‹ Journal de Madame GiovanniChapitre 22 sur 37 · J. I I.AYE, IMP · texte numérisé non relu

J. I I.AYE, IMP

— Dis-donc, un tel, fit-il, voilà le farceur qui se permet d'avoir une femme à lui tout seul à San-Francisco! qu'en dis-tu?

Les deux Américains se mirent à rire à gorge déployée. Puis, ioisqu'ils eurent ri tout à leur aise, et cela sans que M. Giovanni eût bougé de sa place :

— Monsieur Giovanni, dit l'Américain en meltantla main sur son revolver, faites-moi donc le plaisir, je- vous prie, d'aller nous chercher cette dame; nous voulons la voir; comprenez-vous, nous voulons/

Mon mari vit bien, à l'instant même, qu'il allait se passer quelque chose de terrible; mais il résolut de ne point reculer d'un pas, ou plutôt d'avancer; sa résolution était prise. Alors, étendant le bras et montrant du bout du doigt -la porte de la chambre dans laquelle j'étais :

— Cette dame que vous voulez-voir, dit-il, elle est là; osez l'aller chercher où elle est; seulement, je vous préviens que vous y risquez votre vie.

L'Américain ne fit qu'un bond de l'endroit où il était jusqu'à ma porte. Mais si vite qu'il eût fait ce trajet, M. Giovanni, sautant par-dessus le comptoir, l'arrêta en le saisissant aux cheveux au moment où il mettait la main sur la clef. En une seconde l'Américain était à terre, renversé sur le dos.

Alors, tout renversé qu'il était, l'Américain, à bout portant, lâcha la détente de son revolver sur M. Giovanni. Par bonheur la balle passa entre l'épaule et le cou, faisant contusion à l'épaule, et alla se perdre dans le plafond.

M. Giovanni saisit d'une main le canon du revolver tout fumant, et tira le sien de sa ceinture. Pendant ce temps, l'Américain tira de la main qui lui restait libre son couteau, et le plongea dans la cuisse de M. Giovanni.

M. Giovanni comprit que c'était folie de ménager plus longtemps ce furieux; il tira son revolver de la ceinture, lui en appuya le canon contre la tempe et lui fit sauter la cervelle. Le mouvement que fit M. Giovanni en se rejetant en arrière, après avoir lâché son coup de pistolet, lui sauva la vie : l'ami du mort venait à son tour de faire feu sur lui.

M. Giovanni se retourna, mais son adversaire était obligé de s'occuper d'un nouveau venu. Ce nouveau venu, c'était notre associé qui, sans savofr ce dont il s'agissait, accourait à l'aide de M. Giovanni. D'un revers de son bras il fil sauter le pistolet des mains de l'Américain ; le coup partit en l'air.

L'Américain désarmé, se trouvant en face de deux adversaires et voyant son ami mort, prit la fuite. Alors, aidé par son associé, M. Giovanni lira le cadavre de l'Américain hors du magasin, et le coucha sur le seuil de la porte ; puis, sans prendre le temps de panser sa blessure de la cuisse, qui du reste n'était point dangereuse, il prit son chapeau, alluma son cigare; et alla faire sa déclaration chez le recorder, le priant en même temps de vouloir bien faire eu lever le cadavre, qui gênait la circulation.

Aucune poursuite ne fut faite contre M. Giovanni, de pareilles scènes êlant trop communes à une époque où le défaut d'autorité constituée forçait chacun de se tenir sur la défensive, et de se faire, en cas d'offense ou d'allaque, justice soi-même.

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