A TRAVERS LA MONTAGNE
Je ne sais si ce fut l'étonnement du spectacle que j'avais sous les yeux ou l'excès de fatigue, mais il me fut impossible de dormir sérieusement. Au moindre mouvement que je faisais, c'étaient d'atroces douleurs. Mes jambes étaient crispées, mes bras roidis et douloureux, et, comme addition à tout cela, j'avais le dessous du jarret qui, appuyé au pommeau de la selle, était, par l'effet du frottement à ce pommeau, entièrement écorché à vif.
Après une nuit très-agitée, tout le monde fut debout à cinq heures. Il faisait un froid horrible, et qui, depuis la veille, semblait encore avoir redoublé d'intensité. Le déjeuner fut immédiatement servi avec les éternelles sanp-jacks américains. J'en mangeai un en le trempant dans un verre de vin chaud.
Ce fut une grande joie pour M. Giovanni de voir que j'avais recouvré un peu d'appétit; il fit une quête de mouchoirs parmi nos bons et aimables compagnons de route et me banda la jambe après avoir lavé la plaie avec du gin, ce qui me fit pousser des cris de brûlée, mais ce qui me fit presque immédiatement beaucoup de bien. On fut obligé de me porter sur ma mule.
Tous nos compagnons, avant de monter la leur, m'entourèrent, secouant îeurs chapeaux d'une main, levant leurs verres de l'autre, et criant à trois reprises :
— Three times three to the good luke and prosperity of M. Giovanni and
hir dear lady !
Formule de souhait américain qui voulait "dire :
— Trois fois au bon succès et à la future prospérité de M. Giovanni et de sa chère femme!
M. Giovanni et moi profitâmes de l'occasion pour renvoyer à ces braves garçons leur compliment, Il nous en coûta quelques bouteilles de vin à cinq piastres la bouteille, puis on se remit en selle.
J'avais beaucoup souffert pendant la fin du trajet que nous avions exécuté la veille, et je m'attendais à beaucoup souffrir encore, surtout en voyant dans les espaces découverts quatre ou cinq pieds de neige.
Mais bieulôt le spectacle qui se déroula devant mes yeux commença de me faire oublier mes souffrances, si aiguës qu'elles fussent. C'était le plus magnifique panorama que puisse offrir à un voyageur européen l'aspect d'une nature vierge.
'Il est vrai que nous ne faisions que monter et descendre des montagnes presque à pic, et que dans les descentes nous perdions ce panorama de vue; mais, au sommet de chacune des montagnes que nous escaladions, s'étendait un plateau d'où l'œil dominait les alentours et s'émerveillait en suivant, comme les vagues d'une mer houleuse, les épaisses plantations de chênes et de pins dont chacun mesurait, et cela presque sans exception, de cent cinquante à deux cents pieds de hauteur. L'épaisseur de leur feuillage avait, je crois, empêché que, depuis la création du monde, à laquelle ces géants de la végétation semblaient Femonter, un seul rayon de soleil pénétrât jusqu'à la terre. Je n'ai jamais rien vu de pareil à ces calmes et silencieuses solitudes. Tout, sur ces immenses plateaux, portait le cachet sublime du sublime créateur. La végétation y était puissante, et sous cette végétation la main de la nature avajt étendu un tapis de mousse verte, épaisse, moelleuse, et, de même que le soleil n'y pénétrait point, la neige n'y avait point pénétré.
Sur quelques-uns de ces beaux plateaux nous aperçûmes les prospects de quelques rares mineurs. On donne le nom de prospects aux essais que l'on fait pour trouver des mines.
Je me sentais profondément et religieusement impressionnée à l'aspect de celte nature si riche, si féconde, si luxuriante et si vierge à la fois. Le reste de la caravane, si peu artistes que fussent la plupart de ceux qui la composaient, manifestait aussi son admiration par des cris, des exclamations, des haltes, et même par des plaisanteries.
De Niger-Tent, où nous avions couché, à Good-Year-Bar, où nous nous rendions, il n'y a que quinze milles de distance. On les fait en tournant littéralement autour d'une gigantesque montagne, ayant la forme d'un pain de sucre, au sommet duquel s'élève Niger-Tent. Quand on a eu, comme moi, l'honneur de la descendre deux fois et de la remonter, comme je le raconterai par la suite, on ne pense pas à celte montagne sans que le cœur batte. Le sentier qui tourne en spirale autour d'elle est large de deux pieds tout au plus. En regardant en bas, vous apercevez, dans un abîme dont la profondeur donne le vertige, la rivière Yuba, roulant furieusement ses eaux bleues.
A moilié chemin avant d'arriver à Good-Year-Bar, au fur et à mesure que vous vous rapprochez de la Yuba, vous commencez à apercevoir les placers de ce nom, gisant le long de ses bords, ce qui forme un charmant tableau, autant parla position pittoresque de ces placers que par l'activité qui caractérise une population de mineurs.
