EUT
Dieu! que je suis contente d'avoir écrit exactement ce que je pense I
Vendredi 26 mai. — Ma tante dit qu'A.... n'est qu'un enfant.
— C'est vrai, dit maman.
Ces paroles parfaitement vraies me montrent que je me suis salie pour rien, car enfin je me suis salie, sans, amour et sans intérêt... C'est vexant!
Après son départ à Rome, je me suis regardée dans la glace, croyant que mes lèvres avaient changé de couleur. Nulle personne n'est aussi sensitive que moi ! Depuis que ma figure est souillée, je me sens sale comme après vingt-quatre heures de voyage en chemin de fer.
A... aura le droit de dire que je l'aimais et que j'îii élé bien malheureuse de ce mariage manqué.
Un mariage manqué est toujours une lâche sur la vie d'une jeune fille.
Tout le monde dira que nous nous aimions. Mais personne ne dira que le refus vient de moi. Nous ne sommes ni assez aimés ni assez grands pour ça.
D'ailleurs les apparences donneront raison à ceux qui le diront ; cela me fait enrager !...
Sans ces quelques paroles de V,..,je n'aurais jamais été si loin... « jeune fille! vous êtes bien jeune encore!... » Au fait j'avais besoin, pour calmer mon amour-propre, d'entendre toutes ces offres de mariage. Remarquez que je n'ai rien dit de positif; j'ai laissé parler, mais comme je me laissais prendre les mains et les baiser, le jeune présomptueux n'a pas remarqué le ton, et, tout heureux et tout surexcité, n'est entré en défiance de rien.
. Je savais bien qu'il était sérieux, mais je ne m'atlen-
(lais pas, tout en m'y attendant, que la famille et tout ces gens-là fissent tant de tapage. Je ne mV attendais pas, parce que je ne parlais pas sérieusement.
Il faut vous dire que Thomme est un sac tout rempli d'amour-propre et recouvert de vanité. Une chose me console un peu : avant la grande explication, il m'a souvent répété qu'il souffrait beaucoup, que je le rendais bien malheureux par mes coquetteries et mon cœur de glace.
Cela me console, mais ne me suffit pas.
Pour atténuer toutes mes plaintes ici, je voudrais produire ses plaintes et ses tourments qui me paraissent bien peu de chose, car ce n'est pas moi qui les ai éprouvés.
On prétend que la femme blonde est la femme poétique, et moi, je dis que la femme blonde est la femme matérielle par excellence.
Voyez ces cheveux dorés, ces lèvres de sang, ces yeux gris foncé, ce corps rosé, que Titien peint si bien, et dites-moi les pensées qui vous viennent à l'esprit! D'ailleurs, nous avons Vénus, chez les païens; Madeleine, chez les chrétiens, toutes les deux blondes.
Tandis que la femme brune, qui, au fait, n'est qu'unnon-sens comme un homme blond, la femme brune avec des yeux de velours et des joues d'ivoire, peut rester pure, divine.
Il y a au palais Borghèse un beau tableau de Titien, nommé l* Amour pur et V Amour impur, L'Amour pur est une belle femme aux joues roses, aux cheveux noirs, regardant avec un regard doux son enfant qu'elle baigne dans un bassin.
L'Amour impur est une femme blonde^ rousse peut
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être, appuyée à je ne sais plus quoi, avec ses bras croisés au-dessus de la tête. D'ailleurs la femme normole est blonde et l'homme normal est brun.
Les variétés et les phénomènes contraires sont quelquefois admirables, mais ce sont des non-sens.
Jamais je ne verrai rien de semblable au duc de H... , il est grand, fort, il a les cheveux d'un roux agréablement doré, une moustache pareille, de petits yeux gris perçants, une lèvre copiée sur celle de l'Apollon du Belvédère.
Et dans toute sa personne il y a un air si grand, si majestueux, insolent même, d'insouciance de tous les autres.
Je le vois peut-être avec des yeux d'amoureuse. Bah! je ne crois pas.
Comment aimer un Jiomme brun, laid, très maigre, ayant de beaux yeux, une démarche encore timide et pas de genre du tout, après un homme comme le duc, même après une distance de trois ans? Et songez que trois ans, de treize à seize, dans la vie d'une jeune fille, c'est trois siècles.
Ainsi je n'aime personne que le duc ! Celui-là n*en sera pas fier et peu lui importe. Souvent je me compose des contes, je me représente des hommes connus et inconnus; eh bien ! pas même à un Empereur je ne dis : « je vous aime » avec conviction. 11 y en a auxquels je ne puis pas le dire du tout!... Arrêtez là 1 je l'ai dit en réalité...
Mon Dieu, oui, mais je le pensais si peu, que cela no vaut pas la peine d'en parler.
Dimanche 28 mai. — Après la promenade, rentrée chez moi; je me mets à la fenêtre. C'est bizarre, rien ne semble changé; il me semble être à l'année der-
nière. Jamais les chansons de Nice ne m'ont parui si charmantes; le cri des grenouilles, le murmure de la fontaine, le chant lointain, tout cela avili par le bruit d\me prosaïque voiture.
Je lis Horace et Tibulle. Ce dernier ne parle que d'amour et ça me va. Et puis j'ai le texte français en face du latin; cela m'exerce. Pourvu que toute cette histoire de mariage que j'ai suscitée par légèreté ne me nuise pas I j'en ai peur.
Il ne fallait rien promettre à A , il fallait lui
répondre :
(( Je vous remercie^ monsieur, de l'honneur que vous voulez bien me faire, mais je ne puis rien vous dire avant d'avoir consulté mes parents. Que les vôtres en réfèrent aux miens, et on verra. Quant à moi, pouvais-je ajouter pour adoucir, je n'aurai rien contre vous. »
Ceci, accompagné d'un de mes sourires aimables et de ma main à baiser, aurait suffi;
Et je ne me compromettais pas, et on ne bavardait pas à Rome, et tout était bien.
J'ai de l'esprit, mais il vient toujours trop tard.
J'aurais sans doute mieux fait de lui faire une belle réponse comme celle que vous venez de lire, mais cela m'économiserait tant de plaisirs, et puis... la vie est si courte!... et puis, il y a toujours : et puis.
J'ai mal fait de ne pas avoir fait ma belle réponse^ mais j'étais vraiment si troublée ; les raisonnables diront que oui, les sentimentales diront que non.
Mercredi Si mai. — Ne dit-on pas que les beaux esprits se rencontrent? Voilà que je lis La Hochcfou- ' oaukl et que je trouve chez lui bien des choses que j écris ici. Moi qui pensais avoir trouvé quelque chose
DE MARIE BASUKIRTSEFF. 183
! de nouveau, et ce sont des choses qu'on sait et qu'on i a dites depuis si longtemps... Puis j'ai lu Horace, La j. Bruyère et un troisième encore.
