‹ Journal de Marie LenéruChapitre 27 sur 34 · ANN^E · texte numérisé non relu

ANN^E

significatif au monde, et il faut £tre très sûr de soi pour se livrer ainsi. De plus, le rire est un accueil, une approbation, une politesse, quelque chose d'éminemment aristocrate et mondain, un peu la prérogative du droit de grâce de l'esprit. Je n'aime pas les heureux, mais ie haïs et méprise les tristes.

Vendredi 16 juin.

Ce que j'ai lu ce matin dans Amiel : « Qui rend justice à la gaieté ? Les âmes tristes. Celles-ci savent que la gaieté est un élan et une vigueur. >

Je n'aime pas le socialisme et je ne demande, comme le prince de Ligne, qu'à fitre un abus de ce temps-ci. J'aime infiniment le luxe; mais j'ai k son égard tous les préjugés, ou, plutôt, tout le tact de l'Orient. Je suis malade, je suis outrée de passer en toilette devant un ouvrier k l'air sérieux et fatigué. Que le luxe soit une atmosphère intime et invisible. J'ai lu que, je ne sais où, les maisons des riches étaient entièrement pareilles à celles des pauvres et que, sur le seuil, on aurait donné l'aumône k leurs propriétaires. Bien orgueilleuse façon d'être sans vanité.

JOURNAL DE MARU LENÉRU

20 juin

Je suit si nerveuse, si satura d'ennui, indifférente à tout... Je lis huit heures par jour et je me sens désœuvrée. Il y a des moments où je ne doute de rien. D'autres, par leur vacuité, devraient me faire mourir. e un trou à l'Âme, une chute dans te temps.

Brutul (I), 23 juin.

A force de lire des vies, des «journal», une mélancolie vous prend : toujours la fin par la torture, îl n'y a qu'elle pour nous chasser de ce monde...

Quand je dis mélancolie I

Je ne veux plus d'un travail d'écolière. 11 faut savoir tout ce qu'on veut savoir avant vingt ans. Après, respirer, voir, entendre, et surtout ne rien faire I Je hais les gens dont on me dit « qu'ils ne perdent pas une minute ». «• Il faut toujours qu'elle ait un ouvrage dans les mains ». Ah I savoir ne rien faire...

Quand on me voit dans un fauteuil ou immobile en chemin de fer, on s'étonne : tu es malade > Au

(I) Près de Urient.

contraire ! c'est parce que ma vitalité pure me suffît que je ne prends pas de remèdes.

Donc, mes livres me lapident et alors, grand Dieu, quoi ?

Il faut que j'aie du talent.

J'ai essayé d'écrire n'importe quoi pour me faire les griffes. Au bout d'une heure et demie, il y avait deux pages de cette écriture, dont une barrée. Je me suis trouvée si sincèrement malœjroite que cela m'a jeté un seau d'eau froide.

Ce qui disparaît avec 1 ouïe, ce n'est pas la note que j'ai conservée très juste. Un jour, l'on cherchait quelle note donnait un certain cristal frappé; j'ai de , suite dit, sans me tromper, que ce devait être un mi. Ce qui disparaît, c'est la résonance, la sonorité, non le souvenir ; mais l'émotion du son.

Il me faut m'appHquer pour retrouver l'ébranlement, autre chose que le souvenir mat des bruits. Il ne peut rien arriver de pire que ce qui m'est arrivé et comme cela m'est arrivé. Souffrance de luxe dont on ne meurt pas, qui n'exempte pas des autres.

Lundi 26 juin.

Mon ciel préféré : quand il est bleu avec tout un archipel de grands nuages blancs. Aspect fleurdelisé, me rappelle le passé, l'histoire, la vieille France.

Mon arbre préféra, sans esthétique aussi, attraction d'instinct : le sapin, le mélèze. Il y en a de plus beaux, mais celui-là je ne le rencontre pas sans une jouissance morale. Je le trouve intéressant sous tous les ciels. J'aime presque de la même façon les cèdres et les cyprès. En somme, pas les arbres domestiques, les arbres sauvages, les arbres de la solitude.

Je préfère les montagnes à la mer, sans hésiter. L'absence de végétaux et le trop grand jour de la mer donnent de la sécheresse intérieure. C'est une erreur de contemplation de croire que la mer donne le sentiment de l'infini. Elle est une plaine ; c'est mathématiquement le minimum d'horizon et sa courbure rappelle que la planète ne s étend qu'en tombant et se pelotonnant en boule. La montagne est bien plus religieuse, plus sacrée, car plus inutile. Les eaux sont voie commerciale et les bords de la mer pullulent de civilisation. Avec ses forêts, ses bêtes, ses glaciers, ses lacs, ses eaux courantes, ses orages et toutes ses raretés atmosphériques, la montagne l'emporte décidément.

C'est une constante présence des montagnes tout le long du livre qui m'a tant fait aimer Wanda, de Ouîda, le seul livre mal fait auquel je me sois attachée. Les livres des montagnes sont plus profonds que les livres de la mer. NietiÉsche est un poète de montagne.

Les livres, les livres, la seule chose au monde

■.CiOO'^le

qui me soit venue en aide. A la fin, cela rend terri' blement orgueilleux de se passer toujours de ses semblables !

Peut-être ai-je moi-même exagéré l'écart. J'ai dit si souvent que je me trouvais bien comme ça. qu'on ne pouvait pas juger d'après une autre i ma place, que je ne connaissais personne dont je voulus prendre le sort pour moi... Un prêtre k Bézïerg, chez M™* de L..., m'avait dit qu'il me citerait dans un sermon. Au lieu de m'approuver, on devrait me haïr pour ces petites gentillesses-là.

Il est convenu qu'un agit bien envers sa famille en lui évitant toute espèce de plainte : c'est faux. Si je me roulais à terre devant eux, je ferais preuve de plus de sociabilité.

Mais voyez-vous l'effarement si je sanglotais sur le tapis ?

BrutuI, 2 juillet.

Le plein air est d'une netteté, d'un vide attirant comme l'abîme. Les choses s'y dressent toutes pures comme au sortir d'un bain. Cela rappelle un jour d'automne, la gaieté des premiers froids. J'adore le froid.

Je viens de recevoir les élégies romanes de d'Annunzio. Depuis vingt-quatre heures, je lis et relis.

C'est adorabtement berceur avec un voluptueux goût amer.

Nulla é piri grande e sacro Ha in se ta luce d'un astro

J'ai de suite vu que la question pour moi devenait historique et que, si je devais ftre rassurée, ce serait par des faits. Mais c'est là que j'ai rencontré les plus grandes difficultés. Faut-il donc s'en tenir au mot de Pascal : « Nous ne devons pas convaincre les infidèles, et ils ne peuvent nous convaincre, maïs par là même nous les convaincrons, puisque nous disons qu'il n'y a point de conviction dans toute la conduite de J.-C. de part ni d'autre « ?

Brutul, 29 juillet.

Je ne me décidais pas à rentrer du jardin. Ce mois que je passe régulièrement ici k la même époque depuis tant d'années, donne k l'arrivée et au départ, quelque chose de liturgique. Ce n'est pas que j'aime les anniversaires I Compter, mesurer : s'écouter mourir ! Mais j'aime Brutul, il y a du vieux moi dans l'air accroché aux arbres, je le -respire en passant. Je connais tous les sapins, les châtaigniers, les frênes et les tilleuls de Brutul. Je les ai vus sous tous les ciels, je sais tous

leurs changements de physionomie. Ce sont des relations dont on a suivi les bons eties mauvais jours.

Maintenant que j'en sais le prix, {e regarde, je regarde comme si c'était toujours pour la dernière (ois de ma vie. Cela me parait grossier de lire en plein air, comme de lire k l'Eglise pour des contemplatifs.

Lire par-dessus le marché dans un monde oii il faut dormir I Cette nécessité du sommeil fait que tant d'heures de la vie des choses nous sontînconnuesiQuand je n'ai pas assez regarda une journée, je sais que j'ai perdu une chose irréparable qui ne reviendra jamais.

Brest, dimanche 30 juillet.

Donc je suis rentrée. Je n'aime pas me retrouver chez mol. Les souvenirs de prison ne deviennent chers que le jour où on en. sort, et il y a tant de mauvais jours dans ces murs-ci... Le long de cette délicieuse route de Lorient Ji Brest, je me disais qu'un retour at home a besoin d'une mise en scène de famille, ou tout au moins de familiers, et je sentais mon cœur me tomber dans les talons. Ils sont naïfs avec leur solitude, ceux qui ne la connaissent pas ! Je commence àairaer M"*" du Deffand d'avoir avoué qu'elle ne la supporterait pas cinq minutes. Amiel, qui en avait le goût, déclare que c'est u{n pis allef,

L'homme est né pour attirer tout à soi, pour inspirer et éprouver les sympathies. La solitude est inférieure : un soldat, à faire campagne, ne préfère pas être de faction. Il est plus intelligent d'aimer mieux un homme qu'un arbre.

« Les hommes qui sont l'unique Bn de mes actions et l'objet de toute ma vie. Mes plaisirs, mes chagrins, mes passions, mes affaires, tout roule sur eux. Si J'existais seul sur la terre, sa possession entière serait peu pour moi, je n'aurais plus ni soins, ni plaisirs, ni désirs ; la fortune et la gloire même ne seraient pour moi que des noms; cat Une faut pas iyméprettdre.nous ne jouissons que des hommes, le resten'est rien. ■

A la gare, trouvé Marc(l) superbe de distinction blonde, l'air d'un grand duc mince; à la maison. Madame Lemonnîer : La plus aimable des femmes après le garçon le plus chic de la ville. Allons, cela a moins mal marché que je ne le craignais.

Je passe de la superstition de la régularité à celle du caprice. Peu importe, en somme, puisque je travaille toujours et que l'oisiveté n'est chez moi qu'un rare et précieux symptôme de santé.

Le matin, il me faut jeter sur quelque chose à lire. C'est l'indispensable piqûre intellectuelle. La dose prise, je suis disponible. Mais, quand je rentre après

(1) Officier Ae aamt, ami de la [amille.

avoir ^ longtemps retenue, mon chapeau et les gants à peine arrachés, je ne pourrais matériellement pas desserrer les dents avant une demi-lieure, une heure de lecture sans lever les yeux, et, quelquefois, c'est dans des choses très ennuyeuses que je m'élance de cettp manière. D'ailleurs cet élan-U ressemble beaucoup à une fuite.

Je dois rendre cette justice k la Providence que les insomnies me sont assez épargnées ; car un réveil la nuit est une chose qui dépasse les bornes. Dans le •ommeil, je suis plus près de la santé. Au réveil, je réapprends ma condamnation avec stupeur. Mais je préfère mille fois toute la nostalgie du monde et avoir entendu. Cela restera tout ce que j'ai eu de bon. Tant mieux si c'est un souvenir d'enfance. La musique est la moitié de la conscience humaine.

