‹ Journal de Marie LenéruChapitre 26 sur 34 · PRÉFACE XLIX · texte numérisé non relu

PRÉFACE XLIX

reuse.Le prix fut accordé par acclamations, et il comporta la publication de l'œuvre par la maison Hachette,

Madame Rachîtde présenta la pièce à Antoine, mais ce n'est tpt'en 1911, sur l'instance de Gabriel Trarieax, qu'Antoine en prit connaissance et la fit immédiatement jouer à l'Odéon dont il était alors directeur. Le succès fut très vif. La dâutante parvenait, pour son coup d'essai, à faire applaudir, pendant nombre de soirées, une pièce, dite d'idées, parce que, suivant son expression, « elle y avait mis quelque chose ».

Vers cette époque j'ai connu Marie Lenéru. Elle avait une façon bourrue et joyeuse de se lancer dans la conversation, sans préambules, en personne dont les communications n'étaient pas faciles et qui évitait de se dépenser en mots inutiles. Elle déployait sur ses genoux la grande feuille de papier sur laquelle j'écrivais mes répliques. ■ Redoutable épreuve ! Donnerla consécration de l'écriture aux lamentables improvisations d'un dialogue mondain. Elle répondait' d'une voix sans timbre, parce qu'elle n'entendait pas ce qu'elle disait. Avec cela souriante et gaie, mais je n'ignorais pas que la gaieté la plusfranche est loin d'être un signe infaillible de bonheur, de même qu'un charmant visage n'est pas l'indice assuré d'une belle âme.

La guerre fut pour Marie une catastrophe personnelle et le signal d'une transformation totale. Saisie d'une indicible horreur, elle ne songea plus qu'à la manifester

PRÉFACE

uhlîant sa propre infortune. Le Journal periil alors coup de son intérêt, car ce rie sont pas des considéms générâtes sur les atrocités de la guerre, que pere d'ailleurs ne songe à contester, que l'on vient iher dans ses pages.

mdanl le bombardement de Paris, des raisons de lie Misèrent Marie et les siens à s'installer à Lorient. ut avec un véritable désespoir quelle accepta Voblim de s'éloigner. Elle allait, aa contraire, au-devant 1 mort. Elle tomba bientôt malade d'une grippe in- •Mse et fat, dès les premiers jours, constdérée comme ne, mais sa jeunesse et l'amour de la Vie, lui permi-

de lutter longtemps. Aa cours de sa longue agonie, liaises visions de son enfance se pencherait sur son e douleur. Son journal nous a montré que sa foi il peu à peu éteinte, mais elle aVait cependant con- ■ un grand respect pour une formation religieuse dont wait reçu tant de beauté morale. Souvent elle disait

Mère que si elle avait des fils ou des filles elle les l élever dans des maisons religieuses. Malgré son rente indifférence, le dernier lien entre son âme et Kres croyances d'autrefois n'était donc pas rompu, i reçut-elle en bienfaiteur le prêtre, qui lui apportait onsolations suprêmes. Elle répondit bravement aux es de l'extrême-onction et rassura sa mère qui liait pour elle l'émotion d'un pareil moment, Penles jours qui suivirent un mieux sensible se manifesta

PRÉFACE LI

et rendit un peu d'espoir à ceux qui fassistaient. Elle trouva encore la force de plaisanter avec le docteur Albert Michaud, an ami d'enfance, qui la soignait avec an admirable dévouement. Ensuite elle alla en s'affaihlissont, toujours cariante, sans un regret. Elle mourut le 23 septembre 1918.

Paris, le 19 Mars 1921.

François DE CUREL.

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al de -M-aifie lièiiéru

Accoutume-toi, mfmc aux choses que tu désespères d'accomplir.

MARC-AURiLE.

Tu restes en deçà du possible. C'est que tu ne t'aimes pas toi-même. Que ceux qui aiment leurs métiers sèchent sur leurs ouvrages, oublient le pain et la nourriture ; mais toi, tu fais moins de cas de ta propre nature, que le ciseleur n'en (ait de son art, le danseur de sa danse, l'avare de son argent, l'ambitieux de sa folle gloire.

Voilà trop longtemps que je suis vague et embrouillée dans mon for intérieur. Il faudrait sérieusement m'étudier pour savoir de quel côté faire tourner la barre. ,

Voilà cinq ans de vie intellectuelle, mon imagi-

..Coo'^lc

2, ■ : , ■: .■.JOJWNAI..DE ilARIE LENERU

nation a fait le tour des choses, mais j'ai laissé traîner toutes mes idéea au point que je ne sais plus oii j'en suis.

J'en souffre parce que je mène une vje qui m'est inférieure. Malgré mon horreur des journaux intimes, il m'arrivera de me permettre ces protestations contre moi-même, parce que c'est un stimulant.

Et puis, ne parlant plus, j'ai besoin d'être maîtresse de mon style, je le sens trop pauvre et il m'est trop insuffisant.

Mardi 5 septembre 93.

Rien de grand n'a été fait en ce monde avec de faibles convictions et Dieu semble avoir condamné toutes nos défaillances avec une parole : Homme de peu de foi !-

Il est évident qu'il faut savoir ce que l'on fait avant de jouer sa vie; j'ai assez de foi pour vivre comme tout le monde, mais pour faire ce que je veux faire, non.

J'ai dix-huit ans, j'ai tout souhaité, tout prévu, tout imaginé, tout attendu, le divin comme l'humain, le suprême beau moral dans l'ensemble de toutes les vanités. Mon programme d'enfant était la grande sainteté cloîtrée, mais après l'abandon d'un luxe royal.

Personne n'aura fait de ses ambitions fantastiques une machine d'un fonctionnement aussi régulier, aussi calme, aussi quotidien, aussi entSté.

Le comble de toutes les prospérités me semblait tellement indispensable à l'existence, que je n'en revenais pas de la facilité avec laquelle les hommes s'en passaient.

Brest, 8 décembre 93.

Il me faut réagir, me donner des preuves de mon existence. Je m'endors dans une vie qm n'est pas la mienne.

J'aurai beau faire, je ne pourrai plus être heureuse comme une autre. Les objets matériels me charment toujours, je parle du luxe de ma toilette, mais ils me dégoûtent quand ils m'ont pris une heure de ma vie intellectuelle et morale.

Ce n'est pas assez d'être fatiguée d'une épreuve inutile, d'un travail sans progrès, d'une volonté sans ressort et sans durée : il faut Vouloir. Tout ce qu'on a voulu sur la terre, comme tout ce qui le sera jamais, sera accompli. Or, quelle est cette puissance, qui, ne dépendant que d'elle-même, se passe de toutes les autres ?

Il n'y a besoin de vouloir que ce qu'on ne désire

DE MARIE LENàtU

it vouloir que ce qui dépend de

lir quelque chose qui suppose pas vouloir que vouloir pour vouloir tout ce qu'on peut.

Brest, janvier.

Il n'y 8 qu'un fléau : le découragement. Je ne pense pas seulement h la désespérance qui embrasse toute une vie, mais à ces lassitudes de tous les jours qui s étendent à une période, à une heure. On ne désespère pas de l'ensemble, et pourtant, dans le détail, si l'on faisait la somme des moments sacrifiés, on approcherait bien du tout.

Celui qui, devant Dieu, peut sacrifier une seconde, a-t-il à se plaindre de la brièveté du temps ? Allez, il est encore trop long pour vous 1

Il y a quelques années j'étais remplie de courage : mais, réellement, était-ce alors une épreuve ? Je ne croyais pas à la durée, au temps, ce maître de toutes les énergies. Il y a eu une époque où je m'étonnais de sentir si peu le poids de l'épreuve, en y puisant une excitation qui approchait presque du coiile)il>;ment.

Mats aujourd'hui, j'abuse, nul à ma place n'éprouverait ce que j'éprouve de détresse et d'ennui, surtout d'ennui de tous les instants.

