A TRAVERS LA PLAINE
Comme Marysville est une halte sur la route des placers, où nous nous rendions, M. Giovanni fit de nouveaux efforts pour me décidera ne pas lui faire la conduite plus loin. Ce qu'on lui avait dit de la difficulté de la roule, du froid et de la neige l'avait sensiblement effrayé. Plusieurs personnes, en arrière de moi et même en ma présence, lui conseillaient de se refuser positivement à ce qu'elles regardaient comme un caprice ou un entêtement de ma pari. Mais je n'étais point venue là pour reculer, et je réagis contre toutes les difficultés : je déclarai que je voulais continuer, et je réussis, comme d'habitude, à faire selon ma volonté.
Qu'on s'imagine un peu ce que c'était que de s'en aller aux montagnes avec celte quantité de marchandises que nous y transportion*. Voici au reste le prix exact de ce que nous eûmes à payer pour les frais de transport : Douze piastres par cent livres pesant pour nos marchandises; soixante-huit francs à peu près de notre monnaie.
Nous avions quatre-vingts mules portant chacune deux cents livres, ce qui faisait cent soixante fois soixante-trois francs, c'est-à-dire quatorze mille quarante francs rien que pour le transport. Il fallait en outre nourrir pendant le voyage ces quatre-vingts mules, ainsi que les arrieros qui les conduisaient. Nous avions de plus deux mules pour nous-mêmes, à cinquante piastres par mule. Il était évident que cela se montait à quinze mille francs.
Pour plus de sécurité contre les attaques des Indiens, plusieurs trains de muleb s'entendent en général pour partir ensemble, et demeurent comme en dépôt jusqu'à ce qu'ils forment un train monstre avec leurs packers respectifs. Alors toute la caravane se met en route, voyageant à petites journées, déchargeant chaque soir au pied des arbres où elle campe ses marchandises, afin de laisser les bêtes paître et se reposer. Cela forme comme des camps de bohémiens bizarrement groupés sur le sommet des montagnes où dans le fond des vallées.
Il n'est pas nécessaire que les voyageurs accompagnent eux-mêmes leurs
trains de marchandises. Généralement, ils s'en vont en avant avec Yexpress, qui va trois fois plus vite que ne peuvent aller les caravanes.
Nous partîmes nous-mêmes le lendemain du jour où nos bagages et nos marchandises étaient partis. M. Great-House avait en mon honneur, et attendu que j'étais la seule femme du train, donné rendez-vous devant la grande porte de Y Oriental-Hôtel à tous les voyageurs, qui étaient au nombre d'une trentaine : les uns mineurs, s'en allant à la recherche de l'or; les autres négociants, poussés par le désir de spéculations; ceux-ci marchands, espérant vendre leurs marchandises. Tous se trouvèrent réunis à l'heure indiquée, c'est-à-dire à six heures précises du matin. Au point du jour, l'air était embaumé et plein d'une délicieuse fraîcheur.
Je fus la première assise sur ma mule, et ce fut en selle, tant je craignais encore quelque accident ou quelque remontrance qui m'empêchât de partir, que je reçus les adieux et les bons souhaits , non-seulement de nos amis et de nos connaissances, mais encore des étrangers qui sont curieux d'assister au départ d'un train de voyageurs partant pour les mines. C'est ainsi que, dans un port de mer, quand un vaisseau appareille et s'apprête à faire voile pour une contrée lointaine, les jetées sont couvertes d'une multitude de spectateurs qui, le plus longtemps possible, lui crient adieu, lui font des signes avec leurs mouchoirs, et le suivent des yeux labourant les vagues de l'Océan.
Un des principaux magistrats de la ville qui était fort de mes amis, se montra jusqu'au dernier moment très-alarmé de mon audace, et comme je me retournais une dernière fois pour l'assurer qu'il n'y avait réellement pas de danger pour moi, il me regarda et me répondit tristement :
— Je l'espère; mais puissiez-vous ne jamais vous repentir d'avoir eu en vous-même une telle confiance !
