séance tenante, l'horrible manie, quand il n'a rien à tailler ou à couper, de s'en servir en guise de cure-denb.
A la façon dont il s'en sert, on peui juger s'il est content ou de mauvaise humeur, si l'opération dont il s'occupe est en voie de désastre ou de réussite. L'Américain qui coupe en revenant à lui est de belle humeur et fait une bonne affaire. L'Américain qui coupe en dehors de lui est de méchante humeur a fait une mauvaise affaire.
C'est un Américain, homme plein d'esprit et de dignité, qui me disait cela, assis près de moi sur le pont du Steivens, occupé à couper le cuir du'talonde sa botte, n'osant pas, malgré sa bonne envie, se mettre à couper à même le dos de son fauteuil ou la balustrade du bord.
[ L'Américain est, avant tout, courageux et travailleur. Voyez-le commencer un travail de géant. Il y a une forêt à exploiter : une société américaine s'organise; on part, on arrive, on abat la forêt. Faisons place nette d'abord.
Puis, la forêt abattue, on fait trois choses qui, pour l'Américain, sont la base de tout : on fonde un journal; on construit un bateau à vapeur; on trace un chemin de fer : immédiatement la spéculation marche et devient ce qu'est devenue la Californie.
Il y a à New- York, je prends New- York comme tout autre pays de l'Amérique, il y a à New- York, par exemple, trois bateaux à vapeur qui partent pour une destination quelconque. Le premier fait le trajet en un jour; le second fait le trajet en deux jours ; le troisième fait le trajet en trois jours. Celui qui met un jour saute une fois sur trois voyages; celui qui met deux jours saute une fois sur dix voyages; celui qui met trois jours saute une fois sur trente voyages. Eh bien ! sur trois Américains, deux prendront le bateau qui saute une fois sur trois voyages. L'Américain qui part for business ne connaît pas le danger. Time is money !
Nous avons dit qu'ils étaient oppresseurs, à San-Francisco du moins : je ne les connais pas ailleurs. Donnons une idée de cette oppression. Une nuit, M. Dillon, notre consul, fut soudainement éveillé par un Français arrivant par un des steamers du Sacramento. M. Dillon fait entrer le Français dans sa chambre, et celui-ci lui raconte ce qui suit :
Deux Français, le père et le fils, un jeune homme et un vi^llard, faisaient du charbon sur un des plateaux qui bordent la route de la Sierra. Ce plateau étant distant de San-Francisco de deux journées à peu près, ils n'inquiétaient personne, et jusque-là personne ne les avait inquiétés.
Un beau jour , l'emplacement choisi par eux plaît à des mineurs américains. Ceux-ci intiment aux deux Français l'ordre de se retirer. Le père s'y refuse. Les Américains menacent d'employer la force. Le père déclare qu'il résistera. On prend le père, on l'emporte, et, comme selon sa promesse il résiste, on le déshabille et deux hommes le fouettent, tandis que quatre hommes tiennent le fils, que l'on force d'assister au supplice infligé à son père.
— Et maintenant, t'en iras-tu de bonne volonté ? disent les Américains au vieillard lorsque l'exécution est terminée. — Non. — Alors, au tour du fils.
Et c'est le fils qui, à son tour, est maltraité aux yeux du père. Puis on les chasse de force, en les menaçant de tirer sur eux comme sur des chiens, s'ils ont l'audace de revenir. Les deux Français se réfugient dans une cabane où ils reçoivent l'hospitalité, à quelques milles de là. C'est le propriétaire de cette cabane, Français comme ses hôtes, qui, indigné du traitement fait à deux compatriotes, vient demander justice pour eux à M. Dillon.
