LES FRANÇAIS
Après les Américains, viennent les Français comme nombre et comme influence; primés par les Américains , ils priment tous les autres peuples. En général les Français arrivaient sans un sou, apportant, pour unique chance de fortune, leur gaieté et leur aptitude à tout.
Ceux qui réussissaient le mieux, étaient ceux qui venaient avec un état. Peu se faisaient mineurs, et quand ils se faisaient mineurs, ils se réunissaient à vingt ou trente, dînaient ensemble et chantaient les chansons de Béranger au dessert; juraient que, quelque chose qui arrivât, ils ne se quitteraient point; faisaient une société, et partaient tout cœur, tout courage, pleins de bon vouloir et d'espérance, et voyant d'avance leurs poches crevant d'or; puis, ils arrivaient aux plaeersne sachant pas un mot d'anglais; quand ils en savaient un, ils en faisaient le fond de la langue et le plaçaient à tout propos; puis Us se mettaient à la besogne, essayant un trou ici, un trou là, ne faisant qu'effleurer la terre, ne la creusant jamais, abandonnant leur mine au moment où elle allait produire, se querellant avec les Américains qui se moquaient d'eux et leur montraient les lingots trouvés six pouces plus bas que l'endroit où ils s'étaient arrêtés; s'impatientant de ne pouvoir entendre ce qu'on leur disait et surtout de ne pouvoir répondre, recourant comme explication aux revolvers. Alors, Français et Américains parlaient la même langue, celle des coups de pistolet? seulement, dans cette langue-là, les mots tuent.
Les privations leur faisaient perdre immédiatement courage et /es accablent bientôt. Usnepouvaientse contenter de galette américaine, du snapjack, de la bouchée de Jacques. S'ils étaient douze, ils en envoyaient un à la chasse;
d'un autre ils faisaient un cuisinier, et privaient ainsi la société de quatre bras; les Français ont souvent réussi, mais presque comme exception, aux mines. L^s Américains ont toujours été leurs maîtres en ce genre de travail.
Leur ennemi particulier, acharné, mortel, était l'Irlandais américain. Nous disons l'Irlandais américain, parce qu'il y a une foule d'Irlandais naturalisés en Amérique dont quelques-uns sont d'odieux coquins.
Ainsi, voici le fait; d'après ce fait, on pourra juger les Irlandais, de la Californie bien entendu; et, nous le répétons une fois poar toutes, il ne faut pas juger un peuple entier sur les faits et gestes de quelques individus.
Quelques temps après notre arrivée, c'est-à-dire pendant l'année 1851, il y avait deux Français dans un des placcrs de Downiewille sur la Sierra- Nevada, placer situé à cent vingt mille de San-Francisco, et qui fut depuis d'un immense rapport. Les deux Français se trouvaient perdus au milieu des Irlandais et des Américains; mais l'exemple qu'ils recevaient, de ces derniers surtout, soutenait leur courage. Ils avaient un claim, c'est le nom que l'on donne au trou creusé dans le but de trouver de l'or; je l'avais oublié tout à l'heure, je me le rappelle maintenant; ils avaient un claim qui promettait d'être d'un excellent rapport et qui commençait à tenir ses promesses.
Or, les deux Français exploitaient tranquillement leur claim, vivant en apparence en bonnes relations avec les Irlandais leurs voisins, sans se douter que leur claim était ambitionné par les Irlandais.
Un matin, on entre en tumulte dans la cabane des deux Français, on les arrache violemment de chez eux, on les entraîne, avec des cris et des menaces auxquels ils ne comprenaient rien, devant une espèce de tribunal composé d'Irlandais et d'Américains.
Là, un Américain, qui dit quelques mots de français, leur fait comprendre qu'ils sont accusés par les deux Irlandais d'être entrés la nuit dans leur cabane et de leur avoir volé leur poudre d'or.
Les deux malheureux accusés, forts de leur innocence, se défendent, protestent, affirment, mais on ne les comprend pas, ou plutôt on ne veut pas les comprendre. Tous les Irlandais prennent fait et cause pour leurs compatriotes : ils se réunissent contre les accusés, leur passent, une corde au cou, et s'apprêtent à les pendre à deux arbres et mettre la loi de Lynch à exécution.
Avant de les enlever, ils insistent pour que les deux Français avouent leur vol : grâce leur sera faite, promettent-ils, en faveur de leur sincérité. Les accusés répondent qu'ils ne sauraient s'avouer coupables quand ils sont innocents ; ils sont prêts à mourir, mais ils mourront en affirmant devant Dieu et devant les hommes qu'ils n'ont pas volé la poudre d'or.
