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CONTINUATION DU VOYAGE. — FAMINE. — LES PERROQUETS VERTS

A deux heures du matin, nos guides nous réveillèrent.

La lune était magnifique, et il s'agissait de gagner le plus que l'on pourrait au pied, afin de ne pas voyager pendant la grande chaleur.

Mais, si la lune était magnifique, les chemins étaient affreux; c'était un véritable entassement de montagnes : on eût dit que les anciens dieux de l'Olympe avaient eu, au Mexique comme en Thessalie, maille à partir avec les titans. A peine avions-nous gravi Pelion qu'il fallait gravir Ossa.

Les roules étaient entretenues par les Espagnols, c'est-à-dire, en termes courtois, qu'elles étaient abandonnées à elles-mêmes. Ces routes bordaient d'affreux précipices et, naturellement, tendaient à se faire, de surface plane, talus à quarante-cinq degrés.

Après avoir manqué rouler vingt fois dans les précipices, nous arrivâmes à sept heures à la venta de los Arroyos, où nous fîmes halte.

J'étais brisée de fatigue et à peine capable de me tenir assise sur ma mule;

mais on comprend bien que je ne faisais confidence de ma fatigue à personne. C'était moi qui avais, à toute force, organisé le départ, et je me souvenais du fameux : « Tu l'as voulu, Georges Dandin. » Après cette halte, pendant laquelle il fallut nous priver de déjeuner vu le manque de provisions, nous nous remîmes péniblement en route et marchâmes jusqu'à une heure.

A une heure nous arrivâmes à la hutte de malheureux Indiens qui, par un bonheur inespéré, n'avaient pas encore pris la fuite. Nous trouvâmes chez eux des œufs et d'excellente eau. Nous dormîmes jusqu'à quatre heures, puis nous nous remîmes en roule. A sept heures nous arrivâmes à une autre venta indienne ; mais celle-ci était déserte et dévastée.

Comme la veille, on pendit mon hamac sous deux arbres, et mon hamac pendu, on se demanda ce que l'on allait manger pour souper. Nous n'avions pas entre nous tous une crevette. En nous comptant, nous nous aperçûmes que nos deux Hongrois manquaient. S'étaient-ils perdus? nous avaient-ils abandonnés volontairement? Comme je voyais tout en noir, j'inclinais à ce dernier parti, quand nous les vîmes arriver, à travers l'obscurité, au grand trot de leurs mules.

Ces deux braves hussards que j'avais calomniés, tous les Hongrois. sont hussards, loin de nous avoir abandonnés, s'étaient occupés de notre subsistance, et revenaient à nous avec une douzaine de perroquets verts qu'ils avaient abattus dans leur excursion.

Je n'ai jamais beaucoup aimé les perroquets vivants, et j'avoue que je ne me sentais pas une grande sympathie pour les perroquets morts. Il me semblait, si je faisais connaissance avec la chair de ces oiseaux si idiotement bavards, que mon estomac se réveillerait le lendemain en me demandant : « As-tu déjeuné, Jacquot? »

Les regards de convoitise que les arrieros jetaient sur nos papegeais me firent revenir sur mes répugnances. Je me dis qu'il ne fallait pas juger des oiseaux, peut-être estimables au fond, sur un plumage plus ou moins vert, et sur un bec plus ou moins gros : je lis comme les autres, je pris mon perroquet, je le plumai, je le troussai et le mis à cette fameuse broche que j'avais rêvée pendant ces insomnies faméliques et mes nuits de fringale.

Nous dévorâmes chacun notre perroquet, tristement, et sans échanger une parole, tant chacun était fatigué. Pour mon compte, j'avais une fièvre de cheval, et, une fois couchée dans mon hamac, je me mis à pleurer tout bas.

C'était à ce résultat qu'aboutissaient toujours, on se le rappelle, toutes mes vaillantises d'expéditions. Au départ, j'étais homme, fort d'imagination, vigoureux d'espérance; avec la fatigue et l'abattement, la femme revenait, et alors je n'étais plus que femme et né savais plus que pleurer. Il est vrai que, comme dernière lutte de mon orgueil contre la fatigue, je pleurais tout bas. Mais au bout du compte je n'en pleurais pas moins, et peut-être même n'en pîeurais^je que plus. Je m'endormis, que mes larmes coulaient encore.