Et je veax pourtant, je veux toujours. Ce mot est toute ma manière d'espérer ; « je veux », je m'en caresse, c'est un mot doux comme les pires entêtements, sourd comme les élans qui couvent. Il y a un K de volonté qui s'étire, qui s'allonge comme un tapis de solennité sur lequel on passe.

Ou bien, il est bref, muet, discret, l'ordre d'un maître. Je veux — rien qu'un son, une fente dans les lèvres parce que c est un mot intérieur, parole qu'on ne doit pas entendre. Je veux — verbe réfléchi, !e sujet c^re sur lui-même.

« Je veux B, c'est le mot le plus rare, bien que le plus fréquemment usurpé, et quiconque en possède le secret terrible, attendez-vous k le voir, un jour ou l'autre, au-dessus de vos têtes ; ainsi fut César. Lacordaire.

Le Trez-Hir, Vendredi 1 1 .

Hier soir baie irisée, mer lourde d'être calme, épaisse et sans transparence comme l'opale. Je ne savais pas que cela pût être aussi varié. Je ne suis plus ■i sûre de préférer les montagnes.

Mardi, 22 août.

Lu Sar l'eau de Maupassant, Thèbes, de Cbevrillon. Je n'aime rien comme les choses, et c'est extraordinaire ce qu'un livre peut sur moi.

Je lisais dans un creux sur ce qui restait de plage, car nous sommes dans les grandes marées et U mer ne s'àftcte plus. Dans ma profonde petite crique, entre les parois creuses de la dune, je ne voyais plus que l'eau verte et bleue, s'affairant toute proche, vivante, horriblement pressée, je sentais l'ébranlement de ses mouvements lourds ; j'avais un escalier derrière moi,

Toute cette forte agitation silencieuse, dépouillée de l'illusion humaine du bruit, contient encore plut de mystère et d'absurdité. L'eau a tellement l'air de travailler ! A mesure qu'approche l'heure de la plus grande marée, on dirait qu'elle se hâte pour arriver à temps. Elle ne descend pas avec la même vivacité.

Tous les soirs le reflet d'or de la lune, sur la mer encore très bleue, est quelque chose de large, d'intense, de régnant.

Dimanche 27.

Réminiscences de musique k en perdre la tête. Cette rhapsodie hongroise de Liszt dont je ne peux retrouver les premières mesures I II y a des soirs oîi je ne peux plus m'endormir. Dans le plus grand calme c'est un sursaut qui me réveille comme si ma chambre était remplie de lumière, je ne sais comment je ne me trouve pas les deux pieds par terre, ou comme M^^B... de B... quand la foudre est tombée, à genoux sur mon oreiller.

Il me faudrait au moins les yeux tout entiers. Je n'ai pas assez d'horizon pour respirer. Je vois mieux que bien des myopes, mais il me faut une ombre mortelle. Sur la plage il me prend des frénésies d'arrqcher mes lunettes et mon chapeau, d'abattre mon

ombrelle I Je ne sens pas si je vois les choses ou si je m'en souviens.

Et c'est à moi que cette Korreur est arrivée, à moi qui ne comprends la vie que dans une atmosphère de lumière vibrante...

Ma formule de bonheur est ceci : l'Italie, la musique, le cheval et l'amour. Encore envers le dernier point j'hésite et si je le fais entrer dans mon programme c'est en vertu de l'axiome : dans le doute ne pas s'abstenir. Mais certainement je le maintiens à la quatrième place. Il me semble des deux sortes d'amour, légitime et illégitime « que les honnîtes gens m'ennuient et que les autres me déplaisent ». Et c'est pourquoi je considère que le mariage d'argent relève d'une esthétique d'un ordre plus élevé que le mariage d'amour.

Je reconnais toutefois que dans ce grand besoin, le seul que j'éprouve, de mener une vie très supérieure, il y a bien la volonté très consciente et très avouée, d'avoir auprès des cœurs ce grand prestige de l'admiration.

Le seul besoin que j'éprouve I

Je suis désintéressé, disait Fiévée, comme tous ceux qui veulent tout prendre à la fois.

Ne pouvant aimer ce que je n'admire d'aucun côté. je ne compte qu'avec les amitiés qui recherchent, en moi, cela seul que j'estime ou esbmerais en autrui.

,.C,oo<^lc

Il n'y a ni amitié ni amour sans admiration réciproque. C'est pourquoi l'amitié entre lemmes est si rare. Que voulez-vous qu'elles respectent dans leurs vies ?

J'ai une telle adoration de t'intetligence, parce que j'ai découvert, contre le préjugé admis, tout ce qu'elle ajoute aux attachements.

Elle seule donne aux êtres la curiosité et la force de se pénétrer. A passion égale, croyez-vous que l'amour de deux £tres supérieurs soit le même sentiment que l'amour des médiocres ?

'Les grands sentiments viennent du cerveau.

■ Dix-huit années d'ennui et de solitude lui firent lire bien des livres. »

(Autoépitaphe de la grande Catherine.)

« L'homme n'a rien fait de grand que dans la mesure où il a EU se révolter contre la nécessité, lutter contre le hasard aveugle et imbécile. »

(Nietzsche.)

LeTrez-Hir, 1899.

je me suis défiée d'instinct du travail manuel. Dans quelle léthargie il entretient les femmes I

Si elles n'avaient pas toute prête cette misérable occupation — pM plus occupante que de battre une

marche avec le pied et surtout pas plus utile — elles seraient bien obligées de prendre l'initiative d'autre chose.

S'il faut k une femme des occupations d'une humilité rassurante, la cuisine au moins a son charme et la tenue savante de la maison à laquelle elles n'atteignent pas une fois sur cent. Mais ces deux choses réclament encore un trop grand usage de l'intelligence. Après cela, si on ne sait ni causer, ni lire, ni faire de la musique, qu'on aille chez les pauvres, parbleu I et k l'Eglise. Mais la charité et la piété un peu fortes sont aussi plus en dehors de leur portée qu'on ne le croit.

Disent-ils assez de mal de « notre littérature actuelle » I Où trouver pourtant des talents plus intelligents, plus travaillés, plus originaux ? J'aime mes contemporains jusque dans leurs verrues.

Jour affreux. Je déclare alors ma mauvaise humeur et dis en plaisantant toutes les outrances trop fortes pour qu'on y croie et qui me permettent de me lamenter incognito. On trouve cela très drÔle : « Tu devrais bien 2tre de mauvaise humeur tous les jours ». G Molière, comme vous deviez être drôle quand vous passiez pour de bon, entre les chapeaux pointus et tout l'attirail de la cérémonie I

Comment je me comporte avec mes lectures dont ils s'étonnent : les auteurs qui voient grossier, qui

voient comique, ou simplement font les dégoûtés, mon Dieu 1 les auteurs moraux m ont choquée . davsntage, m'ont paru moins « propres » que les autres qui adorent tout de la vie et n'ont pas l'air de soupçonner qu'une mouche puisse tomber dans leur verre.

Les fautes romanesques n'ont pas mon indulgence, mais en parler avec dégoût me paraît aussi grossier que ce rire abject que provoquent les maris trompés.

Puisque tout est dans l'opinion, comme disaient les stoîques, c'est en voyant malpropre qu'on salit les choses.

Vendredi 1er septembre.

Il pleut et rien ne m'occupe, je passe d'un livre Ji l'autre, et ne m'accroche à rien. Dans ce que je fais, il me faut autre chose que la distraction : sentir où cela me mène. J'ai toujours la sensation d'une personne en retard que l'heure talonne et qui, pour avoir un peu de quiétude morale, n'a que la ressource de marcher droit i son rendez-vous.

Ce n'est pas une guérison que je demanderais, mais une trêve pendant qu'il en est temps encore, que j'en pourrais faire quelque chose. Je me constituerais prisonnière sur parole et i 35 ans je reprendrais la forteresse.

Oh I je commence à devenir bien humble. Je

prends sur le bonheur les idées que peut avoir un mourant après une longue maladie, il voit sa vie « dans ce lointain irrémédiable des choses qu'on regarde dans le passé ». Tout ce qui n'est pas le bonheur vrai, le bonheur intime et qu'on sent chaque jour, est insignifiant ; et le bonheur, c'est l'amour.

Quel que soit l'orgueil qu'on possède, il n'y a pas k sortir de là. A quoi bon valoir son orgueil si personne ne doit vous en aimer plus ?

Séduire, être séduit demeurera pour moi la définition de la vie. C'est pour avoir voulu la séduction la plus parfaite et pour l'avoir ressentie en elle, que j ai cru d'abord k la Sainteté.

Comme Marguerite d'Angoulêmc « je porte plus que mon faix de l'ennui commun à toute créature bien née.«

Si je pouvais ne plus m'ennuyer, je ne souffrirais pas, mais il n'y a aucune exagération k dire que je ne cesse pas de m'ennuyer.

Je m'ennuie k la folie, je m'ennuie éperdument ! Et c'est ce qui me donne la fièvre, ce qui me rend si stupidement laborieuse. Car l'ennui est une inquiétude et nullement de ra{>athle.

Je ne puis même plus imaginer ce qui ne diabairait.

Je ne peux plus imaginer que des bonheurs tristes. Le grand bercement des voyages, voilà tout ce qui me tente. Qu'on me promène toujours comme

une malade. « Les grands pays muets devant moi s'étendront.» Et toujours à portée un bateiau pour m'enlever au large, m'inoculer tout le bleu du ciel et de la mer.

Il est instructif d'écrire régulièrement ce qu'on pense car aujourd'hui je ne souhaiterais plus d'amour. Que dirais'je à un homme, que ferais-je d'un étranger ? Mais j'affirme que je n'ai jamais souhaité la mort, puisque c'est d'elle que je souffre. Hors certaines douleurs physiques, je crois qu'il n'y a pas de souffrances intolérables, ou du moins, qu'il n'y en a pas qui ne prennent trop grosse opinion d'ellemême dans l'appel du néant. Rien ne vaut la peine de mourir.

Le goût du néant ressemble trop chez nous i une vertu de nécessité. J'ose avouer que j'aimerais mieux vivre toujours de telle sorte que ce soit.

« Il faut animer et aimer la substance silencieuse de la vie.» Cet amour-là, je l'ai de naissance et mes expériences, si raides qu'elles aient été, n'ont fait que le rendre plus conscient. Je méprise ceux qui,i légard de cet optimisme ésotérique, ne sont pas du secret. Il est très naïf de vouloir fonder l'optimisme sur quelque chose, mais très piteux de ne savoir pas le fonder sur rien.

« Es ist wahr, wir lieben das Leben, nicht vveil wir leben, sondern weil wir sind Leben gewohnt. »

Venaredi 8.

Hier la baie était verte de tous les verts. La mer verte est plus translucide que ta bleue, elle est d'une plus belle eau.

Samedi 9 septembre.