Nous partîmes. Après avoir tranquillement traversé la ville sur nos mules, nous commençâmes d'entrer dans ces magnifiques prairies dont j'ai déjà parlé, et qui déroulaient à perte de vue devant nous leurs épais tapis de verdure si fraîche et de fleurs si éclatautes, qu'il semblait que le printemps dût planer sur elles en secouant éternellement ses ailes humides de rosée.
Une fois entrés dans la prairie , que nous allions traverser par un sentier à peine visible, mais bien connu de Yexpress, la cavalcade prit le galop, et certes je n'ai jamais de ma vie rien vu de plus beau que cette scène qui s'offrit alors à mes yeux sur un si magnifique théâtre. Rien de plus original que cette troupe de hardis aventuriers et de chercheurs d'or.
Notre caravane se composait exactement de trente personnes, Espagnols, Mexicains, Italiens, Français, Anglais, Américains, presque tous ayant les dehors de gens comme il faut. Ils étaient vêtus de costumes qui indiquaient leurs nationalités, mais qui, en même temps, étaient judicieusement choisis pour traverser les montagnes du nord de la Californie. Quant à moi, je portais simplement une espèa d'amazone de drap noir, avec un petit paletot de même étoffe , assez large pour me laisser la complète liberté de mes mouvements.
J'étais coiffée d'un de ces grands chapeaux d'homme dits panama. J'étais gantée solidement, et chaussée, le dirai-je? de gros bas gris avec de forts souliers lacées, lesquels faisaient le désespoir de M. Giovanni, habitué qu'il était à me voir toujours d'élégantes chaussures et à remuer ciel et terre pour
m en procurer à tout prix, même à travers les pays sauvages que nous avions parcourus.
Inutile de dire que tout cet étrange affublement, assez contraire à mes habitudes, et surtout ma chaussure, contraire à mes habitudes tout à fait, n'était pas , en cette circonstance, une affaire de goût, mais une affaire d'urgence et de nécessité, en vue de la pluie, de la boue, du froid et de la neige que nous devions infailliblement et prochainement rencontrer.
Tandis que nous cheminions, la conversation allait son train parmi nous; et taudis que chacun y participait dans sa langue natale, mon mari et moi, à la grande surprise de nos compagnons, parlions alternativement et au besoin la langue de tous les autres. Je n'étais point à celte époque, pour être franche, bien forte sur l'espagnol, car je n'avais pas encore fait mon voyage du Mexique, mais en revanche je parlais si correctement l'italien, l'anglais et le français, qu'on pouvait être indulgent pour ma connaissance encore un peu défectueuse de la langue de Caldcron et de Cervantes.
Quelle belle chose c'eût été pour un peintre comme Delacroix ou Decamps de nous voir ainsi , au lever d'un glorieux soleil, galoper à travers l'immense prairie de verdure et de fleurs qui s'étendait devant nous, et qui n'était limité à l'horizon le plus lointain que par la ligne bleuâtre et un peu confuse des hautes montagnes dont nous devions hardiment gravir les pentes quelques heures plus tard! Combien je regrettai moi-même de ne pas avoir le talent d'un de ces hommes dont je viens de prononcer le nom, atin de peindre ce magnifique tableau et de l'offrir comme un véritable diamant au. reste du monde ! Combien surtout j'avais le cœur profondément et religieusement plein de toutes les divines beautés qui m'entouraient! Combien je fus heureuse tout le temps que ces premières impressions durèrent, et combien j'oubliais enfin, dans ce moment-là, que le but, le misérable but de ce magnifique voyage était de me baisser pour ramasser de l'or !
On comprendra aisément, quand même je ne le dirais pas, que j'avais le privilège d'attirer plus que personne l'attention de mes compagnons de route. Je marchais en tête de la caravane, l'œil fixé sur ces montagnes dont il me semblait que j'allais faire la conquête, ayant mon mari et l'express d'un côté, et deux frères espagnols de l'autre; le reste de la troupe allait à la débandade et à son caprice.
Tout en avançant, nous faisions lever du gibier de toute espèce, des compagnies de perdrix, des troupeaux de lièvres, mais aucun de ces messieurs, quoique tous fussent armés de leurs fusils et de leurs carabines, ne songeait à faire feu sur les fugitifs; on était trop préoccupé d'une autre chasse, la chasse de l'or.
