‹ Journal de Madame GiovanniChapitre 21 sur 37 · NOS POMMES ET NOS OIGNONS · texte numérisé non relu

NOS POMMES ET NOS OIGNONS

Pendant le temps que nous visitions San-Francisco et prenions langue dans le pays, nos pommes, nos oignons, nos patates et nos sirops étaient en douane, et cela, sans aucun moyen de presser leur visite. lien résulta six semaines de retard.

Pendant ces six semaines, il arriva huit ou dix navires chargés exactement des mêmes articles. Us ne devaient, il est vrai, venir qu'à la suite des nôtres; mais en annonçant sa denrée, chaque navire nouvel arrivant n'en faisait pas moins baisser le prix courant, On me laissait ignorer tout cela, et je vivais calme et contente sur l'espérance de nos deux millions.

Enfin, au bout de six semaines, M. Giovanni reçut l'invitation d'aller payer quinze cents piastres à la douane.

Enfin ! M. Giovanni prit les quinze cents piastres et courut tout joyeux à l'établissement du fisc. Jamais argent de gabelle n'avait été plus joyeusement donné. Nos denrées avaient baissé de valeur, mais elles arrivaient en première ligne. On perdait peut-être sur le prix qu'on en avait refusé en rade, mais il restait encore un joli bénéfice. 0 bon La Fontaine! que de philosophie dans la fable "de Perret te et du Pot au Lait !

Son reçu à la main, M. Giovanni demanda où étaient ses marchandises. Un commissionnaire reçut l'ordre de le conduire à l'endroit où on les avait emmagasinées. C'était sous un immense hangar.

M.^Giovanni, en arrivant en vue de notre future fortune, poussa un' cri de terreur et de désespoir. Toutes les caisses étaient défoncées ; les pommes, les

oignons et les patates étaient répandus à terre, et, comme la pluie avait passé à travers le toit du hangar, les pommes étaient pourries, les pommes de terre avaient germé, les oignons avaient des queues comme des comètes. Nos deux, millions étaient perdus ; si bien perdus, que M. Giovanni s'écria :

— Pourvu que cela nous paye nos frais de douane, c'est tout ce que je demande.

Au reste, à San-Francisco on devient, sinon facilement, du moins rapidement philosophe. Les catastrophes du genre de celle qui nous tombait sur la tête pleuvent comme grêle, et les plus sûres fortunes y sont éternellement vacillantes.

— Je veux revendre ma cargaison en bloc, dit en sortant M. Giovanni au commissionnaire; tâchez de me trouver un acheteur.

Le lendemain un homme vint; il avait vu le lot et en offrait deux mille piastres. On débattit longuement, el l'on lit affaire à deux mille cinq cents, seize mille francs à peu près. La chose nous coûtait quelque chose comme soixante et quelques mille francs.

On voit qu'en ajoutant notre seconde spéculation à la première, nos patates, nos oignons et nos pommes de terre au sucre que nous avions été forcés de jeter à Feau, on voit que nous étions dans une veine de bonnes affaires Nous avions perdu à peu près deux cent mille francs depuis notre départ de Bourbon.

Revenons à celui qui avait acheté en bloc nos pommes et nos oignons. Il avait enlevé le tout et tout fait porter sous un hangar. Au bout de deux jours on crie : Au feu ! La moitié de la ville brûle comme d'habitude et lui fait des oignons roussis, des pommes cuites et des patates rôties, de notre cargaison sur laquelle la malédiction du ciel semblait s'être arrêtée.

Comme il nous avait payés comptant et avait mis là jusque son dernier sou, c'était lui qui, huit jours après, nous vendait de la salade. On comprend que nous lui avions donné notre pratique.

Puisque nous venons de nous brûler les doigts à un incendie, disons quelques mots du feu à San-Francisco. Nous avons dit que San-Francisco était bâti en bois. Ce bois, importé, venant des États-Unis, arrive sec comme allumette; il en résulte qu'il brûle avec rage. A l'époque où nous sommes arrivés, 1851, une heure suffisait à incendier toute une rue.

