PREFACE
A quoi bon mentir et poser? Oui, il est évident que j*ai le désîr, sinon l'espoir, de j^ester sur cette terre, par quelque moyen que ce soit. Si je ne meurs pas jeune, j'espère rester comme une grande artiste ; mais si je meurs jeune, je veux laisser publier mon journal qui ne peut pas être autre chose qii^întéressant. — Mais puisque je parle de publicité, cCtte idée qu'on me lira a peutêtre gâté, c'est-à-dire- anéanti,* le seul mérite d'un tel livre? EI> bien, non I — D'abord j'ai écrittrès longtemps sans songer à être lue, et ensuite c'ast juslçmcnt parce que j'espère être lue que je suis absolument sincère. Si ce livre n'est pas l[edcflcte, l'absolue^ la stricte vérité, il n'a pas rai§on d'être. Non seulement je dis tout le temps ce que je pense, mais je n'ai jamais songé un seul instant à dissimuler ce qui pourrait me paraître ridicule ou désavantageux pour moi.— Du reste, je me
à<i\ nsxL
cvoh ln»p adaiirabh? juntr nii' l'L'iiiSiirer* — \ou^ puuveA donc élrc curlain^, ctiîintHbli:^ lt'cl+*iirs, ipic je ni^élalc dans ces pog<-^=* ^oiU Cfidct'f^. iMoî cuiimie iiiltirèt, c'est peilUètre nïmcepour vous, maie ne penssc^ pas que c'Oâl uitttj \nHi^rz «iue c*eàt UD <Hrc bumain qui vaus raçottlB t(juU*Sïsi's impret?aiuiis detHliîi Tenfanco- C'est Irt?; iutdresâaiii corn me documcnl Luniaïn. Ucjuaiidt^z i\ M. Zola et même u M. de Guncoarl, et lui^^iuc à MaujKu^sanl î Mon journal commence à douze auî^ et no si^nnlîc quelque ciicsc qu a quinze ou seize an^. Unnc il y a une lacune à rÉjmpHr et je vais faire tme e^iiùce lU préface qui permettra de conjprejidre ue iiionuiiicnl lillêrairc et humain.
Là, suppûïîL^it que je saisi dluïîtix\ Nuus Cuninicil^j çunjà : ;
Je suîsnéeiell novemîire 18(>t). C'est dponvaiitiildn rien que de récrire. Mais je me c^ms^ile en pensant ijue je n'aurai certainement plus d*â^^e Itjrsque vuuy nie lirez.
Mou père était le flis du gJnéral Paul Grégoni'vit<:li Basliliirlseff, d'une noblesse de province, bravT, lenaci.-, dur ii môme féroce. Mon aïeul a été nommé au gradLï de général apre^ la gruerre de Grimée» je cruis,' 11 a épi «usé une jeune fille, fdle adoptivt' d'un Iros^ grand suigneur; elle mourut k trente-huit an^, en lais-' eantcinq enfants : mon père et quatre sœurs.
Maman «est mariée ii vingt et un ana, apred avnif
DE MA-RTE BASUTvIP.TSKFF. T
dédaigné de très beaux partis. Maman est une demoiselle Babanine. Du côté des Babanine nous sommes de vieille noblesse de province, et grand- papa s'est toujours vanté d'être d'origine Tartare,de la première invasion. Baba Nina sont des mois tartars, moi je m'en moque... Grand-papa était le contemporain de Lermontoff, Pouslikine, etc. 11 a été Byronien, poète, militaire, lettré. 11 a été au Caucase... 11 s'est marié très jeune à mademoiselle Julie Cornélius, âgée de quinze ans, très douce et jolie. Ils ont eu neuf enfants, excusez du peu ! î^
Après deux ans de mariage, maman alla vivre chez " «^.
ses parents avec ses deux enfants. Moi, j'étais toujours avec grand'maman qui m'idolâtrait. Avec grand'maman, il y avait pour m'adorer ma tante, lorsque maman ne remmenait pas avec elle. Ma tante plus jeune que maman, mais pas jolie, sacrifiée et se sacrifiant à tout le monde.
En 1870, au mois de mai, nous sommes parties pour l'étranger. Le rêve si longtemps caressé par maman s'est accompli. A Vienne, on resta un mois, se grisant de nouveautés, de beaux magasins et de théâtres. On arriva à Baden-Baden au mois de juin, en pleine saison, en plein luxe, en plein Paris. Voici combien nous étions : Grand-papa, maman, ma tante RomanofT, Dina (ma cousine germaine), Paul et moi, et nous avions avec nous un docteur, cet angélique, incomparable
Lucien Walitsk3% Il était Polonais, sans |»atriolisnie
«xagéréj une bonn<ï nature, très câlin, qui so (k'|)ensait
en charges cralelier. A Achlirka il était mcHecin dn
'dblrÎLl. Il cHaiL n ri'nïvcrsilr avec le frère de maman
. •€lful de teut lemps de la maison. Au niomenl ilu dt'v
•* i P^ï*' pour rétranger, il fallait un médecin pour j^rand-
papa et on emmena Walits^ky. C'est à Bade cpie j'ai
compris le monde et rèlêj^ance et que je fus torturée
^le vanité-,.
Mais je n'ai pf^ assez parle de la Russie et de mt)i,
oVst^ le principaL Selon riK^^age des familles nobles
IhHiilant la campagne, j'eus deux institutrices, une
russe, et l'autre fran aise, La^première (russes dont
j'ai ^ardé la mémoire, était une M"^ Melnikoli", une
femme \1li monde, instruite, romanesque et séparer de
«on mari, se faisant institutrice par coup de tète api-ès
la lecture de nombreux romans. Ce fut une amie pnur
lalfnaiïon. On la traita en égfde. Tous les hommes lui
faisaiènllû cour, et elle s'enfuit un beau matin, après
"^ je nc^É^fîïs quelle histoire romanes(|ue. — On est îrès
• ntmanesque en. Russie — KUe aurait pu dire adieu çt
'-partir tout naturellement, mais le caractère slave.
^Tcffé de civiliealidn Trancaifie et de lectures romanes -
ji qaei^j est ucie drùle de machine. En- femme malheu-
( reuse, celte dapie a tout de suite adoré la netile fill^
^- qui lin éluii coniîée. Moi, je lui ai rendu son adoration.
par^espîiL de pose, tlêjà. Et nia famille gobeuse et poJ
^ni
m: MAHIE lîASHKiatSEPF. 9
sf'use R cm i[ue en départ (levait me rendre malade; on me regardait ce jour-là avec ccimpassion. et. je crois ni«^me que grand' m aman a fait faire un polage exprès, un potage de malade. Je me sentais devenir tonle pâle devant ce depliaement de sensîbitité. J*<5tais, du resle, assex chétive, grêle et pa&jotie. Ce qui n'empêchait pas tout le monde de me considérer comme un èfre qui devait fatalement, absolument, devenir un jour ce qu'il y a de plus beau, de plus brillant et de plus magniliquet Maman alla chez un juif qui disait la bonne aventure :
— Tu as deux enfants, lui dît-il, le fils sera comme tout le monde, mais la fille sera une étoile ï...
Un soir, au théâtre, un monsieur me dit en riant :
— ^ MimtreK vos mains, mademrjiselle--. Oh î à la façon donl elle est ganlt^'e, il ny a pas à en douter^ elle ficra lerriblement coquette.
J'en restai toute ftère. Depuis que je pen«e, depuis rage de trois ans (j'ai tété jusqu'à trois ans et demi), j'ai eu des aspirations vers je nre sais quelles grandeurs. Mes poupi?eB étaient toujours des relues un des rnis; tout ce que je pensais et tout ce qu*on dii>aiL autour de maman semblait toujours se rapporter à ces grandeurs qui devaient infailliblement venir.
A cinq ans, je m'habillais avec des dentelles à maman, des fleurs dans les cheveux, eî j'allais danser au éî\hm. J'étais la grande danseuse Pel-j]>a^ et toute la
oison était là à me regarder, Paul n'était presque
rien, et Dina ne me portait pas ombrage, bien que fille du hien-aimé Georges. — Encore une histoire. Lorsque Dina vint au monde, grand'maman alla la prendre sans cérémonie h sa mère et la garda toujours. C'était avant ma naissance à moi.
Après M"'*" MeluikolY, j'eus pour gouvernante M"* Sophie Duli^ikoff, âgée de seize ans. — Sainte Russie! ! — Rt une autre, française, qu'on appelait M°*° Brenne, qui parlait une coiffure à la mode du temps de la Restauraliiin, avait des yeux bleu pâle et semblait très triste, avÊC ses cinquante ans et sa phtisie. Je l'aimais beaucoup. Elle me faisait dessiner. J'ai dessiné, avec elle, une petite église au trait. Du reste, je dessinais souveul ; pendant que les grands faisaient leur partie de carte??, je venais dessiner sur le tapis vert.
M"'*" Bj-enne est morte en 1868, en Grimée.— La petite Russç, Irritée en enfant de la maison, a été sur le point de se marier avec un jeune homme que le docteur âvaii amené et qui ^tait connu par ses échecs matrimoniaux. Cette fois, tout semblait marcher à ravir, lorsque^ un soir, en entrant dans sa chambre, je vois JVr"" Sophie qui pleurait comme une perdue, le ne/ dans SCS coussins. Tout le monde est arrivé.
— Quoi, qu'y a-t-il?
Enfin , après bien des larmes et des sanglots, la pauvre enfant linit par dire qu'elle ne pourrait jamais, non, jamais I... Et des pleurs!
DE MARIE BASDKIRTSEFF. il
— Mais pourquoi?
— Parce que... parce que je ne puis pas m'habituer à sa figure !
Le fiancé entendait tout cela du salon. Une heure après, il bouclait sa malle en l'arrosant de larmes et partait. C'était le dix-septième mariage manqué.
Je me rappelle si bien ce : « Je ne puis pas m'habituer à sa figure! » ça partait tellement du cœur, que je compris alors , même très bien , que ce serait vraiment horrible d'épouser un homme à la figure duquel on ne peut s'habituer.
Tout ça nous ramène à Bade en 1870. La guerre étant déclarée, nous avons filé sur Genève, moi le cœur rempli d'amertume et de projets de revanche. Tous les jours avant de me coucher, je récitais tout bas celle prière supplémentaire :
— Mon Dieu, faites que je n'aie jamais la petite vérole, que je sois johe, que j'aie une belle voix, que je sois heureuse en ménage et que maman vive longtemps I
A Genève, nous avons logé à l'hôtel de la Couronne, au bord du lac. On m'a donné un professeur de dessin qui a apporté des modèles à copier : des petits chalets où les fenêtres étaient dessinées comme des troncs d'arbres et qui ne ressemblaient pas aux vraies fenêtres des vrais chalets. Aussi n'en ai-je pas voulu, ne comprenant pas qu'une fenêtre fiU faile
12 JOIRNAL
aiDsi. ÂlorB le vieux bonhomme m'a dit de coï^ier Ja vue de la fenêtre, kml bonnement, d'après nature. A ee moment nous avions quitté l'hôtel de la Couniruie pour loger dans iinr pension de famille, et te tîu.ml Blanc était en face do nous. J'ai donc copié ëcrn])ulcU' sèment ce que Je voyais de Genève et du lac, et ca eu est resté là^ je ne î?ais plus pourquoi. A Bade on avait eu le temps de faire faire nos portraits d'après de.s photographies, et ces portraits m'ont paru laids et léchés dans leur effort d'être jolis
Quand je serai morte, on lira ma vie que je trouva, moij très remai^quable. (Il n'aurait plus manqué tju'il en fiU autrwiDent!) Mais je hais les prèfaeeiï fellçî^ m\mt empéclièe de lire une quantité dL* livres excellents} elles avertissements des éditeuis. Aussi, j'ai voulu faire ma préface moi-ménre. On aurait pu s'en passer, si je publiais tout; mais je me borne à uk? prendre k douïe ans, ce qui précède est trop Inng. Je vous donne, du reste, des aperçus siiffisimls dans \r conrant de ce journal. Je reviens en arrière souvent fi propos de n^importe quoi.
Si jaiîais mourir comme cela, subitement, prîs*:? d'une maladie! .* Je ne saurai peut-être pas si je suis vn dnnger; on me le cac[iera,et, après ma mort, nn fouillera dans mes Uroir^; on trouvera mon journal, lua ram'IIi^ ïi} délruirni après l'avoir lu et îl ne restera bi! nU^^f phtr^ vm\ di^ moi, rien .. rien... rienl... C'est
DE MARIE BASUKIRTSEFF. 43
ce qui m'a toujours épouvantée. Vivre, avoir tant d'ambition, souffrir, pleurer, combattre et, au bout, Toublil... Toubli... comme si je n'avais jamais existé. Si je ne vis pas assez pour être illustre, ce journal intéressera les naturalistes; c'est toujours curieux, la vie d*une femme, jour par jour, sans pose, comme si personne au monde ne devait jamais la lire et en même temps avec 1 intention d'être lue; car je suis bien sûre qu'on me trouvera sympathique... et je dis tout, tout, tout. Sans cela^ à quoi bon? Du reste, cela se verra bien que je dis tout.....
Paris, 1" mai 188 i. (jj (t V^^^^
Janvier (à Vàge de i.2 ans), — Nice^ promenade des AnglaîSf Villa Acqua-Viva,
La tante Sophie joue, au piano, des airs petits-riissiens, et cela m'a rappelé notre campagne, j'y suis toute transportée et quels souvenirs puis-je avoir de là, si ce n'est de la pauvre grand'maman? Les larmes me viennent aux yeux ; elles sont dans les yeux et vont couler à l'instant; elles coulent déjà... Pauvre grand'maman! Comme je suis malheureuse de ne t'avoir plus ici! comme tu m'aimais^ et moi aussi! mais j'étais un peu trop petite pour t'aimer comme tu le méritais ! Je suis tout émue de ce souvenir. Le souvenir de grand'maman est un souvenir respectueux, sacré, aimé, ïnais il n'est pas vivant. — mon T3ieu, donne-moi du bonheur dans la vie et je serai roconnaissante. Mais, que dis-je? il me semble que je suis dans ce m(»nde pour le bonheur: faites-moi heureuse, ù mon Dion I
La tante Sophie joue toujours, les sons arrivent vers moi par intervalles et ils me pénètrent Tàme. Je n'apprends pas de leçons pour demain, c'est la fcte de
Sophie, mon Dieu, fl(mne-moi le duc de H.,. l\v Trimerai et je le rendrai heureux; je serai heurcnse^ m^n aussi, je ferai du bien aux pauvres. C'est un péché de croire qn\m peut acheter les grâces de Dieu aven les bonnes œuvres, maij> je ne sais comment mVxprimer. J'aimeleducde H...eï jenepuisluidire quejeraime, el &î je le lui disais même, il n'y ferait pas attention. Quand il était ici^ j'avais un but pour sortir, m'iiabil- 1er, mnis muintenanl !, ,. J'allais à la terrai^^se dans î'altente de le voir, de h nn, pour une seconde au moinB, Mon Dieu, sf)ulage ma peine; je ne puis te prier davantage, entends ma prière. Ta grâce est s>i infinité ta miséricorde est si grande, tu as fait tant de ciiuses pour moi ! Gela me fait de la peine de ne pas le vtûr à la promenade. Sa figure s'est distinguée parmi les figures vulgaires de Nice.
M'"'' Howard nous a invite'es hier à passer le dimanche avec ses enfants. Nous e'tions sur le imint de pariir, quand M™^ llnward est rentrée, etnoui=! a dil qu'elle était chez maman et lui a demandé la permission de nous garder jusqu'au soir. Nous réfutâmes, el aprc*s le diner nous allumes au grand salon, qui était sombre, et les fîUci^ m'ont tellement priée de chanter, elles se sont mises à genoux, les enfants de même; nous avons beaucoup ri; j'ai chanté: « Santa Lucia « c( Le soïciL s est levé ►>, etf[uelques roulades. lU étaient tous tellement extasiés qu'ils se sont mis à m'em brasser affreusement : oui, c'est le mot. Si je pouvais produire le même effet .sur le public, je me serais mise sur la scène aujourd'hui niÉ^ue,
C'est une si grande émotion d'être admirée pour
quelque chose de plus que la toilette! Vraiment^ de ces pétroles* adïfiirativel des enfants, je "suis J,oute. ravie. Que serait-ce donc si j'étais admirée par d'autres?.,,
Je.suis faite pour des triomphes et des émotions ; donc le mi^ux que j'ai à faire, c'est de me faire cantatrice. Si le bon Dieu veut me conserver^ fortifier et agrandir la voix, là, je puis avoir le triomphe dont j'ai soif. Là, je puis avoir la satisfaction d'être célèbre, connue, admirée ; et c'est parlàque jepuis avoir celui que j'aime. Rester comme je suis, j'ai peu d'espoir qu'il m'aime, il ignore mon existence. Mais quand il me verra entourée de gloire et de triomphe!... Les hommes sont ambitieux... Et je puis être reçue dans le monde-, parce que je ne serai pas une célébrité sortie d'un débit de tabac ou d'une rue sale. Je suis noble, je n'ai pas besoin de faire quelque chose, mes moyens me le permettent, donc j'aurai encore plus de gloire et de facilité à m'élever. Comme cela ma vie sera parfaite. Je rêve la gloire, la célébrité, être connue partout !
En paraissant sur la scène, voir ces milliers de personnes* qui attendent avec un battement de cœur le moment où vous chanterez. Savoir, en les voyant, qu'une note de votre voix les met tous à vos pieds. Les regarder d'un regard fier (je puis tout); voilà ce que je rêve, voilà ma vie, voilà mon bonheur, voilà mon désir. Et alors, étant entourée de tout cela, M»' le duc de H... viendra comme les autres se prosterner à mes pieds, mais il n'aura pas la môme réception que les autres. Cher, tu seras ébloui de ma splendeur, et tu m'aimeras; tu verrasle triomphe dontje serai entourée, et c'est vrai, tu n'es digne que d'une femme comme j'espèrel'étre. Je ne suis pas laide, je suis même jolie, oui, plutôt jolie. Je suis extrêmement bien faite, comme u. B. 2.
une slaliiiî, j*ai d'assez beaux cheveux, j*ai une manière de cofiucUcrie très bonne, je sais me coin[H>rler avec les hommes.
Je siKÏR honnôle, et jamais je ne donnerai on haisor à un autre fiomme que mon mari, et je puis me van 1er de quoi ne peuvent pas toujours les petiles filles de douze à quatorze ans, de n'avoir jamais elé embrassée, ni d'avoir embrassé quelqu'un. — Alor:^ unejeunc fllte qu*il verra au plus haut point de la gloire que peut obtenir une femme, l'aimant d'un amour forme dcpfîi^ son enfnnce, étant honnête et pure, cela réluruiera, il voudra m*avoir à tout prix^ et m'épousera par orgueil. Mai^, que dis-je ? pourquoi ne puis-je admellre qu'il pou! iu*aimer? Ah! oui, avec Taide de Dieu. Dieu m'a fait trouver le moyen d'avoir celui que rauiie,.. Merci, 6 mon Dieu, merci !
Vendn'di i 4 mars. — Ce matin , j'entends un bruit de voitures dans la rue de France ; je re^irnrde et jo vois le rluc de IL, à ([ualre chevaux, allant du coté de la pn^mcnade. mon Dlcu^ s'il est ici, il [jreiidra part au tir aux pigeons en avril; j'irai absolument 1
Aujourd'hui j'ai vu encore le duc de H.., Periîonne dp se lient eE>mme lui; il â l'air tout à fait d'un roi quand il est dans sa voiture.
A la promenade, j'ai vu plusieurs fois G... {\) e noir; elle est belle, pas tant elle que sa coilTitre ; sui entourage est parfait, il n'y manque rien. Tout csl
(1) La Qudtresse du duc.
distingué, riche, magnifique ; vraiment on la prendrait pour une grande dame. Il est naturel que tout cela contribue à sa beauté' : — sa maison avec des salons, des petits coins avec une lumière douce venant à travers des draperies ou des feuillages verts; elle-même coiffée, habillée, soignée comme on ne peut mieux, assise dans un salon magnifique, comme une reine, où tout est accommodé et arrangé pour la rendre le mieux possible. Il est tout naturel qu'elle plaise et qu'il l'aime. Si j'avais tout son entourage, je serais encore mieux. Je serais heureuse avec mon mari^ car je ne me négligerais point, je me soignerais pour lui plaire comme je me soignais quand je voulais lui plaire pour la première fois. D'ailleurs, je ne comprends pas comment un homme et une femme, tant qu'ils ne sont pas mariés, peuvent s'aimer toujours et tâchent de se plaire Bans cesse, puis se négligent après le mariage...
Pourquoi se faire une idée qu'avec le mol mariage, tout passe et qu'il ne reste que la froide et réservée amitié? Pourquoi profaner le mariage, en se représentant la. femme en papillotes, en peignoir, avec du cold-cream sur le nez et cherchant à obtenir de son mari de l'argent pour ses toilettes?...
Pourquoi la femme se négligerait-elle devant rhomme poiir lequel elle doit se soigner le plus?
Je ne vois pas pourquoi on traiterait son mari en animal domestique, et pourquoi, tant qu'on n'est pas mariée, on veut plaire à cet homme? Pourquoi ne resterait-on pas toujours coquette avec son mari et ne le
aiterait-on pas comme un étranger qui vous plaît?
.vec la différence qu'à un étranger on ne doit rien
permettre de trop. Est-ce que c'est parce qu'on peut
s'aimer ouvertement, et parce que ce n'est pas un
crime, et parce que le mariage est béni par Dieu? Est-
ce parce que ce qui n'est pas défendu n'est rien ? oL parce qu'on ne trouve du plaisir que dans les cimses défendues et cachées? Mon Dieu, cela ne doit pas être ainsi ;»je comprends bien autrement tout cela !
Je force ma voix pour chanter, et je l'abîme, el c'est ■ pour cela que j'ai juré h Dieu de ne plus chanter (ser- ments que j'ai cent fois violés) jusqu'à ce que je premie des leçons, et je Tai prié de me purifier^ agrandir et fortifier la voix. Pour m'empêcher de chanter, fy mets une condition terrible, c'est f].ue si je chaoie, je perdrai la voix. C'est affreux ; mais je ferai tout puur accomplir cette promesse. •
Vendi^edi 30 décembre. — Aujourd'hui, une robe antédiluvienne, ma petite jupe et casaque en v^^lou^s noir, par-dessus, la tunique et la jaquette sans manches de Dina, cela fait très bien. Je crois que c'est parc'c que je sais porter la robe et que j'ai la tournure éléfrnnio, (j'avais l'air d'une petite vieille). On m'a beaucoup regardée. Je voudrais savoir pourquoi on me regarde, si c'est parce que je suis drôle ou jolie. Je paierais cher celui qui me dirait la vérité. J'ai envie de demaniier à quelqu'un (à un jeune homme) si je suis jolie. J'aime toujours croire aux bonnes choses et j'aime croire que c'est plutôt parce que je suis jolie. Je me trompe peutêtre; mais si c'est* une illusion, j'aime mieux la garder, parce qu'elle est flatteuse. Que voulez-vous? dans ce monde, il faut tourner les choses au mieux possible? La vie est si belle et si courte !
Je pense à ce que va faire mon frère Paul quand '' sera grand. Quelle profession ? car il ne peut pas pass sa vie comme bien des gens : se promener avanl. pu se jeter dans le monde de joueurs et de cocottes, fi D'ailleurs il n'en a pas le moyen, je lui écrirai tous h
DE MARIE BASHKIRTSKFF. ^1
dimanches des lettres raisonnables, pas des conseils, non; mais en camarade. Enfin, je saurai m'y prendre, et, avec Taide de Dieu, j'aurai quelque influence sur lui, car il doit être un liomme.
J'étais si préoccupe'e que j'ai presque oublié (quelle hontel) l'absence du Duel... il me semble qu'un si grand abîme nous sépare, surtout si nous allons en Russie, en été ! On parle de cela sérieusement. Comment puis-je croire que je l'aurai ? 11 ne pense pas à moi plus qu'à la neige de l'hiver dernier; je n'existe pas pour lui. Restant encore à Nice l'hiver, je puis espérer; mais il me semble qu'avec le départ pour la Russie toutes mes espérances s'envolent; tout ce que je croyais possible s'évanouit; je sens une douleur lente et calme qui est affreuse, je perds tout ce que je croyais possible. Je suis dans un moment de douleur le plus grand, c'est un changement de tout mon être. Comme c'est étrange ! je pensais tout à l'heure à la gaieté du tir, et maintenant j'ai les plus tristes idées imaginables dans la tète.
♦ Je suis brisée par ces pensées . mon Dieu^ h la pensée qu'il ne m'aimera jamais, je meurs de douleur î Je n'ai plus d'espoir, j'étais folle de désirer des choses aussi impossibles. Je voulais du trop beaji ! Ah I mais, non, je ne dois pas me laisser aller. Comment ! j'ose me désespérer ainsi ! N'y a-t-il pas Dieu, qui peut tout, qui me protège? Comment^ j'ose penser de cette façon? n'estil pas partout, toujours à veiller sur nous? Lui peut tout. Lui est tout-puissant; pour Lui, il n'y a ni temps, "' distance. Je puis être au Pérou et le duc en Afrique , s'il le veut, il nous réuniro.. Comment ai-je pu dmettre une minute une pensée désespérée, comment l-je pu pour une seconde oublier sa divine bonté? .st-ce parce qu'il ne me donne pas tout de suite ce
que je désire que j'ose le Hier? Non, non, il est \Auë miséricordieux, il ne laissera pas ma belle ànac se déchirer par des doutes criminels.
Ce matin, j'ai montré à M'^® Colignun (ma ^ïjfuuvernante) un charbonnier, en lui disant: HejLj;;firdez comme cet homme ressemble au duc de H... Elle m*a dit en souriant: « Quelle bêtise î » Cela m'a fait un plais^il immense de pronojicer son nom. Mais je vois que, quand on ne parle à personne de celui qu'on aime, cet. amour est plus fort, tandis que si on en parle constamment (ce n'est pas là mon cas) l'amour devient moins fort; c'est comme un flacon d'esprit : s'il est bouché, l'odeur est forte, tandis que s'il est ouvert, elle s'évapore. C'est justement ce qu'est mon amour, plus fort^ car je n'en entends jamais parler, je n'en parle jamais moi-même, je le garde tout entier pour moi.
Je suis d'une humeur si triste; je n'ai aucune idée positive de mon avenir, c'est-à-dire que je sais ce que je voudrais, mais je ne sais pas ce (|ue j'aurai. Comme j'étais gaie l'hiver dernier! tout me souriait, j'avais de l'espoir. J'aime une ombre que je ne pourrai peut-être jamais avoir. Je suis désolée avec mes robes, j'en ai pleuré. Je suis allée avec ma tante chez deux couturières; mais c'est mauvais. J'écrirai à Paris, je ne peux supporter les robes d'ici, cela me rend trop misérable.
Le soir, à l'église ; c'est le premier jour de noires" maine sainte, j'ai fait mes dévotions.
Je dois dire que je n'aime pas bien des choses dar ma religion^ mais ce n'est pas à moi de la réforme i Je crois en Dieu, au Christ, à la sainte Vierge, je pv
DE MARIE BASriKiRTSEFP, 43
feu tous les soirs et je ne veux pas m*occuper de quelques bagatelles qiii ne font rien à la vraie religion, à la vraie croyatice.
Je crois en Dieu, et il est bon pour moi et il me donne plus que le nécessaire. Oh! s'il me donnait ce que jo désire tant! le bon Dieu aura pitié de moi; bien que je puisse me passer de ce que je demande, je serais si heureuse si le duc faisait attention à moi et je bénirais Dieu.
Je dois écrire son nom, car si je reste sans le dire à personne, sans même l'écrire ici, je ne pourrai j>lus vivre. Je craquerai, parole d'honneur! Gela soulage la peine, quand, au moins, on l'écrit.
A la promenade, je vois une voiture à volonté avec un jeune homme, grand, mince, brun ; je crois reconnaître quelqu'un. Je pousse un cri de surprise : oh ! caro H...I On me demande : qu'est-ce? et je dis que M"* Colignon m'a marché sur le pied.
Il n'a rien de son frère; tout de même, je s-uis contente de le voir. Oh ! si on faisait sa connaissance au moins, car, par lui, on pourrait connaître le duel J'aime celui-là comme mon frère, je l'aime, parce qu'il est son frère, A dîner, Walitsky dit tout à coup : « H.... » J'ai rougi, j'étais confuse, je suis allée vers l'armoire. Maman m'a reproché ce cri, en disant que ma réputation, etc.^ etc., que ce n'était pas bien. Je crois qu'elle devine un peu, car toutes les fois qu'on dit : « H... », je rougis, ou je sors brusquement de la chambre. Elle ne me gronde pas.
On est assis dans la salle à manger à causer tranquillemenl^ me croyant occupée à étudier. Ils ignorent ce qui se passe en moi et ne savent pas ce qu€ sont mes pen?^fîes maintenant. Je dois être ou la duchesÊc de H,,., r^est ce que je désire le plus (car Dieu voit combien je Taime), ou une célébrité sur la scène; mais cette carrière ne me sourit pas comnio Tantre. C'est sans LÏoule flatteur de recevoir les hommagOîs li'i inonde entier, depuis le plus petit jusqu'aux souverains de Ja terre, inaif^ l'autre!... Oui, j'aurai celui que j'aime, c'est tout un autre genre et je le préfère.
Grande dame, duchesse, j'aime mieux être parmi la Êociélé que d'être la première parmi les célébrités du monde, car alors je suis dans un autre monde.
6' mai. —Maman est levée et M*^« G... aus=si car elle était malade. Après la pHiie, il faisait si beau, si ftats et les orl>res étaient si beaux , éclairés par le suleil, que je ne pouvais aller étudier, d'autant plu j^ qu'aujourd'hui j'ai du temps. Je suis allée au jardin, j'ai posé ma chaise près. de la fontaine, j'avais lui si spleiidide tableau, car cette fontaine est entourée de grands arbrcs; on ne voit ni le ciel, ni la terre. On voit uul' espèce de ruisseau et des rochers couverts de juoiirsse et tout autour des arbres de différentes esfièces, éclairés par le soleil. Le gazon vert, vert et mou, vraiment j'avais envie de me rouler dedans. Gela formait comme \m bosquet, si frais, si mou, si vert, si lu^au, (|u en vain je voudrais en donner une idée, je ne le ijourrais pas. Si la villa et le jardin ne changent pas, je ramonerai ici pour lui montrer l'endroit nù j'ai tciiil pensé h lui. Hier soir, j'ai prié D^eu, je Tui imploré, et qiiandje suis arrivée au moment où je deiniintle de faire sa connaissance, de me l'accorder, j'ai pletiré â
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genoux. Trois foisdéjà il m'a entendue et m'a e^caucee: la première fois, je demandais un jeu de croquet, et ma tante me l'apporta de Genève; la deuxième fois, je demandais son aide pour apprendre Tanglais, j'ai tant prié, tant pleuré, et mon imagination était tellement excitée qu'il m'a semblé voir une image de la Vierge dans le coin de la chambre, qui me promettait. Je pourrais même reconnaître l'image...
J'attends M"® Colignon pour la leçon depuis une heure et demie, et c'est tous les jours comme cela. Et maman me fait des reproches, et ne sait pas que j'en suis chagrinée, que je suis brûlée dans l'intérieur par la colère, l'indignation! M*'® C... manque les leçons, elle me fait perdre mon temps.
J'ai treize ans ; si je perds le temps, que deviendrai-je?
Mon sang bout, je suis toute pâle, et par moments le sang me monte à la télé, mes joues brûlent, mon cœur bat, je ne puis rester en place, les larmes me pressent le cœur, je parviens à les retenir, et j'en sui.s plus malheureuse ; tout cela ruine ma santé, abîme mon caractère, me fait irritable, impatiente. Les gens qui passent tranquillement leur vie, cela se voit sur la figure, et moi qui suis à chaque instant irritée ! c'està-dire que c'est toute ma vie qu'elle me vole en me volant mes études.
A seize, dix-sept ans, viendront d'autres pensées, et maintenant c'est le temps pour étudier; c'est heureux (juejenesois pas une petite fille enfermée dans un couvent et qui, en sortant, se jette comme une folle au p.silieu des plaisirs, croit à tout ce que lui disent les
Fata à la mt^de et, en deux rtiuis, se trouve désîlliiï^lon-
E^}e» désappointée.
Je ne veux (las qu'on croie rjifime fois fini d'étudier, je ne ferai que danser et m'IiatiiUer ; non^ Mats n yant [îni If s ctiirles de l'enfant» je m'occuperai i?iï rie nisç meut de peinture, de miisi([m^.% de elmnl. J'ai du Inilent jicmr iiHd cela et beaucoup! - Comme cela soulage d'écrin^î je ^iih plus eidine. Nnn seulement Uml cela nuit h mu aïmté, mais h mon caractère, a ma iignre. Cette riïugeur qui me vient, nn*sjo[ies tun'denl comme du feu, et, ijuand le cidmfî revient, elleis ne sont plus ni fraiclies ni ruses* > Cette couleur qui devrait élre loujonrg sur ma iiig^ure me fait pale et chifTonnée, c'es^t la faute <1e M"'"" 0.,., car Tagitation qu'elle cause fail cela; j'ai même des petits maux de tète après avoir brûlé comme cela. Maman ni*accuse; ellt^ dil (|ue c'est mri faute si je ne païle pas anglais; comme ccJa m'outrage!
