LE SACRAMENT
Le mois d'avril arriva. C'était l'époque fixée pour le départ. Je rappelai tout mon courage, et j'annonçai à M. Giovanni que j'étais décidée à l'accompagner. M. Giovanni commença par me rire au nez tant il tenait la chose pour impossible.
Mais, comme je l'ai dit, ma résolution était prise. Je le priai, je le suppliai, je lui demandai si jamais en voyage je lui avais été un empêchement ou une gêne. Je lui rappelai que j'étais forte, courageuse, vaillante. Je lui dis qu'à ses côtés il me semblait que je n'avais rien à craindre. Il répondait à tout cela qu'un pareil voyage était déjà plus qu'un homme ne pouvait faire, me conjurait de ne point le tourmenter ainsi. Mais rien ne pouvait me faire abandonner mon projet. J'allai trouver M. Argenti, je lui dis ce que j'attendais de son amitié, c'était d'obtenir de M. Giovanni que je l'accompagnasse, quitte à revenir, quand il serait établi là-bas.
A force d'instances , je lui persuadai que je serais d'une grande utilité à mon mari, comme compagnie pendant le voyage. Il finit par avouer que j'avais peut-être raison.
M. Argenti convaincu, M. Giovanni le fut bientôt. Au fond, il désirait ne pas se séparer de moi; mais il craignait qu'il ne m'arrivât malheur.
— Venez donc, me dit-il, puisque vous le voulez absolument. Seulement je vous préviens qu'à moitié route vous serez obligée de revenir. Enfin, ce que femme veut, Dieu le veut !
Et, sur ce proverbe, le départ fut arrêté au surlendemain.
A trois heures de l'après-midi, j'embrassai bien cordialement mes hôtes, M. et madame Wood, leur promettant d'être de retour avant un mois. J'étais si joyeuse de ne point me séparer de M. Giovanni, que je me trouvais à quatre heures dans le petit bateau à vapeur le Gamanche. Il y avait bien aussi dans cette joie, outre le bonheur de ne pas me séparer de M. Giovanni, le secret désir d'aller voir du nouveau, de grimper, de descendre, de voyager enfin.
Sir Georges vint nous souhaiter un bon voyage. Ce départ soudain et inattendu l'avait mis au désespoir. Il avait cru que je retournais en Europe, et sans doute il avait fait ses petits arrangements pour faire route avec moi. Quant à moi, j'étais si heureuse, que j'étais prête à rendre en monnaie d'amitié tous les souhaits de bon voyage que l'on me faisait; aussi répondis-je à ceux de sir Georges:
— Venez me voir dans un mois chez M. et madame Wood, et vous serez le bienvenu.
Enfin, la cheminée fuma, les roues battirent l'eau , et nous partîmes. C'était un samedi des premiers jours d'avril.
Le dimanche matin, nous arrivâmes à Sacramento-City. Nous déjeunâmes sur le port, à l'hôtel de France; puis nous continuâmes immédiatement notre
voyage pour Marysville, où nous arrivâmes vers le milieu de la nuit, et de bonne heure; nous prîmes notre logement à Oriental-Hôtel,
Pendant que je dormais, M. Giovanni surveillait le déchargement de ses marchandises, car là s'arrêtait notre voyage de navigation. La rivière se nomme Sacramento, de San-Francisco jusqu'à la ville de ce nom. Là, elle change d'appellation et se nomme la rivière la Plume. J'étais enchantée de la route que nous venions de parcourir ; pour moi c'était aussi beau que si j'avais voyage sur le chemin du Paradis.
Et en effet , à part le prestige qui s'attachait pour moi au voyage, le paysage était véritablement splendide. Dans mon estime, rien ne peut atteindre la majesté de ces nouvelles régions , apparaissant à ceux qui les envahissent parées de leurs dons célestes.
En sortant de la baie, c'est-à-dire de San-Francisco, le steamer entre dans le Sacramento, où la pêche du saumon se fait sur une grande échelle. Des deux côtés de la rivière s'étend un magnifique tapis de fleurs, varié à l'infini, et coupé de place en place par des monceaux de terre cultivée dont l'aspect dénonce l'enfance de l'agriculture en Californie. De place en place s'élèvent de jolis cottages américains déjà entourés de fleurs, de légumes cl de bouquets d'arbres plantés par la main de l'homme.
