‹ Journal de Marie Bashkirtseff: avec un portraitChapitre 3 sur 6 · M. B. IS · texte numérisé non relu

M. B. IS

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— Eh bien, une grande.

Et on se mit^ lui du moins, à faire des arrange ihenU futurs.

On voyait bien un homme qui a Jiâle de diati^^er d'état.

— Nous irons dans le monde, repris-jff, nouâ. mènerons grand train, n'est-ce pas?

— Oh ! oui, dites-moi, racontez tout,

— Oui, lorsqu'on se décide à passer la vie ensemble, il faut le faire aussi bien que possible.

— Je comprends bien, Voiis savez tout de ma famille, mais il y a le Cardinal.

— Il faut se mettre bien avec lui,

— Je crois bien, je le ferai absolumenU Et vous savez, la plus grande partie de sa fortune sera pour celui qui aura le premier un fils ; aussi il faut avoir tout de suite un fils. Seulement je ne suis pas riche.

— Qu'importe? fis- je un peu froissée, mais me possédant assez pour ne pas faire un geste de mépris : c'était peut-être un piège.

Puis, comme fatigué de ce discours sérieux, il a baissé la tête.

— Occhi neri, dis-je, en les recouvrant avec ma m^in, car ses yeux me faisaient peur.

Il se prosterna à mes pieds et me dit tant et tant, que je redoublai de surveillance et le fis asseoir à côté de moi.

Non, ce n'est pas un véritable amour. Avec un véritable amour, il n'y aurait rien de mesquin ni de vulgaire à dire.

Je me sentais mécontente au fond.

— Soyez sage !

T- Oui, dit-il en joignant les mains, oui, je suis sage, je suis respectueux, je vous aime 1

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DE MARIE BASHKIRTSEFP. 175

L*aimaîs-je vraiment ou bien avais-je la tête montée? qui saurait le dire au juste? Pourtant, du moment où le doute existe... il n*y a plus de doute.

— Oui, je vous aime, dis-je en prenant et gerrant fortement ses deux mains 1

Il ne répondit rien; peut-être n*a-t-il pas compris l'importance que j'attachais à mes paroles, peut-être les trouvait-il toutes naturelles?

Mon cœur ne battait plus. Certes ce fut un de'licieux moment, car il demeura immobile comme moi et sans proférer une parole.

Mais la peur m'a prise et je lui ai dit qu*il faut partir. — Il est temps.

— Déjà? Attendez un instant encore, près de moi. Que nous sommes bien ainsi! Vous m'aimez?rit-il,et tû m'aioieras toujours, dis, tu m'aimeras toujours ?

Ce tutoiement me donna froid et me parut humiliant.

— Toujours I disais-je mécontente, toujours, et vous, vous m'aimez ?

— Oh I comment pouvez-vous demander de pareilles choses? Oh I ma chérie, je voudrais qu'on ne pût sortir d'ici I

— Nous sérions morts de faim, dis-je humiliée de ce nom caressant qu'il me donnait, et ne sachant comment répondre.

— Mais quelle belle mort I Alors, dans un an ? dit-il, en me mangeant des yeux.

— Dans un an, répétai-je, plus pour la forme que pour autre chose. — J'agissais en amoureuse pénétrée, enivrée, inspirée, grave et solennelle.

En ce moment j'entends ma tante qui, voyant toujours de la lumière chez moi, s'impatientait. . — Vous entendez? dis-je.

Nous nous sommes embrassés et je m'efnfuis sans me retourner. C'est comme une scène d'un roman que j'ai lue quelque part. Fi ! Je suis mécontente de moi 1 Serai-je toujours mon propre critique ou bien est-ce parce que je n'aime pas tout à fait ?

— Il est quatre heures! cria ma tante.

— D'abord, ma tante, il n'est que deux heures et dix minutes, et puis ensuite laissez-moi tranquille.

Je me déshabillai, tout en pensant : Quelqu'un qui m'aurait vue entrer au salon près de l'escalier à minuit et en sortir à deux heures, deux heures passées dans un téte-à-tête absolu avec un Italien des plus dévergondés, ce quelqu'un ne croirait pas le bon Dieu, s'il lui prenait fantaisie de descendre du ciel pour affirmer combien c'était innocent..

