‹ Journal de Madame GiovanniChapitre 24 sur 37 · NOUVELLE SPÉCULATION · texte numérisé non relu

NOUVELLE SPÉCULATION

Je me, mis au lit comme m'y avait invitée M. Argenti. Il avait raison : les émotions avaient été si vives que je ne pouvais plus me tenir debout. Quand M. Giovanni rentra, M. Wood lui dit que j'étais couchée, que j'avais une forte attaque de fièvre, que je dormais, et qu'il me fallait laisser un peu de repos.

Mon mari était fort triste de me voir ainsi tomber malade; mais il pensait bien que de bonnes nouvelles et le récit de ses nouveaux plans, car il avait déjà de nouveaux plans, grâce à son ami M. Argenti, m'auraient bientôt guérie. Il me recommanda à M. "Wood, le priant de me tranquilliser, me disant que tout allait au mieux, et que lui, M. Giovanni, était sorti pour ne pas perdre de temps, le temps étant, en Californie, la seule chose qui soit à tout jamais perdue quand on la perd.

A cent pas de la maison, il rencontra sir Georges, qui venait tout boitant, appuyé sur une canne. Sir Georges s'approcha de lui.

— C'était vous que je cherchais, Monsieur, lui dit-il ; je venais vous prier de m'accorder un moment d'entretien. — Avec le plus grand plaisir, Monsieur, réyondit mon mari; par malheur, je ne puis vous amener chez ma femme : elle est fort souffrante et assez malade pour être obligée de garder le lit. — Vous lui présenterez tous mes regrets, Monsieur, sur l'accident qui lui arrive et tous mes souhaits de meilleure santé. Mais voici à dix pas un café ; ne pourrions-nous y entrer? Je vous fais celte prière, parce que, souffrant encore du pied, j'éprouve quelques difficultés de me tenir debout.

M. Giovanni et sir Georges entrèrent dans le café, s'assirent à une table et demandèrent la première chose venue. Puis, fort embarrassé, priant M. Giovanni de le regarder comme un compatriote, puisque tous les Européens sont compatriotes dans une autre partie du monde, avec toute la délicatesse possible, en commençant par lui dire qu'il était fort riche, il lui offrit soit sa bourse, soit son crédit, assez considérable pour remonter une maison.

Pour ne pas blesser M. Giovanni en ayant l'air de lui rendre un service gratuit, il lui offrit de lui prêter son argent à six pour cent, ce qui était fort raisonnable dans un pays où le taux légal était de quinze. M. Giovanni l'arrêta en souriant et lui prenant la main. Le geste était si expressif, que sir Georges ne s'y trompa point.

— Vous me refusez, Monsieur, dit-il ; je comprends cela. Je me suis conduit à votre égard et à celui de madame Giovanni comme un fou. Il faut me pardonner, penser que j'étais fou effectivement, et me regarder aujourd'hui et dans l'avenir comme un homme sage.

M. Giovanni le laissa dire jusqu'au bout, puis :

— Ce n'est pas parce que vous aimez ma femme, dit-il, que je refuse l'offre obligeante que vous me faites. A part toute ma confiance dans madame Giovanni, je vous assure qu'au premier abord, à la première vue, je vous ai jugé ce que vous venez de me prouver que vous êtes, un perfect yentleman, incapable

d'une lâcheté; mais je vous refuse, mon cher Monsieur, parce qu'un compatriote, un ami intime, est venu m'offrir ce que, dans ce moment, vous m'offrez; or, j'ai accepté les offres de cet ami. Je quitte San-Francisco et je me décide à une excursion au nord dans les montagnes de la Sierra-Nevada. — EL vous» emmenez madame Giovanni dans un pareil voyage? s'écria sir Georges.

Mon mari sourit.

— Non, Monsieur, je pars seul, répondit-il. Madame Giovanni est à merveille dans la maison et dans la famille de M. Wood. Elle demeurera là quelque temps encore; puis, aussitôt que j'aurai remis le pied dans l'étrier et que les affaires marcheront bien de nouveau, elle s'en ira en France voir sa fille et mon père. Je serai plus tranquille; car, ainsi que je le disais ce matin à mon associé, c'est un fichu pays que la Californie.

Sur quoi, adressant un nouveau remerciement à sir Georges et lui faisant comprendre la nécessité où il était de s'en aller, M. Giovanni se leva.