Et cela k la seule époque où il vaille la peine de vivre 1 A l'époque dont le souvenir doit consoler du reste. Je n'aurai jamais d'autre jeunesse que celle-KÙ. Voilà ce que mon enfance a tant attendu : Quand je serai grande ]

Je travaille trop et je m'ennuie. Je me suis rebutée à force de me refuser le temps de lire. Il me faudrait une heure environ par jour pour écrire et réfléchir. J'ai voulu trop monastiquement la règle. J'ai déshabitué mon esprit de faire un pas en liberté. Je me sentais bien plus vivante il y a trois ou quatre ans, quand je ne travaillais, ni ne lisais.

Il en est résulté que je ne sais plus ce que je veux et que je m'intéresse moins à ce que je fais.

Fouras, octobre 1894.

J'ai besoin de regarder tranquillement, non seulement l'épreuve actuelle, mais l'épreuve passée, ce fantôme que j'ai derrière moi. Je n'ai qu'un moyen : « me venger à mériter le bonheur du sort qui ne me le donne pas ",

Que ferai-je pour cela ? Dieu merci, j'ai assez de

foi pour espérer en avoir davantage. Aujourd'hui j'ai une "foi de provision» et mes inoubliables impressions d'enfance, mais il me faut une conviction qui me permette de vivre i la Ste-Thérèse. Il y a des revanches que le cloître seul peut donner. « Je méprise tout le reste, tout ce que les hommes croient être des biens et je consacre ma vie à le chercher... Pour ce que peut atteindre l'effort de ma raison, je suis résolu et j'ai le plus ardent désir de posséder le vrai, non pas seulement par la foi, mais encore par l'intelligence. » (St Augustin.)

Brest, 29 novembre.

Je ne crois pas avoir été spécialement organisée pour le travail, j'avais tous les goûts contraires. L'étude cependant ne me sera jamais un pis aller, sans elle je ne serai que médiocre, et A cela je ne me résignerai pas. Car ce n'est pas au prix d'une vaine érudition que je troque ma jeunesse. Oh 1 tout ou rien : le bonheur h plein bord, ou, s'il faut traîner des épreuves, (aire comme sainte Thérèse, aller au-devant d'elles, n'avoir pas peur, les fixer, les méditer, les comprendre, ies préférer, ne pouvoir plus s'en passer.

15 mars 1895.

3 vais, plus j'enfonce, pas de projets, pas et sentir sa vie s'en aller comme cela !..

voudrais pas ne plus souffrir, je voudrais atnais souffert.

me en toutes choses que les transcendance?, iorités. et tout m'échappe.

Brutiil, 2 juin 1895.

ans aujourd'hui. Mon Dieu... j'aurais tant s à dire, mais je ne veux rien demander, s que vous seuK mon Dîeu, au haut du long que je vais parcourir.

BrutuI, )8 juillet.

S'il s'agissait d'une souffrance morale, la mélancolie pourrait être distraite " par ces lésers plaisirs qui font aimer la vie » ; je ne suis pas distrayable.

Qu'est-ce que la résignation ?

Le désespoir accepté.

BrutuI.

Je crois qu'il ne faut pas se plaindre de trouver la vie longue ; c'est une mélancolie, mais ce n'est pas la pire. Pour que le temps semble long, il faut l'avoir senti, qu'il ait laissé une impression ; mais, quand on est pour ainsi dire immobilisé dans le temps, tous les moments se rapprochent et se confondent. On a besoin d'apprendre son calendrier par coeur pour s'assurer qu'on vît 24 heures par jour et 8 jours par semaine.

Cette dépréciation du temps mène loin I Fernande disait qu'elle se trouvait vieille ; moi aussi, mais pas comme elle. Je me trouve vieille parce qu'entre la vieillesse et moi, je vois si peu de choses...

Tante H... accepte l'idée du néant, est-ce une force

ne faiblesse ? « On ne souffre plus. » D'abord je ire qu'on s'illusionne sur ce qu'on souffre, liis on ne vit pas pour ne pas souffrir, mais pour heureux, heureux avec supériorité, avec super-

Brest. 25 février 1896.

Je ne veux pas moins souffrir, je n'ai aucune raison d'être moins malheureuse. Je ne veux me sentir apaisée que par des succès, je ne veux pas m'habituer à la tristesse comme si j'étais née pour cela.

Je me résignerai le jour où j'aurai compris. Je me résignerai sans récriminations, sans regrets, sans mélancolie, avant cela pas de repos. Je n'accepterai jamais un mal sous prétexte que je ne peux pas l'empêcher. J'aime mieux continuer à remuer exprès tout le noir de la terre.

Ce n'est pas au malheur qu'il faut se résigner, aRn de ne plus souffrir, il ne faut pas s'anesthésier, ne pas souffrir comme on dort, mais comme on marche et comme on mange.

Jeudi 4 juin.

J'ai eu vingt et un ans avant-hier et, bien que je n'y aie pas beaucoup d'entrain, je tiens à écrire cette date sur mon cahier et à faire un peu le bilan de ma situation présente.

Le comte de Maîstre prétendqu'onn'apasle droit de réclamer quand, en examinant ce qui vous reste, on peut répondre : Moi.

Mon âge m'étonne toujours, et quand je me persuade bien que j'ai vingt et un ans, l'impression est : Dieu merci, je n'en suis que là !

C'est que j'ai passé par de tels tourbillons que je ne sais plus au juste ce qu'il y a derrière. Oui, j ai passé k travers un blanck. Je désespère d'arriver h définir cet élolgnement de la vie. Physiquement, j'existe certainement plus pour les autres que pour moi. Ils me voient et m'entendent. C'est le plus horrible et c'est ce qui m'est arrivé à moi la petite fille si intacte, si curieuse et si k l'abri quand on parlait de ces phénomènes, les aveugles, les sourds, les muets. C'est le procédé de la mort : la séparation.

L'isolement m'a conduite à la réflexion, la réflexion au doute, le doute à un besoin de Dieu plus sincère et plus intelligent.

J'ai rSme religieuse. Je me désintéresse de tout ce qui est mortel en moi, sans un raccourci d'effort. Je suis dégoûtée de ceux qui ne vivent pfi^ leur vie éternelle. La religion est ce qu'il y a de plus fort. Dès ce monde, elle fait de nous des immortels. La mort, qui ne tue pas, n'est plus qu'un pont dans l'espace, un mouvement de la vie que rien n'interrompt.

J'ai réfléclîï trop tôt sur la vie normale ; elle me serait impossible, et je n'ai pas un regret pour la prédestination qui m'a captée, ne m'a pas laissée engager dans la voie commune.

Si Dieu m'accorde ce que Je lui demande, je n'aurai pas un regret pour ce qui est passé.

Brutul, 17

Epargnez-moi, mon Dieu, quand je paraîtrai devant vous et que je vous comprendrai enfin, de sentir que je n'ai pas fait tout ce que je pouvais pour vous.

J 'ai réglé comme j'ai pu l'emploi de mon temps, car il me faut des subterfuges pour me rendre les journées possibles : je me réveille tous les jours plus découragée. Je n'y fais pas trop attention, mais en regardant en arrière, je vois bien qu'il y a du chemin de fait. Chaque jour emporte sa parcelle d'espérance et

cela doit être ainsi. Rien d'imaginaire dans mon cas.

Je pourrai être triste jusqu'à la mort, mais je ne serai jamais pessimiste. Les matheur.t ne seraient pas si sensibles, si ce qu'ils suppriment ne valait rien.

Les misères de ce monde révèlent Dieu plus qu'elles ne le nient. Est-ce que la nature aurait cette justesse de visée, cette volonté d'intention, cette suite dans les idées ? Oui, on peut dire tout cela... oratoirement. .

15 août.

Oh 1 mes idées de morale aussi sont indépendantes, ce n'est pas la charité qui se charge de nous développer le sens critique...

Indépendant ? Il nous faut le courage de l'Stre puisqu'on nous veut sincère.

Vouloir tout ce qu'on fait, savoir tout ce qu'on veut. Mais les indépendants dégoûtent de l'indépendance. Je suis trop intelligente pour être jamais « une révoltée ». Ah ! ces consciences romantiques, séduites par l'étiquette et fières de « se révolter » avec une banalité écœurante.