Les maisons, cependant, étaient bâties sans cheminée. On prenait toutes les précautions contre le feu; mais à San-Francisco le feu ne prenait pas ; à peu d'exceptions près il était mis.

Ce feu mis servait beaucoup d'intérêts : d'abord il payait les dettes de tous les brûlés; il donnait de l'ouvrage aux charpentiers, serruriers, etc.; il offrait un prétexte aux banqueroutes; enfin, il permettait des spéculations dans le genre de celle que. nous allons raconter.

Une dame américaine et sa famille arrivent dans le steamer, ses meubles et sscs marchandises la suivent dans un bâtiment à voiles qui, forcé de doubler le cap Horn,*he doit arriver que six semaines ou deux mois plus tard. Tout cela était d'avance consigné à une maison d'agence de San-Francisco. Au temps convenu, les meubles arrivèrent et furent emmagasinés.

Vers cette époque, il y eut à San-Francisco deux ou trois incendies. La maison d'agence et une partie de ses magasins brûlèrent.

Que/ques jours après l'incendie, la dame américaine envoya demander quand elle pourrait faire prendre ses meubles. Elle u'ignorajt pas que l'agent avait été brûlé; mais comme elle Lui connaissait plusieurs magasins, elle es]

que ses mm blés se trouveraient dans un de ceux qui avaient échappé au sinistre. L'agent lit répondre qu'il était désolé, mais que tout l'ameublement avait été la proie du l'eu. Il fallait prendre son parti. L'affaire en resta là.

Six mois après, un ami de la dame américaine, qui la connaissait de Boston et qui avait fréquenté sa maison dans celte ville, se présenta chez elle, demandant à parler ù elle seule, et, comme elle y consentit, tout étonnée qu'un \ieil ami lût si formaliste ce jour-là, celui-ci, d'un air assez embarrassé, lui raconta qu'il venait de reconnaître dans une maison suspecte une partie de cet ameublement apporté des Etats-Unis, et qu'elle croyait incendié. L'embarras de l'ami venait naturellement de la localité où il avait retrouvé l'ameublement.

La dame américaine, très-collet monté, fut fort étonnée de la découverte, et, avec toutes sortes de ménagements, pria son ami de saisir la première occasion qu'il aurait de retourner dans la maison et de vérifier, à l'aide d'une marque qu'elle avait faite à ses meubles en les emballant, si ces meubles étaient bien effectivement les siens.

L'ami, qu'il eût trouvé ou non un prétexte, eut l'obligeance de retourner dans la maison. La marque était à l'endroit indiqué. Les meubles de la dame américaine avaient été, non pas brûlés, mais soustraits et vendus. Un procès s'ensuivit. Les meubles furent rendus à la dame. // y avait eu erreur.

Or, comme à cette époque on n'avait pas le temps à San-Francisco de vérifier les erreurs commises, il ne fut fait aucune poursuite de celle-là, sœur de mille autres qui se commettaient dans les autres branches de la spéculation. Il est juste de dire qu'à côté d'une maison commettant des erreurs de ce genre, il y en avait d'autres dans lesquelles on pouvait avoir toute confiance.

Aujourd'hui, au reste, pareille chose n'arriverait pas; mais à cette époque la chose arrivait, et souvent même.

Ainsi, nous en appelons comme témoignages aux négociants français, anglais, américains, qui, sur la nouvelle de la découverte de la Californie, séduits par l'appât de grand bénéfices, expédièrent des chargements entiers de marchandises de toutes sortes, attendant avec anxiété le prix de ces marchandises, et qui, pour tout règlement de compte, recevaient des lettres d'avis sur lesquelles ils lisaient le mot fatal : « Brûlé ou endommagé, » ce qui était absolument la même chose.

11 est vrai que, la plupart du temps, ces négociants envoyaient des pacotilles de rebut, se disant celte phrase consacrée :

— C'est assez bon pour la Californie!

Quant à ceux-là, pour ne. pas recevoir le prix de leur pacotille, ils n'avaieni pas besoin que cette pacotille fût brûlée, puisqu'avant même d'arriver elle était endommagée par l'infimité de sa valeur. Ces pacotilles, en général, après avoir payé le double de leur valeur en frais de douane et d'emmagasinage, servaient à combler le port ou à macadamiser les rues.

