IL A ÉTÉ TIRÉ DE CET OUVRAGE
HUIT EXEMPLAIRES SUR HOLLANDE TEINTÉ VAN GELDER ZONEN, DONT SIX HORS COMMERCE, NUMÉROTÉS I ET 2 ET DE 3 A 8, ET CINQUANTE EXEM- PLAIRES SUR VERGÉ PUR FIL LAFUMA, [>ONT QUINZE HORS COMMERCE, NU- MÉROTÉS DE 9 A 43 ET DE 44 A 58.
14 janvier.
L'homme parfait saurait employer systématiquement, par vertu, la somme d'énergie, de ruse, d'application que les criminels seuls emploient aujourd'hui. Même un simple fait divers, le plan et l'exécution d'un cambriolage émerveillent. Tant de goût à leurs intérêts, de génie de vivre, chez des hommes comme nous I Tant de loisirs de penser à son propre avantage ! Les gens raffinés perdent le sérieux de l'égoïsme.
« Serviteur paresseux et toujours murmurant, rougis donc de ce qu'il y ait des hommes plus ardents k leur perte que tu ne l'es à te sauver et pour qui la vanité a plus d'attraits, que n'en a, pour toi, la vérité I »
Il faut se créer des désirs artificiels, l'indifférence est naturelle comrtie la mort. Les orgueils de solî-
tude sont si pauvres [ Je crois d'ailleurs artificiel le respect de la solitude pour la solitude. La solitude est oiseuse qui n'est pas une préparation.
Mais envoûter des intelligences et des sensibilités qui me vaudraient... Je n'ose rien dire de l'avenir que je prévois, il me faut une vie éloquente, brûler du fluide... Les hommes ne se doutent pas de ce qu'ils pourraient faire, s'il y avait moins d'attente et moins de sommeil dans leurs jours, moins de remplissage.
Plus un obstacle matériel, toutes les rapidités gagnées par la science et par la richesse. Pas une tare k l'indépendance. Voir un crime de lèse-moi dans toute fréquentation, homme ou pays, qui ne serait pas expressément voulue. L'énergie, le recueillement, la tension de la solitude, les transporter dans ses rapports avec de vrais semblables. Pas d'amour, peut-être, mais des amitiés rares, difficiles, exaltées, nerveuses ; vivre comme on revivrait en esprit de détachement, d'inquiétude et de revanche.
Dimanche 3 février.
Une prise d'habit à l'Oratoire. On se serait cru chez des iconoclastes : plus nu qu'un temple, de la chaux et, aux rosaces, des verres dépolis. Pourtant,
pas la pauvreté, la simplicité d'une grande maison. Les orphelines ont quêté dans du vermeil et les ornements sacerdotaux de toute splendeur. .
Cérémonie à la Huysmans, une liturgie, une race, une héraldique abbatiale. L'Oratoire, à peine restauré pour les femmes, en est à l'heure d'élite des vocations de fondatrices, une aristocratie de secte. L'officiant, Jacques de Pitray, le petit -fils de la comtesse de Ségur, flanqué de deux franciscains, hauts, droits, élancés, moines, hommes du monde, qui ne baissent jamais les yeux et ne vous sourient jamais, a dit une messe lente de mouvement archaïque savamment reconstitué d'après Solesmes.
Ah ! tout ce qu'on fait noblement, gravement, supérieurement...
Les femmes, noires et blanches, dans leurs stalles, derrière la grille claire qui sépare, mais ne voile pas, n'avaient rien de moins fier, de moins sacerdotal. Elles étaient raides, sous « ce grand maintien religieux » qui leur est prescrit. Ne pas se pencher ni à droite ni à gauche, « c'est notre mortification » disait la Mère de Sales-Chappuis.
La supérieure est à la grille, à genoux, elle attend la communion. La face est là, toute proche, minée de recueillement, le voile tombe paisible, continué du manteau, les poings sont gantés du surplis, militaire au port d'armes en présence d'un chef. Les
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dévotes devraient bien étudier cette simplicité mo-' nastique.
7 février.
'Nous nous imitons très mal. Nous n'avons ni l'intelligence, ni l'audace, ni la force de notre sincérité. Pourquoi ne cherchons-nous pas cela ? Ce n'est pas seulement notre pensée écrite, imprimée, qui doit nous interpréter. Jl faut penser avec notre voix, notre sourire, notre corps. Etre une belle œuvre de style des pieds à la tête. Une femme surtout devrait vouloir cela.
Ce que disait le Père Gratry, que ce ne sont pas les âmes qui refusent d'aimer, mais la plupart des bumains de mériter l'amour. Nous sommes tous plus ou moins ridicules et assommants, paresseux, lâches et négligents. De toutes les vies que nous puissions vivre, nous choisissons l'exemplaire minîma. Oh I je comprends toutes les « trahisons » sentimentales, ce n'est pas elles qui commencent !
Mercredi 13.
On dirait que nous avons an tirant de solilade, que notre âme déplace un vide, et qu'il lui faut une
poussée d'espace vierge, d'isolement, pour garder sa ligne de flottaîson.-
Et pas seulement nos âmes, nos corps aussi. Comment peut-on résister k la suppression du système cellulaire î Sans aller aussi loin, quel supplice de marcher à un pas qui n'est pas le vôtre, comme tous les rythmes s'insurgent ! Les muettes contradictions physiologiques, quelle épuisante réfutation pour nos nerfs! Je me représente l'amour comme une concordance exceptionnelle du mouvement, le miracle de l'étoile double.
Samedi 16.
J ai fait un progrès. Je commence k soupçonner Fart des suppressions. CeUi ne veut pas dire écarter le médiocre, mais aussi l'excellent. Il faut apprendre k s'exprimer avec ce qu'on ne dit pas. II faut des silences en prose, comme en musique. II est facile, avec notre expérience des mots, d'accueillir toute pensée, d'en faire œuvre d'art.
Mais on n'isole, donc on ne donne la forme, qu'avec le vide. Prenez garde de tout dire, de faire la vie trop éloquente. « Je meurs I » ne vaudra jamais, en émotion, le dernier soupir.
Délivrer ta littérature de sa loquacité. Et, chose paradoxale, ne serait-ce pas ta forme dramatique qui
donne le contour le plus sec à la vie ? L'auteur est supprimé, la description, le récit, tout ce qui n'est que forme grammaticale.
Je ne peux plus lîrc : du procédé partout . On ne peut éviter les manies spirituelles. Oh, les anges, tes lampes et les portes de Maeterlinck I Les miroirs, les vitres, les lustres, les cloches de RodenbachI Les flèches, les hetires,le3 désirs et choses « décochées » de d'Annunzîo. Un roulement de métaphores — voilà de quoi nous vivons. Cela prend des naïvetés d'antithèses faciles, des enfantillages de jeux de mots... Et voilà ce qui nous emballe I
Un mot, une syllabe est la clef du ciel littéraire : Comme. On t'escamotera, mais son esprit veillera sur chaque renouvellement de phrase. Et, si un pape littéraire s'avisait de mitiger l'observance de ce «comme», tout péricliterait, il n'y aurait plus de style. Gir la méthode en lettres est la même qu'en sciences: classer, trouver des rapports. C'est la même opération de l'esprit qui trouve les belles métaphores et les belles découvertes mathématiques.
Car, dit Laplace, Les découvertes consistent en des rapprochements d'idées susceptibles de se joindre et qui étaient isolées jusqu'alors. »
Lundi 25.
La pensée de la mort ne me quitte guère, mais elle ne m'en est pas plus douce. Jamais je n'ai désiti mourir. Je n'ai jamais eu les goûts faciles qui simplifient.