A trois heures du matin, tout le monde était levé et à mule. Quelques instants avant le lever du soleil, nous allâmes donner contre les avant-postes du général Alvarès et de son fils, le commandant Diego.

Les premiers postes nous laissèrent passer, mais les derniers nous arrêtèrent; et un officier que je fis appeler et à qui je montrai ma passe, me dit qu'il était nécessaire que je comparusse devant le général Alvarès kii-même.

Je demandai où était le général Alvarès. On me montra une montagne à pic qui surplombait nos têtes de trois mille pieds.

— Au haut de cette montagne, me répondit-on.

Je ne pus que le féliciter de la prudence qu'il avait eue d'adopter pour sa domeurc un lieu si inaccessible-, mais pour moi, qui étais obligée de l'aller chercher à mille mètres au-dessus du niveau de la mer, j'eusse préféré une résidence un peu inférieure en stratégie, et à laquelle on pût parvenir plus facilement.

Comme il n'y avait pas à discuter, j'en pris mon parti. J'invitai le reste de la caravane à m'attendre, priant le docteur D*** seul de m'accompagner. Je me munis de mon laisser-passer et de mes lettres, et nous commençâmes de gravir cette montagne monstre, nous servant de nos mains quand nos pieds ne nous suffisaient plus.

C'était celte montagne qu'on appelait le Pelegrino. Rude pèlerinage, en effet.

Après deux heures de montée nu-pieds, mes souliers étaient restés en route, les pieds et les mains en sang, nous arrivâmes enfin au sommet de la montagne, formé d'un plateau immense, et commandant la plus splendide vue, dominant le plus merveilleux panorama que l'on puisse imaginer.

En avançant toujours sur les pas de notre guide, que je soupçonnai de ne pas nous avoir guidés par les meilleurs chemins, nous rencontrâmes d'abord des pelotons de soldats faisant l'exercice, chaque peloton séparé de l'autre pour conserver la liberté de ses mouvements.

Ensuite vinrent les bivouacs des soldats, les boucheries qui étaient déjà au travail, les tentes des femmes faisant des tortillas, toutes choses qui nous faisaient venir l'eau à la bouche, au pauvre docteur D*** et à moi. Enfin, nous nous trouvâmes en face de la lente du général Alvarès.

La tente du général Alvarès était formée tout simplement par des arbres entrelacés les uns dans les autres et appuyés à d'immenses rochers. Tout l'ameublement de cette tente se composait d'un lit de camp, sur lequel le père et le fils étaient assis, et, lors de notre apparition, dictaient des ordres à un secrétaire, assis moins douillettement qu'eux sur un pavé.

Le premier rayon de soleil apparaissait au-dessus d'une montagne qui leur faisait face, et les éclairait tous deux, juste au moment où j'arrivais au seuil de leur tente.

A l'entrée de cette tente était pendu un hamac destiné aux visiteurs et remplaçant les sofas, les coussins ou les fauteuils absents. L'intérieur resplendissait d'armes de toutes espèces, et, devant la porte, deux soldats montaient la garde, marchant continuellement en sens contraire, allant au-devant l'un de l'autre, se dépassant, se tournant le dos jusqu'à une limite donnée, puis, pivotant sur le talon, se retrouvant en face, et recommençant éternellement la même manœuvre.

A une petite distance, à l'ombre de grands arbres, se tenait une espèce d'élat-major d'officiers écrivant à une table et recevant à chaque instant des ordres de leur chef ou des nouvelles des avant-postes.

Tout cela avait l'air, non pas d'une simple émeute, mais d'une révolte sérieuse, et prenait d'ailleurs un reflet grandiose que le tableau tirait des localités et que les individus empruntaient au paysage.

Dès qu'ils nous aperçurent, le père et le fils se levèrent, me montrant à moi

le hamac, et présentant au docteur un petit tabouret en bois. Puis, lorsque nous eûmes pris nos places, ils reprirent les leurs.