{■ Je crains pouc mes yeux. En peignant, j'ai dû m'arréter plusieurs fois, n'y voyant plus. Je les use trop, car je passe tout mon temps à peindre, lire et écrire.
Ce soir, j'ai repassé mes résumés de classiques, cela
m'a occupée. Et puis j'ai découvert un ouvrage très
f intéressant, sur Gonfucius, traduction latine et fran-
, çaise. Il n'y a rien comme un esprit occupé; le travail
combat tout, surtout un travail de tête.
Je ne comprends pas les femmes qui passent leurs loisirs à tricoter ou à broder, les mains occupées et la tête oisive.... Il doit venir un tas de pensées inutiles, dangereuses^ et lorsqu'on a quelque chose à cœur par- Viculièfement, la pensée s'appesantit sur cette chose et cela produit des effets déplorables.
Si j'étais heureuse et tranquille, je pourrais travailler des mains, je crois, pour penser à mon bonheur... Non, alors, je voudrais y penser les yeux fermés, je serais incapable de faire quoi que ce soit.
demandez à tous ceux qui me connaissent ce qu'ils pensent de mon humeur, et ils vous diront : que je suis la ûlle la plus gaie, la plus insouciante, la plus ferme de caractère et la plus heureuse qui soit; car j'éprouve ^ïv grand plaisir à paraître rayonnante et fière, imprenable de toute façon, et je m'escrime volontiers en discussions aussi sérieuses que folles.
Ici on me voit à l'intérieur. A l'extérieur je suis tout î^utre. On dirait que jje n'ai pas eu une contrariété et que , li l'habitude d'être obéie par les liommes et par les
loseSc
Samedi 3 juin. — Tout à l'heure , en sortant de
mon cabinet de toilette^ je me suis superstitieusement effrayée. J'ai vu à côté de moi une femme vêtue d'une longue robe blanche, une lumière à la main, et regardant, la tète un peu inclinée et plaintive comme ces fantômes des légendes allemandes. Rassurez-vous, ce n'était que moi refléchie dans une glace.
Oh I j'ai peur, j'ai peur qu'un mal physique ne procède de toutes ces tortures morales.
Pourquoi tout se tourne-t-il contre moi ?
Pardonnez-moi de pleurer, ô mon Dieu! Il y a des gens plus malheureux que moi, il y a des gens qui manquent de pain, tandis que moi, je dors dans mon lit de dentelles; il y a des gens qui déchirent leurs pieds sur les pierres des pavés, tandis que moi je marche sur des tapis ; qui n'ont que le ciel pour couvert, tandis que moi, j'ai au-dessus de ma tête un plafond de satin bleu. C'est peut-être pour mes larmes que vous me punissez, mon Dieu : faites donc que je ne pleure plus!
A tout ce que je souffrais déjà vient se joindre une honte personnelle, une honte pour mon âme.
« Le comte A... l'a demandée en mariage, mais on s'y est opposé; il a changé d'idée et s'est retiré. »
Voyez comme les bons élans sont récompensés I
Oh! si vous saviez quels sentiments de désespoir s'emparent de mon être, quelle indicible tristesse, quand je regarde autour de moi ! Tout ce que je touche s'évanouit, s'écroule.
VA de nouveau l'imagination travaille, et de nouveau il me semble entendre prononcer : « Le comte A... Fa demandée en mariage, » etc., etc.
Dimanche 4 juin, — Quand Jésus guérit le lunatique, ses disciples lui demandèrent pourquoi ceux
qui avaient .essayé de le guérir ne Tavaient pas pu, et Jésus leur répondit: — C'est à cause de votre incrédulité, car, je vous le dis en vérité, si vous aviez de la foi aussi gros qu'un grain de moutarde, vous diriez à cette montagne : — « Transporte-toi d'ici là », et elle s'y transporterait et rien ne vous serait impossible.
A la lecture de ces paroles, je fus comme illuminée, et pour la première fois peut-être j'ai cru en Dieu. Je me levai, ne me sentant plus; je joignais les mains, je levais les yeux, je souriais, j'étais en extase.
Jamais, jamais je ne douterai plus, non *pas pour mériter quelque chose, mais parce que je suis convaincue par ce que je crois.
Jusqu'à l'âge de douze ans on m'a gâtée, on a fait toutes mes volontés, mais on n'a jamais songé à mon éducation. A douze ans j'ai demandé des maîtres, on m'en donna, et j'ai rédigé le programme moi-même-. Je dois tout à moi-même...
Après cet élan enthousiaste, j'eus peur de tomber dans l'exagération, peur du couvent. Oh I non, j'étais transformée, j'étais joyeuse; je dormis bien, je me réveiUai plus calme.
Lundi 5 juin, — Dina, M'*® Golignon et moi, nous sommes restées jusqu'à dix heures sur ma terrasse par un clair de lune reflété dans la mer tout unie. Je discutais sur l'amitié et sur les rapports qu'on doit avoir avec ses semblables; j'ai fait ma profession de foi. C'est venu à propos des SapojenikofT qui n'oat pas encore écrit.
On sait l'admiration de GoUignon pour eux, d'ailleurs elle a besoin d'adorer quelqu'un; elle est la femme la plus romanesque et la plus sentimentale u. B. 16.
du monde. Elle veut prouver l-amitie' et le bouhenr d*avoir confiance.
Moi, le contraire.
Pensez donc comme je serais malheureuse si j'avais voué aux Sapojenikoff une grande amitié!
On ne regrette jamais un bienfait, une gentillesse, une amabilité, un élan parti du cœur; on le regrette quand on est payé d'ingratitude. Et c'est un bien grand chagrin pour une personne de cœur que de savoir que la sympathie qu'on a éprouvée, ramitié qu'on a eue pour quelqu'un, est perdue!
— OhlJ^farie, je ne suis pas de votre avis.
— Mais non, écoutez-moi, mademoiselle. Voilà moi, par exemple, qui me tue à vous expliquer une chose, qui m'épuise en raisonnements, et quand j'ai parlé, persuadé, assuré pendant une heure, je m'aperçois que vous êtes sourde.
— Ça^ sans doute.
— Je ne vous accuse pas, je n'accuse personne de rien, parce que je né m'attends à* rien de la part de personne. Et c'est le contraire de l'ingratitude qui m'eût étonnée. Je vous assure qu'il vaut mieux regarder la vie et les hommes comme moi, ne leur accorder aucune place dans son cœur et s'en servir comme degrés d'escalier pour monter.
— Marie ! Marie !
— Que voulez-vous? vous êtes faites autrement que moi 1 Tenez, je suis sûre que vous avez déjà parlé de moi assez désavanlageusement avec les Sapojenikoff et d'autres. Je suis sûre de cela comme si je 1 avais entendu de mes propres oreilles. Et pourtant, je suis avec vous comme j'étais avant et comme je serai toujours.
— C'est, la lecture des philosophes qui vous donne
de pareilles idées, vous vous défiez de tout le monde.
— Je nemedéOe pas, seulement je ne me fié à personne-; ily a une grande différence.
