‹ Journal de Madame GiovanniChapitre 31 sur 37 · P.ETOUR A SAN-FP.ANCTSCO ET DÉPART POUR LES ILES SANDWICH · texte numérisé non relu

P.ETOUR A SAN-FP.ANCTSCO ET DÉPART POUR LES ILES SANDWICH

Les mineurs, il faut leur rendre cette justice, s'empressèrent de nous offrir leurs services. Nous les acceptâmes avec reconnaissance, comme on accepte ceux de bons amis et de bons frères. Tandis que les uns s'occupaient de pourvoir à nos besoins, les autres m'apportèrent des couvertures pour m'asseoir et m'envelopper. Je n'avais que ma robe de nuit et un châle sur mes épaules.

Cependant, au milieu de ce concert de commisération et de ces offres de service, nous entendîmes une voix qui murmurait en anglais :

— Damné Français! pourquoi n'a-t-il pas aussi voulu vendre son claim? C'est bien fait !

Puis, on ne sut jamais comment, mais le riche claim s'affaissa, et il était

m ' JOURNAL DE MADAME GIOVANNL

trop lard dans la saison qui allait finir pour relever l'échafaudage. D'ailleurs,

cela arriva le surlendemain de la nuit où avait pris le feu, et nous étions à Downielville, où M. Giovanni était allé déclarer tout ce qui s'était passé.

Un jour ou deux après celte déclaration faite, il remontait seul au plateau, me laissant aux mains d'une excellente famille qui nous avait offert l'hospitalité. Alors il chercha à vendre sa part dans les claims et n'en trouva qu'une misère -il est bien entendu qu'on profitait de sa position. Il envoya dans les différents placers pourfaire rentrer l'argent qui lui était dû : mais, là encore, on répondit par des impossibilités de payer.

Enfin, après bien des ennuis, des fatigues, des peines, M. Giovanni souffrant beaucoup de sa blessure à l'épaule, nous revînmes à San-Francisco ; heureux que nous étions encore d'avoir sauvé de celte effroyable catastrophe noire vie, et quinze mille piastres, quelque chose comme soixante-quinze mille francs!

Et nous nous consolâmes encore, en rentrant à San-Francisco, lorsque nous pensâmes que sept mois auparavant nous montions aux mines avec cent soixante mille francs d'argent emprunté et pas un sou à nous, et que nous revenions, au bout du compte, après avoir rendu ces cent soixante mille francs, rapportant en outre notre vie, ce qui était plus étrange que l'argent, et quinze mille piastres qui ne devaient absolument rien à personne.

Le soir môme de notre arrivée, je remis en souriant un petit papier plié à M. Giovanni; c'était un reçu de M. Davidson, banquier à San-Francisco.

— Qu'est-ce que cela? me demanda M. Giovanni, ne comprenant pas trop ce qu'il venait de lire. — Mon ami, lui dis-je, ce sont \o& épingles que depuis sept mois tu m'as envoyées de notre pauvre château du plateau. Elles te viendront, j'espère, en aide pour quelques spéculations nouvelles. — Oui, dit-il; mais, avant tout, elles me serviront à payer les frais d'un hiver que je veux aller passer aux îles Sandwich, pour nous reposer un peu de cette abominable Californie. L'hiver passé sous ce beau soleil nous portera conseil pour l'avenir, car, à te dire vrai, pour mon compte, j'avoue que j'ai la têle perdue et que je ne sais plus quel commerce entreprendre.

Et sur ce, prenant son chapeau, M. Giovanni s'apprêta à sortir.

— Où allez-vous? lui demandai-je. — Je vais savoir, me répondit-il, s'il y a au port quelque bâtiment en partance pour les îles Sandwich. Au revoir. Porte toi bien et bon courage ! Je serai de retour pour dîner.

Et en effet, comme nous allions nous mettre à table, M. Giovanni rentra et m'apprit qu'il y avait à la baie un petit brick qui partait dans deux jours pour les îles Sandwich.

11 fut convenu que nous partirions avec lui, et que nous allions faire nos préparatifs de voyage. Une fois cette résolution de quitter la Californie arrêtée, nous fûmes tout simplement les gens les plus heureux du monde. Personne n'eût dit, en nous voyant faire gaiement nos malles, que nous venions d'éprouver une longue série de malheurs. Pour ma part, j'étais légère comme une plume, je riais, je chantais, je courais. J'allai faire mes achats pour mes futures amies des îles Sandwich, et cela avec une insouciance qui tenait presque de la folie,

Le lendemain, nous allâmes dire adieu à notre excellent consul de France, M. Dillon. Il nous aimait et nous portait beaucoup d'intérêt. Nous arrivâmes au consulat de France, situé à l'extrémité de la rue Jackson, laquelle, juste

au-dessus du consulat, qui est la dernière maison de la rue, se trouve fermée par une de ces montagnes de sable dont j'ai parlé plus haut.

C'était une des plus gracieuses maisons de San-Francisco. On y entrait par un charmant parterre, au milieu duquel était situé le perron. L'aspect de ce jardin tout de fleurs, particulièrement placé sous la direction de madame Dillon. rafraîchissait singulièrement la vue, dans un pays où la verdure n'est pas au nombre des livres connus.

Nous ne prîmes point avantage de nos bonnes relations avec M. Dillon pour entrer en amis et par une porte particulière. C'était l'heure de' ses audiences publiques, nous fîmes comme tout le monde, avec l'intention de nous inscrire et de prendre notre tour. Nous trouvâmes nombreuse compagnie dans le salon d'attente; il y avait bien une trentaine de personnes. En les examinant, on remarquait dans ceite collection bien des variétés de l'espèce humaine, dite race française, depuis le gentilhomme au parler courtois et à l'habit élégant, jusqu'à l'homme qu'à ses vêtements déguenillés et à sa physionomie hideuse on peut croire capable de tout.

J'étais assise sur un de ces fauteuils chinois, si commodes en Californie qu'on les trouve partout. Mon mari était debout et causait avec le chancelier et un individu que je ne connaissais pas. Je m'amusai à suivre des yeux les différents jeux de physionomie, et des oreilles les différentes conversations établies autour de moi.

Je m'arrêtai à écouter et à regarder sans en avoir l'air deux individus qui, causant à voix basse, ne se doutaient pas qu'ils pouvaient être entendus. Il m'eût été difficile de dire, d'après leur apparence, à quelle classe de la société ils appartenaient; car, à tout prendre, leurs vêtements étaient propres et frisaient même l'élégance du côté de la chaussure et des gants.

Leurs cheveux étaient bien un peu crasseux, il est vrai, comme le sont ceux des gens qui usent un peu de mauvaise huile pour les faire reluire à tout prix; mais le chapeau que l'un d'eux tenait à la main était propre, et le chapeau, on le sait, est une des pierres de touche de l'élégance. Somme toute, abandonnée à mes propres investigations, si je n'eusse écouté et entendu quelques fragments de leur conversation, j'en serais encore à me demander quelles sortes de gens pouvaient être ces deux étrangers. Un de ces deux individus portait une casquette de voyage en toile cirée; je le nommer?i l'homme à la casquette, et l'autre l'homme au chapeau.

Au moment où je surpris ses premières paroles, l'homme à la casquette disait à son ami :

— Dis donc, sais-tu que notre consul a encore été relancé hier dans la rue d'une \inglaine de piastres par un nommé B... ? — Non, je ne le savais pas, repondit l'autre d'un air assez insouciant. Mais ce que je sais, c'est que j'espère incessamment, avecun conte de ma façon, luifaire cracher, degré oude force, un slug (pièce d'or de la valeur de cent cinquante francs). J'ai été raisonnable, je ne lui ai rien demandé depuis plus de deux mois. Cependant je ne puis pas me laisser mourir de faim tant qu'il y aura un consul de France en Californie, — Diable \ ne sois pas si exigeant, dit l'homme à la casquette; ne'demande que la moitié de ce que tu dis là, et laisse-moi la chance d'obtenir l'autre moitié. Je dois passer après toi; tu l'auras écœuré, et je n'obtiendrai rien, moi. —Cela dépendra, répondit l'homme au chapeau ; en tout cas, je ne prendrai que

ce qu'il consentira à me donner; il est trop bien gardé ici pour que je lui demande davantage.

Ce fut tout ce que j'entendis. Comme ils s'étaient aperçus que je les écoulais, l'un d'eux frappa l'autre sur l'épaule et l'emmena plus loin.

Alors je me mis à plaindre profondément ce bon M. Dillon, si facile dans ses aumônes. Je me dis que si la moitié des gens qui attendaient une audience de lui étaient là dans le même but que l'homme au chapeau et à la casquette, la place de consul à San-Francisco n'était guère enviable.

Comme j'étais la seule femme qui attendît, le chancelier, à ce litre, cl nous sachant des amis de M. Dillon, eut la bonté de nous faire passer avant les autres, au grand murmure de ceux qui étaient là depuis une heure ou deux.

Nous apprîmes notre départ pour les îles Sandwich à M. Dillon, que nous n'avions pas vu, mon mari depuis sept ou huit mois, moi depuis mon dernier voyage. 11 avait résidé comme consul de France aux îles Sandwich, avant de venir en Californie, et c'était la connaissance de ce séjour qui nous amenait surtout chez lui. Il nous encouragea dans notre projet, exalta noire bonheur de quitter San-Francisco, nous donna quelques lettres de recommandation bien sérieuses pour les îles Sandwich, en récompense desquelles je le mis sur ses gardes à l'endroit de nos deux compatriotes, lui racontant ce que j'avais entendu dans la salle d'attente. Cela ne le surprit point , et, souriant avec mélancolie:

— Vous êtes les premières personnes de toute la semaine, nous dit-il, qui venez me voir sans un motif intéressé. Hélas! parmi ces gens, beaucoup ont réellement besoin de moi. Pour ceux-là, et même pour les autres, je fais ce que je peux, souvent même plus que je ne peux : je suis père de-famille. Le diflicile est de distinguer ceux qui ont réellement besoin de ceux qui font un véritable commerce de l'extorsion des aumônes.

Puis il serra la main à mon mari, m'embrassa bien fraternellement, nous souhaita bon voyage et nous dit adieu. Le lendemain, c'est-à-dire dans les premiers jours de novembre 1853, nous nous embarquâmes à bord du petit brick Lilly, capitaine Wood.

Nous étions huit passagers à bord, et moi, comme toujours, j'étais la seule femme.

Parmi les huit passagers étaient deux Israélites, MM. Luzar; ils allaient établir une maison de commerce à Honolulu. Le plus âgé des deux frères pouvait avoir trente ans. Outre ces deux Israélites, il y avait quatre autres personnes très-malades de la poitrine; elles s'en allaient passer l'hiver aux îles Sandwich. Les îles Sandwich sont l'Italie de la Californie. Ces pauvres gens toussaient à nous fendre la poitrine; mais cependant ils allaient et venaient comme s'ils eussent été en bonne santé, mangeant effroyablement, et certainement plus individuellement que M. Giovanni, et moi, qui cependant nous portions bien.

Les cabines étaient mauvaises. Le carré était petit et étroit. Dans tonte autre circonstance nous aurions trouvé désolant de voyager en compagnie de poitrinaires avec un si misérable confort. Mais dans les circonstances actuelles, tout nous allait ; nous étions la vie et l'entrain du petit bâtiment. Je m'étais pourvue d'ouvrages d'aiguilles, et, de son côté, M. Giovanni avait fait provision de livres; mais comme la traversée ne devait pas durer plus de quinze jours, nous

nous étions arrangés, au bout du compte, pour passer ces quinze jours aussi agréablement que possible.

Pendant les trois premiers jours, tout le monde à peu près garda prudemment sa cabine. Nous n'avions que onze cent milles à faire pour franchir la distance qui sépare San-Francisco de Honolulu. Notre brick filait comme un oiseau de mer attardé.

Nous avions la plus jolie mer qu'il fût possible de voir, une mer marwable, comme on dit en termes de marine. Aussi, peu à peu, les passagers apparurent-ils aux portes de leurs cabines et finirent-ils par se réunir dans le carré aux heures de repas.