Vers les dix heures du matin, la chaleur commença à devenir fort grande. C'était encore un cas prévu. Chacun était muni d'un flacon de vin ou d'une gourde d'eau-de-vie soigneusement suspendue en bandoulière, et je dus moi-même boire de temps en temps ma part de la provision commune, d'après la recommandation de Yexpress qui avait un soin extrême de moi, et qui prenait toutes les précautions, jusqu'à celle de régler les temps de pas et de galop de nos chevaux, de manière à ménager nos forces pour le moment où nous aurions à affronter les véritables fatigues du voyage.
Vers midi, et comme nous avions fait environ vingt- cinq milles, nous
atteignîmes la première étape, dite Origon-House, où notre dîner nous attendait. Il en est ainsi sur toute la route que Vexpress parcourt : ses repas l'attendent toujours, ses gîtes sont tous préparés, et cela, à ses heures habituelles, fixées d'avance.
Le dîner était servi sous une espèce de grange, caravansérail primitif. Il se composait de rumsteek, de pommes de terre, de fricassée de viande et de suap-jacks, espèce de crêpes faites avec du levain, de la farine et de l'eau. Quant à l'assaisonnement des différents plats, on ne mangeait que parce qu'il fallait manger; mais de ce qu'on mangeait on ne s'inquiétait guère.
Le dîner et le moment du repos qui s'ensuivit durèrent environ une heure, après quoi l'on se remit en route.
Seulement alors les fatigues de ce voyage commencèrent. Nous avions atteint les premières rampes de ces montagnes bleues qui nous semblaient si pittoresques le matin , et qui, maintenant que nous les avions atteintes, nous semblaient si arides. Adieu, vous, belles prairies, ravissants tapis de fleurs étendus par la main de Dieu des portes de Marysville à la base de la Sierra- Nevada ! Il fallait gravir, passer des collines aux montagnes, et, sans interruption, arriver de sommet en sommet jusqu'à la région des glaces.
Vers quatre heures après midi, un orage de neige fondit sur nous, orage terrible, qui amena un froid intense. Tout ce qu'il fut possible de faire pour me protéger un peu contre ce froid , on le fit; mais le changement soudain de température m'avait déjà fait beaucoup de mal.
Je m'étais crue guérie un instant de ma maladie de San-Francisco. Je me trompais. Toutes mes douleurs m'étaient revenues avec les premières atteintes de ce froid. Je me retenais à grand'peine de pleurer. Je passai d'un bien-être parfait à des souffrances inouïes dans tous les membres. Enfin , comme je ne voulais pas me plaindre, les forces me manquèrent tout à coup. Je m'évanouis complètement, et je tombai de ma mule le visage enseveli clans la neige.
Cet accident causa une grande alarme dans notre caravane. M. Giovanni était au désespoir. Dès les premiers flocons de neige il m'avait couvert de ses habits; comme on le voit, la précaution avait été inutile.
A peine étais-je à terre, que nos compagnons, sautant à bas de leurs mules, s'empressèrent autour de moi. M. Great-House, aussi bon que courageux, ordonna que la caravane fit halte immédiatement. Chacun, après avoir attaché sa mule, commença aussitôt par ramasser sous la neige quelque bois sec, que l'on parvint à allumer avec une énorme difficulté.
Alors, ce fut à qui se montrerait le plus galant, le plus généreux; ce fut à qui m'offrirait sa couverture , ôterait son habit ou son manteau. En un clin d'œil la moitié de mes compagnons étaient en bras de chemise, et j'étais couchée sur ce lit que l'on m'avait fait avec tous ces vêtements. Puis, on fit un grog très-chaud dont on me fit avaler, bon gré, mal gré, un plein verre, ce qui rendit un peu de forces à mes pauvres membres engourdis.
Au bout d'une heure je me sentis, ou du moins je me crus, si bien remise que, craignant de retarder M. Great-House, j'insistai pour que nous continuassions notre route. M. Giovanni, les larmes aux yeux, mais essayant de me cacher ses larmes, me prit entre ses bras, me souleva comme une plume, me replaça doucement sur ma mule, et nous partîmes.