Je pense que s'il va lire un jour ce journal, il le trouvera hete, et surtout mes déclarations d'amour; je les ai tant ré[)élées, qu'elles unt p^rdu toute leur force.
M*^*" Savelieff est mourante; nous allons chez elle ; îl y a deux jours (ju'elle t^st sans connnis.^anre ï*t ne parle plus. Dans sa chamtire, il y a la vieille M'"" Paton. Je regardais le lit, et d'abord je n*ai rien vu et clicrcliais des yeux la malade; puis, j'ai vu sa lete^ miiii^ elle a teilemenl changé que d'ime Femme forte elle est devenue presque nioii^rre, fa limiche uuvcrle, les yeu: vcdlés, la respiration dinicile. Ou parlait à vni: basse* elle ne faisait aucun sii^ne; les médecine disen qu'elle ne .^ent rien; mais nnù, je cn>is qu'elle entent tout et comprend tout autour i Telle, mais ne peut n
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crier, ni rien dire"; cjuand maman Ta touchée, elle a poussé un gémissement. Le vieux Savelieff nous a rencontrées- sur Tescalier et, fondant en larmes, il prit la niain de maman en sanglotant, et lui dit : « Vous êtes vous-même malade, vous ne vous soignez pas, voyezvous, pauvi*e ! » Puis je l'ai embrassé en silence. Puis est arrivée sa fille; elle s'est jetée sur. le lit, appelant sa mère! Il y a cinq jours qu'elle est dans cet état. Voir sa mère mourir de jour en jour ! Je suis allée avec le \neux dans une autre chambre. Gomme il a vieilli en quelques jours! Tout le monde a une consolation, sa fille a ses enfants, mais lui^ seul! ayant vécu avec sa ■femme trente ans, c'est quelque chose! A-t-il bien ou mal vécu avec elle? mais l'habitude fait beaucoup. Je suis retournée plusieurs fois auprès de la malade. La femme de charge est tout éplorée; c'est bien de voir dans une domestique un si grand attachement pour sa maîtresse. Le vieux est devenu presque un enfant.
Ah! quand on pense comme Thomme est misérable! Chaque animal peut, quand cela lui plaît, faire la figure qu'il veut; il n'est pas obligé de sourire quand il a envie de pleurer. Quand il ne veut pas voir ses semblables, il ne les voit pas, et l'homme est Tesclavc de tout et de tous! Et cependant moi-même je m'inflige cela, j'aime à aller, j'aime qu'on vienne.
C'est la première fois que je vais contre mon désir, ît combien de fois serai-je obligée, ayant envie de pleurer, serai-je forcée de sourire, et c'est moi-même qui me suis choisi cette vie, cette vie mondaine! Ah ! mais, ak>rs je n'aurai plus de chagrin quand je serai
grande; quand il sera avec moi, je serai toujours gaie...
M™* Savelieff est morte hier soir. Moï ei maman , nous allâmes chez elle. Il y avait là heaiicoup de dames. Que dire de cette scène? douleur à droite, douleur à gauche, douleur au plafond, douleur au plancher, douleur dans la flamme de chaf[ue cierge, douleur dans l'air même. M'"® Paton, sa fille, a eu une crise; tout le monde pleurait. Je lui ai embrassé les mains, je Taî menée et assise à côté de moi, je voulais lui dire quelques mots de consolation, maisjr: no ptuivais pas. FA quelles consolations! le temps seul! FA puis je trouvais toutes les consolations banales et LfHe^^jedis que le plus à plaindre était le vieux qili reslait seul! seulîî seul!!! Ah! mon Dieu, que faire? Je dis que tout doii finir. Voilà mon raisonnement. Mais si quelqu'un rle^=; nôtres mourait, je ne le mettrais pas en pratiqiu*.
Aujourd'hui, j'ai eu une grande discussion avec mon professeur de dessin, M. Binsa : je lui ai dit que je voulais étudier sérieusement, commcin er [lar le commencement; que ce que je faisais ne m^jp|>rL'nait. rien^ que c'est du temps perdu, que je veuxdèslundi commencer le dessin. Ce n'est pas de sa faute s'il ne me faisait pas étudier comme il faut. Il a cru qu avant lui j'ai pris des leçons et que j'avais fait tous les yeux, boucheâ, elc, et ce dessin qu'on lui a montré est le premier dessin (pie j'aie fait de ma vie et par mol-nnhne.
Stjîcî une journée qui se sépare un peu des aulrç jours si monotones et si toujours les mêmes* A M leron
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je demandai une explication d'arithmétique à W° C... Elle m'a dit que je dois comprendre moi-même. Je lui ai fait remarquer que les choses que je ne sais pas, on doit me les expliquer. « 11 n'y a pas de doit ici! » me dit-elle. — Il y a un doit partout, lui ai-je répondu. — Attendez une minute, je vais tâcher de comprendre ce premier avant de passer à l'autre. o> Je lui répondais d'un ton extra calme, elle enrageait de ne pouvoir trouver rien de grossier dans mes paroles. Elle vole mon temps; voilà quatre mois de ma vie de perdus... C'est facile à dire : Elle est malade ; mais pourquoi me faire du tort? Elle abîme mon bonheur futur en me faisant ainsi perdre mon temps. Toutes les fois que je lui demande une explication, elle me répond d'un ton grossier; je ne veux pas qu'on me parle ainsi ; eVe est un peij enragée, surtout étant malade, cela la rend insupportable. Dans les occasions où je suis très irritée, même fâchée, il me vient un calme surnaturel. Ce ton Fa irritée, elle s'attendait à une ex- > plosion de mon côté. — « Vous avez treize ans, comment osez-vous?... — Justement, mademoiselle, si vous dites que j'ai treize ans, je ne veux pas qu'on me parle de la sorte; ne criez pas, je vous prie. » Elle est partie, comme une bombe, à dire toutes sortes de malhonnêtetés. Pour tout; je lui répondais placidement, elle n'en enrageait que plus. — « C'est' la dernière leçon que je vous donne I — Oh! tant mieux! » dis-je. Au moment où elle quittait la chambre! j'ai poussé un soupir, comme lorsqu'on est délivré d'une centaine de livres qui étaient sur votre cou! Je suis sortie satisfaite pour aller chez maman. File court dans le corridor, et elle recommence. Je continue ma tactique et ne fais pas attention. Nous avons fait le chemin du corridor à la chambre ensemble, elle comme une furie, et
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moi d'un air des plus impertijil>:il)les. Ji? ^iiifî allée f hrz iiiui, et elle a demandé à pciiler à nmiima...-
Celte nuit, j'ai eu un horrible ri}ve: Xmuis (Hlini.-i dans une mai&nn que je connais paa, ipiarnï iuiit à coup, moi oujt' n<! sais qui, je ne m'en stuivlens [klBj regarde par la fenêtre: je vois le soleil ([ui s'agrandit, et couvre prni^que la moitié du ciel, mais il nVst [lae brillant et n'c'cfiaulTL* pas. Puis, il se divise, un quart dii^parait, le reste se divise en changeant de couleur, nous sommes aurilî*"^; puis, il se couvre à nioUic d'un nuage, et tout le oif^mie s'écrie : « Le soleil sVst anALé ! '^ Gomme ai safoncLifm naturelle était de tourucr, 11 est reste quelque^ instanl s immobile, mais pâle; pui^, loutela terre est devenue étrange; ce n'est pas (piVdle ait chancelé, je ne puis exfM'îîucr ce que c'est, cela n'oxirfb^ pa^^ rlans ce que nous vi)yons tous les jours. Jl n'y a pas de parole ptuu' exprimer ce que nous ne comprenons pas. Puta eneire il s'est mis h tourner comme deux roue^, Tune dansiTtintre, c'est-à-dire que lu snlcil cLiir était couvert par instants d'un nuage Mussi rond qiie lui. Le li'ouble était général; je me deniandais si c'était la (in du monde ; mais je voulais croire que ce n'était que pimr un moment. Maman n'était pas avec nous, elle arriva dans une espèce d'omnibus et semblait ne pas être eflVayée. Tout était étrange ; cet omnibus n était pas comme les autres. Puis, je me mis à regarder mes rubes ; nous emballions nos aflaircs dans une petite ntatle. Mais à l'instant tout reLH>mujence, C'est la fin du monde, et je me demande eomnienl Dieu ne m'en a rien dit, et je me demande comment je suis digne d'assirstcr à ce jour, vivante. Tout le monde a peur^
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et nous nous mettons en voiture avec maman, el nous retournons je ne sais où...
Que veut dire ce rêve ? Est-il envoyé de Dieu pour m'avertir de quelque grand événement ou est-ce simplement nerveux ?
M''® G... part demain. C'est tout de même un peu triste ; même-un chien avec lequel on a vécu nous fait de la peine en partant. Malgré les relations, bonnes ou mauvaises, j'ai un ver dans le cœur.
En passant devant la villa d(; ( jiioia, la petite terrasse h droite attira mon attention. C'e^il laque l'année dernière, en allant aux courses, je le vis assis avec elle. 11 clîiit assis de sa manière habituelle, noble et Ic'gère on niême temps, un gâteau à la main. Je me souviens si bien de toutes ces bagatelles !
En passant nous l'avons regardé; lui aussi. 11 est le seul dont maman parle, elle Taime beaucoup et j'en suis charmée. Elle a dit : « Vois, si 11... mange des gâteaux, c'est tout naturel, il est chez lui. » Je ne nr<Hais pas encore rendu compte de cette espèce de trouble en moi en le voyant. Maintenant seulement je comprends et je me souviens des moindres détails le concernant, des moindres paroles prononc^ies par lui.
Quand Rémi vint me dire, aux courses de Bade, qu'il venait de parler au duc de. H.,., mon cœur eut une secousse que je ne compris pas. Puis quand, à ces .nêmes courses, la Gioia était assise à côté de nous et parlait de lui, j'écoutais à peine. Oh ! combien n'au- ^ais-je pas donné pour les entendre aujourd'hui, ces 3aroles! Puis, lorsque j'ai passé devant les magasins mglais, il était là, il me regardait ayant l'air de dire :
« Cnume elle est drôle, cotte filieUe, qu'est-ce qu'^^Ile s'imagine? » d'un air moqueur... 11 avait raison alors, j'e'tais très drôle, avec mes petites robes de soie, j'étais ridicule! Je ne le regardais pas. Pais enfin, toutes les fois que je le rencontrais, mon cœur donnait un coup si fort dans ma poitrine que cela me faisait mal. Je ne sais si quelqu'un a éprouve cela; mais j'ai peur que jion cœur batte si fort et qu'on l'entende ; autrefois je croyais que le cœur n'est qu'un morceau de chair; mais je vois qu'il communique avec l'esprit.
Je comprends maintenant quand on dit : « Mon cœur abattu. » Avant, au théâtre, quand on le disait, j'y pensais sans attention ; maintenant je reconnais les émotions que j'ai éprouvées.
Le cœur est un morceau de chair qui communique par une petite ficelle avec le cerveau qui à son tour reçoit les nouvelles des yeux ou des oreilles, et tout cela fait que c'est le cœur qui vous parle, parce que la petite ficelle s'agite et le fait battre plus qu'à l'ordinaire, et fait monter le sang à la figure.
Le temps passe comme une flèche. Le matin, j'étudie un peu; le piano à deux heures. L'Apollon du Belvédère que je vais copier a un peu de ressemblance avec le duc; quand on le regarde surtout, l'expression, c'est très ressemblant. La même manière de porter la tête, et le nez comme le sien.
Mon professeur de musique Manote est très content, de moi ce matin. J'ai joué une partie du Concerto ei sol mineur de Mendelssohn sans une seule faute. Le lendemain à l'église Russe, la Trinité. L'éghse était toul ornée de fleurs et de verdure. On a fait des prières où h
prêtre priait pour le pardon des péchés, it les énuméroit tous ; puis il a prié à genoux. Tout ce qu'il disait s'appliquait si bien à moi, que je suis restée immobile, écoutant et secondant cette prière.
J'ai prié pour la deuxième fois si bien à l'église : la première, c'est le jour de l'an. La messe «st devenue si banale et puis les choses qu'on y dit ne sont pas celles de tous les jours, de tout le monde. Je vais à la messe; puis je ne prie pas. Les prières et les liymnes qu'on chante ne répondent pas à ce que disent mon i:œur et mon âme. Ils m'empêchent de prier en liberté, tandis que ces Te Deum^ où le prêtre prie pour tout le monde, où chacun trouve quelque chose à s'appliquei*, me pénètrent.
PARIS. — Enfin j'ai trouvé ce que j'ai désiré, sans savoir quoi. Vivre, c'est Paris!. . Paris, c'est vivre. Je me martyrisais parce que je ne savais pas ce que je voulais, maintenant je vois devant moi, je sais ce que je veux! Déménager de Nice à Paris, avoir un appartement^ le meubler, avoir des chevaux comme à Ni«e. Entrer dans la société par l'ambassadeur de Ffussie; voilà, voilà ce que je veux. Gomme on est heureux quand on sait ce qu'on veut! Mais voici une idée qui me déchire, c'est que je crois que je suis laide! G'e^ affreux !
Nous sommes allées chez le photographe Valéry,' ), rue de Londres; là je vois la photographie, de^ G... Oomme elle est belle 1 Mais dans dix ans elle sera vieille, iansdix ans, je serai grande; je pourrais être plus oelle,si j'étais plus grande. J'ai posé huit fois, le plioto-
graphe a dit : « Si celte fois cela rëu^isil, je serai content. » Nous sortons sans savoir le ré^iiillnt.
Apres la dernière promenade en viilr, nous arrivons à temps et nous partons.
Un orage éclate; les e'clairs sont terribles, parfois ils tombent sur la terre au loin, et laissent une ligne argente'e sur le ciel, mais étroite comme une chandellt' romaine.
Nice. — Je regarde Nice comme un exil; surtout je dois m'occuper de régler les jours, les heures des professeurs. Lundi je recommence mes études si infurnalement interrompues par M^^® Colignon,
Avec l'hiver viendra le monde^ avec In monde la gaieté. Ce ne sera plus Nice, mais un pçLit Paris ^ et Ie$ courses ! Nice a son bon côté. Tout de Tuéme les six ou sept mois qu'il faut passer me semblent une mer qu'il faut traverser et sans quitter des yeux le phare qui me guide. Je n'espère pas aborder, non, je n'espère que voir cette terre, et la seule vue me donnera «lu canïctère, dje la force pour vivre jusqu'à l'année ijrociiuitie. Et après? Et après!... ma foi, je n'en sais rienl,.* mais j'espère, je crois en Dieu, en sa bonté divine, voilà pourquoi je ne perds pas couriïge.
«Celui qui habite sous sa prnl'ctinn tnmvera son repos dans la clémence du Tout-Puisafint. lUe couvrira de ses ailes; sous leur appui, tu seras en surfile» sa vérité te servira de bouclier, tu ne ci'îiindras ni \i*-i llrrhi qui parcourent les airs pendant la nuit, ni \t^ lié au pendant le jour! »
Je ne puis exprimer combien jn suis émue et coir bien je reconnais la bonté de Dieu envers moi.
MAnii'] BASn]\iins::rp. 35
Maman est couchée et tous tious summes autour ifelle, lorsque le docteur, revenant di> chez les Paton, dltqu Abramowich est mort ! C'est terrifiant, incroyable, étrange !... Je ne peux pas croire qu'il éoit mort. On ne peut pas mourir quand on est charmant, aimable. 11 nie semble toujours que l'hiver il reviendra avec sa fameuse pelisse et son plaid. C'est alTreux, la mort! Vraiment, je suis très fâchée de sa mort. Il y a donc des G..., des S... quivivent'et unjeune homme comme Abramowich meurt I Tout le monde en est consterné, même Bina a laissé échapper une exclamation ! Je m'empresse d'écrire une lettre à Hélène Howard., Tout le monde est dans ma chambre lorsque cette triste nouvelle arrive.
9 juin. -^ J'ai commencé Tétude du dessin; je me î^ens fatiguée, molle, incapabh^ de travailler. Les étés à Nice me tuent, il n'y a personne, je suis prèle à pleurer, enfin je souffre. On ne vit qu'une fois. Passer un été à Nice, c'est perdre la moitié de la vie. Je pleure maintenant, une larme est tombée sur le papier. Oh ! si maman et les autres savaient combien cela me coilte de rester ici, ils ne me garderaient pas dans cet AFFREUX désert. Rien ne me préoccupe de lui, il y a si longtemps que je n'en ai entendu parler î II me semble mort. Et puis, je suis dans un brouillai d ; le passé, je mêle rappelle à peine, le présent me semble hideux!... Je suis toute changée, la voix enrouée, je suis laide; avant, en me réveillant, j'étais rose et fraîche.... Mais qu'estce qui me ronge ainsi? Que m'esl-il arrivé, que-m'arri vera-t-il ?
On a loué la villa Bacchi. A dire vrai, c'est une peine énorme de demeurer là ; pour le bourgeois, ca va, mais pour nous 1... Moi, je suis aristocrate. J'aime mieux un
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genlilhorame ruiné qu'un bourgeois riche, je vois plus t\e charme dans du vieux salin ou de la dorure noircie par le temps, 'des colonnes et des ornements passés, (juc dans des garnitures riches, sans goût et se jetant aux yeux. Un vrai* gentilliomme ne mettra pas son ampur-propre à avoir des bottes brillantes, bien cirées et des gants collants. Non que la mise doive être négligée, non !... Mais entre le négligé noble elle négligé pauvre il y a si grande différence!
* Nous quittons cet appartement, je le regrette beau coup, non parce qu'il est commode et beau , mais par-ce (|u'ii est un ancien ami, que j'y suis habituée. Quand je pense que je ne verrai plus mon cher cabinet d'études I J'y ai tant pensé à lui! Cette table sur laquelle je m'appuie et sur laquelle j'écrivais tous les jours tout ce qu'il y a de plus doux et de plus sacré dans mon âme! Ces murs où mon regard se promenait (jn voulant les percer et aller loin, loin ! Dans chaque tleur du papier, je le voyais! Combien de scènes je m'imaginais dans ce cabinet, où il jouait le principal rôle. Time semble (ju'iln'y a pas au monde une seule chose à laquelle je n'aie pensé dans cette petite chambre, on "commençant par les plus simples jusqu'aux plus l)izarres.
Le s^ir, Paul, Dina et- mot, nous 'restons ensemble, nuis Je ëuis jccstéc seul^ La lune éclairait ma chambre ri je H^ai pas alfumé-le^ bougies. Je suis sortie sur la liTiaVse et j'entendis dessous lointains, de violons, guil^iic^ et liarmonifliV.es r je stiis rentrée vite et me suis
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mise à la fenêtre pour mieux écouter. Gétait un trio charmant. Il y a longtemps que je n'ai écouté de la musique avec tant de plaisir. Dans un concert, on est plus occupé à examiner le public qu'à écouter, mais ce soir, toute seule, au clair de la lune, j'ai dévoré, si je peux parler ainsi, cette sérénade^ car c'en était une. Ltes jeunes gens Niçois nous ont joué unç sérénade. On ne peut être plus galant. Malheureusement les jeunes gens à la mode ne veulent plus de ces amusements, ils préfèrent passer leur temps dans les cafés chantants; tandis que la musique... Qu'y at-il au monde de plus noble que de chanter une sérénade comme dans l'ancienne Espagne? Ma parole, après les chevaux, je passerais ma vie sous la fenêtre de ma belle et finalement à ses pieds.
Je voudrais tellement avoir un cheval 1 maman me le promet, ma tante aussi. Le soir dans sa chambre, je suis venue de mamenière légère, pleine d'enthousiasme, je le lui ai demandé, elle m'a sérieusement promis. Je me couche tout heureuse. Tout le monde me dit que je suis jolie ; sur ma foi, devant moi-même je ne crois pas. Ma plume ne veut pas l'écrire. Je suis gentille seulement, parfois jolie, je suis heureuse 1...
J'aurai un cheval 1 A-t-on jamais vu une petite comme moi avec ua eheval de course? Je ferai fureur... Quelle couleur de jockey ? Gris et iris? non, vert et rose tendre. Pour moi, un cheval ! Que je suis heureuse ! quelle créature je suis ! Gomment ne pas verser de ma coupe trop pleine à des pauvres qui n'ont rien?... Maman me donne de l'argent, j'en donnerai la moitié aux pauvres.
J*ai encore arrangé ma chambre, elle est plus jolie sans la table au milieu : j'ai misS plusieurs bagatelles, un encrier, une plume, doux vieux chandeliers de voyage, qui étaient depuis longtemps dans la boîte aux oublis.
Le monde, c'est ma vie; il m'appelle, il m'attend; je voudrais courir vers lui. Je n'ai pas Tâge encore d'aller dans le monde. Mais il me tarde d'y être, pas par le mariage, mais je voudrais que maman et ma tante secouassent leur paresse. — Pas le monde de Nice, mais de Pétersbourg, de Londres, de Paris; c'est là où je pourrai facilement respirer, car les gènes du monde sont mes aises.
Paul n'a pas encore de goût, il ne comprend pas la beauté des femmes. Je lui ai entendu dire : Belles, de telles laideronnes ! Il taut que je lui donne des manières et des goûts. Je n'ai pas encore beaucoup d'înûuence sur lui, mais avec le temps j'espère... Maintenant, d'une façon à peine visible, je lui communique ma manière de voir, je lui donne des sentiments de la plus sévère moralité, sous une forme frivole; cela amuse, et c'est bien. S'il se marie, il doit aimer sa femme, rien que sa femme, lilnfin j'espère, si Dieu le permet, lui donner de bonnes idées.
Mardi 29 juillet, -— Nous voilà parties pour Vienne; le départ a été fort gai, en somme. J'étais, comme toujours, l'âme de la partie.
Depuis Milan le pays est adorable, si vert, si plal, qu'on peut étendre le regard jusqu'à l'infini, sans qu'< craigne qu'une montagne se mette comme un m^ devant les yeux.
A la frontière autrichienne, comme je m'habillais la hâte, on a ouvert la pcjrlièrc et le médecin nous a pa
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fuiïiéesavec une poudre contre la maladie fque je n'ose pas nommer) (1). Je me rendormis encore jusqu'à onze heures.' Je n'osais rouvrir les yeux. Quelle verdure, quels arbres, quelles maisons propres, quelles gentilles Allemandes, comme les champs sont cultivés ! C'est charmant, délicieux, superbe. Je ne suis pas du tout, comme on dit, insensible aux beautés de la nature, mais au contraire. Je n'admire pas, sans doute, les roches arides, les oliviers pâles, le paysage mort ; mais j'admire les moiitagnejs couvertes darbres, les plaines cultivées délicieusement ou couvertes d'un tapis de velours, avec des laboureurs, dès femmes, des paysages.
Ici, je ne pouvais me lasser d'être à la fenêtre et d'admirer^^On va vite avec l'express, tout passe, tout fuit et tout est si beau! voilà ce que j'admire de tout mon cœur. A huit heures, je me suis assise, car j'étais fatiguée; à une station, des petites Allemandes viennent crier à nos oreilles : « Frisch Wasser! Frise h Wasserf » Dina a mal à la tête.
A propos, très souvent je tâche de savoir ce que j'ai eh face de moi-même, mais bien caché, la vérité enfin. Car tout ce que je pense, tout ce que je sens, est seulement extérieur. Eh bien, je ne sais pas, il me semble qu'il n'y a rien. Comme, par exemple, quand je vois le duc, je ne sais si je le hais ou je Tadore; je veux rentrer dans, mon âme et je ne le puis. Lorsque j'ai à faire un difficile problème, je pense , je commence, ih me semble que j'y suis; mais au moment où je veux rassembler mes idées,, tout s'en va, tout se perd, et ma p sée s'en va si loin, que je m'étonne et je ne comp înds rien. Tout ce que je dis n'est pas encore mon f( d, je n'en ai pas. Je ne vis qu'en dehors. Rester ou
) r^e choléra.
aller, avoir ou n'avoir pas, m'est égal; mes chagrins, mes joies, mes peines n'existent pas- Si je m'imagine seulement ma mère ou H..., alore l'amour entre dans moi. Et encore ce dernier, non ; cela me paraît tellement incroyable que je n'y pense que dans les nuages; je ne comprends rien.
Il y a des gens qui disent qu'un mari et une femme peuvent se permettre des distractions et s'aimer beaucoup.
C'est un mensonge ; on ne s'aime pas^ car lorsqu'un jeune homme et une jeune fille sont amoureux l'un de l'autre, est-ce qu'ils peuvent penser aux autres? Us s'aiment et trouvent bien assez de distractions l'un dans l'autre.
Une seule pensée, un seul regard pour une autre femme prouvent qu'on n'aime plus celle que l'on a aimée. Car, encore une fois, lorsquç vous êtes amoureux d'une femme, pouvez-vous penser à en aimer une autre? Non. Eh bien, à quoi servent la jalousie et les reproches ? On pleure un peu et l'on doit se consoler, comme de la mort, en se disant que rien ne peut y remédier. Le cœur plein d'une femme, il n'y a pas de place pour une autre ; mais dés qu'il commence à se vider, une autre y entre tout entière, dès qu'elle y a mis un petit doigt.
{Ecrit en marge à la date de Mars 1875 :)
J'ai raisonné alors avec assez dejustesse, seulemeni on voit que j'étais une enfant. Ces mots « amour » em ployés si souvent î... Pauvre moil II y a des fautes d(
français, tout serait à corriger. Je crois que j'écris mieux, mais pas encore comme je le voudrais.
Dans quelles mains tombera mon journal ? Jusqu'à présent, il ne peut intéresser que moi et mes proches. Je voudrais devenir une personne telle que mon journal fût intéressant pour tous. En attendant, je continue pour moi, et ne sera-ce pas une belle chose que de revoir toute ma vie?,..
Vendredi 29 août, — Ce matin, j'ai été au marché aux fruits avec la princesse; elle marchandait et je donnais ce qu'on demandait. Je n'y vais qu'une fois par hasard et je marchanderais!... J'ai donné quelques sous aux enfants. Mon Dieu, quelle joie î On me regardait comme une Providence : je ne marchande pas et je donne des sous. Une femme a dit : « Que vous êtes gentille! » Oh! si le bon Dieu voulait jeter un regard
sur moi
Je suis rentrée à* la maison, on me regarde, on m'envie. J'ai commencé à arranger mes heures d'études, je finirai demain! Neuf heures d'études parjour.O mon. Dieu, donnez-moi de l'énergie, du courage pour étudier; j'en ai, mais j'en veux encore.
2 septembre. — Le professeur de dessin est venu, je lui ai donné une liste pour qu'il m'envoie les professeurs du lycée. Enfin, je me mettrai à l'œuvre ! A cause de W^^ Colignon et du voyage, j'ai perdu quatre mois, c'est énorme. Binsa s'est adressé au censeur ,. qui demande une journée. Voyant la note que j'ai donnée, il a demandé : Quel âge a la jeune fille qui veut étudier tout cela et qui a su faire un tel programme ? Cette béte de Binsa a dit : Quinze ans. Aussi, je l'ai assez grondé, je suis furieuse, enragée. Pourquoi dire que
j'ai quinze ans; c e^l un men^ionge. îl s'excuse en prétendant que par mon raisonnement j*a! vlngl ans^qu^il a cru bien faire on disant df^ux uns déplus, qu'il ne croyait pas, etc.,i?lc. J ai exigé aujourdlkui même, au dîner, que cet homme dise au censeur Tàge que j'ai» je l^ai exigé.
Vendredi 19 septembre. — Je conserve partout ma bonne humeur; il ne faut pas s'aUrisler par des regrets. La vie est i^\ courte, il faut rire autant qu'on peut. Les pleurs viennent oux-uiémes, on pent les éviter. Il y a des chagrins qu on ne peut fuir; c est la mort et la séparai ion, cl même cette dernière eai aimable, tant qu'on espère- Mais pour se gâter la vie avec les petites misères, h donc! Je ne fais aucun cas des petites bagatelles; cnmmejai horreur des petita ennuis de chaque jour, je les passe en riant.
Samedi 20 sepimiln-e. — Scalkîopoff est venu, el, je ne sais plus à pn^pos de (|uoi, a dît que les hommes sont des singes dégénères. C'est un pf^(it avec des idées de l'oncle Nicolas. <« Alors, lui dis-je, vous ne croyez pas en Dieu? » Lui : u Je ne puis croire qu'à ce que je comprends. »
la vilaine bétc I tous ces garçons qui commencent à avoir de la moustache pensent comme cela. Ce sont de petits blancs-becs qui pensenl que les femme.î ne peuvent pas raisonner et comprendre. Us les regardent comme des poupées qui parlent sans savoir ce qu'elles disent. Ils les laissent dire d'un air prolecteur,.. Je lui ai dit tout cela, à l'exception de vilaine béte et blanc-bec. 11 a sans doute lu quelque livre qu il na pas compris et dont il récite des passages. 11 prouve que Dieu ne pouvait créer, car» dans les pûles^ on a trouvé
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des ossements et des plantes glacés. Donc, cela a vécu et maintenant il n'y a rien.
Je ne dis rien contre cela ; mais notre terre n'étaitelle pas bouleversée par des révolutions diverses avant là création de l'homme ? On ne prend pas à la lettre que Dieu a créé le monde en six jours. Les éléments se sont formés pendant des siècles, des siècles et des siècles! Mais^Dieu est; peut-on le nier, en voyant le ciel, les arbres et les hommes eux-mêmes? Ne dirait-on pas qu'il y a une main qui dirige, châtie et récompense, et qui est celle de Dieu ?...
Lundi i 3 octobre. — Je cherche ma leçon, lorsque la petite Heder , ma gouvernante anglaise, me dit : « Savez- vous que le duc se marie avec la duchesse M. ? » J'approche le livre plus près de ma figure , car je suis rouge comme le feu. J'ai senti comme un couteau aigu s'enfoncer dans ma poitrine. Je commençais A trembler si fort que je tenais le livre à peine. J'avais peur de m' évanouir, mais le livre me sauva. Je feignis de chercher pendant quelques minutes pour me calmer. Je disais la leçon d'une voix entrecoupée par la respiration qui tremblait. J'assemble tout mon courage comme jadis pour me jeter du pont aux bains, et me dis qu'irfaut me dompter. J'ai fait une dictée pour ne pas avoir le temps de parler.
Avec délices^ je vais au piano, j'essaye de jouer : mes doigts sontraides et froids. La princesse vient me prier de lui apprendre le croquet. « Avec plaisir », réondis-je gaiement; mais la voix et la respiration tremient toujours. — La voiture vient, je cours m'habiller. obe verte, mes cheveux sont couleur d'or, je suis lanche et rose, je suis jolie comme un ange ou comme ae femme. Nous sortons. La maisonde G... est ouverte.
il y a des ouvriers, des maron?, il m'a semblé des experts; elle est partie... où? Je suppose en Russie, pour faire fortune.
Je pense tout le temps : Il se marie 1 est-ce possible f Je suis malheureuse! pas malhunrcusc comme autrefois pour le papier d'une chambre et le meuble de l'autre; mais réellement malheureuse I
Je ne sais pas comment dire à la princesse qu'il se marie (car ils le sauront un jour) et il vaut mieux que je le dise moi-même.
Je choisis un moment où elle s'assied sur un canapé, la lumière derrière moi. On ne voit pas ma figure. « Savez-vous une nouvelle, princesse ? (nous parlons russe,) le duc de H... se marie. » Enfin ! j'ai dit... Je n'ai pas rougi, je suis calme, mais ce qui s'est fait en moi, dans mon fond III
Depuis le moment malheureux où cette péronnelle m*a dit cette horreur, je continue à être essoufflée comme si j'avais couru une heure, et le même sentiment, le cœur me fait mal et bat.
J'ai joué du piano avec furie, mais^ au milieu de la fougue, mes doigts faiblissent et je m'adosse àla chaise. Je reprends, — même histoire, — et cinq minutes au moins, j'ai commencé et cessé. Il se forme dans mon gosier quelque chose qui empêche la respiration. Dix fois je saute du piano au balcon. Mon Dieu! ô quel étatr...
Nous allons nous promener, mais Nice n'est pi Nice, G.... non plus! La vue de sa villa ne me faise plus rien. Tout cela s'attache au duc, et c'est pour ce que mon cœur se déchire à la vue de ces deux maiso:
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vides!... Tout ce qui m'attachait à Nice, c'était lui, je hais Nice et la supporte à peine. Je m'ennuie! Ah ! je m'ennuie!...
Mon âme rêveuse Ne songe qu'à lui.
Je suis malheureuse, L'espoir a fui...
Mon Dieu, sauvez-moi du malheur! Mon Dieu, pardonnez-moi mes péchés, ne me punissez pas! C'est fini!... fini!... Ma figure devient violette lorsque jepense que c'est fini!...
Aujourd'hui, je suis heureuse, je suis gaie de pouvoir croire que ce n'était pas vrai, parce que la terrible nouvelle n'a pas été répétée, et je préfère l'ignorance à la triste vérité.
Vendredi 17 octobre. — Je jouais du piano, lorsqu'on apporta les journaux; je prends le GalignanVs Messenger y et les premières lignes qui tombent sous mes yeux parlaient du mariage du duc de H. . .