— Non, écoutez, Marie, vous n'avez d'amitié pour personne. -
— Mais pensez ce que ce serait si j'en avais ! Supposons qu'au lieu d'avoir pris Marie et Olga pour ce qu'elles étaient, pour de bonnes filles qui riaient avec moi, ne se moquant pas mal de moi, comme je me moquais d'elles; supposons que je me lie avec Olga d'une tendre amitié. Je lui écris de Rome, elle me répond trois mots au bout de trois semaines ; je lui écris encore et cette fois elle ne répond pas du tout. Que dites-vous de cela? Et ce n'est pas le premier exemple.
— Mais comment pouvez-vous demander à vos amis, si vous ne leur donnez rien?
— Nous ne nous comprenons pas. Je leur donne toutes les amabilités possibles. Je suis prête à faire pour eux tout ce qu'il est en mon pouvoir de faire ; qu'on me demande n'importe quoi, je le ferai avec plaisir; mfids je né donne pas à mes amis mon cœur^ car, croyez-moi, il est biea vexant de le donner pour rien.
— On ne peut jamais être vexée quand on a bien fait, quand on a fait son devoir^
— L'amitié n'est pas un devoir. Vous ne faites ni bien ni mal en donnant votre amitié. Une amitié comme la vôtre n'est pas susceptible, car elle n'est chez vous qu'un besoin perpétuel; mais lorsqu'elle vient du fond du cœur, il est bien chagrinant de se voir payer par de l'ingratitude.
— Si quelqu'un est ingrat) tant pis pour lui.
— Voilà qui est égoïste. Avant je croyais que j'aimais tout le monde; mais je vois que cet amour universel
n'est qu'une universelle indiflérence. J'ai la plus grande bienveillance envers mes semblables. Je les vois mauvais, ce qui me rend indulgente au suprême degré... Avez-vous lu Epictète ? Je trouve qu'en ce qui concerne l'amitié il faut être stoïcien. Vous recevez un choc, et vous ne pouvez vous empêcher de faire un mouvement de surprise, de peur; cela ne dépend pas de vous; mais il dépend de vous d'acquiescer à vos premiers sentiments. On ne peut s'empêcher de ressentir certaines préférences, mais on peut s'empêcher d'acquiescer.
— Ces lectures mènent à l'athéisme ; vous finirez, Marie, par ne plus croire en rien
— Oh ! non. Si vous saviez ma pensée, vous ne le diriez pas.
— Tous les philosophes sont mauvais à lire.
— Non pas quand on a l'esprit sohde... Mais tenez, dis-je, tout bien pesé, il n'y a qu'une chose qui vaille dans ce monde (je parle des choses de sentiment), c'est l'amour.
— Oui.
— 11 n'y a pas au monde de plus grand plaisir que d'aimer et d'être aimée.
— C'est vrai.
— Et encore n'approfondissons pas, par grâce ! N'ea prenons que le plaisir qu'on nous donne et celui que nous donnons. L'amour est une chose divine par ellemême, je veux dire pendant qu'il dure ; il rend l'homme parfait envers l'objet aimé ; dévouement, tendresse, passion, constance , sincérité, tout y est. Approfondissons donc l'amour, mais jamais l'homme. L'homme peut se comparer à une grotte. On y trouve ou l'humidité ou la saleté au fond, ou bien une sortie, c'està-dire que le fond n'existe pas du tout. Tout cela ne m'empêche pas d'aimer mes semblables.
— On ne peut jouir de rien si on est indifférent à tout.
— Attendez, attendez, je ne suis pas indifférente, mais, je n'accorde aux personnes que selon leur valeur.
Maman a pleuré aujourd'hui, ma tante a une figure toute bouleversée ; elles ont parlé de moi et de tous mestourments.
Je revenais chez moi, les bras pendants, les yeux fixés devant moi, les sourcils froncés; j'étouffais malgré le ciel bleu, la fontaine jaillissante, les néfliers couverts de fruits, l'air si pur. J'avançais sans m'en apercevoir.
Pourquoi ne pas supposer que je l'aime, tout indigne qu'il est ?
Ciel ! expliquez-moi quel est cet homme et quel est cet amour ?
Tout doit être écrasé en moi, l'amour-propre, l'orgueil et l'amour.
Mardi 6 juin. — J'ai lu la journée d'hier ; il n'y a quedes douleurs et des larmes.
Vers deux heures j'étais assez montée pour ne plus me mettre en colère et pour ne soupirer que de mépris. Ces pensées sont indignes, on ne doit se souvenir des injures que lorsqu'on est en mesure de se venger. Y penser, c'est accorder trop d'importance à des gens indignes, c'est s'abaisser; aussi n'est-ce pas aux gens que je pense, je pense à moi, à ma position, à l'insouciancede mes parents. Car tous les maux viennent de là.
Si les A... avaient soulevé la question de religion, cela ne ferait que m'amuser, et je crois bien que s'ils. me priaient de prendre Pietro, je ne le prendrais pas.
Mais c'est cette honte, cette idée qu'on leur a dit des indignités de nous.
Car tout le monde a parlé de ce mariage, et bien certainement on ne dira pas que le refus vient de moi. D'ailleurs ils auront raison. N'ai-je pas consenti?. Pour traîner, pour le garder dans tous les cas; je ne m'en rcpens pas, j'ai bien fait, et si ça a mal tourné, ce n'est pas de ma faute.
On ne nous connaît pas, on entend un mot par-ci parlà, on parle, on augmente, on invente, ô seigneur Dieul Et ne rien pouvoir 1
Entendons-nous bien, je ne me plains pas, je raconte, voilà tout.
Je méprise profondément tout le monde, donc je ne puis me plaindre ni me fâcher contre personne,
L'amour tel que je l'ai imaginé n'existe donc pas ? Ce n'est qu'une fantaisie, un idéal !
La suprême pudeur, la suprême pureté sont donc des mots que j'ai inventés?
Alors, quand je suis descendue lui parler, la veille du départ, il n'a vu dans mon action qu'un simple rendezvous galant ?
Quand je m'appuyais sur son bras, il ne tremblait que pour des désirs? Quand je le regardais sérieuse, et pénétrée comme une prétresse antique, il n'a vu qu'une femme et un rendez-vous ?
Et moi, je l'aimais donc ? Non, ou plutôt je ne l'aimais que de son amour pour moi.
Mais comme je suis incapable de lâcheté en amour, j'ai aimé et senti comme si je l'aimais moi-même.
C'était de l'exaltation, du fanatisme, de la myopie, de la bêtise, oui, de la bêtise !
Si j'avais plus d'esprit, j'aurais mieux compris le caractère de l'homme.
DE MARIE BASUKIRTSEFF. 191
n m'a aimée comme il a pu. C'était à moi de discerner, de comprendre qu'on ne jette pas les perles devant les pourceaux.
La punition est dure ; des illusions détruites pour longtemps et le remords envers moi-même; j'avais tort de penser ainsi.