Le capitaine, qui était un excellent homme, faisait à merveille les honneurs de la table et la distribution de ses plats. Seulement nous trouvions la table un peu longue et les plats un peu courts... nos deux compagnons surtout, MM. Luzar, qui avaient sur nos quatre phthisiques l'avantage de se bien porter, faisaient sur ces restes de plats une rafle qui laissait bien peu de besogne à celui qui était chargé de laver la vaisselle.

Le soir, à l'heure du souper, ils éteignaient leur reste de faim sur les éternelles sardines et les colossales pommes de terre cuites au four. C'est vraiment monstrueux, ce que ces deux messieurs mangeaient. Quant à nos malades, ils étaient plus difficiles, mais moins coûteux à nourrir. Notre capi-taine les avait mis, matin et soir, à cette bouillie de maïs que les Américains appellent musch.

Dès le premier jour où les passagers se trouvèrent réunis, une familiarité douce et tranquille s'établit entre nous. Pendant que je travaillais, assise sur quelque mât de rechange, sur quelque pliant ou sur quelque chaise, la petite communauté venait faire cercle autour de moi. Alors on lisait quelque roman français, ou l'on causait de la Californie et des îles Sandwich.

Les derniers événements de ma vie m'avaient serré le cœur; je me sentais triste malgré moi; à tout moment, je me retournais pour chercher des yeux M. Giovanni, si miraculeusement échappé à l'incendie du plateau et aux revolvers des assassins. Il fallait que je le visse près de moi, assis ou debout, que je lui tendisse la main et que je sentisse sa main serrer la mienne pour être sûre que nous n'étions pas à tout jamais séparés. Alors un bien-être étrange se répandait en moi, et je sentais que, réunis, notre petite fortune, si exiguë qu'elle fût, était encore le bonheur relativement à ce qui aurait pu nous arriver si nous n'avions pas été protégés par la Providence.

Et, pendant ce temps, le petit brick con-tinuait sa marche rapide sur cette belle mer, calme comme un lac. Rien ne se passa qui soit digne d'être raconté, pendant cette courte et charmante traversée, et nous arrivâmes en vue du port d'Honolulu, le onzième jour après notre départ et à dix heures du matin. La veille, en passant à vingt-cinq ou trente milles d'Owyhee, nous avions parfaitement vu se dessiner sur le ciel la silhouette du grand volcan.

LES II I ~ -AMAVICII.

Le port d'Iïonolulu a un grand désavantage; c'est que les bâtiments ne peuvent le franchir sans danger à cause de la barre, et doivenl s'arrêter à une ccrlainc distance. Arrivé à trois quarts de lieue de l'île, le bâtiment met toutes ses voiles à bas, et son entrée dans le port est maintenant l'affaire des naturels du pays. En quelques heures, le pilote qui arrive de terre, du moment qu'il voit un navire en panne, accomplit cette difficile besogne, qui réussit toujours quand elle est conduite par un kanak.

Aussi, en général, les passagers ne restent-ils pas sur le même bâtiment pendant l'opération du passage à travers les brisants, mais vont à terre dans des chaloupes qui viennent les chercher, en tel nombre que l'on n'a que l'embarras du eboix.

Vu de la mer, Honolulu est ravissant; les premiers plans s'étalent gracieusement au bord de l'eau comme un ruban de verdure, et laissent entrevoir, à travers et par-dessus ces arbres, le sommet des édifices, ce qui lui donne, vu de loin, tout à fait l'air d'une ville asiatique.

La galerie du belvédère et son beau château, ainsi que la coupole d'une église, donnent un pittoresque admirable à cette ville cachée dansun immense jardin, et qui se révèle au voyageur comme une oasis jetée au milieu de l'Océan.

Quoique plusieurs des passagers eussent déjà vu Honolulu, un véritable cri de joie et de plaisir s'échappa, non-seulement de la poitrine de ceux qui le voyaient pour la première fois , mais de ceux qui le voyaient pour la troisième ou quatrième.

Disons tout de suite, pour en finir avec le port, que, si l'on y entre difficilement, on en sort plus difficilement encore. îï faut, pour qu'on puisse sortir de l'île, être poussé par une certaine pointe de vent, qui se fait parfois terriblement attendre. Les pauvres baleiniers en savent quelque chose, et généralement tous les bâtiments de commerce qui souffrent plus ou moins du retard que le défaut de vent apporte dans leur opération.

C'est cependant le port choisi parmi tout le groupe par les baleiniers, c'est celui qui leur offre le plus de ressources, c'est celui où l'on trouve le plus d'activité et de commerce, parce que, disons-le aussi, c'est dans celui-là, et dans celui-là seul, que l'Américain, qui est l'activité et le commerce incarnés, a planté sa tente.

L'Américain y est venu établir ses entrepôts et y décharge les huiles de ses baleiniers, afin que ceux-ci ne perdent pas de temps et qu'ils fassent deux saisons de pêche au lieu d'une. Des vaisseaux de commerce, qui apportent des marchandises de Boston et de New-York, y trouvent ainsi un chargement tout prêt qui les attend, et-, à leur retour, ils remportent les huiles en Amérique. De là la grande prospérité, aux îles Sandwich, de tout le commerce américain.

A l'époque de la saison où les baleiniers viennent se rafraîchir à Honolulu

et y décharger leurs huiles , on y compte à peu près dans ces proportions : cent et même cent cinquante baleiniers américains, huit, dix ou douze baleiniers français, huit ou dix baleiniers anglais. On comprend donc aisément que les Américains, sans comparaison possible, l'emportent, en commerce et en richesse, sur les Français et les Anglais.

Cela une fois dit, ajoutons, avec cette vérité que je m'attache à mettre dans tout ce que j'avance, que ce n'était pas Kamehameha III ni Liho-Liho Ier, qui vient de succéder à son oncle, qui était alors ou qui est aujourd'hui maître de Honolulu, mais bien les Américains qui en sont les vrais maîtres.

Honolulu est presque mort pendant six mois de l'année, mais en revanche, pendant les six autres mois, c'est-à-dire de septembre à mars, il vit deux fois: il vit la nuit, il vit le jour. Ce ne sont que processions de vaisseaux entrant et sortant: venant se ravitailler de fond en comble, décharger leurs huiles pour en recharger d'autres. Il y a dans ces six mois des sommes miraculeuses semées dans la ville, non-seulement par les matelots, mais par les capitaines eux-mêmes des bâtiments de commerce. Petites boutiques, grands magasins, négoce en plein air, tout marche.

Les fermiers de l'intérieur étalent chaque matin au marché une abondance de fruits, de légumes, de denrées de toutes espèces qui feraient l'admiration d'un Parisien. Ces marchés commencent à trois heures du malin et finissent à cinq ou six heures au plus tard. Chacun fait donc ses achats une lanterne à la main ; car le jour, qui finit à six heures juste, ne commence aussi qu'à six heures juste. A six heures et un quart, tout est fermé, tout est désert.

Rien n'est beau comme les boucheries; on y trouve toutes les viandes de l'Europe, viandes domestiques et gibiers, arrangées, coupées, parées, comme dans les plus belles boucheries de Paris et de Londres. Il ne manque aux bouchers d'Honolulu, pour que la ressemblance soit complète avec leurs confrères européens, que ces belles tables de marbre où nos viandes se tiennent au frais. A défaut de tables de marbre, ils ont des tables d'une blancheur éblouissante. ♦

Le marché aux poissons est non moins remarquable : on y trouve tous les poissons de nos mers européennes, ceux du grand océan Pacifique, et, en outre, une autre espèce de poisson blanc particulière à l'île, que l'on pèche par millions dans les parages environnants, qui fait la nourriture particulière des indigènes, et qui se mange crû en le trempant dans une décoction d'herbes marines.

Ces marchés sont tenus en général par les naturels du pays. Quelques bouchers seulement sont Français.

Aux alentours des marchés, il y a, comme à Paris autour des halles, des indigènes vendant du café ou des gâteaux en plein air ou sous des tentes. C'est à ces restaurants démocrates que mangent habituellement, debout ou attablés, les approvisionneurs de la capitale, qui viennent y apporter leurs denrées de l'intérieur des terres. Ces cabarets ambulants, qui se transportent pariout où ils croyent qu'il peut y avoir amélioration dans la vente, font en général d'excellentes affaires.

L'aspect des îles Sandwich est donc, pour l'étranger qui y arrive, bien différent, comme on le voit, de celui de Taïti. A Taiïi, l'homme seul travaille; la femme semble n'y avoir d'autre mission que celle de se reposer ou de faire

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l'amour. Au\ îles Sandwich, la femme travaille comme l'homme, non pas que je dise qu'hommes et femmes ne pourraient point travailler davantage; mais enfin, il y a une telle différence en ce qu'on voit à Taïti el ce qu'on voit aux îles Sandwich sous ce rapport, que l'on cesse d'être exigeant pour Honolulu quand on passe d'abord parPape-ïti.

Les denrées varient de prix selon la saison. Dans la saison morte, un poulet vaut un franc, un dindon deux francs, ainsi de suite. En bonne saison, c'est le double.

La vio à l'hôtel n'est pas exorbitammeni chère: à l'hôtel du Globe, tenu par Franconi et Médaille, les prix sont , en termes de touriste, extrêmement doux. C'est de même chez Victor.

Victor, qui a tenu l'hôtel de France à Taïti, tient un hôtel du même nom à Honolulu. On y paye quinze piastres par semaine pour la pension, plus quatre piastres pour la chambre, c'est-à-dire cent francs par semaine, quatre cents francs par mois; mais on y est certainement aussi bien que dans un des premiers hôtels de Paris.

L'hôtel du Globe est tout ce que j'ai vu de plus charmant comme position. J'aurai l'occasion d'en parler plus bas; occupons-nous d'abord de la ville et passons de l'ensemble aux détails.

Les rues d'Honolulu sont magnifiques de longueur et de largeur; elles sont toutes bordées, comme nos boulevards, d'une double rangée d'arbres toujours verts, et dont l'ombrage offre en tout temps, et quelque vent qui soufûe, une fraîcheur délicieuse.

King- Street traverse la ville entière dans toute sa longueur; c'est une des plus magnifiques rues que j'aie jamais vues. Elle est immense; elle va de la mer à la mer. C'est là, comme le nom l'indique, que s'élève le palais du roi; c'est là que s'étendent les magnifiques grilles de ses parcs, aussi belles que celles du jardin des Tuileries, et aux ouvertures desquelles des sentinelles montent la garde, de distance en distance, comme dans une capitale européenne.

Nuuanu-Street traverse King-Street, et en même temps toute la ville, puis, se prolongeant dans la campagne, elle cesse de s'appeler Nuuanu-Street et prend le nom de Nuuanu-Valley. Alors elle devient une route qui emporte le voyageur à travers une vallée qui n'a point peut-être sa pareille au monde. Pendant six milles anglais, on galope sur un délicieux chemin, ombragé en voûte par des arbres immenses, dont le feuillage pressé intercepte les plus ardents rayons du soleil. Au bout de six milles on arrive aux terribles Pallis, où la route s'arrête tout à coup, tranchée par un immense précipice. Cette place est célèbre dans l'histoire des îles Sandwich.

Le grand chef Paki, père du grand chef Paki actuel, chambellan du roi Kamehameha, et par-dessus tout mon ami et mon propriétaire, attendu que j'habite une de ses maisons quand je vais aux îles Sandwich; le grand chef Paki, faisant la guerre à Kamehameha II, les deux armées se rencontrèrent dans la célèbre vallée de Nuuanu. Le grand chef poussa son ennemi avec tant de vigueur qu'il précipita l'armée tout entière dans le gouffre ; après quoi les vainqueurs descendirent dans l'abîme, immense el stérile gerçure de terre, et enterrèrent les chefs de l'armée vaincue à la place même où ils étaient tombés.

Aujourd'hui que cette vallée de Nuuanu est la promenade d'Honolulu , pro-

menade bordée de chaque côté de la route de charmantes villas, de délicieuses maisons occupées par les grands négociants, les ministres du roi et les hommes du gouvernement, le touriste ne manque jamais d'aller faire Longchamps dans ces Champs Élysées et dans ce bois de Boulogne de l'Océanie, et, arrivé à l'abîme, d'aller mesurer des yeux le précipice, et d'y chercher d'un regard curieux la place des tombes des chefs vaincus.