Le journal ne tomba pas de mes mains, au contraire, il y resta collé, attaché. Je n'avais pas la force de rester debout, je m'assis et je relus ces lignes foudroyantes encore dix fois, pour bien m'assurer que je e rêvais pas. charité divine ! qu'ai-je lu ? Mon Dieu 1 u'ai-je lu ! Je ne puis écrire le soir, je me jette à: çenoux et je pleure. Maman entre et, pour qu'elle ne me voie pas ainsi, je feins d'aller voir si le thé est >rét. Et je dois prendre une leçon de latin 1 ô torture t
ù supplice ! Je ne. puis rien faire, je ne puis rester tranquillo. Il n'y a pas de paroles au monde pour, dire ce que je sens; mais ce qui me domine, m'enrage, me tue, c'est la jalousie, Tenvie; elle me déchire, me rend enraijée, folle !.. Si je pouvais la faire paraître ! mais il faut ta dissimuler et être calme, jp n'en suis que plus mûéraMe; l^orsqu'on débouche du Champagne, il mousse et se calme, mais lorsqu'on entr'ouvre seulement le bouchon pour faire mousser , pas assez pour ealuier!... Non, cette comparaison n'est pas juste, je fiOuiïre, je suis brisée !!!...
J'oublierai sans doute, avec le temps !... Dire que mon chagrin sera éternel, serait ridicule, il n'y a rien d'éternel ! Mais le fait est qu'à présent je ne peux penser h autre chose. 11 ne se marie pas, on le marie. Ce sont des machineries de sa mère, [i 880.) Tout ça pour lin monsieur que fax vu une ihaine d'i fois dans la 7^ue, que je ne connais pas et qui ne sait pas que f existe.) "Oli je le déteste ! je ne veux pas, je veux le voir avec f;llf ! Ils sont à Bade, à Bade que j'aimais tant! Ces promenades où je le voyais, ces kiosques, ces maga-
(lîeiu tout cela en iS80, ça ne me fait plus rien,)
Aujourd'hui, je change dans ma prière touttîe qui a rapport à lui, je ne prierai plus Dieu pour être sa reniiTie 1...
Me séparer de cette prière me semble impossible, morlel ! je pleure comme une bête ! Allons ! allons ! ma fi] le, soyons raisonnable !
C'est fini, eh bien ! c'est fini. Ah ! je vois maintenant quVjn ne fait pas ce qu'on veut !
Préparons-nous au supplice de changer de prière.
DE MARIE BASIIKÎRTSEFF. 47
Ohl c'est le plus cruel sentiment du monde, c'est la fin de tout.
Amen!
Samedi 18 octobre. — J'ai fait ma prière, j'ai omis la prière pour lui et pour tout enfin. J'ai senti comme si on m'arrachait le cœur, comme si je voyais emporter le cercueil d'un mort bien-aimé. Tant qu'il était encore là, ce cercueil, on est malheureux, mais pas encore autant que lorsqu'on sent le vide partout.
Je m'aperçois que lui était l'âme de ma prière qui est à présent calme, froide, raisonnable, tandis qu'avant elle était vive et passionnée et brûlante I! Il est mort pour moi et on a emporté le cercueil ' C'était une douleur mouillée ei c'est une douleur sèche; que sa volonté soit faite! J'avais l'habitude de lui envoyer des signes de croix de tous les côtés, ne sachant où il est; je ne l'ai pas fait aujourd'hui et mon cœur bat.
Je suis une étrange créature, personne ne souffre comme moi, et pourtant je vis, je chante, j'écris. Comme je suis changée depuis le 13 octobre, jour fatal I La souffrance est constamment sur ma figure. Son nom n est plus une chaleur bienfaisante ; mais c'est du feu, c'est un reproche, un réveil de jalousie, de tristesse. C'est le plus grand malheur qui puisse arriver à une femme, je sais ce que c'est 1... triste moquerie !
Je commence à penser sérieusement à ma voix, je voudrais si bien chanter! A quoi bon, maintenant?
11 était dans mon âme comme une lampe, et celte lampe s'est éteinte. Il fait noir, sombre, triste, on ne sait pas de quel côté marcher. Avant, dans mes petits ennuis, je trouvais toujours un point d'appui, une lumière qui me guidait cl me donnait de la force dans
m< S petites misères, et à présent, j*ai beau chercher, regarder, tàter, je ne trouve que le vide et l'obscurité. C esl affreux ! affreux 1 lorsqu'on n'a rien au fond de
Jïime...
}fm*di 2i octobre. — Nous rentrons, on dîne déjà, €l nous recevons un petit savon de maman pour avoir mangé avant dîner. La charmante vie de famille s'aj^ïte. Paul est grondé par maman ; grand-papa empêche maman , il se mêle où il n'a rien à faire et par ^ela anéantit le respect de Paul pour maman. Paul s'en va, barbotant comme un domestique. Je vais dans le corridor pour prier grand-papa de ne pas empêcher ladministration et de laisser maman faire ce qu'elle veut* Car c'est un crime de soulever, par manque de tact seulement, les enfants contre leurs parents. Grandp:àpa s'est mis à crier; cela m'a fait rire, toutes ses bourrasques me font toujours rire et nffe font ensuite pitié pour tous ces malheureux qui n'ont pas de mallieurs et qui se martyrisent à force de ne rien faire. Mon Dieu, si j'avais dix ans de plusl surtout si j'étais libre ! Mais comment faire quand on a les pieds et les mains liés par des tantes, grand-papa, les leçons, les institutrices, la famille?... Quel bataclan, mille trompettes!...
Ma douleur n'est plus aiguë, effarouchée et inattendue; mais elle est lente, calme et raisonnable; elle n'est pas pour cela plus faible.
Non ! non !... il ne me reste que le souvenir et, si je le perds, je serai bien malheureuse !...
Je parle d'un style si fleuri que cela devient béte; e dire que je ne lui jamais parlé, je l'ai vu dix ou (juin/.* JiHb de près et puis de loin ou en voiture ; mais j'ai entendu sa voix et je ne l'oublierai jamais! Plus je dis, pliij
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je voudrais dire. Je nepeux cependant écrire ce que je sens I Je suis comme ces peintres malheureux qui inventent un tableau au-dessus de leurs forces.
Je Taime et je Tai perdu, voilà tout ce que je peux dire, et cela dit plus que tout au monde I
Après dîner, j'ai chanté et enchanté toute Torageuse famille !.,.
Samedi 25 octobre, — Hier soir , on frappe à ma porte et on vient me dire que maman est très malade ; je descends tout endormie et je trouve, dans la salle à manger, maman assise, dans un état affreux; autour, tout le monde avec des faces troublées. Je vois qu'elle est bien mal. Elle veut me voir, dit-elle, avant de mourir. Je suis saisie d'horreur; mais je ne le fais pas paraître. C'est une attaque de nerfs terrible, jamais ce n'a été aussi fort. Tout le monde est au désespoir. On envoie chercher les docteurs Reberg et Macari. On a expédié des domestiques de tous côtés pour chercher des remèdes. Jamais je ne pourrai donner une idée de cette horrible nuit. Je suis restée tout le temps dans un fauteuil près de la fenêtre ; il y avait assez de monde pour faire ce qu'il fallait, d'ailleurs je ne sais pas soi • gner. Jamais je n'ai tant souffert ! Si ! le 13 octobre, j ai souffert, mais d'une autre manière.
Un moment, maman s'est trouvée très mal, je ne pouvais me contenir et ma première pensée a été de prier. Les médecins allaient et venaient continuellement. Enfin, on parvint à coucher maman dans sa tiambre, et nous étions tous autour du lit. Mais elle e va pas mieux. . Le souvenir de celte nuit me fait •émir. Les médecins disent que ces attaques sont danereuses; mais, grâce à Dieu, cette fois, le danger est •assé. Nous sommes plus tranquilles tous, et nous res- X. B. 5
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tons dans sa chambre. Gomme la mer après une grande lempéle devient calme et tremble gplée^ aini^i nous étions tous, après de si grands troubles^ assis ^i calmement que je ne comprenais pas ce qui s'était passé.
Mardi 28 octobre, — Pauvre maman ne vu pas mieux; ces bourreaux de médecins luLont mis unvésicatoire qui la fait souffrir îuïrriblement. Le meilleur remède, c'est de Feau fraiclie uu du thé; c'est naLun^l et simple.
Si l'homme doit mourir, il me art avec le secours de tous les médecins du monde ; si, au contraire, il ne doit pas mourir, il ne mourra pas, si même il est se al et sans aucun secours.
Raisonnez bien calmement, il me semble qu'il vaut mieux se passer de toutes les horreurs pbarmacei' tiques.
Oh! comme je voudrais avoir vingt ansl je ne suis rien qu'une rêveuse, sans avenir et pleine d'ambition; c'est comme mon affliction! c'est comme ma vie! je l'avais préparée dans mps pensées^ et en un instant tout s'est écroulé.
Bien que le duc soit mort pour moi, je pense i\ lui. Je suis dans les nuages ; tout est devenu incertain pour moi, je n'ai plus de prière à Dieu.
Paul ne veut rien faire ; il n'étudie pas, il n'est pas assez sérieux, il ne comprend pas i\u\\ doit étudier, cela me chagrine. Mon Dieu, iuspire-îiii la sagesse, fais-lui comprendre qu'il doit étudier, in^pirr-luî no peu d'ambition, un peu, jusle as^^ez pour i4ru quehp chose. Mon Dieu ! entends ma prière, diri-e-lc, yardccontre tous ces mécréants qui le déioulciîll...
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Jamais un homme au-dessous de ma position ne pourra me plaire, tous les gens communs me dégoûtent, m'énervent. Un homme pauvre perd la moitié de soimême; il semble petit, misérable et a Taîr d'un pion. Tandis qu'un homme riche, indépendant, porte avec lui [^orgueil et a un certain air confortable. L'assurance a un certain air victorieux. Et j'aime en H... cet air sûr, capricieux, fat et cruel; il a du Néron.
Samedi 8 novembre. — Il ne faut jamais se laisser trop voir, même à ceux qui nous aiment. 11 faut s'en aller au beau milieu et laisser des regrets , des illusions. On paraîtra mieux, on semblera plus beau. On regrette toujours ce qui est passé; on aura le désir de vous revoir,' mais ne contentez pas ce désir immédiatement; faites souffrir: pas trop cependant. La chose qui coûte trop de peines perd, après tant de difficultés. On s'attendait, à mieux. Ou bien faites trop souffrir, plus que trop... alors vous êtes reine.
Je crois que j'ai la fièvre, je suis très bavarde, surtout lorsque je pleure intérieurement. Personne ne s'en douterait. Je chante, je ris, je. plaisante, et plus je suis malheureuse, plus je suis gaie. Aujourd'hui je ne suis pas capable de remuer la langue, je n'ai presque rien mangé.
Tout ce que j'écrirai ne dira jamais ce que je sens. Je suis bête, folle, offensée superbement. Il me semble qu'on me vole en me prenant le duc, mais, vraiment c'est comme si on me prenait mon bien. Quel état df^sagréable ! je ne sais comment m'exprimer, tout me i mble trop faible; pour un rien j'emploie les expres- { 3ns les plus fortes et, lorsque je veux parler sérieuse- 1 ent, je me trouve à S3c; c'est comme... Non, assez! ï je continue à tirer des conclusions, des exemples et
des ressemblances, je n'en finirai pas. Les idées poussent, ^e confondent, et finissent par s'évaporer
se 1
Ce n'est que maintenant que, regardant maman comme une étrangère, je découvre qu'elle est ravissante, belle comme le jour, bien que fatiguée pai: toutes sortes d'ennuis et de maladies. Lorsqu'elle parle, elle a la voix si douce, sans être flûtée, mais mâle et douce; des manières jolies^ bien que naturelles et simples.
Je n'ai pas vu, dans ma vie, une personne moins pensant à elle que ma mère. Elle est la nature toute naturelle; et si elle pensait un peu à sa toilette tout le monde l'admirerait. On a beau dire, la toilette fait beaucoup. Elle s'habille de débris, de je ne sais pas quoi. Aujourd'hui elle a une jolie toilette et, ma parole d'honneur, elle est adorable !
Samedi 29 novembre, — Je ne suis pas un moment tranquille, je voudrais me cacher, loin, loin î où il n'y a personne. Je reviendrais à moi peut-être.
Je sens la jalousie, l'amour, l'envie, la déception, l'amour-propre blessé, tout ce qu'il y a de hideux dans ce monde ! . . . Par-dessus tout je sens sa perte I je l'aime ! Que ne puis-je retirer tout ce que j'ai dans mon âme î mais, si je ne sais pas ce qui s'y passe, je sais seulement que je suis très tourmentée, que quelque chose me ronge, m'étouffe, et tout ce que je dis, ne redit pa'* la centième partie de ce que je sens.
La figure couverte d'une main, tandis que de l'autr je tiens le manteau qui m'enveloppe tout entière, mêm la tête, pour être dans l'obscurité, pour rassembler me.«
pensées qui s'envolent de tous côtés et ne laissent que confusion en moi. Pauvre tétel
Une chose me tourmente, c'est que dans quelques années je me moquerai et j'aurai oublié! — {1875,) Il y a deux ans de cela et je ne me moque pas et je n'ai pas oublié! — toutes ces peines me sembleront enfantillage, affectation. Mais non, je t'en conjure, n'oublie pas ! Lorsque ti» liras ces lignes, retourne en arrière, pense que tu as treize ans, que lu es à Nice, que cela se passe en ce moment! pense que c'est vivant alors 1... tu comprendras!... tu seras heureuse!...
Dimanche 30 novembre. — Je voudrais qu'il se marie plus vite, je suis toujours comme cela; quand il y a quelque chose de désagréable, au lieu de l'éloigner, je voudrais le rapprocher. Pour partir de Paris , je pressai à l'heure du départ tout le monde ; je savais qu'il fallait avaler cette pilule. De môme, pour arriver à Nice, je brûlai d'y arriver plus vite pour ne plus attendre. Car l'attente est plus terrible que l'événement lui-même.
Dimanche 4 janvier, — Comme il est doux de se réveiller naturellement ! Mon réveil n'a pas sonné et j'ourre les yeux de moi-même; c'est comme lorsqu'on est en bateau, on s'oublie, et lorsqu'on se réveille on est arrivé.
Vendredi 9 janvier. — En rentrant de promenade, je me disais que je ne serais pas comme les autres, qui sont sérieuses comparativement et réservées. Je ne comprenais pas comment ce sérieux vient? comment de Tenfance on passe à l'état de jeune fille ! Je me demandais : Comment cela vient-il? Peu à peu ou en un jour? Ce qui mûrit , développe pu change , c'est un malheur ou l'amour. Si j'étais un bel esprit, je dirais le c'est synonyme ; mais je n# lo dis pas, car, l'azur, c'est ce qu'il y a de plus beau au monde. Je me impare à une eau qui est gelée au fond et ne s'agite l'à la surface, car rien ne m'intéresse et ne m'amuse tns mon FOND.
i i janvier. — Je brûle d'impatience pour que demain soir arrive, i^ janvier, la veille du nouvel an russe, pour faire la bonne aventure devant une glace.
La tante Marie nous raconte des choses saisissantes : elle-même faisait la bonne aventure devant le miroir, elle vit son mari et plusieurs choses qui ne sont pas encore accomplies. Elle dit aussi qu'on voit des horreurs et des frayeurs. J'e'tais si animée et agitée que je ne peux rien manger. J'ai résolu de faire la bonne aventure!...
A onze heures et demie du soir, je m'enferme : j'arrange les glaces et m'y voilà! enfin!... Pendant longtemps, je ne voyais rien, puis, peu à peu, je distinguai quelques petites figures, mais pas plus grandes que 10 ou 42 centimètres. Je vis une multitude de télés seulement, coiffées de la manière la plus bizarre du monde : toques, perruques, bonnets démesurés, tout cela tourné; puis je distingue une femme, qui me ressemble, en blanc, un fichu sur la tête, le coude appuyé sur une table ; le menton sur les mains , mais légèrement, les yeux levés ; puis elle se dissipe. Je vois un plancher d'église en marbre blanc et noir, et au milieu un groupe costumé, plusieurs assis ou debout ; je n'ai pas bien compris. Il m'a semblé voir sur la gauche plusieurs hommes, comme dans un brouillard, un homme en habit, et une fiancée ; mais les figures étaient invisibles.
Au centre encore, un homme dont je ne puis voir la figure. Ce qui dominait, ce sont les têtes coiffées, et puis je suppose, moi, toutes sortes de costumes qui changeaient à chaque instant. Les scènes étaient trè brillantes. Tout à fait au commencement, les garni tures du miroir, réfléchies sans fin, me parurent ui jnstant comme un cercueil; mais je m'aperçus de Vei
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reur. Il faut savoir que j'étais un peu agitée; je pensais à chaque minute que je verrais quelque chose d'affreux. Demain, je raconterai cela à tous, car c'est étrange ; j'aurais sans doute vu mieux, mais j'ai remué le miroir et les yeux. J'ai commencé la nouvelle annéç en rencontrant ces costumes et coiffures indéfiniment étranges et fantastiques.
Vive Tannée 1874 en Russie et adieu à 18731
Jeudi 24 juin, —^ Tout cet hiver, je ne pouvais pousser un son ; j'étais au désespoir, je croyais avoir perdu la voix, et je me taisais et je rougiçsais quand on m'en parlait ; maintenant elle revient, ma voix, mon trésor, ma fortune! Je la reçois les larmes aux yeux, et je me prosterne devant Dieu!... Je ne disais rien, mais j'étais cruellement chagrinée, je n'osais en parler, et j'ai prié Dieu et il m'a entendue!... Quel bonheur! quel plaisir que de bien chanter! on se croit toute-puissante, on se croit reine ! on est heureuse ! heureuse de son propre mérite. Ce. n'est pas l'orgueil que donne Tor, ni le titre. On est plus qu'une femme, on se sent immortelle. On se détache de la terre, on monte au ciel 1 Et tout ce monde qui est suspendu à vos lèvres, qui écoute votre chant comme une voix divine, qui est électrisé, enthousiasmé, ravi!... Vous les dominez tous!... Après la véritable royauté, c'est celle que l'on doit chercher. La royauté de la beauté ne vient qu'ensuite, car elle n'est pas toute-puissante sur tout le monde; mais le; chant enlève l'homme de la terre ; il plane dans un îuage pareil à celui dans lequel Vénus apparut à Enée!
Nice 4 juillet. — Nous allons à l'église de Saint-
Pierre, les demoiselles seules. .J*ai bien prié, agenouillée et le menton appuyé sur ma mnin très blanche et fine; mais, me souvenant où j'^lnis, je cachais les mains et m'arrangeais de façon k m'erïlîûdîr en guise de pénitence. Je suis de rhiuneur d'hier, j'ai mis la robe et le chapeau de ma tante* En sctrlant de l'église, nous voyons A... passer en voiture et ôler son misérable chapeau niçois.
Dans mes dispositions, je ne peux rentrer chez moi; je mène ma compagnie au couvent qtii es^t en face de Téglise et qui communique par une porte de derrière avec la maison habitée par les Sapogenikoff, Nous entrons dans le couvent, apportant sur nos ailes tant de joie et de folie que l'air sanctifié est remué, el les sœurs calmes , blanches , sont égayées et montrent derrière les portes des faces curieiist^s. Nous voyons la mère supérieure S travers sa double grille; elle est depuis quarante ans au couvent... Misère! De là, nous montons au parloir des pensionnaires, et je fais danser la sœur Thérèse. Elle veut me convertir et me vante le couvent , et moi, je veux aussi la convertir et lui vante le monde.
Nous sommes jusqu'au cou dans la religion catholique. Eh bien, je comprends la passion qu'on peut avoir pour les églises et couvents.
Mardi 6 juillet, — Rien ne se perd dans ce monde. Si on cesse d'aimer Tun, on porte immédiatement cette affection sur l'autre, même sans le savoir, et quand on n'aime personne , on se trompe. Si on n'aime pas un homme, c'est un chien ou un meuble, et avec la même force , seulement sous une autre forme. Si j'aimais, je voudrais être aimée comme j'aimerais, je ne souffrirais rien, pas même iin mot d;t par un autre. Un pa-
DE MARIB BASUKlRTSii.FP'. 51)
reil amour est introuvable. Aussi n'aimerai-je jamais, car personne ne m'aimera comme je sais aimer.
i 4 juillet. — On a parlé du latin, du lycée, des examens; cela me donne une furieuse envie d'étudier, et quand Brunet vient, je ne le fais pas attendre, je lui demande des renseignements sur les examens. 11 m'en donne de tels , qu'après un an de préparation , je me sens capable de me présenter pour le baccalauréat es sciences. Nous en parlerons.
Je travaille le latin depuis février de cette année, nous sommes en juillet. En cinq mois, j'ai fait, au dire de Brunet,. ce qu'on fait au lycée en trois ans. C'est prodigieux î Jamais je ne me pardonnerai d'avoir perdu cette année, ce sera un chagrin immense, je ne l'oublierai jamais!...
iô juillet. — Hier au soir, j'ai dit à la lune, après avoir quitté les SapogenikofF : « Lune , ô belle lune , fais-moi voir celui que j'épouserai de mon vivant. »
Après, il ne faut plus prononcer une parole, et l'on dit que l'on voit en rêve celui qu'on épousera.
Ce sont des bêtises. J'ai vu S. et A., deux impossibilités!
Je suis de mauvaise humeur^ je manque tout, rien ne me réussit. Je serai punie pour mon orgueil et mon arrogance stupide. Lisez cela, bonnes gens, et apprenez ! Ce journal est le plus utile et le plus instructif de tous les écrits qui ont été, sont ou seront. C'est une femme avec toutes ses pensées et ses espérances, déceptions^ vilenies, beautés, chagrins, joies. Je ne suis pas encore une femme entière, mais je le serai . On pourra me suivre de l'enfance jusqu'à la mort. Car la vie d'une personne, une vie entière, sans aucun déguisement
ni mensonge, est toujours chose grande et intéressante.
Vendredi i 6 juillet, — En raison des transmigrations de l'amour, tout ce que je contiens en ce moment est concentré sur Victor, un de mes chiens. Je déjeune, et lui en face de moi, sa bonne grosse tète* sur la table. Aimons les chiens, n'aimons que les chiens! Les hommes et les chats sont des êtres indignes. Et pourtant, c'est sale un chien , cela vous regarde manger avec des yeux avides, cela s'attache pour le manger. Cependant, je ne nourris jamais mes chiens, et ils m'aiment. Et Frater qui m'a abandonnée par jalousie pour Victor et a passé à maman !.... Et les hommes, est-ce que ça ne demande pas à ^tre nourri, est-ce que ce n'est pas vorace et mercenaire?
J'évite ma fatalité, je n'irai pas en Russie, ne voulant pour rien au monde manquer le centenaire de Michel- Ange. La Russie sera aussi bien l'année prochaine, mais pour le centenaire il faudra vivre encore cent ans, lequel espoir je n'ai pas... Et puis, si je ne vais pas en Russie, c'est que Dieu le veut ainsi. 7 oui ce qui se fait se fait pour le mieux, dit un proverbe russe. On n'évite pas sa destinée, dit encore un autre proverbe.
Je vais encore dire à la lune : « Xune, ô belle lune, fais-moi voir en dormant celui que j'épouserai de mon vivant. »
Samedi i 7 juillet, — On dit qu'en Russie, il y % un tas de faquins qui veulent la Commune, c'est une horreur. Tout diviser et avoir tout en commun. Et leur maudite secte est si répandue que les journaux font des appels désespérés à la société. Est-ce que les pères de famille ne mettront pas un terme à cette infection? Us
DE MARIE BASDKIRTSEFF. 61
veulent tout anéantir. Plus de civilisation, plus d'art, plus de belles et grandes choses. Simplement les moyens xnatériels pour subsister. Le travail aussi en commun, personne n'aura le droit de s'élever par quelque mérite que ce soit au-dessus des autres. On veut anéantir les Universités, l'enseignement supérieur, pour réduire la Russie en une espèce de caricature de Lacédémone. J'espère que Dieu et l'empereur les confondront. Je prierai Dieu de préserver rftoa pays de ces bêtes féroces. — D... paraît frappé de tout ce que je dis et s'étonne de trouver en moi une telle fièvre de la vie. Nous parlons de nos meubles, il manque de tomber à la renverse à la description de ma chambre. « Mais c'est un temple, un conte des Mille et une Nuits ! s'écrie-t-il ; mais on doit y entrer à genoux. C'est prodigieux, unique, remarquable. » Il veut débrouiller mon caractère, me demande si j'effeuille des marguerites. — « Oui, très souvent, pour savoir si le dîner sera bon. — Mais comment, une chambre si poétique, si féerique, et à côté de cela demander à une marguerite si le chef a réussi un dîner? oh 1 mais non, c'est incroyable 1 » — Ce qui l'amuse, c'est que j'assure avoir deux cœurs. Je me plaisais à le faire crier et s'étonner pour une multitude de contrastes. Je montais au ciel et sans transition aucune je retombais sur la terre, ainsi de suite : je m'exhibe comme une personne qui veut vivre et s'amuser et ne soupçonne pas la possibilité d'aimer. Et lui s'étonne, dit qu'il a peur de moi, que c'est prodigieux, surnaturel, affreux I
Ce que j'aime le mieux quand il n'*y a personne pour qui être, c'est la solitude.
Mes cheveux, noués à la Psyché, sont plus roux que jamais. Robe de laine de ce blanc particulier, seyant et gracieux ; un fichu de dentelle autour du cou. J'ai
Tair d'un de ces portraits du premier Empire; pour | compléter le tableau, il me faudrait être sous un arbre et tenir un livre à la main. J'aime la solitude devant une glace pour admirer mes mains si blanches, si fines, et à peine roses à l'intérieur.
C'est peut-être bête de se louer tellement; mais les gens qui écrivent décrivent toujours leur héroïne, et je suis mon héroïne à moi. Et il serait ridicule de m'humilier et m'abaisser par une fausse modestie. On s'abaisse en parole quand on est sûr d'être relevée ; mais en écrit, chacun pensera que je dis vrai, et on me croira laide et bête; ce serait absurde I
Heureusement ou malheureusement, je m'estime un tel trésor que personne n'en est digne , et ceux qui osent lever les yeux sur ce trésor, sont regardés par moi comme à peine dignes de pitié. Je m'estime une divinité et ne conçois pas qu'un homme comme G... puisse avoir l'idée de me plaire. A peine pourrais-je traiter d'égal un roi. Je crois que c'est très bien. Je regarde les hommes d'une telle hauteur , que je suis charmante pour eux, car il ne sied pas de mépriser ceux qui sont si bas. Je les regarde comme un lièvre regarderait une souris.
Jeiidi 29 juillet. — Nous devions partir aujourd'hui, j'ai subi tous les ennuis qui accompagnent un déparL On se fâche, on court, on oublie, on se rappelle, on crie; je suis toute déferrée, et voilà qu'on parle de rester jusqu'à samedi.
Mon oncle Etienne voudrait remettre. Il n'a le ç urage de rien. C'est un caractère !
H devait quitter la Russie au commencement d'a^ il et n'est parti qu'en juillet. C'est impatientant, n< restons. En voyant que je suis contrariée et que je i:^
DE MARIE BASUKFRTSEFF. 63
que je ne partirai plus, chacun plie devant moi, et je fais la capricieuse
Lundi 2 août, — Après une journée de magasiniers, de couturiers et de modistes, de promenade et de coquetterie , je passe un peignoir et lis mon bon ami Plutarque.
J'ai une imagination gigantesque ; je rêve les galanteries des siècles passés et, sans m'en douter, je suis la plus romanesque des femmes, et que c'est malsain !
Je me pardonne très facilement Tadoration pour le duc, car je le trouve digne de moi sous tous les rapports.
Mardi i 7 août. — J'ai rêvé de la Fronde ; je venais d'entrer au service d'Anne d'Autriche, elle se défiait de moi, et je la conduisais au milieu du peuple mutiné, en criant ; Vive la Reine! et le peuple criait après moi : Vive la Reine !
Mercredi i 8 août. — Nous passons la journée à
m'admirer, maman m'admire, la princesse G. m'admire ;
elle dit continuellement que je ressemble à maman ou
à sa fille; or, c'est le plus grand compliment qu'on
puisse faire. On ne pense de personne mieux que de
soi. C'est que, vraiment, je suis jolie. A Venise, dans
la grande salle du Palazzo Ducal, la peinture du plafond
par Paul Véronèse représente Venise sous les traits
d'une femme grande, blonde, fraîche; je rappelle cette
îinture. Mes portraits photographiques ne pourront
imais bien me représenter, la couleur manque, et ma
raîcheur, ma blancheur sans pareilles sont ma prin-
ipale beauté. Mais qu'on me mette de mauvaise hu-
neur; qu'on me mécontente en quelque chose, que je
64 journal' 1
me fatigue, adieu ma beauté ! rien de plus fragile que ] moi. Quand je suis heureuse, tranquille, alors seulement je suis adorable. i
Quand je suis fatiguée ou fâchée, je ne suis pas ! belle, je suis plutôt laide. Je m'épanouis au bonheur , comm'e les fleurs au soleil. On me verra, on a le temps, | Dieu merci I Je ne fais que commencer à devenir ce que je serai à vingt ans.
Je suis comme Agar dans le désert, j'attends et je désire une âme vivante. j
Paris. Mardi 24 août, — J'espère entrer dans le I monde, dans ce monde que j'appelle à grands cris et à deux genoux, car c'est ma vie, mon bonheur. Je commence à vivre et à tâcher de réaliser mes rêves. j de devenir célèbre : je suis déjà connue par bien des \ gens. Je me regarde dans la glace et je me vois jolie. Je suis jolie, que me faut-il de plus? Nepuis-je pas lout avec cela? Mon Dieu, en me donnant ce peu de beauté (je dis peu par modestie), c'est encore trop venant de vous, ô mon Dieu! Je me sens belle, il me semble que tout me réussira. Tout me sourit et. je suis heureuse, heureuse, heureuse!
Le bruit de Paris, cet hôtel grand comme une ville, avec ce monde toujours marchant, parlant, lisant, fumant, regardant, m'étourdissent. J'aime Paris et mon cœur bat. Je veux plus vite vivre, plus vite, vile... (« Je n'ai jamais vu une telle fièvre de la vie, dit D.. en me regardant.») C'est vrai, je crains que ce désir de vivre à la vapeur ne soit le présage d'une existence courte. Qui
sait? Allons, voilà que je deviens mélancolique,.. Non, je ne veux pçis de mélancolie...
Dimanche 6 septembre. — -. Au Bois, il y a tant de Niçois qu'un moment il m'a semblé être à Nice. Nice est si beau en septembre I Je me souviens de Tannce dernière, mes promenades matinales avec mes chiens, ce ciel si pur, cette mer si «rgentée. Ici, il n*y a ni matin, ni soir.. Le matin, on balaye; le soir, ces innombrables lanternes m'agacent. Je me perds ici, je ne sais distinguer le levant du couchant. Tandis que là-bas on est si bien! On est comme dans un nid, entouré par ces montagnes, ni trop hautes ni trop arides. On est de trois côtés protégé comme par un manteau gracieux et commode et, devant soi, on a une fenêtre immense, un horizon infini, toujours le même et toujours nouveau. J'aime Nice ; Nice, c'est ma pairie; Nice m'a fait grandir, Nice m'a donné la santé, les fraîches couleurs. C'est si beau l On se lève avec le jour et on voit paraître le soleil, là-bas, à gauche, derrière les montagnes qui se détachent en vigueur sur le ciel bleu argent, si vaporeux et doux qu'on étouffe de joie. Vers midi, il est en face de moi; il fait chaud, mais l'air n'est pas chaud, il y a cette incomparable brise qui rafraîchit toujours. Tout semble endormi. 11 n'y a pas une âme sur la Promenade, sauf deux ou trois Niçois assoupis sur les bancs. Alors je respire, j'admire. Le soir, encore le ciel, la mer, les montagnes. Mais le soir, c'est tout noir ou gros bleu. Et quand la lune luit, ce chemin immense dans la mer, qui semble être un poisson aux écailles de diamant, et quand je suis à ma fenêtre avec une glace devant et deux bougies, tranquille, seule, je ne demande rien et je me prosterne devant Dieu! Oh! non, on ne comprendra pas ce que je
veux dire. On ne compren^lra pas^ parce que Ton n*a pas éprouvé. Non, ce n'est pas cela; c'est que je suis désespérée toutes les fois que je veux faire comprendre ce que je sensîL. C'est comme dans un cauchemar quand on n'a pas la foi ce de crier!
D'ailleurs, jamais aucun écrit ne donnera la moindre idée de la vie réelle. Gomment expliquer celle fraîcheur, ces parfums de souvenir? On peut inventer^ on peut créer, mais on ne f>eul pas copier*. On a beau sentir en écrivant, il n'en résulte que deç; mois communs : bois, montagne, ciel, lune; tout le monde dit la même chose. Et d'ailleurs, pourquoi tout cela, qu'importe aux autres? Les autres ne comprendront jamais, puisque ce ne sont pas eux, mais moi; moi seule, je -comprends, je me souviens. Et puis, les hommes ne valent pas la peine qu'on prendrait pour leur faire comprendre tout cela. Chacun sent comme moi, pour soi. Je voudrais arriver à voir les autres sentir comnie moi, pour moi; c'est impossible, il leur faudrait être moi.
Ma fille , ma fille , laisse cela tranquille, tu te perds dans des subtilités. Tu deviendras folle, si tu t*acharnes après cela, comme jadis après ton fond... Il y a tant de gens d'esprit! Eh bien, non! je voulais dire que c'est à eux de démêler... Eh bien, non! Ils savent ^réer, mais démêler, non, non, cent mille fois non 1 Dans tout cela, ce qui est très clair, c'est que j'ai le mal du pays de Nice.
Lundi 6 septembre. — Dans cet abattement et dans •cette douleur affreuse de tous les instants, je ne maudis pas la vie, au contraire, je l'aime et je la trouve bonne. Le croira-t-on? je trouve tout bon et agréable, jusqu'aux larmes, jusqu'à la douleur. J'aime pleurer, j'aime me désespérer, j'aime à être chagrine et triste.