Dans de certains endroits, la rivière se trouve complètement couverte, pareille à un gigantesque berceau, par les branches des grands et beaux arbres qui garnissent ses bords, et viennent se rejoindre et s'entrelacer audessus de ses eaux, mais à une si grande hauteur, que les steamers et leurs grandes cheminées passent dessous sans baisser les mâts et sans toucher une branche; puis de celte voûte retombent, dans le poétique et divin négligé de la nature encore vierge, une immensité de lierres et de plantes grimpantes, qui laissent voltiger leurs lianes flexibles, et qui, de leur extrémité, balayent la surface de l'eau.
Les stations qui, à des. intervalles voulus, fournissent le bois pour le chauffage des steamers, attirent aussi l'attention. Tout cela est nouvellement organisé et né d'hier, mais c'est entre les mains des Américains, et il semble que tout cela est établi et marche depuis des siècles. Ces stations sont placées sur les bords du fleuve et occupent une grande quantité de bras. Le bois est mis en pile et tout prêt à être transporté, de sorte que lorsque s'arrête le steamer, tous ces bras, à l'envi , lui jettent des piles entières de bois; en moins de dix minutes le chargement est fait, puis le steamer rugit, se remet en route et trace fièrement son sillon d'écume.
C'était la première fois que je voyageais sur un steamer, et, il faut le dire, j'ai pu juger depuis que celui-là était un médiocre échantillon de la marine des Etats-Unis ; cependant il était aménagé de manière à convenir à tout le monde.
Chaque cabine avait deux sorties, l'une à l'intérieur du bâtiment, l'autre à l'extérieur Cette dernière donnait sur une galerie avec un grillage. Les portes intérieures se tenaient fermées ou ouvertes, selon les relations de bon ou de mauvais voisinage que les passagers établissaient entre eux. Il en résulta que, dès le second jour, beaucoup que j'avais vus entrer seuls sortaient par couples.
Comme je savais tout ce que le temps vaut en Californie, je cvus, au moment
où je sortis moi-même du bateau, que je n'avais pas perdu le mien, puisque je l'avais employé à observer tout ce qui m'entourait.
Maintenant, disons en passant que les trois villes de San-Francisco, de Sacramenio et de Marysville ont chacune leur fléau destructeur: la première, le feu; la deuxième , le feu et l'eau, c'est-à-dire les incendies et les inondations; la troisième, la fièvre jaune, qui décime la population d'une façon effroyable.
Les deux dernières villes que nous venons de nommer mènent aux mine*, d'or. Les placers sont à leurs portes. Sacramento-City et Marysville sont l'entrepôt et le débarcadère de toutes les provisions et de tous les instruments nécessaires aux mineurs.
A ce titre, ces villes sont considérables en étendue et en commerce, presque autant que San-Francisco. Le luxe et la vie y ont'prisle même développement, et quand un des fléaux dont nous parlions tout à l'heure les a détruites, elles sortent de leurs ruines avec la même rapidité que San-Francisco lui-même.
On ne saurait rien imaginer de plus beau et de plus délicieux que Marys ville. Malgré les fièvres qui y régnent presque toujours, on croirait, à la voir tout entourée de forêts, de chênes gigantesques et de verdoyantes prairies, qu'aucun lieu du monde ne saurait être plus salubre et plus favorable à la santé. Les prairies dont nous venons de parler sont un éternel tapis de fleurs ou d'herbes odoriférantes qui parfument l'air qu'on respire. Parmi ces fleurs on remarque particulièrement des jacinthes, des tulipes, des iris, des renoncules, et mille autres plantes à oignons, car c'est dans cette contrée-là, disent les savants, que les Hollandais ont tiré toutes les plantes dont ils passent pour avoir perfectionné la culture. Peut-être ont-ils en effet amélioré leurs couleurs, multiplié leurs nuances, mais je doute que la main des hommes ait rien ajouté au parfum de ces suaves filles des prairies, que l'on voit là telles qu'elles sont sorties des mains du bon Dieu. J'avoue que je suis même toute prête à croire que les hommes, sous ce rapport, leur ont plus enlevé qu'il ne leur ont donné.
Tandis que je faisais quelques excursions dans les campagnes qui s'étendent aux environs de Marysville, M. Giovanni surveillait activement le débarquement de ses marchandises et s'informait des moyens à prendre pour continuer notre voyage, qui touchait à sa période la plus difficile, c'est-à-dire pour s'enfoncer au nord dans la Sierra-Nevada. Il nous fut alors démontré que le reste de notre route devait s'accomplir à dos de mules, vu la difficulté des chemins, ou plutôt vu l'absence de chemins, et que nous en aurions pour trois mortels jours en faisant le trajet le plus rapidement possible.