Pour la grande commodité des curieux, on a pratiqué un petit sentier dans le rocher même; et l'étranger peut satisfaire sa curiosité, non-seulement en attaquant les tombes du regard, mais en les touchant du doigt.

Maintenant, si après avoir visité King-Street et les beaux rivages auxquels conduit chaque extrémité de cette rue; si, après avoir franchi, à cheval ou en voiture, l'espace qui sépare Nuuanu-Street des précipices, des tombeaux, vous voulez pénétrer dans l'intérieur des terres, vous y trouverez une nature magnifique qui a de grands rapports avec celle de Taïti, mais l'emporte sur elle par la profusion avec laquelle la main de la Providence y a semé les choses utiles. Ainsi on trouve en quantité dans les bois une mousse fine et légère, à laquelle les indigènes ont donné le nom de poulo, qui ressemble à de la soie rougeâtre, et qui, pouvant être employée à la manière de notre laine la plus fine, sert à faire des matelas et même des oreillers. Le café s'y trouve à l'état sauvage et en abondance ; la canne à sucre s'y élève en véritable forêt. Il y a plus de fruits savoureux dans un petit archipel des îles Sandwich qu'il n'y en a dans les autres îles de l'Ôcéanie.

Honolulu possède de charmantes résidences, toujours cachées entre deux jardins, la plupart simplement bâties en bois, et offrant l'aspect de cottages anglais.

L'étranger curieux qui regarde à travers la grille qui les enferme, et qui parvient à percer de son regard le rideau d'arbres qui les ombrage, aperçoit ordinairement alors une gracieuse maison à deux étages, bâtie avec des pierres de rochers tirés de la mer par les kanaks, travail immense et pénible. Que l'étranger demande alors à son guide ou à l'ami qui l'accompagne à qui celte maison, le guide ou l'ami qui connaît les localités lui répondra certainement, trois fois sur quatre : A un missionnaire américain.

Je renvoie ceux de mes lecteurs pour lesquels cet article Missio7inaires américains pourrait avoir quelque intérêt, aux publications faites en 1852 et 1853, dans les journaux de San-Francisco, par une dame américaine de la plus haute distinction, et qui tient aujourd'hui une pension de jeunes filles à San- Francisco, madame Parker. Elle a exposé au jour, avec une franchise presque introuvable parmi ses compatriotes et qui fait le plus grand honneur à son courage, les abus dont ces missionnaires se sont rendus coupables aux îles Sandwich.

Le gouvernement des États-Unis, selon madame Parker, a envoyé ces hommes pour tâcher d'arrêter le progrès des mauvaises mœurs, qui, à Honolulu comme à Pape-iti, ont atteint des proportions gigantesques: mais, oubliant le but de leur mission, la plupart de ces hommes se sont contentés de faire bâtir gratis de belles maisons. Ils étaient venus pour réformer, ils se sont enrichis : la licence qu'ils devaient éteindre, s'exerce à leur porte et sous leurs yeux.

Les femmes de ces missionnaires-là qui, elles aussi, avaient une mission à 1. 1. ii

remplir, sont arrivées avec des cargaisons de robes bariolées, en forme de blouses, el des chapeaux ridicules qu'elles vendent aux femmes kanaks à des prix aussi élevés qu'elles achèteraienl à Taris ou à Londres les échantillons les. plus à la mode. Or, qui donne de l'argent à ces pauvres créatures à qui elles vendent ces chapeaux? Les femmes des missionnaires le savent bien; ce n'est que le désordre. Mais que leur importait, pourvu que l'argent leur vint, la source d'où l'argent venait.

Madame Parker a dit tout cela, el beaucoup d'autres choses encore. J'ai chez moi, à San-Francisco, et je regrette de ne pas les avoir apportées à Paris. toutes les publications don! mon séjour à Honolulu m'avait fait connaître la vérité. El cependant, malgré, je ne dirai pas le peu d'utilité, mais je dirai même la dangereuse influence de beaucoup des missionnaires américains aux îles Sandwich, ces hommes y jouissent de tous les honneurs et de tous les privilèges. Tous sont riches, et, chez, presque lous, la richesse a cette source que nous avons dite.

Maintenant, si nous voulons reporter nos yeux sur un passé qui n'est pas encore bien éloigné de nous, nous leur reprocherons encore la tyrannie qu'ils ont excercée sur le clergé catholique el sur les membres de notre mission en Océanie. Ce fut tout un temps d'outrages et de persécutions qu'eurent à subir nos dignes missionnaires, dont, au contraire des missionnaires américains, on ne peut trop faire l'éloge. Cependant, disons-le, nous sommes aujourd'hui sur le même pied qu'eux, et si nous y sommes plus humbles, c'est que nous y sommes plus dignes et plus simples.

Revenons à Honolulu.

La ville, comme je l'ai dit, est bâtie dans un immense jardin, Chaque maison a sa véranda, sous laquelle on aperçoit les hamacs et les chaises longues. Les maisons que je préfère entre toutes, sont les maisons recouvertes en paille, avec des murs de glaise très -épais qui donnent à l'intérieur de l'appartement toujours fort sombre une incroyable fraîcheur. Cet intérieur est, en général, plus que propre : il est élégant.

Le château est meublé, quanta lui, tout à l'européenne, et presque tout son ameublement vient de cadeaux faits par la reine Victoria et le roi Louis-Philippe à sa majesté Kamehameha III. Le salon de réception est vraiment royal. On croirait être à Windsor ou à Fontainebleau. Il y a des écuries splendides, des chevaux magnifiques que des domestiques en livrée soignent, étrillent, promènent, comme le feraient des palefreniers et des jockeys de Londres.

Le roi, que j'ai beaucoup connu, était bon et simple; il avait une famille charmante. Les deux princes, ses deux fils, sont deux véritables élégants du boulevard Tortoni. L'un des deux est devenu roi, el je suis bien convaincue qu'il restera sur le trône aussi aimable et aussi gracieux qu'au jour où il n'en avait pas encore gravi les marches.

J'ai eu l'honneur de lui être présentée, de le voir souvent. J'étais bonne amie avec son père, ainsi qu'avec M. John Young, premier conseiller du roi, lequel est d'origine moitié anglaise, moitié kanak. Je parle du conseiller, bien entendu.

Les deux princes ont voyagé en Europe avec le célèbre M. Judd, ministre des finances de Kamehameha III, et contre la conduite duquel toute la population se souleva, â tel polnl qu'il fui renversé dans une émeute.

Il accompagna, comme nous l'avons dit, les deux princes en Europe, mais il se garda bien de lui faire étudier la politique et les arts de nos pays. Il se contenta de leur faire faire, autour de la civilisation européenne, le même voyage qu'un voïturier de Genève lit faire à son touriste anglais dans une de ces petites carrioles où l'on voyage de côté. Parti de Genève en tournant le dos au lac, l'Anglais y rentra, trois jours après, sans a\oir songea se retourner: il avait accompli le voyage; seulement il avait regardé du côté opposé à celui qu'il aurait dû voir. Le ministre avait peur que l'instruction que ces deux jeunes gens venaient chercher en Europe ne leur donnât l'idée de gouverner par eux-mêmes et rendit son ministère inutile.

Mais aussi, s'ils ignoraient, les pauvres princes! les noms de M. Guizot, de lord Palmerslon, de M. de Melternich, de Byron, de Lamartine et de Vicier Hugo, comme ils savaient bien dans quel magasin de Paris ou de Londres se taillait l'habit le plus élégant, où se coupait le pantalon dessinant le mieux la jambe!

Je demande pardon au lecteur de cette digression ; il est temps que je débarque, car je m'aperçois que je suis encore sur le bâtiment, du pont duquel j'ai \u s'élever au-dessus des arbres la galerie du belvédère et la coupole de l'église comme les minarets d'une ville asiatique.

LE SAMEDI A H0N0LULD.

Peut-être se demande-t-on comment, avant d'avoir débarqué à Honolulu, j'ai pu parler ainsi, et comme si je les connaissais déjà, du palais, des hôtels, des promenades, des missionnaires, des jeunes princes fashionnables dont un règne aujourd'hui comme successeur de Kamehameha; je le dis en deux mots : c'est que je les connaissais effectivement. Dans mon voyage de Taïti à San- Francisco, nous avions fait relâche aux Sandwich et nous y étions restés quelques jours. Si je n'étais pas retournée à Honolulu, j'aurais dit à son lieu et place ce que j'avais vu en passant dans la capitale de cet archipel; mais y étant revenue plus tard, y ayant demeuré plusieurs mois, j'ai pensé qu'il valait mieux remettre à ce second voyage les résultats d'observations plus sérieuses et d'études plus approfondies. Je retournais donc en réalité dans un pays de connaissance.

Sans attendre que le bâtiment eût doublé les passes, nous sautâmes, M. Giovanni et moi, dans une des embarcations qui entouraient le navire. Dix minutes après, nous étions à terre.

Nous nous dirigeâmes immédiatement vers l'hôtel du Globe, où nous avions déjà logé deux années auparavant. Il était une heure de l'après-midi, et, sous ce" beau soleil dont l'ardeur est rafraîchie par les vents alises, nous nous sentîmes renaître à la vie. Tout était si vert, si harmonieux, si tranquille !

A u:e heure, en effet, la ville tout entière fait la sieste, et c'est vers quatre heures seulement qu'elle semble se réveiller pour redevenir aussi active qn'i Ile l"a été dans la matinée.

IGi JOURNAL DE MADAME GIOVANNI.

Nous ne rencontrâmes sur notre chemin, en allant du port à l'hôtel, que quelques indigènes habitués au climat, ou quelques Koolies chinois pour lesquels la différence de climats n'existe point. Arrivés dans l'espèce de petit parc qui environne l'hôtel du Globe, nous ne tardâmes pas à voir venir à nous M. Franconi, vêtu de la veste et du pantalon blanc des colons, et le visage abrité par un vaste chapeau de paille de Panama. Nous apparaissant tout à coup sous les arbres verts, il nous causa une véritable joie; c'était une figure de connaissance que nous retrouvions, bien plus, une figure amie. Lui aussi nous avait reconnus et accourait au-devant de nous.

L'hôtel était aussi plein qu'il pouvait l'être, car nous arrivions au plus fort de la saison, c'est-à-dire vers la fin d'octobre. Mais M. Franconi s'arrangea de manière à nous donner possession d'une des charmantes cabanes de son parc.

Figurez-vous, pour que vous compreniez bien ceci, que l'hôtel du Globe est un grand bâtiment plein d'élégance, avec une véranda s'étendant tout autour de son rez-de-chaussée, lequel donne de plain-pied dans le parc. Audessus de cette première véranda s'en étend une seconde, plus légère que la première, qui enveloppe tout le premier étage, et qui, meublée de sofas, de chaises longues, de hamacs, et d'abord ombragée par les grands arbres qui dominent la maison, puis par des stores, enveloppe le premier étage comme celle du rez-de-chaussée enveloppe l'étage inférieur.

Le rez-de-chaussée contient les offices. Le premier, auquel on monte par de beaux escaliers extérieurs, contient des salles à manger grandes et hautes, comme c'est l'habitude dans les pays chauds. Là on sert d'admirables dîners, que je recommande aux touristes de tous les pays, aux gourmets de toutes les nations.

Des fenêtres de ces salles à manger, des balustrades de ces vérandas, on aperçoit çà et là dans le parc de jolies petites maisons cottages, cabanes, toutes mystérieusement cachées dans dt-s groupes d'arbres qui les protègent contre l'ardeur du soleil. Ce sont de charmantes solitudes, se composant tout simplement d'une chambre à coucher avec son cabinet de toilette, et quelquefois d'un salon. L'ameublement en est simple, mais des plus propres; celte propreté rafraîchit les yeux du moment où les yeux plongent dans l'intérieur.

Des nattes chinoises, fines et blanches, couvrent le parquet, quelquefois les murs Un lit immense, avec ses matelas et ses oreillers de poulo, en forme le principal ornement, coquettement enfermé comme il l'est par ce nuage de mousseline qu'on appelle un moustiquaire; joignez à cela des fauteuils chinois, des meubles chinois, table de laque, secrétaire de bambou, car les articles chinois sont très-abondants aux Sandwich et à très-bon marché.