Et cependant il faut leur rendre cette justice, les personnes intéressé faire avaler ces énormités au public californien mettaient beaucoup de zèle à remplir le mandat dont elles étaient chargées, et faisaient encombrer les ports et les rues d'encans crépusculaires et nocturnes, espérant qu'à l'aide de l'ob-

seurité les défectuosités de la marchandise disparaîtraient et que le badaud californien s'y laisserait prendre.

Mais le badaud californien, c'est le mineur, c'est-à-dire l'homme à la ceinture remplie d'or; l'homme extravagant par excellence, fou dans ses désirs, mais qui, justement parce qu'il payait tout comptant et sans marchander, se révoltait à cette idée qu'on spéculait sur lui comme sur un niais.

M. Giovanni, en passant un soir avec ses amis dans le bout de la rue Kearney, du côté du port, s'arrêta devant un de ces encans, qui faisait un peu plus de bruit que les autres. Le commissaire-priseur était un des plus habiles du genre.

Au moment où ces messieurs s'arrêtèrent, il était en train de mettre à prix une boîte de trois cents cigares.

Les cigares étaient-ils bons? étaient-ils mauvais? étaient-ils faits avec la plante de tabac? étaient-ils composés avec des feuilles de noyer? venaient-ils de la Havane ou de la Belgique? Cela ne faisait rien à la chose : ils étaient dépréciés par le fait même de l'endroit et de l'heure où ils se vendaient.

Le commissaire-priseur tenait donc élevée au-dessus de sa tête sa boîte de trois cents cigares et criait :

— Une boîte de trois cents excellents cigares de la Havane, à un dollar. Puis, avec le roulement de langue que le commissaire-priseur californien

possède seul :

— One dollar, gentlemen! one dollar, one dollar, one dollar, one dollar, one dollar ! disait-il jusqu'à ce qu'il perdit haleine.

Personne n'eut l'idée, malgré la recommandation qui accompagnait l'objet en vente, de tirer un dollar de sa poche. Alors force fut au commissaire-priseur de rabattre de sa prétention, bien modeste du reste, quand on pense qu'un cigare en Californie coûte vingt-quatre sous et un cigare ordinaire un réal.

Le commisaire reprit donc avec la même volubilité :

— Three quarts of a dollar ! three quarts of a dollar !

C'était déjà une diminution d'un quart. Même indifférence dans la foule. Ne croyez pas que le commissaire-priseur se fatigue pour si peu; non, il reprend avec un courage digne d'une meilleure fortune :

— Half dollar ! half dollar ! half dollar ! C'est-à-dire un demi-dollar. Même silence.

Alors, tenant à placer sa marchandise à quelque prix que ce fût :

— Then, gentlemen, for nothing, for nothing, nothing, nothing, nothing. Ce qui voulait dire :

— Alors, Messieurs, pour rien, pour rien, pour rien.

Chacun resta les mains dans ses poches; on ne voulait pas même pour rien d'excellents cigares de la Havane. Le commissaire-priseur, amusé de son cùlé presque autant qu'il amusait les autres, voulut voir jusqu'où l'insouciance des assistants irait. Il tira un excellent dollar de sa poche.

— Gentlemen, a good and excellent dollar, warranted from the United- Slate mint, for soixante-quinze cents! soixante-quinze cents! soixantequinze cents!

Ce qui voulait dire :

— Messieurs, un bon et excellent dollar, garanti frappé aux États-Unis. pour trois francs'quinze sous! trois francs quinze sous! trois francs quinze sous!

Ce qui faisait trente sous de perte pour le marchand de dollar. Maison était si bien convaincu que le dollar ne valait pas mieux que les cigares, que, ijuoiqu'il fût offert à un demi-dollar, le commissaire ne trouvant pas d'acheteur remit en riant le dollar dans sa poche.

Pour ce jour-là la vente n'alla pas plus loin, et M. Giovanni et ses amis, fort satisfaits du spectacle auquel ils venaient d'assister, s'éloignèrent en riant. D'après la méfiance, jugez des abus.