II faut être comme les autres, prosaïque et vulgaire.
C'est sans doute ma grande jeunesse qui m'a fait faire des inutilités. Qu'est-ce que c'est que ces idées de Pautre monde ? On ne les comprend plus, car le monde n'a pas changé.
Voilà que je tombe dans Terreur commune, voilà que j'accuse le monde pour la vilenie d'un seul. Parce qu'un seul a été lâche, je nie la grandeur d'âme et l'esprit!
Je nie l'amour de cet homme parce qu'il n'a rien fait pour cet amour. Et si on l'a menacé de le déshériter, de le maudire, cela pouvait-il l'empêcher de m'écrire ? Non, non. C'est un lâche...
Jeudi 8 juin. — Les livres de philosophie me surprennent. Ce sont des produits de l'imagination renversants. En lisant beaucoup et avec le temps, j'en prendrai l'habitude, mais à présent j'en perds l'haleine.
Que dites-vous de Fourîer? Et puis ce système de JoLifTroy : « L'âme se répand au dehors sous la pression de la sensation, puis rentre en elle-même en retirant l'objet. »
C'est surprenant, mais stupide. ,
Quand la fièvre de la lecture me prend, je deviens enragée et il me semble que jamais je ne lirai tant ; je voudrais tout savoir et ma tcle éclate, et je suis de nouveau comme enveloppée dans un voile de cendre et de chaos.
Je me dépêche comme une folle à lire Horace,
Oh I quand je pense qu'il y a des élus qui s'amusent, qui s'agitent, qui s'habillent, qui rient, qui dansent j -qui cancanent, qui aiment, qui se livrent enfin à toutes les délices d'une vie mondaine, et moi, je moisis à Nice !
' Je reste encore assez résignée, tant que je ne pense pas qu'on ne vit qu'une fois. Car, pensez seulement, on ne vit qu'une fois et cette vie est si courte !
Quand je pense à cela, je deviens insensée et mon cerveau se bouleverse, de désespoir.
On ne vit qu'une fois ! Et je perds cette vie précieuse, cachée dans la maison, ne voyant personne.
On ne vit qu'une fois I Et on me gâte cette vie !
On ne vit qu'une fois ? Et on me fait perdre mon temps indignement I Et ces jours qui s'écoulent, s'écoulent pour ne jamais revenir et abrègent ma vie !
On ne vit qu'une seule fois ! Faut-il que cette vie si courte soit encore raccourcie, gâtée, volée, oui, volée par les circonstances infâmes ?
Oh I Seigneur I
Vendredi 9 juin. — En retisant mon séjour à Rome et mes perturbations lors de la disparition de Pietro, je suis tout étonnée d'avoir écrit avec tant de vivacité.
Je lis et je hausse les épaules. Je ne devrais pas «l'étonner, moi, qui sais comme on me monte facilement la tête.
Il y a des moments où je ne sais ni ce que je déteste, ni ce que j'aime, ni ce que je désire, ni ce que je crains. Alors tout m'est indifférent et je tâche de me rendre compte de tout, et alors il se produit un tel tourbillonnement dans mon cerveau, que je secoue la tête, je me bouche les oreilles et aime bien mieux mon abru-
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1^ tissement que ces recherches et ces explorations de moi-même.
Samedi 1 juin, — Vous savez, dis-je au docteur, f que je crache le sang et qu'il faut me soigner?
— Oh î mademoiselle, dit Walitsky, si vous conti- ; nuez à vous coucher tous les jours à trois heures du
matin, vous aurez toutes les maladies.
I — Et pourquoi pensezrvous que je me couche tard ?
i parce que je n'ai pas Tesprit tranquille. Donnez-moi la
tranquillité et je dormirai tranquille.
r — Vous pouviez la prendre. Vous aviez l'occasion à
Rome.
— Avec qui ?
— Avec A..., en vous mariant sans changer de religion.
— Oh I mon ami Walitsky, quelle horreur! Avec un . homme comme A...I pensez à ce que vous dites ! Un
homme qui n'a ni opinion, ni volonté, quelle bêtise vous venez de dire ! Oh 1 mais vraiment !
Et je me mis à rire doucement.
— Il ne vient pas, il n'écrit pas, continuai-je, c'est un pauvre enfant dont nous avons exagéré V importance. Non, mon cher, ce n'est pas un homme et nous avions tort de penser autrement.
J'ai dit ces derniers mots avec le même calme que durant tout ce dialogue, calme de la conviction que j'avais d'avoir dit vrai et juste.
Je rentrai chez moiy et il se fit comme une grande lu^ mière dam mon esprit, Tai compris enfin que j'avais tort de permettre un baiser, un seul, mais tout de même un baiser \ de donner un rendez-vous au bas de V escalier \ que si je n'étais allée ni dans le corridor^ ni ailleurs^ si je n'avais cherché le tête-à-tête, l'homme aurait eu plus M. B.- 17
de considération pour moi, et je rCaurais ni dépit, ni larmes.
(Que je m'aime de parler ainsi I que je suis gentille ! Paris, 1877.)
11 faut toujours se tenir à ce principe; je m'en suis écartée, j'ai fait une folie provenant de l'attrait de la nouveauté et de la facilité qu'a mon esprit à s'exalter, et de mon peu d'expérience.
Oh ! comme je viens de bien tout comprendre !
Ah ! mes bons amis, que voulez- vous? on est jeune, on fait des fautes. A... m'a enseigné la conduite avec les prétendants.
Vivre cent ans, apprendre cent ans !
Ohl comme je vois clair^ comme je suis calme et comme je n'éprouve aucun amour !
Je vais sortir tous les jours, être gaie,. espérer.
Ah! son felice, Ah! son rnpita!
Je chante Mignon et mon cœur est si plein !
Que la lune est belle, reflétée dans la mer ! Que Nice est adorable \
J'aime tout le monde ! Toutes les figures passent devant moi aimables et souriantes.
C'est fini 1 Je disais bien que cela ne pouvait durer. Je veux vivre tranquille ! J'irai en Russie î ce qui améliorera notre situation; j'amènerai mon père à Rome.
Lundi i2 juin. — Mardi 13 juin, — Moi qui voulais vivre sept existences à la fois, je n'en ai pas un quart. Je suis enchaînée.
Dieu aura pitié de moi, mais je me sens faible et il me semble que je vais mourir.
C'est comme je le dis. Ou je veux avoir tout ce que
Dieu m'a permis d'entrevoir et de comprendre, alors, c'est que je serai digne de l'avoir, ou je mourrai !
Car Dieu, ne pouvant sans injustice tout m accorder, n'aura pas la cruauté de faire vivre une malheureuse à laquelle il a donné la compréhension et l'ambition de ce qu'elle comprend.
Dieu rie m'a pas faite telle que je suis sans dessein. Il ne peut m'avoir donné la faculté de tout voir pour me tournaenter en ne me donnant rien. Cette supp^i^ tion ne s'.accorde pas avec la nature de Dieu, qui, est un être de bonté et de 'miséricorde.