Le docteur prit la parole et leur expliqua que nous étions des étrangers, forcés, pour les affaires qui nous appelaient en France, de traverserle Mexique ; que j'étais, moi, porteur d'un laisser-passer de M. Comonfolh, commandant d Acapulco, laisser-passer qui lui était adressé, à lui, Alvarès, et à don Diego son fila, afin qu'ils voulussent bien, non-seulement permettre que nous continuassions notre route, mais encore nous protéger contre les détachements de bandits indiens.

J'attendais la fin du discours du docteur, et au dernier mot, je lui tendis mes lettres. Le général Alvarès les lut avec une grande attention, puis, s'adressant à moi :

— Mon Dieu! Madame, dit-il, je suis vraiment désespéré d'agir ainsi, mais il m'est impossible de permettre ni que vous alliez en avant, ni que vous retourniez en arrière.

Puis, sans écouter mes réclamations, il donna des ordres à son aide de camp, afin que l'on mît à ma disposition une tente, et que l'on nous servît à dîner. Puis on fit avertir le reste de la caravane que nous étions retenus jusqu'à nouvel ordre.

La situation était désagréable, et cependant, en voyant arriver le dîner ûemandé, nous ne pûmes nous empêcher d'avouer que les plus grandes catastrophes ont leur bon côté. Si nous n'eussions pas été faits prisonniers, nous n'eussions probablement pas eu à déjeuner, ou nous étions obligés de manger de ces jolis perroquets verts, si charmants à l'œil, mais si durs à la dent. Les fourchettes et les couteaux surtout me firent grand plaisir à retrouver. J'étais depuis trop longtemps habituée à ce luxe de notre civilisation, pour y renoncer ainsi tout à coup.

Nous apprîmes plus tard que, pendant que nous mangions, le docteur D*** et moi, le dîner d'Alvarès, celui-ci expédiait un courrier à Acapulco pour demander des renseignements sur nous. Le soir, le général Alvarès nous fit inviter à prendre le thé avec lui.

Que le lecteur me permelte de profiter de mon séjour sous la tente du général, pour lui dire quelques mots de cet illustre chef de partisans et de don Diego son fils.

C'est, à l'heure qu'il est, un vieillard de soixante à soixante-cinq ans, trèsbeau et très-noble de visage, avec des cheveux blancs comme la neige. Il est grand, bien fait, à la tournure guerrière, et est l'idole des Indiens pintos, qui sont nombreux et formidables dans celte région du sud. C'est sur eux qu'Aivarès compte, en cas de défaite, pour sauver sa tête et trouver un refuge.

Disons, en passant, pourquoi on appelle pintos ces Indiens, avec lesquels nous n'allons point tarder à faire connaissance. On les appelle pùitos, c'est-àdire peints, non pas qu'ils soient tatoués comme les naturels des îles Marquises ou de la Nouvelle-Zélande, mais parce que les tons bleus, roses et couleur de brique qui nuancent leur peau, sont naturels et causés, à ce que disent les anthropologistes, par une maladie du sang.

Ces Indiens, composant la majorité des armées d'Alvarès, offrent le double avantage que l'on n'a à s'occuper ni de leur paye ni de leur approvisionnement. Ils servent par enthousiasme, et mangent ce qu'ils trouvent. Ils sont, en

outre, familiers avec tous les insectes ou les reptiles qui peuplent l'air, la terre et les eaux, et qui, sans cloute en leur qualité de compatriotes, les ménagent aux dépens des él rangers.

Don Diego, fils de don Juan Alvarès, est un homme de quarante ans, trèsbien fait, d'un aspect tout à fait militaire, élégant et de belle taille. On l'accuse d'être méchant, plus que méchant: cruel; rien en lui ne justifie extérieurement cette accusation, dont je n'ai vu ni entendu citer aucun exemple.

