LE FEU AU PLATEAU
Les nouvelles que M. Giovanni me donnait de ses affaires continuaient d'être excellentes. Une grande quantité de marchandises partaient tous les jours de la baie pour la Sierra. Il n'était encore dans la montagne que depuis quatre mois et demi, et déjà il avait remboursé les avances de M. Argenli et faisait toutes les commandes argent comptant.
Chaque courrier de M. Great-House m'apportait un petit paquet bien cacheté contenant quelques beaux spécimens d'or que je ne manquais pas, pour ma part, d'enfermer le plus soigneusement dans un endroit à part, où, en cas d'incendie, je n'eusse qu'à étendre la main pour les prendre et fuir. Il vendait et fournissait à tous les placers d'alentour les marchandises ou les outils dont les mineurs avaient besoin pour leur usage et pour leur travail.
Sa présence et la mienne parmi tous ces braves gens, son affabilité, le souvenir du baptême du flumming, tout cela lui avait créé le monopole du plateau. Bien des spéculateurs étaient venus, dans l'espoir de lui faire concurrence, s'établir à côté de lui, mais c'était en vain; personne ne fit ses frais, tandis que M. Giovanni recevait parfois tant d'argent, tant de spécimens, tant de poudre d'or, que le soir le sommeil empêchait de faire le compte de la journée.
Il avait trois commis ou plutôt trois amis près de lui; eh bien ! ces trois amis ne suffisaient pas à prendre les commandes. Il se couchait le soir harassé, mais le cœur et l'esprit tranquilles, et de son lit, entre le travail et le sommeil, il m'écrivait des lettres qui me faisaient aussi tranquille que lui.
Mais les forces humaines ont un terme. Après six mois de ce travail acharné
et de résidence sur le plateau, il fut obligé de s'aliter, brisé par des douleurs de reins et de tête. Un jour je reçus une lettre qui m'annonçait cette maladie; je lui répondis, poste pour poste, en lui demandant s'il était réellement malade, si je devais l'aller retrouver, ou s'il se sentait assez de force pour revenir. 11 m'écrivit de rester à San-Francisco, me disant qu'il était trop souffrant pour faire le voyage.
A cette nouvelle, la peur d'un plus grand malheur s'empara de moi. Je n'hésitai pas un instant. Je partis. Je partis sans prendre conseil de personne; sans songer aux quatre ou cinq jours de fatigue que j'allais avoir à subir. J'arrivai à Marysville juste la veille du départ de M. Great-House. J'allai le trouver, je lui racontai la situation comme on pouvait le faire à son meilleur ami; non-seulement il m'approuva, mais encore il m'affermit dans ma résolution. Le lendemain, je faisais pour la seconde fois partie de la caravane de l'express, qui, cette fois encore, était très-nombreuse. Inutile de dire que je trouvai M. Great-House toujours le même : il n'eût rien fait de plus, certainement, pour sa femme ou sa sœur. Je ne parlerai pas des dangers de ce second voyage : je ne les vis pas.
Quatre jours après mon départ de Marysville, j'entrai dans la pauvre petite chambre du plateau, et, en pleurant amèrement, j'embrassai M. Giovanni, qui ne put que pousser un cri de joie en me voyant soudainement apparaître. Cependant, le premier moment d'émotion passé, il me gronda d'être venue, mais faiblement.
Il me raconta que parmi les gens du plateau il y en avait un certain nombre qui ne valaient pas grand'chose, mais cependant la majorité était bonne. Il lui avait donc fallu être très-prudent pour ne pas se faire d'ennemis. Il avait spéculé en claims, mais sous ce point il n'avait pas été très-heureux : les déboursés avaient été très-grands et les rentrées, très-faibles, ne les avaient pas couverts. Mais il espérait se rattraper incessamment ; dans un jour ou deux on allait ouvrir un claim dans la propriété duquel il possédait un tiers. Ce claim était situé juste en face de la maison. Il fondait, ainsi que ses associés, de grandes espérances sur lui. Les trois commis travaillaient bien, mais ils étaient néanmoins surchargés de travail.
Je leur demandai si je pouvais les aider en quelque chose pour la tenue des livres ou les comptes à vérifier. Ils me dirent que oui, et je devins un quatrième secrétaire, faisant, à force de bonne volonté, autant de besogne que si j'avais tenu les écritures toute ma vie.
Je ne trouvais plus à mon retour le même empressement que j'avais trouvé à mon départ, mais j'attribuais ce refroidissement à l'activité qu'était obligé de déployer tout le monde. Cependant, toutes les fois que les mineurs m'apercevaient, j'étais sûre d'éveiller par ma présence quelque bienveillant sourire, quelque salut respectueux.