Au reste, toutes les grandes ruines de la Californie sont basées là-dessus: vendre des marchandises qui ne sont pas vendables. En revanche, tout ce qui est bon, venant de France, d'Angleterre et des États-Unis, se vend aussi facilement en Californie que se vend mal toute cette marchandise de pacotille que nous venons de signaler.

Revenons aux incendies. Nous avons dit que le feu payait les dettes, créait du travail, excusait les banqueroutes et permettait les soustractions frauduleuses.

Il est encore une autre sorte de spéculation qu'il servait à ravir : c'était celle des malfaiteurs, qui profitaient delà bagarre pour voler.

La police, du moment où l'on commença de la bien faire, ainsi que les observations du comité de surveillance, constatèrent toujours ceci : Que le point d'où partait le feu était toujours sous l'influence du vent de terre, qui poussait l'incendie de l'est à l'ouest, c'est-à-dire des extrémités de la ville sur la baie. A quelques rares exceptions près, on peut donc affirmer que ces incendies n'avaient pas lieu par accident, mais étaient mis de main d'homme.

C'était tellement vrai que, par exemple, voici, dans un feu de 1851, ce qui arriva en petit à madame Plume, femme d'un des premiers banquiers de San-Francisco. La cloche de l'incendie sonne, cloche terrible qui m'a fait mille fois sauter tremblante et effarée de mon lit, et cela à trois ou quatre reprises différentes dans la même nuit, courir au coffre, que tout Californien tient p*êt et à sa portée, pour sauver de la flamme ce qu'il a de plus précieux et le mettre à l'abri à la montagne du Télégraphe.

La cloche d'alarme sonne, disons-nous; madame Plume court à sa cassette à bijoux, à argenterie et à dentelles. L'incendie était là, à dix pas de sa maison, allongeant ses langues de feu et prêt à l'atteindre. Vêtue d'une simple robe de chambre, elle s'élance dans la rue, sa cassette sous le bras. A peine a-t-elle mis le pied dans la nie, qu'atteinte d'un coup de crosse de revolver, elle tombe à la renverse, laissant échapper sa cassette. Quand elle revint à elle la cassette avait disparu, emportée par l'homme qui, se doutant qu'elle allait fuir, l'attendait à sa porte et l'avait frappée.

Au milieu des premiers incendies on entendait, comme de formidables étincelles, pétiller les coups de revolvers. C'étaient lès propriétaires des maisons en flammes et les membres du comité de surveillance qui tiraient sur les voleurs comme sur des bêtes féroces. A ces gens-là on ne faisait aucun procès : ou on les tuait sur le coup, ou on les pendait. Nous l'avons déjà dit, cela s'appelait lynch-law, ou la loi de Lynch.

Ces feux étaient effrayants; ils se propageaient avec une telle rapidité, que l'on ne croyait jamais les fuir assez tôt. Les incendies avaient toujours lieu la nuit, et l'on voyait courir les rues les femmes à moitié vêtues; elles fuyaient vers la montagne. Les hommes restaient et essayaient de, sauver quelque

chose. S'ils y parvenaient, tout ce qu'ils sauvaient était porté à la montagne, puis ils revenaient, essayant de sauver autre chose.

Eh bien! miracle étrange! on volait clans les maisons, on assassinait dans îa rue; il y avait danger de mort pour l'homme qui sortait de sa propre maison avec son propre bien ; mais il n'y a pas exemple que, des objets transportés à la montagne, aucun ait jamais manqué. C'était à croire qu'un cercle était tracé à sa base, que n'osaient franchir les voleurs.

Au jour, généralement, du quartier où le feu avait été mis, il ne restait plus rien qu'un monceau de cendres et une épaisse fumée. Vous croyez peutêtre que tous ces propriétaires ruinés étaient là s'arrachant les cheveux et se désespérant? Point. Du moment où ils avaient été chassés de leur maison par la flamme, ils s'étaient mis à courir vers les chantiers où étaient empilés les bois de construction.

La maison brûlait encore, que le bois qui devait servir à bâtir l'autre maison était acheté, et ce bois était amené à la place de l'incendie où il attendait que la dernière flamme fût éteinte.