Ce qui manque à mes yeux me coûte .plus que l'absence totale d'oreilles. S'il fallait choisir, je dirais : les yeux de plus en plus, et toujours je sacrifierais les oreilles à un de leur progrès, à la remontée vers l'espace et la lumière.
Je ne vis que des progrès mesurés, attendus. Pas de place pour les désirs accessoires, le bonheur et le reste. Mais, k chaque progrès des yeux, il me semble devenir moins sourde.
i^' mars.
« M™* de Montespan, dit Saint-Simon, fut belle comme le jour jusqu'à la fin » — 66 ans. La Grande Catherine fut aimée jusqu'à 67. L'impératrice d'Autriche devait avoir 60 ans, quand elle éblouissait Christomanos.
Concluez, misérables femmes, qui ne savez plus compter à partir de quarante ans.
« And man doth not yield hîmself to the angels nor to death utterly, save only ttirough the weakness of his feeble will. »
^CooqIc
JOURNAL DE MUtlI LENÉRU
12 avril.
Je découvre que, dans « un milieu intelligent », l'intelligence individuelle n'est pas plus fréquente qu'ailleurs^ et cela gêne davantage, car ne pas parler supérieurement des choses supérieures est le plus ennuyeux des ridicules. Les banalités de la transcendance font adorer celles de la politesse.
Ah ! ces mémoires de M"^ de Meysenbug, comme cela fait aimer les spirituelles coquines I Comme cette « idéaliste » donne à l'idéal la séduction d'une vieille robe qu'elle aurait portée, et dont elle vous offrirait the wearing outi Mais il n'y a pas une phrase improvisée, qui ait eu lieu dans son malheureux cerveau de backfisch démocrate, dans l'espace de ces deux volumes qui lui amenèrent k Rome des pèlerinages d'enthousiastes...
Oh I l'enrageante banalité des « belles âmes » ! Et cette demoiselle fut une amie de Nietzsche...
Et les femmes de haute culture, « les compagnes intellectuelles de leurs maris », celles qui prennent la vie comme une leçon, non, comme un cours en Sorbonne, une conférence avec notes 1 Qui à chacune de leurs petites affaires y vont de leur devoir de style, à chaque lecture de leur " jugement littéraire » : « Il faudrait une autre plume que la mienne ». Ah î
le printemps avec ses « bourgeons éclatants de sève » et la lumière qui « préside » et les descriptions où l'on voit « ça et Ut » et les " ciels fins » et la « pureté de ligne» des montagnes, car les clichés évoluent et il faut bien parler comme les maîtres de la littérature actuelle.
Les voyageurs ont gardé les traditions épistolaires des « correspondances " publiées avant les chemins de fer, et la découverte de l'étranger par tous nos hommes de lettres. Qu'ils fassent donc un journal s'ils tiennent à leurs impressions, je m'aperçois que c'est le seul moyen de rendre la correspondance à sa des- • tination propre.
Dieu me préserve d'écrire à l'avenir une lettre « bien intéressante » t Les livres seuls devraient avoir la parole, parce qu'à eux seuls le plagiat est interdît. Des êtres vraiment marines dans la pensée et la sentimentalité humaine n'ont pas besoin de ces transcendantes épistoles, contenant pour eux des choses aussi banales que «■ la pluie et le beau temps ».
Le télégramme et tes épanchements à la marquise de Maugiron : l'idéal de la correspondance non phraseuse.
Comment y a-t-il des peintres de femmes ? Ils finissent par- s'encanailler comme Carolus Duran. Autant le portrait d'homme est une chose large, variée... La femme n'est possible que jusqu'au
maxillaire inférieur. 11 faudrait la peindre nue, voilée de ses cheveux.
Pourquoi Carrière ne laît-il que nos têtes de mort ?
Quelquefois j'écoute. C'est un répit extraordinaire. Des souvenirs m'arrivent de très loin, qui m'aident à reconnaître l'étrangère que je suis devenue.
11 me semble que les choses, les moindres petites extériorités, sont plus moi que moi-même, c'est en me recueillant que je me perds.Etourdis que vous êtes, n'essayez pas de e rentrer en vous-même '>■ En dedans il n'y a rien. Je le sais pour y avoir été mise en pénitence à une heure où il n'y avait pas encore de souvenirs.
Et toujours ce sont les airs qui me rapatrient le mieux. A-t-on jamais remarqué que les airs sont au monde la seule chose humaine qui ne change pas... ? Un vieil air nous arrive de plus loin que les paroles qui l'accompagnent ; et pourtant la langue survit déjà à la race. Nous pouvons être sûrs que, quelque part au monde, s'entend le cri modulé du premier gosier qui chanta.
Apprendre : apprehendere, saisir au passage, s'accrocher, se cramponner.
,.ïGooqI
Il faut vivre pour se venger de la mort, « D'où il suit, en raisonnant comme nous le (aisons, que la sagesse n'est pas la mesure, la sagesse étant inséparable de la Beauté; car il n'y a pas moyen de le nier, jamais, ou dans bien peu d'exceptions, les actions mesurées dans le cours de la vie, ne nous paraissent plus belles que celles qui sont accomplies avec énergie et vitesse...
«Et lors même, mon cher, que les actions, plus belles par la mesure que par la force et la vitesse, seraient aussi nombreuses que les autres, on n'aurait pas pour cela, le droit de dire que la sagesse consiste plutôt h agir avec mesure qu'avec force et rapidité... Ni qu'une vie mesurée soit plus sage qu'une vie sans mesure. » ( Charmide )
Vannes, mardi.
Lire ne désénerve pas. Quelle que soit la valeur de notre curiosité, lire n'est pas cesser d'attendre. Lire, c'est la vie des autres, c'est le regard, c'est le repos. Il ne faudrait tire que pour se fustiger en lecture pieuse, pour rendre la somme exacte de ce qu'on a pris.
Mais lire comme moi, lire pour lire, lire toujours. Lire plus qu'on ne parle, lire plus qu'on ne bouge, lire plus qu'on ne voit I Lire de 15 à 26 ans I
■ Notre vie n'est que mouvement. »
Oh I ce molm aninuK continam, dont parle Gcéron, ce doit être la vie intellectuelle.
Et puis le plein air, les pleines heures sous toutes les inclinaisons du soleil et de la lune... La vie domiciliée est anormale et monstrueuse. J'ai fait le vœu ce matin en sortant de la cathédrale, devant ces remparts et leur fossé, leurs mâchicoulis et leur Tour du Connétable, découpés en pleine matinée, intaillés en ciel dur, bruns, ligneux et frais comme les troncs en lisière d'une haute futaie, je me suis promis, je me suis juré de vivre au soleil à grande atmosphère, de vivre et mourir sous mon ombrelle mieux promenée, par le monde, qu'une épée de croisade.
L'ombrelle errante de l'impératrice d'Autriche.
Lorient, 1*' juin.
J'ai revu Darcy, le héros de Pékin, et je me suis étonnée moi-même de la simplicité. Hors les usages, avec laquelle, d'instinct, j'ai fait des avances et comme rendu hommage à ce jeune homme.
Oh I je ne suis pas l'enthousiasme féminin, récompense mondaine de l'illustration masculine 1 Une notoriété, que je ne partage pas, n'a aucune raison d'émouvoir le réalisme profond de mon ascétisme
Mais voilà 1.. si i'avaïs été souveraine, j'aurais su accueillir les héros.
Evidemment, mon esthétique m'a fait mouvoir.