A l'époque de la saison à laquelle nous arrivions, ces mineurs n'en étaient encore qu'à des travaux préparatoires, faisant des excavations et des flummings.
Faire des flummings signifie, en termes californiens, détourner une rivière de son lit et lui en bâtir un autre, dans lequel, un beau matin, on la force de passer, ce qui permet de fouiller celui qu'elle quitte.
Le lit qu'on fait à une rivière quelconque se pose exactement à une hauteur de douze ou quinze pieds au-dessus de celui qu'elle avait, ce qui est chose.
sinon facile, du moins possible, quand on songe que toutes les rivières de la Sierra-Nevada descendent des montagnes et proviennent des fontes des neiges. Ce lit est fait de planches bien goudronnées, bien cimentées, bien emboîtées les unes dans les autres.
Le bois qui le compose est aussi sec que possible ; il ne faut pas qu'une seule goutte d'eau passe au travers, puisqu'on travaille dessous; de plus, il faut que cette espèce de boîte soit très-solide pour lutter contre les accidents qui peuvent arriver, et enfin pour pouvoir supporter une énorme pesanteur d'eau.
Cette construction est un travail de géant à accomplir, et personne ne s'entend mieux à ces sortes de travaux qu'un Américain. Donnons une idée de ce travail. Remarquez avant tout qu'on se trouve dans un lieu désert, et que Ton n'a avec soi que les ressources que l'on a apportées. Et d'abord il faut, quelques mois d'avance, abattre les pins qui doivent fournir les matériaux, et il faut abattre ces pins en grande quantité. Mais nul ne s'entend mieux que l'Américain à jeter bas, à coucher sur la terre l'arbre gigantesque des forêts vierges. Ces pins abattus, il faut les scier, en faire la charpente et les planches nécessaires à un échafaudage monstre. Il faut faire, soi-même toujours, sur les lieux toujours, le ciment et le goudron; et, le moment arrivé de passer des travaux préparatoires aux travaux réels, il faut rester dans l'eau pendant des semaines pour placer les pilotis.
Enfin arrive la besogne difficile, c'est-à-dire la construction de ce lit factice, construction qui demande tant de soin. En même temps, selon l'importance du flumming, on élève trois ou quatre moulins, que l'on place à ses extrémités, pour tirer continuellement l'eau qui jaillit toujours dans le vrai lit de la rivière. Cette eau vient des sources intérieures.
51 y a des flummings plus ou moins grands. Il y en a de cinquante pieds de long, il y en a aussi de deux ou trois cents. Ces travaux immenses, nous l'avons dit, se font plus particulièrement par les Américains, qui se forment en compagnies pour exploiter un claim sur la rivière. Mais avant d'arriver à cette exploitation, il faut sacrifier quatre ou cinq mois de travail, qui, bien entendu, ne rapportent rien que l'espérance future. Tout cela s'accomplit cependant, pourvu que l'Américain ait de la farine, du sucre et du thé. Mais si Tune de ces trois denrées manque, il y a chance que le flumming manquera aussi. Cette nécessité d'avance de temps et d'argent est la cause du peu de ces grands travaux que l'on voit entrepris par les Français, et cependant on en voit encore quelques-uns.
Le jour où l'on doit faire passer la rivière dans son nouveau lit, blanc et poli comme un miroir, est un jour de joie et d'espérance pour les mineurs. Ils vont donc recueillir le prix de leurs longs travaux! Mais la première question que l'on se fait en mesurant la gigantesque opération, c'est de se dire : « Si tout cela avait été fait inutilement! s'il n'y avait point d'or! »
En effet, comment les pauvres mineurs ont-ils pu deviner qu'en prenant tant de pieds de la rivière qu'ils veulent explorer, ils trouveront là cette mine qu'ils cherchent? N'admirez-vous pas combien la confiance est grande, de travaillersi longuement, de perdre tout ce temps sur cette seule espérance : Il peut y avoir de l'or!
Eh bien ! il faut le dire, ce n'est pas tout à fait un hasard qui les guide. De chaque côté de la rivière s'élèvent perpendiculairement des monlagnes ro-
cheuses. Entre la rivière et la muraille que forment ces montagnes, il n'y a absolument qu'un petit sentier. Le mineur le suit. Il reconnaît, parla couleur des différentes couches de terre, si ces montagnes sont aurifères. Si les couches répondent oui, c'est qu'au pied de cette partie de la montagne, qui dans ses couches contient un peu d'or, lamine doit exister et être fort riche.