J'aurai ou je mourrai. C'est comme je le dis. Qu'il fasse comme il sait! Je l'aime, je crois en lui, je le bénis et je le supplie de me pardonner ce que je fais de mal.
Il m'a donné cette compréhension pour la satisfaire si je m'en, montre digne. Si je ne suis pas digne, il me fera mourir !..
Mercredi 14 juin. — Outre le triomphe que je procure à ce petit garçon italien qui me cause une vive contrariété, je vois encore lie scandale qui résulte de cette affaire.
Je ne m'attendais pas à une aventure de ce genre, je n'avais rien prévu de semblable. Je n'ai jamais imaginé une pareille chose pour moi,! Je savais que cela arrivait, mais je n'y croyais pas, je ne m'en rendais pas compte, comme on ne se rend pas compte de la mort, quand on n'a jamais vu un mort. ma vie, ma pauvre vie I...
496 JOURNAl
Si je sais jolie autant que je le dis, pourquoi ne m'aime-t-on pas ? On me regarde ! on est amoureux ! Mais on ne m'aime pas ! Moi qui ai tant besoin d'être aimée!
Ce sont les romans qui me montent la tête! Non, mais je lis les romans parce que j'ai la tête montée. Je relis de vieux livres, je recherche avec une déplorable avidité les scènes, les paroles d'amour, je les dévoré parce qu'il me semble que j'aime, parce qu'il me semble que je ne suis pas aimée.
J'aime, oui, car je ne veux pas donner un autre nonn à ce que j'éprouve.
Eh bien, non, ce n'est pas cela que je veux. Je veux aller dans le monde, je veux y briller, je veux y avoir un rang suprême. Je veux être riche, je veux des tableaux, des palais, des bijoux; je veux être le centre d'un cercle politique brillant, littéraire, bienfaisant, frivole. Je veux tout cela.... que Dieu me le donne !
Mon Dieu, ne me punissez pas pour ces pensées follement ambitieuses.
N'y a-t-il pas des gens qui naissent au milieu de tout cela et qui trouvent tout naturel de le posséder, et qui n'en remercient pas Dieu?
Suis-je coupable en désirant d'être grande?
Non, car je veux employer ma grandeur à remercier Dieu et à désirer être heureuse! Est-ce défendu de désirer être heureuse?
Ceux qui trouvent leur bonheur dans une modeste et confortable maison, sont-ils moins ambitieux que moi? Non, car ils ne voient pas davantage.
Celui qui se contente de passer humblement sa vie dans le sein du ménage, est-ce un homme modeste, modéré dans sa volonté, par vertu, par résignation, par sagesse? Non, non, non! Il est tel parce qu'il se
trouve heureux ainsi; parce que vivre obscure'ment est pour lui le suprême bonheur. Et s'il ne désire pas le fracas, c'est qu'il s'en trouverait malheureux. Il y en a aussi qui n'osent pas; ceux-là ne sont pas des sages, mais des lâches, car ils désirent sourdement et restent là où ils sont, non par vertu chrétienne, mais bien par leur nature timide et incapable. Mon Dieu^ si je raisonne mal^ éclairez-moi, pardonnez-moi, ayez pitié de moi 1
Jeudi 22 juin, — Je me moquais quand on me vanlait l'Italie et je me demandais pourquoi on faisait tant de bruit de ce pays ; et pourquoi on en parlait comme de quelque chose à part. C'est que c'est la vérité. C'est qu'on y respire autrement. La vie est autre, libre, fantastique, large, folle et languissante, brûlante et douce comme son soleil, son ciel, sa campagne. Aussi je m'enlève sur mes ailes de poète (je le suis quelquefois tout à fait, et presque toujours par un côté quelconque), et je suis prête à m'écrier avec Mignon :
Ualiaj reggio di ciel, Sol beato!
Samedi 24 juin, — J'attendais qu'on m'appelât pour déjeuner, quand le docteur arriva tout essoufflé, me dire qu'on avait reçu une lettre de Pietro. Je rougis très fort, et sans lever les yeux du livre que je lisais:
— Bien, bien, et que nous écrit-il?
— On ne lui donne pas d'argent ; d'ailleurs je ne sais pas^ vous verrez mieux.
Je me suis bien gardée de m'empresser de demander, j'avais honte de montrer tant d'intérêt.
Contre l'habitude, je fus la première à.tablç, mangeant... avec impatience, mais ne disant rien.
— Est-ce vrai, ce que le docteur m'aditj demandaije enfin.
— Oui, re'pondit ma tante, A.... lui écrit.
— Docteur, où est la lettre?
— Chez moi.
— Donnez-la-moi.
Cette lettre est datée du 10 juin, mais comme A.... a écrit Nizza tout court, elle a fait le voyage de Nizza en Italie avant d'arriver ici.
« J'ai employé tout ce temps, écrit4l, à demander « à mes parents de me laisser venir ici^ ils ne veulent « pas absolument entendre parler de cela », de >sorte qu'il lui est impossible de venir, et il ne lui reste que l'espérance de l'avenir, qui est toujours incertain.
La lettre est en italien, on s'attendait à une traduction. Je ne dis pas un mot, mais, ramassant ma traîne avec une lenteur affectée pour qu'on ne pensât pas que je fuyais suffoquée, je sortis de la chambre et ' traversai le jardin, le calme sur le visage et l'enfer dans le cœur.
Ce n'est pas une réponse à un télégramme d'ami de Monaco, pour rire. C'est une réponse à moi, c'est uû avis. Et c'est à moi! à moi qui étais montée sur une hauteur imaginaire I... c'est à moi qu'il dit celai
Mourir? Dieu ne le veut pas. Devenir chanteuse? je n'ai ni assez de santé, ni assez de patience.
Alors quoi, quoi?
Je me jetai dans un fauteuil, et, les yeux stupidement fixés dans le vague, tâchai de comprendre la lettre, de penser à quelque chose...
— Veux-tu aller chez la somnambule ? me cria maman du jardin.
— Oui, répondis-je en me levant toute raide. (Juand?
— A rinstant même.
Toat, tout, tout, pour ne pas rester seule àm*affoler, pour me fuir moi-même.
La somnambule se trouve partie. Cette course par la chaleur ne me fit ni bien ni mal. J'ai pris une poignée de cigarettes et mon journal avec l'intention de m*empoisonner les poumons, tout en écrivant des pages incendiaires. Mais toute volonté semblait m'avoir quittée.
Je marchai ' droite et lente comme dans un rêve, vers mon lit, et me couchai tout d'une pièce en tirant les rideaux de dentelle.
Il est impossible de raconter ma douleur; d'ailleurs il arrive un moment où on ne sait plus se plaindre. Ecrasée comme je le suis, de quoi voulez-vous que je me plaigne?