Si Darcy n'avait pas été si profondément simple que c'en était presque gênant, de cette mortelle simplicité des grands malades qui ne peut pas la grimace d'un sourire, si l'ahsolu épuisement des tardifs retours de Chine n'avait mis, sur ce visage, le calme des traumatisés et cette gravité comme frileuse d'une étourderie, eh bien, je l'aurais sans doute assez peu respecté. Mais, devant cet homme que la mort, en personne, est venue éprouver, j'ai compris l'égalité d'initiation de tous les courages, et qu'à un certain degré, toutes les valeurs sont adéquates.
Mort belle, seule efficace, vous seule raffinez la vie, tout est grossier près de qui sort de vos mains.
« Elle parle très bien, disait te docteur, elle suit la conversation. Je vous dis qu'elle noua fiche dedans et qu'elle n'est pas sourde. »
Eh bien, oui, je me le demande : est-ce que je ne me fiche pas dedans î*
Ce que nous savons de I inconscient dans le sommeil, la transe, la distraction, nous montre que la nonconscience n'est pas une suspension de la vie matérielle ou spirituelle. L'activité du corps est plus normale que jamais dans le sommeil, et le rêve, la transe hypnotique, la distraction même témoï-
gnent d'une activité mentale supérieure à celle de l'état conscient. Alors, qu'est-ce que la conscience et la personnalité 7 Rien que la cohésion des deux vies. Dans le « retour à soi » cela est pris sur le fait.
Etre : sentir son corps et sa pensée le plus simultanément possible. Une rencontre électrique de l'âme et du corps, voilà pourquoi notre présent est si court, nos instants infinitésimaux, nous n'existons que par étincelles.
Donc nos atomes pensants et vivants peuvent être immortels, mais ne donnent pas i la conscience une {(arantie de survie.
Juin 1901. Brutut, mardi.
M'entêter k ne pas estimer, à ne compter pour rien, la jouissance négative d'une guérison, est-ce bien nécessaire ? Mon horreur, ma défiance, mon insoumission au bonheur relatif « par comparaison " n'est-elle pas une exagération ? Y a-t-il seulement autre chose ? Un bonheur en soi î* C'est une définition élémentaire que nous ne sentons que par contraste.
N importe, avec ce système, un voyou qui mange est heureux. Il faut, pour se venger, un bonheur aussi éloigné des gens heureux que le malheur.
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En ce monde nerveux, toute suprématie autoritaire, édifiante, sentimentale, éducatrice, bienfaisante, n'est que magnétisme. Nous ne sommes rien tant que nous n'agissons pas sur autrui, magiquement, par un charme, une sorcellerie. Ils le savent et nous méprisent, sans le connaître et sans le faire connaître.
Il y a deux castes : les hypnotiseurs et les hypnotisés. Les hommes ont du goût, ils ne pardonnent pas de n'être pas séduits. Te créer supérieur est l'affaire de la nature, mais en persuader les autres ne regarde que toi. J'ai le goût religieux des attitudes. Une âme de premier ordre, qui en laisse une autre la côtoyer, plus grave, plus simple et plus hautaine, s'est humiliée irrémédiablement. Quoi que prétende la conscience intime, cette lénitive approbation personnelle, l'infériorité a existé et pas seulement dans la forme.
Quand avouerons-nous donc toute l'existence du signe ? Nous ne sommes pas autre chose que ce que nous fûmes dans notre chair, à telle ou telle minute visible et dont le souvenir a jugé.
Il faut, ô Saint-Just,portersatête comme un Saint- Sacrement pour se venger d'avance de tous les pa-
J'ai vingt-six ans et je ne sais bien mépriser que moi-même. Chrétienne va !
Dimanche 23 juin.
Moralité de mon footing au pas accéléré pour m'emballer un peu te moral. N. - fi. : vous devez toujours avoir la fièvre sous peine de mort. Résolution pratique : Ne jamais pemer à ce à quoi je ne puis rien — santé, faute d'argent — pour me déshabituer de l'obstacle de la défaite, et surtout de la patience, de tout ce fatras d'attentes qui mène à l'innervation. Ne vouloir exister que sur le point où l'on peut agir, car la volonté se détruit dès que, pour allié, elle accepte le temps. De suite on lui laisse tout faire. Ne compter que sur soi, ne compter pas même sur le temps.
A méditer demain 3/4 d'heure pendant ma promenade du matin : « Pour obtenir la victoire sur les hommes et sur les choses, rien ne vaut la persévérance k s'exalter soi-même et à magnifier son propre rêve de beauté et de domination. >' (Le Feu).
Je ne passe jamais devant un puits sans regarder soigneusement au fond. C'est une des plus belles sensations de la vie. Un recueillement si instantané, un autre monde si invisible et si près... On dirait brusquement un grand silence, impression toute morale de la profondeur.
Les trois calamités humaines : bêtise, laideur et lenteur.
Se faire un bonheur avec ce quî reste... s'amuser à ramasser ses morceaux [ Des aveugles ont sculpté, des sourds conférencié, des hommes sans bras ont peint avec leurs pieds (musée de Dîjon).M'°*Ganeron de Calonne, l'amie de Carmen Sylva, a fait des vers au soleil et à son mari, qu'elle ne voyait pas. Cela me choque. Ces acrobaties de la douleur me rappellent l'employé des pompes funèbres : comme il savait son métier, il put lui-même s'enterrer I
La musique est aujourd'hui ce qui a le mieux racheté les femmes. Une musicienne prend aux rythmes dont elle s'électrîse un autre mouvement psychique, une autre manière de battre sa vie, et fa pulsation des maîtres, en venant frapper ses veines.éduque presque gymnastiquement son amorphisme de corps et dame.
5 juillet.
La vie est assez miraculeuse pour être toujours suffisante, et si nous n'étions pas des êtres limités, forcés de choisir, nous ne consentirions probablement jamais à l'ennui.
Mais, ne pouvant tout vivre, des jours faibles deviennent insupportables, parce qu'ils sont de la vie forte, perdue, volée. Ilya dans l'ennui une comparaison, un désir insatisfait tout autant qu'une satiété.
L'ennui, c'est l'état de grâce du scepticisme.
Je ne cKoisîs absolument pas mes lectures. Il n'y a jamais qu'un livre que je puisse lire à un moment donné, et celui-là décide de l'autre. Ne lisez pas si vous avez besoin de « programmes "etdea méthodes » et si vous ne comprenez pas à quel point lecture oblige.
On dira de Loti ce qu'on voudra, mais quand je ne peux plus supporter une phrase de littérature, je le lis encore.
Il n'y a que la vie physique : avoir remué sous tous les ciels. Au fond, dans la forme même des plus intellectuelles élucubrations, tl n'y a que son apothéose.
Contemplation, action ? Il n'y a pas d'essentielle différence. Il faut seulement savoir si on veut la vie au premier ou au second degré.
Qu'e&t'ce que j'inventerai pour me consoler de la marine ? « Rentrer à bord » le canot du soir, habiter les Océans, dormir sur rade... Avez-vous jamais regardé l'horizon comme un lieu où l'on ' rentre « ? Nostalgie prédominante cette fois-ci en lisant Loti, ce retour au large, ce frisson d'échappée, d'isolement sauf en regagnant son mouillage..
Samedi 20.
J'ai beau être un peu comme M""* de Sévigné « toujours de l'avis du dernier qui a parlé», je crois
que je n'estimerai pas beaucoup Schopenhauer. Le poème byronien du pessimisme est bien allemand pour ma latinité. Schopenhauer est un philosophe de lettres, et les philosophes de sciences à la Herbert Spencer m'ont habituée à plus de rigueur. Il est aussi très faible d'exposition, très drôlement bavard et il vous assassine de comparaisons. Moi, elles ne m'amusentpaset,pluselles abondent, plusleur nullité probative me gêne. Trop affirmatif aussi le monsieur, il va me précipiter sur Hegel et Fichte.