Brest, 4 novembre 1896.

« Ne désire rien pour toi-même, ne cherche rien, ne te trouble pas et n'envie rien h personne. L'avenir doit te rester inconnu, mais il faut que cet avenir le trouve prêtià tout. »

R On s'imagine presque toujours que tout est perdu quand on est jeté hors du chemin battu ; c'est seulement alors qu'apparaissent le vrai et le bon. Tant quedurelavîe,1ebonheurexiste.>'(LaGuerreetIaPaixi)

Où j'en suis? Deux voies : découragement et scepticisme absolus, — foi et vocation passionnée pour tout ce qui arrive. « Personne ne me prend ma vie, je la donne librement. » Avancée assez loin sur la première voie, elle m'a assez ôté et n'a plus je crois rien k m'apprendre. Après tout je veux vivre, trouver au moins un spécieux prétexte à une activité nécessaire.

Voici mes intentions :

Pouvoir me rendre cette justice que je n'ai pas négligé le moindre lumignon dans mes ténèbres. - « Mettre de la sincérité dans mon âme » si nécessaire et si difficile que, pour arriver à ce grand calme, je dois « faire abstraction " de la vie.

Décider que l'existence n'a pas commencé pour moi, libérale part du feu. Je suis dans un lieu indéterminé de l'espace où le temps n'est mesuré qu'au mouvement de la pensée, de la vie intérieure qui s'accroît exactement de ce qu'elle dépense. Cette situation durera autant que j'en aurai besoin pour prendre une décision morale. Alors fada erit lux et la terre commencera.

Donc, une résignation provisoire.

D'ailleurs loin d'être un vain mot, car si le chemin

mental que je vais parcourir ne s'ouvre qu'au prix où je l'achète, je déclare que j ai choisi.

Considérer comme insignifiant tout ce qui est inévitable. Mettre toute la distance possible entre ce qui arrive et moi.

Je suis morte et j'assiste au revoir des choses après des siècles de tombeau.

Samedi 28 novembre.

Porter tout son être à son plus haut degré de perfection, et faire l'expérience en soi de ce que la volonté humaine peut obtenir. Pourquoi laisse-t-on ce programme aux Saints ?

Mon seul frein sera une extrême attention à me développer également dans fous les sens.

Il y a des saints, des philosophes, des lettrés, des savants, des mondains, des artistes. Dans la vie je ne choisis pas, j'ai besoin de toutes ses ressources. J'expérimenterai tout et veux même bien, et désire même, avoir fait ou faire encore des expériences désagréables, pourvu que je ne sois pas trop retenue dans la même.

Si le moment vient de rompre l'équilibre, ce sera : de cause.

Jeudi 21 janvier.

C'est une prière ^rite que je veux vous faire, mon Dieu I J'ai essaya de tire, mais rien ne me correspond.

Si vous êtes ce que ma religion m a appris que vous étiez, vous me donnerez cette vie que je cherche avec tant de travail. Si vous êtes un autre Dieu, écoutezmoi quand même, car je suis résolue h toutes les extrémités et cela fait les bons instruments.

Mais c'est de vous, mon Dieu que je connais, que je voudrais être entendue. Je n'ai pas de vertus et pas trop de foi.Seulement je suis martyrisée et ce que cela rend brave !

Je veux vivre, mon Dieu l Et chaque journée qui passe, une ombre plus violette sur mon âme, je la considère comme un renouvellement du pacte qui nous lie, par lequel vous m'avez prise à l'enfance, à la jeu-

lÔ JOURNAL DE MARIE LEN^U

nesse, au bonheur et en vertu duquel vous ne pouvez plus me traiter ni en enfant, ni en femme, ni même en créature ordinaire, puisque rien sur la terre n'est fait pour moi.

Car c'est bien l'épreuve absolue, celle qui rompt tous les liens d'une destinée avec le passé et l'avenir, qui altère tout, qui sépare de tout, la plus grande isolatrice après, peut-être même avant la mort.

Eh bien, mon Dieu, qui savez tout cela, qui savez avec quel dégoût je marche à cet avenir auquel je ne peux penser sans ressentir une chute au dedans de mon âme, sans éprouver physiquement le désespoir, accordez-moi, peut-être pas la seule chose que je désire, mais la seule que je veuille vous demander, accordez-moi l'intelligence de ce que vous me voulez 1

Et je vous promets au moins, quels que soient mes désappointements, mes lassitudes, mes efforts perdus, l'absolu désintéressement pour ce qu'il ne m'aura pas fallu, la complète insouciance finale pour ce qui ne devait pas être

moi.

Samedi 27 février.

Ecrire peu et vivre peu, identique pour moi.

J'ai beau faire, je m'y prends mal. Ce perpétuel

raidissement amène des réactions atroces. Je dépense

énormément de volonté pour peu de choses. Ce travail revolvant toujours sur moi me harcèle et me dégoûte..

Mardi 4 mai.

J*ai certainement pensé à écrire, c'est le premier mouvement de ceux qui ont vécu un peu plus vite et un peu autrement que les autres. Et c'est faire quelque chose ! Quand les circonstances nous ont donné une certaine rage de volonté, on s'en trouve singulièrement embarrassé !

Le travail ardent, implacable, aurait alors sa raison d'être, les résultats s'étendraient. Puis enfin la jouissance esthétique, vouloir toujours plus j^rfaite, plus sincère, forte et sonple la langue qui traduit votre substance ; il y a là quelque chose.

Mais j'ai rêvé plus. Une pareille carrière n'est déjà plus assez sérieuse pour moi.

Mercredi 2 juin 1897.

j'ai vingt-deux ans.

Dimanche 20 juin.

J'adore la bonté et je ne suis pas bonne, parce que dans mon indépendance et mon perpétuel an-

, 20 JOURNiU. DE MARIE LENÉRU

tipanurgisme, je méprise les preuves un peu banales qu'on a l'habitude d'en donner. Pourtant je suis meilleure que je ne le parais avec mon imperturbable critique, et quand je vois de bonnes âmes indulgentes par banalité ou respect humain, je leur en veux d Être meilleures que je n'en ai l'aîr dans ma dédaigneuse înhostilité.

Il faut en revenir au système de Ste Thérèse, si lacile et simple, ayant au moins le mérite de l'édification : Ne dire jamais le moindre mal de personne.

1897. BrutuI, 23 juillet.

Trois dizaines de chapelet en marchant dans la prairie, j'ai de la peine à aller plus loin. Si je pouvais prier autrement je ne m'y appliquerais pas. Pourtant je ne crois pas à la banalité d'une prière, même orale. Elle vaut toujours l'intention qui la prononce.

Le chapelet est, pour moi, un acte de foi et de volonté. Je ne veux pas que ma prière soit à la merci de mes impressions intellectuelles.

Les mots, même qu'on oublie, maintiennent l'âme en état de prière, font vraiment fil conducteur. Puis cette reprise constante des mêmes paroles donne, très fortement et comme physiquement, l'impression de la prière. On s'entend supplier.

« Machine à prier » qui, tout en dirigeant l'intention lui laisse une liberté plus grande que les prières plus spéciales : l'acte d'abandon xle Bossuet, St Thomas d'Aquin au Saint-Sacrement, Pascal pour la maladie.

Bien que je ne l'aime guère, le chapelet peut être plus personnel et méditatif. «En le redisant toujours, on ne le répète jamais. "

Brest, 27 septembre.

Si peu qu'on se rapproche de Dieu, un souffle de forte vie morale passe en nous. Tout semble possible, tout supportable. Albert de la Ferronays avait raison, « les habitudes agissent sur nous plus que tous les principes. »

Les habitudes qui moulent notre vie, ne doivent pas être à la merci de nos vicissitudes intellectuelles. Il faut agir comme.on voudrait penser, comme on voudrait sentir. C'est une manière de jeter dans la balance son épée et son bouclier.