On ne peut se donner une idée du dégoût profond et du découragement que j'éprouve. Amour I ô mot inconnu pour moi I Alors, voilà la vérité ? c'est que cet homme ne m'a jamais aimée et a regardé le mariage comme un moyen de s'affranchir. Quant à ses protestations, je n'en parle pas, je n'en ai rien dit tout haut, je n'y attachais pas assez de foi pour en parler sérieusement.
Je ne dis pas qu'ilait toujours menti, on pense presque toujours ce qu'on dit au moment où on le dit, mais après?..
Ei malgré tous les raisonnements, malgré l'Évangile,
je brûle de me venger. Je prendrai mon temps, soyez tranquille, et je me vengerai.
Chi lungo a tempo aspetta Vede al fin la sua vendetta.
Je rentrai chez moi, écrivis quelques lignes, et puis, tout à coup, perdant courage, je me suis mise à pleurer. Oh! après tout, je ne suis qu'une enfant ! toutes ces peines sont trop lourdes pour moi toute seule, et j'ai voulu aller réveiller ma tante. Mais elle penserait que je pleure mon amour, et je ne pourrais souffrir cela.
Dire que l'amour n'a aucune place ici serait justice, j'en ai honte à présent.
Un petit garçon, un souffre-douleur doublé d'un mauvais sujet et recouvert d'un jésuite, un enfant, un Paul! Et j'ai aimé cela! Bah! pourquoi pas? Un homme aime bien -une cocotte, une grisette, une canaille quelconque, une paysanne. De grands homœies et de grands rois ont aimé des nullités et ne sont pas détrônés pour cela.
J'allais devenir folle de rage et d'impuissance, tous mes nerfs étaient montés, et je me mis à" chanter; cela
calme :
Quanti ce n*è che $*entendomi cantare^ Diran : Viva colei che a il cor contenta, S*io cantOf canto per non dir delmale!
Faccio per revelar quel c'ho qui dentro, - Faccio per revelar un'afflitta doglia^ Sebbeneio canto, dipiangereho vogUa^ Faccio per revelar Vafflltta pena, Sebbene io cantOy di dolor son piena.
Combien il y en a qtii m'écoutant chanter
Diront : Vive colle qui a le coeur content I
Si je chante, je chante pour ne pas dire du mal,
Je le fais pour révéler ce que Je renferme dans mon cœur;
DE MARIE BASIIKIRTSEFF. 20i
Je le fais pour révéler une douleur qui m'afflige. Quoique je chante, j'ai le désir de pleurer ; Je le fais pour révéler une peine qui me' tourmente.,. Quoique je chante, je suis accablée de douleur !
Je resterais toute la nuit que je ne dirais pas tout ce que je veux dire, et si je parvenais à le dire, je ne dirais rien de nouveau, rien que je n'aie déjà dit.
En vérité, en vérité, toutes les choses que j*ai vues et entendues à Rome me viennent à l'esprit, et en contemplant ce mélange bizarre de dévotion, de libertinage, de religion, de canaillerie, de soumission, de dépravation, de pruderie et de fierté hautaine et de lâches bassesses, je me dis : En vérité, Rome est une ville unique, bizarre, sauvage et raffinée.
Tout y est différent des autres villes. On semble arriver sur une autre planète que la terre.
Et, en vérité, Rome, qui a eu un commencement fabuleux, une prospérité fabuleuse, une décadence fabuleuse, doit être quelque chose de saisissant et à part, au moral et au physique.
La ville de Dieu, la ville des prêtres, veux-je dire. Depuis que le roi y est, tout change, et encore ce n'est que chez les libéraux. Les noirs sont toujours les mêmes. C'est pour cela que je ne comprenais rien à
ce que me disait A , et je regardais toujours ses
affaires comme des fables ou des choses tout à fait à part. Tandis que ce n'était que comme partout à Rome.
Faut-il que je sois tombée sur cet habitant de la lune, de la vieille lune, de la vieille Rome, veux-je dire, un neveu de cardinal 1
Bah ! c'est curieux pour moi qui aime Texlraordinaire. C'est original. Non, c'est tout de même... étrange, Rome elles Romains.
Au lieu de m'étonner, je ferais mieux de raconter ce que je sais de Rome et des Romains ; cela étonnerait bien plus que mes étonnements et mes exclamations.
Yous savez^ quand Pietro^ il y a six ans de cela, était mourant, sa mère lui faisait manger des bandes de papier sur lesquelles était écrit ce mot répété sans fin : Maria, Maria, Maria, C'était pout* que la Vierge le guérît. C'est peut-être pour cela qu'il a été amoureux d'une Marie... très terrestre d'ailleurs. On lui faisait, en outre, boire de l'eau bénite au lieu de médecine.
Mais ça, ce n'est rien encore. Peu à peu je me souviendrai de tout, d'ailleurs, et on y trouvera des choses bien curieuses.
Le Cardinal, par exemple, n'est pas bon, lui, et quand on lui a dit que son neveu se corrigeait dans un monastère, il a ri, en disant que c'était folie, qu'un homme de vingt-trois ans ne devient pas sage au bout de huit jours de cloître, et que, s'il semble converti, c'est qu'il a besoin d'argent.
Vendredi 30 juin. ■— J'ai pitié des vieillards, surtout depuis que grand-papa est devenu tout à fait aveugle ; je le plains tant î
Aujourd'hui j'ai dû le conduire par Tescalier et lui donnera manger moi-même. Il en est honteux, à cause de cette espèce d'amour- propre de vouloir toujours paraître jeune, et il a fallu le faire avec tant de ménagement I Au fait, il a accepté mes services avec reconnaissance, car je les avais offerts avec une brusque
DE MARIE BASHKIRTisEFF. 203
[ insistance -mêlée dé tendresse, à laquelle on ne peut résister.
Dimanche 2 juillet, — Ah ! quelle chaleur ! Ah ! quelennuiî J'ai tort de dire ennui; on ne peut pas s'ennuyer ayant des ressources en soi-même comme moi. Je ne m'ennuie pas, car je lis, je chante, je peins^ je rêve, mais je suis inquiète et triste. ^
Ma pauvre jeune vie va-t-elle donc se passer entre la salle à manger et les tracasseries domestiques? La femme vit de seize à quarante ans. Je tremble à la pensée de pouvoir perdre un mois de ma vie.
Pourquoi ai-je donc étudié, tâché de savoir plus que les autres • femmes, me piquant de savoir toutes les sciences qu'on attribue aux hommes illustres dans leur biographie?
J'ai dès notions de tout, mais je n'ai approfondi que Ihistoire et la littérature, la physique, pour tout lire, tout ce qui est intéressant. Il est vrai que, quand je m'y ïîiets, je trouve tout intéressant. Et ça me donne une vraie fièvre.
Pourquoi donc avoir étudié, pensé ? Pourquoi le chant, l'esprit, la beauté ? pour moisir, pour mourir de tristesse? Ignorante, brute, je serais peut-être heureuse.