Si un système de talent pouvait sortir d'une philosophie de femme, je me le représenterais exposé . de cette manière.
Saint-Just... La révolution m'ennuie après Thermidor. L'éloquence des Girondins ? Mais prenez un rapport de Saint-Just, Vergniaud est un phraseur, un poncif à côté de ça.
Une seule chose me gêne : son étonnante et presque lyrique affection pour Robespierre. Virtuosité d'ambitieux ? Ce trop jeune dictateur choisissait-il un régent à sa minorité ? Il y a des jours où je me sens passablement curieuse des « états intérieurs " de ce '< fanatique ".
Certaines nuances affectueuses appartiennent presque plus à nos habitudes de politesse qu'à nos usages sentimentaux, et sur une échelle bien plus importante qu'on ne croirait.
1901. Trez-Hir. 25 juillet.
On a cru perdue la caisse de mes cahiers, tout mon journal depuis dix ans, mon premier travail presque achevé, des projets, des notes et tout ce que je copiais, quand je croyais à la copie. Enfin dix ans d'existence, goutte à goutte, mes dix années terribles, k l'originalité desquelles la Providence s'est tant appliquée, goutte k goutte conservées d'une manière telle que je comptais là-dessus, sur ce pis aller de testament, pour mourir avec un peu moins de rage.
Maman n'en a pas dormi, moi j'ai constaté qu'il ne pouvait rien m'arrlver de pire, qu'une grande maladie m'aurait moins volée, moins démolie... Alors il faut que je sois un monstre, puisque j'ai encore eu affaire à ce minimum d'émotion qui m'échoit toujours. Mes orientations intérieures ont des possibilités de volte-face I J'ai une facilité de qaid mihi là où je ne peux plus rien 1 L'instinct de conservation est trop habile chez moi, i! a trop joué. Et puis j'ai l'imagination philosophique, un raisonnement, une moralité m'habille des pieds à la tête comme une sensation.
Mais quel bonheur d'avoir retrouvé ma caisse. Elle ne voyagera plus que recommandée sur tous ses clous.
Après neuf mois, revenir ici fébrile d'émotion à
la mbe en prisence des points de repère si soigneusement relevés, épiés : l'entrée du goulet, la côte d'en face, les Tas-de-Pois, le raz de Sein. De combien est-ce que j'y vois mieux? Yen a-t-ilpour un an d'existence, pour un an de jeunesse } Et dans les glaces, mes yeux ont'ils embelli, la taille, la transparence, la couleur, l'expression ? Assez gagné pour un an ? Aurai-je le temps d'être jolie }... Je me voudrais jusqu'à soixante ans, je me voudrais jusqu'à la mort, pour réparer, pour compenser.
Vendredi 9 août.
Un silence. Je n'ai pas travaillé depuis trois mois. Mais les yeux me guérissent, et j'appartiens corps et âme à cette guérison. Guérie je serais tellement une autre... Oh I les yeux I Qu'on puisse quelque part être aveugle au monde...
Je reconnais la vie, celle de mon enfance. Je me retrouve où je me suis laissée :
« Quand je me résignais déjà, la croyant morte.
C'est mon âme d'enfant qui ressuscite en moi. »
Oui, c'e;t bien cela : pas seulement les choses,
mais cette atmosphère entre elle et nous qui est le goût de la vie. Je reconnais cet indéfinissable qui ne peut être que moi et qui revient de s! loin I Guérir lentement, guérir tard est une chose effrayante. C'est maintemant que je ne supporte plus rien : " Ils ne voient rien qui marque assez pour mesurev le temps qu'ils ont vécu, et néanmoins, comme ceux qui se réveillent, ils sentent qu'ils ont dormi longtemps. »
Si j'étais de ceux qui demandent .des pourquoi à la vie..
Tant d'âme et de fluide me sont rendus par les yeux qu'il me semble à moi seule pouvoir me charger des oreilles. Et puis qu'importe 7 Des yeux parfaits, des yeux qui vengent de plus en plus, ce que je les ai revus aujourd'hui ne suffiront pas à finir la vie, des yeux qui me valent enfin, de beaux yeux méchants pour bien dire : non.
Hier, un soir comme je n'en connaissais pas, le jour déjà très baissé, une irandaddité, une qualité d'atmosphère, un soir comme un matin.
Avant-hier un gris si pur, si égal, un tel équilibre de ciel, de côtes et d'eau, une telle absolue sérénité grise qu'on aurait dit une autre planète où serait ainsi le bleu de la terre, où le radieux serait en gris.
Un certain degré de complaisance et de serviabilité tient du commérage..
Toi, toute ta vie tu me feras le plaisir d'être une
agït^, ce qui ne prohibe nullement le profond recueillement de l'attitude et des apparences de la vie.
Ne pas se laisser prendre au dédain commode ,de l'inaccessible, à la paresse qui n'essaie pas de toutes les velléités.à la béate incurie du parcage social.
Il n'y a pas une possiblité dont je ne ressente en moi la certitude. Comme Bussy d'Amboise, je n'ai jamais lu d'une action dont je ne me sois sentie capable.
Jeudi 15 août.
Je me rappelle qu'au Villars de Lans, le 15 août 1891 , à l'époque où je priais sans livre et sans écart toute une grand'messe durant, je me rappelle m'être ajournée de 15. août en 15 août, et je prévoyais: enfin dans dix ans...
Eh bien, mon Dieu, je recommence ; dans dix ans je serai encore jeune, en somme, et d'ailleurs j'aurai si peu aimé la jeunesse I
Je ne l'aime même plus chez les autres, cet âge ingrat moral, cette enfance qui dure trop.
J'ai placé ma vie de 30 à 50 ans. Mais ces vingt ans, il me les faut. Moyennant quoi j'accepte le passé et je l'aime de m'avoîr faite ceque je suis : exceptionnelle.
J'emploie ce mot au sens exact, sans aucune idée de supériorité.
158 JOURNAL DE MARIE LENÉtU
^1 Août.
Encore à faire des yeux.
Cet hiver, la lecture aux lèvres, une publication.
Sortir avec les Oratoriennes pour décider de ma vie au point de vue charité.
Me situer. Je ne veux que Paris. Et recevoir dès que les lèvres parleront.
Je le vois à la vie des autres, je ne puis compter que sur moi, fût-ce pour m'entourer.
Remettre l'Italie tant que je serai anxieuse « sans état et comme sans être ».
23 août.
Ils se croient nerveux, parce qu'ils s'impatientent, parce qu'ils s'agitent et deviennent insupportables pour un retard, une corvée de la vie matérielle, parce qu'ils sont démontés, malades pour une incertitude, un objet perdu. Nerveux, puisqu'il le faut, mais de quels nerfs I
C'est raffinement des nôtres qui nous rend impossibles des nervosités si grossières. Que de choses laissent calmes les nerveux ! Quand nos dents grincent mille fois par jour, quelle imperturbabilité ! Pour dire comme Baudelaire, quelle imperméabilité I
Une réaction naturelle me rend, au contraire, plus aimable envers une corvée, caisses, rangements.
Je suis très convaincue de la superfluité luxueuse de ces " nécessités de l'ordre pratique », de U gratuité amusante de notre fantaisie d'exister.
Je ne puis m'empêcher d'avoir pitié de la vie et toujours, à toute seconde, je suis avec elle en émotion esthétique, et c'est pour les grossiers, qui font du tapage, que je réserve tous mes nerfs.