Figurez-vous, à votre porte, des bananiers, des goyaviers, des arbres dont je ne sais pas le nom, mais dont je vois encore les fleurs et dont je sens encore les parfums; des hamacs suspendus au-dessous de ces arbres; puis, au milieu du parc, une espèce de rond-point, meublé de chaises et de sièges rustiques, qui est le rendez-vous du soir, et vous aurez une idée de ce qu'est ce paradis à deux piastres la journée.

C'était là qu'on prenait le thé. Ces messieurs fumaient leur cigare, pendant que nous venions avec nos légères robes de soie et de mousseline causer et vivre dans ce doux abandon avec lequel on vit et cause à une certaine heure du soir,

sous ces hautes latitudes, qui semblent plus près que notre Europe du regard réchauffant de Dieu.

M. Franconi nous ht servir un excellent dîner. Au reste, le premier diner qu'on fait à terre après une traversée, si courte qu'elle soit, est toujours excellent.

Puis la soirée fut bonne et douce. Elle nous remit en contact avec quelques personnes dont nous avions fait la connaissance deux ans auparavant. Je demandai si les courses du samedi avaient toujours lieu. On me répondit qu'elles étaient plus en honneur que jamais, et, comme nous étions arrivés un vendredi, je me promis de voir le lendemain tout à mon aise ce que je n'avais qu'entrevu à mon premier passage. En effet, tous les samedis, Honolulu est en fête. Chaque samedi correspond à quelque chose qui ressemblait à notre mardi gras quand il y avait un mardi gras en France.

D'où vient celte folie hebdomadaire? J'ai vainement interrogé les plus savants Sandwichiens sur cette coutume. Personne n'a pu me renseigner sur l'origine : cela est, parce que cela est; c'est un fait, voilà tout.

Tant il y a que tous les samedis, de neuf à dix heures du matin, on voit chaque femme kanak sur sa porte, s'approvisionnant de fleurs, et de ces fleurs faisant des guirlandes, des couronnes, des bracelets, ni plus ni moins que ces Taïliennes aux voluptés parfumées dont j'ai essayé de peindre les mœurs. De dix à onze heures, hommes et femmes sortent de chez eux, à cheval; on se priverait plutôt de manger toute la semaine que de ne pas avoir le samedi la piastre nécessaire à la location d'un cheval ; de dix à onze heures, hommes et femmes sortent à cheval, les hommes avec des chemises et des pantalons de toutes couleurs, des ceintures leur serrant la taille et dont les extrémités flottent au vent, des fleurs tressées par leurs maîtresses autour de la tête et autour du cou.

Les femmes sont vêtues d'une grande pièce d'étoffe généralement en calicot couleur orange qu'elles appliquent par le milieu sur leurs reins, qu'elles roulent autour de leur ceinture dont elles font de chaque côté de leurs genoux des espèces d'étuits à leurs cuisses, et qui, à partir du genou, en laissant les jambes et les pieds nus, font flotter aux deux flancs du cheval, car lesSandwichiennes montent à califourchon leurs deux extrémités.

Ces étoffes sont fabriquées à cet effet et fournies par les Américains, à l'affût de toute espèce de commerce.

La Sandwichienne riche se revêt d'abord d'un chapeau à large bord et à plumes noires en signe de supériorité; puis d'une robe de satin noir; puis sur sa robe relevée entre ses deux jambes comme un pantalon turc, elle applique la pièce d'étoffe, parure nationale sans laquelle il n'y a pas de fêle du samedi, de la même manière que les autres femmes, qui n'ont que leur chemise sous cette pièce d'étoffe.

Il va sans dire que tout ce qu'il y a de matelots baleiniers ayant une piastre pour louer un cheval met sa plus belle veste et son plus beau pantalon pour taire partie de la cavalcade, et qu'enfin presque tout le monde, y compris tous les étrangers, se joignent à ce mouvement général, qui ressemble à un moment de folie universelle, et au reste fort bizarre à voir. Le rendez-vous est dacs King-Sireet.

Vers une heure ou deux on est au complet. Alors commencent des courses

folles et sans aucune raison, dans la direction où il plaît à chacun de mener son cheval. Les uns ne quittent pas la ville, vont de Kiflg-Slreel \\ Nuuann- Street; d'autres s'élancent vers Nuuanu-Valley, comme s'ils voulaient aller se précipiter dans l'abîmé qui termine cette charmante promenade.

On dirafl que tout ce monde a véritablement perdu la raison et est en proie, soit à la folie, soit à l'ivresse.

A cinq heures, le roi Kamehameha ÏII sort. Il peut avoir soixante ans, la figure paterne et douce; il porte un habit hleu avec des houlons d'or et un pantalon noir; il a l'air d'un bon bourgeois qui monte bien à cheval. Près de lui, à sa droite, chevauche son ami intime, John Young.

John Young, le compagnon, le conseiller, le ministre de Sa Majesté sandwichienne, est le rejeton du premier Anglais qui mit le pied dans l'île avec le capitaine Cook. Le père de John Young, qui était le fils de cet Anglais, était aussi lié avec Kamehameha II que John Young l'était avec Kamehameha III. Les deux pères, en mourant, ont désiré que la même amitié qui les avait unis unil aussi leurs enfants : les enfants ont obéi au dernier désir de leurs pères.

Le roi qui règne aujourd'hui sous le titre de Liho-Liho Ier, ou de Kamehameha VI, est, comme nous l'avons dit, un beau cl. élégant jeune homme, qui a voyagé en Angleterre, en France et en Italie.

Voici à quelle occasion. Le roi Kamehameha II et sa femme avaient, pour étudier le progrès européen, fait un voyage à Londres. A leur retour d'Angleterre, pris par la petite vérole, tous deux moururent en vue de l'île, et leurs cadavres seuls rentrèrent à Honolulu. Alors on fit faire serment au jeune Kamehameha III, celui-là que j'ai connu, de ne jamais quitter les Sandwich. Malgré Ce serinent, le bruit se répandit un jjtir qu'il allait partir pour l'Europe. Ce bruit occasionna une émeute. Le roi renouvela publiquement son serment, et Ton décida qu'en son lieu et place les deux jeunes gens feraient le voyage.

Ce fut ainsi que le petit Liho-Liho et son frère Alexandre partirent avec le ministre des finances, M. Judd, leur gouverneur, pour faire leur tour d'Europe. Nous avons dit qu'ils avaient fait leur tour d'Europe comme l'Anglais de l'hôtel des Bergues avait fait le tour du lac de Genève.

On comprend qu'un si bon prince, qu'un roi si populaire, ne devait aucunement interrompre ni gêner les amusements de ces bons kanaks, qui continuaient leurs folies et leurs courses jusqu'à la nuit tombante, c'est-à-dire jusqu'à six heures du soir, heure à laquelle chacun metiai! pied à terre, rendait son cheval au loueur, se déshabillait et mangeait le poï.

Le poï est la nourriture habituelle des Sandwichiens. Ce poï, c'est la bouillie faite avec la préparation du taro. Le taro, c'est la racine dont la culture est la plus importante aux îles Sandwich. Elle pousse dans l'eau par plate-bandes, dans des bassins préparés exprès. Arrivée à son état de maturité, elle ressemble à un navel. Voici comment elle s'accommode: elle s'écrase dans un mortier en pierre; d'une main, le kanak qui la prépare la pile; de l'autre, il l'imbibe d'eau. Ce travail s'opère pendant cinq heures.

Au bout de cinq heures, le Laro est réduit en bouillie. C'est la nourriture des Sandwichiens, depuis le roi jusqu'au dernier de ses sujets; seulement, plus celui qui mange le poï est fiche, plus le poï est épais. Plus il est pauvre, plus le poï est clair. Il en résulte que, comme les Sandwichiens ne se servent pas

de cuillers, mais mangent avec leurs doigts, le roi mange fièrement le poï avec un seul doigt, le bourgeois avec deux doigts, et le pauvre, entre les doigts duquel il glisserait, avec toute la main. Ce poï ressemble exactement a de l'empoi d'amidon lorsqu'il a été bouilli, et sert même à empeser le linçe : les femmes, kanaks ne connaissent pas autre chose., et elles sont d'admirables blanchisseuses.

Grâce au bas prix de cette denrée, un kanak peut vivre avec un réal par jour et se donner encore des bananes pour dessert.

A l'instigation des missionnaires, le roi Kamebameha III avait défendu le vin et les liqueurs dans son royaume, et, ostensiblement du moins, était soumis le premier à cette défense. En public, Sa Majesté ne buvait jamais que de l'eau; aussi buvait-elle rarement en public.

, Le roi adorait le vin de Champagne; c'est de ce vin qu'il faisait sa boisson privée et secrète. Les deux maîtres de l'hôtel du Globe et de l'hôtel de France étaient sur ce point ses fournisseurs, et lui en faisaient passer de pleins paniers qui leur revenaient vides.

Au reste, ce n'était pas seulement au palais que le roi Kamehameha IÏI contrevenait à ses ordres religieux et hygiéniques; souvent il sortait avec son ami John Young vers les sept heures du soir, et tous deux s'en allaient bras dessusbras dessous à l'hôtel du Commerce, chez Mac-Farlarn, à Nuuanu-Streef, pour y faire sa partie de billard. Le maître de l'hôtel voyait venir le roi, f évacuer le billard s'il était occupé (c'était la seule tyrannie que le roi exerçai sur ses sujets), recevait le roi le chapeau à la main, le faisait entrer s'il voulait jouer seulement avec son ami John Young, faisait apporte! du vin de Champagne et fermait la porte sur eux. Si Sa Majesté voulan étendre la faveur d'être son partner à d'autres, elle faisait appeler les élus; ils étaient introduits, et toute la soirée ils jouaient et buvaient avec le roi.

Or, il arrivait presque toujours que vers onze heures ou minuit la partie cessait parce que le roi voyait trouble, se sentait pris dans les jambes d'un tremblement qui n'avait rien d'inquiétant, et manifestait l'intention d'aller coucher. C'est alors que John Young déployait l'influence qu'il avait sur Sa Majesté, forçait respectueusement celle-ci de prendre son bras, et la ramenait saine et sauve au palais, prouvant qu'il méritait non-seulement le titre d'appui du royaume, mais encore de soutien du roi.

Ce fut parce que M. Giovanni était d'une certaine force au billard qu'il eut l'honneur de faire la connaissance de Sa Majesté. Mac-Farlarn parla au roi d'un étranger qui avait le carambolage facile et le doublé élégant. Le roi manifesta le désir de voir cet étranger. M. Giovanni eut l'honneur de battre Sa Majesté à la partie russe, à la partie italienne, au même et au doublé, et se trouva bientôt dans une telle faveur qu'il ne tint qu'à lui d'être ministre du roi Kamehameha III, comme Chamillait, dans des circonstances pareilles, l'avait été de Louis XIV.

Après le roi, les deux princes et John Young, le personnage le plus important de l'île est le fils du grand Paki le Vainqueur. Il est chambellan de Sa Majesté: sa maison est aus'W belle que le palais. C'est un grand seigneur kanak qui a deux femmes, une à la campagne, l'autre à la ville. Ellesse visitent très-amicalement, et j'eus l'honneur de les recevoir toutes deux à la fois, amenées par leur mari, un jour que j'avais la fièvre dite de Panama.

La fièvre de Panama est le seul fléau des Sandwich, le pays de la terre peutêtre où l'air est le plus pur. Elle y lui importée, il y a une dizaine d'années, par un bâtiment qui "en était infecté. C'est tout simplement la fièvre jaune, don t la salubrité atmosphérique atténue les effets; on en souffre terriblement pendant trois jours. On la traite par un remède kanak qui consiste à poursuivre la douleur partout où elle se réfugie, en appliquant des herbes salutaires sur les endroits endoloris.

Au bout de trois jours, on est brisé comme on le serait en d'autres circonstances par une longue maladie. Cependant il est rare, presque sans exemple, qu'on en meure.

Lorsqu'on se relève, en vous fait, malgré la défense religieuse et hygiénique de MM. les missionnaires, boire les vins les plus toniques que l'on peut trouver. Malgré l'emploi de ces vins, les forces sont longtemps à revenir.