Dès que je cessais de travailler, j'allais et je venais du comptoir de mon mari sur tous les points du plateau. Je revenais près du malade, et je lui lisais tout ce que j'avais vu, pour l'aider un peu à prendre son inertie en patience. Le troisième jour, on commença le claim.
Vers le soir, les espérances commençaient à se réaliser, et on le déclarait très-riche. Chaque baquet de boue ou de terre monté du trou contenait au moins une demi-once d'or, et un seul baquet en amena dix onces.
A cette nouvelle, qui se répandil sur le plateau, les spéculateurs commencèrent à arriver comme à une véritable bourse. Le elaim était à la hausse, on voulait à toute force que les propriétaires vendissent leur part. Un individu, nommé Douglas, insista tout particulièrement auprès de M. Giovanni pour lui acheter sa part. 11 en offrait deux mille piastres, et autant de chacune des deux autres paris. M. Giovanni refusa. On sait qu'il aimait à courir les chances.
Alors un complot s'organisa entre ce misérable et un de ses amis nommé Davis, et une bande d'Irlandais américains. On commença de murmurer sourdemeui contre M. Giovanni. On disait tout bas que l'étranger, que le Français avait fait assez d'argent depuis qu'il était au plateau, et qu'il était temps qu'il donnât sa place à un Américain qui, antérieurement à M. Giovanni, l'avait sollicitée.
M. Giovanni connaissait toutes ces menées; mais, comme il était très-prudent, il eut l'air de les ignorer ; il avait d'ailleurs l'espérance, disons mieux, la conviction qu'un si petit nombre de malhonnêtes gens ne pourraient pas l'emporter sur une majorité de cœurs honnêtes.
Sur ces entrefaites, et comme si le besoin qu'il avait de sa santé la lui eût rendue, M. Giovanni alla de mieux en mieux; il avait pu sortir pour l'ouverture du claim. 11 est vrai que le claim s'exploitait devant sa porte. Il donna pour la première semaine trois mille piastres, la seconde trois mille cinq cents. Il se trouvait être le claim le plus riche du plateau.
La grande veine qu'on avait en vain cherchée dans les autres claims et qu'on savait exister, passait au travers de notre mine qu'on avait en premier lieu presque abandonnée, et qui avait été fouillée à nouveau sur les instances de M, Giovanni.
Disons en passant que M. Giovanni tenait d'autant plus à garder sa part dans celui-ci, qu'il avait eu très-peu de chance dans ses spéculations de mines depuis qu'il était au plateau. Il avait une part, nous l'avons dit, dans le grand flumming d'Orléans; mais, malgré les espérances qu'on avait fondées sur ce gigantesque travail, il n'avait fait tout au plus que payer les dépenses qu'il avait occasionnées, et M. Giovanni, au lieu de recevoir tous les samedis son bénéfice des travaux de la semaine, avait souvent à payer l'homme de journée qui y travaillait pour son compte.
Il avait également un intérêt dans un barrage, mais, là aussi, le produit était insuffisant pour payer la dépense. Sur dix autres claims qu'il avait au plateau, un seul avait produit quelque chose; mais, en somme, toutes ses spéculations lui avaient coûté, d'achat comptant ou de dépenses faites, quatre à cinq mille piastres, et il était loin d'être couvert, comme je l'ai dit, de ses déboursés.
Ce nouveau claim, c'était donc sa poule aux œufs d'or, et, tout naturellement, il la voulait garder.
Deux autres spéculateurs vinrent encore le trouver, lui demandant, le sommant en quelque sorte, de leur vendre sa part dans le claim, lui disant qu'il devait être assez satisfait de ses affaires de commerce, de ses spéculations sur les marchandises, pour ne point accaparer encore la part des mineurs; qu'il voulait trop avoir, mais qu'il y prît garde, que cela lui porterait malheur, et qu'il finirait peut-être par ne pkts avoir assez.
C'était tout simplement une menace qui, d'une manière indirecte, lui venait de ce misérable Davis, lequel, à l'exemple des Américains ses compatriotes.
ne pouvait souffrir l'idée qu'un étranger possédât une mine de laquelle il ne pouvait le déposséder.