Or, je n'en suis pas là du tout par philosophie, je suis née ainsi, et demeure persuadée que tous les êtres gais « doués d'un heureux caractère », si dépourvus de tout alliage d'imbécillité, sont parfaitement des esthétiques sans le savoir, vivant sous un charme encore très méconnu.
28 août.
Chez nous, quelle maladresse à exister, quelle inaptitude k tout un monde de voluptés immédiates et passagères. Les bêtes, au contraire, sont admirables, un incroyable aguet de leur bien-être. L'ingéniosité d'un poulailler, par exemple, à tirer parti d'un rayon de soleil, ou celle d'un caniche à capter les traînes sur lesquelles on peut bien dormir. Quels épicuriens adroits et presque réfléchis I
2 septembre.
Je suis nerveuse et tourmentée sans une minute de répit. N'avoir encore rien fait pour moi ! Je ne jouis de rien, ni ne désire aucune joie. Je n'éprouverai aucun bien-être extérieur, tant que je n'aurai pas vidé ces questions intimes.
Faire quelque chose qui me Vaille. Et je le fais quand je travaille, mais je remets toujours les achèvements, l'acceptation finale.
Je ne veux plus lire de ma vie. Je me suicide de lectures.
Au bout de la plage la falaise forme une arche étroite. D'en haut, du chemin des douaniers, c'était étrange de voir la mer passer, gros chat blanc par sa chatière.
7 septembre.
Certes je n'aurai pas l'incrédulité apostolique. Ce qu'ils comprennent I C'est toujours l'argument facile, de nature plus basse, qui les émeut et qui les gêne.
Un effort physique, intellectuel, moral, quel est l'homme, la femme surtout, capable de les fournir, qui désire même les fournir ?
Je peux à peine me faire croire en disant que les
sciences occultes m'intéressent moins que les autres. Aucune méfiance obtuse à leur égard ! Mais les « phénomènes occultes " d'ailleurs assez monotones, ne m'amusent pas plus que les chimiques. Ils m'étonnent même moins, car j'aurais pu les imaginer.
Un fait est bien peu de chose par rapport à nous, aussi extraordinaire que vous le vouliez. C'est le commentaire, l'effort humain pour le saisir, l'hypothèse, la méthode, qui lui donne vraiment du prolongement et qui nous intéresse.
Eh bien ! les sciences occultes n'ont pas eu leur homme de génie, elles n'ont pas plus accru l'effort que le rêve humain. Elles ont moins enrichi notre imagination qu'un pas ^e l'astronomie ou de la géologie. Elles n'ont rien découvert.
Je suis à des lieues de l'anti-mysticisme, je serais même ennuyée qu'il n'y eût rien d'inconnaissable, mais ma conception du mystère est bien trop haute et générale pour que je me croie plus proche de lui à un moment donné qu'à un. autre. Le mystère est partout et non pas ici et là. La science ne part pas d'ailleurs pour aller " s'y heurter "■ Elle sait depuis longtemps ce qu'elle ne comprendra jamais, elle est même seule à le savoir. Vous ne pouvez pas changer au mystère la place qu'elle lui a assignée, vous ne pouvez même pas lui fournir un nouveau postulat. La science, agenouillée devant le mystère, sous les espèces sa-
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cramentelles de ses « idées derniires » y communiant cliaque jour, n'a aucune raison de s'émouvoir pour le saluer ici où là. Pas plus que saint Louis n'en trouvait & quitter le Saint-Sacrement pour l'annonce dans la rue d'un passage de Jésus-Christ.
A M. B. Moi. tant pis I j'ai besoin qu'on m'estime, pour ne pas dire plus, car je mets aussi dans mes pré' lérences un sentiment très voisin de l'admiration. Je n'aime que ce qui est supérieur, pour me rendre j'ai besoin d'être séduite...
20 septembre.
Je suis amortie. Parfois j'ai peur de guérir, épouvantée du travail de la réparation.
Je n'ai plus rien à dire.
Pour des aperçus nouveaux dans ma psychologie, pour repêcher ce Journal en train de tomber il faudrait guérir.
Je passe la main, avis k ceux qui ont gagné & la loterie de la Ste-Guillotine...
Encore s'il n'y avait pas la musique ! Je ne pardonne pas la musique. Ce qu'il m'en est resté ! J'en suis poursuivie. Tout un jour les rhapsodies hongroises de Liszt, les sonates de Beethoven. Je n'en étais pas hélas I à jouer encore les symphonies. Le Largo de ta Schiller Marsch que j'aimais tant petite fille.
Des demi-phrases, à peine une mesure de l'orchestre. Ces souffles de tout le Roi d'Ys.
Et les souvenirs d'enfance, les déchiffrages à quatre mains de Mendelsohn, le Retour au Pays, les Grottes de Fingal, Athalie t Du Trez-Hir à Brest l'emballement de Ruy Blas ne m'a pas lâchée...
Puis c'est tante Alice, pendant que nous, les petites filles, n ous nous tirions comme nous pouvions du whist de tonton Albert. Je suis grondée comme inférieure à la situation parce que fe l'écoute qui commence en murmures : K Guide au bord de ta nacelle, ô fille du pêcheur... » de son contralto simple et chaud comme une voix de peuple et maman, toujours en murmures avec son bel organe savant, prend la tierce et continue.
Et cet Ave Maria de Schubert que je m'arrangeais pour piano, comme les échos d'Allemagne d'ailleurs. Et maman qui s'était tant fait prier, un jour qu'elle m'essayait une robe, pour m'indiquer vaguement, sans paroles, avec des arrêts continuels et ma peur qu'elle ne finisse pas, le célèbre Adieu que j'étais ennuyée de ne pas connaître, je ne l'ai entendu qu'une autre fois, joué si nerveusement, si ridiculement par ma chère M, L.
Et rien, rien de Wagner, sauf une marche de Lohengrin.
Maman en chantait déjà pourtant. C'est peut-être
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une de ces choses sans nom qui me reviennent comme ■i on les jouait à côté <le moi. Qu'est-ce qui les amène?
30 septembre.
C'est BU réveil de la syncope qu'on sait seulement ce qui vous est arrivé, qu'on a l'émotion de la mort approchée. Comment faisons-nous du mot résurrection un synonyme de joie î* Quel poids de mélancolie il faudrait soulever.. Le découragement d'avoir trop k réparer.
Vizac, 8 octobre.
A maman (trop paresseuse pour écrire ici je n'ai que des lettres pour me jalonner). C'est effrayant ce qu'il en coûte pour mourir. Cela fait pardonner bien des choses à Schopenhauer, lequel prétend que la vie est une affaire qui ne couvre pas ses frais.
Je ne la crois, en effet, solvable que pour peu de gens, ceux qui ont de quoi prendre la dette à leur nom.
14 octobre.
Ici, dans les terres, cela assombrit de n'avoir plus qu'un ciel. C'est comme des jalousies fermées sur l'autre ciel horizontal doublant la force de chaque jour.
15 octobre.
A mesure que je me suis rendue, cela me frappe de me trouver encore jeune. L'humanité me revient un peu, je commence à regretter le bonheur j je le voudrais toujours distingué par tout le reste, mais enfin je l'aimerais.