Trois jours après, la maison était rebâtie, le commerce avait repris son cours, et l'on se demandait si c'était en rêve ou en réalité que l'on avait vu ce sinistre qui avait passé avec la rapidité de l'éclair. Consignons ici que San- Francisco a été brûlé et rebâti ainsi une cinquantaine de fois à peu près.

Maintenant, si l'on détourne les yeux de cet étrange foyer d'activité tout américaine, où la vie succédait si rapidement à la mort, pour les porter sur la montagne du Télégraphe, la montagne présente un véritable tableau de désolation.

C'étaient des femmes et des enfants de tous les pays, enfants et femmes à moitié vêtus, accroupis sur les objets sauvés du feu, trempés par la rosée glacée de la nuit, et grelottant de froid, inquiets de savoir, les enfants, s'ils reverront leurs pères, les femmes si elles reverront leurs maris; les yeux fixés sur l'endroit fumant, écoutant les terribles sonnettes de l'incendie qui, en se pressant, indiquent les progrès de la flamme, qui, en se ralentissant ou en s'éteignant, donnent l'espoir que le feu est vaincu, puis qui, tout à coup se ranimant de nouveau, font passer dans tous les cœurs bondissants la terreur et le désespoir.

Au milieu de toutes ces angoisses, un homme aux vêlements à moitié brûlés monte rapidement la pente de la montagne; femmes et enfants s'élancent audevant de lui ; tous espèrent. On distingue ses traits. Ceux pour qui il est étranger s'arrêtent, tandis que la famille continue, précipitant d'autant plus ses pas que celui qui s'approche est reconnu.

Alors retentissent les sanglots de la joie, les cris entrecoupés du bonheur; alors les caresses, les embrassemenls se confondent. Puisque le père, puisque le mari est retrouvé, ce que l'on a perdu est oublié. Mais celui-ci, qui est-il donc? On s'informe de ceux qui manquent, et toute la pauvre colonie proscrite se suspend aux lèvres du narrateur.

Joie et douleur tombent avec chacune de ses paroles; puis peu à peu la montagne se dépeuple, chacun retourne à la ville, suivant le chef de famille et allant habiter la maison nouvelle, et il ne reste au funèbre bivouac que ceux que l'incendie a faits veuves ou orphelins, ou ceux qui, ayant conservé leur père. on leur mari, ont perdu toute fortune. J'essaye de rendre des tableaux impossibles à décrire ; aussi je m'arrête.

Dès le commencement de la Californie , il s'organisa un corps de pom .américains qui, n'ayant pis de pompes, faisaient le service avec des s Mais ce n'étaient pas seulement les pompes qui manquaient,, c'était l'eau. On obvia à ces deux inconvénients : on lii venir do< pompes d'Amérique.

On nomma des ingénieurs qui creusèrent des citernes à tous les coins de rue. Des inspecteurs veillent à ce que ces citernes soient toujours prêtes, ss bien qu'aujourd'hui la ville de San-Francisco tout entière, au premier coup di' sonnette, est prête à faire face à l'incendie.

Il brûle encore une, deux ou trois maisons; mais ces grands incendies qui dévoraient tout un quartier 11'éclalent plus. Au reste, une loi est rendue qui ordonne qu'au fur et à mesure qu'une maison de bois brûle, elle soit remplacée par une maison de pierre.

BttIC-A-mUC.

Quant à nous, |à quelques billets de mille francs près, nous étions aussi complètement ruinés que notre marchand de pommes de terre, de patates et d'oignons. Il s'agissait de bien rélléehir avant d'entreprendre une spéculation; ces derniers billets de mille francs perdus, il ne nous restait plus même de quoi retourner en Europe. M. Giovanni me fit l'honneur de me consulter sur la situation.

— Qu'allons-nous faire, Jeanne? demanda-t-il. — C'est tout simple, répondis-je ; nous allons nous faire marchands de meubles et de curiosités. — Comment, marchands de meubles et de curiosités? — Mais certainement; n'avons-nous pas un ameublement splendide et mon musée zélandais? — Tiens! tiens! tiens! fit M. Giovanni; mais il y aune idée là-dedans. — Je l'espère. — Réfléchissez, cependant, Jeanne. — Mes réflexions sont faites; cherchez aujourd'hui un magasin, louez-le demain, et après-demain, ouvrons boutique.