DE MARIE BASUKÏRTSEFF. 07
Je regarde tout cela comme autant de divertissements et j'aime la vie malgré tout. Je veux vivre. Ce serait cruel de me faire mourir quand je suis si accommodante. Je pleure, je me plains, et en même temps cela me plaît; non, pas cela.. Je ne sais cornaient dire.. Enfin tout dans la vie me plaît, je trouve tout agréable. Et tout en demandant le bonheur, je me trouve heureuse d'être misérable. Ce n*est plus moi qui me trouve ainsi ; mon corps pleure et crie ; mais quelque chose dans moi, qui est au-dessus de moi, se réjouit de tout. Ce n'est pas que je préfère les larmes à la joie, mais, loin de maudire la vie dans les moments désespérés, je la bénis et me (fis : Je suis malheureuse, je me plains, mais je trouve la vie si belle que tout me paraît beau et heureux et que je veux vivre! Apparemment ce quelqu'un qui est au-dessus de moi et qui se réjouissait de tant pleurer est sorti ce soir, car je me sens bien malheureuse I
Je n'ai encore fait de mal à personne, et on m'a Cié'\à offensée, calomniée, humiliée! Gomment puis-je aimer les hommes! je les déteste, mais Dieu ne permet pas la haine. Mais Dieu m'abandonne, mais Dieu m'éprouve. Eh bien, s'il m'éprouve, il doit cesser l'épreuve. Il voit comment je prends la chose ; il voit que je ne cache pas ma douleur sous une lâche hypocrisie, comme ce coquin de Job, qui, en minaudant devant Notre- Seigneur, en a fait sa dupe.
Une chose me chagrine par-dessus tout, c'est, non is la chute de tous mes plans, mais le regret que me
cause cette suite de mésaventures. Non pas pour mui — je ne sai8 si on me comprendra — mais parce que je suis peinée de voir s'accumuler des taches sur une robe blanche qu'on voulait conserver propre.
A chaque petit chagrin,. mon cœur se serre, non pas peur moi, mais de pitié, cardiaque chagrin est comme une goutte d'encre tombant dans un verre d'eau, il ne s'eflace jamais et ajoute à ses prédécesseurs, rend le verre d eau claire gris, noir et sale. On a beau ajouter de l'eau après, le fond crasseux reste toujours. Mon cœur se serre parce que c'est chaque fois une tache ineffaçable sur ma vie, dans mon àme. N'est-ce pas? on sent une tristesse profonde en face d'une chose irréparable, quelque insignifiante qu'elle soit.
Jeudi 9 septembre. — Nous sommes à Marseille, Targent n'est pas arrivé. Ma tante, pour ne pas me faire attendre, est sortie pour engager ses diamants. Je me sens plus près de Nice, de ma ville, car, quoi que je dise, c'est ma ville. Je ne serai tranquille qu'à Florence avec tous mes chiffons. J'ai fait brosser ma robe et mon chapeau, et attends ma tante pour aller faire un tour dans la ville.
J'ai acheté un roman dans je ne sais plus quelle gare, mais il était si mal écrit, que, de peur de gâter mon style déjà si mauvais, je l'ai jeté par la fenêtre et je reviens à Hérodote que je vais lire à l'instant.
Ahl le beau résultat! Pauvre tante! je me prosterne devant elle. Dans quels lieux a-t-elle été? Quelles gens elle a viis! Et tout cela pour moi! N'osant demander a" cocher où se trouvait le Mont-de-Piélé, elle lui denianc où l'on conserve les diamants. Nous avons ri ensemb de cet endroit où Ton conserve les diamants. A ur heure nous quittons cette ville qui sent si mauvais.
Depuis Antibes, je m'égosille à chanter des chansons niçoises, au grand ébahissement des employés des gares. Plus nous approchions, plus mon impatience croissait.
La voilà, cette Méditerranée après laquelle je soupirais! Ces arbres noirs! Et il fait justement un clair de lune qui illumine ce cliemin dans la mer.
Calme parfait; ni roulement de voiture ni mouvement perpétuel de ces hommes qui me paraissaient des petits bonshommes, de ma fenêtre du Grand-Hôtel. Calme, silence, obscurité mal éclairée par la lune qui se cache; à peine quelques lanternes qui courent les unes après les autres.
J'entre dans ma chambre, dans mon cabinet de toilette; j'ouvre la fenêtre pour voir le château, toujours le même, et l'heure sonnait, je ne sais plus quelle heure, et mon cœur s'est serré !
Ah I je puis bien nommer cette année": Tannée des soupirs! Je suis un peu fatiguée, mais j'aime Nice!... j'aime Nice !
Vendredi iO septembre (Voyage à Florence). — Les moustiques m'ont réveillée dix fois la nuit; mais je me réveille un peu pâle , et à mon aise. Ah! les Anglais savent bien ce qu'ils entendent par Home. Quelle qu'elle soit, la maison est l'endroit le plus agréable; ça ne tient ni au confortable ni à la richesse, car oyez notre maison, tout est sens dessus dessous, à peine îs meubles nécessaires, désordre, désolation, et pour- Bint j'y suis bien : c'est que je suis chez moi, à moi, à ûoil...
Je ne pense pas même à mes robes, je trouve tout
bien. Nice, je ne pensais jamais la revoir avec de tels transports ! et si on m'avait entendue jurer et la maudire depuis Marseille, on dirait que je la déteste. €'est mon habitude de mal parler des gens et des •choses que j'aime.
Je marche silencieuse et blanche comme une ombre, «en recueillant mes souvenirs épars par toute la Promenade. Nice, pour moi, c'est la Promenade des Anglais. Chaque maison, chaque arbre, chaque poteau de télégraphe est un souvenir bon ou mauvais, amoureux ou commun. Il me semble que je reviens de Spa, d'Ostende, de Londres. Tout est pareil. Il y a même cette odeur de bois qui est particulière aux meubles neufs.
* Je monte chez moi, je fais une délicieuse coiffure Empire et mets ma robe blanche. La robe du portrait. C'est une grande robe comme les statues, avec les mnnclies que je retrousse au-dessus du coude, décolletée devant rondement, un peu derrière, de façon à laisser voir la naissance du cou, avec une large vàleneiennes retombante. Le vêtement flottant et serré à la taille par un ruban et sous la poitrine aussi par deux rubans cousus et noués devant par un simple nœud. Pas de gants, pas de bijoux. Je suis enchantée de moi. Sous cette laine blanche, mes bras blancs^ oh! mais blancs!... je suis jolie, je suis animée. Oh I suis-je vraiment à Nice?
Dimanche i2 septembre. — Le soir à Florence. Lî ville me paraît médiocre, mais l'animation est grande A tous les coins de rue on vend les melons d'eau paj monceaux. Ces melons d'eau si rouges et si frais- m-
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tentèrent beaucoup. Notre fenêtre donne sur la place et sur TArno. Je me fais apporter un programme des fêtes; le premier jour était aujourd'hui. Je croyais que mon cousin Victor-Emmanuel saurait profiter de l'occasion si belle qui lui est offerte : le centenaire de Michel Angelo Buonarroti! Sous ton règne, faquin!!! et tu ne convoques pas tous les souverains, et tu ne leur donnes pas des fêtes comme on n'en a jamais vul Et lu ne fais pas tapage!!! roi, ton fils, ton petitfils et leurs fils régneront et n'auront pas cette occasion, 6 grosse masse de chair! roi sans ambition, sans amour-propre ! Il y a bien des congrès de toutes sortes, des concerts, des illuminations, un bal au Casino, Tex-palais Borghèse... mais pas un roi!... Rien comme j'aime! rien comme je veux!...
Lundi 13 septembre, — Voyons,[que je rassemble uç peu mes idées. Plus j'ai à raconter, moins j'écris... C'est que je sui^ impatientée, énervée^ quand j'ai beaucoup à dire.
Nous parcourons toute la ville en landau et en toilette. Oh! que j'aime ces maisons sombres, ces portiques, ces colonnes, cette architecture massive, grandiose î Soyez honteux, architectes français, russes,, anglais, cachez-vous sous terre! Palais de pacotille de Paris, enfoncez-vous, croulez sous terre Pas le Louvre, il est « incritiquable », mais le reste Jamais on n'atteindra à cette magnificence superbe des- Italiens. J'ouvris de grands yeux en voyant les pierres immenses du Palazzo Pitti!... La ville est sale,, presque en guenilles, mais combien de beautés il y a ! cité de Dante, des Médicis, de Savonarole! que lui es pleine de superbes souvenirs pour ceux qui pensent, qui seatent , qui savent 1 Que de chefs-d'œuvre!
que de ruines! faquin de roi, ohl si j'étais reine I...
J'adore la peinture, la sculpture, Tart enfin partout où il se trouve. Je pourrais passer des journées entières dans ces galeries ; mais ma tante est souffrante, elle a peine à me suivre, et je me sacrifie. D'ailleurs, la vie est devant moi, j'aurai le temps de revoir.
Au Palazzo Pitti, je ne trouve pas un costume à copier, mais quelle beauté, quelle peinture!...
Faut-il le dire? c'est que je n'ose pas... On criera : llaro! harol — Allons, en confidence!. Eh bien, la « Vierge à la chaise » de Raphaël ne me plaît pas. La figure de la Vierge est pâle, le teint n'est pas naturel, l'expression est plutôt d'une femme de chambre que 'de la sainte Vierge, mère de Jésus... Oh! mais, il y a une « Madeleine » du Titien qui m'a ravie. Seulement — il y a toujours un seulement — elle a des poignets trop gros et des mains trop grasses : de belles mains d'une femme de cinquante ans. Il y a des choses de Rubens, de Van Dyck, ravissantes. Le « Mensonge » par Salvalor Rosaest très naturel, très bien. Jene juge pas en connaisseur; ce qui ressemble le plus à la nature me plaît le plus. La peinture n'a-t-elle pas pour but d'imiter la nature?
J'aime beaucoup la grasse et fraîche figure de la femme de Paolo Veronese, peinte par lui. J'aime le genre de ses figures. J'adore Titien, Van Dyck; mais ce pauvre Raphaël! .. Pourvu que personne ne sache ce que j'écris! on me prendrait pour une bête. Je ne critique pas Raphaël, je ne le comprends pas ; avec le temps, sans doute je comprendrai ses beautés. Gepen-
DE MARIE DASHKIRTSEFF. 73
dant le portrait du pape Léon... je ne sais plus combien... X, je crois, est admirable.
Une « Vierge avec Tenfant Jésus, » de Murillo, a attiré mon attention; c'est frais, c'est naturel.
A ma grande satisfaction, j'ai trouvé la galerie des tableaux plus petite que je ne pensais. C'est assassinant, ces galeries sans fin, ce labyrinthe plus terrible que celui de Crète.
J*ai passé deux heures dans le palais, je ne me suis pas assise un instant et je ne suis pas fatiguée !... C'est que les choses que j'aime ne me fatiguent pas. Tant qu'il y a tableaux et surtout statues à voir, je suis de fer. Ahlsi on me faisait marcher dans les magasins^du Louvre ou du Bon Marché, même chez Worth, alors je pleurerais au bout de trois quarts d'heure.
Aucun voyage ne m'a aussi satisfaite que celui-ci, je trouve enfin des choses dignes d'être vues. J'adore ces sombres palais Strozzi. Et j'adore ces portes immenses, ces cours superbes, ces galeries, ces colonnades. C'est majestueux, c'est grand, c'est beaul... Ah! le monde dégénère; on a envie de crouler sous terre en comparant les constructions modernes à ces pierres gigantesques entassées les unes sur les autres et montant jusqu'au ciel. On passe sous des ponts qui réunissent des palais à une hauteur prodigieuse...
ma fille, ménage tes expressions; que diras-tu de Rome?
Nice. — Jeudi S septembre. — Je descends dan^. mon laboratoire et, ô horreur! toutes mes fioles, tous mes ballons, tous mes sels, tous mes cpislaux, tousmes acides, tous mes tubes sont débouchés et entassés dans une sale caisse avec le plus grand désordre. Je me mets en fureur, m'assieds par terre et commence* de finir de briser les choses qui l'étaient à moitié. Quant à ce qui est intact, je ne le touche pas, je nem'oublie jamais.
— Ah ! vous avez cru que Marie est partie, donc elle est morte ! On peut tout casser, tout disperser ! criais-jeen brisant toujours.
Ma tante au commencement se taisait, puis :
— Est-ce que c'est une jeune fille? c'est un monstre^ une horreur 1
\u milieu de ma colère, je ne puis m'empécher de jrire. Car cette affaire est tout à l'extérieur, elle n'est s dans mon fond, et, en ce moment, j'ai le bonheur toucher mon fond, donc je suis parfaitement tran-
quille et je regarde tout cela comme ei cela concernait une autre que moi.
Vendredi /«' octobre, — Dieu ne fait pas ce que ]e le prie de faire, je me résigne (pas du tout, j'attende). Oh ! que c'est ennuyeux d'attendre et de ne pouvoir rien faire qu'attendre! Tout cela abîme la femme : les c6ntrariciés, les résistances des choses d'alentour,
« Si l'homme après sa naissance et dans ses pre- « miers mouvements n'éprouvait pas de résistance dans <( le contact des choses d'alentctur, il arriverait à ne « pas se distinguer d'avec le monde extérieur, à croire « que ce monde fait partie de lul-mt^me, de son corps; <( à mesure qu'il y atteindrait de son geste ou de son « pas, il arriverait à se persuader que le tout n est <( qu'une dépendance et une extension de son être per- « sonnel^ il dirait avec confiance : L'Univers, c'est « moi. »
Vous avez bien raison de dire que c'est trop bien
fait pour être de moi, aussi ne rhen:hcrai-je pas k
vous le faire accroire. C'est un philosophe qui Ta dit
et je le répète. Eh bien, c'est comme cela que j'avais
révé de viyre, mais le contact des choses d'alentour
m'a fait des bleus, ce dont je suis excessivement
fâchée.
Toutes les personnes qui me plaisaient, j'ai osé les comparer avec le duc. C'est étrange, eh bien, l toutes les occasions il me revient tout entier et j'ei remercie Dieu, car il est ma lumière. Ohl quelle dif férence! comme je me souviens!... Tout mon bonheu consistait à l'apercevoir, je restais sur la terrasse, j.
^rr^
DE MARÏE BASHKIRTSEFF. 77
le voyais passer quelquefois et je revenais folle à la maison. Je me jetais dans les bras de Golignon, je cachais ma figure sur sa poitrine, elle me laissait faire et puis doucement me faisait lever et me conduisait à la leçon, tout étourdie encore, ivre de bonheurl
Oh! que je comprends bien cette expression :ivre de bonheur, car je l'étais. Je ne le regardais pas comme un semblable, je n'ai jamais sérieusement pensé à le connaître. Le voir... le voir encore... et voilà tout ce que je demandais!... Je l'aime encore et je l'aimerai toujours!...
Qu'il est bon de parlei- de lui !.., Comme ce souvenir est pur ! . . . En y pensant, je sors de cette fange niçoise, je m'élève, je l'aime.
Quand je pense à cela, je ne puis beaucoup écrire, je pense, j'aime et c'est tout.
Les désordres dans la maison sont un grand chagrin pour moi; les détails du service, les chambres sans meubles, cet air de dévastation, de misère me fendent le cœur l Mon Dieu, prenez-moi en pitié et aidezmoi à arranger cela. Je suis seule. Pour ma tante, tout lui est égal : que la maison croule, que le jardin dessèche... Je neparle même pas des détails... Et moi, CCS détails mal soignés m'énervent, me gâtent le caractère. Quand tout est beau, confortable et riche autour de moi, je suis bonne, gaie, et bien. Mais la lésolation et le vide me font désolée et vide de tout, /hirondelle s'arrange son nid, le lion sa fosse, comnent l'homme, si supérieur aux animaux, ne veut-il •ien faire ?
Si je dis : si supérieur, ça ne veut pas dire que je
l'estime, non. Je méprise profondcment le genre humain et par conviction. Je n*iitlends rien de ban de lui. Il n'y a pas C3 que je cherciie et espère : — une âme bonne et parfaite. — Ceux gni sont bons sont b^tes, et ceux qui ont de l'esprit sont ou ruséa, ou trop occupés de leur esprit pour être bons. De plus, chaque créature est essentiellement égoïste. Or cherche?,-moi de la bonté chez un égoïste. L'intérêt, la ruse, rintrig-ue, l'envie!! Bienheureux ceux qui ont de rambîtion, c'est une noble passion ; par vanité et par ambition on tâche de paraître bon devant les autres et par moments, et c'est mieux que de ne Télre jamais.
Eh bien, ma fille, avez-vous épuisé toute votre science? — Pour le moment oui. — Au moins ainsi j'aurai moins de déceptions!.. . Aucune lâcheté ne me chagrinera, aucune vilaine actiun ne me surprendra. Il arrivera sans doute un jour où je penserai avoir trouvé un homme, mais ce jour-lâ je me tromperai laidement. Je prévois bien ce jour. Je serai aveuglée, je dis cela maintenant que je vois clair... mais à ce compte, pourquoi vivre? puisque tout est vilenie et scélératesse dans ce monde?,.. Pourquoi? Parce que je comprends que c'est ainsi, moi. Parce que, quoi qu'on dise, la vie est une fort belle chose* Et parce que, sans trop approfondir, on peut vivre heureusement. Ne compter ni sur l'amitié ni sur la reconnaissancej ni sur la fidélité, ni sur l'honnêteté; s*élever bravement audessus des misères humaines et s arrêter entre elles et Dieu. Prendre tout ce qu'on peut de la vie et vivement; ne pas faire de mal h ses semblables, ne pas laisser échapper un instant de plaisir, s arranger une vie commode, bruyante et magniTique ; s'élever absolument et autant que possible au-dessus 'des autres; être puissant! Oui, puissant I puissant 1 Par
rv
DE MARIE BASnKlRTSEFF. 19^
n'importe quoi !... Alors "on est craint ou respecté. Alors on est fort, et c'est le comble de la félicitéhumaine, parce qu'alors les semblables sont muselés, ou par lâcheté^ ou par autre chose, et ne vous mordent pas.
N'est-il pas étrange de m'entendre raisonner de la sorte? Oui, mais ces raisonnements chez un jeune chien comme moi sont une nouvelle preuve de ce que vaut le monde... Il faut qu'il soit bien imbibé de saleté et de méchanceté pour qu'en si peu de temps il m'ait tellement attristée. J'ai quinze ans seulement.
Et cela prouve la divine miséricorde de Dieu, car lorsque je serai complètement initiée aux laideurs dece monde, je verrai qu'il n'y a que Lui tout en haut dans le ciel, moi tout en bas sur la terre. Cette convietion me donnera une plus grande force. Je ne toucherai aux choses vulgaires que pour m'élever et jeserai heureuse quand je ne prendrai pas à cœur le& petitesses autour desquelles les hommes tournent^ combattent, se mangent et se déchirent, comme des chiens affamés.
Voilà bien des moisi Et où vais-je m'élever? Et comment? Oh ! des visions ! . . .
Je m'élève mentalement, toujours mentalement,, mon âme est , grande, je suis capable d'immenses choses, mais à quoi tout cela me sert-il ? puisque je vis dans un coin sombre, ignorée de tousl
Tenez, voilà que je regrette mes fichus semblables!'
Mais je ne les ai jamais dédaignés, je les cherche au^
ontraire; sans eux, il n'y arien en ce monde. Seule-
nent, seulement je les estime ce qu'ils valent .et je-
eux m'en servir.
La multitude, c'est .tout. Que m'importent quelques
ôlres supérieurs, il me faut loul le monde, il me faut de l'éclat, du bruit.
Quand je pense que... Revenons au mot éternellement ennuyeux et nécessaire. . . Attendons î„ . Ah ! si Ton savait combien il me coûte d*aUendrcï
Mais j'aime la vie, j'aime les ennuis comme les joies. J'aime Dieu et j'aime son monde avec toutes ses vilenies, et malgré toutes ses vilenies, el pcut-clrd même à cause de toutes ses vilenies,
11 fait très bon encore, l'air est douXj la lune est claire, les arbres sont niiira, Nice est belle; je ne préférerais pas la plus belle vue du monde à celle que j'ai de ma fenêtre. Il fait beau^ mais il fait triste^ triste, triste.
Je lirai encore un peu, puis j*irai continuer mon roman cérébral.
Pourquoi ne peut-on jamds parler sans exagérer? Mes réflexions noires seraient justes, si elles étaient im peu plus calmes; leur forme violente leur 6te de leur naturel.
Il y a de froides âmes, il y a de belles actions et il y a des cœurs honnêtes, mais par ékns et si rarement qu'on ne peut les confondre avec tout le monde.
On dira peut-être que j'ai ces idées parce que je suis contrariée par quelque chose; mais non, j'ai mes contrariétés habituelles et rien de particulier. Ne cherchez pas autre chose que ce qu'il y a dans cp journal, je suis scrupuleuse et ne passe jamais son^ silence ni une pensée ni un doute. Je me reproduis aussi fidèlement que me le permet mon pauvn esprit. Et si on ne me croit pas^ si on cherche à voii
au delà ou en dedans de ce que je dis, tant pis ! On ne verra rien, car il n'y a rien.
Samedi 9 octobre, — Si j'étais née princesse de Bourbon comme Madame de Longueville, si j'avais pour serviteurs des comtes; poar parenls et amis, des rois ; si, dès les premiers pas dans la vie, je n'avais rencontré que des têtes baissées, que des courtisans empressés, si je n'avais marché que sur des blasons, et dormi que sous des dais royaux, si j'avais toute une suite d'aïeux, les uns plus glorieux, plus fiers que les autres; si j'avais tout cela, il me semble que je ne serais ni plus fière, ni plus arrogante que je ne suis.
O mon Dieu, combien je vous bénis! Ces idées qui me viennent de vous, me retiendront dans le droit chemin et ne me feront pas un instant quitter des yeux l'étoile lumineuse vers laquelle je marche ?
Je crois qu'en ce moment je ne marche pas du tout. Mais je marcherai, et pour si peu on ne dérange pas une aussi belle phrase ...
Ah ! je suis lasse de mon obscurité ! Je dessèche d'inaction, je moisis dans les ténèbres. Le soleil, le soleil, le soleil!...
De quel côté me viendra-t-il ? Quand? où ? comment? Je ne veux rien savoir, pourvu qu'il vienne !
Dans mes moments de folie de grandeur, tous les objets me semblent indignes d'être touchés, ma plume se refuse à écrire le nom de tous les jours. Je regarde avec un dédain surnaturel tout ce qui m'entoure et puis je me dis, en soupirant : Allons, du courage, ce temps n'est qu'un passage qui me conduit où je serai bien.
82 JOL'RXAL
Vendredi iô octobre, — JVmbUe î Ma tante Oïst allée acheler des fruits devant Tëglise Saint-Reparale, dans la ville de Nice,
Les femmes tout de suite ont ta il cercle autour de moi. J'ai chanté à demi-vnix ie Rossigno che voiâ. Cela les a enthousiasmées et les plus vieilles se mirent à danser; j'ai dit ce que je sais en niçois. En un mot, triomphe populaire. La marchande de pommes me fit la révérence en s'écriant : Che bella regina !
Je ne sais pourquoi les gens du commun m'aiment et, moi-même, je me sens bien entre eux, je me crois reine, je leur parle avec bienveillance et m'en vais après une petite ovation comme aujourd'hui. Si j'étais reine, le peuple m'adorerait.
Lundi 27 décembre, — J'ai fait un drôle de rêve. Je volais très haut au-dessus de la terre, une lyre à la main dont les cordes se défaisaient à chaque instant, et je ne parvenais à en tirer aucun accord. — Je m'élevais toujours, je voyais des horizons immenses, des nuages bleus, jaunes, rouges, mélangés, dorés, argentés, déchirés, étranges, puis tout devenait gris, puis de nouveau éblouissant; et je m'élevais toujours jusqu'à I ce qu'enfin j'arrivais à une si grande hauteur que c'était effrayant; mais je n'avais pas peur, les nuages semblaient gelés, grisâtres et brillants comme du plomb. Tout devint vague, j'avais ma lyre à la main toujours avec ses cordes mal tendues, et au loin sous mes pieds était une boule rougeàlre. la terre.
Toute ma vie est dans ce journal, mes plus calmes
DE MARIE BASUKIRTSEFP. 83
moments sont ceux où j'écris. Geux-là sont peut-élre mes seuls moments calmes.
Si je meurs bientôt, je brûlerai tout, mais si je meurs vieille, on lira ce journal. Je crois qu'il n'y a pas encore de photographie, si je puis m exprimer ainsi, de toute une existence de femme, de toutes ses pensées, de tout, de tout. Ce sera curieux.
Si je meurs jeune, bientôt, et si par malheur-ce journal n'est pas brûlé, on dira : Pauvre enfant! elle a aimé, et tout son désespoir vient de là !
Qu'on le dise, je ne veux pas prouver le contraire, car plus je dirai, moins on me croira.
Qu'y a-t-il de plus stupide, de plus tâche, déplus vil que le genre humain ? Rien I rien ! Le genre humain a été créé pour la perdition du... Bon, j'allais dire pour la perdition du genre humain.
Il est trois heures du matin, et, comme dit ma tante, en veillant je ne gagnerai rien.
Ah ! je suis impatiente. Mon temps viendra, je veux bien le croire, mais quelque chose me dit qu'il ne viendra jamais, que je passerai toute ma vie à attendre... toujours attendre. Et attendre... attendre !...
Je suis fâchée et je n'ai pas pleuré, je ne me suis pas couchée par terre. Je suis calme. C'est mauvais signe; il vaut mieux être furieuse..
Murdi28 décembre. — J'ai froid, ma bouche brûle.
Je sais bien que c'est indigne d'un esprit fort,
de s'abandonner à un vil chagrin, de se ronger les
>igts pour les dédains d'une ville comme Nice; mais
:COuer la tête, sourire avec mépris et ne plus y penser
ïrait trop fort. Pleurer et rager me fait plus de plai-
Je suis arrivée à un tel énervement que chaque mor-
ceau de musique qui n'est pas un galop me fait pleurer. Dans cïiaque opéra je me retrouve, les paroles les plus ordinaires me frappent au cœur.
Un pareil état ferait honneur à une femme de trente ans. Mais à quinze ans avoir des nerfs, pleurer comme uno bêle à chaque stupide phrase sentimentale !
Tout, à l'heure encore je suis tombée à genoux en sanglotant et en implorant Dieu, les bras étendus et [m yeux fixés devant moi, tout comme si Dieu était là, dans ma chambre l
11 paraît que Dieu ne m'entend pas; pourtant je crie assez fort. Je crois que je dis des impertinences au bon Bieu,
En ce moment je suis si désespérée, si malheureuse que je ne désire rien! Si toute la société ennemie de Nice %enait s'agenouiller devant moi, je ne bougerais pas !
Si ! !5i [ je lui donnerais un coup de pied I Car enfin qu'est-ce que nous leur avons fait ?
Mon Dieu, est-ce que toute ma vie sera ainsi? î Lundi, il y aura un tir aux pigeons; je ne m'en inquiète seulement pas. Et avant?
Je voudrais posséder le talent de tous les auteurs réunis pour pouvoir donner une juste idée de mon profond désespoir, de moyi amour-propre blessé, de tous mes désirs contrariés.
Il suffit que je désire pour que rien n'arrive I. . . Trouverai-je jamais un chien de la rue, affamé et baitu par tous les gamins, un cheval qui depuis le malin jusqu'au soir traîne des poids énormes, un âne de moulin, un rat d'église, un professeur de mathéma- Liques îiiins leçons, un prêtre destitué, un... diable quelconque rissez écrasé, assez misérable, assez triste^ asàcz immilié, assez abattu, pour le comparer à moi?
DE MARIE BASUKIRTSEFF. 85
Ce qu'il y a d'affreux chez moi, c'est que les humiliations passées ne glissent pas sur mon cœur, mais y laissent leur trace hideuse !
Jamais vous ne comprendrez ma situation; jamais vous ne vous rendrez compte de mon existence. Vous rirez... riez, riez! Mais peut-être se trouve ra-t-il quelqu'un qui pleurera. Dieu, ayez pitié de moi, entendez ma voix; je vous jure que je crois en vous.
Une vie comme ma vie, avec un caractère comme mon caractère ! ! I ,
Je n'ai même pas les amusements de mon âge ! Je n'ai même pas ce que chaque Américaine aux jupes retroussées si; je ne danse même pas !...
Mercredi 29 décembre. — Mon Dieu, si vous me faîtes vivre comme j'aime, je vous promets, mon Dieu, si vous me prenez en pitié, je vous promets d'aller depuis Kharkoff jusqu'à Kieffàpied, comme les pèlerins. Si en outre vous satisfaites mon ambition et si vous me rendez tout à fait heureuse, je vous promet» d'aller à Jérusalem et de faire le dixième du chemin à pied.
N'est-ce pas un péché de faire ce que je fais ? Des^ saints ont fait des vœux, oui, mais j'ai l'air de faire de» conditions. Non, Dieu voit que mon intention est bonne, et, si je fais mal, il me pardonnera, car je désirebien faire.
Mon Dieu, pardonnez-moi et prenez-moi en pitié,, faites que j'accomplisse mes promesses I
Sainte Marie, c'est peut-être bête, mais il me semble que, comme femme, vous êtes plus clémente, plus indulgente, prenez-moi sous votre protection, et je jure de consacrer un dixième de mon revenu à toutes si^rtes de bonnes œuvres... Si je fais mal, c'est sans le vouloir. Pardon I
Rome. — Samedi /•'' janvier. — Nice, Nice, y at-il une plus jolie ville au monde après Paris? Paris et Nice, Nice et Paris I La France, rien que la France, on ne vit qu'en France.
Il s'agit d'étudier, puisque je suis à Rome pour cela. Rome ne me fail pas l'effet de Rome.
Est-ce bien Rome ? Peut-être me suis-je trompe'e ? Vivre dans une autre ville que Nice^ est-ce possible ? Passer par des villes, les visiter, oui, mais s'y installer l
Bast ! je m'habituerai.
Et tous ces gens qui sont restés à Nice, il me semble qtfils restent dans la position où je les ai laissés et ne bougeront que lorsque je serai de retour. Hélas ! ils bougent sans moi, ils s'amusent sans moi et ne se fichent pas mal de la « créature en blanc ».
Je voudrais, étant loin des yeux, être loin des langues.
On me dit qu'on s'occupe de moi. Je ne puis me l'imai ler.
Je ne pense qu'au mois de mai, quand je ferai mon
88 JOIJIINAL
entrée à Nice, quand j'irai A la promenads des Anglais, le matin, sans chapeau , avec mes chiens.
Je suis ici comme une pauvre plante transplantée. Je regarde par la fenêtre et» au lieu de la Méditerranée, je vois de sales maison?^; je veux regarder par Taulre fenêtre et, au lieu du château, je vois le corridor de l'hôtel. Au lieu de Thorloge de la tour, j'entends la pendule de l'hôtel...
C'est vilain de prendre des habitudes et de détester le changement.
Mercredi 5 janvier, — J'ai vu la façade de San- Pielro, c'est superbe; elle m'a ravi le cœur, surtout la colonnade gauche, parce qu'aucune maison ne la dépasse, et ces colonnes avec le ciel pour fond produisent l'effet le plus saisissant. On se croirait dans la vieille Grèce.
Le pont et le fort San-Angelo c nt aussi d'après mon idée.
C'est grand, c'est sublime.
Et le Colisée !
Qu'ai-je à en dire après Byron?...
Lundi iO janvier. — Nous sommes allées chez Mgr de Falloux; mais depuis vingt jours il ne quitte pas son lit. De là chez la comtesse Antonelli, mais elle a quitté Rome depuis dix jours. Enfin nous allons au Vatican. Je n'ai jamais vu les grands de près et je n'ai jamais su comment il fallait les aborder, néanmoins mon instinct me disait que nou'^ ne faisions pas comme il fallait. Pensez, le cardina Antonelli, le pape de fait, sinon de nom, le ressort qu faisait mouvoir toute la machine papale et qui* la sou tient encore à présent I
DE MARIE BASnKlRTSEFF. 89
Nous arrivons avec une sublime confiance sous la colonnade droite, j'écarte, non sans peine, la foule de guides qui nous entoure, et au bas de Tescalier je m'adresse au premier soldat venu et lui demande : son Eminence. Ce soldat me renvoie au chef, qui me donne un autre soldat assez drôlement mis, qui nous fait monter quatre énormes escaliers de marbre de différentes couleurs, et nous arrivons enfin dans une cour carrée qui, à cause de l'inattendu, m'impose beaucoup. Je ne supposais pas une pareille vue dans l'intérieur d'un palais quel qu'il soit, bien que je sache, d'après des descriptions, ce que c'est que le Vatican.
En voyant cette immeil^ité, je ne voudrais pas qu'on détruisît les papes. Ils sont déjà grands pour avoir fait une telle grandeur, et dignes d'être honorés pour avoir employé leur vie, leur puissance et leur or à laisser à la postérité ce colosse abracadabrant qu'on nomme le Vatican.
Dans cette cour nous trouvons des soldats ordinaires, et un officier et deux gardes vêtus comme des valets de carte. Je demande encore son Eminence. L'officier me prie poliment de donner mon nom, je l'écris, on l'emporte et nous attendons. J'attends, tout en admirant nôtre absurde escapade.