Je lis avec délectation les lettres du P. Didon ' à sa fille très unique. Bien dominicaines, bien naïvement oratoires, maïs peu d'humilité et cela change. Une belle audace de prédilection, une confiance admirable de paternité despotique, une superbe • exigence d'apôtre servi par Magdeleine \ Et des mots qui attendrissent, des mots qui réfugient leur humanité dans la robe du Christ et le manteau noir dominicain. « Je vous bénis avec une tendresse infinie et je vous envoie mon affection profonde sur l'aile de cette brise, qui entre par ma fenêtre et qui vient des hauteurs immaculées du glacier. "
Elle ne me déplaît pas, à moi, cette aventure passionnée à travers les deux bures blanches d'un ordre expiatoire. Comprenez -vous les regards de ces religieux, épris de leur beauté divine, de ces deux êtres qui ne se touchent pas ? « Je vous ai réservée à Dieu auquel seul, entendez-vous, vous devez appartenir. et le chef-d'œuvre se fera, »
Oh I ces conseils I L'aplomb de ces truismes 1 La lumière qu'ils allument, leur opportunité, rappellent ces ordres des chefs civils, à ceux qui combattent sur les lieuit. Ce «Tenez le plus longtemps possible, évitez les pertes d'hommes et ne vous rendez qu'au dernier moment ». Quand abandonnerons-nous cette prétention d'être plus compétents dans tes affaires des autres qu'ils ne le sont eux-mêmes ?
Le conseil est un admirable stratagème pour obliger un autre à s'occuper volontiers de ce qui ne l'intéresse pas, dans tous les sens du mot.
20 septembre.
J'ai vu des vaches, huit ou dix vaches immobiles, qui attendaient à une barrière. Derrière elles, sur le champ en plateau, il tombait un grand nuage roux crevant de soleil. Pour la première fois j'ai compris la magnificence des vaches. Les temporaux des oreilles, le diadème ïsiaque de ces cornes débordées de gloires, c'était superbe, étrange, impressionnant, c'était la vache de l'Inde, la vache dieu.
Brest, Toussaint.
Rencontré ce matin le cortège allant au cimetière de Kerfautras — service des marins morts en mer. Des
fleurs magnifiques, celles des Russes, un bouquet de millionnaire. Je n'entendais pas la marche funèbre de Chopin, mais elle les obligeait à marcher si lentement que c'était vraiment très beau, et cette présence des uniformes russes, qu'on s'habitue à voir dans toutes les occasions de démonstrations fraternelles, élargissait par le monde l'idée un peu étroite, un peu familière pour nous, des traditions maritimes.
Oh ! oui, je suis fille de marins, je le suis de toutes mes fibres, de toutes mes cellules, et je rends grâce au Destin de m'avoir fait sortir, moi si dégoûtée, qui éprouve le besoin de tout comparer, de tout préférer, de m'avoir tirée d'une caste que je ne veuille pas renier.
Le marin a la grâce de l'athlète, l'intelligence d'un voyageur, la distinction que donne la solitude et le « silence des espaces >> et aussi l'aventure dangereuse ; . je pense moins aux officiers, mais j'ai l'amour de mes hommes.
Quand je croise ces jolies figures sérieuses, parce qu'ils sont si simples, que je les sais adorables de bravoure et d'enfantillage, j'ai envie de leur serrer la main, de leur taper sur l'épaule comme ferait un vieux chef, j'ai envie de les décorer !..
Je ne pourrais plus trouver dans la marine un milieu pour moi, mais si je me mariais, ce serait un très grand regret nostalgique de ne pouvoir épouser un marin.
Faute de roîs, comme Madame, j'aimerais dans ma famille ne trouver que des navarques.
Dans le salon de ma grand'tante oii j'écris ceci, il y a de grandes peintures, les portraits d'un amiral, d'un commissaire général, et de deux capitaines de vaisseau.
Je ne peux jamais penser sans révolte à I amiralissime qu'eût été mon père. J'ai suivi avec passion la carrière de l'amiral F., tous deux valaient le même avenir,
1901. 22 novembre.
Il m'arrive de commencer par n'aimer pas ce que je dois aimer beaucoup, car, avec Scliopenliauer, j'en suis U. J'ai la seule vraie indépendance, je choisis mes soumissions. Il est vrai que je ne me soucie guère d'élire une doctrine, mais d'apprécier un homme. Or celui-ci est intelligent, il ne cherche pas à fi'rer modestie de sa philosophie, II sait dire avec beaucoup d'allure, une belle ampleur d'expression : Kant et moi. Il nous importe si peu qu'Arthur Schopenhauer ait eu d'humbles sentiments de soi-même, selon l'Imi' tadon I II a le bon goût de comprendre que cela est indifférent à la métaphysique, et moi elle me plaît cette conscience de soi ajoutée au mérite. C'est étonnant comme j'ai peu besoin de l'humilité d'autrui I
Les avantages inconscients — si vraiment cela existe — m'irritent et me choquent comme lies choses mal portées : une opale au cou d'une oie blanche. Le privilège est une chose de fatalité, mais savoir l'évaluer, en jouir et en jouer, c'est beaucoup plus nâtre.
Schopenhauer est capable d'accuser Aristote et Goethe de lourdeui' et d'incompétence. Quel connaisseur découvrira le fatras et les platitudes qui font le plus abondant de Shakespeare, par exemple î
l^ décembre.
Si averti qu'on soit, au fond on proteste. On n'imagine pasTisoIemenidelhumanité dans le monde, seule avec les brutes et les végétaux. Le natara non facit saltus réclame le soliloque étemel du seul être parlant...
Lundi 9.
J'avais toujours prévu que les moments noirs arriveraient à cet âge-là. Ce n'est pas en avant que les calamités sont les plus effrayantes. C'est par derrière qu est leur véritable action, c'est dans le passé définitif qu'elles pèsent et qu'elles épouvantent. J'aî le frisson de ces douze ans que j'ai derrière mot, o ce long
espace d'une vie mortelle ». C'est l'enfoncement dans un souterrain. En partant l'on a encore, derrière soi, le jour de l'entrée.
Jeudi 19.
Elles étudient l'histoire de l'art. Elles lisent, puis elles vont au Louvre régulièrement tous les huit jours. Evidemment j'ai tort, mais cela me refroidit, me gèle à mort. Oh I les milieux intelligents, toutes ces femmes, ces hommes aussi " qui s'intéressent i tout », connaissant les livres, les tableaux, la musique, s'arrangent et font partout de bonnesaffaires intellectuelles en bourgeois avisés et prévoyants... Ces gens qui apprennent toutes les langues, font tous les voyages et resteront si évidemment toujours des médiocres) Ahl ce ne sont pas les choses intelligentes qui font les gens intelligents I
Incapable^ d'une variante aux idées qu'ils apprennent, aux jugements qu'ils assimilent, et je ne pense pas à des nullités, mais à la moyenne des gens « très intelligents et très cultivés ».
A M™* D... D'ailleurs si cela ne va pas tout seul, je m'abstiendrai plutôt, n'ayant aucune raison de me lancer dans les affaires désagréables, et tenant bien moins à être imprimée, qu'à la façon dont je le serai.
Ce qui me regarde c'est d'achever, après on se
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débrouillera ; moi je passerai à autre chose. J'ai débuté par un roman, parce que c'était commode pour réunir toutes mes notes, mais je ne serai jamais une romancière, n'éprouvant pas le besoin de chercher, hors de la vie, ne fût-ce qu'une trame et des noms. C'est se croire bien des loisirs, quand tant de vraies choses attendent notre curiosité. Je me mets h un travail sur un révolutionnaire que je trouve trop peu connu, le plus jeune, à mon avis le premier acteur de la Révolution, Saint-Just, l'ami de Robespierre... Nous nous débarrassons de tant de curiosités morales avec ce mot facile : Un fanatique I
Vendredi 20.
Réussir n'est rien, c'est un accident. Mais ne pas douter de soi est bien autre chose : c'est un caractère.