M. Dillon sonne à son tour, demande ses habits et ses bottes de voyage. Puis il va droit au maire, M. Braham, et demande qu'on lui donne deux juges, comme autorités, pour réclamer justice. On les lui doJïne immédiatement. Non-seulement M. Dillon, là-bas, mérite toute estime, mais est estimé comme il le mérite
Par le premier départ du steamer il s'embarque, puis quitte, conduit par son guide, le bâtiment; s'enfonce dans les terres, et le deuxième jour arrive a la cabane où se sont réfugiés les deux Français. Les deux Français y élaien toujours, et autour d'eux s'était formé un rassemblement d'une cinquantaine d'Américains
Il passe au milieu de tout ce monde, suivi de tout ce monde et accompagné de ses juges, se place au centre et s'adresse à ces hommes en anglais : M. Dillon parle admirablement anglais.
— Mes braves garçons, leur dit-il, nous avons fait, depuis la naissance de la Californie, en 1848, et nous faisons encore bien des progrès vers la civilisation. Comment se peut-il donc que, marchant comme nous le faisons à pas de géant, il se passe en 1851 des scènes aussi barbares que celles qui viennent de se passer encore ici ? Soyez certains que, pour ma part, fidèle à mon devoir de consul de France, et obéissant à ce sentiment de justice et d'humanité qui est dans le cœur de tout honnête homme, je ne souffrirai jamais qu'un Français soit maltraité par des Américains ou toute autre nation, pas plus que, dans la mesure de mes forces, je ne souffrirai qu'un Américain soit molesté par des Français. Mes malheureux compatriotes n'ont déjà que trop souffert, vous le savez, quand, pour la calamité de tous, il n'y avait en Californie d'autre autorité que celle de la force; mais aujourd'hui il n'en sera pas ainsi. J'ai sur quoi m'appuyer, et la présence de ces messieurs ici avec moi en est la preuve. Allons, mes braves garçons, vous êtes d'honnêtes gens: aidez-nous à faire justice de deux bandits.
Et, en achevant ces paroles, M. Dillon avise trois ou quatre Américains dont les figures lui plaisent. Il va à eux, et, leur mettant tour à tour la main sur l'épaule :
— Toi, dit-il, loi, toi, toi; allez, et ramenez-moi les deux coupables.
Les Américains désignés s'inclinent, partent, et, au bout d'une heure, les deux coupables sont aux mains des Juges. Conduits à San-Francisco et emprisonnés-, les deux coupables furent jugés et condamnés, quoiqu'ils fussent jugés par des juges américains.
Encore quelques mots sur le caractère de ce peuple qui est si bien lui. L'Américain ne refuse jamais, à quelque prix que ce soit, une journée de travail. S'il ne peut obtenir cinq piastres pour sa journée, il en prend quatre, trois, deux, une, même !
Le Français, au contraire, refuse de travailler tant qu'on ne consent pas à lui accorder la somme qu'il s'est fixée. Le Français risque ainsi de ne pas dîner un jour sur trois, tandis que l'Américain dîne, mal peut-être, mais dîne toujours. J'ai été dix fois témoin de scènes de ce genre.
Un Français venait demander de l'ouvrage à M. Giovanni, qui préférait employer tous autres que mes pauvres compatriotes.
— Combien la journée? — Cinq piastres. — Trois piastres, si vous voulez? — Quatre, si vous voulez? répondit le Français. — Non, trois ; c'est à prendre ou à laisser.
Le Français tournait le dos et s'en allait en jetant à M. Giovanni une impertinence. Un Américain se présentait à son tour.
— Avez-vous de 1 ouvrage à me donner, patron ? — Oui. —Tant mieux ! — Combien la journée? — Ce que vous voudrez* — Non pas; fixez vous-même.
— Vous êtes raisonnable, vous savez ce que vaut la journée d'un homme. — Trois piastres, cela vous va-t-il ? — Il faudra bien, si c'est votre prix.
Et l'Américain se mettait au travail et, pour trois piastres, faisait deux fois la besogne qu'aurait faite le Français pour cinq. En général, de quelque pays que l'on soit, les plus mauvais serviteurs que nous trouvions à l'étranger sont les gens de notre pays.
Une des antipathies les plus invétérées qu'éprouve l'Américain , c'est pour le nègre ou le mulâtre. M. Giovanni a vu de ses yeux la scène que je vais raconter. Il revint malade d'avoir ri et se tenant encore les côtes.