A ces messes de semaine, plus matinales que les autres et seules vraiment religieuses, je sens venir une acceptation plus libre et plus cluire. Je demande le respect de mon épreuve, la porter comme un' habit religieux qu'on craint de souiller par tout ce qui est

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trop vain. Dieu ne m'a pas consultée, il n'a pas attendu le oui de mes voeux, il a fait de moi une carmélite, dans toute la rigueur de la clôture et du silence. Que l'esprit de Ste Thérèse me soit donné i

Je me défends encore et je me défendrai longtemps. Que Dieu daigne m'entendre ; je voudrais que tout fût si' profond et sûr chez moi...

Les médiocres bonheurs, les médiocres vertus me dégoûtent, mais ce ne sont pas ces inoffensives tentatives qu'on doit se proposer. Une alternative, pour être sérieuse, doit présenter deux partis dignes de se balancer. Qui abandonne le monde, parce qu'il n'a rien su y voir d'attirant, ne connaît pas la valeur de l'indépendance du choix libre.

Ce qu'il faut savoir, ce dont il faut être sûre, c'est : telle situation imaginée, telles circonstances réunies, aussi exceptionnelles que vous le voudrez, mais pourtant rêvables, votre choix ne broncherat-il pas }

Tant qu'on n'est pas sûr de sa réponse à cela, il y a des chances pour que le sacrifice soit un rebut de nécessité. Tant qu'on ne s'est pas mis en présence de la tentation k son plus haut degré, ce n'est pas « le monde » qu'on sacrifie, mais la mesure, dans laquelle il s'est offert, qu'on dédaigne.

La belle chose d'abandonner pour Dieu son avenir probable I la belle chose de faire bon marché de ce

qu'on a !. Ce n'est pas au rabais que ]e veux acquérir mon immortalité et je rougirais qu'un autre, fût-ce un empereur qui abdique, se soit montré plus bel acheteur que moi.

Dimanche 24 octobre.

Depuis quelque temp; une chose me frappe : Il y a bien des types de beauté morale, il y en a de plus fascinateurs que 1 idéal chrétien. J'ai toujours aimé la violence, et l'orgueil est une loi de l'esthétique. Eh bien, Jésus-Christ s'y connaissait mieux. Je n'ai jamais été émue aux larmes, je n'ai souffert de mon infériorité qu'en présence des vertus chrétiennes. Il y a là un degré suprême de sincérité, la simplification de la mort.

L'être, qui «loit mourir dans les humiliations de l'agonie, est toujours un peu ridicule à manquer d'attitude chrétienne. Cette douceur et cette humilité, qui ne m'enthousiasment pas, sont inséparables du grand sérieux de l'abnégation.

En lisant, je n'ai jamais pleuré que d'enthousiasme, une fois pour l'entrée de la grande ârméeàBerlin — l'auteur n'avait aucun talent — une autre, pour une lettre de l'abbé Perreyve, tout ému de sa première confession, de l'hommage et de l'exemple de son

Coot^lc

pénitent, il venait de confesser le Père Lacordaire ! Je suis allée m'appuyer à la cheminée pour mieux sangloter. Pourquoi ? j'avais quinze ans. Tant d'au-

lus pieux que moi, n'auront pas été émus de ce

e... vérité chrétienne !

Père Lacordaire I &;tte parole et cette vie...

T5ce à leur éloquence que j'ai aimé souffrir à

: oii il le fallait.

10 janvier 1898.

Une autre année. Si Dieu le veut encore, je la lui abandonne de toute la sincérité dont je suis capable.

Ce n'est pas pour me faire plus résignée que je ne le suis, /e ne Veux pas être résignée. Je me sacriHerai peut-être un jour, je ne me résignerai jamais. Je ne peux pas rester passive, même avec la souffrance.

La, vie d'une femme heureuse est manquée pour moi. Il faut m'en inventer une autre dans laquelle ces affreuses années puissent garder une place. Puisque j'ai tant marché, gardons au moins la route où nous avons de l'avance.

Lundi 17 mars 98,

Allée à la grande rivière en coupé avec maman. Il faisait bleu sur rade et magnifiquement froid.

Rentrée, lui à la lumière dorée des stores, la vie de Nathalie Narishkine. Pendant dix années, au séminaire de la rue du Bac, elle écrivit, dans toutes les langues, à leurs religieuses du monde entier, et quand son beau-Irère, l'amiral autrichien, se mit k promener les escadres de son pays, il découvrit que tout autour du monde on connaissait la soeur Nathalie : une charge (ie cardinal-secrétaire d'Etat. Elle eut une amie religieuse à Vienne, elles avaient fait le sacrifice de ne jamais chercher à se revoir, quand un hasard les réunit dé chaque côté de la grille ; l'une pleurait, l'autre riait. " S'il y a peu d'amour sur la terre, c'est moins parce que les cœurs refusent d'aimer que parce que la plupart des humains refusent de mériter l'amour. » (Père GratRY.)

9 mars.

Le châtiment le plus décourageant que Dieu pourrait m'infliger serait de me guérir aujourd'hui. Le seul témoignage que je puisse me rendre, c'est que, dans les moments de plus grande fatigue, quelque chose m'a toujours tenue attachée à cette épreuve et, m'eût-on offert le moyen d'en être délivrée sur-lechamp, j'aurais beaucoup réfléchi avant d'accepter.

Dieu m'a ouvert, toutes grandes, les portes du monde

intelligible et supérieur, jusqu'où me suis-je sventurée ?

Vendredi 18 mars.

Toutes mes heures de lassitude et d'anéantissement, le travail qui dégoûte, la fatigue de la règle, l'isolement, l'ennui, me rappeler que tout cela fait partie de mon programme. « Ces acceptations ne sont pas de vaines phrases. Dieu nous prend au mot ». N'ai-je pas moi-même voulu sentir dans tous ses détails, « dans toutes ses circonstances et ses dépendances " ce qui devait m'éprouver ?..

Vendredi-Saint.

Nous sommes légers, même k notre malheur, pour peu qu'il dure. Ce n'est qu'en souffrant toute notre souffrance que nous nous décidons enfin k chercher un remède k sa taille et que nous nous sentons frustrés par tout le reste. Malheur aux consolés !

Nous sommes tellement vivaces pour ce monde, nous nous raccrochons tellement à toutes ses branches qu'il nous faut apprendre le désespoir comme te détachement.

Je suis faîte pour l'orgueil de Platon et pas pour celui de Diogène, et cependant, toujours dans la voie chrétienne, j'ai été retenue par l'intransigeance de tout ou rien. Au début, la supériorité de la Sainte Vierge me désenthousiasniait de la perfection. Je copiais, pour les avoir sous les yeux, les passages stimulants. « Dieu mène les âmes, avec des grSces différentes, à une égale perfection » — « s'il se trouvait dans ces temps-ci, des âmes qui eussent pour moi plus d'amour que les saints des siècles passés, je leur accorderais des grSces plus grandes. » Pourtant j'étais' assez perspicace pour voir que je faisais fausse route. Mon Dieu vous détesteriez la perfection si elle ne nous occupait que de nous-mêmes. Son seul but est de nous faire les mouvements libres pour aller à Vous.

23 avril.

Lu Eugénie de Guérin, elle doit tout à son développement contemplatif, même je crois, le grand amour pour Maurice. Mais sa quenouille ! affectation et inutilité ! triste symbole du peu qu on attend

des femmes. Que ne lui a-t-on commandé r^ttide au nom de Dieu ? Elle a raison «il y avait quelque chose là » et pourtant le Joamcd coule pauvrement.

Une chose me frappe chez elle, je l'ai rencontrée ailleurs et je ne comprends pas : c'est que rencontrant un bopheur vertueux on s'y installe, et se fasse une vertu de son bonheur. Je n'aimerai jamais les heureux, fût -ce par vertu. Il faut être malheureux jusqu'à un certain point.

Jeudi 5 mai.

J'écris dans mes mauvais moments quand, à tout prix, il faut réagir. Alors, je prends mon élan, j'ai besoin de dater, de voir quelque part la trace de tout cet invisible travail qui est ma vie et qui passe si enfoui, si inexprimé que j'en ai des vertiges de solitude.