Je ne sais par quelle routine, quelle discrétion de petites gens, quelle superstition de sort à conjurer par la prévision de l'échec, ils attachent une -valeur au scepticisme préalable 1
La défiance de soi n'a de valeur ni au del, nî sur la terre. Les prétentions, au contraire, ont une valeur en soi. Elles sont une force avant et après l'échec. J'emploie ma plus vertueuse résistance à me claque- ^ murer aux sages conseils, à ne pas m'autoriser une appréhension : dans quel but à la fin ? Gloriole
d'almanach infaillible devant l'insuccès toujours plus probable : Je vous l'avais bien dit !
En vérité, le remède est plus honteux que le mal. Qu'est-ce que vous pensez donc souffrir pour attacher une telle importance k votre anesthésie ? Quel soin de son cher amour-propre, qui, sans doute, ne survivrait pas à une déception I
Jeudi 13 mars.
Profondément, jamais, je ne pourrai savoir si je suis au comble du découragement ou de l'énergie, de l'hyperesthésie ou de l'impassibilité. Il me semble avoir atteint un degré suprême — indifférence ou détresse? — éloignement ou profondeur? je n'en sais rien, niais définitif, dont je ne m'écarterai plus jamais ; car il ferme tout, même pour mourir, car il est final.
Je ne saurais plus ni prendre, ni donner le bonheur.
A cela près, je suis " charmante et si gaie ! » disent-ils. Eli bien oui, je suis gaie, puisque j'ai de l'esprit. On rit quand on a de l'esprit, comme on salue les balles quand on a des nerfs. Cela ne veut pas dire qu on ait peur, ni... Et l'on n'a aucun besoin de m'en admirer, car je vous prie de croire que je ne me liens
pas obligée à des frais de politesse envers les circonstances. Si ie ris, soyez tranquille, je n'en fais pas l'effort !
A MP^ D., 8 avril.
Pour continuer dans le roman, la foi me manque et le goûl. J'ai pria le dédain de trop de choses. Tandis que j'ai l'attrait des vies exceptionnelles dans le beau, dans le mal, dans l'horrible et Saint-just est superbe; nullement canonisable, malgré son nom d'archange, mais je vous assure que cette force et cette rigidité peuvent être d'excellente fréquentation.
A Andrée. Je ne fais rien, je ne vois rien et ne veux rien voir. Je suis en pénitence jusqu'au succès. J'estime peut-être nu rançon trop chère, peu importe, puisque c'est moi qui paie.
21 avril. -
« Je méprise la poussière qui me compose et qui vous parle, on pourra la persécuter et la faire mourir cette poussière, mais je défie qu'on m'arrache cette vie indépendante que je me suis donnée dans les siècles et dans les cieux.
« Je fus à moi seule votre comité de rêve et de dédain. »
La Justice intérieure, la grande réparation de Maeterlinck, a seulement tort de se vouloir doctrine, c'est à dire propagée.
Lui, peut tout souffrir, la supériorité seule .console et les disciples qu'il se cherche ne peuvent que lui répondre : « Et moi aussi, si j'étais Alexandre»,
Mais la sagesse le gâte, il en revient trop k l'ancien « contentement ». Sur le passé, il a des stratagèmes, des hypocrisies, des résignations. Que de peine il se donne pour être heureux ! Lui, si spirituel, est -ce qu'il croit moins s'agiter que ces ambitieux qu'il désapprouve ? C'est peut-être un homme au-dessus de son bonheur et qui cherche des excuses à sa satisfaction.
Non, non, je ne veux pas plus me résigner au passé qu'au présent. Je « n'envie le passé de personne», mais je m'envie dans tel ou tel passé, celui de Saint- Just ou de Marie- Antoinette, par exemple. A 27 ans, j'aurais bien acheté de Thermidor, la Convention, le Comité de salut public et les missions.
Et quand on fut à Schoenbriin Madame l'Archiduchesse, et Madame la Dauphine à Trianon, et mêmeaux Tuileries et même au Logographe la reine de France, on peut mourir au nez de la plus privilégiée des tricoteuses !
Mirabeau disait : « j'aime à croire qu'elle ne voudrait pas de la vie sans sa couronne? » Pourquoi me voudriez-vous d'aspirations plus modérées ? C'est alors qu'il y aurait une différence, et gravement morale, entre une archiduchesse d'Autriche et moi.
3 juin.
Robert de la Sizeranne, que j'aime tant, est-il bien dans le vrai, dans son article sur les portraits de femmes, en sacrifîant si rationnellement la ressemblance à la vie ? Cela ne tournerait-il pas à une convention d'école ? Même à l'art, n'importe-t-il pas moins de faire un tableau " vivant » que de voir la réalité, et de la rendre, elle, et pas une autre.
Vous voulez faire un chêne ressemblant, une lumière ressemblante,et pourquoi pas aussi cette femme? Vous dites qu'il y a les photographes. C'est, en effet, la seule beauté de la photographie de restituer quelquefois — pas toujours — tout le caractère d'un, visage, et l'on s'écrie alors : Que c'est vivant !
La matière employée, il est vrai, n'est pas belle, et je préfère le beau pastel ressemblant. Je n'ai pas besoin d'avoir vu M"^ Fel polir être assurée que son portrait lui ressemble.
N'ayant ni la musique, ni l'amour, ni les sports,
j'en arrive quelquefois à l'aiguille. Quancî je suis noire d'imprimerie, je la savoure presque. Oh I ce n'est pas qu'elle me fasse penser I mais, au moins, je ne mets les pensées de personne à ma place.
M""* V... a le compliment d'une violence : Vous êtes mieux que personne.
Trez-Hir, 7 Août 1902.
Je m'empare d'instinct, fût-ce pendant une heure d impondérable coquetterie, de tout ce qui vaut, de tout ce qui dépasse. D'un pays ou d'un homme, je prends ce qui me revient, ce qu'il y a de mieux. Mais je ne pourrais pas être jalouse.
Quand elles me parlent jalousie, je dis que je ne comprends pas, qu'il ne s'agit pas d'être sûre des autres, mais de soi. Qu'il faut être capable d'inspirer un sentiment tellement unique, qu'il ne puisse jamais se doubler. C'est en moi que je chercherais mes sujets d'inquiétude, sinon qu'importent tes rivales inférieures ? Quel souvenir peuvent-elles laisser auprès du vôtre 7 Je me soucierais peu d'être l'unique amour, mais le plus bel amour. Soyez irremplaçable et taissez-vous remplacer.
Quand j'arrive ici, au bord de cette grande plage de sable, de cette grande plage de ciel et de cette grande plage d'eau, j'ai toujours un saisissement de...
propreté, de netteté luxueuse, comme la neige seule en donne aussi l'impression.
A M""* D... M août.
Mais est-ce notre faute si l'on ne peut se développer qu'au bénéfice de l'analyse } Si chaque fois que nous voulons une perfection il faut d abord avoir affaire au sens critique } Et puisque toute notre vie nous devons être les défenseurs de l'intelligence, nous aurions le droit qu'on nous montre du côté adversaire les efforts et les progrès fournis par la plus grande conscience.
Je me rappelle que M""* D... me disait : Pour le moment mon enthousiasme est en disponibilité.
Certainement une maladie organique eût mieux valu. Peut-être qu'elle m'aurait abîmée davantage, mais en laissant la vie intacte autour de moi.
A quoi bon en parler ? Je ne m'en intéresserai pas plus à moi-même, mais passionnément je veux sauver la femme. Je veux souhaiter plus que je ne désire, il n'y a de bon que la fièvre.
1" septembre.
