‹ Journal de Madame GiovanniChapitre 20 sur 37 · JOHN · texte numérisé non relu

JOHN

Les Américains appellent tous les Chinois sans distinction John. Les Américains éprouvaient de grandes difficultés à prononcer les noms chinois; le temps qu'ils employaient à s'occuper de cette prononciation était du temps perdu, et l'on sait la valeur du temps pour un Américain. Les Américains ont donc décidé que to jt Chinois s'appellerait John.

Le Chinois est industrieux, sobre et patient. Dans les premiers jours de la Californie, ils lancèrent leurs jonques entre le Grand océan septentrional et le Grand océan équinoxial, traversèrent la Micronésie et abordèrent à San- Francisco.

Us apportèrent avec eux toutes leurs provisions : viandes séchées en rubans, poissons fumés, thé, riz. Leur seule dépense obligée fut la chaussure, l'achat des outils de travail et le loyer.

Les voilà arrivés; voyons comment ils procèdent. Ceux qui vont aux mines y vont comme une bande de corbeaux. Ils s'éparpillent sur le terrain de rebut

que le Français et l'Américain vient de quitter, et là ils creusent de nouveau, font leur piastre ou leur deux piastres par jour, et se contentent de ce médiocre bénéfice. Ils glanent littéralement l'or.

John, c'est la fourmi. Il est industrieux et tranquille comme elle ; jamais il ne se mêle ni ne s'associe aux autres nations. A peine arrivé dans le pays où il compte s'établir, il se met à étudier la langue de ce pays; il l'apprend vite, •a parle avec un effroyable accent, mais enfin il la parle.

La tasse à thé, le bâton à manger le riz, composent toute la batterie de misine. Ceux qui ne s'éparpillèrent pas dans les placers se firent restaurateurs et cuisiniers. On les accusa défaire manger à leurs clients force rats; mais peut-être le rat est-il aussi calomnié en Californie que le chat en France, et je me rappelle un procès fait à je ne sais quel gargotier de notre banlieue parisienne, lequel prétendit que, si les juges qui le condamnaient avaient mangé de ses chats, ils ne voudraient plus manger autre chose.

Quand ,les Français arrivèrent et profitèrent de leur réputation européenne de cuisiniers pour leur faire concurrence, les Chinois se mirent blanchisseurs. C'est ce qu'ils sont encore aujourd'hui à des prix assez modérés.

Aussitôt qu'ils louent une maison, ils bâtissent autour d'elle une varangue, ce qui donne tout de suite à leur habitation un aspect de pagode. A peine clans une rue, ils en font déloger tout le monde parle prix immense qu'ils en donnent au propriétaire pour en faire des maisons de jeu et de licence.

Les Chinois sont très-joueurs; ils jouent à un jeu fort simple, pair et impair. Comme les maisons de jeu françaises, leurs maisons de jeu à eux ont une musique. Cette musique, ce qu'il y a de plus chinois, c'est-à-dire de plus terrible en musique, se compose d'un triangle et d'un chaudron. A l'instar des maisons de jeu américaines et françaises, ils ont des femmes pour rôtisseuses; seulement les femmes chinoises sont repoussantes.

Les deux rues du Pont et Sacramento sont entièrement consacrées aux deux industries que nous venons d'indiquer. Ils ont théâtre, bazar et pagode. La pagode et le théâtre se touchent. Au théâtre, ils font des choses merveilleuses d'adresse et de jonglerie ; les Parisiens en ont un exemple dans les lanceurs de couteaux.

Il y a à San-Francisco un bazar chinois qui serait un écrasement pour nos plus beaux bazars parisiens. Toutes leurs marchandises sont à très-bon marché. C'est un Américain, nommé Duncan, qui est propriétaire de ce bazar merveilleux. Il a commencé par être agent des marchands chinois; aujourd'hui il est propriétaire d'un établissement qui vaut des millions.

Ils ont de magnifiques comptoirs, un plancher toujours humide pour que la poussière ne s'attache point aux objets, et, malgré toutes ces précautions, ils passent leur vie avec des plumeaux à la main. Rien de plus joli et de plus original que de voir les étrangers arrivant dans ce beau bazar, escortés courtoisement par tous ces Chinois habillés élégamment et leur servant d'interprètes.

\ussitôt qu'un Chinois a la somme qu'il s'est fixée d'avance, il part, ne risquant jamais rien dans aucune spéculation. Leur effroyable saleté, les scandales que cause la vie de leurs femmes, ont nécessité que l'autorité fit pour eux, ou plutôt contre eux, ce que l'Italie et l'Espagne font encore pour les juifs. On les a parqués dans un quartier de la ville. Ils ont leur Ghetto.

Ils ont une fêle, cependant, durant laquelle il leur est permis de se répandre

par toute la ville. Durant celle fêle, ils bouleversent de fond en comble San- Francisco. Pendant le jour et pendant la nuit, ce ne sont que feux d'artifice; 1rs pétards éclatent partout sous les pieds des passants, le ciel est rayé de fusées comme il n'y a que les Chinois qui en font. Sous prétexte qu'ils connaissent la poudre depuis deux mille ans. ils sont les premiers artificiers du monde.

Pendant tout le temps que dure celte fête, ils courent la ville sur des chevaux de louage, qu'à force de coups ils font marcher à fond de train, s'accrochant tantôt à la queue, tantôt à la crinière, montant à cheval comme des matelots. Ils sacrifient des chèvres et vont en pèlerinage équestre à leur cimetière. Il est si rare de voir un Chinois folâtre, que leur gaieté fait la joie de toute la ville.

Les Mexicains, après les Chinois, les Français et les Américains, forment la population la plus nombreuse. Leur richesse vient de leur terre; en général, ils ne se livrent à aucun commerce et vivent comme de véritables hidalgos.

Les Italiens partagent le petit commerce avec les Français. Persévérants, sobres, pas joueurs, ne trouvant aucune industrie trop humble pour eux, ils ont. en général, les plus belles boutiques de San-Francisco. Une demi-douzaine des plus grands négociants italiens a commencé par vendre des pommes dans la rue.

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