TYP. J. CLAYE
toutes couvertes des plus jolies fleurs bleues qu'on puisse voir. Ces fleurs ressemblaient beaucoup à des myosotis; mais, plus hautes sur leurs tiges, elles se faisaient jour à travers la neige et s'épanouissaient à sa surface. C'était ravissant, car elles étaient en grande quantité.
Pendant tout le temps de cette périlleuse descente, nous trouvâmes beaucoup d'arbres brisés qui glissaient sur la pente de la montagne et qui, après être partis du haut, étaient descendus graduellement et finissaient par tremper leurs racines dans la rivière qui les attirait à elle peu à peu et les charriait de ses avalanches.
A trois heures de l'après-midi, nous arrivâmes a Good-Year-Bar. Aussitôt qu'ils aperçurent une femme, curiosité qu'ils n'avaient point encore vue depuis leur installation dans la cité nouvelle, les mineurs accoururent, se placèrent en groupes devant le Boarding-House, où l'express avait l'habitude de s'arrêter. Arrivée là, je me trouvai mal de fatigue et d'émotion tout ensemble.
Comme la caravane avait éprouvé du retard, aussitôt après le dîner, l'ordre fut donné de remontera mule et de se remettre en route; mais j'essayai inutilement : la chose me fut impossible. M. Giovanni était au désespoir; il décida que nous resterions en arrière. Je me plaignais plus particulièrement de ma jambe malade que de toutes les autres douleurs que je ressentais dans le corps. Nous l'examinâmes; les trois mouchoirs qui lui servaient de bandages étaient imprégnés de sang. M. Giovanni les montra à mes compagnons de route, et ce fut mon excuse auprès d'eux.
— J'eusse été très-fier, Madame, me dit M. Great-House, d'entrer à Downielville avec vous à mes côtés, mais cela est impossible. Le reste du chemin est peu de chose en comparaison de celui que vous avez fait. Ayez donc un peu de courage, et demain ou après-demain nous nous reverrons.
Ce fut alors dans la caravane à qui nous offrirait de rester avec nous; mais ■M. Giovanni ne consentit à accepter sur ce point aucune des offres qui nous étaient faites, et pressa au contraire le départ de tous ces étrangers qui, en deux ou trois jours, étaient devenus nos amis. Nous nous dîmes adieu, en nous promettant de nous retrouver à Downielville. Aussitôt le départ de la caravane, je me couchai.
Le lendemain, j'exigeai de M. Giovanni que nous nous missions en route à notre tour. 11 ne nous restait que quelques milles à parcourir, et je voulais les faire à tous risques.
Cette partie du pays était différente de celle que nous venions de traverser. Elle était plate, couverte d'herbes, et sur beaucoup de points la neige était presque entièrement fondue.
Nous arrivâmes au campement d'un vieil Indien, où nous trouvâmes grand nombre de naturels du pays ayant leurs femmes avec eux. Un de ces Indiens était hideux à voir; il avait la figure presque entièrement rongée par un ulcère.
Nous donnâmes à ces braves gens quelques provisions, en échange de quoi i'snous allumèrent un feu et nous firent chauffer de l'eau. Ceux qui n'étaient pas occupés à notre service brisaient entre deux pierres des glands de chêne, à l'aide desquels ils font une espèce de pâle en guise de pain, comme on le ferai* ^-ec des châtaignes; puis, après une halte d'une quarantaine de minutes sous nous remîmes en route.
A deux heures de l'après-midi, nous entrions dans la ville de Downielville. C'est déjà une charmante cité, doDt les rues fourmillent de mineurs, de boutiques de toute espèce, d'hôtels, de magasins et de cafés. Elle est située sur la rivière Yuba, et était destinée à acquérir une grande importance à cause des magnifiques placers qui l'entourent, et en ce qu'elle a été choisie pour servir do dépôt général aux émigrants qui travaillent aux mines à vingt lieues ù la ronde.
La ville venait d'être brûlée et se rebâtissait comme par magie. L'express vint à notre rencontre par la principale rue et nous conduisit à Virginia-House, hôtel tenu par M. Wood et sa famille.
La maîtresse de la maison elle-même vint m'aider à descendre de mule; puis, avec l'aide de ses enfants, on eut bientôt tout arrangé aussi bien que possible, et je pus au bout d'un quart d'heure me mettre au lit.
J'y restai quatre jours. Alors M. Giovanni, me voyant confortablement installée entre les mains de bonnes gens, se remit en route dès le lendemain de notre arrivée, sans autre compagnon que son guide. Son intention était d'étudier les placers qui s'étendent plus avant au nord; ce qu*il pouvait faire, grâce aux indications prises dès San-Francisco.
Ce qu'il désirait voir surtout, c'était un plateau nouvellement découvert, appelé Tewist-Fot, et immensément riche. Il le trouva après avoir fait un' voyage de trois jours. Le quatrième jour il reparut à Downielville, le visage assez joyeux, et me raconta qu'il croyait avoir trouvé ce qu'il cherchait.
— Ce n'était pas, disait-il en s'efforçant de sourire, un endroit bien gai. Oh! pour cela, non; mais il y avait chance d'y faire de bonnes affaires, et c'est ce que nous étions venus chercher.
Il avait acheté sur ce plateau un immense hangar bâti en bois, quelque chose comme une grange. Grange ou hangar, le monument, tel qu'il était, avait été bâti par un vieil Américain qui était venu là en hiver, malgré la neige, et, avec un aide, avait, tant bien que mal, de ci, de là, bâti cette grange sur ce plateau, dans l'espérance de la revendre à bon prix quand la saison des travaux serait de retour. M. Giovanni la lui acheta mille piastres comptant. C'était le palais du plateau.