Les êtres faibles sont patients. L'endurance est la force de ces gens-là comme l'entêtement est leur volonté. Les médecins ont constaté la supériorité d'endurance de la femme sur l'homme, plus intelligent du dommage causé, mieux fait pour la vie puissante. Il y a un courage plus fort que l'autre, c'est celui de la protestation. Souffrir est une déchéance. Nous nous faisons un mérite absurde " d'avoir souffert » puisque la nécessité se charge à elle seule d'accomplir cela. Il ne faut pas souffrir, jamais souffrir, mais réagir. Or la réaction n'est pas la patience, encore moins la résignation.

Lundi 1 1 septembre.

L'autre jour avec M. du B... on parlait de la supériorité de l'amiral Foumier. Celui-là ou un autre, dès qu'on admire je me sens comme une rage d'é-

mulation, une impatience de n'être rien quand il y a des gens qui sont quelque chose. Ce n'est pas que je m'illusionne sur la valeur que la notoriété représente, mais je ne m'abuse pas davantage sur les « mé' rites cachés » je le regrette pour l'amour-propre et la sécurité des obscurs dont je suis, mais projeter son nom hors de soi est une difficulté, donc une excellence.

Ce que c'est que de s'ennuyer, plutôt que de le faire toute ma vie, je serais capable de devenir célèbre I

Je traîne partout un portrait de l'Impératrice d'Autriche. Cette voyageuse et cette solitaire, cette intellectuelle sans le vouloir, prend les proportions d'une patronne.

Emmanche 17 septembre.

Oui, je mets une patience et une ingéniosité chinoise dans l'art d'espérer et je n'ai rien du pessimisme béat qui crache sur les raisins trop verts. Oui, j'aime la vie comme elle est. Que m'importe que les choses soient « vaines " et « passagères » ? Alors c'est l'éphémère et la vanité qui sont adorables... Si l'amour est un bonheur, si" l'inconnu, le mystère et l'habitude et ia nouveauté, sont des bonheurs : si, l'esprit, la bonté, le rire, la méchanceté, le mou-

vement, la toilette, le changement, le bruit, il faut aimer tout cela, parce qu'il n'y a pas autre chose. Et c'est le plus beau miracle des hommes, qu'en face du mélodrame de cinquième ordre qu'est leur existence, ils aient pu s'inventer l'étonnante, la nécessaire, la prodigieuse frivolité.

«Gardez, ô hommes vains, les choses vaines 1» (Imitation).

La musique m'obsède, la musique vivante, énergique, emportée : l'allégro du grand septuor, l'ouverture de Ruy Blas, une valse de Chopin, encore les marches aux Flambeaux... mais que sommes-nous donc à la musique et que nous est-ette ?

je me rappelle la romance d'Henri Vlll avec son adorable accompagnement d'arpèges. Nous revenions, d'une visite faite au loin sur les quais dans une belle très vieille maison, en voiture ouverte et très vite à cause d'un orage qui menaçait, pesait et vibrait sur le vieux Paris, la large Seine tournante et plus loin sur les tricornes du Louvre. Je fredonnais la romance, contente d'être à Paris, excitée par l'orage et sentant aussi, je pense, la beauté des nuages violets sur les pierres vioUltes.

11 y a douze ans... Si l'on savait comment on est destiné à se souvenir des choses.

Par moments c'est un sursaut, une fin de patience

il ne pouvoir pas être sourde une heure de plus. Et le lendemain, se réveiller là-dedans, qu'il n'y ait pas d'ai^tre réveil possible l

Vendredi 22 septembre.

Je ne vaux plus rien que dans le tête-à-tête. Mes amis me deviennent étrangers dis qu'ils se réunissent.

Voir les groupes se lormer autour de mon fauteuil, les voir s'animer et moi immobile avec ma jeunesse et mon esprit, devenir comme une borne entre tant de gaîté, gênée de mon sérieux parmi les rires, être là en robe rose, à représenter une absente et montrer une place vide I

Ils ne savent pas ce que je perds. Une autre à ma place ne perdrait pas autant.

Et tout cela à la longue, entre, s'installe dans le passé, je n'y trouve plus que ça. En avant, en arrière, je suis cernée.

Je suis pourchassée vers la solitude, j'y suis maintenue de force : tu ne bougeras pas de là ) And for ever shalt thou dwell in the spirit of this spell.

Je vis un an chaque jour.

Dans mes heures lentes ou inquiètes d'ennui, ce

que je vois passer de choses I Dieu, la vie, la mort et l'amour, ce que j'y aurai pourpensé !

La plupart des cerveaux n'ont pas vu passer ces choses-là dans leur existence aussi souvent que je les rencontre en un jour.

Encore ai-je tort de parler d'amour, c'est emportée par la série que je l'ai nommé, parce que je n'exclus rien de ma curiosité et que je le crois nécessaire, pour avoir fait toutes les épreuves intéressantes de ce monde.

C'est une chose qu'il faut ajouter à la vie, mais elle ne me suffirait pastdu tout.

Samedi 23 septembre.

Il fait froid, il fait net et sonore, caria sonorité se voit et se respire aussi. J'adore cette saison, la lumière y tombe d'une manière plus intime. Il n'y a plus de midi, mais un matin qui dure jusqu'au soir. L'automne de la mer n'est pas rouge, il est blanc. La lumière qui entre aux fenêtres est celle qui passe sur la neige, lumière froide et brillante qui arriverait toute aiguisée des pôles.

Les promenades sur la plage à huit heures, c'est exquis, bleu, rayonnant, les côtes à belles arêtes vives et tout autour des nuages d'horizon, les nuages

ANNfE 1899 Ôl

en rang de perles qui sont éternellement les nuages de beau temps sur mer. Les menus de la Bellone(I). J'aime cette promenade du matin sur l'énorme plage déserte, sur le sable dur et brun comme un tapis de caoutchouc, respirant, à chaque souffle, tous les parfums de ma toilette, avec l'arrivée majestueuse des grandes vagues roulées comme des tuyaux d'orgue, intactes sur un front de vingt mètres, la retombée étincelante, puis neigeuse, la grande salutation dea lames.

Je lis « les Tenailles » d'Hervieu,- c'est plus triste que tout. Une seule chose me paraît lugubre : le bonheur sournois dès faibles. Ne nous payons donc pas de mots I 11 faut vouloir son bonheur jusqu'au bout ; ce qui nous regarde, c'est que ce ne soit pas un bonheur vil. Ma morale ressemble beaucoup h celle des Perses : ne pas mentir et envoyer ses flèches dans le but, ou mÈme mentir si cela nous plaît, pourvu que ce ne soit pas un mensonge qui demande grâce, car une part au moins de notre sincérité ne doit rien à quiconque.

L'autre matin, marée très basse, je me suis avancée sur le sable mouillé, poli comme un mifoir, et puis

(I) Quand son grand-pire t'amiral Dauriac commandait le* cStes de l'Afrique, un de sea aspirants ornait fréquemment tes menus de deuina remarquables, dont la collection est prédeusement gardée.

le miroir est deyenu si parfait, le ciel s'y enfonçait tellement loin, que je n'ai pas pu continuer, prise de vertige, marchant dans le vide.

Lundi 25 septembre.

J'aime les glaces, j'aime m'en entourer. Elles multiplient la lumière d'abord, mais je les aïme parce que je m'y retrouve. Ne s'entendre ni parler, ni remuer, ni respirer, avec des débauches de soliloques qui nous mènent à cette précieuse conclusion que le moi est la plus intangible des choses fuyantes et n'est évidemment qu'une illusion d'habitude, analogue aux aberrations d'optique... tout cela joint à l'ennui invétéré, l'ennui qui réduit les choses à leur minimum d'existence, et dans ce ralentissement du mouvement vital nous fait si bien sentir qu'il n'y a rien dans l'intervalle mieux perceptible de la succession des phénomènes, rien qui demeure et soit « moi »...

Donc, quand on en est là notre visage, qui « sagt nicht Ich, aber thut Ich », nous représente la seule chose sur laquelle piquer notre nom. Je suis devant mon triptyque, à peu près comme Socrate cherchant à se reconnaître sol-même. Je dis : Marie, et j'étudie ma physionomie comme celle d'une étrangère. Nous avons beau croire, notre apparence nous

apprend à peu près tout ce que nous savons de nous. Bien des caractères et des habitudes seraient différents si nous avions vu dans la glace un autre regard et un autre nez.

Ces oreilles bouchées, c'est la tête emmaillotée d'un pansement, d'un pansement qu'un mouvement nerveux, machinal, me porte toujours à arracher et toujours on me tient les mains et je m'endors, et je me jéveille, dans la fièvre des paquets d'ouate.

Vendredi 19 septembre.

Encore trouvé un article sur Marie Bashkirtseff ; est-ce curieux qu'on n'ait jamais été intéressant sans en être immédiatement puni ?

Mais moi jusqu'à vingt-deux ans, je n'ai fait que des rêves d'ascétisme. Ceci est à noter : si je ne m'étais pas cru la vocation, je n'aurais pas étudié la religion, sans études religieuses je n'aurais rien étudié du tout...

Brest, dimanche 22 octobre.

Le lent progrès continu de mes yeux me ressuscite, je retrouve des sensations inéprouvées depuis dix ans, je me sens plus enveloppée de vie, je

retrouve une atmosphère plus respîrabte. Mais en me rapprochant de la vie normale, je mesure toute la distance qui m'en séparait. Le temps perdu m'accable.

a Ils ne voient rien qui marque assez pour mesurer le temps qu'ils ont vécu... ils sentent néanmoins, comme ceux qui s'éveillent, qu'ils ont dormi longtemps. »

Quelle patience et quelle résignation pourrai-je avoir dans la vieillesse avec des souvenirs pareils ? Et je veux me souvenir, je le veux, heure par heure, et voilà pourquoi je suis si implacable ici. Je tiens mes comptes avec la destinée, car si l'heure de la revanche arrivait, je veux la mesurer, point par point, à ce qu'elle doit venger.

Mardi 1 "^ novembre.

Seule k la maison pour toute la journée. Qu'auraije lait ce soir? Le coeur me bat de travail comprimé. Je vais à mon bureau comme à un rendez-fous. Seulement devant une.pareille coercition, devant un si évident : écris ou meurs, par pitié pour soi-même on ne peut faire que des chels-d'œuvre.

J'ai le malheur d'être gaie, et l'on en conclut que tout est bien. J'ai apprivoisé ma vie et les autres sont braves. Il y a des jours où je ne veux plus rire jamais, oà je veux perdre ma jolie tournure dégagée

et en prendre une lamentable, où je voudrais faire peur. Ce doit être une consolation de savoir porter son deuil.

13 novembre.

J'ai le vertige de la répétition. Retrouver chaque lendemain les phrases identiques de la journée, en dehors de toute impression de tristesse et d'ennui, cela endort comme la répétition des passes magnéti-

Vendredi 17 novembre.

Que devenir ? Je n'ai pas une ombre de résignation et il est impossible d'imaginer un degré d'impatience de plus. Où est la loi des compensations k laquelle nous sommes si heureux de croire pour ne pas trop plaindre ou trop envier ?