Au moment du prommeiamienfo, c'est-à-dire où il venait de lever l'étendard de la révolte contre Santa-Anna, il avait encore ses deux fils au collège de Mexico. Ces deux fils, qui craignaient de devenir des otages, s'enfuirent du collège ftvefl un Français, leur gouverneur, et, à ce que j'ai entendu dire, rejoignirent sains et saufs don Diego. Alvarès est, dit-on, très-riche en troupeaux. Cette sorte de richesse lui permet plus facilement qu'à un autre de faire la guerre de partisan.

Le lendemain de notre arrivée au camp, vers midi, le général fit fouiller nos bagages. Heureuse idée qu'il eût dû avoir trente heures plus tôt. J'avais dans mes malles plusieurs objets chinois qu'il admira beaucoup. Je m'empressai de les lui offrir, et, à ce qu'il paraît, cet empressement le toucha, car, s'élant consulté avec son fils, il déclara, en m'offrant une cigarette, qu'il ne voyait plus aucune objection à ce que la caravane dont j'étais le chef continuât son chemin. Seulement il exigea du docteur D*** sa parole d'honneur qu'il ne donnerait à Santa-Anna aucun renseignement sur la position de son camp.

Il nous avertit ensuite que notre laisser-passer d'Acapulco ne nous serait plus d'aucune utilité, et même nous serait nuisible, une fois que nous serions entrés dans les États du tyran. Sur quoi don Juan Alvarès et don Diego son fils nous tendirent gracieusement la main, et nous souhaitèrent bon voyage. Nous ne nous le fîmes pas dire à deux fois, et, à l'instant même, nous prîmes congé d'eux.

Une heure après, la formidable montagne que nous avions eu tant de peine à gravir était descendue, et nous remontâmes sur nos mules, le cœur joyeux, et pensant que toutes les difficultés étaient désormais aplanies devant nous.

CONTINUATION DU VOYAGE. — MINES ABANDONNÉES. — LE HONGROIS CHASSEUR ET LE HONGROIS NAGEUR. — SOUPER DE SYBARITES. — UNE QUERELLE CONJUGALE AU MEXIQUE.

A peine eûmes-nous quitté les derniers postes du camp d'Acapulco que nous commençâmes à entrer dans des chemins difficiles et affreux, où nos pauvres bêtes ne pouvaient marcher qu'au pas et encore avec bien de la peine. Nous passâmes près de plusieurs mines d'or fort riches dont le gouvernement avait fait suspendre les travaux.

A propos de mines d'or, disons en passant que le système du gouvernement mexicain est d'éloigner tous les étrangers du Mexique; qu'il s'oppose à ce qu'un travail important s'entreprenne, se continue, s'accomplisse.

TRAVERSEE ri: I. A RIVIÈRE MESCALV. JOURNAL FiE MADAME GIOVANNI.

TYT. J. CLAIE.

De là la suspension des travaux commencés par de* particuliers; si le gouvernement laissait organiser des compagnies, créer des sociétés, cela amènerait l'émigration et les spéculations étrangères, et c'est ce que, sous aucun prétexte, ne veut le gouvernement. Au Mexique, cependant, il est bien prouvé que l'on ne fait point cent pas sans marcher sur des terrains aurifères.

Nous arrivâmes à une civière assez large qu'il nous fallut passer à dos de mules. Le courant de celte rivière, que l'on appelle la rivière Mescala, était assez rapide en cet endroit pour faire plier le jarret de nos mules, et l'eau était exactement à la hauteur de leur col.

Au moment de traverser la rivière, c'est -à-dire au moment du danger, nous nous comptâmes. Nos deux Hongrois manquaient comme toujours. Ils avaient disparu, et nous pensâmes qu'ils étaient en chasse.

Un coup de fusil que nous entendîmes à cent pas de nous nous confirma dans cette opinion. Nous cherchâmes des yeux : le coup de fusil partait du milieu de la rivière. Nos deux Hongrois, dans l'eau jusqu'au cou, chassaient les canards sauvages et les bécasseaux, après avoir chassé le perroquet et les colombes.