Dieu console de tout par sa seule existence. Le blasphème est un non-sens pour les étourdis et les sots... Moi, microbe infinitésimal, et mes commodités qu'est-ce que je prouve ?

22 juillet.

J'ai fini la Vie de Jésus. Pas à pas je l'ai chicanée, dans quelques mois je saurai l'impression définitive.

JOURNAL DE MARIE LENÉRl)

ainsi, j'attends mes lectures au contrele chirurgie — .

e ce fameux style ne m'a pas emballée, aïve perfection, et je retrouve toujours, noi, cette chose indéfinissable qui est n, ce ton a Tabondancc ecclésiastique,

et fleuri d'un curé beau diseur et un donne l'impression d'une voix qui parle

Brutul. 29 juillet.

ingtemps dans l'allée des lys. Je jamais, je voudrai toujours tout. J'ai [érer ma vie pour l'accepter.

Jeudi 4 août.

beau la lumière, et comme notre âme l'est un réveil de pouvoir lever la tête, IX dans plus de jour, les sentir baignés ice. Je ressaisis les oiiieaux dans leur vol ments d'ailes m'est une nouveauté. Les nennent une à une. J'ai déjà toutes les tellations, mais sur leur écrin de nuit

ANNÉE 1898 3t

noire et depuis longtemps allumées. Je les guette blanches au crépuscule. J'ai eu la mélancolie de les reconnaître ainsi, sur une toile, au dernier salon.

Mais ce que j'attends, ce que j'épie, c'est le pur contour de la lune. Je la vois, toujours fumante d'un nimbe aux quatre rayons en bras de moulin, comme en met Moreau à ses apparitions.

O choses, comme je vous regarderai I

7 août.

Dieu sait avec, quelle émotion je me redemande tout entière. C'est la première fois, je crois, depuis dix ans, que je prie simplement et violemment pour guérir et pour guérif de suite pendant qu'il en est temps encore. Mon Dieu, foudroyez-moi de ma guérison !

Je pourrais encore dire que je ne regrette rien, que j'aime le moule où i'ai été coulée, mais pourvu qu'il me lâche I que je sorte de sa pression de cauchemar I

Mardi 9 août.

Je ne vis que d'attente, de tout l'incertain de mes espérances. A la lettre, je compte les heures. En

regardant ma montre, en effeuillant le calendrier, c'est toujours, toujours cette pensée, que j'approche d'un avenir moins intolérable. « J'ai marché si longtemps que je dois être près. »

Ohl à présent, je n'ai plus la vocation du martyre, plus rien de mon acceptation janséniste, je veux passionnément guérir.

13 août.

Ce qui me ferait désespérer, c'est qu'ayant admiré la force des raisons catholiques, je me démène encore dans les résistances. Serait-ce que je suis encore si " merveilleusement corporelle » que les raisons ne me persuadent pas assez ? Malebranche me fera du bien.

Et puis, quand on est plongé dans le noir de la vie et que l'habitude est venue, il ya une difficulté à tenir compte de cette vocation au bonheur, fondement dv toute religion.

Quelque chose encore dans le caractère particulier de mon infirmité, agit sur tout ce travail intérieur : l'isolement si spécial et inhumain — au sens propre — qu'est l'absence du son. Le son est de toutes les perceptions celle qui nous met le plus en contact avec la vie. Je suis maintenant persuadée qu'à ce point

AmiE 1898 33

de vue, la lumière ne lui est pas comparable. Elle est matière inanimée, elle est minérale, tandis que le son, la voix est animale, humaine. Il y a de grandes voix dans la nature inorganique, mais il faut l'oreille vivante pour qu une chose au monde en soit émue. La lumière, là oix les yeux ne la perçoivent pas, a son rôle de fécondité. Le son, c'est la suprême inutilité dans l'univers, il est fait pour l'âme qui seule écoute. Je crois plus facile à un aveugle d'être spiritualiste qu'à un sourd.

Dimanche 13,

« C'est ton fait de bien jouer le personnage qui t'est donné, mais, de le choisir, c'est le fait d'un autre. »

Lundi 14.

Je tiens aux pratiques, je ne sais pas jusqu'à quel point je suis chrétienne, mais ma religion est ceci : l'horreur de l'incurie. Pour moi, la vie n'est qu'un beau mouvement. Or la plupart des croyants sont indévots par stagnation. Je veux que ma vie aille aussi loin que ma pensée, je préfère même qu'elle la dépasse. Et la prière et les sacrements mettent un ordre superbe dans une vie.

En outre, si je suis pyrrhonienne, je ne veux pas, dansTesprît desautres, être cataloguée libre penseuse.

J'ai bien le droit de m'éviter les associations d'idées qui me déplaisent. « Trompez-les donc, mais ne leur mentez pas. «

27 novembre.

Je veux passionnément guérir. Et pourtant le jour où je me retrouverais comme les autres, serais-je sûre de me retrouver entière >« La souffrance est une compagne » et quand elle n'est pas intolérable, quand elle n'écrase pas l'âme en même temps que le corps, quand on en doit vivre et non pas mourir, elle a son magnétisme, je crois qu'elle devient séduisante comme un vice. 11 y a dans notre nature une partialité violente pour la mélaticjlie, pour toutes les occasions de tristesse et le bonbeur tient toujours un peu du dépaysement. Comment nous désaccoutumerons-nous au ciel de la mélancolie ? l'Enfer sera là pour nous la conserver.

4 décembre.

Comment comprendrai -je, si j'en sors un jour, ce mélange de scepticisme et de religion voulue. Je prie

..Coo'^lc

et je n'espère pas. J'attends en vain et je ne suis pas d^çue. Serait-ce l'indifférence ?

Je commence à croire qu'il n'est pas si difficile, qu'on le pense, de se désintéresser de soi, et de voir venir le néant avec à peine un regret de l'être qu'on fut. La personnalité est un préjugé qu on arrive à perdre. Nous n'existons que par effort, nous éprouvons tous la difficulté d'être de Fontcnelle.

Le bonheur et la perfection ?

Ce n'est pas Uur impossibilité mais leur insuffisance qui arrête... Qui n'a pas s^euscment peur du Paradis î> S'il fallait seulement souhaiter notre félicité, comment nous y prendrions-nous "? Je ne pense même pas aux inconvénients de ce monde, je dis que nous ne savons pas imaginer le bonheur.

... Donc ce qui me devient maintenant insupportable ce ne sont pas les conséquences immédiates de mes infirmités ; mais c'est l'habitude de la tristesse. J'ai un besoin physique de joie, d'exubérance, d'être jeune; cette tristesse invétérée m'asphyxie! Je suis empoisonnée d'une atmosphère d'hôpital.

N'est-ce pas que ce que tu perds est moins ce qui a été que ce qui aurait pu être, et que le pire des adieux

' r qu'on n'a pas tout dit ? J'agrandis mon tout ce qu'il me fallait et que nul ne soup' j'ai perdu.

Brest, 26 juillet.

n regarde sa vie du point de vue des auveuglant des ambitions qui la rendent to-

tressaute de son abjection, e ne capitulerai. D'autres à ma place se nt par hébétement, croiraient à l'imposes dix années d'horreur me hantent au elles m'excitent.

ï vois que deux avenirs : une stalle dans une abbaye bénédictine, ou bien un de ces nts qui donnent toutes les pairies. Un pis

mais il n'est pas facile de faire volte-face ver l'équivalent de la grande sainteté.

29 juillet.

ultéd'imaginer immédiatement ce qui pour- 1 aurait dû être à côté de ce qui est, est si lent développée chez moi que je n'hésite irë ma propriété essentielle. De \k, extrême

« fastidiousness " de jugement et de gout.Je n'ai pas l'idée de me satisfaire d'une chose avant d'avoir examiné les autres possibles, avant de connaître sa valeur relative. Je veux savoir de combien elle Fempinte. Le critérium de la valeur d'une chose et dlin être n'étant encore que l'échelle de sa supériorité, je n'aime que ce que je préfère. Et c'est pour préférer à coup sûr, que je critique si furieusement.