L'officier me dit que l'heure est mal choisie, que le cardinal est à table, et fort probablement il ne pourra recevoir personne. En effet, l'homme revient et nous dit que son Eminence vient de se retirer dans son appartement et ne peut pas recevoir, se sentant un peu indisposée; mais que, si nous voulons avoir la complaisance e laisser la carte en bas et de revenir « demain matin », lie nous recevra probablement.
Et nous partons, tout en riant de notre petite visite LU cardinal Antonelli.
00 JOLIÎNAL
Vendredi 14 janvier. — A onze heures est venu Katorbinsky, mon jeune el polonais professeur de peinture, et avec lui il a amené un modèlej une vraie figure de Christ, en adoucissant un peu les lignes et les nuances. Ce malheureux n'a qu'une jambe; il ne pose que pour la tête. Katorbinsky m'a dit que c'est lui qu'il prenait pour ses Christ.
Je dois avouer que je fus légèrement intimidée lorsqu'on me dit de copier d'après nature, comme ça, tout de suite, sans préparation; je pris le fusain et dessinai bravement les contours. — « C'est bien, dit le maître; à présent faites la même chqpe avec le pinceau. » -^ Je pris le pinceau et je fis ce qu'il disait.
— Bien, dit-il encore, à présent peignez.
Et je peignis et au bout d'une heure et demie c'était fait.
Mon malheureux modèle n'avaitpasbougé, etmoi, je n'en croyais pas mes yeux. Avec Binsa il me fallait deux ou trois leçons pour le contour au crayon et pour copier une toile, tandis qu'ici tout était fait en une fois et d'après nature, contour, couleur, fond. Je suis contente de moi, et si je le dis c'est que je le mérite. Je suis sévère et c'est difficile de me contenter, surtout moi-même.
Rien ne se perd en ce monde. Où irait donc mon amour? Chaque créature, chaque homme a une égale partie de ce fluide renfermé en lui; seulement, d'après sa constitution, son caractère et les circonstances^ il parait en avoir plus ou moins ; chaque homme aime continuellement, mais des objets différents, et lors qu'il parait ne pas aimer du tout, le fluide s'en vô vers Dieu, ou vers la nature, en paroles, en écrits ou simplement en soupirs ou en pensées.
Maintenant il y à des créatures qui boivent, mangent^ rient et ne font pas autre chose ; chez celles-là le fluide est ou bien absorbé par les instincts animaux, ou bien éparpillé sur tous les objets et sur tous les hommes en général, sans distinction, et ce sont là les personnes qu'on nomme bienveillantes et qui en général ne savent pas aimer.
Il y a aussi des créatures q ui n'aiment personne , comme on dit vulgairement. C'est inexact, elles aiment toujours quelqu'un, mais d'une façon dilBFérente des autres, qui leur est particulière . Mais il y a encore des malheureux qui véritablement n'aiment pas, parce qu'ils ont aimé, et qu'ils n'aiment plus. Encore une erreur! ils n'aiment plus, dit-on, bien... Pourquoi souffrent-ils alors? Parce qu'ils aiment toujours et pensent ne plus aimer. Ou à cause d'un amour contrarié ou de la perte d'une personne chère.
Chez moi, plus que chez tout autre, le fluide s'est fait sentir et se montre sans cesse; si je le renfermais en moi-même, il me ferait éclater.
Je le répands comme une pluie bienfaisante sur Un indigne géranium rouge qui ne s'en doute même pas. C'est une de mes fantaisies. Il me plaît, et j'imagine un tas de choses, et je m'habitue à penser à lui et une fois habituée, je me déshabitue difficilement.
Je suis triste I je crains de craindre... Car lorsque je crains une vilenie, elle arrive toujours. Je n'ose pas prier Dieu, car je n'ai qu'à prier, pour que ce que je demande n'arrive pas. Je n'ose pas rester, sans "^rier, car après je dirais : Ah I si j'avais prié Dieu I
Décidément je vais prier, au moins je n'aurai rien à Qe repro.cher.
Jeudi 20 janvier, — Aujourd'hui Facciotti m'a
fait chanter toutes mes notes ; j*ai trois octaves moins deux notes. Il a été émerveillé. Quant à moi, je ne me sens pas de joie. Ma voix, mon trésor ! mon rêve, c'est de me mettre glorieusement sur la scène. C'est pour niioi tout aussi beau que de devenir princesse.
Nous sommes allées dans l'atelier de Monteverde^ puis dans celui du marquis d'Epinay pour lequel nous avions une lettre . D'Epinay fait des statues merveilleuses; il m'a montré toutes ses études, tous ses essais. Madame M... lui a parlé de Marie comme d'un être extraordinaire et artiste. Nous admirons et lui demandons de faire ma statue. Gela coûtera vingt mille francs. C'est cher, mais c'est beau. Je lui dis que je m'aime beaucoup. Il mesure mon pied sur celui d'une statue, le mien est plus petit ; d'Epinay s'écrie que c'est Cendrillon.
Il habille et coiffe admirablement ses statues. Je brûle de me faire sculpter.
Dieu, entendez-moi 1 Conservez ma voix ; si je perds tout, ma voix me restera. Mon Dieu, continuez à être bon pour moi, faites- que je ne meure pas de dépit et de chagrin. J'ai tant envie d'aller dans le monde! Le temps passe et je n'avance pas, je suis clouée à ma place, moi qui veux vivre, vivre en courant... en chemin de fer; moi qui brûle, qui bous, qui m'impatiente.
« Je n'ai jamais vu une telle fièvre de vie », a dit Doria de moi.
Si vous me connaissiez, vous auriez une idée de moi impatience, de ma douleur I
Pitié I mon Dieu, pitié! Je n'ai que vous, c'est vouï que je prie, c'est vous qui pouvez me consoler l
Samedi 22 janvier. — Dina s'est fait coiffer par un coiffeur^ moi aussi ; mais cet affreux animal m'arrange hideusement. En dix minutes je change tout et nous partons pour le Vatican. Je n'ai jamais rien vu de comparable aux escaliers et aux chambres que nous traversons. Gomme à Saint-Pierre je ne trouve rien à critiquer. Un domestique tout habillé de damas rouge nous conduit dans une longue galerie adorablement peinte, avec des médaillons en bronze incrustés dans les murs et des camées. A droite et à gauche sont des chaises assez dures, et au fond le buste de Pie IX, au-dessous duquel se trouve un bon fauteuil doré, en velours rouge. L'heure fixée était onze heures trois quarts, mais à une heure seulement la portière s'ouvre et après quelques gardes, des officiers en uniforme, et entre plusieurs cardinaux, paraît le Saint-Père, habillé de blanc avec un manteau rouge, et s'appuyant sur une canne à pomma d'ivoire.
Je le connaissais bien par ses portraits, mais en réalité il est beaucoup plus vieux, tant que sa lèvre inférieure pend comme chez un vieux chien.
Tout le monde s'est mis à genoux ; le pape s'approcha premièrement de nous et demanda qui nous étions; un cardinal lisait les lettres d'audience et lui disait les noms.
— Russes ? Alors de Pétersbourg ?
— Non, Saint-Père, dit maman, de la Petite-Russie.
— Ces demoiselles sont à vous? demanda-t-il encore.
— Oui, Saint-Père.
Nous étions à droite ; ceux du côté gauche étaient à genoux. ^
— Relevez-vous, relevez-vous, dit le Saint-Père. Dina voulut se relever.
— Non, dit-il, c'est pour ceux qui sont à gauche, vous pouvez rester.
Et il lui posa la main sur la tète de façon à la faire incliner très bas. Puis il nous donna sa main k baiser et passa à d'autres, adressant quelques mots à chacun. Quand il passa du côté gauche, ce fut à notre tour de nous relever. Ensuite il s'arrêta au milieu et de nouveau on s'agenouilla, et il nous fit un petit discours en fort mauvais français, comparant les demandes d'indulgences à l'approche du Jubilé, au repentir qui vient au moment de mourir, et disant qu'il fallait gagner le tîiel peu à peui en faisant tous les jours quelque chose d'agréable à Dieu.
— C'est peu à peu qu'il faut gagner sa patrie, dit-il, mais la patrie ce n'est pas Londres, ce n'est pas Saint- Pétersbourg, ce n'est pas Paris, c'est le ciel \ Il ne faut pas attendre au dernier jour de sa vie, il faut y penser tous les jours, et non pas faire comme on fait à l'approche du Jubilé. Non è vero ? ajouta-t-il en italien se tournant vers un de sa suite, anchè il cardinale*** (le nom m'échappe) lo sa.
Le cardinal apostrophé se mit à rire, ainsi que tous les autres ; ça devait avoir un sens pour eux, et le saint Père s'en alla très content et très souriant, après avoir donné sa bénédiction aux personnes, aux chapelets, aux images, etc. J'avais un chapelet que j'ai enfermé dans ma boîte à savon, aussitôt rentrée.
Pendant que ce vieux bénissait et parlait, je priais Dieu de faire en sorte que la bénédiction du pape me fût une vraie bénédiction et que je fusse délivrée de tous nies chagrins.
Il y avait là des cardinaux qui me regardaient, tout comme s'ils étaient à la sortie de l'Opéra de Nice.
DE MARIE BASHKIHTSKFF. 95
Dimanche 2S janvier, — Ah! comme je m ennuie 1 Si au moins nous étions tous ensemble ! Quello folle idée de se séparer ainsi 1 II faut toujours être ensemble, les ennuis sont moindres, on se sent mieux. Jamais, jamais on ne se partagera plus en deux. Nous serions cent fois mieux ensemble, grand-papa, ma tante, tout le monde et Walitsky.
Lundi 7 février. — Au moment où nous descendons de voiture à la porte de l'hôtel, je vois deux jeunes Romaias qui nous regardent rentrer. Aussitôt nous nous mettons à table et les hommes se postent au milieu de la platse et regardent nos fenêtres.
Maman, Dina et les autres en riaient déjà; mais moi, plus prudente, craignant de m'animer pour deux faquins peut-être, car je n'étais pas sûre que ces hommes fussent les mêmes, que ceux de la porte de l'hôtel,, j'envoyai Léonie dans une boutique en face, en lui recommandant de bien examiner les deux personnes et de venin me les décrire. Léonie revient et me décrit le plus petit. «.Ce sont des messieurs tout à fait comme il , faut, » dit-elle. — De ce moment on ne fait qu'aller aux fenêtres, regardant au travers des jalousies, et faire de l'esprit sur ces deux malheureux qui sont exposés à la pluie, au vent et à la neige.
Il était six heures quand nous sommes rentrées et ces deux anges sont restés jusqu'à onze heures moins un quart sur la place à nous attendre. Mais quelles jambes il faut av(>ir pour rester €inq heures de-r '>out !
Lundi i4 février, — L'Italien, selon sa coutume, est renu ce soir. Maman a envoyé Fortuné acheter du papier. Ge monsieur a arrêté Fortuné et lui- a parlé, cl
ainsi plusieurs fois. Voici le récit, qui, pour n'^^tre pas aussi classique que celui de Théramène, n'est pas moins intéressant, assaisonné d'un accent niçois qui n'est pas sans charme :
« Je suis descendu chercher du papier; alors ce monsieur m'a parlé. Il m'a dit : Estrce que c'est ici où demeurent ces dames ? Je lui ai dit : Oui. Alors il m'a dit : « Si elles voulaient visiter ma villa, je leur enverrais un coupé ou un landau, ce qu'elles voudraient. » Alors, je lui ai dit que vous ne le connaissiez pas. Alors il m'a dit que si, que vous le connaissiez. « Mbl mère de ces demoiselles me connaît et nous nous rencontrons tous les soirs, à lavilla Borghèse et au Pincio. » Alors je lui ai parlé tant, qu'il m'a donné sa carte. Alors je vous l'ai portée et je suis descendu. Il m'a de nouveau parlé. Alors je lui ai dit que les dames m'ont défendu de parler, et alors il m'a dit : « Je vais à la maison faire une lettre ; dans une demi-heure, je reviendrai et vous descendrez pour la prendre. » Alors je lui ai dit que je ne pouvais pas descendre à chaque instant. Alors il m'a dit : « Qite les dames laissent pendre un fil auquel j'attacherai ma lettre et elles l'attireront sur le balcon. Est-ce que ces dames ont du fil ? » Alors je lui ai dit que vous ne le connaissiez pas. Alors, il m'a dit : « Mais que ces dames disent par qui je puis leur être présenté, et j'irai trouver cette personne. » Alors je ne lui ai rien dit ; alors il m'a dit que c'était pour la demoiselle qui était hier à la villa Borghèse, en noir, avec des cheveux pendants (c'était Dina). Alors il m'a dit que si vous voulez visiter sa villa, il y fera rester du monde et ira vous la montrer, et si vous voulez, il vous enverra sa voiture... »
Il fallait voir cette mine de Fortuné, les mains croisées derrière le dos, un pied en avant, la bouche
DE MARIE BASDKIRTSEFF. 9T
ouverte jusqu'aux oreilles, et les yeux canailles comme chez le plus grand diable de la terre.
(î est presque espagnol, et nous en rions tant, que Lola en est presque évanouie quelques minutes. Un vrai roman de Rosine,
Au conmiencement, je me suis fâchée, jai trouvé que c'était impertinent; mais en voyant quel plaisir cela faisait à Dîna et à sa mère, j'ai oublié ma colère,, pour me joindre au chœur joyeux des plaisanteries amusantes.
Dina en a rougi comme une pivoine, ça va lui donner ses airs vainqueurs et provocateurs ; elle est désagréable ^uand elle prend ces airs là I
Ce monsieur a une villa, il a sans doute de la fortune. Dieu ! s'il épousait Dina ! je le désire plus qu'aucune chose, et justement on vient de nous envoyer des robes de chez Worth, et la sienne est toute couverte defleurs blanches comme de la fleur d'oranger.
Mardi i5 fëvrier. — Rossi vient nous voir et de suite on lui demande qui est ce monsieur. « C'est le comte A..., le neveu du cardinal ! » Bigre ! il ne pouvait pas être autre chose.
Le comte A... ressemble à G... qui est parfaitement beau, comme on sait.
Ce soir, comme il me regardait moins, j'ai pu leregarder plus. J'ai donc regardé A... et je l'ai bien vu; il est charmant, mais il faut ajouter que je n'ai pas de chance et que ceux que je regarde ne me regardent I . Il m'a lorgnée, mais convenablement, comme le ï mier jour. Il a aussi beaucoup posé et, quand nous I is sommes levées pour sortir, il a sauté sur sa lor- { ilte et n'a pas cesse de regarder.
— Je vous ai demandé qui est ce monsieur, dit ma
inèrc à Rossi, parce qu'il me rappelle beaucoup mon fils.
— C'est un charmant garçon, dit Rossi; il est un peu passerello^ il est très gai et plein d'esprit et très beau.
Je suis ravie en entendant cela. Depuis longtemps, je n'ai eu autant de plaisir que ce soir.
Je m'ennuyais, je n'avais envie de rien, parce que je n'avais à qui penser. De ce soir tout change, je me remue.
— 11 ressemble beaucoup à mon fils, dit ma mère.
— C'est un charmant garçon, dit Rossl, et, si vçus voulez, je vous le présenterai, je serai charmé.
Vendredi i 8 février. — .\u Capitole, ce soir, il y a un grand bal paré, costumé et masqué. A onze heures nous y allons,moi, Dina et sa mère. Je n'ai pas mis de domino ; une robe de soie noire à longue queue, , corsage collant, une lunicfue de gaze noire garnie de dentelle d'argent, drapée devant et retroussée derrière, de façon à former le plus gracieux capuchon du monde, un masque de velours noir et dentelle noire, des gants clairs et une rose et du muguet au corsage. C'était ravissant. Aussi notre entrée produit un immense effet.
J'avais très peur et n'osais parler à personne, mais, tous les hommes nous ont entourées, et j'ai fini par prendre le bras de l'un d'eux quejo n'ai jamais vu. C'est très amusant, mais je crois <[iie la plupart du monde m'a reconnue. 11 fallait mettre moins de coquetterie dans ma toilette, n'importe.
Trois Russes ont cru me reconnaître, et allaier derrière nous, parlant \vau\. le russe, espérant qu nous nous trahirions; mais au lieu de cela, je fis fait cercle autour de moi et parlai italien. Ils s'en allèrenl
DE MARIK BASUKIRTSKFF. 99
disant qu'ils étaient bêtes et que j'étais une Italienne. Arrive le duc Cesaro.
— Qui cherehes-tu ?
— A... Va-t-il venir?
— Oui; en attendant, reste avec moi... la plus élégante femme de toute la terre !
— Oh ! le voilà... Mon cher, je te cherchais.
— Bah!
— Seulement, conamé c'est pour la preniière fois que je vais t'entendre , soigne ta prononciation , tu perds beaucoup vu de près. Soigne ta conversation !
Il paraît que c'était spirituel, car Cesaro et deux autres se sont mis à rire comme des gens enchanté^j. Je sentais bien qu'ils me reconnaissaient tous.
— On reconnaît ■ bien ta taille, me disait-on de tous côtés. Pourquoi n'es-tu pas en blanc ?
— Je crois, ma parole d'honneur, que je joue un rôle tle chandelier, dit Cesaro, voyant que nous ne cessions de parler avec A...
— Je le crois aussi, dis-je, va-t'en.
lit prenant le bras du jeune fa t^ je m'en allai par tous les salons sans m'occuper du reste du monde, comme d'autant de chiens.
A... a la figure parfaitement jolie, un teint mat, des
yeux noirs, un nez long et régulier, de jolies oreilles,
une petite bouche, des dpnts très passables et une
moustache de vingt-trois ans. Je l'ai traité de petit
faux, de jeune fat, de malheureux, de dévergondé, et
me raconta le plus sérieusement du monde comment,
dix-neuf ans, il s'est échappé de la maison pater-
îlle; comment il s'est jeté jusqu'au cou dans la vie;
>mbien il est blasç... qu'il n'a jamais aimé^ etc.
— Combien de fois as-tu aimé? jlemandat-il.
— Deux fois.
— Oh ! oh !
— Peut-être même plus.
— Je voudrais bien être le plus.
— Jeune pre'somptueux !... Dis-moi pourquoi tous •ces gens m'ont prise pour la dame en blanc?
— Mais tu lui ressembles. C'est pour cela que je suis -avec toi. Je suis amoureux d'elle comme un fou.
— C'est peu aimable à dire.
— Que veux-tu? c'est ainsi.
— Tu la lorgnes, Dieu merci, assez, et elle est contente, et elle pose?
— Non, jamais. Elle ne pose jamais... On peut tout •dire, excepté cela I
— On voit bien que tu en es amoureux.
— Je le suis, de toi : tu lui ressembles.
— Fi ! je suis bien mieux faite ?
— N'importe, donne-moi une fleur.
Je lui donnai une fleur et il me donna une branche -de lierre en échange. Son accent et son air languissant m'agacent.
— Tu as l'air d'un prêtre. Est-ce vrai que tu vas jêtre consacré?
Il se mit à rire.
— Je déteste les prêtres, j*ai été militaire.
— Toi! tu n'as été qu'au séminaire.
— Je hais les Jésuites ; c'est pour cela que je suis «ans cesse brouillé avec ma famille.
— Mon cher, tu es ambitieux et tu aimeras qu'on tf» baise la pantoufle.
— Quelle adorable petite main ! s'écria-t-il, en me L baisant, opération qu'il répéta plusieurs fois dans 1; soirée .
— Pourquoi as-tu si mal commencé avec moi ? demandai-je.
— Parce que je t'avais prise d'abord pour une Romaine, et je déteste ce genre de femme . — En effet, lorsque j'étais avec Gesaro, il m'ofFrit de nous asseoir et A... se mit à ma gauche, et pendant que je répondais à mon cavalier, il essaya de me prendre la taille de l'air le plus béte du monde.
— Si tu ne vas pas chasser ce petit fou, dis-je à Gesaro, je vais m'en aller.
Et Gesaro a chassé le petit fou.
Je n'ai vu les hommes qu'un peu à la promenade, au théâtre et chez nous. Dieu, qu'ils soçt différents dans un bal masqué ! Si grands et si réservés dans leurs voitures, si empressés, si canailles et si bétes ici ! Doria seul ne perdait pas sa dignité. C'est peut-être parce qu'il est trop au-dessus des misères humaines. Dix fois j'ai quitté mon jeune amuseur, et dix fois il m'a retrouvée.
Dominica disait de partir, mais le petit nous retenait. Enfin nous parvenons ài trouver deux fauteuils et alors la conversation change.
Nous parlons de saint Augustin et de l'abbé Prévost.
Enfin, nous nous sauvons sans qu'on pense h nous suivre, car tous ceux qui m'ont vue dans l§t rue m'ont reconnue.
Je me suis amusée et désillusionnée.
A... ne me plaît pas tout ài fait, et pourtant...
Ah ! le misérable fils de prêtre a emporté mon gant et a baisé ma main gauche.
— Tu sais, dit-il, je ne dis pas que je porterai toujours ce gant sur mon cœur, ce serait bête, mais ce sera un souvenir agréable.
Nous avons laissé Fortuné pour détourner les soupçons; il retourna tout seul.
Lundi êi février. — J*ai l'honneur de vous. présenter une folle. Jugez seulement. Je cherche, je trouve, j'invente un homme, je vis, je ne jure que par lui, je le mêle à toutes choses et puis, quand il sera bien entré dans ma tète qui est ouverte à tous les vents, j'aurai des ennuis et peut-être des chagrins et des larmes. Je suis loin de désirer que cela arrive, mais je le dis par prévoyance.
Quand donc viendra le véritable carnaval de Rome? Jusqu'à présent, je n'ai vu que des balcons garnis d'étoffe blanche, rouge, bleue, jaune, rose, et peu de masques.
Mercredi 25 février. — Nos voisins sont là, la dame est aimable, il y a des chars ravissants. Troïlyet Giorgio sont dans une belle voiture à grands chevaux et les domestiques sont en culottes blanches. C'était la plus jolie voiture. Ils nous inondent de fleurs. Dina est . rouge et sa mère est rayonnante.
Enfin, le coup de canon a retenti, les chevaux vont courir etA...n'estpas venu;maisle jeune homme d'hier vient, et comme nos balcons se touchent, nous nous mettons à parler. Il me donne un bouquet, je lui donne un camellia, et il nàe dit tout ce qu'un jeune homme comme il faut peut dire de tendre et d'amoureux à une demoiselle à qui il n'a pas eu l'honneur d'être présenté. Il me jore de garder cette fleur toujours, de la sécher dans sa montre. Et il me promet de venir à Nice pour me montrer les pétales de la fleur qui restera toujours fraîche dans son cœur. C'était très amusant
, . - DE MARIE BASUKIRTSKKF. UYl
Le comte B... (c'est le nom du bel inconnu; ne m'attristait pas, lorsque ayant abaissé les yeux jusqu'à la vile multitude d'en bas, je vis A... qui me saluait. Dina lui lança un bouquet et dix bras de vilains s'e'tendirent pour le saisir au vol. Un homme y parvint; mais A... avec le plus grand sang-froid, le prit à la gorge et le tint dans ses mains nerveuses, tant que le misérable ne
lécha sa prise. C'était si beau que A avait l'air
presque sublime. J'en fus enthousiasmée et, oubliant ma rougeur, rougissant de nouveau, je lui donnai un camellia et la ficelle tomba avec. 11 la prit, la mit dans sa poche et disparut. Alors, tout émue encore, je me retournai vers B..., qui saisit l'occasion de m'adresser des compliments sur la manière dont je parle l'italien et sur n'importe quoi.
Les harheri passent comme le vent au milieu des huées et des sifflets de la populace, et sur notre balcon on ne parle que de la manière adorable dont A... reprit le bouquet. En eflFet, il avait l'air d'un lion, d'un tigre; je ne m'attendais pas à une telle chose de la part de ce jeune homme délicat.
C'est, conâme j'avais dit au commencement^ un mélange bizarre de langueur et de force.
Je. vois encore ses mains crispées qui serrent la gorge du faquin.
Vous rirez peut-être de ce que je vais vous dire, mais je vous le dirai tout de même.
Eh bien, par une action pareille, un homme peut se. faire aimer tout de suite. Il avait Tair si calme en étouf- ' ût ce vilain que j'en perdis la respiration.
A la maison, chaque fois qu'on se raconte cela, je
lugis comme une rose de Nice.
Trois quarts d'heure après, au plus fort de ma flir-
.tion avec le voisin, je vis^ au bout d'un long bâton,
îfr*
101 JOL'f^NAL
tout orné de papier d'ur, un immense bouqueî porte par un faquin qui ne savait à qui il fallait l'offrir, lorsqu'une canne, en s'appuyant sur le balcon, Je fit pencher de mon côté.
C'était A... qui me rendait mon camellia. D'abord je n'ai pas compris, je n'ai pas vu A...; mais au bout d'une seconde d'hésitation je soulevai avec peine le magnifique bouquet et le pris dans mes bras en souriant à l'affreux fils de prêtre.
— Oh ! mais c'est splendide ! criait la dame anglaise.
— E bello veramente, disait B... un peu vexé.
— C'est charmant, disais-je moi-même, enchante'e jusqu'au fond du cœur.
Et portant mon trophée, je me mis en voiture et regardai encore une fois l'affreux fils de prêtre.
Après m'avoir vue prendre son bouquet, il me salua de sa façon calme et disparut, on ne sait pas où.
Toute la soirée, je ne parle que décela, j'interromps toutes les conversations pour en parler encore. — N'estce pas qu'A... est adorable? Je le dis comme pour rire, mais j'ai peur de le penser vraiment. A présent je tâche de persuader aux miens que je m'occuped'A...et on ne me croit pas; mais dès que je dirai le contraire de ce que je dis en ce moment, on croira et on aura raison.
Je suis de nouveau impatiente, je voudrais dormir pour abréger le temps, pour aller au balcon.
Lundi J28 février, — En sortant sur le balcon au Corso, je trouve tous nos voisins h leur poste et le carnaval très animé. Je regarde en bas, en face, et je vois le Cardinalino avec un autre. L'ayant aperçu, je me suis troublée, j'ai rougi et je me remis debout; mais le méchant fils de prêtre n'était plus là et je me retour-
DE MARIE BASlIKlRTSEFr. 101
nai vers maman, qui tendait la main àquelcju'un... à PietroA...
— Ah I à laboQne heure. Tu es venu sur mon balcon, ce n'est pas malheureux.
Il reste un temps de politesse près de ma mère el après il se met à côté de moi.
J'occupe, comme toujours, l'extrême droite du balcon qui touche, comme on sait, celui de l'Anglaise. B... est en retard; sa place est prise par un Anglais, que l'Anglaise me présente et qui se montre très empressé.
— Mais, quelle vie faites-vous? dit A... de son air calme et doux. Vous n'allez plus au théâtre?
^ J'étais malade, j'ai encore mal au doigt.
— Où? (et il voulut me prendre la main). Vous savez, je suis allé chaque soir ài l'Apoilo et je n'y suis resté que cinq minutes.
— Pourquoi? '
— Pourqi^pi? répéta-t-il^ en me regardant droit dans les prunelles.
— Oui, pourquoi ?
— Parce que j'y allais pour vous et que vous n'y étiez pas.
Il me dit encore bien des choses dans cegenre, roule ses yeux, se démène et m'amuse beaucoup.
— Donnez-moi une rose?
— Pourquoi faire?
Convenez avec moi que je faisais là une question embarrassante. J'aime à faire des questions auxquelles on doit répondre bêtement ou pas du tout.
— Regardez donc ce tube, dis-je en désignant un freux animal, en long surtout, en grand chapeau. Si ^us pouviez l'aplatir, je vous donnerais une rose. Dès lors, ce fut un spectacle des dieux. A... et iouden s'escrimèrent de leur mieux à jeter de vieux
bouquets à la télé de cet homme qui, s*animant à 5on tour, commença à nous en lancer.
J'étais protégée par le Gardinalino et Plowden, et les bouquets, je devrais plutôt dire les balais, tombaient tout autour de moi. On finit par casser une vitre et une lanterne. C'était plein d'intérêt.
B... m'offre une grande corbeille de fleurs; il rougit et se mord les lèvres; je ne sais vraiment ce qu'il a. Mais laissons cet ennuyeux personnage et revenons aux yeux de Pietro A...
Il a des yeux adorables, surtout lorsqu'il ne les ouvre pas trop. Sa paupière, qui recouvre la prunelle au quart, donne à ses yeux une expression qui me monte à la tète et me fait battre le cœur.
Dimanche 5 mars. — A la villa Borglièse, il y a une grande course ; un homme qui s'engage à faire quarante fois le tour de la place de Sienne, dans la villa même, en une heure cinq minutes. Grand concours de monde, sans doute, à la tête duquel se trouve la ravissante princesse.
Zucchini est là, il me fait rire. Doria et une foule d'autres. Gela me rappelle les courses de chevaux, et tout ce monde qui se promène sur l'herbe est d'un effet très gracieux.
Pan! j'aperçois le Gardinalino et me détourne pour parler à Debeck, parce que je sens ([ue je rougis.
— Bonjour, mademoiselle, dit-il en arrivant.
T— Bonjour, monsieur.
Voilà deux personnes qui existent pour moi, l'une indépendamment de l'autre, Doria et A...
Doria, majesté, glace et terreur.
A..., gaieté, coquetterie et charme.
Pietro A... me plaît visiblement.
DET MARIE BASIIKIHTSEFF. 107
Je dis que j'ai mangé des violettes, et Plowden et Cardinalino m'en demandent et j'en donne de mon boucfuet et ils en mangent comme deux ânes.
A... a fini par manger les fils de soie que je tirais de ma frange.
A... est un charmant enfant, ses boutades m'enchantent; par exemple, il apporte des cartes et me prie déjouer.
Plouden demande aussi à jouer.
— Mais on ae peut pas! g'écrie le fougueux fils de prêtre, en ouvrant de grands yeux.
— Si, si, si, dis-je, on peut jouer à trois, c'est la même chose.
— La même chose! dit-il, en me regardant comme si on l'avait piqué avec uno épingle.
J'ai, tout en écrivant, sa voix dans les oreilles ; j'en suis très amoureuse. Je le dis, tout naturellement comme je le sens. Quand il s'en va, je suis fâchée, je n'en ai jamais assez. C'est absurde de s'amouracher des gens, comme moi !
— Au moins, pour tourmenter Pietro, dit Dina, sois bonne avec B...
— Tourmenter! je n'en ai nulle envie. Tourmenter, exciter la jalousie, fiJ En amour, cela ressemble au fard que l'on se met sur le visage. C'est vulgaire, c'est bas. On peut tourmenter involontairement, naturellement lour ainsi dire, mais, le faire exprès, ii ! !
D'ailleurs, je ne peux pas le faire exprès, je n'ai pas issez de caractère. Est-ce possible d'aller parler et aire l'aimable avec un monstre quelconque, quand le ilardinâlino est là et qu'on peut liii pnrli^r?
Celte canaille fait une cour obstinée à maman qui rappelle son cher enfant.
J aime à le voir si gentil avec elle. Il se plaint de ees parents, qui ne veulent pas qu'il ait des chevaux parce (ju'il a tnip dépensé, lorsque, s*étant échappé à dix-sept ant, il s'est engagé dans Tannée. Il aura vingt-lrois ans en avril.
Un enfant par Tâge et par le caractère.
Lundi ê mars. — Je me rappelle, hier, pendant la course, j'ai laissé tomber mon bouquet. A... sauta en baSj le ramassa et fut obligé de grimper à genoux pour remonter,
— Comment va-t-il faire pour monter? s'écria bina,
— Ôhl c'est très-facile, dis-je.
— ToLit ce que je fais est très facile, dit le petit en s^épousaelant les genoux. Je m'expose au ridicule et c'est très facile. — Et il se mit à regarder de loin, pour faire voir qu'il était piqué.
Mai iS77 (En note), — « Prière, une fois pour « toutes, de ne pas accorder trop d'importance à mes *( admirations; je ne pensais pao ce que j'écrivais « d'A.. ; je l'embellissais, pour créer un roman. »
^larn. — A trois heures nous sommes près (îe la porie deiPopolo, Debeck, Plowden et A... nous y rencontrent» A... m'aide à monter en selle et nous partons.
Mon amazone est en drap noir et faite d'une seule pièce par Laferrière, de sorte qu'elle n'a rien de la raideur anglaise, ni de la misère ordinaire ; c'est une robe princesse collante... partout.
— Comme vous êtes chic à cheval! dit Ant...
DE MARIE BASUKIRTSEFP. 109
Plovden m'ennuie en voulant sans cesse rester avec moi.
Pietro s'inquiète de ce que fait maman qui nous suit en landau.
Une fois seule avec le Gardinalino, la conversation tombe naturellement sur Tamour. :
— L'amour éternel, c'est la tombe de l'amour, dit le petit; il faut aimer un jour, puis changer.
— Charmante idée I C'est votre oncle le cardinal, qui vous l'a enseignée?
— Ouï, dit-il en riant.
Misérable fils de chien et de prêtre, je crois qu'il m'a fâchée sérieusement par cette vérité dite de son air calme!
Une fois en rase campagne, nous prenons le galop^ sautons des fossés et allons comme le vent. C'est adorable. Il monte parfaitement à cheval.
Mardi 7 mars. — A force de dire des bêtises, je suis tombée amoureuse de ce garnement. On ne peut pas dire que ce soit de l'amour; il îi donné son portrait à maman, et, une fois lui parti, je remporte chez moi, je le regarde, et je le trouve charmant, et je m'endors en y songeant. Et je le vois dans ma fantaisie, et je trouve tant de choses à lui dire I...