Dimanche 19.

J'ai dû renoncer à ma voix, c'est encore un lien de rompu. Ne pas l'entendre et ne pas savoir comment les autres l'entendent, c'est une inquiétude. Cette voix jetée h l'abandon et qui exprime, mais sans qu'on puisse savoir jusqu'à quel point elle trompe...

Je ne quitte pas des yeux les gens à qu; '■-. piiile.

Baisser les yeux ! parler, écouter en baissant les yeux, quel repos I

20 novembre.

Est-ce que je trouverai jamais définitif ce que j'ai écrit 7 L'idée que c'est cela et pas autre chose, l'idée que c'est moi, qu'on me jugera là-dessus. Dans les millions de nuances qui peuvent altérer ma pensée, dans les millions de formes qui peuvent la métamorphoser, celle que voilà est-elle bonne et surtout la plus moi ? Si mon affreuse manie de la relativité, ma perception extraordinaire des autres possibles, me poursuit encore dans le style, comme elle le fait dans la vie, je m'achemine k un travail démesuré, j en meurs déjà de paresse... Mais je suis plus intelligente, plus volontaire, plus douée que les trois quarts de nos écrivains, j'ai tout ce qui ne s'acquiert pas, et un peu de ce qui s'acquiert, ne serait-ce que l'érudition.. Mais il me faut de l'argent, il me faut un milieu et l'heure actuelle n'est bonne qu'à être sacrifiée.

Samedi 25.

Des moments où 1 impatience, l'impossibilité de réaliser ce qui s'est passé, un élan tellement normal vers la vie normale, des réminiscences tellement par-

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faites des sensations familières, au point qu'elles semblent nous avoir été arracKées de la veille, où tout s'accroît d'une manière, k ta lettre, insupportable.

Il me faut deux heures pour m'endormir. Je me dresse toujours à penser des choses étrangères, mais, tout d'un coup, une phrase musicale, et alors, c'est fini, me voilà réveillée comme en plein jour, comme si ma chambre se remplissait de lumières.

Dimanche 27.

Quand j'ai fini, je recommence, et voilà peut-être la dixième fois que je lis Vauvenargues et La Rochefoucauld. Maintenant que je les connais bien je les estime autant l'un que l'autre, et Vauvenargues, quon m'avait fait prendre pour un poncif, est celui dans lequel je trouve les choses les plus inattendues, des nuances tellement modernes que je pense tout le temps à Nietzsche, qui d'ailleurs l'estimait beaucoup.

N'a-t-il pas inventé, M. Renan : « Cest faute de pénétration que nous concilions si peu de choses ? »

'< Les hommes ne se comprennent pas les uns les autres. Il y a moins de fous qu'on ne croit. » Par exemple, les criminels.

Et quel dilettantisme qu'on ne lui soupçonnait pas : « Si les grandes pensées vous trompent, elles vouç amusent. »

De l'Individualisme : " Nous croyons avoir le droit de rendre un homme heureux i ses dépens et nous ne voulons pas qu'il l'ait lui-même. »

D'ailleurs très individualiste, Vauvenargues, il a ruiné les conseils et l'expérience : a On ne fait pas beaucoup de grandes choses par conseil. »

Le mot B cœur » a fait illusion chez lui. Il n'est pas un sentimental, mais un pragmatique, car la différence, de lui à la Rochefoucauld, est qu'il n'observe pas après, mais avant la vie, d'un point de vue plus utilitaire. Bien plus subjectif, visiblement il cherche des prétextes à son activité.

Quel magnifique traité de l'arrivisme on ferait avec ses « réflexions et maximes n I Je ne m'étonne pas du tout que l'auteur de la « Volonté de Puissance » ait aimé Vauvenargues.

Un ambitieux ! II ne mesure les hommes que dans leurs rapports avec la gloire. « Nous méprisons beaucoup de choses pour ne pas nous mépriser nousmêmes. »

« Tous les hommes se jugent dignes des plus grandes places, mais la nature qui ne les en a pas rendus capables, fait ainsi qu'ils se tiennent très contents dans les dernières. » a On méprise les grands desseins lorsqu'on ne se sent pas capable des grands succès. " « Les hommes ont de grandes prétentions et de très petits projets. »

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Et quel adorable scepticisme : « Les hommes ne se rendent d'ordinaire sur le mérite d'autrui qu'A la dernière extrémité ». « Nous sommes trop attentifs ou trop occupés de nous-mêmes pour nous approfondir les uns les autres. Quiconque a vu des masques dans on bal danser amicalement ensemble et se tenir par la main sans se connaître, pour se quitter le moment d'après, et ne plus se voir ni se regretter, peut se faire une idée du monde. »

O Luc de Clapiers, je vous aime comme si je vous avais perdu.

Mercredi 6 décembre.

Toute une journée au Vizac hier. Depuis midi, dans les feuilles mortes, sous le plus gris des ciels, éclairé seulement par les feuilles mortes.

Dans les petits chemins, le macadam est remplacé par des litières de ces feuilles. Nous avons couru des bûcherons aux coupeurs de genêts, toujours par les grandes avenues où ïl fait clair maintenant, une clarté à ciel ouvert d'abbaye en ruines.

Jeudi.

Sentir qu'on ne peut pas en entier se jendre présent à ce que l'on fait I Je voudrais travailler avec tout moi-même, être sûre de donner le maximum ;

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même si c'était médiocre, si cela ne pouvait être qu'un maximum provisoire, je l'avouerais à tout le monde, ce serait un tel résultat de pouvoir dire : Au moins c'est tout ce que je peux, je me suis emparée de toutes mes ressources actuelles.

Ce qu'il y a de comateux en nous I

Pauvre misérable cerveau qui nous sert d'âme.

J'ai besoin d'effort et d'application intellectuels, comme d'autres ont besoin d'air et d'exercice.

Ecrire est pour mol une véritable lecture de moimême, dans laquelle je rencontre souvent bien plus d'inattendu que dans un bouquin même original.

Mais- ce que je lis n'existait pas avant, je l'y mets en le découvrant.

Donc il faut écrire pour exister, pour devenir soi.

Quand j'étais janséniste et que je relisais mes cahiers de copie, j'éprouvais de la gêne à reconnaître que sans les belles pensées, toutes littérairement exprimées, que je collectionnais là, je n'aurais pas envie de renoncer au monde et d'entrer au couvent. « J'ai aimé la beauté de votre maison et le lieu où habite votre gloire. » Qui dira combien cette admirable phrase, qui de suite nous serre le cœur, a fait de vocations ?

Lundi 18.

On s'en prend trop facilement de ses disgrâces à la nature. Il n'y a pas une gaucherie du dehors qui ne soit une gaucherie du dedans. Il ne faut rien attendre que de soi et, sous cette condition, rien n'a le droit de nous manquer, fût-ce l'argent, fât-ce la santé, fût-ce la beauté.

Il n'y a pas à se consoler de ses disgrâces par son intelligence. L'intelligence doit être une heaaté physiqae, elle est médiocre si elle ne va pas jusque-là. Son rôle est de tout éclipser.

Mardi 22 décembre.

Hier, dîner k la maison. R... m'a dit au milieu du dîner : « Il y a des jours où je .pleure de rage pour toi ». La rage n'a pas besoin de pleurs.

24 décembre.

Il y a des moments, quand je suis immobilisée dans mon lit, dans une réunion, où je prie, n'ayant rien de mieux à faire. Mais cela m'est détestable ;

d'abord je n'espère rien, et puis demander c'est exaspérer le désir. Je suis prise de suite d'un tel élan. Demander la foi que je ne sépare jamais de la vocation, ou la guérison et le bonheur, c'est les imaginer s! fortement qu'une excitation de regrets s'ensuit toujours. Il faut être stoïcien jusque dans le christianisme et ne jamais mettre tout son cœur dans les biens qui ne dépendent pas de nous, fût-ce la miséricorde divine.

Mardi 26.

Hier pendant que je suis là, R... écrit quelque chose et le met dans ma poche avec injonction de ne le lire qu'à la maison ; je trouve, entre autres : je voudrais être toi, rien que pour avoir mon admiration.

1" janvier 1900.

Passé toute la journée d'hier avec Leconte de Lisle; Un roman me fatigue bien plus vite que les choses « de lecture difficile ». Les choses vraiment belles n'ont pas ce tissu lâche, ces trous, à travers lesquels on regarde son ennui ; car ce qui fatigue dans une lecture n'est pas l'attention, mais le désœuvrement.

janvier.

Le progrès de mes yeux me reconstitue la vie. Comme notre mémoire intellectuelle dépend de la qualité de notre attention et de nos moyens d'assimilation, notre mémoire générale, c'est-à-dire l'impression laissée par la vie, la conscience de notre être déjà vécu, est en relation mathématique avec le jeu

et la puissance de nos organes physiques. J'étais isolée dans la minute présente ne me reliant pas le soir k ce que j'étais le matin et la nuit mettait une mort entre un jour et l'autre. Peu à peu ma sensation du présent s'étai'git, se combine mieux avec la veille et le lendemain. Je suis environnée de temps et ma mémoire est meilleure. Et dans l'espace comme dans le temps le point où je vis me paraît moins désagrégé. Je devine mieux la rue sous ma fenêtre, la ville autour de moi.

Comment pourrais-je douter de la manière dont la vie est faite? Avec mes organes,j'ai perdu mon âme, je la retrouve avec eux.

16 janvier.

L'étude de Mary Darmesteter sur les sœurs Bronté. « Le seul au monde où je vis, c'est le monde que je porte en moi » et commentant Charlotte « L'Eternel fait tomber sur nous un sommeil profond, où il nous ravit notre cœur de chair pour mettre à sa place une étoile — c'est-à-dire un monde nouveau, charmant et inconnu. »

Elle est délicieusement intelligente cette femme-là.

On trouve Jane Eyre supérieur à Shirley. Je préfère Shirley que je trouve mieux bâti et d'un charme qu'on ne s'explique presque pas. Mais voilà, Jane

Eyre soulève des questions, et c'est très dosé de romanesque, voire même de mélodrame, pour un goût français. Trop d'amour en littérature.

La vie est plus riche que cela, et c'est pourquoi je préfère les poètes aux romanciers.

17 janvier.

Ma vie ne m'occupe pas assez, de sorte que ma pensée ne marche pas toute seule, il faut que je la dirige comme une méditation.

Le soir, en attendant le sommeil ou pendant ma longue toilette, cela sonne trop creux. Je m'en tire en faisant un programme point par point, échelon par échelon, mais à force de revoir ce programme j'en ai assez. Mon plus grand sommet, comme dirait Zarathoustra, ne m'attire plus, il me semble que j'en reviens. De sorte que j'en suis k ne pas pouvoir me réfugier dans l'avenir, de peur de me le gâter. Ce qui est déjà fait d'ailleurs et vivrais-je n'importe quoi, j'aurais de la peine À ne pas éprouver la sensation d'un fastidieux recommencement.

