LE FEU
Un mois après cette effroyable scène qui me fut révélée par la détonation successive des trois coups de pistolet, au moment où nos spéculations allaient à merveille et où notre actif pouvait, pour notre part de l'associa lion, monter à cent-vingt mille piastres, la malheureuse cloche d'alarme, si bien connue des Californiens, retentii annonçant un incendie.
Le feu avait pris rue Jackson, et, poussé par un effroyable vent, avait en une seconde gagné nos magasins. M. Giovanni n'était pas encore complètement habillé que la toiture était en flammes. Les braves pompiers accouraient de tous côtés; mais le défaut d'eau paralysait tellement leurs efforts, que M. Giovanni n'eût pas un instant l'espérance d'échapper au sinistre.
11 ne s'en mil pas moins au travail, et, notre fortune complètement perdue, il eut le courage de s'occuper de sauver celle des autres. Il montra un courage si prodigieux que, pendant quelques jours, on ne parla à San-Francisco que de M. Giovanni. Ce ne fut que lorsque la cessation du bruit de la sonnette eût annoncé que l'on était maître du feu, que M. Giovanni regarda autour de lui.
Là où s'élevaient nos magasins, et par conséquent toute notre fortune, fumait un monceau de cendres. Celte fois, c'était bien autre chose qu'après la spéculation des pommes et des oignons! Tout ce qui restait au monde à M. Giovanni, c'était sa montre. Il s'approcha de son associé, celui qui lui avait sauvé la vie dans son affaire avec l'Américain, et lui serrant la main :
— Mon cher ami, lui dit-il, je vous souhaite bon courage et beaucoup de succès dans vos entreprises avenir; mais, décidément, la Californie est un fichu pays. — Où allez-vous? demanda M. V. B. — Pardieu, je vais voir ce qu'est devenue madame Giovanni dans cette terrible nuit. Adieu.
Et, cherchant dans toutes ses poches, il finit par y trouver un cigare qu'il alluma tranquillement. Après quoi, lui faisant un signe de tête, il s'achemina vers ma pension. On comprendra facilement avec quelle auxiétéje l'attendais.
Au premier son de la cloche du feu, comme tout le monde j'avais sauté hors de mon lit, et bientôt, apprenant que le feu était justement aux magasins de M. Giovanni, je m'élançai hors de la maison. A peine avais-je fait cinquante pas dans la direction de l'incendie, que je fus rejointe par M. Wood : c'était le mari delà dame chez laquelle je logeais. Il m'arrêta, et, malgré mes instances pour continuer mon chemin, me fit entendre combien ma présence allait ôler de force à mon mari. Puis il y avait, comme toujours, un tel encombrement, que ce n'était point sans danger qu'on se hasardait clans la foule. D'ailleurs, lui, M. Wood, y allait et me- donnerait des nouvelles. J'attendis avec anxiété.
M. Wood ne revint que deux heures après. Il avait fait la chaîne : il nous apprit que M. Giovanni continuait à travailler avec acharnement, quoique ses magasins eussent été des premiers brûlés.
Vers quatre heures du matin, M. Giovanni parut, la figure noircie par le
feu, la barbe et les cheveux brûlés et ses habits en morceaux. Trois fois il avait passé à travers les flammes, et toute la poitrine de sa chemise était brûlée. Il entra, me vit pleurant, jeta son cigare, se laissa tomber dans un fauteuil, et, par une réaction qui me paraissait toute naturelle à moi qui connaissais celte excellente nature, il se mit à sangloter. Alors ce fut moi qui allai m'agenouiller devant lui et cherchai à le consoler.
— Ah! mon ami, m'écriai-je, du courage! — Mais, me dit-il, tu ne sais donc pas? — Je sais tout; nous sommes complètement ruinés, n'est-ce pas? — Complètement. — Eh bien! nous sommes jeunes, nous travaillerons. Qui commence mal finit bien et nous avons tout l'avenir devant nous.
Il laissa tomber sa tète sur la mienne.
— Tu as raison, dit-il, parle-moi, console-moi, donne-moi la force.
Je continuai de lui parler et lui m'écoulait sans me répondre, se laissant pour ainsi dire bercer par mes paroles. Et en effet, je le berçai si bien, qu'au bout de quelques minutes, brisé par la fatigue et les émotions de la nuit, il était endormi.
J'étais à genoux et courbée dans la position la plus pénible ; mais j'avais une si respectueuse pitié pour le sommeil de cet homme qui, voyant ses magasins brûlés, s'était oublié lui-même pour porter secours aux autres, que je ne fis pas, pendant une heure et demie, le plus petit mouvement. Le jour nous retrouva dans la même position.