Pas une âme vivante avec qui échanger une parole ! La famille ne suffit pas à un être de seize ans, à un être comme moi surtout.
Grand-papa est certes un homme éclairé, mais vieux, mais aveugle, mais agaçant avec son domestique Triphon et ses plaintes éternelles contre le dîner.
Maman a beaucoup d'esprit, peu d'instruction, aucun savoir-vivre, pas de tact, et son esprit est rouillé et
moisi à force de ne jamais parler que des domestiques, de ma santé et des chiens.
Ma tante est un peu plus polie, elle impose même à qui la connaît peu.
Ai-je jamais dit leur âge? Sans la maladie, ma mère serait encore superbe. Ma tante a quelques années de moins et paraît Taînée, ; elle n'est pas belle, mais grande et bien faite.
Lundi 3 juillet, — Amor (/) descrescit ubigtie crescere non possit.
« L*amour diminue dès qu'il ne peut plus augmenter. »
C'est pour cela que, dès que Ton est tout à fait heureux, on commence imperceptiblement à moins s'aimer et on finit par s'écarter l'un de l'autre.
Je pars demain. Il y a je ne sais quel regret de quitter Nice.
Tous ces préparatifs de voyage jettent un certain froid dans ma résolution.
J'ai choisi la musique que je dois emporter, quelques livres : l'Encyclopédie, un volume de Platon, Dante, Arioste, Shakespeare, puis une quantité de romans anglais de Bulwer, de Coliins et de Dickens.
Je dis des impertinences à ma tante, puis je suis allée sur ma terrasse. Je restai au jardin jusqu'au crépuscule qui est si beau avec la mer^ l'infini pour fond, et ces riches plantes, ces arbres aux larges feuilles; puis, par contraste, les bambous, les palmiers. La fontaine, la grotte avec ses gouttes d'eau qui tombent sans cesse de rocher en rocher avant de tom-
(1) Dans Synis il y a dolor. J'ai dit amor, car on peut appli^ <iuer la maxime à Tun et à Taiitre.
ber dans le bassin ; tout alentour, des arbres touffus donnent à ce coin un air de bien-être, de mystère, qui rend paresseux, qui fait rêver.
Pourquoi Teau fait-elle toujours rêver?
Je restai au jardin, et regardai un vase dans lequel pousse un admirable canna rose, en pensant comme ma robe blanche et ma couronne verte devaient faire bien dans ce délicieux jardin.
N*ai-je donc pas d'autre but dans la vie que de m'habiller avec tant d'art, m'orner de feuillage et penser à l'effet ?
Franchement, je crois que si on me lisait, on me jugerait ennuyeuse. Je suis si jeune encore, je connais si peu la vie I
Je ne puis pas parler avec cette autorité ou cette impudence propre aux écrivains qui ont l'exorbitante prétention de connaître les hommes, de dicter des lois, d'imposer des maximes.
Ma femme de chambre vient m'apporter à voir un corsage pour demain ; cela me rappelle que demain je vais partir.
Je rentrai chez moi, suivie de tous les chiens ; je lirai la boîte blanche près de la table. Ahl voilà le regret principal!.... Mon journal,., c'est la moitié de moi-même. Chaque jour j'avais l'habitude de feuilleter un de mes cahiers, soit que je voulusse me rappeler Rome ou Nice, ou des choses plus anciennes encore I
Il faisait trop bea^ I
Et comme exprès, la veille de mon départ, la lune fie montra brillante et pâle, éclairant toutes les beautés B. 18
206 JOLUNAL
de ma villo. Ma ? Sans doute, ma ville! Je suis Irop pou de chose pour qu'on vienne me cotitcster celle propriété.
D'ailleurs le soleil n'est-il pas également à tout le monde? J'entrai au salon; les rayons de la lune pénétraient librement par les fenêtres grandes ouvertes et éclairaient le mur en stuc blanc et les housses blanches. On se sent, malgré soi, mélancolique par une nuit d'été comme celle-là !
Je fis deux fois le tour de la chambre, il me manquait quelque chose, pourtant je n'étais pas malheureuse^ au contraire. Je ne désirais rien, j'aurais voulu toujours me sentir aussi doucement, aussi bien. Mon âme se dilatait par ce sentiment de calme bienheureux, elle semblait vouloir se répandre tout autour de moi; je m'assis au piano et laissai errer sur les touches mes doigts longs et blancs. Mais il me manquait quelque chose, peut-être quelqu'un...
Je vais en Russie... Comme je me coucherais volontiers de bonne heure à la veille d'une journée si impatiemment attendue, pour abréger le temps!
Je suis attirée vers Rome, Rome est une \411e qu'on ne comprend pas d'abord. Dans les premiers jours, je ne voyais à Rome que le Pincio et le Corso. Je ne comprenais pas la beauté simple et toute de souvenir de la campagne sans arbres, sans maisons. Rien qu'une plaine ondulée comme l'Océan en tempête, semée çà et là de troupeaux de moutons gardés par des bergers, comme ceux dont parle Virgile.
Car ce n'est que notre classe dévergondée qui subit mille transformations, et les hommes simples, les hommes de la nature ne changent pas et se ressemblent dans tous les pays.
A côté de cette vaste solitude sillonnée d'aqueducs
dont les lignes droites, coupant l'horizon, produisent l'effet le plus saisissant, on voit les plus beaux monuments de la barbarie et de la civilisation universelles. Pourquoi dire barbarie ? C'est que nous autres, pygmées niodernes, dans notre petit orgueil, nous nous croyons plus civilisés, parce que nous sommes nés les derniers.
Aucune description ne peut donner une idée exacte de ces pays gracieux et superbes, de ces pays du soleil, de la beauté, de l'esprit, du génie, des arts ; de ces pays tombés si bas et restés si longtemps par terre, qu'il est impossible qu'ils soient déjà en train de se relever.
On a beau parler de gloire, d'esprit, de beauté, on n*en parle que pour parler d'amour; pour faire un magnifique cadre à ce tableau toujours le même, et toujours nouveau.
Laisser mon journal ici, voilà une vraie peine.
Ce pauvre journal qui contient toutes ces aspirations Vers la lumière, tous ces élans qui seraient estimés comme des élans d'un génie emprisonné, si la fin était couronnée par le succès, et qui seront regardés comme le délire vaniteux d'une créature banale, si je moisis éternellement!
Me marier et avoir des enfants I Mais chaque blanchisseuse peut en faire autant.
A moins de trouver un homme civilisé et éclairé ou faible et très amoureux.
Mais qu'est-ce que je veux? Oh ! vous le savez bien. Je veux la gloire I
Ce n'est pas ce journal qui me la donnera. Ce journal ne sera publié qu'après ma mort, car j'y suis trop nue pour me montrer de mon vivant. D'ailleurs, il ne serait que le complément d'une vie illustre .
Une vie illustre ! Folie produite par l'isolement, les lectures historiques et une imagination trop vivel...