Enfin, il y a la ressource de se rappeler en musique et en poésie tout ce qu'on sait par cœur — en poésie, c'est extrêmement réduit. Un opéra, une syrhphonie d'un bout à l'autre, en se désespérant aux mesures qui ne reviennent pas.

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Quand il arrive que j'ai pensé sam le faire expris, vraiment absorbée par quelque chose, un souvenir de lecture généralement, je m'en réveille avec une surprise heureuse comme la nuit en chemin de fer : tiens, j'ai dormi I

O vous qui vous vantez de le connaître, sachez que cela s'appelle l'ennui.

janvier.

Je disais à maman que je ne désire pas la gloire pour être très connue, maïs pour que certaines gens, que je sais bien, pensent de moi ce que je pense d'eux.

26 janvier.

Je lis ce que Montalembert a écrit sur Lacordaire ! Je suis retournée à Notre-Dame pour me mettre à genoux en face de cette chaire : « Je me trompe Messieurs, il y a un homme dont l'amour garde la tombe ; il y a un homme dont le sépulcre n'est pas seulement glorieux comme l'a dit un prophète, mais dont le sépulcre est aimé... Il y a un homme poursuivi dans son supplice et sa tombe par une inextinguible haine £t qui, demandant des apôtres et des martyrs à toute postérité qui se lève, trouve des apôtres et des mar-

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tyrs au sein de toutes les générations. Il y a un homme enfin, et le seul, qui a fondé son amour sur la terre, et cet homme c'est vous, O Jésus I Vous qui avez bien voulu me baptiser, me oindre, me sacrer dans votre amour, et dont le nom seul, en ce moment, ouvre mes entrailles, et en arrache cet accent qui me trouble moi-même et que je n& me connaissais pas I »

Rien n'est au-dessus de l'éloquence, pas même la beauté, car la beauté n'est supérieure et désirable que pour son éloquence, son ascendant moral. Agir sur les hommes, c'est toute la grandeur, toute la beauté huvnaine, c'est même, uniquement et par définition, toute la vie.

Jouir du présent comme s'il était définitif, et travailler à y échapper, à le surpasser comme s'il était intolérable.

30 janvier.

D'Annunzio dit que la main révèle le corps, en tous cas, elle révèle l'âme. J'ai absolument la superstition de la main, pas de ses rides comme les chiromanciens, mais de sa figure. Je n'ai jamais rencontré un être sympathique avec des mEuns affreuses. La main, qui n'est que gestes, doit être plus plastique que le visage, on en est plus responsable. Je ne

96 JOURNAL DE MAKIE LENÉRU

parle pas de sa beauté qui est un accident de la nature animale, mais de sa physionomie, on peut avoir la main aussi grande, aussi biscornue qu'on voudra, mais épaisse, rouge, gourde, jamais. Il faut que la main ait une âme. J'affîrme qu'il n'y a pas une exception à la portée révélatrice de la main. Par exemple, j'ai horreur de la « belle main» grasse et molle, avec des rondeurs, les doigts boudinés — on dit fuselés — c'est trop de chair cela. Inutile d'ajouter que j'ai des mains arabes, l'attache extraordinairement fine et la main filant toute droite avec le minimum de chair.

Mardi 6 février.

En lisant des bouquins de science et de philosophie, j'éprouve une jouissance littéraire, la précision technique du langage m'enchante ; j'adore les mots. Je suis persuadée, comme Richepin, que nos fimes en sont faites. Un mot de plus, une nouvelle combinaison de préfixe, je sens physiquement un bien-être au cerveau, il me semble que' la forme vient d'être donnée k une petite cellule mal léchée : inconditionné, idéation, introspection, quantitatif... Eh bien I tout cela me fait plaisir et surtout, ah ! surtout, agrégat cohérent. Un organisme est un agré-^

gat cohérent, j'e suis un agrégat cohérent, le pape est un agrégat cohérent.

Je suis dans un abîme de solitude, je ne veux voir personne, même ceux qui seraient agréables. Sans la voix tout fatigue et tout ennuie. Et puis si, à la rigueur, il m'arrivede rencontrer vraiment de l'intelligence, la culture et les préoccupations sont trop différentes. Il me faudrait un milieu de Capitale. Si j'avais seulement un ou deux millions, je pourrais recevoir à Paris ou à Rome, choisir mes amis, m'entourer comme je voudrais. Et l'on veut que je ne désire pas l'argent par-dessus tout I Oui, avant tout, aoant mène la santé. Je ne suis pas née intéressée, mais j'ai réfléchi. Je me serai trop effroyablement ennuyée faute de millions pour ne pas savoir l'immense part de vie qu'ils représentent.

L'argent, c'est la conquête de la terre par les voyages, de l'art par les musées et des hommes par les réceptions et la charité. L'argent est le courant électrique entre la vie et nous: sans argent, îl n'y a pas de contact.

A défaut de cela, il y a le talent, c'est une question de vie sine qua non, mais un talent dépassant toutes les mesures, c'est le mot de Marie Bashlcirtseff : « Ce n'est pas un talent honorable qui me récompenserait de tous les ennuis, il faudrait un éclat, un triomphe qui s'appellerait Revanche »,

100 JOURNAL DE MABIE LENERU

Et moi, j'ai tetlement plus à venger I Il suffît à mes destinées Des deux leçons si tudement donnas.

J'ai compris comme tu voulus.

D'autres enseignements y seraient superflus.

A tes îles d'or*noi(^dc cyprès couronnées.

Puissent mes séjours être révolus.

Douleur je ne veux pas êfre un de tes élus- Mercredi 14 février.

A dîner R... me dit : " J'ai passé toute la journée à me demander si je voudrais être toi, » Mais je ne sais pas moi, je ne peux pas être moi t

Il n'y a pas de souffrance plus inhumaine que la surdité. Un aveugle ne peut vivre que par les autres, la matière disparait, le contact s'établit d'âme à âme, il y a rapprochement. Mais dès que la parole disparaît, les êtres deviennent des choses. Lointains, détachés, d'un abord fatigant, ils ne peuvent rien pour notre bonheur.

Samedi 3 mars.

Je n'ai plus l'impression de mon âge. Je me suis tellement transportée au bout de la'vie, je me sens contemporaine des femmes qui finissent, les jeunes

ANNÉE 1900 .-■. ; ;i9.i '

ne m'intéressent pas. Je n'aime que ceux qui regrettent, mais pour de bon. Les petite malheurs, les petites déceptions, tes chagrins d'amour, par exemple, me rendent cruelle. J'aime les vrais déçus, les volés, ceux qui ont une grimace bien laide et convaincue à faire à l'existence.

Avoir lu tous les livres, respiré toutes les fleurs, caressé tous les animaux, vécu sous tous les climats, fréquenté toutes les races, goûté à toutes les joies et toutes les mélancolies, connu toutes les admirations et toutes les lucidités, n'avoir plus en mourant qu'a jeter une écorce sucée et tordue de main de maître. Ainsi soit-il I

13 mars.

Ces cahiers : la collection de mes migraines mentales. Non pas que je les renie, je ne suis que ce qu ils disent, mais je n'ai la patience de revenir sur mavie présente que dans mes mauvais moments. Autrement je travaille et je fonce en avant.

Aurai-je la patience de les relire ? Allons donc, jamais I... si l'on ne se demandait en même temps quel effet cela produirait sur d'autres. Je ne ferai rien pour que ceci soit publié, maïs je veux que ce soit publiable. J'avoue cyniquement que J'ai besoin des autres parce qu'au fond il n'y a qu'eux, et qu'il

n'y a qu'une consolation, non pas leur plainte, mais leur amour, leur admiration, leur émotion, leur jalousie, ce qu'on peut leur arracher de plus fort.

« Les hommes qui sont l'unique fin de mes actions et l'objet de toute ma vie, mes plaisirs, mes chagrins, , mes passions, mes affaires, tout roule sur eux. Si j'existais seul sur la terre, sa possession entière serait peu pour moi : je n'aurais plus ni soins, ni plaisirs, ni désirs ; la fortune et la gloire ne seraient pour moi que des noms ; car i7 ne faut pas s'y méprendre, nous ne jouissons que des hommes, le reste n'est rien. » (Vauve nargues. Discours préliminaire à l'étude de l'esprit humain).

C'est un préjugé de croire qu'on ne peut partager les préjugés que par préjugé.

Vendredi 23 mars.

Sapristi ! Lu d'un trait la sonate à Kreutzer.' J'aime mieux les livres immoraux, c'est moins choquant. Quant k la thèse, elle démontre encore une fois qu'en dehors de la valeur intellectuelle, il n'y a point de salut. La morale de trappiste de la sonate est indispensable k ceux qui ne pensent que par leur conscience.

Faites-en des intellectuels et les lamentables Posnis-

cheff se tirent d'affaire. On ne peut pas ne s'aimer que par amour et l'esprit seul fait qu'on ne s'ennuie jamais ensemble. Au fond les médiocres ne doivent même pas s'aimer, ils ne peuvent pas s'embellir l'existence. De quel droit exerceraient-ils une séduction même sur leurs semblables ? 11 (aut savoir vivre seul comme les étoiles, êtr^ comme elles des mondes indépendants, sûrs de leurs orbites, pour posséder l'attraction qui perturbe, entraîne et retient. Mais Totstoi est le moins intellectuel des rontanciers, il n'a pour cerveau qu'une conscience. On peut être sâr qu'il n'a aimé qu'à la Posnichcff.

Samedi 31 mars.

L'ûnervement que j'éprouve, la préoccupation, la tristesse en m'oublianl dans une étude I<'nte — traduction littéraire de Nietzsche, Tacite, Shakespeare, annotation de Spencer — tout cela c'est une preuve qu'il faut secouer le vieux joug. Ma vie de béi.é(fîctine est finie, je l'aimais comme chemin, et si j'avais le but, je l'aimerais comme promenade, mais je n'en veux pas pour orbite 1

Je ne veux plus vivre que pour écrire et pour me réparer. Avoir du talent et lire sur les lèvres. I si

l«' avril.

Dieu 1 que j'aime le prince de Ligne. C'est de l'Athoset du XVIII* siècle en plus. C'est même Athos et Bragelonne ces princes de Ligne, père »tfils. Mais avouez'Ie donc qu'il n'y a que les gens d'esprit qui sachent s'aimer ! Eux seuls peuvent ressentir tout le charme d'un être. Voyez ces trojs intellectuels, la Trinita Stessa, disait un cardinal : François I *', Louise de Savoie, Marguerite d'Angoulême. Nous aurons beau faire les naïfs, on n'aime que l'intelligence. Elle est la splendeur morale et physique, car elle n'est pas elle-même si elle ne communique au moins la beauté du mouvement, du regard et de la voix, la beauté éloquente par définition.

Le socialisme, comme paradis. Beaucoup plus parfait, mais on regrette la terre.

J'ai lu un article de Mirbeau : « Propos galants sur les femmes ». Ce sont des plaisanteries assez grossières, assez masculines contre le féminisme.

