QUINZE JOURS AU PALAIS DU PLATEAU
Le repas terminé, M. Giovanni donna l'exemple en jetant bas son habit, nos amis en firent autant, et cinq minutes après, tout le monde était à l'ouvrage avec les ouvriers.
Celte fois, ce n'était plus comme à Hobart-Town, comme à Auckland, comme à Taïli. Je n'avais plus le mérite de quitter les bons sofas et les excellents fauteuils de mon hôtel pour courir le pays, je quittais un tabouret à trois pieds à peine équarri, et, en cinq minutes, en cinq secondes je me trompe, j'étais en pleine campagne.
Dès le premier moment, j'avais senti ma fatigue qui s'en allait; le dîner n'était pas terminé, que l'envie de courir m'avait reprise. Je sortis donc, avide de tout voir, de tout étudier. Les mineurs me regardaient avec une surprise naïve. Il semblait qu'ils se refusassent à croire que j'étais une véritable femme, et cependant tous étaient très-respectueux.
Bientôt, par qui, jel'ignore, ils surent qui nous étions ; nos malheurs a San- Francisco, et ce que nous venions faire sur les bords du Mary-Creck. Notre courage leur plut. Ils nous surent gré cle venir ainsi nous isoler pour refaire bravement notre position. Mais aussi ce fut un deuil général sur le plateau, lorsque l'on sut que je devais repartir au bout d'une semaine.
Alors ce fut à qui nous accablerait de petit soins. Tous ces hommes rudes, et devenus à demi-sauvages, se faisaient les courtisans d'une femme. Les uns allaient à la pêche, les autres à la chasse, et ce qu'ils prenaient de beau en poissons, ce qu'ils tuaient de meilleur en gibier, c'était pour nous. Depuis notre arrivée, tout avait changé, et c'était fête au plateau désolé, enfermé de tous côtés par des rochers gigantesques et par de hautes montagnes couvertes de neige.
Quelques heures après notre arrivée, les mules de charge arrivèrent à leur tour. Elles apportaient un lit, quelques étoffes pour tapisser la chambre, et quelques autres articles indispensables dans le déserl où nous nous trouvions.
Mo joie fut grande, je l'avoue, en voyant un véritable lit; les choses sur lesr quelles je venais de coucher ressemblaient si peu à cela, que je croyais que c'en était fait, et que je devais m'en passer à l'avenir. Aussi le souper fut-il des plus gais, et dura-t-il assez avant dans la nuit.
Le lendemain, je m'élablis sur le bord du ruisseau, une ligne à la main. Je n'avais que deux ou trois pas à faire hors de ma chambre, et je pouvais tremper mes pieds dans l'eau claire et savoureuse qui m'avait si bien rafraîchie à l'heure de ma soif.
Quand je ne péchais pas, je tenais compagnie à mon mari, que je suivais partout comme son ombre, adressant, selon mes habitudes, des questions à droite et à gauche à toute cette brave population de travailleurs.
Cela étonnera peut-être ceux qui veulent bien prendre la peine de lire ce que j'écris; mais je me sentais plus en sûreté, au milieu 'de ces groupes d'hommes tellement loin de toute autorité que leur autorité à eux pouvait être la force, je me sentais, dis-je, plus en sûreté au milieu de ces groupes qu'à San-Francisco, où une femme ne pouvait passer dans la rue sans être insultée par quelque grossière raillerie.
Mon mari partageait ma sécurité, et j'étais tout étonnée de le voir se livrer à une bruyante gaieté bien loin de son naturel; mais il y avait, il faut l'avouer, un entrain inouï dans cette bizarre et nouvelle position que nous nous étions faite. Notre caravane de mules arriva juste huit jours après nous. Un ouragan de "neige qui avait fait disparaître même les chemins les mieux tracés, à plus forte raison le sentier de la montagne, l'avait retardée.
Le temps de mon séjour était écoulé, et je ne puis exprimer avec quelle angofsse je voyais arriver le moment de mon départ. Je suppliai M. Giovanni de m'accorder huit jours encore; il se fît prier peut-être un peu pour donner de la valeur à son consentement. Sa joie d'enfant, chaque soir au souper, lorsqu'il me sentait là assise à côté de lui, lorsqu'il me voyait rieuse et contente, lorsque je lui racontais une histoire de Maori lorsque j'étais à Auckland et à Taïti, tous mes contes de matelots lorsque j'étais en mer; sa joie disait assez combien ma présence lui eût été douce; il m'accorda donc cette semaine tant désirée, me disant toutefois d'en bien profiter, attendu que ce serait la dernière.