Celui qui avait le fusil et pas de sabre, c'est-à-dire rofîîcier, tirait et tuait ; celui qui n'avait pas de fusil, mais un sabre, faisait l'office de chien, nageait après le gibier et le rapportait. Nous applaudîmes au tireur et au nageur: c'était tout simplement de notre souper qu'il s'agissait.

Cette rivière, que nous quittions et retrouvions sans cesse sur notre route, tantôt ne nous opposait que des branches ou des troncs desséchés, mais tantôt aussi son lit principal, qui était un véritable obstacle. A l'époque des pluies, cette rivière prend une immense extension et cesse d'être guéable; par bonheur, au moment où nous nous trouvions, c'est-à-dire au mois de mars, elle garde un milieu convenable; de sorte qu'à la rigueur, avec des difficultés sans doute , mais avec des difficultés surmontables, nos montures pouvaient la franchir à la nage.

Nous arrivâmes donc sur l'autre bord sans accident; nos Hongrois étaient trempés jusqu'aux oreilles, mais ils n'eurent pas même besoin de se secouer en arrivant au bord : au bout de dix minutes ils étaient secs.

Nous allâmes coucher ce jour-là à la venta de Los Cominos, où, à ma grande joie, je trouvai une bonne vieille femme mexicaine et son mari qui nous reçurent fort bien, dans une auberge toute indienne, où nous mangeâmes... devinez quoi ? le mets national, le mets des chasseurs, une soupe à l'oignon.

Ajoutons que cette soupe à l'oignon était le chef-d'œuvre de l'art, le parangon de la cuisine. Les bonnes gens nous demandèrent pardon de n'avoir que cela à nous offrir, et remarquez bien qu'ils avaient tiré de leur cachette une fourchette et une cuiller dont ils m'avaient fait hommage.

Une cuiller et une fourchette, c'était ce qui me manquait le plus dans notre débine, c'était la chose dont il m'était le plus difficile de me passer. Aussi quand, après m'avoir donné cette fourchette et cette cuiller, ils me demandèrent pardon de ne pas mieux me traiter, je fus tentée, non-seulement de leur pardonner, mais de tomber à leurs genoux et de leur baiser les mains. Remarquez que nous confier ces précieux ustensiles, c'était se résigner à en subir la perle en cas d'invasion soudaine de l'ennemi.

Il fut convenu, en ma qualité de femme on avait toutes sortes de délica-

tesses pour moi, il fut convenu que j'aurais momentanément la propriété ou plutôt l'usufruit de la cuiller, et que je mangerais la soupe seule et dans la marmke même. Nous n'avions pas d'assielles.

Après moi, mon voisin de droite hériterait de la cuiller, et alors chacun à son tour puiserait dans la gamelle commune et mangerait une cuillerée de soupe, il fut fait ainsi, et, .les conventions loyalement tenues de la part de chacun, on passa au salmis de bécasseau et de canard, et au rôti de colombes et de perroquets verts.

Je reçus ma part de salmis dans le couvercle de la marmite; ma part faite, ers messieurs péchèrent, le plus délicatement possible, avec leurs doigts, à mêjne la casserole. En un instant la fricassée avait disparu.

On passa au rôti Le rôti était plus facile à manger. Chacun reçut sa part de ma main, et Ton exigea que je gardasse les deux ailes d'une colombe. Les Hongrois, qui étaient pleins de complaisance pour moi, prétendaient qu'ils préféraient les perroquets.

Jamais dîner servi à trois services et dans une argenterie splendide ne fut plus joyeux. Nos hôtes n'en revenaient pas de nous voir si gais; ils nous regardaient émerveillés, et concevaient une haute estime pour cette France dont les femmes riaient dans une situation de vie et de mort, où la chance en vérité se balançait tellement que chacun de nous aurait pu, sans risquer une grande perle, jouer son existence à la courte paille.

Toute celle halte, ces rires, ce dîner improvisé, dans les circonstances ordinaires de la vie, ne mériteraient même pas d'être racontés ; mais dans une cabane indienne, au milieu des indiens révoltés, sur une route déserle, au pied des montagnes sauvages, entre Juan Alvarès et Santa-Anna, presque également menacés par les amis et les ennemis, c'était vraiment une scène qui devait, marquer dans ma vie, et qui marqua, j'en suis sûre, dans celle de mes compagnons.