Mardi 8 mars. — Je vais mettre mon amazone, et à quatre heures'je me trouve à la porte du Peuple, où le Gardinalino m'attend avec deux chevaux. Maman et Dina suivent en voiture.
— Prenons par ici, dit mon cavalier.
— Prenons.
£t nous sommes entrés dans une espèce de champ^ 11. B. iO
110 JÛUFÎNAL /
vert et gentil endroit qu'on nomme la Farnésina, U a recommencé sa déclaration en disant :
— Je suis au désespoir! ^
— Qu'est-ce que c'est que le de'sespoir?
— C'est quand un homme désire une chose et qu'il ne peut pas Va voir.
— Vous désirez la tune?
— Non, le soleil.
^ Où est-il? dia-je en regardant à l'horizon; il est couché, je crois,
— Non, il est la qui m'ilhimine : c'est vous.
— Bast! bMstî
— Je nai jamais aimé, je déteste les femmes^ je n'ai eu que des intrig^ues avec des femmes faciles,
— Et en me voyant vous m'avez aimée?
— Ouij à l'instant môme, le premier soir, au théâtre,
— Vous ave/ dit que c'était passé.
— J'ai plaisanté,
— Comment puis-je s& voir quand vous plaisantez el quand vous êtes sérieux?
— Mais cela se voiti
— C'est juste; on voit presque toujours quand une personne dit vrai ; maie vous ne m'inspirez aucune confiance, el vos belles idées sur l'amour, encore moins,
— Quelles sont mes idées ? Je vous aime et vous ne me croyez pas, Alil dit-il en se mordant les lèvres el en regardant de côté, alors je ne suis rien, je ne puis rien,
— Allez, faites Thypocrite, dis-je en riant.
— L'hypocrite! s'écria-t-il en se retournant furieux, toujours rhypocrite, voilà ce que vous pensez de moi?
— Et autre chose encore. Taisez-vous, écoutez. Si, en ce moment, un de vos amis passait, vous vous
F DE MARIE BASUKIRTSEFF. 111
tourneriez vers lui, et lui feriez un signe avec Toeil, et vous ririez!
— Moi, hypocrite! oh! ôi c'est ainsi, bien, bien!... : — Vous martyrisez votre cheval ; descendons.
— Vous ne croyez pas que je vous aim^ dit-il encore en cherchant mes yeux et en se baissant vers
I moi, avec une expression de sincérité qui m'a fait palpiter le cœur.
— Mais non, dis-je faiblement. Tenez votre cheval et descendons.
Toutes ses tendresses étaient encore mêlées de préceptes d'équitotion.
— Peut-on 7ie pas vous admirer ? dit-il en s*arrétant, I quelques pas plus bas que moi et en me regardant. Vous
êtes belle, reprit-il, seulement je crois que vous n'avez pas de cœur.
— Au contraire, j'ai un excellent cœur, je vous assure.
— Vous avez un excellent cœur et vous ne voulez pas aimer!
— Gela dépend.
— Vous êtes une enfant gâtée, n'est-ce pas?
— Pourquoi ne me gâterait-on pas ? Je ne suis pas ignorante, je suis bonne, seulement je suis emportée.
Nous descendions toujours, mais pas à pas, car la descente était très-rapide et les chevaux s'accrochaient aux inégalités du terrain, aux touffes d'herbes.
— Moi, j'ai un mauvais caractère, je suis furieux, emporté, colère; je veux me corriger... Sautons ces fossés, voulez-vous?
— Non.
Et j'ai passé par un petit pont pendant qu'il sautait
le fossé.
lia JOURNAL
' — Allons au petit trot jusqu'à la voilure, dit-il, car nous avons fini de descendre.
Je mis mon cheval au trot, mais, à quelques pas de la voiture, il prit le galop. J'ai tourné à droite, A... me suivit^ mon cheval allait d'un galop très-rapide ; j'essayai de le retenir, mais il prit carrière. La rosse fi était emportée. La plaine était grande; je courais, maïs mes eftVirts étaient vains; mes cheveux tombèrent sur mes épaules, mon chapeau roula à terre, je faiblissais, j'eus peur. J'entendais A... derrière moi, je sentais T émotion qu'on avait dans la voiture, j'eus envie de sauter à terre, mais le cheval allait comme un trait. — C^est bête d'être tuée ainsi, pensais-je, je n'avais plus de force ; il faut qu'on me sauve !
— Retenez-le! cria A... qui ne pouvait me rattraper.
— Je ne peux pas, dis-je à voix basse.
Mes bras tremblaient. Un instant encore et j'allais perdre connaissance, quand il arriva tout près, donna un coup de cravache à la tête de ma monture, et je saisis son bras, tant pour me retenir que pour le toucher.
Je le regardai, il était pâle comme un mort ; jamais je n'ai vu untî figure aussi bouleversée !
— Dieu! répétait-il, quelle émotion vous m'avez causée!
— Oh: oui, sans vous, je tombais; je ne pouvais plus le retenir. A présent, c'est fini... Eh bien, c'est joli, ajoutai-je en essayant de rire. Qu'on me donne mon chapeau!
Dina élait descendue, nous nous approchâmes du landau. Maman était hors d'elle, mais elle ne me dit rien ; elle savait qu'il y avait quelque chose et ne voulait pas m ennuyer.
^ Nous irons doucement, au pas, jusqu'à la porte.
— Qui, oui.
— Mais quelle peur vous m'avez faite ! et vous, avezvous eu peur?
-:- Non, je vous assure que non.
— Ohl que si, je le vois.
— Ce n'est rien, rien du tout.
Et au bout d'un instant nous nous mîmes à décliner le verbe « aimer» sur tous les tons ; il me raconte tout depuis le premier soir qu'il m'a vue à l'Opéra, et qu'en voyant Rossi sortir de notre loge, il sortit de la sienne et alla à sa /encontre.
— Vous savçz, dit-il, je n-'ai jamais aimé personne , ma seule affection était pour ma mère, tout le reste... Je ne regardais jamais personne au théâtre, je n'allais jamais au Pincio. C'est bêle, tout cela, je me moquai» de tout le monde, et à présent j'y vais.
— Pour moi ?
— Pour vous. Je suis obligé...
— Obligé?
— Par une force morale : sans doute je pourrai» produire un effet sur votre imagination, si je vous récitais une déclaration de roman ; mais c'est béte, je ne pense qu'à vous, je ne vis que par vous. D'abord rhomme est une créature matérielle, il rencontre une foule de gens, et une foule d'autres pensées l'occupent. Il mange, il parle, il pense à autre chose, mais je pense souvent à vous, la soir,
— Au club, peut-être?
— Oui, au club. Quand la nuit vient, je reste là à songer, je fume et je pensé à vous. Puis, surtout lorsqu'il fait sombre, quand je suis seul, je pense, je rêve^ j'arrive à une telle illusion que je vous crois là. Jamais, reprit-il, je n'ai éprouvé ce que j'éprouve à présent. Je pense à vous, je sors pouT vous. La preuve, c'est que
M. B. iO.
lie puis que vous n'allez plus à l'Opéra, je n'y vais plus. C'est surtout quand je suis seul que je songe < Je me représente, en imagination, que vous êtes là; je vous assure que je n'ai jamais senti ce que je sens, d où je conclus que c'est de l'amour. Je ddsire vous voir, je vais au Pincio ; je désire vous voir, je suis furieux, puis je rêve de vous. C'est comme cela que j'ai commencé à éprouver le plaisir de l'araour,
— Quel âge àvez-vous?
— Tingt-trois ans. J'ai commencé la vie depuis dix-sept ans, j'ai pu devenir amoureux cent fois, je ne le suis pas devenu. .Je n'ai jamais été comme ces garçons de dix-huit ans, qui tiennent à une fleur, à. un portrait; c'est bête, tout cela. Si vous saviez, quelquefois, je pense, je trouve tant à dire et, et...
— Et vous ne pouvez pas?
— Non, ce n'est pas cela; je suis devenu amoureux et bête.
— Ne pensez pas cela, vous n'êtes pas du tout béte.
— Tous ne m'aimez pas, dit-il en se tournant vers moi.
— Je vous connais si peu, que vraiment c'est impossible de savoir, répondis-je.
— Mais quand vous me connaîtrez davantage, dit-il doucement en me regardant d'un air tout à fait timide (Alors il baissa la voix), vous m'aimerez peut-être un peu?
— Peut-être, dis-je aussi doucement.
Il faisait presque nuit, nous étions arrivés. Je me mis en voiture. Il va s'excuser près de maman, qui lui fait quelques recommandations concernant les chevaux pour la prochaine fois, et nous partons.
— Au plaisir de nous revoir! dit A... à maman.
DE MARIE BASIIKIRTSEFF. 115
Je lui tends la main en silence et il me la serre, — pas comme avant.
— Je savais bien ! s'e'crie Dina, il lui a dit quelque chose, elle Ta repoussé, il a fait sauter son cheval et voilà l'accident.
— En vérité, ma chère, en effet, il m'a dit beaucoup de choses.
— Ça y est? demande Dina.
— En plein, ma chère! dis-je d'un air de gommeux.
Je rentre, me déshabille, passe un peignoir et m'étends sur le canapé, fatiguée, charmée, étourdie. Je ne comprenais d'abord rien, j'avais tout oublié pendant deux heures, il m*a fallu deux heures pour rassembler ce que vous venez de lire. Je serais au comble de la joie si je le croyais, mais je doute, malgré son air vrai, gentil, naïf même. Voilà ce que c'est que d'être soi-même une canaille. D'ailleurs cela vaut mieux.
Dix fois je quitte 1q cahier pour m'étendre sur le lit, pour repasser tout dans ma pauvre tête, et rêver et sourire.
Voyez, bonnes gens, je suis là toute bouleversée, et lui est sans doute au club.
Je me sens tout autre, toute bête; je suis calme, mais encore étourdie de ce qu'il m'a dit. Je me souviens encore, il m'a dit qu'il était ambitieux.
— Chaque homme bien né doit l'être, lui aî-je répondu.
J'aime la façon dont il me parlait. Ni rhétorique, ni affectation, on voyait qu'il pensait tout haut. Il m'a dit des choses très gentilles, par exemple celle-ci :
— Vous êtes toujours gentille, dit-il, je ne sais comment vous faites.
— Je suis toute décoiffée.
— Tant mieux, vous êtes encore mieux ainsi, décoifTée, vous êtes encore plus... vous êtes... (Il s*arréla' et sourit.) Vous êtes encore plus, je ne sais comment (lire... plus excitante.
Je pense Èi pre'sent au moment où il me dit : « Je vous aime >j et quand j'eus répondu pour la centième fois: « Ce n'efil pas vrai... » Il se secoua sur la sellé et se baissant el abandonnant les rênes ; « Vous ne me croyez pas! Jî s'écria-t-il en cherchant mes yeux que je tenais baissés, (Non pas par coquetterie, je vous le jure.) Oh 1 en ce moment^ il disait vrai. J*ai levé la tête el 3*ai vu son regard inquiet, ses yeux noirs, marrons, grands ouverts, qui semblaient vouloir chercher ma pensée jusqu'au fond de mon cœur. Ils étaient inquiets, irrités, agacés, par la fuite des miens. Je ne le faisais pas exprès; si je l'avais regardé en face, j'aurais pleuré. J'étais énervée, confuse, je ne savais où me inettre et il a pensé peut-être que je jouais à la coquetterie. Oui, en ce moment du moins, je sais qu'il ne mentait pas.
— Vous m'aimez à présent, répondis-je, dans une semaine vous ne m'aimerez plus.
-^ Ohl de grâce. Je ne suis pas un de ces hommes qui passent leur vie à chanter aux demoiselles, je n'ai jamais fait la cour à personne, je n'aime personne. Il y a une femme qui veut à toute force se faire aimer de moi. Elle m'a donné cinq ou six rendez-vous, j'ai toujours manqué, parce que je ne peux pas l'aimer, vous voyez bienl.,
Baf^f, bast, je n'en finirai jamais, si je me mets dans mes souvenirs et à écrire. On a dit tant de choî?eâ !
Allons j allons, il faut dormir.
Mardi 14 mars. — Je crois avoir promis à Pielro de monter à cheval. Nous le rencontrons en habit decouleur et petit chapeau; le pauvre petit était en fiacre.
— Pourquoi ne demandez-vous pas à votre père dea chevaux? lui dis-je.
— J'ai demandé, mais si vous saviez comme les A... sont durs.
J'étais vexée de le voir dans un misérable fiacre.
Aujourd'hui nous quittons l'hôtel de Londres, nousavons pris un grand et bel appartement au premier à l'hôtel de la via Babuino. Antichambre, petit salon, grand salon, quatre chambres à coucher, stuuiio et chambres de domestiques.
16 mars, . — Vers dix heures arrive Pietro. Le salonest très grand et très beau ; nous avons deux pianos, un à queue et un petit. Je me mis à jouer doucement une romance sans paroles de Mendelssohn et A... se mit à me chanter sa romance à lui. Plus il y mettait de sérieux et de chaleur, plus je riais et plus j'étais froide.
Il m'est impossible de me figurer A^.. sérieux.
Tout ce que dit celle qu'on aime paraît adorable, je suis amusante quelquefois pour les indifférents, à' plus forte raison pour ceux qui ne le sont pas. Au milieu: d'une phrase toute de tendresse et d'amour, je disais quelque chose d'irrésistiblement drôle pour lui, et iP se mettait à rire. Alors je lui reprochais ce rire, disant que je ne pouvais pas croire à un enfant qui n'était jamais sérieux et qui riait de tout comme un: fou. Et comme cela plusieurs fois, de manière à l'exaspérer. Et il s'est mis à raconter comment cela a com-
mencé : depuis le premier soir de la représentation de la Vestale,,,
— Je vous aime tant, dit-il, que je ferais n'importe quoi pour vous. Dites-moi d'aller me tirer deux coupa de revolver, et je le ferai.
— Et que dirait votre mère ?
— Ma mère pleurerait, et mes frèree diraient : tt Au lieu de trois, nous sommes deux à présent. »
— C'est inutile, je ne veux pas d*i pareille preuve.
— Mais alors,jque voulez-vous? dites ! Voulez-vous que je saute par cette fenêtre dans le bassin qui est là-bas?
Et il s'élança vers la fenêtre, je Je retins et il ne voulut plus lâcher ma main.
— Non, dit-il en avalant quelque chose comme une larme, je suis calme à présent; mais il y a un instant, Dieu !... ne me réduisez pas à une pareille rage, répondez-moi, dites quelque chose.
— Tout cela, ce sont des folies !
— Oui, peut-être des folies de jeunesse; mais je ne crois pas, jamais je n'ai senti ce que je sens aujourd'hui, à l'instant, ici. J'ai cru devenir fou.
— Dans un mois, je partirai et tout sera oublié.
— Je vous suivrai partout.
— On ne vous le permettra pas.
— Et qui m'en empêchera? s'écria-t-il en bondissant vers moi.
— Yous être trop jeune, dis-je, en changeant de musique, et de Mendelssohn passant à un nocturne plus doux et plus profond :
— Marions-nous, nous avons devant nous un avenir superbe.
— Oui, si je le voulais.
— Ah I parbleu, sans doute vous voulez!
DE MARIE BASUKIRTSEFF. 119
Alors, il allait en s'exaltant de plus en plus; je ne bougeais pas et ne changeais môme pas de couleur.
— Eh bien, dis-je, supposons que je me marie avec vous, et dans deux ans, vous cesserez de m'aimer.
J'ai cru qu'il étoufferait.
— Non, pourquoi de pareilles idées?
Et haletant, les larmes aux yeux, il est tombe' à mes genoux.
Je reculai, rouge de colère. piano protecteur I
— Vous devez avoir un bon caractère, dit-il.
— Je crois bien, sans cela, je vous ferais déjà sortir, répondis-je en me détournant pour rire.
Puis, je me levai, calme et satisfaite, et j'allai faire l'aimable avec les autres.
Mais, il fallait partir.
— 11 est temps? demanda-t-il avec un regard interrogateur.
~ Oui, dit maman.
Ayant donné un résumé très court de l'affaire à maman et à Dina, je m'enferme dans ma chambre et, avant d'écrire, je reste une heure, les mains sur la figure et les doigts dans les cheveux, tâchant toujours de me rendre compte de mes propres sentiments.
Je crois me comprendre !
Pauvre Pietro, ce n'est pas que je n'aie rien pour lui, au contraire, mais je ne peux pas consentir à être sa femme.
Les richesses, les villas, les musées des Ruspoli, des Doria,des Torlonia,desBorghèse, desGhiara m'écraseraient. Je suis ambitieuse et vaniteuse par-dessus tout. Et dire qu'on aime une pareille créature, parce qu'on ne la connaît pas ! Si on la connaissait, cette créature... Ah ! hast ! oii l'aimerait tout de mémo.
L'ambition est une passion noble
' Pourquoi diable est-ce A au lieu d'un autre?
Et je répète toujours la môme phrase en changeant
le nom*
Sajnedi i 8 mars, — Je n*ai jamais eu un instant de téle-à-tête avec A...; cela m'ennuie. J'aime â Tentendre me dire qu'il m'aime . Depuis qu'il m'a dit tout, je reste les coudes appuyés sur la table et je pense. J'aime peut-être. C'est lorsque je suis fatiguée et à moitié endormie que je crois aimer Pietro. Pourquoi ^uis-je vaine? Pourquoi suis-je ambitieuse ? Pourquoi suis-je raisonnable? Je suis incapable de sacrifier à vn instant de plaisir des années entières de grandeur et de vanité satisfaite.
Oui, disent les romanciers, mais cet instant de plaisir suffit pour éclairer de ses rayons toute une existence ! Oh î que non ! A présent j'ai froid et j'aime, demain j'aurai chaud et je n'aimerai pas. Voilà à quels changements de température tiennent les destinées des hommes.
En s'en allant, A... dit ^ Bonsoir », et me prend ■la main (|a'il tient dans la sienne, tout en me faisant dix questions pour prolonger le temps.
J'ai raconté de suite cela à maman; je raconte tout.
£0 mars. — Je me suis bêtement' conduite ce *oîr.
J'ai parlé bas avec le garnement et donné tout lieu de croire à des choses qui ne seront jamais. Avec tout le monde il ne m'amuse pas; quand noussommes à deux, il me parle amour et mariage. Le fils de prêtre est jaloux et furieusement jaloux, de qui? de tout le monde.
J'écoute ses discours en riant du haut de ma froide
indifférence et en même temps me laisse prendre la main . Je prends sa main à lui, d'un air presque maternel, et s'il n'est pas encore tout à fait hébété par sa passion pour moi, Comme il dit^ il doit voir que, tout en le chassant par mes paroles, je le retiens par mes yeux.
Et tout en lui disant que je ne Taimerai jamais, je Taime, ou du nioins je me conduis comme si je l'aimais. Je lui dis toutes sortes de bêtises. Un autre seraitcontent, — un autre plus âgé, — mais lui déchire une serviette, casse deux pinceaux, ^rève une toile. Toutes ces évolutions me permettent de le prendre par la main et de lui dire qu'il est fou.
Alors, il me regarde avec une furieuse fixité, et ses yei^x noirs se perdent dans mes yeux gris. Je lui dis sans rire : « Faites la grimace, » et il rit, et je fais semblant d'être mécontente.
— Alors, vous ne m'aimez pas?
— Non.
— Je rie dois pas espérer?
.— Mon Dieu, si, il faut toujours espérer; Tespérance est dans la nature de l'homme, mais, quant à moi, je ne vous en donnerai pas.
Et comme je parlais en riant, il s'en va passablement satisfait.
Vendredi 24 mars; Samedi 25 mars. — A.... est arrivé un quart d'heure plus tôt que de coutume; pâle, intéressant, triste et calme .
À peine Fortuné l'eut-il annoncé que je m'armai de pied en cap d'une froide politesse de salon, faite pour faire enrager les gens en pareil cas.
Je l'ai laissé passer dix minutes avec maman. Pauvre m. B. 11 .
122 JOUIINAL
animal ! il est jaloux de Plowden!... Est-ce laid d'élre amoureux I
On se sépare froidement.
— J'avais juré de ne plus venir chez vous.
— Pourquoi êtes-vous venu ?
— Je pensais que ce serait très grossier envere madame votre mère qui est si aimable.
— Si c'est pour cela, vous pouvez partir et n*? plus revenir. Adieu!
— Non, non, non. C'est pour vous.
— Alors, c'est autre chose.
— Mademoiselle, j'ai eu un très grand lorL, dit-il^ je le sais.
— Quel tort?
— Celui de vous faire comprendre, de vous dire que...
— Que?
— Que je vous aime, ajouta-t-il, en contractant les lèvres comme un homme qui ne veut pas pleurer.
— Ta, ta, ta, ce n'est pas un tort.
— C'est un grand, un immense tort. Car vous jouez avec moi comme avec une poupée, comme avec une balle.
— Quelle idée !
— Oh ! je sais, je sais que vous êtes comme cela... Vous aimez àjouer. Eh bien I jouez, c'est ma faute.
— Jouons.
— Alors, dites-moi, ce n'est pas pour me congédier que vous m*avez dit de m'en aller du théâtre ?
— Non.
— Ce n'est pas pour vous débarrasser de moi ?
— Eh I monsieur, je n'ai pas besoin de ruse lorsque je veux me débarrasser de quelqu'un, je le f;u> tout simplement, comme j'ai lail avec B...
DE MARIE BASHKIBTSEFF. 423
— Ah I et vous m'avez dit que ce n'était pas vrai
— Parlons d'autre chose.
Il appuya sa joue sur ma main.
— Vous m'aimez? demanda-t-il.
— Non, monsieur, pas le moins du monde.
Il n'en croit pas un mot.
A ce moment arrivèrent Dina et maman, et au bout de quelques instants il dut partir.
Lundi 27 mars. — Le soir nous avions du monde, entre autres A
De nouveau au piano... — Je sais, dit-il, qui aura du succès auprès de vous. Un homme qui aura beaucoup de patience et qui vous aimera beaucoup moins. Mais vous, vous ne m'aimez pas 1
— Non, dis-je encore.
Et nos figures étaient si près Tune de l'autre que je m'étonne comment il n'y a pas eu une étincelle.
— Vous voyez bien ! s'écria-t-il. Comment faire quand un seul aime ? Vous êtes froide comme la neige, et moi, je vous aime I
-— Vous m'aimez ? Non, monsieur, mais cela peut venir.
— Quand ?
— Dans six mois.
— Oh I à six mois de date... Je vous aime, je suis fou et vous vous moquez de moi.
— En vérité, monsieur, vous devinez très bien. Écoutez, si même je vous aimais, ce serait trop difficile : je suis trop jeune, et puis, il y a la religion.
— Oh ! parbleu, je le sais bien I Moi aussi, j'aurai des difficultés; vous croyez que non?... Vous ne pouvez pas me comprendre, parce que vous ne m'aimez pas. Mais, si je vous proposais de nous enfuir?...
— Horreur!
— Attendez... je ne voos lej)ropose pas. C'est nne horreur, je sais^ quand on n'aime pas. Ce ne serait pas une horreur, si vous aimiez.
— Monsieur, je vous prie de ne pas parler de cela.
— Mademoiselle, je ne vous en parle pas, je vous en parlerais si vous m'aimiez.
— Je ne vous aime pas.
Je ne l'aime pas et je me laisse dire toutes ces choses, voilà une absurdité 1
Je crois qu'il a parlé à son père et qu'iJ n*a pas été reçu tendrement. Je ne peux pas me décider ; j'ignore entièrement les conditions, et pour rien au monde je ne consentirais à aller vivre dans une famille. J'ai assez de la mienne, que serait-ce avec des étrangers? N'est-ce pas que je suis pleine de sens pour mon âge?
—7 Je vous suivrai, a-t-il dit l'autre soir.
— Venez à Nice, lui ai-je dit aujourd'hui.
Il ne répondit rien et resta la tête baissée, ce qui me prouve qu'il a parlé à son père.
Je ne comprends pas du tout. J'aime et je n'aime pas.
Mercredi 29 mars, — J'ai dit qu'A.... n'avait pas encore tout foulé aux pieds pour moi.
— Je vous aime, m'a-t-il dit, je ferai n'importe quoi pour vous 1
— Le Pape vous maudira, le Cardinal vous maudira et votre père vous maudira.
. — Je m'inquièle bien de tous ces gens-là quand il s'agit de vous ! Je ne me fiche pas mal de tout" le monde!... Si vous aimiez comme j'aime, vous diriez ce que je dis. Si vous aviez une passion pour moi comme moi j'en ai une pour vous, vous ne parleriez pas
DE MARIE BASUÏURÏSEFF. . 125
comme vous parlez et vous ne verriez dans le mondé entier que celui que vous aimez î...
Ah ! Pietro n'est pas un petit jeune homme ! 11 se dessine de plus en plus et je commence à avoir une certaine considération pour lui.
Jeudi 30 mars. — Aujourd'hui dans ma chambre, «eule, enfermée à clef, je vais raisonner sur la grande affaire.
JDepuis quelques jours ma position est fausse, et pourquoi est-elle fausse ? Parce que Pietro m'a demandé d'être sa femme; parce que je n'ai pas refusé carrément; parce qu'il en a parlé à ses parents; parce que ses parents ne sont pas faciles à mener et parce que Visconti a dit à maman ce qui suit :
— li faut savoir, madame, où vous voulez marier votre fille? a commencé Yisconti après avoir fait l'éloge de la fortune et de la personne de Pietro.
— Je n'ai aucune idée arrêtée, a dit maman, et puis, . ma fille est si jeune I
— Non, madame, il faut dire les choses carrément Voulez-vous la marier à l'étranger ou en Russie?
— J'ai«ierais mieiix à l'étranger, parce que je pense qu'à l'étranger elle sera plus heureuse, puisqu'elle y a été élevée.
— Eh bien, il faut aussi savoir si toute votre famille consentirait à la^ voir mariée à un catholique et à voiries enfants qui naîtraient de cette union être de la religion catholique.
. — Notre famille verrait avec plaisir tout ce qui )ourrait rendre heureuse ma fille.
— El quels seraient les rapports de votre famille wec la famille du mari ?
— Mais, je pense que ce seraient d'excellents rap-
ports, d'autant plus que les deux familles se verraient rarement bu pas du tout.
— Pierre A.... est un charmant jeune homme et qui sera très riche, mais le pape se mêle de toutes les affaires des A.... etle pape fera des difficultés.
— Mais^ monsieur, pourquoi dites-vous tout cela? il n*est pas question de mariage. J'aime ce jeune homme comme un enfant, mais pas comme un gendre futur.
Voilà à peu près tout ce que j*ai obtenu de la mémoire de madame ma mère.
Il serait très raisonnable, de partir, d'autant plus que rien ne sera perdu à être remis à l'hiver prochain.
il faut partir dès demain;je vais nj'y préparer, c'està-dire, aller voir les merveilles romaines que je n'ai pas encore vues.
Oui, mais ce qui me chiffonne, c'est que l'opposition ne vient pas de notre côté, mais bien du côté des A.,.-. C'est laid et ofia fierté se révolte.
Quittons Rome.
Il n'est pas très agréable, en vérité, qu'on fasse difficulté de vouloir de moi, quand moi-même je ne veux pas d'eux. Rome est une ville si cancanière que tout le monde parle de cela et je suis la dernière à m'en apercevoir. C'est toujours comme cela.
Je me mets sans doute en fureur à l'idée qu'on veut me reprendre Pietro, mais je vois plus pour moi et j'aspire à plus de grandeur, Dieu merci! Si A.... était conforme au programme, je ne me fâcherais pas; mais un homme que j'ai refusé dans mon esprit comme insuffisant ! — et on ose dire que le pape ne permettra pas!
Je suis furieuse, mais attendez un moment.
Le soir arrive et, avec le soir, Pietro A....
Nous le recevons assez froidement à la suite des pa-
DE MARIE BASIIKIHTSEFF. iî7
rôles du baron Visconli et d'une foule de suppositions, car, depuis ce discours de Yisconli,on ne fait que supposer.
— Demain, dit Pietro après quelques instants, je pars.
— Pour où?
— Pour Terracina; j*y resterai huit jours, je pense.
— On le renvoie, murmure maman en russe.
Je le disais bien, mais quelle honte I Je vais pleurer de rage.
— Oui, c'est désagréable, répondis-je de même. Oh! chien de prêtre! Vous comprenez bien que c'est
humiliant comme tout.
La conversation s'en ressent Maman est si offensée, si furieuse que son mal de tête redouble et on la conduit chez elle. Dina se recule, d'abord. On était tacitement d'accord pour me laisser seule avec lui afin de savoir la vérité.
Une. fois seuls, j'ai attaqué bravement, bien qu'un peu tremblante.
— Pourquoi partez-vous? Où allez-vous?
Ahl bien oui, si vous croyez qu'il m'a répondu aussi carrément que je l'ai questionné, vous vous trompez.
J'ai demandé et il a éludé de répondre.
— Quelle est votre devise, mademoiselle ? demandat-îl.
— Rien avant moi ; rien après moi ; rien en dehors de moi !
— Eh bien, c'est la mienne.
— Tant pis !
Alors commencèrent des protestations tellement vraies qu'elles en étaient difformes. Des paroles d'amour sans commencement et sans suite, des élans
128 JOUWNAL
de colère, des reproches. Je soutins cette grêle avec autant de dignité que de calme :
— Je vous aime à en mourir, continua-t il, mais je n'ai pas confiance en vous. Vous vous êtes toujours moquée de moi, vous avez toujours ri, vous avez toujours- été froide avec vos questions déjuge d.'instruction. Que voulez-vous que je vous dise quand je vois que vous ne m'aimerez jamais ?
J'écoutais raide et immobile, ne me laissant même pas toucher la main. Je voulais à tout prix savoir; j'étais trop misérable dans cette inquiétude assaisounée d'un million de soupçons.
— Eh ! monsieur, vous voulez que j'aime un homme que je ne connais pas, qui me cache tout! Dites, et je vous croirai ; dites, et je vous promets de vous donner une réponse. Écoutez-moi bien, après cela^ je vous promets de vous donner une réponse.
— Mais vous vous moquerez de moi, mademoiselle, si je vous le dis. Vous comprenez que c'est un tel se- . cret 1 Le dire, c'est me dévoiler tout entier. Il y a de ces choses tellement intimes qu'on ne les dit à personne au monde.
— Dites, j'attends.
. — Je vous le dirai, mais vous vous moquerez de moi.
— Je vous jure que non.
Après bien des promesses de ne pas rire et de ne raconter rien à personne, il me Ta dit, enfin I
L'année passée, étant soldat à Vicenza, il a fait trente-quatre mille francs de dettes ; depuis qu'il est retourné à la maison, c'est-à-dire depuis dix ijiois, il est en froid avec son père, qui ne voulait pas payer. Enfin, il y a quelques jours, il fît semblant dé partir en disant qu'il était trop maltraité à la maison. Alors sa
mère vint lui dire que son père payerait les délies, à condition qu'il mènerait une vie sage : a Et pour com- « mencer et avant de te réconcilier avec tes parents, tu « déiste réconcilier avec Dieu. » Il ne s'est pas confessé depuis longtemps.
En un mot, il va se retirer pour huit jours dans le couvent de San Giovanni et Paolo, Monte Gœlio,près du Côlisée.'
J'eus assez de peine à rester sérieuse, je vous assure ; pour nous, cela semble baroque, mais c'est tout naturel pour les catholiques de Rome.
Voilà donc le secret.
Je m'appuyais à la cheminée et à la chaise en détournant les yeux, qui étaient^ le diable sait pourquoi, pleins de larmes. Il s'appuyait à côté dé moi, et nous sommes restés quelques secondes sans parler et sans nous regarder. Nous sommes restés une heure debout, à parler, de quoi? d'amour sans doute. Je sais tout ce que je voulais savoir, j'ai tout tiré de lui :
Il n'a pas parlé à son père, mais il a tout dit à sa mère; il m'a nommée.
— D'ailleurs, dit-il, vous pouvez être sûre, mademoiselle, que mes parents n'ont rien contre vous; il n'y a-que la religion .
— Je sais bien qu'ils ne peuvent avoir rien contre moi, car si je consentais à vous épouser, c'est vous qui seriez honoré et non pas moi.
J'ai soin "de me montrer sévère, prude, comme je le suis, et d'exposer. des principes de morale d'une pureté abracadabrante, pour qu'il raconte tout à sa mère, puisqu'il lui dit tout.
Il ne m'a jamais parlé comme ce soir.
— Je vous aime, je vous adore, je suis fou, disait-il fort bas et fort vite. M'aknez-vous un peu ? dites !
i30 JOURNAL
— Et si je vous aime, à quoi cela servira-t-il ?
— A nous rendre heureux, parbleu.
— Je ne puis me de'cider moi-même. Vous savez, monsieur, il y a les pères et les mères.
— Les miens, mademoiselle, n*ont rien contre, je puis vous le garantir. Soyons fiance's !
— Pas si vite, monsieur... Qu'avez- vous dit à votre mère ? Gomment lui avez-vous parlé ?
— Je lui ai dit : Vous avez tant de'siré que je me marie, j'ai trouvé quelqu'un que j'aime, je veux me marier et vivre comme il faut. Et ma mère m'a répondu qu'il fallait beaucoup penser avant de faire un pas si sérieux, et toutes sortes de choses.,
— C'est tout naturel. Et à votre père, avez-vous parlé ?
— Non.
— Je vous demande cela, parce qu'on en parle en ville^ et on a parlé k maman qui a été très fâchée de cela.
— Ma mère lui a sans doute parlé.