Pendant cette dernière semaine, j'eus la joie de voir mon mari commencer ses affaires avec le plus grand succès. Je fus marraine du beau tluinming, Orléans ilumming, dans la compagnie duquel mon mari avait acheté une part. La cérémonie se fit un dimanche; il s'agissait de détourner la rivière et de la faire entrer dans son nouveau lit.
J'étais au bras démon mari, suivie de tous les mineurs du plateau, chacun vêtu de sa plus belle chemise de laine rouge ou bleue, les cheveux et la barbe soignés, c'est-à-dire ayant fait pour cette occasion la seule toilette que ces braves gens pussent faire.
Nous arrivâmes au flumming; j'y entrai en compagnie de ses propriétaires; les autres mineurs étaient restés sur le bord de la rivière. Je lus la prière à genoux ; tout le monde l'écouta à genoux, et je vous jure que c'était un spectacle solennel que cette Européenne, parvenue au bords de la Yuba, que cette femme seule au milieu de tous ces hommes, faisant la prière et appelant la bénédiction de Dieu sur les travaux surhumains de ces émigranls, venus de
toutes les parties du momie comme pour étonner les déserts de l'Amérique à l'aspect des miracles de l'industrie européenne.
La prière achevée, je sortis du flumming au bruit des hourras des mineurs, qui agitaient leurs chapeaux en Pair; mon mari avait fait amener un baril d cxcclleiH vin sur les bords de la rivière, et chacun, depuis le premier jusqu'au dernier mineur, put en boire un verre plein.
Le lendemain, je quittai le plateau; ma dernière semaine était achevée. M. Great-House m'attendait à Downielville; mon mari m'y conduisit, jetais désespérée el il essayait de me consoler en me disant que notre séparation ne serait pas longue.
Le matin do mon départ, chaque mineur avait voulu me faire son cadeau. C'était un échantillon des spécimens de la poudre d'or recueillie sur le plateau. Tous ces échantillons réunis taisaient une valeur considérable. Quelque temps après, M. Giovanni me dit qu'un de ces mineurs qui m'avait présenté un joli spécimen Incrusté, pesant peut-être une once, le soir n'avait pas d'argent pour acheter une pipe de tabac.
Je n'ai pas besoin de dire combien fut douloureuse notre séparation à Downielville. M. Giovanni, me soulevant entre ses bras, m'avait assise sur ma mule et ne pouvait ôter ses mains de dessus mes genoux, comme aussi, de mon côté, je ne pouvais me décider à faire faire un pas à ma monture.
Enfin il fallut se décider, et moi pleurant tout haut et lui pleurant tout bas, nous nous séparâmes. À partir de cette séparation, j'étais sous l'immédiate protection de M. Great-House, notre bon express, qui eut tous les soins imaginables de moi.
Notre caravane au retour ne se composait que de cinq personnes; mes quatre compagnons étaient des marchands de Downielville qui allaient pour affaire à Marysville.
Le voyage s'accomplit cette fois sans trop de difficultés. Le temps était redevenu beau: tout était vert sous mes pieds et autour de moi. Les perdrix passaient au vol au-dessus de nos têtes; les lièvres partaient d'entre les jambes de nos mules; bref, le troisième jour au matin, sans autre accident qu'un peu de fatigue inséparable de tels voyages, j'étais tranquillement assise à la table du dîner, entre M. et madame Wood, à qui je racontai mon voyage el les espérances de M. Giovanni.
Le surlendemain de mon retour à San-Francisco, sir Georges vint me voir; il s'était imposé ce retard pour me prouver sa réserve. Il avait hâte, disait-il, de me demander des nouvelles de notre expédition. Mais il n'avait pas eu la patience d'attendre; il s'était informé à ceux qui m'avaient vue, el il savait qu'elle avait été bonne. Seulement, disait— il, il avait besoin de détails pour compléter son ensemble.
Ces détails, je les lui donnai, et, je dois le dire, soit réalité, soit jeu admirable de la physionomie, son émotion paraissait plus grande en écoutant que la mienne en racontant.
Le récit terminé, je lui demandai à mon tour s'il avait choisi la Californie pour son séjour d'agrément. Il me répondit qu'il était décidé à y rester tant que j'y resterais moi-même. Alors, comme j'avais l'habitude de le faire à chaque déclaration pareille, j'employai mes plus belles fleurs de rhétorique à lui prouver qu'il faisait fausse roule.