La neige continuait de tomber et, se verglassant au fur et à mesure, ren-
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daitles sentiers presque impraticables. Enfin, couverts de neige, glacés de froid, nous tenant à grand'peine sur nos mules qui glissaient et tombaient à chaque pas, nous arrivâmes vers sept heures du soir à Niger-Tent, station du souper et du coucher.
La terre était déjà couverte de deux pieds de neige. Nous avions fait cinquante milles dès le jour de notre départ. J'étais si malade, qu'on fut obligé de me descendre de ma mule et de me porter à une espèce de lit de foin placé dans un des coins de la grande chambre de réception destinée à tout le monde, et dans laquelle, après avoir mangé, chacun se couche tout simplement étendu par terre, enveloppé dans sa couverture de mineur, couverture bleue, rouge, avec laquelle chaque homme voyage toujours en Californie. Là, dans une alcôve très-luxueuse, puisqu'elle était faile d'une couverture passée dans une corde, l'on me coucha tout habillée, toute trempée par la neige.
Lorsqu'il fut question de manger, la chose me fut parfaitement impossible, et la seule chose que je pus prendre fut un verre de vin très-chaud avec des épices.
Après que M. Giovanni eut partagé le souper commun à tous et qui était une répétition du dîner, il vint se placer à mes côtés, repliant un de ses bras en travers sur moi, et appuyant son autre main sur la crosse d'un revolver de Cott caché sous son paletot, Il essaya de fermer les yeux et de dormir quelques instants, m'invitant à faire de même. Bientôt le reste de la caravane fit ses préparatifs nocturnes, et chacun, selon sa commodité ou son caprice, commença de se rouler dans sa couverture et de se coucher à terre.
La fatigue était telle que, malgré la fièvre qui me brûlait et me faisait trembler, je m'endormis; mais ce fut pour peu de temps. Deux heures après je me réveillai, et, ouvrant les yeux, je vis M. Giovanni penché sur moi et pleurant à sanglots au lieu de dormir.
Il était évident qu'il pensait à nos malheurs récents, à la position précaire dans laquelle nous nous trouvions, à moi, malade et dormant sur la terre au milieu de trente ou quarante hommes qui seraient peut-être demain nos ennemis.
La scène était triste en effet. A travers une fenêtre basse placée juste en face de nous, nous apercevions les grands arbres de la forêt, blancs de la neige qui tombait à gros flocons. Nous entendions tout ce monde éparpillé autour de nous, les uns ronflant, les autres sifflant, quelques-uns parlant à voix basse et d'une manière mystérieuse. Je me rappelai cette nuit que j'avais passée au milieu des anthropophages, dans un village situé à quelques lieues d'Auckland, et je me souvins des angoisses qui m'avaient assaillie pendant mes heures d'insomnie. Il était cependant évident que cette fois-là j'avais tort et que c'était maintenant, et dans ma situation nouvelle, qu'était pour moi le vrai danger. J'étais, il est vrai, une voyageuse acharnée, une touriste habituée à la vie nomade, mais jusque-là ma vie avait été pleine de luxe et de confort. Je m'étais courageusement faite le compagnon de mon mari, mais je commençais à comprendre que j'avais été conduite à ce fait par la force morale, et que peut-être les forces physiques allaient me manquer.
Je refermai les yeux, mais M. Giovanni avait surpris mon regard ; il essaya de me persuader de retourner. Il était temps encore et, le soir de la journée du \end?main, je pouvais me retrouver à Marysville. Je dois dire que je n'eus pas
un instant d'hésitation. Je refusai ; je le suppliai de supporter patiemment mon manque de force, essayant de lui faire comprendre combien je serais tière, une fois toutes ces fatigues passées et le voyage accompli, d'avoir été sa compagne dans cette excursion à la Sierra. Alors, voyant ma volonté irrévocable, il pensa que ce qu'il avait de mieux à faire était de corroborer encore cette volonté. Ce fut lui qui me promit des forces, ce fut lui qui me donna la résignation, ce fut lui qui m'insinua le courage.
Ce qu'il me dit alors de bonnes paroles, et la façon dont il me les dit, serait chose impossible à rendre. Sous l'influence de ses paroles consolatrices et touchantes je m'endormis, si l'on peut appeler sommeil l'espèce d'engourdissement dans lequel je tombai.