1! y a théâtre, et dans ce théâtre troupe anglaise ou américaine. Quand la reine y va, il y a grand gala, et, comme en Italie, on éclaire à giorno. J'y allai une de ces fois ; le roi, la reine et les princes assistaient à la représentation. John Young eut soif et d manda à boire. En vertu de la loi qui défend le vin et les liqueurs, on lui apporta de l'eau dans une callebasse sciée par la moitié et ri présentant à peu près une coupe. Il trempa ses lèvres dans cette eau, breuvage pour lequel il ne cache pas son aversion prononcée; puis, pourpunir l'homme de la pénitence qu'il venait de lui imposer aux grands applaudissements de la salle, qui le regardait faire, il lui retourna sur la tète la calebasse et le liquide qu'elle contenait.

L'église la plus importante est Bélhel ; c'est le Saint-Roch d'Honolulu ; c'est de plus la paroisse favorite de la princesse Victoria, bonne et charitable personne, au reste, mais protestante enragée et missionnaire ; elle y chante dans les chœurs, et de temps en temps on peut entendre, dans les solos même, son auguste voix monter harmonieuse et pure vers le ciel.

Les deux princes, ses frères, avaient un harem dans l'intérieur de l'île. Dans ce harem, il y a douze femmes, douze favorites et douze servantes. Chaque favorite a une femme pour sa toilette. Ces s rvantes sont occupées à faire des couronnes d'oranger, des colliers et des bracelets de jasmin, et des ceintures de toute espèce de fleurs ; car, nous l'avons dit, les kanaks des Sandwich, comme celles de Taïti, adorent les fleurs. Les lits de ces dames se composent de nattes empilées les unes sur les autres en grande quantité et recouvertes de tapas; près de chaque lit est une baignoire, pour que la favorite n'ait qu'à passer du bain au lit et du lit au bain.

Les princes viennent ordinairement à leurs harems à cheval; ils amènent leurs amis, et là, dit-on, comme chez Mac-Farlarn, on s'amuse à jouer au billard et à se griser.

Les Sandwichiens ont leur premier de l'an, qui diffère du nôtre de quelques jours. Ce jour-là, if y a grand festin par la ville. On porte sur des civières des mets qu'on s'envoie en cadeau, et que les porteurs déposent dans les maisons auxquelles ils sont destinés; ce qui s'appellerait étrennes chez nous, s'appelle aux Sandwich lualua.

Au bout de quinze jours passés à l'hôtel du Globe, ayant trouvé une maison à louer toute meublée, nous emménageâmes. Notre nouvelle habitation consistait en un magnifique rez-de-chaussée, compris entre deux jardins; en un

salon, en une chambre à coucher, en une salle de bain , en une salle à manger et en une véranda qui enveloppait tout cela.

La vue du lit me fit jeter un cri de joie, je n'en avais jamais vu de si grand, même en Italie. On aurait pu y coucher six personnes sans y être gêné le moins dn monde.

Je relevais précisément de ma fièvre de Panama, et j'avais d'invincibles envies de dormir auxquelles je cédais avec un plaisir que je n'éprouvai jamais ailleurs ni dans aucune autre circonstance. Aussitôt que mes forces furent revenues, je commençai mes visites dans l'île. Je me trouvais naturellement introduite au milieu des meilleures familles. Je me liai là très-intimement avec quelques femmes, et particulièrement avec mistress Benedicl, sœur de M. Vincent, charpentier-propriétaire.

Pourquoi ce litre de charpentier-propriétaire? C'est que, malgré son immense fortune, c'est celui que M. Vincent a désiré garder. Alors, qu'est-ce que M. Vincent?

M. Vincent est un Américain de New- York. Parti très-jeune* encore sans rien dire à sa famille, qui était à l'aise et des plus respectables, poussé par un invincible désir de voyager par les mers, il s'engagea comme mousse sur un bâtiment de commerce, et corrigé, peut-être un peu cruellement, pour une légère faute qu'il avait commise, il déserta à Honolulu et gagna l'intérieur de l'île.

Le bâtiment parti, il revint à la ville et se fit apprenti charpentier; il resta dans l'île, y travailla avec assiduité; mais au bout de quelque temps il tomba gravement malade. Il fut soigné par une jeune fille d'un grand chef, qui s'appelait Maria; elle fut si bonne pour lui qu'il en devint amoureux, et, comme elle l'aimait aussi, il l'obtint, quoique avec quelques difficultés, en mariage. Elle possédait une grande fortune, qu'elle lui apporta en terres cultivées et en plantations.

Il continua de même l'état qu'il venait d'apprendre et le fit sur une grande échelle; c'est encore aujourd'hui le plus grand entrepreneur de bâtisses de tous les genres à Honolulu.

Je passai le jour de l'an chez mistress Vincent. J'étais invitée par elle à participer au lualua qu'on envoyait à son mari. Il arriva, porté par soixante vassaux du charpentier-propriétaire, tous habillés à neuf à cet effet. Elle était en tête de la troupe et achevai, car cette journée se passait à la campagne.

Son mari alla au-devant d'elle, lui fit mettre pied à terre et l'embrassa; puis tous deux revinrent à la maison où le lualua fut servi sur une table gigantesque. Nous nous assîmes, et le repas commença. Mais Maria, c'est le nom de la femme de M. Vincent, ne s'occupa que de nous servir, sans vouloir manger. Elle devait partager le repas de ses parents et de ses amis kanaks, ce qu'elle fit, notre dîner terminé, dans une chambre à côté, assise sur des nattes.

Elle préférait la campagne à la ville et demeurait presque toujours à cette campagne, qui d'ailleurs était ravissante. Nous allions souvent, sa belle-sœur et moi, l'y voir à cheval, car la campagne, assez éloignée de la ville, s'élevait à un mille à peu près du précipice Là, Maria nous recevait comme des sœurs, nous faisait déshabiller de nos an azones, revêtir de ces longs fourreaux de soie qui font la joie des femmes kanaks, et, une fois dans ce déshabille, nous courions par ces beaux jardins, cuciMant les fraises, les pêches, les prunes et les fruits du pays qui croissent en tous temps.

In soir, on courant ainsi. Je tombai dans une plantation de taro; j'ai dit que le taro poussait dans des espèces de baignoires gigantesques creusées en terre; je tombai dans une plantation de taro, dont mes deux amies eurent grand'peine à me tirer.

Un mot des différents consuls qui habitent Honolulu.

M. Hallen, le consul américain, était, de réputation el de fait, le plus digne et le plus brave bomme de la terre. Sa tille, madame Patcrson, était une cbarraanle Américaine, aussi belle qu'aucune de celles qu'elle avait laissées sur le grand continent, mais aussi excentrique qu'elle était belle. Nous n'avoua rien à dire de ces excentricités. Le seul qui eût le droit de les lui reproeber, c'était son mari, et il ne les lui reproebait pas.

Le général Miller, consul anglais, était tellement tranquille et tellement silencieux, qu'on n'entendait jamais parler de lui. N'en ayant jamais entendu parler, je n'en parlerai pas. Restait le consul de France. Il n'y en avait pas.

M. Perrin, consul de France, était absent. Son intérim était fait par M. le baron Tbierry, le même qui s'était fait appeler le roi de la Nouvelle- Zélande.

J'allais pour voir mon consul, je me trouvai en face d'un roi détrôné. J'avais connu sa femme à Auckland et je savais par conséquent ses romanesques aventures. M. Tbierry n'avait pas de ebance, et il éprouvait autant de difficulté à se maintenir dans sa place de ebancelier, qu'il en avait éprouvé à se maintenir dans celle de roi.

A l'arrivée île M. Perrin comme consul aux Sandwich, celui-ci avait pris, en attendant l'arrivée du chancelier qu'on devait lui envoyer de France, M. le baron Tbierry auprès de lui.

Les choses marchèrent ainsi pendant quelques mois. Un matin, M. Frick arriva, envoyé par le ministère des affaires étrangères pour occuper la place dont M. le baron Thierry faisait l'intérim. Une espèce de liaison s'était faite entre M. Perrin et M. Thierry, qui furent fort contrariés de cette arrivée. Mais il n'y avait pas moyen de s'opposer aux décisions du ministère des affaires étrangères. M. le baron Thierry céda la plume et le fauteuil de ebancelier à M. Frick. Quelques jours après, M. Perrin suspendit M. Prick de ses fonctions, et rendit la place à M. le baron Thierry.

M. Perrin était sur le point de faire un voyage en France; il chargea le baron de faire son intérim et partit. C'est pendant cette absence que je me présentai au consulat.

Un beau jour de décembre, quelque temps après cette visite, le canon retentit dans la baie : c'était la belle corvette la Brillante qui jetait l'ancre et qui saluait le roiKamehameha III de vingt et un coups de canon. Bientôt circula la nouvelle que la corvette ramenait M. Perrin, cette fois consul plénipotentiaire du gouvernement français auprès de sa majesté Kamehameha III.

Deux heures après, en effet, M. Perrin faisait son entrée à Honolulu et descendait à l'hôtel de France. Mais, au grand étonnement du baron Thierry qui se croyait solidement ancré dans sa place de chancelier, M. Perrin ramenait avec lui un chancelier nouveau, nommé, comme M. Frick, par le ministère des affaires étrangères, et qui avait nom M. Letellier.

M. Letellier avait avec lui sa femme. Us avaient fait la route sur le même bâtiment que M. Perrin; mais, pendant tout le temps que cette roule

avait duré, M. Letellier était resté avec son chef dans clés termes assez froids pour qu'il ne dût pas compter sur un avenir très-agréable à Honolulu.

En effet, le lendemain même du jour où M. Letellier était entré en fonctions, par la raison que le rôle d'équipage de M. le capitaine Cronier était mai fait, M. Leteliier fut à son tour suspendu de ses fonctions. M. le baron Thierry reprit naturellement la place.

M. Letellier revint à l'hôtel la mort dans l'âme. Sa femme en fit une maladie. Ils n'étaient riches ni l'un ni l'autre, ni l'un ni l'autre ne parlaient américain, principale langue du pays, et il fallait bien compter huit à neuf mois avant que sa réclamation allât en France et revînt de France.

Quelques jours après le consul fut, en grande cérémonie, reçu par le roi Kamehameha III. Il lui présenta dans cette audience ses lettres de créance près de sa personne.

M. le baron Thierry lui fut en même temps présenté comme chancelier du consulat français. Mais, quinze jours après, au grand étonnement de toute la ville, M. le baron Thierry et . :. Perrin étaient brouillés, et le baron, pour la troisième et dernière fois, se trouvait dépouillé de son titre de chancelier.

Je n'ai de préventions contre personne. Je connais un peu M. Thierry; je connais un peu plus M. Letellier; je connais beaucoup M. Frick, à qui je ne donne ni tort ni raison, mais dont, au point de vue chrétien, je dirai cependant quelques mots, dans l'espérance qu'ils seront entendus de qui de droit.

M. Frick, le jour où il perdit sa place, ne possédait pas une obole. S'il n'eût eu que lui à soutenir, certes, il n'y eût point eu à s'inquiéter de lui. Un homme, et surtout un homme distingué, se tire toujours d'affaire. Mais voici la nomenclature des bouches qu'il a à nourrir.

Lui d'abord, puis sa femme: deux; puis quatre garçons: six; puis quatre filles : dix; puis enfin sa sœur : onze. Les deux aines des garçons partirent pour l'Australie dans l'intention de travailler aux mines d'or de Port-Philipp. L'aînée des quatre filles épousa M. Franconi, qui tient l'hôtel du Globe. Cela fit trois bouches de moins. Il n'en restait plus que huit à nourrir.

Par bonheur, M. Frick parlait admirablement le français et l'américain. Il se mit à donner des leçons pour faire face au pain quotidien; puis, ayant quelques notions d'histoire naturelle, il s'adonna à des recherches conchyliologiques, s'appliqua à faire des collections,' et augmenta d'un grand nombre le chiffre des sujets formant la famille des achatynèles, dont l'unique berceau se trouve à Hawaï. Il est parvenu ainsi à posséder, à l'heure qu'il es!, une des plas belles collections du monde et qui s'élève à deux millions de coquillages terrestres, et à cent quatre-vingt-dix mille coquillages marins. Tout cela est classé, étiqueté, numéroté dans une vaste chambre qui lui sert de musée et qui serait une merveille à Paris ou à Londres.