J'affirme que je n'ai pas d'orgueil; je serais bien plus tranquille si j'en avais. D'ailleurs je ne me représente pas exactement en quoi consiste l'orgueil. C'est pour moi un de ces péchés obscurs comme il en existe quelques autres et dont je serai préservée par ignorance.

De la morgue, oui, et par conviction. C'est au point que l'absence de morgue me gêne en autrui, mais ceci est affaire d'épiderme et de tenue mondaine.

Je iCéprouve aucun besoin d'épanchement, de confidences. Quand il m'arrive de pécher A cet égard, il s'ensuit un malaise, un mécontentement, une impossibilité de me retrouver intacte, un éloignement pour les complices de ma maladresse. Ce qui me console, c'est que je parle assez légèrement de ce qui me touche le plus, et l'on ne sait pas i quel point je me suis livrée.

Tout ce que nous disons, nous l'exagérons en nous.

Dimanche 29.

■je p«8 de cœur ?

tnent fallu me rendre invulnérable, qu'en

istance, sans exception, je suis épouvantée

tachement.

Lundi 30 janvier.

Je regrette la musique comme une personne morte.

Ah ! comme les vieux airs qu'on chantait i douze ans...

Je croîs ma mémoire prodigieuse à cet égard, je n'ai pas perdu une mesure de ce que j'ai entendu ; je conserve la gamme très juste, en m'applîquant je retrouverais bien la chromatique, puis tous les arpèges, la note isolée... Alors je lirais la musique comme une langue de plus.

On apprend aux jeunes filles à tout mépriser, se consoler de tout : beauté, fortune, ambition, grande passion. On ne leur laisse même pas l'exaltation de la piété. On leur enseigne le dévouement de tous les jours, >' celui qui n'a pas besoin de grandes occasions >', sans se douter que leur dévouement n'est peut-être pas ce dont les autres ont besoin.

40 JOURNAL DE MUIIE LENÉKU

Mais au inoins, si vous leur faites tout mépriser, c'est, enfin, avec quelque chose ? Pas du tout ; car elles méprisent aussi, ou méconnaissent plutôt, l'expression parfaite de leur propre idéal : la vie religieuse. Jésus I Fils unique, égal au Père qui. avec l'Esprit consolateur, régnez aux siècles des siècles I

Jeudi 2 février.

Je ne sais pas pourquoi, je n'avais pas encore lu Marie Bashkirtseff ; je l'aime, bien que nous soyons différentes. D'abord, mon originalité à moi est une catastrophe.

Elle s'est toujours orientée vers « la gloire ».

Moi, je croyais faire une mauvaise affaire avec la sainteté ; maïs je n y n'allais pas plus mollement. J'ai été janséniste jusqu'à manger des abricots sur une dent malade, ne pouvant ostensiblement refuser de tous les desserts.

Une gloire d'artiste m'aurait toujours semblé misérable. Même aujourd'hui, je souhaiterais la notoriété plutôt pour d'illustres sympathies que pour la renommée.

On trouve que physiquement Marie Bashkirtseff me ressemble. Peut-être, les mêmes joues pleines et le même regard mouvementé.

Dimanche 3 février.

Gemment faire pour vivre assez par jour ? Ces dernières années, je croyais k mes études, il me les fallait; d'ailleurs elles pouvaient alors constituer mon travail. Maintenant c'est trop peu. J'ai besoin d'une effrayante quantité de travail. Un arrêt, c'est une halte dans le désespoir. Oii trouver ce qui vaille pareille application ?

Ecrire ? J'aurai beau faire, il arrivera un moment où je ne pourrai plus m'en empêcher.

Il n'y a absolument rien dans ma vie. II me faut un art infini pour m'occuper avec mes ressources, avec mes études ; non seulement je m'ennuie, mois je ne cesse pas de rn ennuyer.

Ecrire m'a toujours semblé le sacrifice de la femme à l'auteur ; eh bien, elle est perdue pour moi, la femme ; il s'agit de sauver ce qui en reste 1

Samedi 1 1 février.

Je rentre du mariage de X... Elle et lui également grands, élégants et chic. Un cortège d'élégantes dans la noble uniformité d'un deuil noir.

Si l'on était sincère, on avouerait que la fortune est la moitié du bonheur. Elle l'embellit tellement !

JOURNAL DE MARIE LENÉtU

Samedi 18 février.

Hier soir, je me suis coulée derrière un store de la salle A manger, et je suis restée m'imprégner du clair de lune. J'ai demandé avec ardeur tout le bonheur que j'ai pu imaginer. Ah I je ne crois plus être vulgaire à présent en demandant le bonheur I On y compte plus ou' moins ; mais il faut s'en faire une vision magnifique et le souhaiter avec rage. Ce monde peut être une banqueroute ; qu'on y perde au moins de grands désirs I

J'ai redemandé ma jeunesse, mes beaux yeux, la musique et mon esprit. J'ai demandé la beauté, le talent, la richesse, la gloire, '^ ce deuil éclatant du bonheur », l'amour, l'amitiéi les aventures qui accélèrent l'existence, tout ce qui est la vie enfin et dont on ne peut se passer sans souffrance ou sans ennui.

Et pourtant, ne rien avoir serait encore une belle chos9, comme le deuil sensible et hautain des vies monastiques. J'aurais su vivre plus que vous, mieux que vous, et je n'ai pas vécu. " Vous êtes une épée sans poignée, pure et brillante, et que nul n'a jamais brandie. » Eh bien, l'inutilité est une consécration. Je vivrai dans mon immobilité plus que cent autres dans leur mouvement ; je vivrai dans ma solitude plus que mille autres dans leurs amours ,' je me ferai

des bonheurs si étranges, si nouveaux et si fiers que les autres, les bonheurs connus, les bonheurs vulgaires, je les repousserai comme des vêtements hors d'usage et qu'on aurait portés avant moi.

Mercredi 22 février.

Je ne suis pas sortie, ef j'ai lu toute la matinée et la journée. Comme cela, je laisse tranquillement les heures s'en aller. Elles me donnent tout ce qu'elles peuvent me donner ; je prépare l'avenir et ne me « chaulx n du présent.

La vie est superbe ; il n'y a que pour les bourgeois qu'elle ne soit pas exaltante. Quand je me sens portée sur mon travail, comme sur une houle en marche et vivante, je suis gaie, je me sens jeune, fraîche, souple comme après une bonne gymnastique. Le tr^ vaîl I étendre son âme et sa vie sur le territoire de l'Infini.

Samedi 25.

Je suis contente I Vais-je donc retrouver la joie ? Ne fouillons pas... Je suis contente au sens latin, et provisoirement bien entendu I

Je me lève fiévreusement. Ma toilette, que j'aime

.,Coo<^lc

pourtant, me martyrise parce qu'elle représente un obstacle d'une heure et demie entre mon travail et moi.

Tout ce que je ne donne pas k mon entraînement mental, le temps que me prennent les autres, la lenteur des mouvements, les distances k franchir, tout cela me vole, me pille l'avenir.

Mardi 28.

Je voudrais, je voudrais, je voudrais... Mais voyons plutôt ce que je fais. Mes langues : latin. Je relis les lettres de Gcéron. Les grands seigneurs que ces républicains-U I On vît à Rome comme un lord anglais sur ses terres. On envoie ses esclaves en courrier sur mer, en Afrique, en Asie... Et j'avance lentement Tacite en criblant bien chaque phrase et ce qu'elle peut me réserver d'inconnu. J'aime cette belle langue intelligente et maniable, je parle du latin en général.

En allemand, je lis les textes de mes albums de peintres : Quelque chose de trop inférieur sur Vinci. Avoir été un monde de pensées et de sensations, avoir eu la religion de tout en soi, ne s'être jamais infligé le soufflet d'une abstention... Et cela, avec la même tenue, la même hauteur, ta même autorité quVn ascétique.

Italien, d'Annunzio.

En anglais, souvent Shelley, To a dtylark and tht Recollection.