Sir Georges demanda la faveur de me présenter ses hommages le lendemain. Il va sans dire que cette faveur lui fut accordée. Les deux hommes se quittèrent cordialement.

M. Giovanni, comme il l'avait dit, ne perdit pas de temps :il s'en alla vers la jetée des bateaux à vapeur qui suivent la ligne du Sacramento et de Marysville. Là il passa une demi- heure à recueillir les informations indispensables à l'accomplissement de ses nouveaux projets.

11 paraît que tout était au gré de ses désirs, car un ami à nous, le rencontrant marchant très-vite pour revenir au logis, avec l'air d'un homme fort occupé, lui demanda s'il était déjà à la piste de quelque nouvelle affaire. Ce à quoi M. Giovanni répondit qu'A croyait avoir mis la main sur une spéculation qui ne serait pas mauvaise.

— Tant mieux et bonne chance! répondit l'ami , et il continua son chemin sans demander à M. Giovanni, tant tout le monde est pressé à San-Francisco, quelle était cette nouvelle spéculation.

M. Giovanni, en rentrant, me trouva éveillée et l'attendant avec une grande impatience. J'étais très-malade, mais j'ignorais moi-même l'état dans lequel je me trouvais. M. Wood ne jugea pas à propos de le laisser dans la même ignorance : mais il lui dit au contraire tout ce qu'il pensait de mon état.

A l'instant même, M. Giovanni donna l'ordre qu'on allât chercher un vieil ami à lui dans lequel il avait toute confiance comme médecin ; puis, en attendant que le médecin se rendit à son invitation, il entra chez moi.

Je fus toute joyeuse de le voir aussi strictement propre que je l'avais vu délabré à son départ. Il s'était habillé à neuf, non pas dans un magasin de confection, mais grâce à une malle de réserve que nous tenions dans une cave en pierre, et qui renfermait tous nos beaux habits, inusités en Californie, et tout notre linge parisien. Il s'était rappelé que quelques jours avant l'incendie il avait fait mettre cette malle à part, et il l'avait retrouvée où il l'avait fait mettre.

Il me sauta au cou comme s'il revenait d'un long voyage, comme s'il y avait vingt ans qu'il ne m'eût vue. A cet embrassement, je ne pus retenir mes larmes.

— Allons, me dit-il tout joyeux, ne pleurez pas, ma bonne Jeanne. Depuis

ce matin il est arrivé bien des choses, et tout est pour le mieux. Vous avez entendu ce que m'a offert M. Argenti, j'ai accepté; mais ce n'est pas le tout que de m'avoir donné de l'argent, il m'a encore donné une idée. — Quelle idée ? lui demandai-je.

Alors M. Giovanni changea tout à coup de visage, et hésita à me faire part de cette idée, car il savait que cette idée allait me glacer d'effroi. Il prit des manières, des phrases charmantes, et des détours pleins d'amabilité pour arriver à me communiquer ses projets. Il me parla de l'intention où il était d'aller faire un voyage au nord, pour voir si l'on ne pouvait pas y nouer quelque affaire. Enfin, il s'arrangea de façon, qu'au lieu de me tranquilliser, comme c'était son intention, il arriva à m'effrayer tout à fait.

Je lui avouai que je ne comprenais pas un mot de ce qu'il avait dit; je le . priai de ne pas me traiter comme un enfant. Je lui dis que s'il avait de nouveaux projets, et que si ses projets étaient raisonnables, je le priais de me les communiquer, afin que je pusse les juger sainement. Alors, il prit mes mains dans les siennes; puis il me dit de son air le plus doux et en me tutoyant, ce qui ne lui arrivait que dans les grandes occasions :

— Ma chère Jeanne, aussitôt que tu vas être remise de cette légère indisposition, je pars pour les montagnes de la Sierra-Nevada. M. Argenti m'a assuré aujourd'hui qu'il y avait pour moi une fortune à y faire, si j'avais le courage d'aller m'enfoncer dans les placers avec un grand assortiment de marchandises, telles que vêtements, outils de mineurs, denrées, sucre, thé, farine, vins et eaux-de-vie , enfin tout ce qu'il est nécessaire de porter pour la consommation des compagnies des différents placers en cours d'exploitation sur les bords de la Youba. — Et moi? lui demandai-je en le regardant fixement. — Toi, me dit-il, tu resteras ici en attendant que je puisse voir jour à mes affaires, puis tu feras ton voyage de France pendant que je tenterai la fortune dans les montagnes; et, n'aie pas peur, bonne amie, tout me fait croire que celte fortune ne sera pas longue à faire. On tombe vite dans ce fichu pays; mais, après tout, ce qu'il y a de consolant, c'est qu'on remonte de même.