Pas un baleinier, pas un étranger arrivant à Honolulu qui ne vienne demander comme une faveur de jeter un coup d'oeil à ce trésor que la misère de sa "amme, que la faim de ses enfants lui ont fait recueillir avec tant d'activité et au prix de tant de sacrifices.

De temps en temps il se décide, sur les instances des amateurs, à vendre une petite collection de ses sujets les moins rares, et cela afin de faire bouillir ia pauvre marmite de ia famille. Puis, quand il est sur que la marmite en a pour huit ou dix jours à bouillir tranquillement, il prend sa besace et son bâton,

m JOURNAL DE MADAME GIOVANNI.

pt, accompagné de naturels qui l'aident dans ses travaux, il part pour exploiter de nouveau le sommet des montagnes et les rivages de la mer, qui lui fournisseul son trésor; puis, se nourrissant comme l'oiseau du ciel, c'est-à-dire de la goutte de rosée et du grain de mil que le bon Dieu veut bien lui envoyer, il s'en va devant lui, suçant la canne à sucre, mangeant des bananes sauvages, soutenant cette nourriture frugale d'un peu de po'i qu'il trouve dans la tente des kanaks qui vivent à l'intérieur, s'endormant n'importe où, là où sa recherche aventureuse l'a guidé, et voyageant, ainsi quelquefois six, quelquefois huit, quelquefois dix jours pour découvrir un nouveau sujet.

Puis, quand il a trouvé la merveille jusque-là inconnue, il revient, la présente à sa famille, et alors ce sofit de grands cris de joie dans toute la maison, c'est un double jour d'allégresse, jour de retour et d'enrichissement; on fait cercle en chantant et en dansant autour du bonhomme; on fait dire de venir à une douzaine de naturels qu'il emploie dans ses recherches. Alors, il leur montre ce nouveau sujet de famille des achatynèles qu'il vient de découvrir, il leur dit d'en bien garder la forme et la couleur dans la mémoire, puis il les envoie en quête de sujets pareils.

Les kanaks parlent pleins d'émulation et reviennent au bout d'un certain temps, chacun avec ce qu'il a pu recueillir de coquillages en harmonie avec l'échantillon, et M. Frick les paye.

.Mais avec quoi croyez-vous qu'il les paye? Avec des billes de marbre, des chapelets, des images de la Vierge et quelques verroteries qu'il achète des baleiniers ou qu'il reçoit en cadeau de ceux qui visitent sa collection. Il faut le voir, dans sa parcimonie de distribution et dans son sérieux de récompense, comptant à l'homme qui lui apporte dans sa peti.'e boîte des coquillages, récolte qui est le résultat de trois ou quatre jours passés dans la montagne, une douzaine de billes assorties! Il faut entendre les querelles enfantines que lui font les kanaks pour avoir des billes bariolées au lieu de billes blanches ou rouges. C'est, en vérité, un merveilleux et attendrissant spectacle que celui de cet homme luttant contre la misère! afin de conserver celte collection dont il a trouvé déjà un bon prix, mais qu'il réserve pour l'avenir et qu'il ne veut vendre qu'en Europe!

Voulez-vous savoir, au reste, avec quelle chrétienne résignation ce martyr de la famille supporte la situation que lui a faite l'inimitié du consul? Lisez cette lettre qu'il m'écrivait d'Honolulu le 2 janvier 1854 :

« Honolulu, 2 janvier 1854.

« A happy new year to Mr and Mrs Giovanni and Ge by papa, marna big and îittle chickens of the Frickian tribu.

« Ma toute chère dame,

« M. Friart m'a apporté vos jolies pages si pleines d'affectueux sentiments pour nous. C'étaient de bien précieuses étrennes, et les seules qui aient encore franchi le seuil* interdit de notre demeure. Ici, comme ailleurs, on se lasse même d'entretenir un peu de sympathie pour qui reste si longtemps renversé. On s'étail bien lassé à Athènes d'avoir toujours à appeler Aristide le Vertueux;

est-il surprenant qu'on se lasse à m'appeler toujours le Gueux ? On finit par trouver mon état incurable; on s'accoutume à le considérer comme normal; il n'émeut plus personne, et l'on passe outre comme naguère devant la porte où régnait la petite vérole. Mais rassurez-vous, belle âme qui me prêchez courage, nous ne perdons pas la tête pour si peu. Au moment où j'écris, me vient piteusement trouver une de mes petites filles. « Tout le monde se réjouit, me « dit. la pauvre enfant; tout le monde a des présents; à moi, personne ne « donne quelque chose. » J'avoue que ma philosophie a eu le cœur ébréché à cette nouvelle. Mais me voici remis. On s'endurcit au malheur comme au vice, et la mauvaise fortune est le pire des vices dans notre civilisation avancée.

« On nous a appris le retour de mes gars d'Australie comme mauvaise nouvelle, parce qu'ils sont revenus sans or.

«Détrompez-vous; le retour de ces enfants si longtemps perdus pour nous a été un jour de liesse pour notre toit désolé. Dieu est grand! Les voilà travaillant tous deux et nous apportant au bout du labeur de leur semaine chacun son salaire. Et qu'eussions-nous fait sans eux, aujourd'hui que l'écho de nos voix n'est plus intercepté par ce mobilier qui, pièce à pièce, s'en est allé peupler d'autres murs, en termes plus clairs, aujourd'hui qu'il ne nous reste plus rien à convertir en pain?

« J'ai fait, il y a quelque temps, une pièce de théâtre qui m'a rapporté vingtcinq piastres. Pauvre prix! direz-vous. Mais le théâtre est pauvre aussi, et pauvre sans doute était l'œuvre du pauvre homme ! J'ai en carton une comédie de bonne société en deux actes : Une vieille Fille. J'en ai refusé encore les vingt-cinq piastres, espérant, je ne sais comment, en retirer beaucoup plus chez vous, où l'or est plus près des creusets d'or.

« Mon Rendre fait, dit-on, beaucoup d'argent en son hôtel ; je ne le vois que de loin en loin. Sa femme dîne avec nous tous les jours, et notre départ la laissera isolée comme une naufragée sur une plage déserte, car elle n'est pas d'humeur à se lier avec ces poupées d'Amérique qui ne savent que se pomponner et bâiller.

« Depuis la vente de notre piano, notre intérieur est devenu grave comme une assemblée de quakers, sauf le bruit de mes petites filles et petits garçons, qui sont assez heureux pour ne rien entendre à nos sérieuses préoccupations.

« La santé nous reste assez fidèle; toutes les nichées de riches n'en sauraient dire autant.

« Ci-inclus vous trouverez une lettre de Mylira. Vaut mieux tard que jamais. Je présume quelle vous donnera les nouvelles qui échappent à ma vue. »

Après un séjour de trois mois à Honolulu, M. Giovanni recommença à penser aux affaires. On mi mit en tête de faire une deux-ème spéculation en Californie, de compte à demi avec le capitaine d'un brck qui était en partance

dans le port. Celle spéculation ôfail de faire un chargement d< po ! -, do dindons, de cochons, de café, de patates douces, cl eniin de denrées dont les Américains sont assez friands.

Sur tous ces objets, il y avait chance d'un gain immense : les poulets filaient quatre à cinq sous aux lies Sandwich, quatre à cinq piastres à San- Francisco; les dindons valaient <!<■ trente à quarante sous à Honolulu, et valaient de douze à quatorze piastres en Californie.

Il ne fallait que du soin pour amener tout cela à bon port. En mettant toutes choses au pire, la traversée, qui n'avait duré que onze jours pour aller aux îles Sandwich, ne pouvait guère durer que quinze jouis pour revenir à San- Francisco.

Une fois ce projet arrêté, on s'en occupa sérieusement et on commença les achats; mais, comme tout était très-cher à cause de la saison des baleini il fut convenu qu'on compléterait le chargement à Hawa'i, île située à trois jours de distance d'Honolulu, et dont le port de Karakakoua est visité par d« s navires.

Nous partîmes d'Honolulu, et nous arrivâmes en effet le troisième jour à la Haina; c'est ainsi que les naturels du pays appellent Hawaï ou Owyhee.

Nous arrivâmes un dimanche, et juste à temps pour aller à la messe. Nous trouvâmes le port et la plage aussi tristes, aussi déserts, aussi abandonnés qu'Honolulu est joyeux, peuplé, plein de mouvement. Les rues, de chaque coté desquelles on a planté des arbres, .-ont devenues des berceaux de verdure, et l'on marche sur de véritables pelouses de gazon. En sortant de la messe et en revenant vers le port, un des agents d'approvisionnement me dit : — Voici la place où le capitaine Cook a été assassiné. Il m'est impossible de passer près de cet endroit historique sans donner quelques détails sur cet assassinat, si connu qu'il soit.

Vues dès 1512, les îles que nous visitions furent retrouvées en 1778 par le capitaine Cook, qui leur donna le nom de Sandwich, et l'honneur de comté de Sandwich.

Après un séjour d'un mois passé dans le port de Karakakoua, où le capitaine Cook attendit la Découverte, ce navire ayant rejoint, les deux bâtiments partirent de conserve pour les côtes ouest de l'Amérique, où le capitaine Cook continua ses découvertes, jusqu'à ce qu'ayant été arrêté par les glaces, force lui fut de revenir aux îles Sandwich.

Il mouilla, le 17 janvier 1779, seulement à un quart de mille de la côte nord-est, dans la baie de Karakakoua.

« A peine le bâtiment fut-il à l'ancre, » dit le capitaine Cook, « que nous fûmes environnés d'une multitude de pirogues. Je n'avais jamais vu dans le cours de mes voyages une foule si nombreuse rassemblée au même endroit; car, indépendamment de ceux qui arrivèrent en canot, le rivage de la baie était couvert de spectateurs; d'autres nageaient autour de nous, en troupe de plusieurs centaines, et on les eût pris pour des radeaux de poissons. La singularité de cette scène nous frappa beaucoup. »

Telles soiu 'es dernières lignes qu'écrivit le capitaine Cook; là, le récit de son voyage se trouve violemment interrompu par la catastrophe que nous allons raconter. La baie de Karakakoua est située au côté occidental de l'île d'Owvhre. dans un district appelé Akoûà; elle a environ un mille de profon-

deur. Le capitaine Gook ayant jugé qu'on pouvait y radouber les vaisseaux et embarquer de l'eau et des vivres, on amarra du côté septentrional, à environ un quart de mille du rivage.

Dès que les habitants s'aperçurent que les Européens s'apprêtaient à mouiller dans la baie, ils s'approchèrent d'eux. La foule, comme la veille, était immense, et celle foule témoignait sa joie par des chants et par des cris. Bientôt les flancs, les ponts et les agrès des deux vaisseaux furent couverts de naturels du pays, et une multitude de femmes et de petits garçons, qui n'avaient pu trouver place dans les pirogues, arrivèrent à la nage. La plupart d'entre eux ne pouvant pas monter à bord, tant les bâtiments étaient pleins, passèrent la journée au milieu des vagues, sans paraître éprouver plus de faligue à se soutenir sur les flots qu'ils n'en eussent éprouvé à se rouler sur les sables du rivage.

Tout alla bien du 18 au 24.

Le 24, on fut très-surpris de voir que les chefs ne permettaient à aucune embarcation de quitter la côte, et que les naturels se tenaient près de leurs cabanes. Il se passa quelques heures avant que l'on pût s'expliquer la cause de cet embargo. On apprit enfin que l'armée du chef Terréoboo avait fait tabouer * la baie el avait défendu toute espèce de communication avec les Européens. Ce soir-là, il fut impossible d'avoir aucun approvisionnement, et, quelles que fussent les menaces et les promesses qu'on leur fît, pas un naturel ne se décida à s'approcher des bâtiments.

Dans l'après-midi cependant, on reçut à bord la visite de Terréoboo, qui était venu sans suite el sans appareil examiner les vaisseaux. Il n'avait avec lui qu'une pirogue dans laquelle se trouvaient ses femmes et ses enfants. Il demeura à bord jusqu'à dix heures du soir, après quoi il retourna au village de Kowrowa.