Pour la grosse artillerie, VOrigme des espaces. Diable de livre.

Lundi 13 mars..

Ce qui me désespère quand je suis lA à ma table, avec une belle lumière dorée par les stores, de Iongués heures devant moi et uiie fièvre de travail. c'est de ne jamais trouver l'effort suffisant, le labeur qui m'eût menée au bout de mes forces ; avec quelle joie j'en sortirais brisée !

J'ai vingt-quatre ans bientôt, et il me - faut toujours remettre la vie. J'ai ta grippe aujourd'hui. Quand je croyais, j'aimais tous mes maux secondaires ; j'espérais qu'ils i>ayaient pour les autres. Pendant ma longue fièvre typhoïde, j'avais l'ardeur des travailleurs qui font volontairement double journée. Maintenant, je ne me console pas d'une journée gâtée par la migraine.

Samedi.

Trop souffrante pour travailler, je viens perdre mon temps.

On écrit â maman « que votre fille ne se fatigue pas

de tant d'itudes ! » Que veut-on que je fasse de ma santé ? Cela n'est utile qu'aux gens lieureux ; je me la garde certainement pour l'avenir, mais je ne vais pas lui sacrifier celui-ci.

Pour être heureux, il faut l'avoir toujours été ; je ne me résigne pas au passé, je n'y veux rien regretter. Je veux entraîner toutes mes années dans ma gravitation et qu'aucune ne rompe l'harmonie. La vie est trop courte pour qu'on la morcelle. Nous n'avons pas le temps de changer, encore moins de nous repentir. Je n'aime pas ce qui s'acquiert et -qu'il faut attendre; nous n'avons pas le temps d'espérer.

Dimanche.

D après mon journal, j'ai l'air d'une personne très difficile à vivre. C'est qu'ici, c'est la « Kritik der reinen Vernunft ». Ma raison pratique est si bonne fille, si ployante et si prompte à prendre son parti des choses I j'en ai des étonnements. Une cl\eminée me tombe sur la tête, c'est k peine si je pense ouf I

J'éprouve une bizarre excitation intérieure comme si je répondais à une provocation. Sans phrases, bien entendu, et mécaniquement. Montaigne a raison, nos plus belles ressources sont dans l'instinct. Ah ! l'animal humain est une belle adaptation ; il a le bonheur tenace I

Ces esprits (orts qui font k Dieu son procès parce qu'il est trop humain ! D'où leur vient leur notion extra-humaine de la Divinité ?

Il n'y a pas de choses viles, il n'y a que des êtres bas.

Le Fontenellisme de mes émotions vient, je crois, de ce que je suis un être déterminé. J'ai vu venir ta Destinée et je l'ai acceptée, ne pouvant faire autrement. Je sais ce qu'on doit à l'inévitable. Je dirais presque que cela m'est indifférent, comme une chose ne me regardant pas. Et il est curieux de voir comme ce qu'on accepte prend vite l'aspect d'une chose du passé.

J 'ai de terribles protestations intérieures ; je suis très habile à me tourmenter et, avec cela, je jouis de bien des choses étranges. Si je tombais dans un précipice, je crois, Dieu me pardonne, que je goûterais la sensation extraordinaire de la chute k travers l'espace.

Jeudi 23 mars.

Les réveils surtout sont difficiles i je garde longtemps les yeux fermés et je me souviens de la vie, de la vraie, celle dont j'ai vécu quatorze ans et qui m a laissé plus de souvenirs que l'autre.

Je pense que je m'y réveille enfin, que je vais

,,Coo<^lc

entendre les bruits si confus de la rue de Siam (1), es canonnières, les salves, la voix de la :hanibre.

e que le soir. La nuit, c'est le passage du 'avenir. Je me lance dans les combinairage ; mon imagination m'use toutes les

nagination qui fait les plus grands întermonde, savants ou poètes. On crée une comme on crée un mythe, une allégorie,

Darwin.i'étais frappée de cet état d'avant, : qui précède. Cette faculté artiste n'a rien itifique; c'est l'intuition; elle a précédé découvertes.

cun ordre de choses, l'imagination n'est . Les chrétiens lui doivent leurs plus its. Etant une optique, elle est la moitié snsion. Et l'on existe dans la i

lent sous tant de lecture accumulée, bepliquer; enfin, revanche de personnalité.

Nominor quia leo I et la terreur d'une oeuvre iniuffisante.

Du reste, ce n'est pas *> la gloire » comme Marie Bashkirtseff, qui perturbe de loin. « La gloire » n'embellit pas la femme, et je ne veux pas ta sacrifier.

je veux un talent qui soït mol, me distingue, me révèle k quelques-uns, aux seuls qui comptent pour moi. Un talent qui me complète, reçoive nu vie intime et l'amplifie, par lequel je puisse dépenser tout ce que j'ai d'ardeur de contemplation, de volonté au travail intense, un talent qui s'empare de mon temps et de mon effort, de mon courage et démon spleen.

Mais j'aimerai toujours mieux être inimitable par la manière de porter une robe de Chevert, que par tout le talent et toute la laideur des Elliot et des Staël.

Je veux me mettre des blancheurs d'écume dans l'âme; j'en aï tant regardé aujourd'hui ! Au cimetièredePlougonve]în(l)j'ai senti qu'on pouvait mourir ici, mourir vengé et rassasié du spectacle emporté.

Ailleurs, les hommes sont enfouis ; il n'y a que près de la mer qu'on remonte A la surface.

Aujourd'hui, tt vente furieusement. En dépit du froid et de U pluie de sable, je suis allée trois fois, et

(l)Prt« de Brest.

j'irai encore voir tes lames, comme à la cha[>elle en temps de retraite.

8 avril.

La mer hier était défigura. Elle crachait de l'écume par toute cette énorme mâchoire qui vient mordre dans notre baie, un cirque de bave ; on aurait dit, sur toutes ces plages, que des lèvres se soulevaient et montraient les dents à l'infini.

« Il remarque d'abord que la douleur le rendait plus défiant à l'égard de la vie, plus réfractaire k toutes les illusions consolantes ou décoratives, dont se contentent volontiers ceux pour qui l'existence est clémente. « Je doute, dit-il, que la souffrance rende meilleur, mats je sais qu'elle nous rAid plus profonds». La philosophie de Nietzsche ». — LiCHTENBERCER.

Vendredi 14 avril.

J'aime la vie, j'aime prodigieusement la vie. Tout me grise en elle. Je sens croître la fièvre qu'elle me donne. Je me meus dans cette vie avec une allégresse qui me déborde, il m'est impossible de refréner la

vivacité de mes mouvements, l'énergie de mes paroles, la provocation du regard, tout ce qui affirme mon triomphe d'exister. Si je me rencontre dans une glace, je crois m'apporter une nouvelle mystérieuse et enivrante. J'ouvre devant moi tes portes toutes grandes, je vais et je viens dans un mouvement rythmé comme une valse. Désormais, je le sens, ma vie aura pour moi jusqu'à la Un les enchantements et les surprises d'une convalescence.

Quelle que soit ma vie, je le déclare, je mourrai réconciliée avec elle.

Samedi 18 avril.

Pour juger les gens avec indulgence, « se mettre à leur place ». Précisément ce qu'il ne faut pas faire. Il n'y a aucune raison d'exiger des autres ce que nous avons l'habitude d'attendre de nous.On suppose que cela rend plus accommodant. En effet, si j'étais Parménion I

Dimanche.

Des sensations oubliées me reviennent en foule. Il n'y a qu'un mot, c'est déji une convalescence, et due au seul progrès continu si rigoureusement gradué de mes yeux. Un peu plus de lumière sur le nerf optique.

autant d'âme ga^ée I Je ne crois pas guérir mes oreilles ; je ne veux pas y compter, et pourtant, quelquefois, il me passe dans la chair une certitude absolument instinctive de guérison. En en prenant conscience, évidemment je la détruis; mais, pendant la seconde^ de passivité, la certitude est si complète qu'elle bannît même l'impatience.

je me suis demandé si ce n'était pas un éclair d'intuition révélant cette toute-puissance nerveuse qui accomplit les miracles d'auto-suggesdon. N'ai-je pas imaginé que mes oreilles pouvaient entendre, mais que, moi, je ne le savais plus ? C'est toujours la même chose, «who knows the mysteries of the will with ïts vigour?».