Alors on les enlève. Les deux malheureux perdent terre; mais, au bout de quelques secondes, leurs bourreaux les redescendent en leur criant d'avouer. Ils ne peuvent avouer, répondent-ils, ce qui n'est pas, et rien ne les forcera à mentir.
Alors, on les enlève une seconde fois, et cette fois tout va être fini pour eux, quand tout à coup un grand cri se fait entendre sur la route. On se retourne : ce cri, celle qui l'a poussé, c'est une femme américaine qui accourt, les cheveux épars, en chemise, avec un seul jupon, criant :
— Arrêtez! ils sont innocents. Au nom du ciel, arrêtez !
On reconnaît la blanchisseuse des mineurs; on laisse retomber les deux
patients. Elle raconte alors, avec la volubilité et la puissance de l'indignation. qu'elle a entendu, à la gargote des mineurs, un des Irlandais faire, avec son camarade, le complot d'accuser les deux Français de vol ; elle déclare, sur la vie, qu'elle dit la vérité, et que les deux Français ne sont pas coupables.
— Allons soit! mais alors tu payeras pour eux, disent les Irlandais.
Et ils retirent les cordes du cou des deux accusés, passent une corde au cou de la pauvre femme, el la pendent. Je ne sache point que les assassins aient été punis. A ce spectacle terrible, l'un des deux Français se mit à rire aux éclats. Il était fou.
L'autre était devenu, au contraire, silencieux et atone. La terreur l'avait rendu idiot. On les ramena tous les deux à San-Francisco. M. Dillon plaça le fou à la maison de santé de Stoclon. (Disons, en passant, qu'il y a beaucoup de cas de folie à San-Francisco.) Il prit l'idiot chez lui, et, à force de soins, parvint à le guérir.
Revenons à ce que font les Français à San-Francisco. Une chose surtout perd les émigrants de notre pays. Les pauvres diables arrivent sur un bâtiment quelconque; le bâtiment, quel qu'il soit, débarque à la baie, c'est-àdire qu'au lieu de les débarquer en face du travail, il les débarque en face du jeu, au bruit de l'or, au milieu du luxe, des fortunes faites, parmi les femmes, entre toutes les pompes de Satan enfin.
Presque toujours le jeu les prend; quelques-uns réussissent dans ce métier chanceux et en vivent, mais la plupart y perdent le peu qu'ils ont apporté, et y prennent les engagements qui, s'ils sont honnêtes, grèvent leur avenir. Une fois qu'il a tout perdu, l'émigrant, au lieu de prendre un grand parti, de se réfugier dans le travail comme auprès d'un ami sévère mais sûr, l'émigrant s'accroche à San-Francisco, s'acoquine à la ville, et ne se décide plus à partir qu'à la dernière extrémité.
Après les Américains, les premiers émigrants accourus en foule ont été les Français. Ceux qui ont échappé au danger que nous venons de signaler (et dans les commencements de la Californie, le danger était moins grand), ceuxlà se sont mis à être jardiniers, pécheurs, chasseurs, commissionnaires, portefaix, fruitiers, fleuristes, petits boutiquiers, croupiers de maisons de jeu, marchands de salade, marchand de fraises.
Il y a à la mission San-José, à la mission Dolorès et au Présidial, des plaines rouges de fraises et couvertes de toutes les salades sauvages, dont la civilisation fait le commerce de nos verduriers, doucette, raiponse, pissenlits et une espèce de cresson qui pousse particulièrement sous les grands chênes, et qu'on ne cesse de manger que lorsqu'il jette et abandonne au vent une petite fleur blanche qui indique le dépérissement de la plante.
Cette branche de commerce a été exploitée avec un succès fabuleux jusqu'en 1832, époque où la salade civilisée est venue, sous le nom de laitue, de chicorée et de romaine, détrôner la salade sauvage. Nous avons assisté à la création d'une fortune reposant sur ces éléments.
M. D***, ancien notaire, très-brave et très-excellent homme, déjà âgé de cinquante ans, arrive, perd son argent comme tout le monde, se laisse gagner par le mauvais exemple, essaye de gagner de l'argent par tous les moyens, s'associe avec une femme, est abandonné par cette femme qui emporte avec elle les fonds de l'établissement. Alors, il prend une grande .résolutiou, dis-
paraît complètement de la société qu'il a l'habitude de fréquenter, et, un beau malin, au moment où l'on se demande ce qu'il peut être devenu, on le trouve au marché aux herbes, marchand de salade.
Pendant deux ans il y vint, matin et soir, avec son panier plein de salades de toute espèce. Au bout de deux ans, il avait à ce métier gagné plus de cent mille francs.
C'est pour la Californie qu'a été fait ce proverbe : // n'y a pas de sots métiers, il n'y a que de sottes gens. A cette époque, excepté le marché aux viandes de boucherie, constamment tenu par les Américains, tous les marchés étaient tenus par les Français.