Le même jour, M. Giovanni se mit en quête, et trouva, rue du Pont, une baraque bâtie en lattes qu'il arrêta au prix modeste de quinze ceuts francs par mois; il est vrai qu'elle avait une petite chambre au'fond.

Après trois jours d'un travail monstrueux fait par mon mari et par moi pour organiser la boutique de bric-à-brac, nous en fîmes l'ouverture un lundi matin. J'avais des meubles charmants, un piano, une bibliothèque composée de livres choisis, un cabinet de curiosités à ne pas faire rougir un département.

Au bout de huit jours, notre magasin était connu de tout San-Francisco sous le titre de la Boutique de l'antiquaire. Le succès dépassa notre attente. Il est vrai que j'avais pour crieur à la porte du magasin la huitième merveille du monde.

C'était une charmante perruche avec la face jaune et les tempes pourpres. Elle dansait, chantait et parlait. Son triomphe, dans le chant, c'était le galop de Gustave. Seulement elle le prenait toujours, en débutant, un demi-ton trop

haut. Il en résultait qu'arrivée à une certaine note, la voix lui faisait défaut. Alors elle secouait sa gentille tête comme une personne qui se dit à ellemême :

— Que je suis bête! je me suis trompée, recommençons.

Et [die reprenait un ton plus bas et en arrivait à son honneur. Alors en signe d* satisfaction, elle poussait un joyeux éclat de rire. C'était une drôle de petite bête que celte perruche, et qui semblait parfois douée d'une certaine intelligence. Elle disait tout d'une haleine et sans s'arrêter :

— Dieu bénisse la reine Victoria, son auguste époux, le prince Charles- Albert, et toute sa royale famille !

La foule s'arrêtait donc à la porte de notre magasin, d'abord pour écouter la perruche, puis, voyant des meubles de bon goût, une belle bibliothèque, un musée ethnologique, une collection de minéraux, de magnifiques dentelles que j'annonçais comme du point d'Angleterre, et qui n'étaient en réalité que de la valencienne et du chantilly, elle entrait et achetait. Les Américaines surtout achetaient sans marchander.

D'abord, il y eut de longues discussions entre M. Giovanni et moi : M. Giovanni ne voulait point que je parusse dans le magasin. J'ai dit le danger que couraient les femmes à San-Francisco. J'insistai et donnai à M. Giovanni de si bonnes raisons, que je finis par l'emporter.

Parmi tous ces clients qui encombraient notre magasin, j'en remarquai un surtout qui semblait acheter avec acharnement tout ce qui semblait avoir une valeur plus forte; il demandait le prix d'un objet, on le lui disait, il le payait comptant et l'emportait. Il mit une telle persistance avenir acheter pendant touteunesemaine, que, pendantcetle semaine, il vida la boutique de ses échantillons les plus précieux. Toutes les fois que nous le voyions entrer, la joie entrait avec lui, aussi le recevions-nous avec toutes sortes d'attentions. Un jour, je poussai la complaisance jusqu'à vouloir lui expliquer l'origine de certainecuriosités. Mais il haussa les épaules.

— Eli ! que voulez-vous que tout cela me fasse à moi ! me dit-il ; vous ferez toutes vos histoires à l'amateur pour lequel j'achète, lorsqu'il viendra vous voir.

Deux ou trois jours après cette conversation, le magasin de bric-à-brac était presque vide, mais en revanche nos poches étaient pleines. Vers le soir, M. Giovanni s'absentait, et alors je restais seule au magasin.

Un soir, cinq minutes après la sortie de M. Giovanni, sir Georges entra. Je jetai un cri d'étonnement; j'ignorais tout à fait qu'il fût à Sau-Francisco. II s'approcha de moi et me salua.

— Quand en aurez-vousfini avec votre magasin, Madame? me demanda-i-il. Surprise à la fois de l'apparition inattendue et de la question étrange :

— Vous le voyez. Monsieur, lui dis-je, ce ne sera pas long maintenant, et avant trois ou quatre jours, j'espère bien en voir la fin.