Mardi 18.

Il a fait très beau et je n'ai pas pu sortir parceque je ne veux pas faire les visites de maman. Alors j'ai eu recours à mon " spaciement » habituel, ouvert la porte à deux battants et marché dans la chambre et le salon, une heure montre en main. C'est une hygiène de prisonnier. Madame Elisabeth t'imposait à Madame Royale au Temple. On ne saura jamais tous les sacrifices que je fais à ma « Vollkommenheit b. Je ne puis me résigner à être une femme manquée, abîmée, gSchée.

Donc, j'ai marché et pensé une heure; c'est dans ces moments-là que je prends de l'élan. Je veux que chaque heure me porte, comme un flot, un peu plus loin que je n'étais ; je ne suis patiente qu'A ce prix.

Malgré tout, il faudra en venir à une Anglaise. Cela m irritait de sortir avec elles qui se croyaient obligées de me parler tout le temps et m'immobilisaient les yeux. Aucune parole humaine ne vaut le servage des yeux.

Samedi 29.

Si nous sommes les maîtres de ce monde, nous en sommes aussi les hôtes. Les jeunes animaux m'inspirent toujours un mouvement d'hospitalité, les nouveaux domestiques aussi, « Non seulement, nous ne devons pas faire de mal aux êtres ; mais nous devons les gâter, les consoler. »

Mardi 3 mai.

J'ai hâte de l'Italie, et de bien d'autres choses, mais je ne veux rien voir. Je ne veux pas me confronter maintenant avec ce que j'aimerai, je me le garde sauf. Je comprends Marie Bashkirtseff : « c'est comme un grand bonheur définitif ».

Je ne suis pas encore arrivée à comprendre ce qui

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s'est pBssé. Etre sourde me produit encore l'effet d'une nouveauté. Et toujours des moments de cette étonnante gaîté « qui doit durer indéfiniment puisqu'elle n'est fondée sur rien ».

iche 7 r

Les livres seraient-ils mauvais ? D'abord ils sont des excitants, mais non des excitants à en faire. Ils vous dégoûtent de penser, de redire six mille ans la même chose, aux variantes pris de la langue.

Fini. Madame Geoffrin. Triste vie en somme comparée à Mme Swetchine.

Doit-on tout perdre, avec la Foi, même les belles amitiés ? Le XVIII^ siècle n'était décidément pas un siècle affectueux, et l'on pardonneà la réaction de c sensibilité » qui le termina. Moi, j'avais toujours une inavouable partialité pour les attaches mécréants, et je crois encore qu'ils doivent lus désespérément que tes autres.

1 Prière sur l'Acropole, glisséde Renan k ^a mort du loup ; Moïse ; Le mont des Oli- :ore relu un article de Gregh sur Rodenbach, lasse d'entendre pleurer sur la vie ; elle 'anchement avoir cessé de nous étonner.

; la même impatience que me donnent le

dévots : « Le monde, le monde... " Et il faut qu'elle nous ait donné une certaine idée de la félicité, cette vie, pour que nous ayons tant de peine à ne pas être heureux, pour que la chose nous soit si fort désagréable.

Je vois la vie sans raison, sans espoir, sans merci, et je l'aime parce qu'elle est en somme tout ce que nous avons. Et puis, elle dure si peu I

Les suicidés sont des gens bien pressés d'arriver.

Quant à l'impassibilité et l'amour du néant, stoî' cisme, bouddhisme, philosophie de la peur ! La mort ne vaut pas d'être une obsession. Elle est à sa place au bout de ta vie ; ne l'en dérangeons pas.

Illusion pour illusion, j'aime mieux I Illusion brillante, et surtout l'illusion passionnée.

Quant à la paix ; elle est une joie que doivent imaginer fort mal, je l'espère pour eux, ceux qui l'appellent. Toujours, la suppression de la souffrance ; les humains ne vont pas au delà !

Vannes, 23 mars.

Je tiens immensément au physique. " Elle est bien laide, mais c'est une bonne fille " ; avec ce mot, j'entre aussi en défiance du moral que du physique. Il est moins facile à juger d'abord et je crois qu'il y gagne. Et puis, moralement la médiocrité suffit. Je suis nette-

56 JOUEtNAL DE MARIE LENÉRU

ment hérétique, pélagïenne, je crois ; je suis persuadée que la nature manque ou réussit les êtres de part en part. Opposer toujours Is beauté morale à la beauté physique, c'est croire la première plus commune que la seconde et être moins difficile pour l'âme que pour le corps.

Vannes, dimanche 27 mai.

Je lis avec fièvre un article de Camille Bellaigue sur tes neuf symphonies. La musique est une partie morte de moi-même dont je ne peux me détacher. Les noms de Bach, Beethoven, César Franck, Wagner me donnent des remous noirs. La surdité eât une torture morale dont je n'ai pas encore vu le fond. Un aveugle perd son corps, un sourd son âme.

Le silence, k ce point -U, n'est pas un recueillement ; c'est un évanouissement et un vertige. Le moindre bruit me rendrait plus présente à moi-même que tout ce que je vois et je touche.

J'ai des journées d'apsychie et, si je n'aî même pas l'illusion de souhaiter mourir, c est que je souffre partiellement ta mort.

Des jours où l'impossibilité de vivre est flagrante, où suivre les doigts qui me parlent m'impatiente à sangloter, où lire me tue comme si je me lapidais d'autrui, où la solitude est la désagrégation dans le néant.

où je perds mes atomes, et, avec cela, une sensibilité sourde comme clans le cauchemar, et des larmes dans le sang.

Je ne daterai ma vie que du jour où, seule, enfermée devant un grand Erard, je redemanderai mon Sme à la musique. C'est une symphonie de Beethoveen en ut mineur que j'assigne à ce jour-li.

Pourquoi aime-t-on souhaiter ce que l'on n'espère pas ?

2 juin 99.

Vingt-quatre ans... Je suis fatiguée d'être moi. Ah ! n'en parlons plus.

Mon Dieu, que me donnerez-vous pour mes vingt-quatre ans ?

J'ai lu, dans la Revue des Deux-Mondes, un article sur Solesmes. Comment toutes les catholiques ne sont-elles pas religieuses ? On leur dit que c'est le plus parfait, et elles vont ailleurs...

Marchand est reçu comme un souverain. On peut mépriser « la gloire », « nous méprisons beaucoup de choses, pour ne pas nous mépriser nous-mêmes » ; mais elle est une difficulté, donc une excellence. Ah 1 j'aime mieuxceuxqui réussissent, qui dépassent, les plus " aptes », fût-ce une couturière, fût-ce un parfumeur.

Lorient, 12 juin.

L'article de Lemaitre " De l'influence des littératures du Nord « ne croît pas qu'on puisse entrer dans toutes les nuances d'un style d 'outre-langue. Il ne doit pas être polyglotte.

Le style est un rythme par soi, comme la musique. Il n'est ni allemand, ni français, ni anglais, c'est-à-dire qu'il l'est à la manière de la musique, immédiatement perceptible k l'esprit.

Pour pénétrer une littérature étrangère, le meilleur procédé est encore de très bien juger de la sienne. 11 n'y a pas de raison pour qu'on ne sente pas. à l'aide de mots allemands, ce que l'on sent à l'aide de mots français. On comprend en attendant, à moins qu'on ne manque d'oreille ; mais, en ayant pour Lamartine, il serait difficile de n'en pas avoir pour Heine, pour Shelley, pour d'Annunzio.

]um.

Il ne faut jamais dire ouf ! à des gens médiocres. Les imbéciles sont convexes et les sots concaves ; ne nous y regardons pas 1

Et puis ces gens-là ne rient jamais. Rire ou sourire, c'est révéler ce qui nous amuse, ce qu'il y a de plus

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