Il est plus de deux heures et je ne finirais jamais d'écrire, si je disais la moitié seulement. Et puis, c'est bête, on ne peut écrire que les choses dures ; quant aux choses douces, elles ne peuvent s'écrire et ce sont les seules choses amusantes à lire.
Dimanche à deux heures, je serai en face du couvent et il se montrera à la fcnélre en s'essuyant la figure avec un linge blanc, ^
De suite, je cours pour calmer l'amour-propre blessé de maman et je raconte tout, mais en riant, pour ne pas paraître amoureuse.
Pour le moment, assez! Je suis tranquille, heureuse, surtout heureuse devant les miens qui avaient déjà baissé les oreilles.
DE MARIE BASLÎilUTSEFF. 131
11 est tard, vraiment, il faut dormir.
Vendredi Si mars, — C'est une fameuse preuve d'amour de m' avoir raconté ce qu'il m'a dit; je n'ai pas ri. Il m'a priée de lui donner mon portrait pour l'emporter au couvent.
— Jamais, monsieur , une pareille tentation I
— Je penserai tout de même à vous, tout le temps. Est-ce assez ridicule ces huit jours de couvent!
Que diraient les amis du Gaccia-Glub s'ils savaient cela!
Je ne le dirai jamais à personne. Maman et Dina ne comptent pas, elles se tairont comme moi. Un couvent pour Pietro, c'est cocasse!
Et s'il a tout inventé ? C'est affreux, un pareil caractère! Je n'ai confiance en personne.
Pauvre Pietro, en froc, enfermé dans une cellule^ quatre sermons par jour, une messe, des vêpres, des matines, je ne puis m'habituer à croire à une cho^e aussi étrange.
Dieu ! ne punissez pas une créature vaine ; je vous jure que je suis honnête au fond, incapable de lâcheté et de bassesse. Je suis ambitieuse, voilà mon malheur!
Les beautés et les ruines de Rome me montent la tête; je veux être César, Auguste, Marc-Aurèle, Néron, Caracalla, le diable, le pape !
Je veux et je ne suis rien...
Mais je suis toujours la même; vous pouvez vous en convaincre en lisant mon journal. Les détails et les
lances changent; mais les grandes lignes sont tou-
mrs les mêmes.
C'est gentil d'être enfermé dans un couvent !
Il doit s'ennuyer beaucoup, pauvre ami 1 J'ai eu tort de raconter cette affaire aux miens, je suis indigne de confiance, mais je ne pouvais pas faire autrement. Maman était furieuse.
— Gomment, disait-elle, ils font mine de nous refuser, tandis que nous ne les désirions pas? Ils osent penser que ce serait un si grand bonheur pour nous î C'est blessant!
Elle avait raison, ma mère, eh bien î il fallait la calmer et me relever à ses yeux.
Indulgentia plenaria perpétua pro vivis et defunctis. Amen.
3 avril, — Nous sommes au printemps, on dit que toutes les femmes embellissent dans cette saison ; c'est vrai, à en juger d'après moi... La peau devient plus fine, les yeux plus brillants, les couleurs plus fraîches.
Nous sommes au 3 avril, j'ai encore quinze jours de Rome.
Comme c'est étrange! tant que j'ai porté un chapeau de feutre, nous étions en hiver; hier, j'en ai mis un en paille et à l'instant nous sommes au printemps. Souvent une robe ou un chapeau produisent cet effet ; comme souvent un mot ou un geste amènent une chose qui se préparait depuis longtemps, mais qui ne semblait pas encore être et à laquelle il fallait ce petit ehoc.
Mercredi 5 avril. — J'écris et je parle de tous ceux qui me font la cour. Tout cela n'a pas le sens commun. Tout cela est produit par un profond dé-
sœuvrement. Je peins et je lis, mais ce n'est pas assez.
Pour une vaniteuse comme moi, il faut s'attacher à la peinture, car c'est une œuvre impérissable.
Je ne serai ni poète, ni philosophe, ni savante. Je ne puis être que chanteuse et peintre.
C'est déjà joli. Et puis, je veux être à la mode, c'est le principal.
Esprits sévères, ne haussez pas les épaules, ne me critiquez pas avec une indifférence affectée. Pour être plus justes, vous êtes Jes mêmes au fond! Vous vous gardez bien de le laisser voir, mais cela ne vous empêche pas de savoir dans voire for intérieur que je dis vrai.
Vanité! Vanité! Vanité/
Le commencement et la fin de tout et l'éternelle et la seule cause de tout.
Ce qui n'est pas produit par la vanité est produit par les passions. Les passions et la vanité sont les seuls maîtres du monde.
Jeudi 6 avriL — Je suis venye à mon journal, le priant de soulager mon cœur vide, triste, manqué, envieux, malheureux.
Oui, et moi avec toutes mes tendances, avec tous mes immenses désirs et ma fièvre de la vie, je suis toujours et partout arrêtée comme un cheval est arrêté par le mors. Il écume, il rage et se cabre, mais il est arrêté.
Vendredi 7 avnL — Je suis tourmentée. Oh! que l'expression russe : « Avoir un chat dans le cœur » est juste ! J'a;i un chat dans le cœur.
J'ai toujours une peine incroyable à penser qu'un homme qui me plaît peut ne pas m'aimer.
Pietro n'est pas venu, c'est ce soir seulement qu'il sort du couvent. J'ai vu son clérical et hypocrite frère : Paul A.... Voilà un être à écraser,. petit, noir, jaune, vil, hypocrite , jésuite !
Si l'affaire du couvent est vraie, il doit la savoir, et comme il doit en rire de son petit air fermé, comme il doit la raconter à ses amisl Pierre et Paul ne peuvent pas se souffrir.
Dimanche 9 avril, — Avec une foi fervente, uii cœur ému et une âme bien dii^posée, je me suis confessée et j'ai communié. Maman et Dina aussi, puis nous avons entendu la messe, j'ai écouté chaque parole et j'ai prié.
N'est-ce pas enrageant d'être soumise à un pouvoir inconnu et incontestable? Je veux parler du pouvoir qui a enlevé Pietro. Qu'y a t-il d'impossible au Cardinal quand il s'agit d'ordonner aux gens d'Église 1 Le pouvoir des prêtres est immense, il n'est pas donné de pouvoir pénétrer leurs mystérieuses machinations.
On s'étonne, on a peur et on admire ! Il n'y a qu'à lire l'histoire des peuples pour voir leurs mains dans tous les événements. Leurs vues sont si longues qu'elles se perdent dans le vague pour des yeux peu exercés.
Depuis le commencement du monde, dans tous les pays, la suprême puissance leur appartenait, ostensiblement ou dissimulée.
Non, écoutez, ce serait trop fort, si comme cela, tout d'un coup, on nous enlevait Pietro pour toujours! Il ne peut pas ne pas revenir à Rome, il avait tellement dit qu'il reviendrait !
DE MARIE BASnKlRTSEFF. 135
Est-ce qu'il ne fait rien pour revenir ? Est-ce qu'il ne .casse pas tout ? Est-ce qu'il ne crie pas ?
Mon Dieu I je me suis confesse'e, j'ai reçu l'absolution et je jure et j'enrage.
Un certain volume de péché est aussi nécessaire à rhorame qu'un certain volume d'air pour vivre.
Pourquoi les hommes restent-ils attachés à la terre ? Pourquoi le poids de leur conscience les y atlachet-il? si leur conscience était pure, ils seraient trop légers et s'envoleraient vers les cieux comme les ballons rouges.
Voilà une théorie bizarre. N'importe I
Et Pietro ne revient pas.
Mais puisque je ne l'aime pas 1 Je veux être raisonnable, tranquille, et je ne peux pas.
C'est la bénédiction et le portrait du pape qui m'ont porté malheur.
On dit qu'il porte malheur.
Il y a je ne sais quel sifflement dans ma poitrine, j'ai les ongles rouges et je tousse.
Il n'y a rien de plus affreux que de ne pouvoir prier. La prière est la seule consolation de ceux qui ne peuvent pas agir. Je prie, mais je ne crois pas. C'est abominable. Ce n'est pas ma faute. ^
Lundi iO avril, — Ils l'ont enfermé pour toujours... Non, ils l'ont enfermé pour le temps que je suis à Home.
Demain, je vais à Naples, ils ne peuvent pas prévoir ce truc. D'ailleurs, une fois relâché, il ira me retrouver.
136 ' joua^AL
Ce n'est pas de cela que je m'inquiète, mais de riricertitude présente, de ce coup imprévu, inattendu.
Je marche dans ma chambre en gémissant doucement comme un loup blessé.
J'ai encore la branche de lierre qu'il m'a donnée au Capitole. Quelle tristesse î
Je ne sais vraiment ce que j'ai; c'est sans doute ridicule, rtiais c'est ainsi.
D'ailleurs, il est bête de s'indigner, de prier, de pleurer ! N'est ce pas, toujours, en tout, ainsi? Je devrais y être habituée et ne plus fatiguer le Ciel par mes lamentations inutiles.
Je ne sais que penser de lui. Mauvais sujet, lâche, ou bien enfant tyrannisé?
Je suis excessivement calme, mats triste. — Il ne s'agit que de se placer d'une certaine façon, dit maman, pour trouver que dans ce monde rien ne vaut la peine.
Je suis parfaitement d'accord avec madame ma mère, mais, pour l'être encore plus parfaitement, il faut savoir au juste. Tout ce que je sais, c'est aue c'est une bizarre aventure.
Mercredi i2 avril. — Toute celte nuit je l'ai vu en .rêve; il m'assurait qu'il avait vraiment été au couvent.
On emballe, nous partons ce soir pour Naples. Je déteste partir!
Quand donc aurai-je le bonheur de vivre chez moi, toujours dans la même ville ? Voir toujours la même société et faire de temps en temps des voyages pour me rafraîchir.
C'est à Rome que je voudrais vivre, aimer et mourir.
DE MARIE BASnKIRTSEFF. 13T
Non, écoutez, je voudrais vivre où je serais bien, aimer partout et mourir nulle part.
Cependant, j'aime assez la vie italienne, romaine, veux-je dire ; il y reste encore une légère teinte de la magnificence antique.
On se fait souvent une fausse idée de l'Italie et des Italiens.
On se les imagine pauvres, intéressés, en pleine décadence. C'est tout le contraire. Rarement^ dans les autres pays, on trouve des familles aussi riches et des maisons tenues avec autant de luxe. Je parle, bien entendu, de l'aristocratie.
Rome sous le pape était une ville à part et souveraine du monde en son genre. Alors, chaque prince romain était comme un petit roi, il avait sa cour et ses clients comme dans l'antiquité. C'est à ce régime que tient la grandeur des familles romaines. Certes, dans deux générations, il n'y aura plus ni grandeurs, ni richesses, car Rome est soumise aux lois royales, et Rome deviendra comme Naples, Milan et les autres villes de l'Italie.
Les grandes fortunes morcelées, les musées et les galeries acquis au gouvernement, et les princes de Rome transformés en un las de petites gens, couverts d'un grand nom comme d'un vieux manteau de théâtre pour couvrir leurs misères. Et quand ces grands noms, si respectés avant, seront traînés dans la boue, quand le roi pensera être grand lui tout seul, ayant foulé sous ses pieds toute la noblesse, il apercevra bien, dans un instant, ce que c'est qu'un pays où il n'y arien entre le peuple et son roi.
Voyez plutôt la France.
Mais voyez l'Angleterre, on est libre, on est heureux. Il y a tant de misère en Angleterre ! direz-vous. Maig en
général, le peuple anglais est le plus heureux. Je ne |)arlepas de sa prospérité commerciale, mais seulement <ie son intérieur.
Que celui qui reul la République dans son pays commence parla faire dans sa maison !
Mais assez de dissertations sur des matières dont je ti ai qu'une faible idée et une opinion toute person- ;nelle.
Que dira Pietro en revenant à Rome et ne m'y trouvant pas? 11 hurlera. Tant pis, ce n'est pas ma iaute.
'N aptes, jeudi i 3 avril. — Voir Naples et mourir; je ne désire ni Tun ni Tautre.
Il est sept heures, il fait beau comme à Nice. Je vois passer de ma fenêtre de superbes attelages comme il n'y en a à Rome que fort peu.
D'ailleurs Naples est reconnu pour son luxe de chevvaux el li'éfiuipages.
Ksl-il parti de lui-même ou Ta-t-on fait partir? Tkat is tlie question.
J'écris en face d'une grande glace, j'ai l'air de Beatrix de Cenci; c'est beau, une robe blanche et les cheveux épars ! Je me coiffe à la pompéienne, comme disait Pietro.
Dieu! que je voudrais un roman de Dumas! cela ^m'épargnerait d'écrire des bêtises et surtout de les «relire après.
Enfermée, j'ai pleuré plusieurs fois ; c'est comme à .'Home. Dieu, que je hais le changement ! que je suis ^misérable dans une nouvelle viHç!
On a ordonné, il a obéi, et pour obéir il a fallu m'aitner bien peu.
Il n*a pas obéi lorsqu'il s'est agi du service militaire. Assez, assez, fi I
La misère, fi! la bassesse! Je ne peux plus arrélei ma pensée sur un tel homme. Si je me lamente^ c^est sur mon malheureux sort y c'est sur ma pauvre vie à peine commencée et pendant laquelle je n'ai eu que des déceptions !
Certes, comme tous les hommes, peut-être même plus que les autres, j'ai péché, mais aussi j'ai du bon, et il est injuste de m'humilier dans tout.
Je me suis mise au milieu de la chambre en joignant les mains et levant les yeux, et quelque chose me dit que la prière est inutile, j'aurai ce qui m'est réservé.
Ni une douleur de moins, ni une souffrance de plus, comme dit Mgr de Falloux.
Il n'y a qu'une seule chose à faire : se résigner. Je sais bien, pardieu, que c'est difficile, mais où serait le mérite?...
Je xîrois, folle que je suis, que les élans d'une foi furieuse, que des prières ardentes peuvent quelque chose !
Dieu veut une résignation allemande, et j'en suis incapable.
Croit-il que ceux qui se résignent ainsi aient à se vaincre?
Oh ! que non ! Ils se résignent parce qu'ils ont de l'eau dans les veines au lieu du sang, parce que cela coûte moins de peine.
Est-ce un mérite d'être calme quand ce calme est dans la nature? Si je pouvais me résigner, j'obtiendrais tout, car ce serait sublime. Mais je ne peux pas. Ce n'est plus une difficulté, c'est une impossibilité. Pendant des instants d'abrutisaement, je serai résignée;
iiO JOURNAL
je ne le serai pas par ma volonté, mais bien parce que je le serai.
Mon Dieu, ayez pitié de moi, faites-moi le câline! Faites-moi une âme à qui m*attacher. Je suis lasse, très lasse. Non, non, ce n*est pas de tempêtes que je suis lasse, c'est de déceptions !
45 avril, — Pour aérer ma chambre pleine de fumée, j*ai ouvert la fenêtre. Pour la première fois depuis trois longs mois, j'ai vu un ciel pur et la mer à travers les arbres, la mer éclairée parla nuit. Je suis si ravie que je vais écrire. Dieu! que c'est beau, après les rues noires et étroites de Rome ! Une nuit si calme, si belle I Ah! s'il était là!
Si vous prenez cela pour de l'amour !
On ne peut pas dormir quand il fait si beau.
Lâche, faible, indigne! indigne de la dernière de mes pensées !
Dimanche de Pâques, i 6 amnl. — Naples me déplaît.' A Rome, les maisons sont noires et sales, mais ce sont des palais au point de vue de Tarchitecture et de l'antiquité. A Naples, c'est tout aussi sale, et on ne voit que des maisons de carton à la française.
Bon, voilà tous les Français furieux. Qu'ils se calment. Je les admire et les aime plus qu'une autre nation, mais je dois avouer que leurs palais- n'atteins, dront jamais à la massive, splendide et gracieuse majesté des palais italiens, surtout romains et florea tins.
Mardi i 8 avril, — A midi nous nous mettons ei route pour Pompéi. Nous allons en voiture, car U
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route est belle et l'on peut admirer le Vésuve, les villes de Castellamare et Sorrente.
Le service des fouilles est admirablement fait. C'est une chose curieuse que de parcourir les rues de cette ville morte.
Nous avions pris une chaise à porteurs et, maman et moi, nous y reposions chacune à notre tour.
. Les squelettes sont affreux ; ces malheureux sont dans des poses déchirantes. Je regardais les restes des maisons, des fresques, et tâchais de rétablir tout cela dans mon imagination, de repeupler ces maisons et ces rues.
Quelle effrayante force que celle qui a englouti toute une ville I
J'entendais maman parler mariage :
— La femme est faite pour souffrir, disait-elle^ même avec le meilleur des maris.
— La femme avant le mariage, dis-je, c'est Pompéi avant l'éruption ; et la femme après le mariage, c'est Pompéi après l'éruption.
Peut-être ai-je raison!
Je suis très fatiguée, inquiète, chagrine. Nous ne rentrons qu'à huit heures.
Mercredi i 9 avril, — Voyez le désavantage de ma position. Pietro, sans moi, a le cercle, le monde, ses amis, tout, en un mot, excepté moi ; tandis que moi sans Pietro, je n'ai rien.
Je ne suis pour lui qu'une occupation de luxe. Lui était pour moi, tout. Il me faisait oublier mes préoccupations, de jouer un rôle dans le monde et je n'y pensais pas, et ne m'occupais que de lui, trop heureuse d'échapper à mes pensées.
Quoi que je devienne, je lègue mon journal au public.
Tous les livres qu'on lit sont des inventions, les dtualions y sont forcées, les caractères faux, tandis que •ceci, c'est la photographie de toute une vie. Ah ! direzvous, cotte photographie est ennuyeuse, tandis que les inventions sont amusantes. Si vous dites cela, vous me 'donnez une bien petite ide'e de votre intelligence.
Je vous offre ici ce qu'on n'a encore jamais vu. Tous îles me'moires, tous les journaux, toutes les lettres qu'on publie ne sont que des inventions fardées et destinées à •tromper le monde.
Je n'ai aucun intérêt à tromper. Je n'ai ni acte :|)oiitique à voiler, ni relation criminelle à dissimuler. Personne ne s'inquiète si j'aime ou je n'aime pas, si je pleure ou si je ris. Mon plus grand soin est de m'exprimer aussi exactement que possible. Je ne me fais pas ilhision sur mon style et mon orthographe. J'écris des lettres sans fautes, mais au milieu de cet •océan de mots j'en laisse échapper sans doute beaucoup, .lo fnis en outre des fautes de français. Je suis •<4rangère-. Mais demandez- moi de m'exprimer dans tna langue, je Je ferais peut-être plus mal encore.
Mais ce n'cs^t pas pour dire tout cela que j'ai ouvert le cahier. C'est pour dire qu'il n'est pas midi, que je içuis livrée plus (|ue jamais à mes tourmentantes pensées, (juo ma poitrine est oppressée et que je hurlerais vo]«mtiers. D'ailleurs, c'est mon état naturel.
Le cirl est gris, la Chiaja n'est traversée que par <les fiacres et de sales piétons, les stupides arbres 4)iantés de chaque coté empêchent de voir la mer. A -Nice, à la promenade des Anglais, on a les villas d'un ►<ôté, et de l'autre la mer qui vient se briser sur les .I^Mlets sans aucun empêchement. Ici on a les maisons -d'un côté, de Tautre une espèce de jardin qui se continue aussi longuement que la rue qui le sépare de la
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mer, dont il est lui-même séparé par un assez grand espace de terrain vide, couvert de pierres, de construc- (ions et offrant un spectacle de tristesse vraiment désolant.
Arrivé sur le carré qui termine la Chiaja et qui est pJanté de jolis arbustes, on se sent bien mieux, et cet endroit-là est joli. Plus loin, on entre sur le quai; à gauche, les maisons ; à droite, la mer, mais la mer arrêtée par un mur à balustre et garni de marchands d*huîtres, de coquillages; puis viennent les grilles du: port, les différentes constructions du service des bateaux, le port lui-même; mais ça, ce n'est plus la mer,, c*est un sale endroit tout obstrué par un tas de laideurs.
Le temps gris me rend toujours un peu triste; mais> ici, mais aujourd'hui il m'opprime.
Ce silence de mort dans notre appartement d'hôteî,. ce'bruit agaçant de fiacres et de charrettes à grelots au dehors, ce ciel gris, ce vent qui agite les rideaux ï Ah ! je suis bien misérable, et il ne faut m'en prendreni au ciel, ni à la mer, mais à la terre I
Vendredi ^i avriL — ^ En entrant au salon ce matin^, j*ai été suffoquée par l'odeur des fleurs. La chambre en^ est littéralement pleine. Ce sont les fleurs de Doenhoff,. d'Altamura et de Torlonia. Doenhoff a envoyé une* table en fleurs. On a remplacé le guéridon par la table* en fleurs; mais ce n*èst point de cela que je voulais parler.
Écoutez donc ceci : Puisque l'âme existe, puisque* c'est l'âme qui anime le corps, puisque c'est celte vaporeuse substance qui seule sent, qui aime, qui déleste,, qui désire; puisque enfin c'est l'âme qui nous fait vivre,, comment se fait-il donc qu'une déchirure quelconque-
lii JOURNAL
dans ce vil corps, ou quelque désordre intérieur, Tabus du vin ou du manger, comment se peut-il donc que ces €hoses-là fassent envoler Tâme ?
Je fais tourner une roue et je ne l'arrête que lorsque lelle est ma volonté. Cette roue stupide ne peut arrêter ma main. De même l'âme, qui fait marcher les ustensiles de notre corps, ne doit pas être chassée, elle, l'essence raisonnable, par un trou à la tête ou par une indigestion de homard î Elle ne le doit pas être et elle l'est. D'où il faut conclure que l'âme est une pure invention. Et cette conclusion fait tomber Tune après l'autre, comme les décors dans un incendie de théâtre, toutes nos croyances les plus intimes et les plus chères.
Rome. Lundi 24 airil, — J'avais à raconter toute la journée, mais je n'ai plus souvenir de rien. Je sais seulement que sur le Corso nous avons rencontré A..., qu'il accourut tout rayonnant et tout joyeux à la voiture, et qu'il a demandé si nous serons ce soir A la maison. Nous y serons. Hélas I
11 est venu et je suis allée au salon, et me suis mise à parler tout naturellement comme les autres. Il Hi'a dit qu'il a été quatre jours au couvent, ensuite à la campagne. Il est à présent en paix avec tous ses parents, il va aller dans le monde, être sage et penser à son avenir. Enfin il m'a dit que je me suis amusée à Naples, que j'ai été coquette comme toujours, que cela prouvait bien que je ne l'aimais pas. Il m'a dit aussi qu'il m'avait vue l'autre dimanche près du couvent San Giovanni et Paolo. Et pour prouver qu'il disait vrai, il jn'a dit comment j'étais mise et tout ce que je faisais, et, je dois l'avouer, il a dit juste.
— Vous m'aimez? me demanda-t-il enfin.
— Et vous?
DE MARIE BASIIKIRT3ZFF. U5
— Ahl voilé votre manière, vous vous moquez loujours de moi I
— Et si je vous disais que oui I...
Il est tout changé, on dirait qu'en vingt jours il est devenu un homme de trente ans. Il parle tout autrement, il est devenu si raisonnable que c'est merveille. Il semble doublé d'un jésuite.
— Vous savez, maintenant je fais de l'hypocrisie, je m'incline devant mon père, je lui dis toujours oui, je suis sage et je songe à mon avenir.
Demain, peut-être, je saurai raconter quelque chose, mais ce soir, je suis si béte que c'est stupide !
Mardi 25 avril, — Je viendrai demain, dit-il comme pour me calmer, et nous parlerons de tout cela sérieusement.
— C'est inutile, monsieur. Je vois bien à quoi m'en tenir sur votre bel amour. Vous pouvez ne plus revenir, ajoutai-je plus faiblement. Vous m'avez chagrinée^ je vous dis adie'u en colère et je ne dormirai pas de la ûuit. Et vous pouvez vous vanter de m'avoir mise en rage; allez!...
— Mais^ mademoiselle, comme vous êtes étrange? Demain je vous parlerai quand vous serez plus calme.
C'est lui qui se plaint, c'est lui qui dit que je l'ai toujours refusé, que j'ai toujours ri, que je ne l'aimais pas. Je n'aurais pas parlé autrement à sa place, mais néanmoins, je le trouve bien hautain et bien réfléchi pour un homme qui aime vraiment.
A présent j'en ai pour mon argent, aussi ne vais-je plus toucher un seul mot de cela.
S'il veut, qu'il commence le premier 1
Il me semble qu'il ne m'aime plus. A la bonne heure, roilà quelque chose qui me dégourdit, qui me fait M. A. 13
•É|è JOURNAL
ibouillir le sang en me donnant froid dans le dosl J'aime bien mieux cela, oh ! oui; au moins je suis
tfurieuse, furieuse, furieuse!
Il pleut toujours et on annonce le baron Visconti, le
charmant homme si spirituel malgré son âge. Tout à
coup on parla de Pietro, tout en parlant du mariage
'Odescalchi.
— Eh! madame, le petit A..., comme vous dites, -n'est pas un parti à dédaigner, car ce pauvre cardinal s'en va de jour en jour, ce qui fait qu'un de ces jours ses neveux deviendront miUionnaires et Pierre sera par •conséquent millionnaire.
— Vous savez, baron, on m'a dit que le petit est entré au couvent, dit maman.
— Oh! non, il songe h tout autre chose, je vous assure.
Puis on parla de Rome, je dis combien je l'aimais et combien il me coûtait de la quitter.
— Eh bien , restez donc.
— Je le voudrais bien.
— J'aime à voir que votre cœur aime notre ville. .
— A propos de cœur, avez-vous vu le mien ? Regardez...
Je lui ai montré le cœur en argent. Un cœur de religieuse.
— Vous savez, ajoutai-je, on va me laisser à Rome, dans un couvent.
— Oh ! dit Visconti, j'espère que vous y resterez autrement, nous trouverons un moyen, et je trouverai, dit-il en me pressant fortement la main.
Maman rayonne, je rayonne, c'est toute une aurore -boréale.
Ce soir, contre toute altenle, assez nombreuse réu- Jiion, entre autres A...
DE MARIE BASUKIRTSEFF. 14T
La société auprès d'une table et moi avec Pietra auprès d'une autre. Et nous avons raisonné de l'amour en général et de l'amour de Pietro en particulier. Il a des principes déplorables ou, plutôt, il est si fou qu'il n'en a pas du tout. Il .parlait si légèrement de sonamour pour moi que je ne sais que penser. D'ailleurs il me ressemble tant de caractère, que c'est extraordinaire.
Je ne sais pas ce qui fut dit, mais au bout de cinq' minutes nous n'étions plus en querelle, nous nous sommes expliqués et on s'est engagé à se marier, lut du moins. Moi, je me taisais la plupart du temps.
— Vous partez jeudi ?
— Oui, et vous m'oublierez.
— Ah 1 ça, non, par exemple. J'irai à Nice.
— Quand ?
— Aussitôt que je pourrai. A présent, je ne puis* pas.
— Pourquoi ? Dites, dites, à l'instant !
— Mon père ne me le permettrait pas.
— Mais vous n'avez qu'à lui dire la vérité.
— Sans doute, je lui dirai que j'y vais pour vous, que je vous aime, que je veux me marier, mais pas à l'instant. Vous ne connaissez pas mon père; je viens d'être pardonné, mais je n'ose encore rien demander.
— Parlez demain.
— Je n'oserai pas. Je n'ai pas encore sa confiance. Pensez, depuis trois ans, il ne me parlait plus. Dans» un mois, je serai à Nice.
— Dans un mois, je n'y serai plus.
— Et où irez-vous ?
— En Russie. Et voilà, je partirai et vous m'oublierez.
— Mais dans quinze jours, je serai à Nice et alors...
Et alors nous partirons ensemble Je vous aime* je vous aime ! re'pétait-il en tombant k genoux.
— Vous êtes heureux? demandai-je en pressant sa tête dans mes mains.
— Oh î oui! parce que je crois en vous, je crois en votre parole.
— Venez à Nice à présent, dis-je.
— Ahl si je pouvais I
— On peut tout ce qu'on veut.
Jeudi 27 avril. — Mon Dieu, vous qui avez été si bon jusqu'à présent, tirez-moi de là, par grâce I
Et Dieu m'a tirée de là.
A la gare, je me mis à marcher de long en large avec le Gardinalino.
— Je vous aime! s'est-il écrié, et je voos aimerai toujours, pour mon malheur, peut-être.
-- Et vous me voyez partir, et cela vous est égal?
— Oh ! ne dites pas cela!... Vous ne pouvez pas parler ainsi, vous ne savez pas ce que j'ai souffert. D'ailleurs, je savais où vous étiez et ce que vous faisiez. Depuis que je vous ai vue, j'ai complètement changé, regardez bien; mais vous m'avez toujours traité en canaille. Si j'ai fait des bêtises dans ma vie, chacun €n fait, ce n'est pas une raison pour me croire un vaurien, un écervelé. Pour vous, j'ai brisé avec le passé; pour vous, j'ai tout subi; pour vous, j'ai fait cette paix avec ma famille.
— Pas pour moi, monsieur, je ne vois pas ce que j'ai à faire dans cette paix.
— Ah! c'a été parce que j*ai pensé à vous sérieusement.
— Comment ?
— Vous voulez toujours qu'on s'exprime en détail et
mathémat-îquemenl^ et certaines choses, pour être sonsentendues, n'en sont pas moins très visibles et vous vous êtes moquée de moi.
— Ce n'est pas vrai.
— Vous m'aimez?
— Oui, et écoutez ceci. Je n*ai pas Thabitude de répéter deux fois. Je veux être crue tout de suite. Je n'ai jamais dit à aucun homme ce que je vous dis à vous. Je suis très offensée, car mes paroles, au lieu d'être reçues comme une faveur, sont reçues très légèrement et sont commentées. Et vous osez douter de ce que je dis ! Vraiment, monsieur, vous me poussez à bout.
Il fut confus et s'excusa; nous ne parlions presque plus.
— Vous m'écrirez? demanda-t-il.
— Non, monsieur, je ne le puis pas, mais je vous permets de m'écrire.
— Ah ! ah 1 le joli amour! s'écria-t-il.
— Monsieur, dis-je gravement, ne demandez pas trop. C'est une bien grande faveur lorsqu'une jeune fille permet qu'on lui écrive. Si vous ne le savez pas, je vous l'apprends. Mais nous allons monter en voiture, ne perdons pas notre temps en vaine discussion. Vous m'écrirez ?
— Oui, et vous avez beau dire, je sens que je vous aime comme je n'aimerai jamais. Vous m'aimez î
Je fis oui de la tête.
— Vous m'aimerez toujours î Même signe.
— Allons, au revoir, monsieur,
— A quand ?
— A l'année prochaine.
— NonI
— Allons, adieu, monsieur !
Et, sans lui donner la main, je montais en wagon, où était déjà tout notre monde.
— Vous ne m'avez pas serré la main, dit A... en s'approchant. .
Je lui tendis la main.
— Je vous aime] dit-il, fort pâle.
— Au revoir I dis-je doucement.
— Pensez quelquefois à moi, dit-il en pâlissant davantage; quaat à moi, je ne ferai que penser à vous.
— Oui, monsieur; au revoir!
Le train se mit en mouvement et pendant quelques instants encore je pus le voir, me regardant d'un air si ému qu'il en paraissait indifiTérent ; puis il fît quelques pas vers la porte, mais, comme j'étais toujours visible, il s'arrêta de nouveau comme un automate, enfonça le chapeau sur les yeux, fît encore un pas en avant... puis, puis nous étions déjà trop loin pour voir.
J'aurais été désolée de quitter Rome, à laquelle je suis si habituée, si je n'avais eu une idée en voyant la nouvelle lune, vers quatre heures.
— Tu vois ce croissant? demandai-je à Dina.
— Oui, répondit-elle.
— Eh bien, ce croissant deviendra une très belle lune dans onze ou douze jours.
— Sans doute.
— As-tu vu le Golisée au clair de lune ?
— Oui.
— Et moi, je ne l'ai pas vu.
— Je sais.
— Mais tu ne sais peut-être pas que j'ai envie de le voir.
— C'est possible.
— Oui, ce qui fait que dans dix ou douze jours, je
DE MAIUE BASUKIRTSEFF. lot
serai de nouveau à Rome, tant pour les courses qu& pour le Golisée.
— Oh!
— Oui, j'irai avec ma tante. Et je serai si bien^ sans toi, sans maman, avec ma tante I Nous nous promènerons en Victoria et je m'amuserai beaucoup.
— Eh bien, dit maman, cela se fera, je te le promets!
Et elle m'embrassa sur les deux joues.
Vendredi J28 avril, — Je me suis endormie et j'ai fait des rêves affreux comme des cauchemars.
A onze heures, je me couchais pour ne pas voirles^ oliviers et la terre rouge, et à une heure nous arrivions à la gare de Nice, à la grande joie de ma tante qui s'agitait, en compagnie de ]Vr*« Colignon, Sapogenikoff, etc., etc.
— Vous savez, leur criai-je, avant que les portières fussent ouvertes, je suis bien fâchée de revenir ici, mais je n'ai pu faire autrement.
Et je les ai embrassés tous à la fois.
La maison est meublée d'une façon adorable; ma chambre est éblouissante, toute capitonnée en satin bleu ciel. En ouvrant la porte du balcon et en regardant notre très joli jardin, la promenade et la mer^ je fus obligée de dire tout haut :
— On a beau dire, il n'y a rien d'aussi splendidement simple et adorablement poétique que Nice.