Moi-même, à la place de ce quelqu'un, je ne croirais pas, et pourtant voyez I Doil-on assez se défier des apparences? Souvent ainsi on juge et on fait des conclusions définitives, lorsqu'il n'y a que presque rien.

— C'est affreux 1 Tu mourras, en veillant si tard, criait ma tante.

— Ecoutez, dis-je en ouvrant sa porte; ne grondez pas, ou je ne vous dirai rien.

— Oh I Diable 1 diable !

— Oh! ma tante, vous vous repentirez...

— Qu'y a-t-il? quelle fille !

— D'abord je n'ai pas écrit, je suis restée avec Pietro.

— Où ça, malheureuse I

— En bas.

— Quelle horreur I

— Ah ! Si vous criez, vous ne saurez rien.

— Tu étais avec A... ?

— Oui I

-^ Eh bien, dit-elle d'une voix qui me fit tressaillir, je le savais bien quand je t'ai appelée, tout à Theure.

— Comment?

— J'ai rêvé que maman était venue et me disait: Ne laisse pas Marie seule avec A....

J'eus froid dans le dos en comprenant que j'avais couru un vrai danger. — J'ai exprimé mes craintes qu'on n'écrive des calomnies de Nice.

— 11 n'y a rien à dire, dit ma tante. Si on ose dire des calomnies, on n'ose pas les écrire.

Nice. — Mardi 25 mai. — Je voudrais pourtant me rendre compte d'une chose : j'aime ou je n'aime pas ?

Je me suis fait une telle idée des grandeurs et des richesses que Pietro me semble un bien petit seigneur. Ah! H..!

Et si j'attendais ! Attendre quoi? Un prince millionnaire, un H... Et si rien ne vient?

Je tâche de me persuader qu'A.... est très chic^ mais qu'en le voyant de tout près, il me semble moins qu'il n'est.

Voilà une triste journée ! J'ai commencé le portrait de Colignon, sur un fond de draperies bleu ciel. C'est tout ébauché et je suis vraiment contente de moi et de mon modèle, car il pose très bien.

Je sais bien qu'A... ne peut pas encore m'écrire et pourtant je suis inquiète.

Ce soir, je l'aime. Ferai-je bien de l'accepter? Tant qu'il y aura de l'amour, ce sera bien, mais après ?

Je crains bien que la médiocrité ne me fasse pendre de rage! Je raisonne et je discute, comme si j'étais la maîtresse de la situation. Ah ! misère de misère!...

Attendre ! Attendre quoi ?.. .

Et si rien ne vient? Bah ! avec ma figure on trouve.

178 aOUHNAL

el la preuve... c'est que j'ai à peine seize ans et que j'aurais déjà pu devenir comtesse deux fois et demie. Je dis demie pour Pietro*

Mercredi ^4 mai, — Ce soir, en m'en allant, j'embrassai maman.

— Elle embrasse comme Pietro, dit-elle en riant,

— Est-ce qu'il t'a embrassée ? demandai-je.

— Il t'a embrassée, toi! dit Dina en ridnt, croyant dire la chose la plus énorme, et par cela me faisant éprouver un vif remords, presque une honte.

— Oh î Dina ! dis-je d'un tel air, que maman et ma tante se tournèrent vers elle avec un air de reproche et de mécontentement.

— Marie, embrassée par un homme ! Marie la fîère, la sévère, la hautaine, allons donc 1 Marie ! qui a fait tant de beaux discours sur ce sujet!

Cela m'a rendue intérieurement honteuse.

En effet, pourquoi ai-je manqué à mes principes? Je ne veux pas admettre que c'était par faiblesse, par entraînement. Si j'admettais cela, je ne m'estimerais plus! Je ne peux pas dire que ce fût par amour.

11 suffît de passer pour inabordable. On est si habitué à me voir telle, qu'on n'en croirait pas ses propres yeux, et moi-même, j'ai tant de fois parlé de choses rigides, que je n'y croirais pas sans ce journal.

D'ailleurs il ne faut se laisser aborder que par un homme de l'amour duquel on est certaine, car celui-là n'accusera pas ; tandis qu'avec des gens qui ne font que faire la cour, il faut être toute couverte de pointes, comme un hérisson.

Soyons légère avec un homme sérieux, aimant, maiff soyons sévère avec un homme léger.

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