Comment n'imaginent-ils pas, qa'aa point de vue malemel même, une femme doit avoir dans l'existence une vie, des habitudes et des aptitudes « par

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ANNiE 1900 105

delà » ses enfants ? Des enfants distingués n'auront I>as facilement une adoration enthousiaste pour la bonne mère à qui ils serviront de prétexte d'existence, qui vivra de leurs gilets de flanelle et de leurs potions, de leurs problèmes et de leurs commérages, de leurs 10 et de leurs nominations, de leurs examens et de leurs projets matrimoniaux.

Lisez, au contraire, les lettres d'Auguste de Staël après la mort de sa mère, disant combien leur vie de famille était tombée, plus une conversation, plus un intérêt.

Et comment les hommes ne sentent-ils pas que l'amour doit grandir avec la femme ? On dirait qu'ils vengent, sur la femme intelligente, les sottes qu'ils ont été contraints d'aimer.

Mais la remarque que je tenais k faire est celle-ci : la plupart de ces littérateurs, qui raisonnent sur le féminisme, ne sont pas des hommes du monde où l'homme et la femme se voient de plain-pied.

Les premières littératrices furent de grandes dames et cela ne gêna nullement leurs camarades de salon qui les encourageaient.

Quand Catherine II voulut commander sa flotte, elle s'infon^ si on ne la trouverait pas ridicule. Ces messieurs répondirent que cela dépendrait de la manière dont elle s'en tirerait.

Je sens dans l'opposition masculine au féminisme

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quelque chose de peuple, une habitude de voir la servante, la ménagère dans la femme. Un gentleman qui a toujours vu sa mère faire brillante figure au milieu d'hommes distingués, le fils d'une pairesse in her own right, un ministre comme lord Melbourne qui eut '< mieux aimé avoir a&ire à dix rois qu'à une reine » tant le scrupule royal lui semblait consciencieux à l'excès chez Victoria, ces gens-là voient moins de drôlerie dans le féminisme.

Vendredi 6 avril.

Où voit-on l'Sme ? Pas même dans les yeux. Le regard, l'expression des yeux, ne vient pas de Vail, Elle est très difficile cette devinette d'un ioumal : reconnaître l'œil d'une tête connue, et encore donnet-on les paupières et le sourcil. 11 suffit d'un peu de rouge et de blanc sur les joues, d'un peu de noir aux sourcils, pour n'avoir plus les mêmes yeux.

12 avril, jeudi saint.

Je suis lasse de faire semblant d'avoir quelque chose à faire 1 Je me lève par préjugé, par imitation, car je ne me réveille à rien.

Comment cela peut-il venir ainsi, sans avertissement ?... C'est aussi brutal qu'une fusillade... La mort sans phrases, la mort vivante I... Nous n'aurons plus rien de ce que nous désirons, dussionsnous vivre cent ans !

La « Mélancolie » que j'imagine dormais dépasse toute conception... Oui, la toile retracera et me jettera au visage cette grimace de moquerie ou de douleur qu'on appelle le rire, et quiconque la verra, homme ou femme, pour peu qull ait eu un chagrin dans sa vie A comprendra son langage, comme dit le poète, et sentira devant elle la solidarité du désespoir. »

Le bonheur ne vaut pas la peine qu'il coûte, la peine d'attendre. Il est probable que la vie me réserve des heures plus acceptables, mais si belle, si lavée que soit la coupe dans laquelle on a pris une drogue...

Je vis complètement seule ; c'est un mal, mais qui rend de plus en plus difficile sur le goût de son remède. Je sors seule par les rues désertes, et je vais à mes terrasses m'enfermer k double tour entre ciel et eau. Assise sous mon ombrelle, je regarde le ciel, la côte et la rade et puis je marche longtemps régulièrement, une des choses qui me font le plus de bien, le « spacîement » des chartreux.

Mardi 18 avril.

Et déjà nous repartons. Je ne fais pas une allusion à ce départ. J'ai horreur de ce qui se termine, clôt une période, nous fait assister au glissement du présent dans le passé.

Je n'ai rien fait de ce que je voulais faire... Je ne saurai donc faire acte de décision et de persévérance que dans les projets et ies études qui ne me servent à rien.. ! Je lis désespérément ce qui est détestable. Non, non, pas comme Amiel, n'être bonne qu'à écrire son journal toute sa vie !

Ne pas faire quelque chose qui puisse être jugé supérieur par des êtres supérieurs, c'est ce que je ne me pardonnerais pas.

19 avril.

Je vais mieux, mes yeux sont mieux. Si loin encore d'être de bons yeux, ils me rendent tant de choses I Cela n'eût rien été de n'être que sourde.

Jeudi 26.

Mariage de Margot de M... hier. M"^ Qievert, la grande couturière, était venue m'habiller, me poudrer — la première fois de ma vie — etc. On arrête

ANNÉE 1900 t09

M""* B... dans la rue: Vous qui aimez tant M"*Leniru, vous devez être contente... une amie nous tombe, je n'ai pu résister au plaisir de venir vous le dire. Ils sont tous arrivés comme des (ous : Oh I Marie, Marie...

La vérité est que j'aime assez ces points de repère, ces occasions de me mesurer. Je ne m'abîme donc pas trop >

27 avril.

Et pourtant — j'ai peur que Dieu ne m'entende — j'ose presque dire que je ne regrette rien. Sans cataclysme, ou je serais carmélite ou, amusée de succès provinciaux, avec mon accommodante gaieté, je n'en aurais pas demandé plus, j aurais <i oublié que te Gange existe », je n'aurais pas cette fièvre en relisant les De- Toànés de Barrés, cette émotion en reprenant pour la vingtième fois Marc Aurèle, cet apaisement quotidien en faisant mon bréviaire de Leconte de Lisle, je n'aurais pas ma préservative horreur de la femme. Cet être dont la mentalité et le reste n'excèdent pas le journal de mode, avec, je le veux bien, ses dépendances, sa causerie du Docteur, ses travaux d'aiguille et son carnet mondain, ses " cœurs brisés i ou sa « mer bleue », car voilà toute la femme, et pas même comme elle est, mais comme elle se rëvc 1 1

I" mai.

Les lettres de Renan à sa soeur, si elles n'étaient pas de lui, ce serait bien ennuyeux. 11 a beau dire, ce n'est pas saint Sulpice qui lui a appris à écrire.

Il est impossible de tomber sur des lettres plus séminaristes ! Quand il parle k Henriette de projets d'avenir et de réunions : Tu en étais toujours partie intégrante I,. Quand on sort du XVIII* siècle et du prince de Ligne ! Et comme ces malheureux devaient s'ennuyer mutuellement, Henriette n'a pas un récit de Pologne. Ils se répètent à satiété.

Il est intéressant de rapprocher les impressions de séminaire de celles de Lacordaïre : « Vous ne savez pas un de mes enchantements, c'est de recommencer une jeunesse. Je me plais à me faire aimer, à conserver, dans un séminaire, quelque chose de l'aménité du monde. » Ceci est de Lacordaire, bien entendu. Il faut charmer pour être charmé.

Aujourd'hui j'ai vu la surface de l'eau, l'horizontalité de la rade. Le château reprend son air de pierre, c est comme si le tact était rendu à mes yeux.

Je croyais si bien me souvenir I En dix ans j'ai tout oublié... Comme je sens que j'ai été morte, je

n'ai pas la sensation en retrouvant la vie de sortir de moi, mais d'y rentrer.

H Quand je me résignais déjà, la croyant morte, c'est mon âme d'enfant qui ressuscite en moi. »

Bniful, 4 mai 1900.

Je n'étais pas une nerveuse mais je prends des nerfs esthétiques plus crispés que les autres. Un mouvement humain autour de moi, s'il n'est pas ta justesse et )a décision même, me martyrise.

Etre en voiture, en chemin de fer avec une personne qui ne garde pas l'immobilité, c'est à se jeter par la portière I

Les femmes surtout ne savent ni se mouvoir, ni se tenir en équilibre. Cela dénote des âmes grouillantes. La belle immobilité est faite d'une décision égale au mouvement actif et précis.

J'ai lu, comme en sursaut, les deux articles de Barrés sur l'Impératrice d'Autriche. Je suis frappée de l'éloquence des citations. Plus je les fréquente, plus

je me persuade que les ascétiques ne se développent que par l'intelligence qu'ils tiennent pourtant à mépriser. Là où il y a de fortes vies intérieures, vous trouverez toujours des mots, qui sentent non seulement t 'intellect uatité, mais le choix, le sens littéraire.

Dimanche 6,

Si je. possédais un orgueil imperturl>able, ce serait la santé [>arfaîte. Mais j'ai la manie de la relativité, je suis très capable de me mesurer et de me situer comme un numéro sur une planche de musée et ■ n'être pas la, première m'ôte le moindre désir d'être la seconde. Mauvaise habitude de la perfection ascétique, besoin de créer son immortalité aussi élevée que possible.

J'ai beau penser comme Rabelais, « autant vaut l'homme comme il s'estime », la nette brutalité de Baudelaire m'a plu : « Un homme est l'égal d'un autre qui le prouve. « Et j'ai médité Amiel •' « On croit se connaître, mais tant qu'on ne sait pas sa valeur comparative et son taux social, on ne se connaît pas assez : tant qu'on méprise l'opinion, on manque d'une mesure pour soi-même, on ne sait pas sa puissance relativAi »

■.Gob'^ie

J'aime peu *< Chérie » de Concourt. Tous ces hommes voient un tas de nervosités, d'indécence dans la femme. Je n'y reconnais pas une de mes amies. D'autre part je me mets à déconsidérer les Concourt que j'ai tant adorés. Ce sont des femmes et quel amour du chiffon I On ' est étonné de ce qui leur a suffi dans le cours de leur existence.

Voyages, philosophie, musique, ces trois premières cultures de l'homme leur sont étrangères. Peut-être que trop vivre par l'œil, dans un parti pris d'objectivité, vous relie trop au premier venu.

Mes affinités actuelles vont à d'Annunzio. a Vous le savez, mon amie, je ne sais bien parler que de moimême ». A Barrés. « Le plus objectif des hommes, il ne se désintéressait de soi-même qu'en faveur de rares personnages avec qui it se croyait d'obscurs rapports. «

15 mai.

Il vente en tempête. Les arbres ont l'air de se confier des histoires drôles et de ne pouvoir garder leur sérieux.

Oh I— Est-ce que cela va durer longtemps comme ça ? Depuis mon retour du Trez Hir en octobre, quand j'arrivais bien décidée à me voir grandir tous les jours, plus de sept mois, et rien de prêt, rien d'à peu près bâclé !

17 mai.

Comment écnrais-je un roman, moi qui n'en si jamais rêvé pour moi } L'héroïne d'une idylle me sera toujours étrangère. Je n'arrive pas k travailler, j éprouve un scrupule à sortir de moi-même, je devine qu'il s'y passe des choses plus intéressantes, plus graves, plus absorbantes.