Jeudi 4 mai. — La vraie saison de Nice est au^ mois de mai. Il fait beau à en devenir folle. Je suiS: illée rôder dans le jardin par le clair d'une lune loute jeune encore, au chant des grenouilles accompagnédu murmure des vagues qui viennent doucement i.e
briser sur les cailloux. Divin silence et divine harmonie!
On dit des merveilles de Naples ; quant à moi, j'en €uis désolée, mais je lui préfère Nice. Ici la mer baigne librement le rivage, tandis que là-bas elle est arrêtée par un mur à balustrade stupide, et même ce misérable bord est obstrué par des boutiques, des baraques, des saletés.
« Pensez quelquefois à moi. Quant à moi, je ne ferai que penser à vous ! »
Pardonnez-lui, mon Dieu, il ne savait pas ce qu'il disait. Je lui permets de m'écrire et il n*use pas seulement de cette permission! Enverra-t-il seulement la dépèche promise à maman?
Vendredi ô mai. — Je disais donc, quoi? ah! oui, que Piétro était inexcusable vis-à-vis de moi.
Je ne peux pas comprendre les hésitations, moi qui n'aime pas !
J'ai lu dans des romans que souvent un homme semble oublieux et indifférent à cause de son amour même.
Je voudrais bien croire aux romans.
Je suis endormie et ennuyée et, dans cet état-là, je désire voir Pietro et l'entendre parler d'amour. Je voudrais rêver qu'il est là, je voudrais faire un jol? xêve. La réalité est dangereuse.
Je m*ennuie, et quand je m'ennuie je deviens très tendre.
Quand donc finira cette vie d'ennui, de déceptions, d'envie et de chagrin I
Quand donc vivrai-je enfin comme j'aime! Mariée à une grande fortune, à un grand liom et à un homme sympathique, car je ne suis pas si mercenaire que
BP^
DE MARIE BASHRIRTSEFF. 153
VOUS pensez. D'ailleurs, si je ne le suis pas, c'est par égoïsme.
Ce serait affreux de vivre avec un homme qu'on déteste, et ni richesse ni position ne me profiterait. Ah! Dieul sainte Vierge, protégez-moi I
6 mai. — Vous savez, une idée? je voudrais follement revoir Pietro.
Ce soir, je donne une fête, comme on n'en a plus vu depuis des années à la rue de France. Vous gavez qu'à Nice existe l'usage de tourner le Mai, c'est-à-dire, on suspend une couronne, une lanterne, et on danse, audessous, des rondes en chantant. Depuis que Nice est française, cet usage s'en va de plus en plus; à peine si on voyait trois ou quatre lanternes dans toute la ville.
Eh bien, moi, je leur donne un rossigno; je nomme cela ainsi parce que le Rossigno che vola, c'est la chanson la plus populaire et la plus jolie de Nice.
J'ai fait préparer d'avance et suspendre au milieu de la rue une grande machine de feuillages et de fleurs tout ornée de lanternes vénitiennes.
Sur le mur de notre jardin, Triphon (le domestique de grand-papa) a été chargé d'organiser un feu d'artifice et d'éclairer de temps en temps la scène par des feux de Bengale. Triphon ne se sent pas de joie. Toutes ces splendeurs sont accompagnées d'une harpe, d'une flûte et d'un violon, et arrosées de vin en abondance. Les bonnes femmes vinrent nous inviter sur leurs lerr&sses, car moi et Olga regardions seules perchées sur une échelle de bois.
On va sur la terrasse des voisins, et moi, Olga, Marie et Dina, nous nous mettons au milieu de la rue appelant les danseuses, et tâchons et réussissons à donner de l'entrain.
J'ai chanté et tourné avec tout le monde, à la joie des bons Niçois, surtout des gens du quartier, qui me connaissent tous et disent le plus grand bien de . « Mademoiselle Marie ».
Ne pouvant faire autre chose, je fais de la popularité et cela flatte maman. Elle ne regarde pas à la de' pense. Ce qui a plu surtout, c'est que j'ai chanté et dit quelques mots en patois.
Pendant que j'étais sur Téchelle avec Olga qui me -tirait par les jupes, j'avais bien envie de faire un discours, mais je me suis prudemment abstenue, pour cette année...
J'ai regardé les danses et écouté les cris, toute rêveuse comme il m'arrive souvent. Et le feu d'artifice terminé par un « soleil » magnifique, nous sommes tous rentrés chez nous, au milieu d'un murmure de satisfaction.
Dimanche 7 mai. — On trouve une certaine satisfaction désespérante à mépriser avec raison tout le monde. Au moins, on n'a pas d'illusions. Si Pietro m'a oubliée, il m'a fait une insulte sanglante, et voilà un nom de plus sur mes tablettes de haine et de vengeance.
Tel qu'il est, le genre humain me plaît et je l'aime et j'en fais partie et je vis avec tous ces gens,^ et d'eux dépendent et ma fortune et mon bonheur.
D'ailleurs tout cela est béte. Mais dans ce monde tout ce qui n'est pas triste est béte, et tout ce qui n'est pas bête est triste.
Demain à trois heures je vais à Rome, tant pour mi distraire que pour mépriser A..., si j'en trouve l'occasion.
DK mauiiî; bashkirtseff. 155
Jeudi i j mai. — Gomme je l'ai dit mardi soir,je suis partie hier à deux heures avec ma tante.
C'est une terrible preuve d'amour que j'ai l'air de donner à Pietro.
Ah ! ma foi, tant pis! S'il croit que je l'aime, s'il croit à une pareille énormité, il n'est qu'une bête.
A deux heures, nous sommes à Rome» je me jette dans un fiacre, ma tante me suit, le conducteur de l'hôtel de la ville prend les bulletins et... et... je suis à Rome ! Dieu ! quelle joie !. ,
Nos bagages n'arriveront que demain. Pour aller voir le retour des courses, nous sommes obligées de nous contenter de nos bardes de voyage. D'ailleurs, j'étais très bien avec mon costume gris et mon feutre. Je mène ma tante au Corso ! (Quelle chose adorable que de revoir le Corso après Nice!) Je l'abasourdis de bêtises et d'explications, car il me semble qu'elle ne voit rien^
Et voilà le Caceia-Club, il y a eu frémissement à mon passage; le moine reste bouche béante^ puis ôte son chapeau et sourit jusqu'aux oreilles.
Nous allons à la villa Borghèse, où il y a le concours régional d'agriculture.
Nous parcourons à pied l'exposition, nous admirons les fleurs et les plantes, et rencontrons Zucchini. Il y a encore du monde.
On est très surpris de me voir apparaître pour la troisième fois. A Rome, je suis très connue.
Simonetti s'approche; je le présente à M'"*^ RomanofF et lui dis que c'est par un merveilleux hasard que je suis ici.
Je fais signe à Pietro de venir; il est tout rayonnant et me regarde avec des yeux qui prouvent bien qu'il a pristouJL au sérieux.
156 JOUHSAL
Il nous a fait beaucoup rire en raconlant son séjour au couvent. 11 avait consenti, dit-il, à y entrer pour quatre jours et, une fois là, on Vy a retenu pendant dix-sept jours.
— Pourquoi donc avez-vous menti, pourquoi avezvous dit que vous aviez été à Terracina?
— Parce que j*avais honte de dire la vérité.
— Et les amis du Club le savent ?
— Oui. Au commencement je disais que j'avais été à Terracina, puis on m'a parlé du couvent et j'ai fini partout raconter, et j'ai ri, et tout le monde a ri. Terïonia a été furieux.
— Pourquoi?
— Parce que je ne lui ai pas tout dit d'abord. Parce que je n'ai pas eu confiance en lui.
Ensuite, il raconte comment, pour plaire à son père, il faisait semblant de laisser tomber par hasard un chapelet de sa poche, pour faire croire qu'il en portait toujours un sur lui. Je l'accablai de moqueries et d'inpertinences auxquelles il répondit très bien, ma foi.
Samedi i 3 mai. — Je ne déguise ni mes sentiments, ni ma pensée, et je n'ai pas la force de rien supporter avec dignité, car j'ai pleuré. Et tout en écrivant j'entends le bruit que font mes larmes en tombant sur le papier, de grosses larmes qui coulent sans difficulté et sans grimace de la part de ma figure. Je m'étais couchée sur le dos pour les faire rentrer en dedans, mais ça n'a pas réussi.
Au lieu de dire ce qui me fait pleurer, je raconte comment je pleure ! Et comment puis-je dire pourquoi? Je ne me rends compte de rien. — Gomment, me disaisje, la tète renversée sur le canapé; comment, c'est ainsi? Il a donc oublié? Sans doute, puisqu'il a mené
DE MARIE BASHKIRTSEFP. 457
une conversation indifférente entremêlée de mots prononcés si bas que je n'ai pu les entendre, et enfin il a encore répété qu*il ne m'aimait que de près, que j'étais de glace, qu'il irait en Amérique, que lorsqu'il me voit^ il m'aime, tandis qu'au loin il oublie.
Je ÏD.'i prié très sèchement de ne plus parler de cela» Ah I je ne peux pas écrire et vous voyez vous-même ce que je dois sentir et combien j^^suis insultée !
Je ne peux pas écrire I et cependant quelque chose me l'ordonne. Tant que je n'ai pas tout raconté, quelque chose me tourmente.
J'ai causé et fait du thé de mon mieux jusqu'à dix heures et demie. Alors arriva Pietro; Simonetti s'en alla bientôt et nous sommes restés à trois. On parla de mon journal, c'est-à-dire des questions que j'y traite, et A... me pria de lui lire quelque chose sur l'âme et sur Dieu. Alors j'allai dans l'antichambre et m'agenouillai auprès de la fameuse boîte blanche en cherchant, pendant que Pietro tenait la bougie... Mais alorsv comme en cherchant j'ai rencontré des passages d'un intérêt commun, je lisais, et cela a duré presque une demi-heure.
Ensuite, il se mit, en revenant au salon, à raconter toutes sortes d'anecdotes sur sa vie depuis l'âge de dix-huit ans.
J'ai écouté tout ce qu'il a dit, avec une certaine erreur et une certaine jalousie.
D'abord cette dépendance absolue me glace ; on lur léfendrait de m'aimer, il obéirait, j'en suis certaine.
Sa famille, les prêtres, les moines m'effrayent. Quoi ^u'il m'ait dit de leur bonté, je suis saisie d'effroi en u. B. 14
158 JOURNAt
entendant ces énormités et ces tyrannies. Oui ! ils me font peur et ses deux frères aussi ; mais ce ii*est pas de cela qu'il s^agit, je suis toujours libre d'accepter ou de refuser.
Je remercie Dieu de m'avoir de'lié la plume; hier, c'était un supplice, je ne pouvais pas m'expliquer.
Tout ce que j'ai entendu ce soir, tout ce que j'en conclus et toutes les choses d'avant sont lourdes pour ma tête. Et puis il y a simplement le regret de le voir partir ce soir; c'est si long jusqu'à demain! J'ai senti une grande envie de pleurer d'incertitude et peut-être d'amour.
Puis, appuyant le menton dans la main gauche et le coude gauche dans la main droite, le sourcil froncé et la lèvre dédaigneuse, je me mis à songer atout, à ce qu'il me fallait, et surtout à ce que je n'avais pas.
Puis, je me mis à écrire et, ayant senti un irrésistible besoin de rêver, je cessai un instant et me remis à écrire tout ceci.
Mercredi 1 7 mai, — J'avais beaucoup à, dire d'hier encore, mais tout s'efface devant ce soir.
11 m'a parlé de nouveau de son amour; je l'assurai que c'était inutile, car mes parents ne consentiraient jamais.
— Ils auraient raison, dit-il rêveur; je ne suis bon à faire le bonheur de personne. Je l'ai dit à ma mère, j'ai parlé de vous, j'ai dit: « Elle est si religieuse et bonne., et moi, je ne crois en rien et je ne suis qu'un misérable. » Tenez, je suis resté dix-sept jours au couvent, j'ai prié, j'ai médité, et je ne crois pas en Dieu, et la religion n'existe pas pour moi, je ne crois en rien.
Je le regardai avec de grands yeux effrayés
—•II faut croire, dis-je en lui prenant la main, il faut se corriger, et il faut être bon.
— C'est impossible, et tel que je suis personne ne peut m'aimer, n'est-ce pas?
- Hum ! hum I
— Je suis bien malheureux. Vous ne vous ferez jamais une idée de ma position. En apparence je suis bien avec les miens, mais ce n'est qu'en apparence ; je les de'teste tous, mon père, mes frères, ma mère même; je suis malheureux. Et qu'on me demande pourquoi? je ne le sais pas... les prêtres 1 s'écria-t-il en serrant les poings et les dents et levant au ciel une figure hideuse de haine. Les prêtres, oh 1 si vous saviez ce que c'est!! I
Il fut cinq minutes à se calmer.
— Je vous aime pourtant, et vous seule. Quand je suis avec vous, je suis heureux.
— Une preuve.
— Dites.
— Venez à Nice.
— Vous me mettez hors de moi en me disant cela; vous savez bien que je ne peux pas.
— Pourquoi ?
— Parce que mon père ne veut pas me donner d'argent, parce que mon père ne veut pas que j'aille à Nice.
— Je comprends bien, mais si vous dites pourquoi vous y allez?
— Une voudra pas. J'ai parlé à ma mère; elle ne me croit pas. On est si habitué à ma mauvaise conduite qu'on ne me croit plus.
— Il faut vous corriger, il faut venir à Nice.
— Mais puisque je serai refusé, comme vous dites.
— Je n'ai pas dit refusé par moi.
— Ce serait trop, dit-il en me regardant tout près, ce serait un rêve.
— Mais un beau rêve, n'est-ce pas?
— Ohloui.
— Alors vous demanderez à votre père?
— Certainement oui; mais il ne veut pas que je me marie. Non, je dis que pour ces choses il faut faire parler par les confesseurs.
— Eh bien, faites parler.
— Mon Dieu ! et c'est vous qui me le dîtes ?
— Oui, vous comprenez, je ne tiens pas à vouSj mais je veux donner cette satisfaction k mon orgueil blessé.
— Je suis un malheureux et un maudit dans ce monde.
Il est inutile, impossible de suivre ces centaines de phrases. Je dirai seulement qu'il m'a re'pété cent fois qu'il m'aimait, d'une voix si douce et avec des yeux sî suppliants, que je m'approchai de lui moi-même et que nous avons parlé comme de bons amis d'une multitude de choses. Je l'assurai qu'il y avait un Dieu dans le ciel et du bonheur sur la terre. Je voulais qu'il crût en Dieu, qu'il le vît à travers mes yeux, et qu'il le priât par ma voix,
— Alors, dis-je en m'éloignant, c'est fini; adieu!
— Je vous aime I
— Et je vous crois, dis-je en pressant ses deux mains, et je vous plains !
— Vous ne m'aimerez jamais ?
— Quand vous serez hbre.
— Quand je serai mort.
— Je ne peux pas à présent, car je vous plains et vous méprise. On vous dirait de ne pas m'aimer que vous obéiriez.
-^Peut-être!
— C'est affreux I
— Je vous aime, dit-il pour la centième fois.
Et il est sorti en pleurant. Je me suis approchée de la table où était ma tante et je lui dis, en russe, que le moine m'a fait des compliments que je raconterai demain.
Il est encore revenu et je lui ai dit adieu.
— Non, pas adieu.
— Si, si, si. Adieu, monsieur, je vous ai aiméjusqu'à cette conversation. (1881. — Je ne l'ai jamais aimé, tout cela était V effet d'une imagination romanesque en quête de roman.)
— Ah ! tant pis, je Tai dit, je vous ai aimé, j'ai eu tort, je le sais.
— Mais... commença-t-il, *- Adieu I
— Vous n'allez donc plus à Tivoli à cheval, demain?
— Non.
— Et ce n'est pas la fatigue qui vous y a fait renoncer?
— Non I La fatigue n'est qu'un prétexte, je ne veux plus vous voir.
— Mais non! Ce n'est pas possible, disait A.... en me tenant les mains.
— Au revoir!
— Vous m'avez dit de parler à mon père et de venir à Nice? dit A. . . sur l'escalier avant de s'en aller
— Oui.
— Je ferai cela, et je viendrai coûte que coûte, je vous le jure.
Et il partit.
Depuis trois jours, j'ai une nouvelle idée, c'est que je vais mourir : je tousse et je me plains. Avant-hier je H. B. 14.
me suis assise au salon, il était deux heures du matin; ma tante me pressait d aller dormir et je ne bougeais pas, disant que c'était la preuve que j'allais mourir.
— Ah! dit ma tante, de la manière dont ta y vas, je n'en doute pas, tu mourras.
— Et tant mieux pour vous, vous aurez moins de dépenses, il ne faudra plus payer tant à Laferrière !
Et, prise d'un accès de toux, je me renversai sur le canapé, au grand efTroi de ma tante, qui sortit encourant pour faire croire qu'elle était fâchée.
Vendredi 19 mai. — Ma tante est allée au Vatican, et moi, i^e pouvant être avec Pietro, j'aime mieux rester seule. 11 viendra vers les cinq heures, je voudrais tant que ma tante fût encore absente. Je voudrais me trouver seule involontairement en apparence, car je ne peux plus montrer que je le cherche.
Je viens de chanter, et j'ai inal à la poitrine. Me voyez- vous posée en martyre ! C'est trop bête 1...
Je suis coiffée à la Vénus Gapitoline, je suis en blanc comme une Béatrix, avec un chapelet et une croix de nacre sur le cou.
11 y a, quoi qu'on dise, dans l'homme un certain besoin d'idolâtrie, de sensations matérielles. Dieu dans sa simple grandeur ne suffit pas. Il faut des images à regarder, des croix à baiser.
Hier soir, j'ai compté les grains du chapelet: ils sont soixante, et je me suis prosternée soixante fois, chaque fois me frappant le front contre le plancher. Je n'avais plus de souffle, mais il me semblait avoir fait un acte agréable à Dieu. C'est sans doute absurde, mais l'intention y était.
DE JAARIE BASHKIRTSEFF. 163
Dieu tient-il compte de l'intention? >
Ah ! mais j'ai là le Nouveau Testament. Lisons. — . Ne trouvant pas le livre saint, je lis Dumas. Ce n'est pas la même chose .
Ma tante est rentrée à quatre heures, et au bout de vingt-cinq minutes, je Tavais adroitement ei^citée à aller voir Téglise Santa Maria Maggiore. Il est quatre heures et demie. J'ai mal fait, il fallait la renvoyer à cinq heures; car je crains bien qu'elle ne rentre encore trop tôt.
Quand on annonça le comte A..., j'étais encore seule, car ma tante avait eu l'idée de visiter le Panthéon, outre Santa Maria Maggiore. Mon cœur battait si fort que je craignais qu'on ne l'entendît, comme on dit dans les romans.
Il s'assit près de moi et commença à me prendre la main, que je retirai aussitôt.
Alors il me dit qu'il m'aimait. Je le repoussai en souriant poliment.
— Ma tante va rentrer tout à l'heure, dis-je^ preneai patience. -
— J'ai tant de choses à vous dire I
— Vraiment.
— Mais votre tante va rentrer.
— Alors, dépéchez-vous.
— Ce sont des choses sérieuses.
— Voyons.
— D'abord vous avez mal fait d'écrire de moi toutes ces choses.
— Ne parlons pas de cela, monsieur; je vous préviens . que je suis très nerveuse, vous ferez donc bien de parler
simplement ou de ne rien dire .
— Écoutez, j'ai parlé à ma mère, et ma mère a parlé à mon père.
— Eh bien, après?
— J'ai bien fait, n'est-ce pas ?
— Cela ne me regarde pas, ce que vous avez iûit, vous l'avez fait pour vous.
— Vous ne m'aimez pas ? •
— Non.
— Et moi je vous aime comme un fou.
— Tant pis pour vous, dis-je en souriant et en me laissant prendre les mains.
— Non, éc- tez^ dit-il, parlons sérieusement; vous n'êtes jamais sérieuse. Je vous aime 1 j'ai parlé à ma mère... Soyez ma femme, dit-il.
Enfin 1 m'écriai-je intérieurement, et je ne répondis rien.
— Eh bien ? demanda-t-il.
— Bien, répondis-je en souriant.
— Vous savez, dit-il encouragé, il faut mettre quel* qu'un là-dedans.
— Comment ?
— Oui; je ne peux pas faire moi-même; il faut- que quelqu'un s'en charge, un homme posé, respectable, sérieux, qui parle à mon père, qui arrange tout, en un mot. Qui ?
- Visconti, dis-je en riant.
— Oui, dit-il très sérieux. J'ai pensé à Visconti, c'est l'homme qu'il faut. Il est si vieux qu'il n'est plus bon qu'à faire les Mercure... Seulement, reprit-il, je ne suis pas riche, pas riche du tout. Ah 1 je voudrais bien être bossu et posséder des millions.
— Vous n y gagneriez rien auprès de moi.
— Ohl oh! oh!
— Je crois que voilà une insulte, dis-je en me levant.
DE MARIE BASnKIRTSEFF. 165
— Mais non, je ne parle pas pour vous, vous êtes une exception^ vous.
— Alors ne me parlez pas d'argent.
— Dieu ! comme vous êtes, on ne peut jamais comprendre ce que vous voulez.... Consentez, consentez à être ma femme.
Il voulut me baiser la main, et je lui présentai la croix de mon chapelet qu'il baisa, pui» levant la tête :
— Gomme vous êtes religieuse ! dit-il en me regardant.
— Et vous, vous ne croyez à rien ?
— Moi, je vous aime. M'aimez-vous?
— Je ne dis pas ces choses-là.
— Alors, pour Dieu, faites-le-moi comprendre, au moins.
Après un instant d'hésitation, je lui ai tendu ma main.
— Vous consentez ?
— Doucement, dis-je en me levant; vous savez qu'il y a mon grand-père et mon père, et ils opposeront une forte résistance à un mariage catholique.
— Ah ! il y a encore cela !
— Oui, il y a encore ça.
Il me prit par le bras et me plaça à côté de lui, devant la glace. Nous étions très-beaux ainsi.
— Nous en chargerons Visconti, dit A....
— Oui.
— G*est rhomme qu il faut. Mais comme nous sommes jeunes pour nous marier, pensez-vous que nous
. serons heureux ?
— D'abord il faudrait mon consentement.
— Sans doute. Donc, supposons, si vous consentez, serons-nous heureux ?
— Siie consens, je puis jurer sur ma tête qu'il n'y
aura pas au monde un homme plus heureux que vous. -^ Alors, nous nous marierons. Soyez ma femme. Je souris.
— Ah I s'écria-l-il en bondissant par la chambre, comme je serai heureux, comme ce sera drôle quand nous aurons des enfants !
— Vous êtes fou, monsieur.
— Oui, d'amour.
En ce moment, on entendit des voix dans Tescalier, je m assis tranquillement et attendis ma tante, qui entra aussitôt.
J'avais un grand poids enlevé de mon cœur, je devins gaie, et A... ravi.
J'étais calme, heureuse, mais j'avais bien des choses à dire et à entendre.
Excepté notre appartement, tout le premier de l'hôtel est vide. Le soir nous prenons une bougie et parcourons ces immenses appartements parfumés encore de Fancienne grandeur des palais italiens, mais ma tante est avec nous. Je ne savais comment faire.
Nous nous arrêtons pendant plus d'une. demi-heure dans un grand salon jaune, et Pietro imite le Cardinal^ son père et ses frères.
Ma tante s'amuse à faire écrire à A. . . des bêtises en russe .
— Copiez cela, dis-je en prenant un livre et en écrivant sur la première page.
— Quoi ?
— Lisez.
Je lui ai indiqué les huit mots que voici :
« Partez à minuit, je vous parlerai en bas. »
— Compris? demandai-je en effaçant,
— Oui.
DE MARIE BASIIKIRTSEFF. 167
Dès lors je fus soulagée et singulièrement agitée. A. . . se tournait vers la pendule à chaque instant, et je craignais qu on n'en comprît la cause. Gomme si
i on pouvait deviner I II n'y a que les consciences cou-
I pables pour avoir de ces peurs.
f A minuit, il se leva et me dit bonsoir', en me serrant
fortement la main.
— Bonsoir, monsieur, dis-je.
I Nos yeux se rencontrèrent, je ne saurais décrire
comment, ce fut un éclair.
— Eh bien, ma tante, nous partons demain de bonne i" heure; rentrez, je vous enfermerai chez vous, comme
ça voiis ne m'empêcherez pas d'écrire et je me cou- ^ cherai vile.
— Tu le promets ?
— Certainement.
J'enfermai ma tante et, après avoir jeté un coup d'oeil
dans la glace, je descendis l'escalier, et Pietro se glissa dans l'entre-bâillemcnt comme une ombre.
— On se dit tant, en se taisant^ quand on s'aime 1 Du moins, moi, je vous aime ! murmura-t-il.
Je m'amusais défaire une scène de roman et pensais involontairement à ceux de Dumas.
— Je pars demain. Et nous avons à causer sérieusement, et moi qui l'oubliais!...
— C'est qu'on ne pense plus à rien.
— Venez, dis-je en fermant la porté pour ne laisser qu'un faible rayon de lumière.
Et je m'assis sur la dernière marche du petit escalier qui occupe le ïond du couloir.
Il s'agenouilla.
A chaque inslantje croyais entendre venir, je restais immobile et tressaillant à jchaque goutte de pluie qui tombait sur les carreaux.
— Mais ce n'est rien, dit mon impatient amoureux. 1
— Vous en parlez bien à votre aise, monsieur. Si on venait, vous en seriez flatté, et moi je serais perdue.
La tête renversée, je le regardai à travers mes cils.
— Avec moi? dit-il, se méprenant au sens de mes paroles, avec moi? je vous aime trop; vous êtes en sûreté.
Je lui tendis la main en entendant ce noble langage.
— N'ai-je pas toujours été convenable et respectueux?
— Oh! non, pas toujours. Une fois vous vouliez même m'embrasser.
— Ne parlez pas de cela, je vous en prie. Ohl je vous ai tant priée de me pardonner! soyez bonne, pardonnez-moi.
— Je vous ai pardonné, dis-je doucement.
Je me sentais si bien! — Est ce donc cela, pensai-
je, quand on aime? Est-ce sérieux? Il me semblait toujours qu'il allait rire, tant il était grave et tendre. J'abaissai mon regard sous l'éclat extraordinaire da sien.
— Mais voyez, de nouveau nous avons oublié de causer de nos affaires, soyons sérieux et causons.
— Oui, causons.
— D'abord, comment faire, puisque vous partez demain? Ne partez pas, je vous en prie, ne partez pasi
— C'est impossible; ma tante...
— Elle est si bonne ! Oh ! restez.
— Elle est bonne, mais elle ne consentira pas. Ainsi, adieu... peut-être pour toujours I
— Non, non, puisque vous consentez à être ma femme.
— Quand?
— Vers la fin du mois je serai à Nice. Si vous consentiez à me laisser échapper en faisant une dette, je partirais demain.
— Non, je ne le veux pas, je ne vous verrais pas,, dans ce cas.
— Mais vous ne pouvez pas m'empêcher d'aller faire des folies à Nice.
— Si, si, si, je vous le défends!
— Alors il faut attendre que mon père me donne de l'argent.
— Écoutez, j'espère qu'il sera raisonnable.
— Il n'a rien contre, ma mère a parlé ; mais s'il ne me donnait pas d'argent? Vous savez si je suis assez, dépendant, assez malheureux!
— Exigez!
— Donnez-moi un conseil, vous qui raisonnez comme un livre, vous qui parlez de l'âme, de Dieu; donnezmoi un conseil?
— Priez Dieu, dis-je en lui présentant ma croix, et toute prête à rire s'il prenait la chose en ridicule, et à garder mon air grave s'il la prenait au sérieux.
Il vit ma figure impassible, appuya la croix sur son* front et baissa la tête, en prière.
— J'ai prié, dit-il.
— Vrai?
— Vrai. Mais continuons... Donc, nous chargeons, de cela le baron V...
— Bien.
Je disais : bien, et je pensais : « provisoirement ».
— Mais cela ne peut pas se faire tout de suite, reprîs-je.
— Dans deux mois.
— Vous voulez rire? demandai-je, comme si c'était la chose la plus impossible.
— Dans six.
— Non.
— Dans un an?
— Oui, dans un an; vous attendrez?
— S'il le faut, pourvu que je puisse vous voir tous les jours.
— Venez à Nice, car, dans un mois, je vais en Russie.
— Je vous suivrai.
— Ça ne se peut.
— Et pourquoi?
— Ma mère ne voudra pas.
- Personne ne peut m'empécher. de voyager.
— Ne dites pas de bêtises,
— Mais comme je vous aime !
Je me penchai vers lui pour ne pas perdre une seule de ses paroles.
— Je vous aimerai toujours, dit-il. Soyez ma femme.
Nous entrons dans les banalités amoureuses, banalités qui deviennent divines, si réellement on aime toujours.
— Oui, vraiment, disait-il, ce serait beau dé passer la vie ensemble... oui, passer la vie avec vous, toujours ensemhle, à vos pieds... vous adorant... Nous serons vieux tous les deux, vieux à priser du tabac, et nous nous aimerons toujours. Oui, oui... oui.. . chère !..
Il ne trouvait pas d'autres mots, et ces mots, si communs, dans sa bouche devenaient une caresse extrême.
Il me regardait les mains jointes.
Puis on parlait raison; puis il se traînait à mes pieds, en criant d'une voix étouffée que je ne pouvais pas l'aimer comme il m'aimait, et que c'était impossible...
DE MARTE BASOKIRTSEFF. 171
11 voulut que nous nous fissions nos confidences. — Oh I les vôtres, monsieur, ne m'intéressent pas. -- Ohl dites-moi combien de fois vous avez aimé, mademoiselle?
— Une fois.
— Et qui ?
— Un homme que je ne connais pas, que j ai vu dix ou douze fois dans la rue, qui ne sait pas que j existe. J'avais douze ans alors, et je ne lui ai jamais parlé.
— C'est un conte I
— C'est une vérité.
— ^ais c'est un roman, une fantaisie; c'est impossible, c'est une ombre !
— Oui, mais je sens que je n'ai pas honte de l'aimer, et qu'il m'est devenu une espèce de divinité. Je ne le compare à personne, et il n'y a pour cela persqpne de digne.
— Où est-il?
— Je ne sais seulement pas. 11 est marié, très loin.
— Voilà une folie !
Et mon fichu Pietro avait l'air passablement incrédule et dédaigneux.
— Mais c'est vrai, et tenez, je vous aime et c'est autre chose.
— Je vous donne tout mon cœur et vous ne me donnez que la moitié du vôtre, dit-il.
— Ne demandez pas trop et soyez satisfait.
— Mais ce n'est pas tout? il y a autre chose?
— C'est tout.
— Pardonnez-moi, et permettez-moi de ne pas vous croire celte fois.
(Voyez-vous cette dépravation I)
— Il faut croire la vérité.
172 JOtJBKAli
— Je ne peux pas.
— Tant pisi m'e'criai-je fâchée.
— Ça surpasse mon esprit, dit-îL
— C'est que vous êtes bien dépravé,
— Peut-être.
— Vous ne croyez pas que jamais je n'ai permifl qu'on me baisât la main?
— Pardon, mais je ne crois pas,
— Asseyez- vous à côté de mai, dis-je, causons el dites-moi tout. .
Il me raconte tout ce qu'an lui a dit et ce quil a dît.
— Vous ne vous fâcherez pas? dit-il.
— Je ne me fâcherai que si vous me cachez quelque chose.
— Eh bien! vous comprenez, notre famille est très connue ici.
— Oui.
— Et vous êtes des étrangers à Rome.
— Alors?
— Alors, ma mère a écrit à Paris à plusieurs personnes.
— C'est très-naturel ; et que dit-on de moi?
— Encore rien. Mais, on peut dire ce qu'on veut, je vous aimerai toujours.
— Je n'ai pas besoin d'indulgence...
— Maintenant, dit-il, il y a la religion.
— Oui, la religion.
— Oh! fit-il de l'air le plus calme. Faites -vous catholique.
Je l'ai arrêté court par un mot très sévère,
— Voulez-vous donc que je change de religion? s'écria A....
— Non, car, si vous faisiez cela, je vous mépriserais.
DE mâhie bashkirtseff. 173
En vérité, je n'aurais été fâchée qu'à cause du Cardinal.
— Comme je vous aime I comme vous êtes belle ! comme nous serons heureux I
Pour toute réponse, je pris sa tête dans mes pains et je Tembrassai sur le front, les yeux, Tes cheveux. Je le fis plus pour lui que pour moi.
— Marie ! Marie I criait ma tante d'en haut.
— Qu'y a-t-il? demandai-je d'une voix calme, en passant ma tête par la trappe, pour que la voix parût venir de ma chambre.
— Il est deux heures, il faut dormir..,
— Je dors.
— Tu es déshabillée?
— Oui; laissez-moi écrire.
— Couche- toi.
— Oui, oui.
Je descendis et trouvai la place vide : le malheureux s'était caché sous Tescalier,
- Maintenant, dit-il en venant reprendre sa place, parlons de l'avenir.
— Parlons-en.
— Où vivrons-nous? Aimez-vous Rome?
— Oui.
— Alors nous vivrons à Rome, mais en dehors de ma famille, tout seuls ! •
— Je crois bien; d'abord maman ne me laisserait pas vivre dans la famille $le mon mari,
' — Elle aurait bien raison. Et puis, ma famille a des principes si extraordinaires ! ce serait un supplice. Nous achèterons une petite muison dans le nouveau quartier.
— J'aimerais mieux une grande.
Et je cachai une grimace significative.