Dès 1849, ces marchés étaient remplis du plus beau gibier possible, et relativement à très-bon marché. Deux perdrix coûtaient une piastre, deux canards une piastre, le chevreuil était à une demi-piastre la livre, l'ours à deux francs cinquante; le lièvre seul, qui se tient dans l'intérieur, était horriblement cher : un lièvre valait six ou sept piastres, mais, à la rigueur, on peut se passer démanger du lièvre.
La viande de boucherie valait un dollar la livre. On ne sait pas le prix auquel ont monté les premiers poulets. Le dindon était un objet de luxe. En 1850, il coûtait soixante piastres; en 1853, il en ccùtait encore de vingt à vingt-cinq. Mais je dirai à propos de la volaille ce que j'ai dit à propos du lièvre : on vit sans volaille quand on a d'excellent gibier et tous les poissons d'Europe. Le saumon surtout était excellent.
Au commencement, nos Français qui avaient eu la bonne idée de se faire jardiniers devaient nager dans l'or. Un chou valait trois piastres, une salade. deux piastres. On achetait les radis par demi-douzaine^ comme on achète chez nous les cerises au mois de mai. Quand on avait une verdure quelconque, on la faisait fièrement passer par le panier.
Il existait quelques œufs; maison les regardait en passant comme des curiosités auxquelles les millionnaires seuls pouvaient atteindre. Ils valaient cinquante francs la douzaine; il est vrai qu'à ce prix on les garantissait frais. En I853, ils étaient tombés à vingt francs la douzaine.
Il y avait aussi des fleurs. Un bouton de rose se vendait une piastre. Les élégants portaient un bouton de roseà leur boutonnière.
Le plus petit bouquet coûtait de quatre à cinq piastres. Il y avait quelques docteurs français qui ne faisaient rien. D'ailleurs, on était si occupé à San- Francisco, qu'il n'y avait de malades que ceux qui ne pouvaient pas faire autrement. La plupart des médecins étaient de véritables bourreaux. Un homme de mérite, le docteur d'Olivera, faisait au milieu de tout cela une fortune immense, avec deux ou trois autres confrères; les autres ne faisaient pas de l'eau à boire.
Toute cette bonne population française avait donc les meilleures chances de réussite quand arrivèrent les lingotiei^s. On appela en Californie lingotiers tous ceux qui arivèrent en vertu de la loterie du lingot d'or. On se rappelle qu'une portion de la recette de cette fameuse loterie était affectée au transport d'émigrants en Californie.
Alors commença un tohubohu qui changea complètement la face des choses. Notre bon consul, M. Dillon, eut un effroyable labeur. 11 s'agissait de les faire partir le plus tôt possible pour les placers.
M. Dillon retenait d'avance leur place aux paquebots qui remontaient le SacramentO; M. Dillon payait leurs dépenses dans les pensions bourgeoises; M. |Dillon allait les recevoir à leur arrivée ; M. Dillon allait les reconduire à leur départ; M. Dillon dissipaitles rassemblements, calmait les émeutes.
Nul ne dira jamais tout ce que la population française doit à M, Dillon. Lu< seul pourrait dire combien de fois, lui qui, peut-être le seul de tous les habitants de San-Francisco, ne porta jamais une arme, lui seul pourrait dire combien de fois, en revenant le soir au consulat, il fut arrêté par la voix mena çanic du vol ou par l'humble accent de la misère.
Un soir, deux hommes lui barrent le chemin. M. Dillon s'arrête.
— Monsieur Dillon ? — C'est moi. — Ne craignez rien. — Ai-je l'air d'un homme qui a peur? — Faites-nous la grâce de nous suivre. — Marchez devant.
Les deux hommes marchent devant, M. Dillon les suit dans une petite rue détournée, descend dans une maison qui a l'air d'un coupe-gorge; il est introduit dans une espèce de cave. Là il voit sur un matelas, sans vêtements et sans pain, une femme qui vient d'accoucher.
— Qu'est-ce que cela? dcmanda-t-il. — Une mère et un enfant qui se recommandent à votre bonté, Monsieur Dillon. — Pourquoi y a-t-il semblable misère à San-Francisco sans que j'en sois instruit? — Nous vous l'eussions dit, Monsieur, que vous ne nous eussiez pas crus. Nous avons désiré que vous vissiez de vos propres yeux. — C'est bien ; voilà cinquante piastres pour la mère ; je vous enverrai madame Dillon demain pour pourvoir aux besoins de l'enfant.
Et M. Dillon rentre au consulat, escorté des deux hommes qui, cette fois, l'accompagnent, moins pour qu'il ne lui arrive pas malheur, que pour lui baiser les mains une dernière fois.