Sir Georges regarda autour de lui, et voyant toutes les planches à peu près dégarnies :

— A la bonne heure! dit-il; mais, pour l'amour de Dieu! que cette farce finisse, et que je ne vous voie plus dans un comptoir de boutique, même en Californie!

Puis m'ayant demandé le prix de plusieurs objets, il paya et les emporta. Dès lors, je ne doutai pas que cet intermédiaire qui s'occupait si peu de la

f!6 JOURNAL DE MADAME GIOVANNI.

partie scientifique dos objets achetés par lui n'opérât an nom de sir Georges. Au retour de M. Giovanni, je lui appris la visite de sir Georges el la conversation qui s'en était suivie. Mais, à mon grand étonnement, au lieu d'en rire :

— Il a raison, dit M. Giovanni ; lu ne dois plus désormais l'occuper de mes affaires, surtout en Californie. Je te remercie du coup de main que tu m'as donné; mais dans l'occasion, cela se retrouvera. * -

El, en effet, M. Giovanni avait, en voyant rentrer l'argent, pris la décision d'entreprendre les affaires en'grand. Nous avions trente mille piastres à nous, et en Californie, avec une pareille somme, on n'est pas riche, mais on peut tout commencer.

Je me relirai dans une famille américaine que nous connaissions, et M. Giovanni prit un magasin plus considérable, et s'associa avec un négociant pour faire le commerce en gros des accaparements de denrées en tous genres, et pour fournir les mines de provisions, ainsi que pour faire l'achat de la poudre d'or. Les choses allèrent à merveille : M. Giovanni réalisait de irès-grands béni lices, et au fur el à mesure qu'il les réalisait, il les employait à de nouveaux achats. Ces achats, et en général tout le commerce, consistait en vin, farine, sucre, thé, café et conserves de Marseille. Ce mode de spéculation a son avantage et son désagrément : *on avantage est que les fonds, ne s'exposant jamais, ne donnent pas de non-valeurs;» son désagrément est que, la fortune étant entièrement engagée, les perles se font sur une échelle gigantesque.

Je venais de temps en temps voir mon mari au magasin, où j'avais l'habitude de rester une heure ou deux, à chaque visite que je faisais, dans une petite chambre de derrière. Un jour, M. Giovanni se trouvait seul; son associé était sorti pour assister à la vente à l'encau d'un chargement de thé, el les garçons de magasin étaient dans la cour de derrière, occupés à rentrer des ballots de marchandises en cave.

Juste en ce moment, un Irlandais américain entra chez M. Giovanni pour lui faire une commande de marchandises destinées à un placer. Le hasard voulut qu'au moment où il entrait, je sortisse moi-même de ma petite chambre pour passer dans la cour. L'Américain me vit :

— OlîJ oh! fit-il, qu'est-ce que cette femme? — C'est madame Giovanni, répondit froidement mon mari. — Diable! fit l'Américain en riant, madame Giovanni, vous dites? — Je dis madame Giovanni , ma femme. — Votre femme0

— Ma femme. — Votre femme, à vous? — A moi. — Ah! par exemple, c'est un peu présomptueux de croire que l'on a une femme à soi à San-Francisco.

— Alors, je suis un présomptueux, car je crois cela. — Je voudrais bien la voir, votre femme, dites donc; faites-la sortir un peu.

Par bonheur, une des qualités de M. Giovanni, c'est le sang-froid. Il crut que c'était le meilleur bouclier qu'il pût opposer à cette étrange attaque.

— Monsieur, reprit-il, je vous ai dit que c'était ma femme, madame Giovanni , cela doit vous suffire ; et comme cette femme est la mienne, vous devez comprendre qu'elle n'est point ici pour se faire voir à l'appel du premier venu.

L'Américain haussa les épaules et sortit. Dix minutes après, il rentrait en compagnie d'un ami. M. Giovanni les vit rentrer avec une certaine inquiétude, mais de cette inquiétude ne manifesta absolument rien.

L'Américain s'avança vers lui avec un air goguenard, et, montrant M. Giovanni à son compagnon :

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