Y voir I Je mesure mes progrès à ma respiration, pour voir de combien elle est plus large... Et puis je me demande s'il y en a bien pour un an d'existence, car c'est avec toute ma vie que je paie mes yeux.

Jeudi 24 mai.

En allant à la messe pour l'Ascension dans les pelits chemins, le long des parcs, jaquette marine luisanté comme une peau de phoque, cravate Robespierre éblouissante, je me sentais légère, relevant ma robe qui s'enlevait comme rien dans le glissement facile des dessous de taffetas, découvrant mes hautes bottes serrées et longues. -

Me rendant compte de l'état des chemins, d'élément ambigu, je me retourne et sers, à ces dames, l'expression franc-comtoise qu'on vient de m'apprendre et qui (ait mon bonheur : Ah I nous allons tripper dans le gouillat 1 Ces dames rient et moi aussi. Alors remous furieux: Ohl seigneur, pouvoir être gaie \ que ce soit fini de l'éternelle pression sUr les tempes. Oh 1 l'allégresse physique d'une vraie minute gaie I

Et je l'imaginais dans sa normalité saine. Je marcherais dans ce chemin à côté d'un homme élégant et spirituel comme moi. Il aimerait, comme mol, les vanités et les vérités de la vie... Soudain l'horrible détour, je sers la merveille d'expression qu'il ignore. Double rire, nos grandes tailles se secouent par le chemin comme un balancé de quadrille. Il dit : comme vous riez clair et juste, vous avez le

)I6 JOURNAL DE MARIE LENÉrU

rire persuasif — et je réponds : c'est qu'il n'y a rien de meilleur, de plus intelligent, de plus merveilleux que le rire I

Lundi 28 mai.

On parlait des sensations tout à fait instinctives, animales, éprouvées devant les œuvres d'art — je n'ai pleuré qu'une (ois au théâtre, au lever du rideau du Médecin malgré lut I C'était ma première rencontre — sur la scène — avec Molière. Ce sont tous ces costumes l^uis XIV, l'idée je pense, que tout cela était fini, vécu depuis longtemps et devait sa réapparition, sa seule immortalité concrète au savoir-faire d'un comédien. J'ai eu, à ma réelle surprise, le malaise des larmes, j'ai immédiatement senti la dignité de Molière, il a commencé par m'imposer. '

C'était en 93, je crois.

Mon anémie morale dépasse toutes les bornes.

Chez moi je la combattrais par le thé, mais le grand secours est plus sain : on regarde sa montre et l'on part au i>as accéléré dans une langue ailée toute droite. Le premier quart d'heure, la tentation de stopper

vous prend à chaque dernier arbre. Au bout d'une demi-heure, l'état dame commence à évoluer. On respire de toutes ses narines, la fatigue disparaît, on s'allège extraordînairement et l'on espère avec violence. Le ferme propos croît de minute en minute, la volonté s'étire et montre toutes ses dents. Les déterminations se succèdent, précises, intelligentes et l'heure sonnée on rentre souple, reposée, avec des yeux qui dévorent tout et une bienveillance charmante pour ceux dont on n'a pas besoin.

Quand on ne peut pas se distraire par le bonheur il faut se mouvoir. Le mouvement est ce qui ressemble le plus à la {oie.

30 mai.

J'ai fait venir tous les Barrés. Il aime tous ceux que i'aime, l'Impératrice d'Autriche et Marie Bashkirtseff, mais ses livres sont trop jeunes ; ils n'ont pas la R sincérité de la mort». Barrés vaudrait de connaître les vrais contretemps, il ne s'est pas encore ennuyé, son mépris l'amuse trop.

Je sais que mon abus intensif de la solitude n'est pas la condition la meilleure pour bien mépriser les autres, mais j'ai besoin des Barbares.

C'est toujours la même histoire : « Dans le monde tous les retours sont pour le couvent. Au couvent

118 JOURNAL DE MABIE LENÉRU

.tous les retourssont pour le inonde». J'ai besoin des autres, je ne vouiirais rien retrancher de ce qui peut diversifier l'existence, je ne sais ce que j'aime le mieux des vanités ou des vérités, mais il faut aimer les êtres au moins comme on aime les choses. On ne peut nier qu'ils ajoutent à notre sensation de la vie et Torgueil de Platon est moins dupe que l'orgueil de Diogène,

Enfin je tiens aux autres parce que j'ai peur, peur du néant qui n'est pas plus au deU de la mort, que l'éternité n'est au delà du temps.

Lundi l*' juin.

Si l'on pouvait vaincre ce que chaque mouvement, même déterminé, contient de nonchalance, si l'on pouvait délester chaque minute, même fiévreuse, de ses millièmes d'obiveté... ce serait l'éternité en profondeur.

Je suis poursuivie par cette idée de perfecliormer rinstant, de débarrasser chaque particule d'existence de cette loi de pesanteur, qui fait que la paresse « usurpe sur toutes nos actions » nos pensées, nos vibrations, nos ondulations de toutes sortes et que, d'un bout à l'autre, nous dormons la vie l

L'incurie humaine... ce qui m'aura le plus étonnée

ANNÉE 1900 tl9

sur la terre. Personne ne semble ému de laisser dans la mort tant de possibles quî nous effleurent, nous éventent de leur fuite, qui pourraient être nous, le plus beau de nous-mêmes et qui ne seront jamais.

Il n'y a dans la vie que ce qu'on met dans l'instant. Nous sommes trop lents, il faudrait apprendre à vivre à poids égal dans un mouvement de plus en plus rapide, pour voir jusqu'où cela irait... « Je la veulx étendre en poids, je veux arrester ta promptitude de sa fuyte par la promptitude de ma saisie et par la vigueur de l'usage compenser la hastifveté de son écoulement... à mesure que la possession de vivre est plus courte, il me la faut rendre plus profonde et plus pleine. »

Est-ce tout ce que je souhaite à la veille de mes 25 ans ? Non, et les choses intérieures ne suffisent pas plus que les autres. Elles ne sont pas plus sérieuses. On peut en avoir un peu plus d'orgueil, c'est leur aigre supériorité.

Résolutions :

Je lirai moins. Je méditerai tous les jours ici sur moi-même, ce sera l'examen de conscience.

J'écrirai tous les jours dès que je serai auTrez-Hir. 3 heures de matinée, par Hygiène, pour me fouiller complètement.

Avoir toujours, pour y mordre au besoin, un philosophe ou un savant quelconque, toujours des

mémoires et tous les poètes. Quelque chose d'anglais, d'allemand, de latin et d'italien.

Pratiquer beaucoup les délais fixes.

Ajourner mes achèvements, sans sursis.

Même jour.

Trois quarts d'heure de « spaciement » dans le jardin où î) fait froid comme l'hiver. Sous les nuages épais, sans réverbération aucune, tout est net, incisé dans la lumière égale. De loin la grande allée, doublée de sombre, est comme la lisière d'une forêt.

Je fais la veillée d'armes de mes 25 ans et ne veux pas lire. Depuis hier j'ai un élan i mettre en deux jours ce que je n'ai pas mis dans mon année perdue.

Grande Sainte Catherine me voilà des vôtres. ..<* A chercher ta part de femme tu n'aurais eu que des déceptions.» Est-ce que je le pressentais quand h dix ans j'organisais déjà mon célibat ? La vérité est que je n'y ai jamais réfléchi, mes préoccupations ont toujours été si différentes.

Aujourd'hui seulement je me demande si je dois le regretter. Amiel, assez dangereux comme tous les ratés, a dit : « Le meilleur chemin de la vie, c'est encore la voie régulière qui traverse à l'heure utile toutes les initiations... Les chemins de traverse tentent, par

quelque motil apparent, mais il est rare qu'on n'ait pas à regretter de les avoir pris. »

... Si je désire élar^r mon existence par la notoriété, ce n'est certes pas pour la récompense de « la gloire y, mais par la curiosité de me trouver peutêtre, alors qu'il en est temps, en présence de tentations supérieures...

3 juin.

Matériellement, visiblement, il y a en moi une force • centrifuge. Ma chaise est toujours à l'écart pour ne pas tenir sous le nez des autres l'indifférence de ma lecture. En bas ils sont une « party » et me voilà ici. Je me mets à aimer quelque chose dans cette fuite. Certes, elle ne peut pas être le terme I mais j'aime y voir une belle préparation, il me semble être précieusement gardée. Pourquoi ?

5 juin.

L'intelligence et la conscience de soi, seront toujours préférées et mieux respectées que la plus divine bonté.

On ne peut imiter, même sans le savoir, que pour surpasser.

122 JOURNAL DE MARIE LENÉtU

Jeudi 9 août.

Oh ! la pauvreté, l'aveulissement, la honte de la quotidienne vie orale.

Ce que les hommes se disent 1

10 août.

Je ne crois pas à l'orgueil, c'est un péché inventé par humilité. Le jour où l'on voudra bien ne plus prendre, pour de l'orgueil, l'irresponsable suffisance des sots, on s'étonnera du peu qu'il en restera.

L'orgueil et l'humilité sont des jugements Je l'homme sur soi-même. Ils peuvent être faux et ignorants suivant la structure du cerveau qui les produit, ils ne peuvent être coupables ou vertueux.

A égaie valeur mentale, il est Impossible à un homme d'être plus humble qu'un autre. La différence d'attitude tiendra à mille autres choses qu'au « sentiment qu'il a de lui-même » et sera toute superficielle.

Maintenant, en admettant qu'il existe un orgueil du charbonnier, il ferait preuve alors d'une telle modération qu'il faudrait le-^especter comme sa foi et qu'il représenterait le comble de l'humilité :

Moralité : lea gens orgueilleux ont de bien petites prétentions et les prétentions n'ont sûrement pas d'orgueil.

Donc l'humilité est sauve.

J'aime les livres qui d'un bout à l'autre semblent parler à mi-voix. Sinon, c'est le tambour public.

J'ai en moi une illusion, sinon de liberté, au moins d'indifférence, qui est ma plus grande résistance au déterminisme.

Dimanche 12 août.

Nous ne nous faisons à rien, l'habitude ne nous facilite rien, le temps ne répare pas. Les répercussions de tout mal sont infinies, nos pertes absolues ; seulement nous sommes distraits, inintelligents, étourdis comme des singes, trop grossiers pour souffrir autant que nous le devrions. Nous nous consolons par erreur.

On a beau être si fortement trempé de gaieté qu'on se croit imperméable, la tristesse gagne lentement. Je vais mieux et le retour k la lumière ne m'apporte pas de joie. Je suis plus triste que l'année dernière, qu'il y a cinq ans, qu'il y a dix ans quand en pleine surprise de catastrophe.