M. Giovanni leur répondit, avec sa tranquillité habituelle., qu'ils ne lui eussent pas tenu ce langage si le claim n'eût rien donné, et qu'ils se garderaient bien de lui chercher querelle pour tout l'argent qu'il avait dépensé dans les flummings, dans les barrages et dans les autres claims, argent qui avait servi à nourrir peut-être vingt-cinq à trente mineurs. Puis il ajouta, toujours froidement et tranquillement:
— Vous êtes une race d'ingrats! Vous me reprochez d'avoir fait ici de bonnes affaires depuis six mois; mais ne les ai-je pas faites loyalement? N'avez-vous pas trouvé en moi, à qui vous reprochez d'être Français, plus qu'un ami? N'avez-vous pas trouvé un père? Ceux de vous qui ne réussissaient pas, ont-ils trouvé porte close le jour où ils ne venaient pas frapper l'argent à la main ? Ceux même qui n'avaient pas d'argent n'ont-ils pas trouvé ma bourse ouverte? Dites-moi quelle est la compagnie n'ayant point de fonds à qui j'aie refusé un sac de farine ou une caisse de thé? Étiez-vous habitués, avant moi, de trouver crédit dans vos placers? Non. Eh bien! je vais vous faire apporter mes livres et comptes; nous allons les vérifier ensemble, et, si vous ne trouvez pas à mon avoir vingt mille piastres, qui sont encore dans les poches des autres, c'est moi qui aurai tort et c'est vous qui aurez raison. Sans doute j'en serai payé, mon Dieu! je n'en doute pas; mais avouez aussi, de votre côté, que si j'ai fait de bonnes affaires, c'est en vous rendant aussi de grands services. Quand un de vous a été blessé ou malade, qui l'a pansé, qui l'a soigné, qui lui a préparé ses médicaments ? Moi, qui suis un peu chimiste et un peu chirurgien. Pour ces soins que j'ai rendus à cinquante personnes peut-être, informez-vous et demandez si j'ai jamais reçu une rétribution quelconque. Ainsi donc, que tout soit bien entendu entre nous; je ne veux vendre ni ma part ni une portion de ma part dans le claim ; vos instances sont inutiles; vos menaces sont infâmes. De même que les unes ne peuvent me séduire, les autres ne peuvent m'intimider. Allez.
Et il leur fit, de la main, le geste de s'éloigner. Ils obéirent.
Pendant la soirée du dimanche suivant, et comme nous étions en train de souper, il fut question de mon départ. M. Giovanni le fixa à quelques jours; seulement il ajouta:
— Le mien ne tardera pas à suivre le vôtre, mon enfant; je veux être à la baie pour janvier prochain, et je vais, dès demain, commencer à faire rentrer les sommes qui me sont dues par les compagnies. Encore trois mois, et je t'emmènerai avec le fruit de neuf mois de travail, travail pénible, mais qui aura sa récompense; car, alors, je suis convaincu que mes bénéfices monteront à cinquante ou soixante milles piastres. Avec cela je reprendrai mes affaires commerciales à la baie; puis, en supposant un peu de bonheur, nous finirons, il faut l'espérer, par y faire notre affaire en une année ou deux.
En effet, M. Giovanni pouvait parler ainsi, car il possédait à cette époque pour quinze à vingt mille piastres de marchandises en magasin : eaux-de-vie, vins, liqueurs de toute espèce, farines, thés, sucre, cafés, conserves de fruits, de légumes, de viandes, bottes à la Wellington, chemises de laine et outils assortis. Joignez à cela un crédit dû par les compagnies, crédit pouvant monter à une somme égale. Quant à l'argent comptant, au fur et à mesure qu'il
rentrait, j'ai dit quel était son va-et-vient. On l'envoyait à la baie aussitôt rentré, et i! revenait en marchandises. Ajoutez à ce que nous venons d'énumérer cinq ou six mille piastres que M. Giovanni m'avait envoyées pendant les cinq ou six mois qifil avait déjà passés au plateau, el qu'à diverses reprises j'avais déposées chez M. David, son banquier à San-Francisco.
Ceci, comme je l'ai dit en rapportant ma conversation avec M. Giovanni, se passait dans la soirée du dimanche. Pendant la nuit qui la suivit, vers quatre heures du malin, un de nos trois commis se précipita dans notre chambre en criant : Au feu ! vite! vile! vous n'avez que le temps de vous sauver!
Ace cri, qui semblait nous poursuivre partout, s'éveiller sur nos pas, à la ville comme à la montagne, mon mari sauta à bas de son lit. Quant à moi, j'étais éveillée, mais anéantie, mais incapable de me lever.
Mon mari vit ma prostration, il vint à moi, me saisit entre ses bras, et, ses pistolets à la main, sortit par la porte qui donnait sur la rivière.