Les avalanches, depuis des siècles, ont travaillé, elles aussi; elles ont balayé l'or de la montagne avec le courant furieux de leurs eaux, qui se précipiten des sommets de la Sierra-Nevada lorsque fondent les neiges. Là où le lit de la rivière cache son trésor, la montagne presque toujours semble avoir été bouleversée ; elle se hérisse de rochers terribles suspendus en l'air, qui semblent prêts à se détacher au premier souffle du vent.
Toutefois, le mineur prudent ne se laisse pas encore persuader par cette apparence. Il se dispose à étudier la rivière elle-même, ce qu'il fait à l'aide de prospects faits dans la rivière elle-même. Il descend jusqu'à son lit. Il en rapporte de la terre qu'il lave, et qui contient généralement ou de l'or ou quelque indication qu'il y en a. S'il n'y a point de cloche à l'aide de laquelle il puisse séjourner sous l'eau, il creuse une mine sur le bord de la rivière, et lave le sable; épreuves qui, toujours sûres, suffisent, lorsqu'elles ont réussi, pour lui faire entamer, avec cet espoir de succès qui mène tout à fin, un ouvrage si colossal qu'il soit.
Arrivé à l'époque du travail productif, il faut alors poursuivre ce travail avec la plus grande activité. Comme il n'y a, d'une fonte de neige à une autre, qu'une période de quatre mois, il faut, dans cet intervalle, faire la moisson métallique, car, lors de la fonte des neiges, l'eau descend des montagnes à torrents, grossit la rivière Yuba, qui alors se met à prendre sa course furieuse à travers la vallée, emportant avec elle, comme un bouchon de liège, les plus solides flammings.
Par bonheur ces époques sont prévues; vous voyez, quand elles approchent, les intrépides mineurs, armés de longs bâtons terminés par d'énormes crochets, se tenant de distance en distance sur les bords de la rivière, et tâchant d'arracher à sa colère quelques débris de ces magnifiques constructions; ces débris, ce sera autant de sauvé pour la saison prochaine.
Les mines appelées excavations sont simplement des arches creusées dans le sein des montagnes qui bordent les rivières. Ce sont aussi de gigantesques travaux qui finissent par ressembler à des catacombes. L'or s'y recueille de la même manière; les procédés pour le séparer de la terre restent toujours les mêmes.
Le daim ou la mine ordinaire est celle que l'on creuse en faisant un puits. Descendu jusqu'au bed rock (lit de roches), le mineur qui fait cet ouvrage s'appelle drifter, le mineur ne va pas plus loin. Il doit trouver là son affaire ou ne la trouvera jamais. Alors il s'étend, en. creusant à droite et à gauche, mais n'allant jamais plus loin que le cercle extérieur qui lui appartient, et échafaude au fur et à mesure qu'il creuse. Au milieu de la bouche de l'excavation, une poulie est établie, où constamment des hommes sont occupés à faire monter la terre et la boue que le drifter abat. Les drifters sont les mineurs les plus payés. Le travail qu'ils font est en effet très-dangereux. Beaucoup ont été ensevelis par des éboulements. On les loue à des compagnies quinze piastres par jour.
Les baquets enlevés par la poulie sont à leur tour vidés dans une espèce de boîte, longue de six à dix pieds, faite tout simplement de trois planches, une pour Je fond, une pour chaque côté. L'un des bouts de cette boîte, qu'on appelle long-tom, tom-le-long, est terminé par une espèce de tamis à trous du diamètre d'un bouchon. Au-dessous de ces perforations se trouve une seconde boite qui, à son tour, est terminée par un second tamis dont les trous sont plus petits; la troisième boîte est une boîte sans tamis.
Maintenant, nous avons dit que les mineurs vidaient leurs baquets dans ce long-tom. De chaque côté de la machine, il y a un homme avec une pelle qui remue et déblaye cette terre; à cet effet, chaque compagnie de mineurs prépare des conduits d'eau, en cuir ou en canevas à voile, que les mineurs californiens fabriquent eux-mêmes sous leurs tentes, pendant les longues soirées d'hiver. Tous ces conduits amènent l'eau en abondance dans le longtom, et les hommes, installés de chaque côté, remuent avec leurs pelles la terre que Ton y vide. Puis, après que l'eau a bien lavé les cailloux et bien délayé la terre, ils rejettent hors de la boîte tous ces cailloux, avec une telle rapidité que vous demandez comment il se fait qu'ils ne rejettent pas aussi l'or.
Il n'y a pas de danger. L'or passe et coule lourdement; il tombe à travers les trous du premier tamis, en compagnie de tous les grains de gravier qui peuvent l'y suivre; puis, remué de nouveau, il descend dans la dernière boîte, où il ne se trouve plus mêlé que de sable fin. Cette dernière boîte reste fermée toute la journée, et ne s'ouvre que pour en prendre le contenu, opération qui se fait aux heures des repas. On verse le tout dans un plat de ferblanc. Moins ce plat est creux, meilleur il est. On le met à sécher sur le feu ou sur une poêle, puis, une fois séché, vous soufflez sur le sable, qui s'en va pareil à une poussière, et la poudre d'or reste seule.