M. Giovanni dormant profondément; moi pleurant à mon tour, mais tout bas pour ne pas le réveiller. Enfin il ouvrit les yeux, essaya pendant quelques instants de rappeler ses souvenirs; puis tout à coup :
— Ah! pauvre sir Georges! dit-il. Il faudrait envoyer prendre de ses nouvelles.— Comment! prendre des nouvelles de sir Georges? demandai-je; pourquoi cela? — Mais d'abord parce qu'il a fait des prodiges de courage pendant un quart d'heure peut-être qu'a duré l'incendie de notre magasin ; ensuite parce que, suivant mon exemple, il a travaillé comme moi et à mes côtés; seulement, je crois avoir entendu dire qu'il avait la jambe cassée ou le genou démis, ou le pied foulé, quelque chose de grave enfin.
Et M. Giovanni prit son chapeau.
— Eh bien! que faites-vous, mon ami? lui demandai-je. — Je vais prendre de ses nouvelles, dit-il; je lui dois, par Dieu! bien cela.
Il ramassa son cigare. C'était une chose inouïe que de voir M. Giovanni rallumer un cigare à moitié fumé.
— Que faites-vous donc? lui demandai-je. — Nous sommes ruinés, Jeanne, dit-il, il faut fumer nos bo.uls de cigares.
Et il sortit, avec cette force d'âme et cette égalité d'esprit que j'ai toujours trouvées en lui dans toutes les suprêmes occasions. Une heure après, il rentra.
Sir Georges avait tout simplement une forte entorse ; il était entre les mains du meilleur docteur de San-Francisco, M. d'Olivcra. Il était bien reconnaissant de la démarche de M. Giovanni, désirait avoir de nos nouvelles dans la journée et me présanlait ses hommages.
Vers huit heures ce fut un véritable va-et-vient que notre maison; chacun venait demander de nos nouvelles et s'informer avec intérêt de la perle que nous avions faite. Américains, Français, Indiens, venaient sympathiser avec nous, complimenter M. Giovanni de sa belle conduite, et, il faut le dire, selon
leur fortune et leurs moyens, lui faire des offres de service avec un dcsintércssiiiiiiii ci une insistance qu'on ne rencontrait qu'en Californie, de I849à 1852.
M. Giovanni remercia lout le monde, niais n'accepta rien. On eût dil qu'il attendait quelqu'un.
Vers îheuf heures, M. Argenti le banquier entra. M. Giovanni se leva soudainement; et, le visage souriant, lui tendit la main.
— Je savais que vous viendriez, dit-il.
M. Argenti avait pris la Californie à sa naissance et y avait fait une belle fortune qu'il employait à des traits pareils à celui que nous allons dire. Ajoutons que c'était un homme fort distingué d'esprit, de cœur et de manières. Il avait toujours porté beaucoup d'intérêt à M. Giovanni. De son côté, mon mari n'entreprenait aucune affaire grave sans avoir pris son conseil.
— Je vous remercie, dit-il à M. Giovanni, d'avoir compté sur moi. Je viens à vous et vous dis purement et simplement, mon cher compatriote, que je tiens trente mille piastres à votre disposition.
Puis, s'avançant vers moi :
— Allons, du courage, Madame, me dit-il; ne prenez pas trop la chose à cœur. Vous devez avoir besoin de repos, couchez-vous et lâchez de dormir tranquille. Je vous demande la permission d'emmener votre mari et de lui donner à déjeuner. — Dame ! fit M. Giovanni, c'est grave ce que vous me dites là. Vous voyez l'état dans lequel sont mes habits et mon linge-, or, ce que j'ai sur moi, c'est tout ce qui me reste de mon linge et de mes habits; tout a été brûlé.
M. Wood mit sa garde- robe à la disposition de mon mari; mais M. Giovanni pensa qu'il aurait plus court à aller dans un magasin de confection et de s'y rhabiller tout à neuf. Du reste, je ne dis point cela pour diminuer la reconnaissance que nous devons à M. Argenti ; mais les traits dans le genre de celui que nous venons de raconter n'étaient pas rares en Californie.
Par le même feu qui nous avait ruinés, deux négociants américains avaient perdu leur fortune. Ils se connaissaient seulement par des relations d'affaires depuis leur séjour en Californie. Aux dernières lueurs de l'incendie qui s'éteignait, ils se rencontrèrent au coin d'une rue :
— Eh bien! demanda l'un à l'autre, où en êtes-vous ? — J'ai tout perdu. — Tout ? — Tout. Je n'ai pas même de quoi déjeuner ce matin. Et vous? — Moi, répondit le premier, j'ai beaucoup perdu, mais heureusement j'avais un fonds de réserve. Je possède encore vingt mille piastres, et puisque vous êtes le plus pauvre de nous deux, permettez-moi de commencer la journée en vous priant d'accepter la moitié de cette somme. Je recommencerai tout aussi bien avec dix mille piastres qu'avec vingt mille, et il me semble que ce que je fais là me portera bonheur.
Ces deux hommes échangèrent une poignée de main, et tout fut dit. Chacun recommença avec dix mille piastres. Dieu bénit leurs nouvelles entreprises: ils sont maintenant deux des plus riches négociants de la Californie.