A peine M. Giovanni avait-il fait trois pas hors de la maison qu'un homme embusqué lui lira presque à bout portant un coup de revolver; la halle passa à deux lignes de sa poitrine, à deux pouces de ma tête. Sans me lâcher, et me tenant toujours entre ses bras, M. Giovanni détacha une main de mon corps et riposta par un coup mieux ajusté. L'homme tomba en jetant un cri.
M. Giovanni, voyant l'homme qui se roulait à terre, voulut savoir à qui il avait eu affaire ; il me mit sur mes pieds, se pencha vers le blessé : c'était Douglas. J'étais tombée sur mes genoux ; à peine si j'avais la force de prier, el je crois que je me tordais plutôt les bras que je ne joignais les mains. Cependant, je vis un autre bandit s'approcher ; je criai :
— Prends garde!
Au moment où M. Giovanni se retournait, le nouveau venu fit feu sur lui. Celte fois, la balle lui avait traversé le défaut de l'épaule. Mais M. Giovanni, malgré cette blessure, leva contre l'assassin le revolver à sept coups dont l'un était déchargé, et comme celui-ci, voyant qu'il ne tombait pas, croyait l'avoir manqué et prenait la fuite, il lui envoya sa seconde balle entre les deux épaules. Il tomba à son tour.
M. Giovanni le retourna du pied et reconnut dans ce misérable un homme qu'il aurait juré être un des plus honnêtes du plateau, et à qui il avait souvent rendu service. En ce moment un cri terrible s'éleva.
— Take care ! take care !... Prenez garde ! prenez garde !
Ce cri, c'étaient les commis qui le poussaient. Ils présageaient une explosion. Au nombre des denrées, notre magasin renfermait de la poudre; les tonneaux qui la contenaient étaient prudemment enterrés, il est vrai, car le magasin n'était pas planchéié, mais seulement le sol en était battu comme celui d'une aire.
Or, toutes les autres marchandises étaient tellement combustibles que, la chaleur ou la flamme atteignant les tonneaux, une explosion était imminente.
A ce cri, M. Giovanni ne crut pas nécessaire de poursuivre plus longuement ses investigations sur les deux assassins. D'ailleurs, il les connaissait tous les deux; il n'avait rien à voir de plus. Ajoutons que tous deux étaient blessés mortellement ; que Douglas succomba au bout de trois heures, el son complice au bout de deux jours.
Il revint donc à moi, me souleva dans ses bras comme il eût fait d'un
enfant, me porta au bord de la rivière, et me remit pendant quelques instants à la garde de deux ou trois bons amis auxquels il savait pouvoir me confier en toute sécurité; puis il disparut comme une flèche. Il cherchait la main incendiaire, première cause de tout le mal...
Il trouva bientôt celui qu'il cherchait : c'était le misérable Davis. Nous entendîmes d'où nous étions Irois nouveaux coups de pistolet; deux de ces coups me semblaient partir, à leur manière d'éclater, du revolver de M. Giovanni. Je ne me trompais pas.
Davis, qui était l'incendiaire, venait de tirer un coup sur lui. M. Giovanni avait riposté en doublant, et Davis, à son tour, venait de tomber mortellement, blessé.
M. Giovanni le laissa se débattre contre la mort, et, tout ensanglanté par sa blessure à l'épaule, il s'était remis en quête des commis, les appelant de loutes ses forces. Mais ils avaient disparu. Pendant le feu, cependant, on lesavail vus cherchant à sauver les livres de compte et différents papiers que plusieurs hommes avaient essayé et étaient même parvenus à leur arracher des mains. Un de noS amis reparut. Il venait de faire justice d'un de ces ravisseurs. Un autre fut retrouvé un peu plus tard gravement blessé.
La maison brûla comme une allumette. Nous ne sauvâmes rien, pas même une robe pour moi, pas même un paletot pour M. Giovanni.
A cinq heures le feu était éteint ; mais il s'était éteint de lui-même, et quand il n'y avait plus rien eu à brûler. Tout autour de nous, les cabarets et les lentes étaient brûlés comme le palais du plateau.
Mon mari et moi étions assis silencieusement sur un quartier de rocher. Tous les mineurs nous regardaient avec un véritable désespoir, car nous étions la providence de beaucoup d'entre eux. Enfin, après un quart d'heure de sisilence :
— Encore une fois ruinés ! me dit M. Giovanni , mais sans la moindre altération dans la voix; mais au moins, cette fois, vengés ! N'importe, je ne m'en dédis 'pas, c'est un fichu pays que la Californie !