A la fin de chaque semaine, la compagnie pèse les produits et distribue les dividendes à chacun de ses membres, qui arrive avec sa ceinture, dans laquelle il enferme sa part.
Nous ne parlons ici, bien entendu, que de la poudre d'or ou de très-petits spécimens. Il y a des mines où l'on trouve l'or net en morceaux, et c'est trèscommun. Rien de plus amusant que de se placer de manière à dominer le long-tom au moment où les deux hommes placés de chaque côté remuent le minerai avec leurs pelles. On voit courir au fil de l'eau les morceaux d'or, qui se précipitent à travers les trous du tamis. Les hommes à la pelle ne doivent jamais mettre la main dans la boîte. Ce n'est pas une loi , mais c'est une délicatesse que les mineurs s'imposent à eux-mêmes, et à laquelle ils ne manquent jamais.
Le pauvre diable de mineur qui n'a ni long-tom ni claini, et qui travaille au prospect, n'a qu'un plat de fer-blanc pour toute machine. Il s'arrête ça et là sur les terrains neutres, bien entendu, creuse, remplit son plat de boue, de terre ou de sable, puis le lave à la rivière ou au courant d'eau le plus voisin, se servant de ses mains en guise de pelle. L'or reste toujours au fond.
Le mineur prospecteur se fait ainsi des journées de trois à cinq ou dix piastres. C'est une vie affreusement dure et pleine de privations que celle de ces pauvres gens. Combien de malneureux se sont exilés en Californie, bercés des plus fabuleuses espérances , et ont fini par y faire ce terrible métier, auquel ils se sont brisé et le corps elle cœur! Un jour on fera le martyrologe californien.
et on sera épouvanté du nombre de victimes que la terre de l'or aura dévorées.
Je vous ai expliqué le mieux que j'ai pu comment on récoltait l'or en Californie. Ce procédé, du reste, est assez simple, comme on voit, puisqu'on n'a qu'à séparer l'or de la terre et qu'on obtient cette séparation avec de l'eau.
Cette opération faite, on voit devant ses yeux reluire le métal, aussi brillant el aussi splendide que dans la boutique d'un orfèvre.
J'aurai occasion de dire plus tard quelle différence il y a entre la récolle de l'or en Californie et la récolte de l'argent. J'en reviens à Good-Year-Bar.
MARY-CRECK.
Le sentier sur lequel nous cheminions en descendant cette gigantesque montagne ne permettait qu'à une personne ou à une mule de passer à la fois. Dans certains endroits, il était effrayant à donner le vertige; car, large à peine de dix-huit pouces, si le pied manquait à la mule, on devait inévitablement rouler avec elle au fond de la Yuba, c'est-à-dire dans un abîme de deux ou trois mille pieds de profondeur.
Ces terribles accidents arrivent chaque jour aux pauvres bêtes chargées de provisions qu'elles apportent aux mines, et peu de caravanes arrivent à Downielville sans avoir à déplorer la perte de quelque mule tombée avec sa charge au fond de cette terrible Yuba. Maintenant, faites-vous une idée exacte de ce que pouvait être ce misérable sentier, à peine praticable par le plus beau temps, lorsque nous nous mîmes en roule, nous, avec une neige épaisse qui faisait verglas en fondant. Je fus saisie, je l'avoue, d'une terreur vertigineuse en voyant quels passages il me fallait franchir. Je ne pouvais m'imaginer qu'une créature humaine eût jamais pu se hasarder par de pareils chemins sans avoir le pied du chamois ou les ailes de l'oiseau. Je mesurai de l'œil le précipice et me mis à pleurer silencieusement.
M. Giovanni était déjà si triste d'avoir cédé à mes désirs, en permettant que je le suivisse, que je me contenais autant qu'il était possible, ne voulant pas aggraver son chagrin par des exclamations de terreur. Je restai donc muette; mais la sueur et les larmes coulaient à la fois, la sueur sur mon front, les larmes sur mes joues.
M. Great-House, notre express, marchait en tête, puis je venais ensuite, puis mon mari venait après moi, puis tout le monde à la file.
C'était.à qui chercherait à me rassurer, me disant de livrer entièrement la bride à ma mule, que je ne guidais qu'en tremblant et que mes hésitations pouvaient troubler. Je le fis avec un effroi que je ne saurais dire. Chaque fois que l'animal butait, je sentais le sang faire en une seconde le tour de mon corps. Cela dura quatre heures ainsi, quatre heures de la plus affreuse agonie que j'aie jamais soufferte.
Et cependant, toute désolée et effarée qu° j'étais, je n'étudiais pas moins tout ce qui m'entourait. Je vis des portions de cette montagne glacée qui étaient