Je ne connais parfaitement aucune langue. La mienne ne m'est familière que dans les rapports domestiques. J'ai quitté la Russie à l'âge de dix ans, je parle bien l'italien et l'anglais. Je pense et j'écris en français et encore je crois que je fais des fautes d'orthographe I Et souvent les mots me manquent et je trouve avec un dépit à nul autre pareil ma pensée exprimée par un écrivain célèbre, avec facilité et grâce !
Écoutez plutôt: « Voyager est, quoi qu'on puisse dire, un des plus tristes plaisirs de la vie ; lorsque vous vous trouvez bien dans quelque ville étrangère, c'est que vous commencez à vous y faire une patrie. »
C'est l'auteur de Corinne qui a dit cela. Et combien de fois me suis-je impatientée, ma plume à la main, ne pouvant me faire comprendre et finissant par éclater en expressions comme celles-ci : Je déteste les nouvelles villes; c'est un martyre pour moi, les nouveaux visages I
Tout le monde sent donc de la même façon; la différence n'existe que dans l'expression, comme tous les hommes sont faits des mêmes matériaux; mais combien ils diffèrent par les traits, la taille, le teint, le caractère !
Vous allez voir qu'un de ces jours je lirai quelque chose dans ce genre, mais exprimé avec esprit, avec éloquence, avec charme.
Que suis-je? Rien. Que veux-je être? Tout.
DE MARiE BASHKIRTSEFF. 209'
Reposons mon esprit fatigué par tous ces bonds vers .riniini. Revenons à A...., et encore celai Un enfant! Un misérable!
Non ! ne serait-ce pas plutôt qu'il ne m'aime pas tout à fait?
1\ m'aime comme je l'aime. Oh ! alors, ça ne vaut pas la peine d'en parler... Non. Le principal, c'est que je laisse ici mon journal.
Voilà ce cahier terminé I Arrivée à Paris, j'en commencerai un autre qui me sufQra sans doute pour la Russie.
Personne ne fera attention à un cahier à la douane.
J'emporte la dernière lettre de Piétro.
Je viens de la relire. Il est malheureux I Aussi pourquoi n'a-t-il pas plus d'énergie que cela ?
J'en parle bien à mon aise, moi, dans ma position despotiquement exceptionnelle, mais lui?... Et ces Romains I... C'est quelque chose d'inouï.
Pauvre Pietro 1 Ma gloire future m'empêche d'y penser sérieusement. Il semble qu'elle me reproche les pensées que je lui consacre.
Chère divinité, rassure-toi. Pietro n'est qu'un amusement, une musique pour couvrir les lamentations de mon âme. Et cependant je me reproche d'y penser, puisqu'il ne me sert à rien I 11 ne peut pas même être le premier échelon de cet escalier divin au haut duquel se trouve l'ambition satisfaite.
Grand Hôtel. — Paris, 4 juillet.
Amor, ut lacryma^ oculo oritur in pectus cadit.
PuBLius Syrus.
Mercredi, 5 juillet. — Hier à deux heures, j'ai quitté Nice avec ma tante et Amalia (ma femme de chambre). K. B. 18.
Chocolat, s'étanl fait mal aux pieds, ne nous sera envoyé que dans deux jours.
Maman pleure depuis trois jours ma future absence, aussi suis-je douce et tendre avec elle.
Les affections des maris, des amants, des amis, des enfants passent et viennent, car tous ces êtres peuvent ^tre deux fois.
Mais il n y a qu une mère, et une mère est la seule cre'ature à laquelle on peut se fier entièrement, dont Tamour est de'sintéressé, dévoue' et éternel. J'ai senti tout cela pour la première fois peut-être en lui disant adieu. Et comme j'ai ri des amours pour H..., L..., et A...! Et comme ils m'ont paru peu de chose! Rien.
Grand-papa s'est ému jusqu'aux larmes. D'ailleurs il y a toujours quelque chose de solennel dans les adieux d'un vieillard ; il me bénit et me donna une image de la sainte Vierge.
Maman et Dina nous accompagnèrent à la gare.
Je prenais, comme toujours, mon air des plus joyeux pour partir; j'étais très affligée cependant.
Maman ne pleurait pas, mais je la sentais si malheureuse, que j'eus comme un flot de regrets de partir et d'avoir été souvent dure avec elle. — Mais, pensais-je, en la regardant par la fenêtre de notre wagon, je n'ai pas été dure par méchanceté, je l'ai été par douleur, par désespoir; et à présent, je pars pour changer notre vie.
Quand le train se fut mis en mouvement, j'ai senti que mes yeux étaient pleins de larmes. Et j'ai comparé involontairement ce départ avec mon dernier départ -de Rome.
Etait-ce que mon sentiment fût plus faible ou que je ne sentisse pas que je laissais derrière moi une immense 'douleur comme celle d'une mère ?
DE MARIE BASIIKIRTSEFF. 211
Je me mis aussitôt à lire Corinne. Cette description de ritalie a un charme tout particulier pour moi. Et avec quel bonheur je revoyais par cette lecture Rome !.. ma belle Rome avec tous ses trésors!
J'avoue. tout simplement que je n'ai pas du premier abord compris Rome. Ma plus forte impression a été le Colisée et, si je savais écrire comme je pense, j'aurais dit une foule de pensées bien belles qui me sont venues, lorsque j'étais debout et muette dans la loge des vestales, eh face de celle de César.
A une heure e( demie, nous sommes entrées à Paris et, il faut en convenir, Paris Qst, sinon la plus belle, du moins la plus gracieuse, la plus spirituelle des villes.
Paris n'a-t-il pas aussi son histoire de grandeur, de décadence, de révolution, de gloire et de terreur ? Oh I oui, mais tout pâlit devant Rome, car c'est de Rome que sont nées toutes les autres puissances.
Rome a avalé la Grèce, le foyer de la civilisation dea arts, des héros, des poètes. Tout ce qui a été bâti, sculpté, pensé, fait depuis, est-ce autre chose que l'imitation des anciens?
Chez nous, il n'y a d'original que le moyen âge. Oh ! pourquoi ? Pourquoi est-ce que le monde est usé? Estce -que l'esprit des hommes a déjà donné tout ce qu'il pouvait donner ? .
Lundi iO juillet, — On a beau dire, on a beau faire des romans, la puissance et l'éclat (vils biens de ce monde) font comme une auréole à ce qu'on aime et font presque aimer ce qu'on n'aime pas.
Tant il est vrai que, malgré les cris de tous les sensibilistes, il est clairement démontré que les esprits les plus forts sont sujets à se laisser influencer par les biens apparents, par le cadre.
^ Mais, mettons cela de côté et prenons la chose au
^v point de vue du cœur.
|; N'est-ce pas affreux d'être séparé par une cause ab-
surde, de souffrir le doute, rabs.ence, la tristesse, et à cause de l'argent?... Je le méprise , Targent, maisje
^ conviens qu'il est nécessaire.