M. Giovanni s'attendait bien à ce qui arriva; c'est pourquoi l'excellent homme avait pris tous ces détours pour me dire, le plus agréablement possible, qu'il allait mettre sa vie et sa fortune à la merci du premier misérable à qui il prendrait l'envie de lui envoyer un coup de pistolet.

Les montagnes étaient loin de nous, et cependant chaque jour leurs échos nous apportaient à tout instant la nouvelle de quelque crime atroce commis là, où toute autorité était inconnue, et où le plus fort faisait la loi.

Je me mis d'abord à sangloter, puis je lui déclarai qu'il ne ferait pas une pareille chose. Je le suppliai d'abandonner son idée; mais lui, avec une douceur qui me prouvait sa résolution, me pria de réfléchir sérieusement à ce qu'il avait dit, et, laissant de côté tous les dangers dont, du reste, il convenait, il s'appliqua à me faire voir le meilleur aspect de la chose, et m'avoua qu'il avait déjà pris des informations auprès des capitaines de bateaux à vapeur et autres personnes bien informées, et que tous ceux auxquels il s'était adressé lui avaient donné l'assurance que la saison des mines à Downielville allait être des plus riches, et que, s'il avait le courage d'y aller établir un store, il pouvait être sûr d'y faire foptune en dix-huit mois.

Je connaissais M. Giovanni, mais cependant je n'en insistai pas moins. Mes

instances furent inutiles. Sous la douceur. M. Giovanni cachait une inébranlable volonté, et sa résolution était prise. Son médecin lui ayant dit qu'avec de bons soins je pouvais me rétablir sous quelques jours, il s'appliqua à me soigner lui-même, afin de me voir plus vile debout.

Puis, pendant les deux, ou trois semaines qui suivirent, il acheta des marchandises aux encans, les faisant emballer, le jour, sous ses yeux; puis la nuit, comme il me veillait, quoique j'allasse de mieux en mieux et que je n'eusse point besoin de garde-malade, il cherchait avec moi les choses les plus utiles à emporter, et les écrivait sous ma dictée, afin de n'avoir plus le lendemain qu'à les acheter.

Au bout de trois semaines, il avait dans un magasin de la jetée pour quinze ou vingt mille piastres de marchandises diverses et du meilleur choix, qui attendaient leur embarquement. Sur ces entrefaites, sir Georges était venu me visiter. Mon mari m'avait raconté ce qui s'était passé entre eux, et je m'étais un peu réconciliée avec lui.

Comme il avait reçu de mon mari la permission de renouveler ses visites, il arriva qu'un soir je me trouvai seule avec lui; je profilai de l'occasion, et, approchant mon fauteuil du sien, je le priai, maintenant que nous étions redevenus bons amis, de m'expliquer l'énigme de sa conduite à mon égard, et le secret de sa résidence en Californie. Alors, avec les formes les plus respectueuses, et dans le langage d'un parfait gentilhomme, comme l'avait dit M. Giovanni, il me dit qu'il m'aimait beaucoup, que depuis longlemps déjà il avait perdu tout espoir, mais qu'à défaut d'autre bonheur, il avait placé sa joie à m'apercevoir de temps en temps.

Je fis tous mes efforts pour lui faire comprendre que c'était un bonheur bien vide et une joie bien triste , et je lui dis avec cette sincérité à laquelle un homme intelligent ne se trompe jamais, qu'il n'avait rien à attendre de moi qu'une bonne amitié, et la promesse de le voir toujours avec plaisir. Nous nous séparâmes les meilleurs amis du monde, lui, tout reconnaissant de mon amitié, moi, heureuse que cette franche explication m'eût mise à l'aise avec un galant homme.

Comme il venait de sortir, M. Giovanni rentra. Je lui racontai tout.

— Comprends-tu, lui dis-je, qu'un homme qui a trois cent mille livres de rente, qui peut, grâce à celte fortune, vivre en grand seigneur en Angleterre, en France ou en Italie, vienne perdre son temps dans ce fangeux San-Francisco, en faisant la cour à une femme qui ne l'aime pas ?

M. Giovanni allongea les lèvres en homme qui pense que tous les goûts sont dans la nature, puis :

— Il s'amuse à sa manière, dit-il, laisse-le faire.

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