Dès que le capitaine Cook le vit prendre la route de terre, il le suivit et arriva presque en même temps que lui. Lui et le capitaine King le conduisirent jusqu'à sa tente, où ils furent à peine assis sur l'invitation du prince, que celui-ci lui jeta sur les épaules !e manteau qu'il portait, lui mit un casque de plumes sur la tête et lui glissa un éventail entre les mains. Après quoi il étendit à ses pieds cinq ou six manteaux d'une grande valeur.

En même temps, les gens de son corlége apportèrent quatre gros cochons, des cannes à sucre, des nois de coco et des fruits à pain. Le prince termina la cérémonie en changeant de nom avec le capitaine Cook, ce qui, dans toutes les îles de l'Océanie, est le signe d'amilié le plus grand que puisse donner un chef kanak.

Bientôt une procession de prêtres, conduite par un vieux personnage d'une physionomie vénérable, parut. Elle était suivie d'une file d'hommes qui amenaient, les uns, de gros cochons en vie, qui apportaient, les autres, des patates et des bananes.

Le jour du départ était fixé au 4 février. Le 3, Terréoboo pria le capitaine Cook et le capitaine King de l'accompagner à la résidence de Kaoo.

En y arrivant, on trouva le terrain couvert de paquets d'étoffes, d'une quan-

* Tabouer : un chef taboue soit une maison, soit une baie, soit un homme. A partir de ce muaient, baie; maison ou homme oa( oh interdiction.

tité considérable de plumes jaunes et rouges, d'un grand nombre de haches, el d'une quantité d'instruments en fer que 1rs naturels du pays avaient, par échange, obtenus des Européens.

A peu de distance, il y avait un amas énorme de végétaux de toutes espèces, et près de ces végétaux un troupeau de cochons. Les deux officiers crurent d'abord qu'on voulait leur faire présent de toutes ces choses, mais bientôt ils apprirent que c'était un tribut payé au roi par .les habitants du district.

Terréoboo choisit alors pour lui à peu près le tiers de tous ces présents apportés par les naturels du pays, et donna les deux autres tiers au capitaine Cook et au capitaine King. Ces deux officiel s firent étonnés de la magnificence de ce présent, qui surpassait de beaucoup tous ceux que l'on avait vus jusquelà dans les autres îles de l'Océanie. On fil sur-le-champ \enir des canots, afin de (outenvoyerà bord. On sépara des autres les gros cochons que l'on voulait embarquer et saler, et l'on distribua aux équipages trente cochons plus petits, ainsi que les végétaux.

Le 4, dès le grand matin, on démarra, et les deux bâtiments sortirent de la baie. Une multitude de pirogues les suivit. Le capitaine Cook se proposait d'achever la reconnaissance de l'île d'Owyhee avant d'aborder aux autres îles de ce groupe. Il espérait rencontrer une autre rade mieux abritée que celle de Karakakoua. Le 6, on dépassa la pointe la plus occidentale de l'île, et Ton se trouva en travers d'une baie profonde.

On mit la pinasse à la mer pour aller examiner la baie, et les vaisseaux louvoyèrent pour y arriver.

On employa la journée du 11 et une partie de celle du 12 à déplacer le mât de misaine el à l'envoyer à terre avec les charpentiers. .Mais quand les vaisseaux furent à l'ancre, les Anglais s'aperçurent avec étonnement que les insulaires n'étaient plus les mêmes à leur égard. On n'entendait plus de cris de joie. Il n'y avait ni bruit ni foule autour d'eux. La baie était déserte; et de temps en temps seulement on apercevait une embarcation qui s'échappait le long de la côte'.

Sur ces entrefaHes, on annonça au capitaine Cook que plusieurs vols avaient été commis à bord et sur les pinasses. I! s'attrista beaucoup de cet événement, et dit au capitaine King: « Je crains bien que les insulaires ne nous forcent à des mesures violentes ; car il ne faut pas leur laisser croire qu'ils peuvent nous voler impunément. »

Le lendemain, à la pointe du jour, le capitaine King, qui se rendait à la Résolution, fut hélé par/a Découverte. Il apprit que, durant la nuit, les insulaires étaient venus à la nage et avaient volé la chaloupe du vaisseau en coupant la bouée à laquelle elle était amarrée.

Au moment où le capitaine King arriva à bord, il trouva les soldats de marine qui s'armaient et le capitaine Cook qui chargeait son fusil à deux coups, d'un côté avec du petit plomb, de l'autre avec des balles. Tandis que le capitaine King lui faisait son rapport de la nuit, il l'interrompit :

— On a volé la chaloupe de la Découverte, dit-il d'un air animé, et vous voyez les préparatifs que je fais pour la reprendre. Il faut, par force ou par ruse, amener à bord le roi ou plusieurs des principaux de l'île, et les retenir en otages jusqu'à ce qu'on nous ait rendu tout ce qu'on nous a pris. Je viens de donner des ordres pour qu'on arrête toutes les pirogues qui sortiraient de la

baie, et je les détruirai, s'il le faut, toutes, les unes après les autres, si je n'ai que ce moyen de retrouver la chaloupe.

Et en effet, devant le capitaine King, il plaça en travers de la baie les petites embarcations de la Résolution et de la Découverte, bien équipées et bien armées, et fit tirer deux coups de canon sur deux grandes pirogues qui tâchaient de se sauver.

Entre sept et huit heures du matin, le capitaine Cook et son collègue quittèrent le bâtiment. Le capitaine Cook montait la pinasse : il avait avec lui neuf soldais de marine et un officier.

Le capitaine King, de son coté, s'embarqua sur le petit canot. Les derniers ordres qu'il reçut de son chef furent decalmer l'esprit des nalurelsen leur assurant qu'on ne leur ferait pas de mal, de ne pas diviser sa petite troupe, et de se tenir incessamment sur ses gardes.

Puis les deux capitaines se séparèrent : le capitaine Cook marcha vers le village de Kowrowa, résidence de Terréoboo, le capitaine King vers un observatoire que les Anglais avaient élevé.

Le premier soin du capitaine King en arrivant à terre fut d'ordonner aux soldats de marine, de la manière la plus rigoureuse, de ne pas sortir de leur tente, de charger leurs fusils à balle, et de les tenir toujours à portée de leurs mains.

Sur ces entrefaites le capitaine Cook faisait signe à la chaloupe de la Résolution de rallier la pinasse; puis, l'ayant prise avec lui, il continua sa route vers Kowrowa, où il débarqua avec les neuf soldats de marine et le lieutenant. A l'instant même il marcha vers le village, où il reçut les marques de respect qu'on avait coutume de lui rendre.

Les habitants se prosternèrent devant lui et, suivant leur usage, lui offrirent de petits cochons. Voyant alors qu'on ne soupçonnait en rien son projet, il demanda où était Terréoboo et ses deux fils. On envoya des insulaires qui ramenèrent à l'instant même les deux jeunes princes. Ceux-ci conduisirent le capitaine Cook à l'endroit où Terréoboo avait couché. Ils le trouvèrent encore a moitié endormi. Le capitaine Cook lui dit quelques mots du vol de sa chaloupe et l'invita à venir comme d'habitude passer la journée à bord de la Résolution

Le roi accepta l'offre sans balancer et se leva à l'instant même, afin d'accom pagner le capitaine Cook.

Les affaires prenaient cette heureuse tournure. Les deux fils du roi étaient déjà dans la pinasse, et le reste de la petite troupe se trouvait au bord, de l'eau et prête à s'embarquer, lorsqu'une vieille femme appela à haute voix Kanee Kabareca, la mère des deux princes et l'une des épouses favorites de Terréoboo. Celle-ci, après avoir échangé quelques paroles avec la vieille femme, s'approcha de son mari, et, avec des prières et des larmes, le supplia de ne pas aller au vaisseau. En même temps, deux chefs qui étaient avec elles retinrent le roi par son manteau, lui disant de ne pas aller plus loin, et, lui appuyant les mains sur les épaules, le contraignirent à s'asseoir.

De leur côté, les insulaires qui s'assemblaient le long du rivage, effrayés pour le roi des préparatifs d'hostilités qui se faisaient clans la baie, commencèrent à se précipiter en foule autour du capitaine Cook et de Terréoboo. Alors le lieutenant des soldats de marine, voyant ses gens très-pressés par la multitude et hors d'état de se servir de leurs armes s'il fallait y avoir recours, t. i. ta

proposa au capitaine Gook de se mettre en bataille le long des rochers, près du bord de la mer, cl, toute cette foule luiayant ouvert sans difficulté le chemin, il alla se poser à trente pas environ de l'endroit où Terréoboo était demeuré assis.

Pendant tout ce temps, son visage indiquait la frayeur et l'abattement. Le capitaine Cook, persistant dans son projet, était resté près de lui et continuait de le presser de s'embarquer. Le prince alors se leva et se disposa à le suivre. Mais aussitôt les chefs, prévoyant que supplications et prières étaient inutiles, retinrent le roi, lui déclarant que, dussent-ils employer la violence, il ne suivrait pas l'étranger sur ses vaisseaux.

L'alarme en ce moment semblait être de tous côtés à son comble ; mais un événement vint encore augmenter l'agitation : les canots placés en travers de la baie ayant tiré sur les pirogues qui essayaient de s'échapper, tuèrent par malheur un chef de premier rang. La nouvelle de cette mort arriva à Kowrowa au moment où le capitaine Cook, voyant la résistance opposée à ses désirs, renonçait à emmener le roi et marchait vers le rivage pour rejoindre ses embarcations. A l'instant même, les hommes renvoyèrent les femmes et les enfants, se revêtirent de leurs nattes de combat et s'armèrent de piques et de pierres. L'un d'eux, qui tenait d'une main un caillou et de l'autre un long poignard, s'approcha du commandant, brandissant le poignard et menaçant de lui lancer la pierre. Le capitaine lui conseilla froidement de cesser ses menaces; mais cette froideur fut prise par l'insulaire pour de la crainte, et son insolence s'en augmenta. Alors le capitaine Cook le mit en joue et lâcha sur lui celui des deux coups de son fusil qui était chargé à petit plomb.

Mais l'insulaire était couvert d'une natte de guerre que le plomb ne put traverser. Il crut donc à l'impuissance des armes européennes, et s'élança sur le capitaine Cook, qui lâcha alors son second coup et tua l'insulaire. Sa chute fut le signal d'une attaque générale. Les pierres plurent sur le capitaine et sur les soldats qui répondirent, ainsi que les matelots des embarcations, par une décharge demousqueterie.

Mais, au grand étonnemenl des Européens, les insulaires soutinrent le feu avec courage et se précipitèrent sur le détachement en poussant des cris et des hurlements terribles, avant que les soldats de marine eussent eu le temps de recharger leurs armes.

Quatre soldats de marine furent enlevés des rames et leurs camarades égorgés à trois pas d'eux-, trois autres furent blessés dangereusement. Le lieutenant reçut un coup de poignard entre les deux épaules, et, par bonheur ayant réservé son feu, tua l'homme qui venait de le frapper. Quant au capitaine Cook, la dernière fois qu'on l'aperçut d'une manière distincte, il levait son chapeau, criant au canot de cesser le feu et d'approcher le plus possible du rivage pour embarquer. Puis tout à coup il disparut : ayant cessé de regarder en face les insulaires qu'il contenait de son regard et s'étant retourné, il reçut un coup de poignard dans le dos et tomba la face dans la mer. Alors tous se précipitèrent sur lui, et le tirèrent par les pieds sur le rivage; et comme il n'y avait qu'u ; seul poignard, s'enlevant le poignard les uns aux autres, ils s'acharnèrent rar son cadavre, le frappant longtemps encore après qu'il ne respirait plus. C'était l'endroit où était tombé l'illustre voyageur que me montrait l'agent d'approvisionnement.

Le capitaine King était de l'autre côlé de la baie. De l'observatoire, "sans pouvoir en distinguer aucun détail, il voyait une scène de confusion qui , accompagnée de fréquentes détonations, lui donnait une idée de ce qui se passait. Il vit alors les sauvages se retirer dans l'intérieur, et regagner leurs villages, poursuivis par le feu des canots. Mais l'officier qui les commandait n'ayant plus aucun espoir de sauver le capitaine, résolut de venir à bord pour y prendre les ordres de ses chefs.