Je lui dis que j'étais véritablement désolée d'avoir pris sur sa vie une si funeste influence. Je le priai de penser sérieusement à ce que sa conduite pouvait avoir d'étrange, je ne dirai pas aux yeux de mon mari, qui et?:!: sûr de moi, mais aux yeux des étrangers. Je le suppliai, s'il m'aimait, et surtout s'il m'estimait autant qu'il me faisait l'honneur de me le dire, de me prouver cette estime en adoptant une ligne de conduite opposée à celle qu'ilavait suivie jusque-là.
Comme toujours, depuis que la question se débattait franchement entre nous, nous nous quittâmes les meilleurs amis du monde.
Six semaines après mon retour chez M. Wood, un vendredi soir, comme j'étais allée me coucher le cœur assez gai, ayant reçu de bonnes nouvelles de M. Giovanni, j'appris par ma bonne hôtesse, qui ne savait pas le plaisir qu'elle me faisait en me répétant ces paroles, que sir Georges avait dit le même jour qu'il allait repartir pour l'Angleterre, en passant par les Étals-Unis.
A onze heures du soir, madame Wood quitta le chevet de mon lit, me laissant doucement bercée par les quelques paroles qu'elle venait de me dire à l'endroit de sir Georges; je m'endormis. Mon sommeil ne fut pas de longue durée.
Vers deux heures et demie du matin, il me sembla entendre la clochette du feu. Je m'éveillai en sursaut, au son de cette cloche si bien connue et si fatale pour moi. Je ne me trompais pas, c'était bien le sinistre tocsin. Mistress Wood entra précipitamment dans ma chambre en me criant :
— C'est le feu! Habillez-vous vite, chère enfant. — Le feu! où cela? — Dans une maison à vingt pas de la nôtre, ei vous savez qu'il n'y a pas de temps à perdre, le feu marche vite à San-Francisco.
Elle achevait à peine qu'un homme se précipita dans In chambre, me roula dans un manteau, me prit dans ses bras et m'emporta, bon gré mal gré, sur ses épaules. J'étais en robe de nuit ; il alla me déposer dans une maison voisine, en pierre, chez un avocat anglais qui sortit à l'instant de chez lui pour me laisser seule.
Je cherchai des yeux sir Georges pour le remercier et lui faire des reproches tout à la fois, mais il avait déjà disparu.
Il était allé chercher madame Wood qu'on ne pouvait pas arracher de sa maison, et qui essayait de sauver quelques-unes des choses les plus précieuses qu'elle renfermait; mais il ne la consulta pas plus que moi, et il la força de le suivre, lui disant de se sauver d'abord et de venir me tenir compagnie, d'être tranquille ensuite, qu'il serait là pour lui servir de banquier.
Il ouvrit respectueusement la porte de la chambre où j'étais, annonça madame Wood, la poussa dans l'appartement, et, sans entrer, referma la porte derrière elle. Puis il s'élança de nouveau du côté du feu.
Au reste, sir Georges était connu de tous les pompiers, car à chaque incendie il payait de sa personne à faire croire que, là où les autres laissaient leur fortune, lui un jour laisserait sa vie.
Alors, avec M. Wood et quelques bons amis à eux, sir Georges parvint à
sauver quantité de choses, et, entre autres, deux malles à moi contenant ma
garde-robe de Californie. Nous passâmes la nuit chez l'ami de sir Georges, et
nous y restâmes le lendemain jusqu'à midi.
A raidi, M. Wood vint lui-même nous chercher; il avait déjà loué une
autre petite maison rue Jackson, cl avec celle rapidité qui préside à toutes choses en Californie, à deux heures de l'après-midi nous y étions installés.
Yers cinq heures, sir Georges vint y chercher de mes nouvelles. Cette fois, je l'avoue, je le remerciai de tout mon cœur. Dans celle entrevue, j'appris de sa propre bouche qu'il allait quitter la Californie.
— Il était temps, disait-il, qu'il s'éloignât ; s'il ne profitait pas d'un reste de force pour se commander à lui-même, il sentait qu'un jour où l'autre il pouvait devenir fou, et alors, sans le vouloir, se porter à quelque action qu'il ne se pardonnerait pas à lui-même.
Il pleurait en me disant cela, et, je l'avoue, je pleurais moi même en l'écoutant. Il me quitta en me demandant de penser quelquefois a lui, comme on pense à un ami, à un frère.
Il me donna l'adresse de ses banquiers à San-Francisco et à New-York, me disant que, dans ces deux villes, tous deux étaient prévenus, et que si jamais M. Giovanni et moi nous nous trouvions sans ressources, ce serait, il l'espérait bien, à eux et non à d'autres que nous nous adresserions. Je promis. Il me baisa la main et me quitta. Je ne l'ai pas revu depuis.