Après les rires vint la fatigue; aussitôt le souper fini, tout le monde se coucha : tous ces messieurs en dehors de la cabane, sur les lits habituels des Indiens, c'est-à-dire sur des nattes ou sur un treillis de bâtons rapprochés et noués les uns aux autres, se roulant et se dépliant comme un store qui s'allongerait sur deux tréteaux.

Quant à moi, comme la nuit était fraîche, et comme la physionomie des bonnes gens mes hôtes me convenait fort, je leur laissai pendre mon hamac dans l'intérieur de leur cabane.

Pendant qu'ils s'occupaient de ce soin, je m'approchai d'une couverture qui coupait la cabane dans le tiers de sa longueur à peu près, et derrière laquelle j'avais plus d'une fois entendu les vagissements d'un enfant, et cru entendre les plaintes d'une femme.

Je demandai la permission de lever cette couverture, et quand cette permission me fut accordée, je me trouvai en face d'une jeune femme et d'un enfant nouveau-né.

Chaque fois que l'enfant pleurait, la mère lui donnait le sein et il cessait de pleurer. L'enfant n'avait que des besoins; ces besoins calmés, tout était dit. La mère aussi pleurait; mais on sentait que ce n'était pas un besoin, mais une douleur qui faisait couler ses larmes.

J'échangeai avec la pauvre femme tout ce que je savais de mexicain, et voici

ce que je crus comprendre : elle était la fille de la maison, mariée à une espèce de bandit qui la rendait, d'autant plus malheureuse qu'elle l'aimait de tout son cœur. Je lui demandai où était son mari. Elle n'en savait rien.

Elle était jalouse. Je lui recommandai, du mieux que je pus, la patience; je lui dis qu'une mère devait passer bien des choses au père de son enfant. Elle secoua la tête ; il était évident qu'elle ne voulait pas être consolée.

L.es bonnes gens me rappelaient; mon hamac était suspendu; je pris la main sèche et fiévreuse de la jeune femme, et nous échangeâmes un souhait de bonne nuit, qui ne devait porter son fruit ni pour moi ni pour elle.

Je rentrai dans mon appartement, non pas en ouvrant et fermant la porte, mais en laissant tomber la couverture, et, sans plus me déshabiller cette nuitlà que les nuits précédentes, je me couchai dans mon hamac, roulée dans mon châle pour toute couverture.

Mon hamac était suspendu au milieu de la chambre. J'avais à ma droite, derrière la couverture, le lit de la mère et de l'enfant ; à ma gauche, dans le même compartiment que moi, le lit de mes deux bonnes gens.

Une fois que je fus couchée, la vieille mère vint à moi ; elle m'avait entendue parler à sa fille et à son petit-fils, cela l'avait touchée ; craignant que je n'eusse froid, elle venait me couvrir et me demander si je n'avais besoin de rien. J'éprouvais un certain sentiment de quiétude et de bien-être que je n'avais pas ressenti depuis mon départ d'Acapulco ; je la remerciai donc, et, désireuse de m'endormir bien vite, je lui souhaitai une bonne nuit, ainsi que je l'avais fait à sa fille.

Au milieu de ces nuages qui précèdent le sommeil et qui sont en quelque sorte le crépuscule de l'esprit, je la vis encore distinctement se mettre à genoux, et je l'entendis marmotter des prières.

J'essayai d'en faire autant qu'elle; la bonne volonté y était, mais la fatigue l'emporta, et je m'endormis, tout en écoutant le bruit de la conversation mourante de mes compagnons, la rumeur que font le vol et le bourdonnement de ces insectes qui peuplent les ténèbres du Mexique, ne se réveillant que le soir et ne vivant que dans l'obscurité, ainsi que le murmure des oiseaux qui secouent voluptueusement leurs plumes au contact vivifiant des fraîches brises de la nuit. Au bout d'une heure, tout le monde dormaitprofondément, moi comme mes compagnons. Seule, la jeune femme veillait peut-être, quand tout à coup je fus réveillé» par le galop d'un cheval qui allait se rapprochant.