Les ordres furent qu'on brûlerait le village et qu'on mettrait à mort autant d'insulaires qu'on en pourrait atteindre.

Comme cette résolution venait d'être prise, on annonça un chef nommé Eappo. Il venait de la part du roi Terréoboo demander la paix et apporter des présents. Il lui fut répondu que la paix, si on la leur accordait, ne serait jamais accordée qu'ils n'eussent rendu les restes du capitaine Gook et ceux des soldats de marine. Il dit alors que la chair des soldats de marine, ainsi que lesos de la poitrineet de l'estomac avaientétébrùlés, mais que ceux des bras, des mains, des jambes et des cuisses avaient été partagés entre les chefs inférieurs. Quant au corps du capitaine Gook, on en avait disposé d'une autre façon. On avait coupé sa tête, qui avait été donnée à un grand chef appelé Kahoo-Oupeou; la chair de sa poitrine, à un autre chef nommé Mahia-Mahia, et enfin, les cuisses et les jambes à Terréoboo.

On réclama ces restes tels qu'ils fussent, menaçant le village d'une destruclion complète, si dans vingt-quatre heures ils n'étaient pas rendus.

Le 19, entre onze heures et midi, une multitude d'insulaires descendit la colline qui domine la grève. Ils formaient une espèce de procession. Le capitaine Clerke voyant au milieu d'eux Eappo, revêtu d'un manteau de plumes, portant avec soin quelque chose à la main, et faisant signe du haut d'un rocher qu'on lui envoyât un canot, le capitaine Clerke pensa qu'Eappo rapportait les restes du capitaine Cook. En conséquence, il prit la pinasse, ordonna au capitaine King de le suivre avec la chaloupe, et s'approcha du rivage. Eappo entra alors dans la pinasse et remit à sir Clerke des objets dont il était impossible de reconnaître la forme, enveloppés dans une pièce d'étoffe neuve et recouverts d'un manteau semé de plumes noires et blanches, donnant à entendre que c'était ià ce qu'on avait demandé.

On revint à bord de la Résolution et on ouvrit le paquet. On y trouva les mains du capitaine Cook, bien entières. On les reconnut facilement à une large cicatrice qui séparait le pouce de l'avant-doigt.

On y trouva alors l'os du méiacarpe et la tête dépouillée de sa chair. La chevelure avait été coupée; les os de la face manquaient; mais on y trouva ceux des deux bras., auxquels pendait la peau des avant-bras, plus les os des jambes et des cuisses réunis, mais sans pieds. Le tout semblait avoir été au feu, excepteles mains qui conservaient leurs chairs, mais qui étaient découpées en plusieurs pndroifs et remplies de sel, selon louîe apparence afin qu'elles se gardasses: plus longtemps.

Le 21 au matin, Eappo et les fils du roi vinrent à bord; ils apportaient le este des ossements du capitaine Cook, tes deux canons de son fusil et se* tuiliers.

On renvoya Eappo. On lui ordonna de mettre le tabou sur la baie; et m ossements du capitaine Cook ayani été déposés dans une bière, à laquelle on

attacha par une chaîne deux boulets, cette bière, avec les cérémonies d'usage, fut lancée clans la mer, et le capitaine eut la sépulture du marin, c'est-à-dire le profond abime de l'Océan.

RETOUR' A SAN-FRANCISCO. — CE QUE PRODUIT NOTRE SPÉCULATION. — NOUS RENOUVELONS NOTRE ASSOCIATION AVEC M. R*'\ — JE PARS POUR I,A FRANCE EN PASSANT PAR LE MEXIQUE.

En six jours le chargement est complété. On résolut de partir deux heures après le dernier dindon et le dernier sac de café mis à bord. Le café poussant en plein bois, nous l'avions comparativement à meilleur marché encore que les poulets et les dindons. Nous l'avions payé cinq sous la livre.

A cinq heures du soir, nous levâmes l'ancre. Nous ne voulions pas perdre de temps, ayant pour la seconde fois un chargement délicat à bord.

Notre intention ou plutôt l'intention de M. Giovanni était que nous touchassions à Honolulu, afin que j'y restasse pour veiller à un second chargement, et aussi pour que je pusse revenir à San-Francisco dans un meilleur bâtiment, le nôtre n'étant qu'une espèce de baquet, bon au transport de bêtes à deux pattes et à plumes, mais non d'animaux â deux pieds et sans plumes, comme disait Diogène.

Sous la conduite ue noire pilote kanak, l'Hamilton, c'était le nom de notre brick, sortit heureusement de la passe. Mais à peine fûmes-nous en mer, que nous vîmes venir à nous une ligne noire qui accourait de l'horizon, plus rapide que le plus rapide cheval. Le pilote et le capitaine se regardèrent. Il n'y avait pas de doute : un grain terrible allait s'abattre sur nous.

Le capitaine à l'instant même ordonna de virer de bord et de rentrer dans la passe. Tout l'équipage se mit au travail avec une énergie qui indiquait la connaissance du danger. La manœuvre s'exécuta rapidement, et l'Hamilton, comme s'il eût suivi son sillage, rentra dans le port, franchissant heureusement la passe.

Il était temps! La tempête était reine de la mer. A travers la passe, nous apercevions les vagues comme des montagnes d'encre. Trois baleiniers coulèrent bas et périrent corps et biens. Dix ou douze autres rentrèrent dans le port d'Honolulu avec d'effroyables avaries. Des nombreux pêcheurs qui étaient en mer, quelques-uns à peine furent revus.

Si nous avions été trois milles plus loin en mer, nous étions entièrement perdus. Jamais nous n'avions vu de si près la mort, puisqu'en étendant le bras nous pouvions presque la loucher.

Le lendemain la mer était trop mauvaise pour que nous pussions nous remettre en route. J'employai la journée à faire dire des messes pour les malheureux qui étaient la veille en pleine mer. Pour beaucoup, les messes furent des De profundis.

Le surlendemain, vers les trois heures après midi, nous remîmes à la voile ; nous repassions sur cet Océan qui avait failli être notre tombe. Il n'y paraissait

plus, la mer était unie comme un miroir : à travers sa surface limpide qui reflétait les rayons d'un soleil ardent, on voyait, le jour, de beaux poissons de toutes couleurs, et de toute cette tempête il ne restait que juste ce qu'il fallait de vent pour gonfler nos voiles. Cependant, dès le matin, le vent devint tellement contraire à notre retour à Honolulu, que le capitaine fit observera M. Giovanni qu'il nous faudrait peut-être cinq ou six jours avant de rentrer dans le port, ce qui fatiguerait énormément notre cargaison, tandis qu'au contraire, si nous voulions profiter de ce vent pour reprendre la route de San- Francisco, nous pourrions y être en douze jours.

Comme, à tout prendre, c'était pour moi seule que M. Giovanni voulait retourner à Honolulu, sur les instances que je fis pour continuer notre route, promettant de trouver tout excellent à bord, on résolut de laisser les agents faire le second chargement, et l'on mit le cap sur San-Francisco.

Je suis désespérée de n'avoir rien à raconter d'important pendant les douze jours que dura notre voyage, sinon que jamais je ne mangeai tant de cocos, passant par désœuvrement ma vie à gratter les amandes de ces fruits pour moi et pour les poules.

Notre cargaison, au reste, était magnifique et ne souffrait pas de la mer. Nous la passions en revue tous les jours, M. Giovanni et moi, et à la fin de chaque revue, M. Giovanni disait :

— Cette fois-ci, je vous promets bien, madame Giovanni, que si l'on m'offre un aussi bon prix de mes poules, de mes dindons, de mes cochons, de mon café, de mes patates et de mes citrouilles que l'on m'avait offert de mes pommes et de mes oignons, je vous promets bien que je saisirai l'occasion aux cheveux. Je l'ai tant de fois trouvée chauve.

Le douzième jour nous arrivâmes.

Le treizième, M. Giovanni n'avait qu'à choisir entre vingt amateurs pour vendre son chargement. C'était l'époque où l'on commençait, aux environs de San-Francisco, à établir des fermes sur une grande échelle, et les espèces des îles Sandwich étaient célèbres.

Le chargement en tout coûtait vingt-cinq à vingt-six mille piastres. Il en rapporta cent-vingt mille, que M. Giovanni partagea avec le capitaine.

Nous nous retrouvions donc le lendemain à l'hôtel avec soixante-dix mille piastres à nous, pour recommencer les affaires de commerce de négociant, auxquelles mon mari était plus habitué qu'à toutes les spéculations de hasard. Je ne sais s'il était content de son voyage, mais moi, je sais que j'étais toute fière de l'avoir accompagné et d'avoir partagé ses dangers. Le surlendemain de notre arrivée, comme M. Giovanni, le visage épanoui, en faisant la roue comme sa pacotille, se promenait fumant son cigare place Washington, il rencontra M. B***, notre premier associé. On se rappelle que le feu seul avait pu rompre leur association.

M. B*** aussi se promenait les mains dans ses poches, mais un peu moins gai, un peu moins épanoui que M. Giovanni, qui venait de prendre le bon air dans les îles Sandwich, lequel avait un peu remis son moral délabré.

Après avoir échangé quelques bonnes paroles d'amitié. M. B***, sans avoir refait fortune, était rentré dans une somme à peu près égale à celle que nous possédions, les deux anciens associés renouèrent leur association et rentrèrent à la maison pour m'annoncer cette nouvelle. J'en fus très-satisfaite. Mon mari

et M. B*** louèrent, rue Kearney, une belle maison, en pierre cette fois. Après trois incendies qui nous avaient ruinés de fond en comble, nous avions assez des maisons en bois. A partir de ce moment, nous reprîmes le commerce des denrées en gros.

On se rappelle que nous avions laissé un second chargement à faire à nos agents à Honolulu.

On nous annonça un matin que notre chargement était arrivé. M. Giovanni se rendit à bord avec M. B***. Tout était en bon état; on passa la revue des dindons, des poules et des cochons; on avait jeté cinquante poulets et dindons à la mer, une centaine de cochons, mais ce n'était rien ; le reste donna encore à M. Giovanni, pour sa part, une trentaine de mille piastres.

Sur quoi, tous les bâtiments prirent la route des îles Sandwich, espérant réaliser d'aussi beaux bénéfices que nous venions de le faire. Mais l'œil du maître et la main de la maîtresse grattant des cocos pour ses dindons et ses poules, et donnant en cachette le pourboire aux matelots pour que les cochons fussent bieu soignés, n'étaient plus là.

Les chargements arrivèrent décimés et dans un si déplorable état, que les plus heureux furent ceux qui de la spéculation retirèrent leurs frais. Tout allant bien, M. Giovanni entra un matin chez moi et me dit :

— Ma chère Jeanne, nos affaires sont en bon train; s'il plaît à Dieu, nous avons vaincu la mauvaise fortune. Il est temps de penser à réaliser ton désir et celui de nos familles; prépare-toi donc à faire un voyage en France, et si tu veux, en Italie. Là, à Carrare, à San-Georgio, tu verras mon pauvre père et tu lui diras que dans un an ou deux j'irai moi-même l'embrasser.

J'étais à la fois heureuse et triste de faire ce voyage : triste de le laisser seul dans un pays où il avait été si malheureux; heureuse de revoir mes parents et de faire connaissance avec les siens.

A partir de ce moment, on ne s'occupa plus que de mon départ; seulement, à ma grande joie, il fut convenu que je passerais par le Mexique, où m'appelaient de nouveaux intérêts que nous espérions lier avec Mexico. Je ne me doutais pas que j'allais y arriver au milieu de la terrible affaire de Raousset de Boulbon et de. Ronoclamentos d'Alvarès, dans les États révoltés duquel je fus obligée de passer.

Le 1er mars 1854, je m'embarquai sur le magnifique steamer américain le Stewens , servant la ligne de Panama, au milieu du cortège de tous nos amis , y compris M. Dillon, notre cher et bon consul de France, qui avait toujours pris un si grand intérêt à nos malheurs.

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