Nous fûmes aussi informés, et ce ne fut pas sans beaucoup d'étonnement que nous l'apprîmes, car il faisait une chaleur intolérable à Marysville, nous fûmes aussi informés que nous rencontrerions beaucoup de neiges et un froid excessif en traversant les montagnes. Mais en même temps on ajoutait que, si nous avions le courage d'affronter ces périls, très-affrontables du reste, nous serions amplement et richement dédommagés de nos peines par le succès colossal de notre entreprise.
Malgré le vif désir que nous avions du continuer notre voyage et de repartir sans délai, il nous fallut séjourner une huitaine de jours à Marysville; d'une part pour achever nos préparatifs de voyage, pour réunir et charger une ceDtaine de mules de toutes nos marchandises, pour trouve»' des arriéres ou
guides mexicains, les seuls que Ton puisse employer en pareille circonstance comme connaissant le métier et le pays, qui est le leur-, enfin, pour attendre le passage de Vexpress de Downielville.
On appelle express, en Californie, les employés du gouvernement, dont les fondions consistent à prendre une fois par semaine toutes les lettres qui arrivent à San-Francisco des diverses parties du monde, qui sont apportées à Marysvillc par les paquebots quotidiens, et à les transporter à Downielville.. Chafla-Cily, à Valliga, etc., d'où elles sont distribuées par des piétons dans tous les placers environnants.
Les express portent donc les lettres; ils rapportent aussi la correspondance, cl, en outre, la poudre d'or recueillie dans les différents placers, qu'ils remettent aux différentes maisons de banque désignées, lesquelles sont chargées de les faire filer vers la baie.
Ces express, dans leurs excursions, sont armés jusqu'aux dents, et toujours accompagnés de deux ou trois hommes armés de même; ils sont protégés en outre par les allants et venants, qui profitent de leur départ et de leur retour pour monter aux mines ou pour en descendre.
Vexpress exerce, on le voit, un emploi tout à fait de confiance, exclusivement donné aux Américains. Aussi, sont-ils presque toujours des hommes, nonseulement de courage et de résolution, mais encore de bonne compagnie. Leurs émoluments sont très-élevés, mais leur fatigue, il faut le dire, est énorme, car ils font chaque semaine deux ou trois cents milles, et M. Greal- House, l'express de Downielville avec qui nous fîmes le voyage, disait que s'a peau, depuis trois ans qu'il faisait ce métier, étaitlittéralcmentdevenne du cuir. Leurs dangers sont grands aussi, tant par rapport aux valeurs qu'ils apportent qu'à cause des difficultés que présentent généralement les routes qu'ils ont à parcourir au milieu des montagnes et des précipices, disons aussi au milieu des flèches que, de temps en temps, leur décochent les indigènes embusqués pour les attendre sur la lisière des forêts.
Pendant la semaine que nous fûmes obligés de passer à Marysville, je fus témoin d'un ou deux faits qui montrent que l'étrange population de la Californie, formée de tant d'éléments hétérogènes et qui croit n'avoir que des vices, ne manque jamais, au contraire, et chaque fois que l'occasion s'en présente, de faire une bonne action, et de la faire avec une sorte de grandeur et de générosité. Nous ne dirons pas que, dans ce pays-là, il n'y a qu'à se baisser pour ramasser l'or à poignées, mais nous dirons : il n'y a qu'à travailler un peu pour récolter l'or à pleins bras, car c'est la seule récolte du pays ; et, une fois dans la poche du moissonneur, il en sort aussi facilement qu'il y est entré.
On a dû voir que j'ai pris l'habitude, chaque fois que j'avance une opinion, de citer immédiatement des faits à l'appui.
Un Français, nommé le père Giraud, habitait depuis longues années à la Nouvelle-Orléans, où il vivait modeste et tranquille au milieu de sa famille composée de sa femme et. de ses deux fils. Quand la nouvelle de la découverte des mines arriva jusqu'à eux, ses deux fils, encore très-jeunes, furent bientôt pris par ce que* les Américains appellent la fièvre jaune, c'est-à-dire par la soif de l'or.