Il y avait en outre aux environs du palais un cabaret ou deux qui s'attendaient à faire beaucoup d'argent. On avait découvert ce plateau pendant la dernière saison seulement, mais, par malheur, trop tard pour y commencer des travaux. Il est vrai que les espérances étaient grandes pour la prochaine saison.
Il y avait sur la Yuba, près de ce plateau, des bâtisses de flummings, des baraques monstres, des excavations gigantesques, des claims parsemés de tous côtés. Puis, au milieu de tout cela, des mineurs éparpillés, fouillant, creusant, bâtissant et formant une population de quinze à dix-huit cents hommes.
Ce plateau était situé entre deux chaînes de montagnes à pic et la rivière Yuba. Il était bouleversé comme le monde aux dernières heures du chaos. Ce bouleversement dénonçajt sa richesse. Il était situé à quinze milles nord audessus de Downielville, et seulement à douze milles de la ville Butte, la dernière où les mineurs eussent pénétré.
Le lendemain du jour où M. Giovanni était revenu avec ses bonnes nouvelles on voit qu'en fait de bonnes nouvelles nous n'étions plus difficiles, nous remontâmes à mule pour nous rendre à notre propriété.
Quelques-uns de nos compagnons de voyage voulurent nous accompagner pour visiter ces parages inconnus. Nous acceptâmes avec joie la conduite qu'ils offraient de nous faire.
le chemin n'est qu'un étroit sentier, tortueux et raboteux, coupé dans le pied des chaînes de montagnes qui longent la rivière. Par instants, ce sentier disparaissait tout à fait. Nous étions forcés alors de prendre pour chemin la rivière elle-même, où nous entrions jusqu'au ventre de nos mules. Mais le chemin n'était que difficile, comparé à cet autre chemin si plein d'abîmes et de vertige. Aussi la gaieté m'était-elle revenue, et avec la gaieté le courage. Nous fîmes ces quinze milles-là en chantant et en riant. Sur la route je fus prise d'une soif horrible. Comme c'était tout un travail pour moi de descendre de ma mule, M. Giovanni essaya d'approcher, à l'aide de ses deux mains, de l'eau de ma bouche; mais, avant que d'approcher de mes lèvres, l'eau avait fui. Un de nos compagnons de voyage invita alors M. Giovanni à se servir de sa casquette comme d'un gobelet, disant qu'il ne fallait pas y regarder de si près quand on traversait des pays pareils à ceux que nous parcourions.
Je préférai descendre de mule, ce que je fis avec l'aide de deux personnes; puis je m'approchai de la rivière, je m'agenouillai, et je me désaltérai tout à mon aise dans ce torrent de cristal.
L'exemple gagna toute la compagnie. Chacun s'accroupit et but; et comme le ruisseau n'avait pas de nom, on le nomma Mary-Creck, ou le ruisseau de Mary ; mon second nom de baptême, et celui que l'on fête était le nom de la madone.
Puis, sur une feuille déchirée à un agenda et attachée à un bâton planté au bord de la rivière, on fit un appel aux mineurs passant par là, les priant de se souvenir de ce nom, qui était celui de la première femme qui eût eu le courage de venir si loin vers le nord.
Pendant ce voyage de quinze milles, nous ne rencontrâmes pas une largeur de dix pieds formant terrain plat. Nous gravîmes une colline, puis nous atteignîmes le plateau vers les deux heures de l'après-midi, et, à ma grande surprise, je vis toute une population d'hommes aussi acharnés à l'ouvrage que l'aurait pu être une république de fourmis.
Tout cela abattant des arbres, sciant, coupant, taillant pour établir des comptoirs, faire des bancs, des tables, des armoires, tout un mobilier enfin.
Ces ouvriers étaient des mineurs ; mais comme la saison des travaux des mines n'était pas encore arrivée, les plus pauvres s'étaient mis à la besogne, et, travaillant pour les plus riches, ils occupaient leur temps en attendant la reprise des travaux. Nous entrâmes dans le palais du plateau.
Là nous trouvâmes, au bout de ce grand hangar, une petite chambre déjà prête à me recevoir. Elle était meublée d'une table rustique, de quelques chaises et d'un lit primitif, dont le bois, la veille encore, jouait son rôle de baliveau dans la forêt voisine.
Ce fut sur cette table, confectionnée pendant la nuit qui précéda notre arrivée, que nous fîmes notre premier festin, et, disons-le tout de suite, un des festins les plus gais, par son étrange nouveauté et son singulier entourage, que j'aie faits de masvie.
Notre repas avait été préparé au cabaret du plateau. Il se composait d'excellents rosbifs assaisonnés à la meilleure sauce du monde, c'est-à-dire un
i»4 JOUKNAL DE MADAME GIOVANNI.
dévorant appétit; puis, d'écureuils à la diable; puis enfin d'une de ces excellentes poules d'eau que vous payeriez bien cher, ô mes amis les Parisiens! mais comme cependant vous ne pourrez jamais en faire servir à vos splendides repas; car tout For de la Californie ne pourrait faire voyager celte délicate espèce hors de la latitude sous laquelle elle est née.
Ingrate que je suis! j'oubliais des truites de la Yuba ! jolies truites d'un rose pâle, à chair plus délicate qu'aucune de celles que j'aie jamais mangées en Suisse ou dans les Pyrénées! Une seule chose était détestable, le vin ; mais l'eau élail si bonne, si pure, si fraîche, qu'elle le remplaçait avec avantage.
Comme on voit, M. Giovanni avait donné ses ordres pour mon arrivée et celle de nos compagnons. M. Giovanni parle peu, promet peu, mais il n'oublie jamais rien.