Ma première idée fut que nous allions être victimes de quelque surprise d'Indiens.

J'avoue qu'à cette idée une grande crainte me saisit au cœur et que la pensée me vint de jeter un cri pour donner l'alarme. Mais au moment même où j'allais le faire, le cheval s'arrêta court à la porte de derrière de la cabane, et l'apparition d'un métis mexicain, qui entra bondissant comme une panthère plutôt que marchant comme un homme, arrêta la voix dans ma gorge. Je retombai au fond de mon hamac, et je me sentis prête à m'évanouir de terreur.

Je ne sais pourquoi j'avais le pressentiment qu'il allait se passer quelque chose de terrible.

Cependant un sentiment qu'il m'est impossible d'analyser me soutint : c'était un mélange de terreur et de curiosité, qui m'ôtait la force de crier ou de fuir, mais qui redoublait l'acuité de tous mes sens.

Mes yeux se fixèrent sur cet homme pour voir ce qu'il allait faire, mes oreilles s'ouvrirent pour écouter ce qu'il allait dire.

Le nouvel arrivé était passé derrière le rideau qui formait un compartiment isolé dans la cabane, et qui tombait devant la mère et l'enfant. Ce rideau, tiré par lui, laissait béante une ouverture par laquelle mon regard plongeait. Un bout de chandelle, qui brûlait contre le mur, projetait sur le lit de la femme, à peine perceptible dans la pénombre, une espèce de crépuscule tremblant. Je voyais la ligure de l'homme, qui se trouvait dans le rayon de la lumière; ses traits étaient effrayants; il me paraissait non pas ivre mort, mais ivre furieux.

— C'est toi? dit la femme avec un soupir. — Oui, répondit celui-ci. Il me semble que tu le vois bien que c'est moi. — D'où viens-tu encore? continuât-elle. — De la maison du diable. — Ce qui veut dire que tu as perdu, comme toujours. — Dis que l'on m'a volé !

Alors la femme, avec un second soupir, hasarda quelques remontrances.

Ces remontrances parurent exaspérer le joueur. Comme la passion commençait à entrer dans leur conversation, et qu'ils parlaient plus vite et en patois, je ne compris pas très-bien les paroles qu'ils échangèrent, mais cependant il me sembla deviner qu'elle lui reprochait de perdre son argent, et qu'elle se plaignait surtout de l'oubli complet dans lequel il la laissait pour faire débauche avec d'autres femmes. Le mari répondit par des injures; la pauvre mère, qui avait le cœur rongé de jalousie, ne put y tenir plus longtemps : elle éclata en sanglots, et, tout en pleurant tout bas, elle prononça d'une manière insultante un nom de femme. A peine ce nom était-il prononcé, qu'on entendit tout ensemble une espèce de rugissement et un faible cri suivi de ces mots :

— A moi, ma mère, il m'a tuée!

A ce cri, à cet appel, la mère se précipita au bas de son lit pour courir au secours de sa fille; moi-même, bouleversée par le sentiment de douleur que j'avais cru reconnaître dans le cri de la jeune femme, je m'élançai de son côté : l'homme passa près de nous dans les ténèbres, comme un spectre aux yeux de flamme. Je soupçonnais quelque grand malheur. Je ne me trompais pas : la pauvre femme était étendue, évanouie et sanglante dans son lit. Elle venait de recevoir un coup de couteau au-dessous du sein droit.

A peine eus-je vu la blessure que je me précipitai vers la porte, réveillant mes compagnons et invoquant le secours du docteur.

Ce fut une véritable alarme. Tout le monde se réveilla en sursaut, et l'on fut quelques minutes avant de s'entendre. Le docteur s'obstinait à croire que c'était à moi qu'il était arrivé malheur. Je lui fis comprendre, en le poussant dans la maison, qu'il se trompait, et au moment où il disparaissait sous la porte pour aller au secours de la blessée, je m'évanouis moi-même : j'étais arrivée au bout de mes forces.

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