Il passait place Washington. Une des industries qui s'exercent sur cette place est celle de décrotteur. Cette industrie est généralement exercée par des Français.
Un mulâtre pose le pied sur la boite d'un décrotteur français. Celui-ci ne s'inquiète point de la couleur du client; il prend sa brosse, et frotte. Un Américain passe, et s'arrête devant le groupe, comme s'il n'en pouvait croire ses yeux. Puis, bien sûr qu'il ne se trompe pas, il tombe à grands coups de poings sur le mulâtre.
— Tiens, dit-il, voilà pour avoir eu l'imprudence de te faire décrotter par un blanc, misérable !
Puis, le mulâtre battu, il tombe sur le blanc.
— Tiens, dit-il, voilà pour avoir eu la lâcheté de décrotter un mulâtre !
Il faut venir en Californie, vraiment, pour voir de ces tours de force-là !.. L'Américain est très-sévère sur les pratiques religieuses et sur les mœurs des femmes.
Le peu de succès qu'a eu Lola Montés en Amérique, a tenu d'abord à ce que Ton a vu qu'elle voulait exploiter le souvenir de ses aventures bavaroises; puis, à ce que ses allures cavalières blessaient singulièrement les Américains.
San-Francisco a commencé par être une espèce de Goniorrhe. Mais, dès que l'autorité américaine s'est fait sentir dans la personne de M. Garrison, San- Francisco est devenu une ville comme toutes les autres. Et peut-être même que , si l'on comparait moralement aujourd'hui San-Francisco à Paris ou à Londres, l'avantage resterai à San-Francisco.
L'argent est la passion principale des Américains. Nous avons dit leur proverbe : Time is money. Nous avons dit leur vraie religion : le Dieu Dollar.
Une anecdote, j'en pourrais citer cent, prouvera à quel point ils sont persévérants et comment ils arrivent toujours au point qu'ils se sont engagés d'atteindre.
Après six ans de séjour en Californie, un Américain, travailleur aux mines, était parvenu à amasser trois mille piastres. C'était bien peu pour tant d'années de travail. Cette somme était celle qu'il s'était iixée comme minimum. La somme amassée, il revint à San-Francisco, décidé à partir et à reporter cette petite fortune à sa femme et à ses enfants, auxquels, outre cette somme amassée, il envoyait régulièrement une petite pension. Le paquebot qu'il devait prendre ne partait que le lendemain.
Le soir, ne sachant que faire, il entre dans une maison de jeu. Ce n'était pas la première fois, mais il ne jouait jamais. Il s'approcha d'une table, machinalement il regarda jouer pendant quelque temps, puis il parut soudainement frappé d'une idée tellement terrible nnur lui, qu'elle lui décomposa le visage
d'un.' manière v. effrayante que ton- les regards se posèrent sur lui, lorsqu'en détachant s;i ceinture dans laquelle il portai! sa petite fortune, si difficilement acquise, il la mil dans la balance en disant ; Home! or the mines a yainf... ce qui veul dire : le pays ! ou retourner aux mines... il avait joué sur la rouge.
Le banquier fit tourner la roulette, et, pendant les vingt secondes qu'elle tourna, les joueurs les plus blasés s'effrayèrent de la façon dont l'Américain regardait cette boule à laquelle sa vie semblait attachée. C'était un homme de quarante-cinq ans, aux traits fortement accentués, à la barbe et aux cheveux noirs. La bille s'arrêta sur la rouge : l'Américain avait gagné. Il poussa un cri qui ressemblait aussi bien à un rugissement de douleur qu'à un accent de joie.
— Trois mille piastres ! cria-t-il comme un fou, trois mille piastres!
Le banquier lui compta insoucieusement trois mille piastres. L'Américain les mit dans sa ceinture et sortit de la salle 11 rentra à son hôtel, demanda la clef de sa chambre et s'y enferma.
Le lendemain, comme on ne le voyait pas descendre, on enfonça la porte. On le trouva mort, et tenant sa sacoche serrée contre sa poitrine. Il avait la barbe et les cheveux blancs.