Par moments je me secoue : Enfin que me faut-il ? Je suis de bonne volonté, je ne demande qu'à ne plus

faire de tragédie, et pour rien au monde je ne voudrais de la vie de ces gens qui sont heureux. Pourquoi ne Guis-je pas gaie? C'est qu'il n'y a pas ceci ou cela, il n'y a pas le bonheur, il n'y a pas l'amour, d y » la vie. Et la vie c'était moi. Ne jamais être atteinte de si près. O gaieté bienheureuse, vous n'êtes que bruit, lumière et mouvement I Je ne peux pas écrire littéralement de la fiction, parce que je ne peux pas me quitter.

Des levers de lune ■ si froids ! Un violet Impérial d'Extrême-Orient et le zénith verdi comme un vieil ivoire, le glaçon lunaire dérivait là-dessus, informe, bossue.

Grande marée, plage remplie comme une Coupe. La grande plaine vide pousse en avant sa tranquillité, la baie est plus en ordre. La mer atteint le pourtour, le bourrelet de sable, la plage et t'eau sont hermétiquement jointes, et les grandes profondeurs sont tout contre, comme à bord, la dune un pont de vaisseau. Pas de lames, le vent pèse là-dessus. De lents festons glissent de côté, passent devant vous, l'un après l'autre, comme un courant de rivière.

Mercredi 15 août.

Ils subordonnent toujours l'intelligence àti cœur. O entêtement I Mes obsei^ations sont faites : sans

..ïGooqI

raffinement de lettré, point de délicatesse. S'ili savaient comme ils me choquent souvent avec tout leur cœur ! Oui, comme ils choquent mes sentiments sincères et profonds.

Ce n'est pas la religion de la responsabilité ou de la volonté qui me rend laborieuse la conception, ou plutôt l'imagination du déterminisme, mais un si profond sentiment d'indifférence ! Vraiment les morts se taisent trop en moi. Mon atavisme ne m'a pas assez déterminée, il me laisse souvent daAs l'embarras.

D'ailleurs te déterminisme doit pouvoir amener des libertés accidentelles. Les hérédités finissent par tant se croiser et s'annuler... à force d'avoir été déterminée dans tous les sens, notre volonté, venant de si loin, est peut-être plus consciente et plus avertie, plus avantageuse qu'elle ne le serait dans le libre arbitre.

Lundi 20 août.

La tristesse m'ennuie. Je me suis réveillée ce matin ne comprenant pas encore la nécessité de vivre. Cela agit sur les facultés locomotrices, la paralysie me prend au milieu d'un mouvement.

Rien n'arrive, rien ne passe. Je n'ai pas la sensation de changer de journée, je me retrouve tou-

126 JOURNM. DE MARIE LENÉRU

jours tes deux pieds sur la même minute. D'ailleurs je ne m'aime pas, je ne sais pas comment je suis plus tourmentée de moi que d'une autre.

Maman me disait qu'elle s'était fourvoyée dans un article : J'avais beau passer, passer, plus je [lassais, plus c'était bête l

Aline disait que les hommes se mariaient moins et je réponds gravement ; les femmes aussi.

I! est joli. i>as brillant et odieux, l'air canaille, dit manian et j'ajoute : oui, et canaille pas sympathique.

Sur le trottoir avec M..., costume blanc, revers noir, mon uniforme d'Aiglbn, rien dans les mains, pas d'ombrelle. Un homme arrosait, M... sur mon passage a relevé de sa canne la pomme de l'arrosoir. L'homme allait protester, il lève le nez et nous regarde passer. Les plus subtils hommages mondains vous plaisent moins que cela.

Il est délicieux de passer en public avec un être, homme ou femme, de votre race et de votre allure. C'est surtout dans la marche qu'on jouit de ces affinités. Instinct de gratitude envers les corps qui se meuvent à votre manière, qui furent lancés dans la vie sous le rythme d'une même loi.

Bien en dehors de l'amour, le réseau sensuel des sympathies physiques nous emmaille, nous isole D^ nous reliç.

18 septembre.

Je revois les étoiles. Je ne ijemande plus si elles sont rondes ou si elles ont des comes. L'autre soir, pour la première fois depuis dix ans, ;'ai respiré le ciel entier.

Je tiens à l'argent. Ce qu'une jeune fille désintéressée a de mieux à faire, si elle aîme un jeune homme pauvre, c'est de se refuser énergiquement à encombrer sa vie. J'aurais été bravement au mariage de vénalité. Ricbe, une femme intelligente peut toujours mener une vie distinguée, généreuse et influente, ce qui est plus beau, après tout, qu'une existence vulgairement Heureuse.

En revancKe, je trouvais une femme plus liée par le mariage d'argent que par le mariage d'amour : dans le second cas affaire d'honnêteté, dans le premier d'honorabilité.

Marie que mon scepticisme impatiente : — c'est une vraie pragmatique qui s'occupe d'un tas de choses — a fini par me dire que pour avoir des idées raisonnables il faudrait que je sois trois jours une vache 1

— Oh I je me jetterais par la falaise. »

C'est ce qu'elles font toutes ici. Suicide ou accident î* Aussi je ne m'assieds pas sur la plage sans dir^ J'ai peur qu'il ne me tombe une vache sur la tête I

Brest, rue Voltaire, 2 octobre.

La valeur des souvenirs, le bonheur dans le passé, viennent de ce que nous les acceptons, comme tout l'absolument irrévocable. Jamai» nous ne consentons au présent, nous n'y sommes presque pas. Par notre adhésion complète, nous pourrions lui donner la douceur nostalgique des choses profondément enfoncées en nous, des réminiscences.

La convalescence et le charme identique en sa passivité du voyage, du trajet, nous montrent bien, par contraste, que nous n'acceptons pas les autres moments de notre vie.

J aime ces vieilles chambres dans les vieilles maisons des vieilles personnes. Elles sont rouges ordinairement, et empire ; elles donnent sur des cours, le plafond est très haut et il y fait noir. Elles contiennent beaucoup de choses parce qu'elles sont aussi, au-dessous, des chambres de débarras. Une chambre élégante et moderne, je la discuterais ; ici, ce sont des choses acceptées, des chambres mortes et on les aime définitivement comme le passé.

Comprendrai-je jamais qu'un homme intelligent aime la pêche ? Joubert dit que le plaisir de la chasse est le plaisir d'atteindre.^ Eh bien, le plaisir de la pêche est le plaisir d'attendre !

5 octobre.

L'abus des images et des mots trop littëraires, style cabot. Quel honnête homme n'y peut arriver aujourd'hui à écrire sa page de bon Lorrain, de bon P. Adam i> Plus simple, toujours plus simple. Eviter le verbiage, même esthétique.

8 octobre.

Naïf de croire que, parce que vous avez échelonné les étapes de telle manière, celle-ci est plus avancée que celle-là, de croire les autres en retard sur vous, dédire «vous en viendrez là", de se croire soi-même plus avancé à une heure qu'à une autre. Nous ne croyons plus au progrès pour l'humanité et nous y croyons pour l'individu !

Nous changeons, voilà tout, mais nous n'y gagnons rien, pas même l'expérience, ce pis aller des prétentions.

Paris, hôtel, 18 octobre.

Ceux qui méprisent l'ambition.

<i Ich verachte dein verachten. » Le but de telle ambition peut être méprisable, mais l'ambition seule

le dépasse. Peut-être que je ne désire rien de ce qu donne l'ambition, mais je ne pourrais pas vivre sans être ambitieuse. Je ne conçois la vie que comme une série d'échelons k gravir. Le changement est une nécessité humaine ; pourquoi pas le changement en mieux ?

Grand Dieu ! qu'avons-nous à faire en ce monde si nous ne sommes pas ambitieux, ambitieux du bonheur le plus difficile ? Et comme, au bout du compte, l'opulence et les grandeurs sont des voluptés qui ne se livrent qu'aux très forts dans le struggle for lîfe, étant les plus disputées, je ne vois aucune raison de ne pas faire à ces dépouilles opimes une large part dans nos appétits.

Oui, il manque souvent beaucoup & ceux qui réussissent, mais il manque toujours quelque chose à ceux qui échouent.

Nous avons trop déprécié le succès, c'est très petites gens.

Je me traite comme je ne me suis jamais traitée. Un furieux parti pris d'être contente. Je ne veux pas être misérable par habitude, par inertie. C'est un perpétuel éveil de contradiction : Si 1 Si I II faut être contente I

Je veux croire en moi, en mon avenir, comme un imbécile ! Je me défends de le juger sur le présent. Et pour celui-ci, je ne lui demande d'être qu'un degré.

■.Coo'^le

mais un degré que je ne détesterai pas par routine, par préjugé d'antipathie.

A la centennale, les paysagistes : Girot, Daubigny : la Mare. Une rivière et ses arbres dans le brouillard de Huet, et surtout, par-dessus tout. Millet, le Laboureurremettantsa veste I Je n'ai jamais reçu une telle impression de soir. Et l'étoile au bord du nuage, elle est si vespérale I Ce n'est pas une étoile comme les autres, une étoile à grande veillée. On sent qu'elle aussi va s'en aller comme le laboureur, qu'il n'y aura plus rien dans le tableau..

Mon retard sur la vie, en voyant les autres avancer en dehors de toute réflexion, de toute conscience de regret, l'angoisse du rattrapage impossible comme dans un cauchemar. Part du feu, dix ans de brûlés et quelle dizaine !

Savoir prendre son propre niasque.

Par-dessus tout on veut être simple. On nous en sait tellement de gré. Ah I l'adroite combinaison : ne pas êtregênant.carlenatureln'adroitqu'àla bonhomie. Eh bien ! pas du tout, voulez-vous du naturel authentique ? G>nsidérez s'il vous plaît les animaux. Quelle répercussion véridique de leur âme & leurs yeux, À leurs gestes, k leurs bâillements ! . . . Au fond ils manquent de bonhomie) n'est-ce pas ?

Samedi.

On parlait du « jardin secret » que je ne connais d ailleurs pas, mais j'ai dit que tromper les autres pour leur bonheur, c'était commettre une indiscrétion, que nous n'avons le droit de frauder personne dans ses rapports avec sa destinée.

25 décembre.

Au Bon Marché, comptoir des jouets, il y avait un. homme très chic, une femme, une belle-mère, tout cela riait. Cette scène de famille m'a rendue sombre. « Nous entrons dans l'âge des tristesses continues, » disait Flaubert, Quel âge me croyez-vous donc, mon Dieu ? .

« Il n'est pas un condamné À un nombre quelconque d'années de travaux forcés qui admette son sort comme quelque chose de positif, de définitif, comme une partie de sa vie véritable. C'est instinctif, il sent qu'il n'est pas chez lut. »

« Et je voudrais vivre encore après ma sortie du bagne 1 »

Comment ai-je attendu sî tard pour lire la Maison des Morts ? Seulement une chose me gêne : d'une pareille aventure, Dostoïewsld n'a donc sorti que cela ? Il y en a pour un an de bagne, il n'y en a pas pour dix I

Il en est encore h cette vanité irréfléchie de la souffrance, à Ces petites épargnes de la douleur qui consolent tout le monde. 11 devait être peu intelligent, malgré tout son talent, impression que me donne aussi Tolstoï.

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