Us résolurent de partir aussi pour les mines, comme le faisaient tant de leurs amis et de leurs connaissances. Leur père, malgré ses soixante ans? ne
voulut pas, jeunes et inexpérimentés comme ils l'étaient, les laisser partir seuls, les accompagna et emmena même sa femme, pensant qu'une mère n'éla'it jamais inutile à ses enfants, et encore bien moins dans ce bouleversement universel Où il s'attendait avec raison à trouver la Californie.
Une fois arrivés à San-Francisco, ils subirent le sort commun, c'est-à-dire que pendant deux ou trois ans ils firent fortune et que le hasard la leur défit. Enfin, un irrépa-rable malheur fondit sur la pauvre famille. Les deux fils venaient d'être noyés dans la dernière inondation qui avait précédé notre passage à Sacramenlo; on le croyait du moins, car l'on n'avait retrouvé le cadavre que de l'un d'eux. Ce fut un grand coup pour les pauvres parents. La mère, déjà d'une mauvaise santé, en mourut. Le père, sur ces entrefaites, devint aveugle et épuisa bientôt sa dernière ressource, faute de pouvoir travailler, et, accablé par le chagrin, miné par les privations, il fut enfin réduit à se faire conduire, un matin qu'il n'avait plus de quoi déjeuner, au coin d'une des principales rues de Marysville, et là, de s'agenouiller, son chapeau posé à terre devant lui, et implorant ainsi silencieusement la charité des passants.
Ce douloureux spectacle, inconnu en Californie, d'un mendiant agenouillé dans la rue, fut le signal donné à la charité universelle. Le père Giraud était connu, tant à Marysville qu'à Sacramento-City, pour un des plus anciens et des plus respectables résidants.
Il fut aperçu par un Français dans l'humble posture que nous venons de dire, et le Français se mit à courir à toutes jambes à l'hôtel de France pour communiquer à ses compatriotes ce qu'il venait de voir.
Aussitôt les quelques Français rassemblés là résolurent, séance tenante, que cette scène ne se renouvellerait pas le lendemain. On se divisa à l'instant, par un commun accord, pour aller frapper à toutes les portes de Marysville et faire en faveur du père Giraud un appel à tous les habitants riches ou pauvres.
Bientôt quelques Américains se joignirent aux Français et s'en allèrent comme eux, de porte en porte, la prière à la bouche, chez tous les habilanls de Marysville. Cette prière, adressée à chaque individu résidant à Mar-ysville, était d'aller avant la fin du jour porter un réal au chapeau du père Giraud.
Une heure après cet appel, une procession immense s'organisa. Toute la ville était sur pied. Un Français et un Américain se placèrent de chaque côté du pauvre aveugle, afin de recueillir pour lui la riche moisson qui lui arrivait.
Ce fut alors une véritable pluie, non pas de réaux, car il n'en reçut que quelques-uns, et de gens qui étaient trop pauvres pour donner davantage, mais de dollars, de pièces de cinq dollars, et de plus petites de deux dollars et demi. Chaque donateur tâchait d'ajouter à son don un bon mot pour consoler le pauvre aveugle. Quant à lui, il ne savait ce qui se passait, et lorsqu'on le lui dit, des larmes silencieuses tombèrent goutte à goutte sur le monceau de dollars étalés devant lui.
Comme la quête allait être finie et que la nuit approchait rapidement, on s'apprêtait à lever le siège et à aider le père Giraud à emporter sa fortune, Jorsqu'on vit venir deux individus, l'un Français, de la Nouvelle-Orléans, l'autre Américain. Us s'avançaient. L'Américain vida ses poches en les retournant et en les secouant; elles contenaient six à sept cents piastres en or, qu'il venait, disait-il dans son langage yankee, de gagner à une de ces damnées
-130 JOURNAL DE MADAMh GIOVANNI.
tables de jeu. Le Français de la Nouvelle-Orléans, qui avait connu le père Giraud, vida sa ceinture à poudre d'or, el, serrant affectueusement les mains du pauvre aveugle, il lui dit:
- J'avais tout bonnement l'intention d'aller voir la baie dans une huitaine, je retournerai demain aux mini s.
Son don fut estimé à cinq cents piastres.
On compta ; le père Giraud reçut une somme nette de six mille piastres. La ligne des bateaux à vapeur voulut aussi faire son don. On l'emmena gratis, et en le soignant affectueusement, jusqu'à la Nouvelle-Orléans, où il avait exprimé le désir de retourner mourir.
Ce fait arriva, je crois l'avoir dit, pendant mon séjour à Marysville.