Pour moi-même je suis une absente, je me souviens de moi avec effort. Je m'aperçois maintenant que ce
qui nous tient à la vie. nous fait habiter notre corps, nous équilibre dans l'espace et dans le temps, nous fait respirer notre conscience dans les choses présentes, ce sont les sensations de luxe. C'est-à-dire que les sens pour la conversation, comme les définit Malebranche, sont insuffisants. C'est la vision de luxe, la vue large et profonde qui nous installe dans la vie, dans nous-mêmes. Je me reconnais à la dureté d'une silhouette, à la pureté d'une ligne de côte. Et chaque progrès des yeux me rappelle les sons, ils me semblent rapprochés avec les mouvements, les habitudes mieux saisies de ce qui bruit. Ou, pas même cela, mais plus de réalité au monde, le fait tendu, vibrant, ouvert k )a circulation des ondes sonores.
6 septembre.
Hier, près de la mer qui dormait, avec un long rêve de nuées blanches au fond de l'âme, je lisais Rosebery sur Napoléon. Ces hommes d'Etat, quels gens simples ! au sujet de l'autre monde...
10 septembre.
Je me rendrais pour du yachting et je croirais encore faire une belle affaire ! Il faut être dénué de
)80 JOURNAL DE MAKIB LENÉRU
toute vie intérieure pour ne pas garder mortellement la nostalgie d'une journée de passerelle dans les allongeoirs de toile blanche, éventée jusqu'à i'ivr dans l'élan sur les onze nœuds forcés d'un long tangage, parmi la pureté des choses blanches, les tentes, les baleinières suspendues, les cordages secs et la mei plus à vous qu'une route ne l'est jamais. Car c'esl une impression d'intimité, de clôture, qu'on ressent en pleine mer. C'est en somme en lointains, le ounimum d'horizon, le même que dans la plaine. La montagne seule soulève le ciel pour nous. Mais on vit dans la montagne, tandis que la mer est sans humanité. On peut se retourner et dire k coup sûr : je suis seule ici, seule avec le voyage, la gaieté des vents. Parler de l'amitié entre amis est un manque de goût, de tact même. Il faut éviter d'apprendre qu'on s'est livré plus que vous ne le demandiez. Il ne faut jamais préciser, ce qu'on donne et il faut avoir ta jalousie de son avenir, chose totalement ignorée des hommes. Ils ont l'étaurderie de la constance et c'est beaucoup moins beau qu'on ne croit. Je ne veux pas être aimée de provision. Demain je veux séduire encore et veux qu'on me sédui . Se souvenir, c'est avoir pitié. L'amour est beau quand c'est une lutte, les adversaires d'égale iorce.
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26 septembre.
Ce que Saint-Just a de remarquable et d'antîrévolutionnaîre est la tenue. C'est une belle chose d'avoir le front aussi sévère que la pensée, le regard aussi dur que le courage, la bouche difficile comme son rêve, et secrète comme la- solitude de son Sme.
30 septembre.
Je n'écris que dans la sincérité de l'ennui, c'està-dire la plus désintéressée, la moins vaniteuse qui soit, ce qui ne m'empêche pas, en me relisant, d'avoir l'impression oiseuse d'une série de digressions.
Ma vie, je n'arrive pas à l'écrire, elle ne m'intéresse pas. Des jours, comme ce matin, je me réveille dans une douceur étonnante, ayant presque une autorité comme acquise par une vie d'ascétisme et de grande oraison, une douceur de départ ou de mort- Ce sont les jours de plus grand froid et de plus scandaleuse indifférence.
Ma vie t En lisant Spinoza, c'est-à-dire le plus grand intérêt qu'aient pu me préparer les livres des hommes, une raillerie si interminable au fond de la conscience : Ah oui, Marie, en vérité, la prophétie a-t-elle
été accor<I^ aux autres nations, ou simplement aux Hébreux ? Alors, en personne décidée, je fais (ace, je ï>è8e le pour et le contre et l'évidence de cette conclusion s'impose : Oh 1 ma chère enfant, pour ce que vaut ta vie présente, tu peux bien la gâcher et la dé' Iienser en sublimités insensées, en beautés fatigantes, en supériorités inutiles. Je te défîe d'y i>erdre quelque chose !
5 octobre.
«■ Quand l'injustice, en développant nos facultés, ne les a pas trop aigries, on se trouve plus à son aise avec les fortes pensées, avec les sentiments élevés, avec les embarras de la vie. Une espérance inquiète et vague exaltait mon esprit : je le tourmentais sans cesse. »
Ainsi k l'origine des grandes carrières d'ambition, il y a toujours quelque chose, enfance ou jeunesse, à venger. " L'idée de grandeur et de prospérité, sans jalousie et sans rivalité, est une idée trop abstraite et dont la pensée ordinaire de l'homme n'a pas la mesure. »
Et de M. de Lafayette : « Dans son désir, dans ses moyens de se distinguer, il y avait quelque chpse d'appris. »
J'aime tout de Talleyrand. 11 faudra que j'écrive
de lui. Parlant de sa mère dont tout le charme d'esprit avait été pour ses amis : « Elle ne voulait que plaire et perdre ce qu'elle disait. » Rien de mieux. Mais nous, nous n'avbns plus assez avec qui perdre.
A. R. de M... 8 octobre.
Pourquoi ne ferais-tu pas de la musique en diable ? Tu es assez intelligente pour la comprendre intellectuellement. C'est ce qui manque à la plupart des femmes, incapables d'aimer la musique comme une lecture, d'avoir des curiosités musicales et par conséquent de se faire intérieurement musiciennes. Tu pourrais, j'espire, voir dans une fugue de Bach autre chose qu'un monologue de salon, ou un exercice de tapissme,,
13 octobre.
En écrivant, autant jusqu'ici j'avais la pudeur du lieu commun jusqu'à opter avant de dire bonjour ou Dieu vous bénisse, autant maintenant je me garde et me réserve ; je travaille à me banaliser, je m'enchSsse dans la banalité.
Et nullement par dépit ou dédain, par raffinement. J'y suis arrivée de cette manière : un mot de M"" X.
refus d'invitation, dix lignes, relations nullement intimes, avec l'aspect guilleret de l'esprit qu'on veut faire, m'avait déplu. D'impeccables formules de politesse m'auraient bien plus renseignée sur la qualité de la dame. C'est misérable de faire son métier de bel esprit à toute réquisition, il faut mépriser les petits bénéfices. Ah [ le grandiose et délicieux bon ton que les aristocrates - inventèrent... que d'esprit il fallut y dépenser !
L'authenticité est le seul pittoresque.
Savoir s'entourer des choses présentes.
16 octobre.
J'ai passé trois quarts d'heure à la mansarde, ayant trouvé dans la caisse d'incendie des papiers que je ne pouvais plus quitter. La correspondance du « Consul de France aux lies Canaries, Ste-Croix de Ténériffe, Baron Chassériau » qui a veillé la dernière nuit de mon père. C'est sur grand papier de chancellerie, doré sur tranches.
Mon père ne se voyait pas mourir, dit-il. Allonsdonc ! Après " une longue confession, ayant parlé d'objets k remettre à Marie (])« et regardé mon portrait de toute petite fille d'un an. Pourquoi enlever l'héroïsme aux mourants, sous prétexte de nous accorder un soulagement ?
(I) Madame Lniéni, dont c'est aiutî le nom;
« Une gastralgie d'entrailles, » pas de fièvre, mais épuisement et cela d'une promptitude qui déroute les six médecins de -« La Loire » et les trois médecins de Ste-Croix. Mais mourir ainsi... si jeune, avec un tel avenir, chez ces Espagnols quand tous tes Français sont partis ? Je garderai toujours la révolte de cette mort.
Ses camarades Fournier, Courejolles sont aujourd'hui les chefs. La mort des jeunes gens est plus affreuse que celle des jeunes femmes, ils perdent tellement plus I
Quel est ce consul qui le veille et qui le pleure sans même le connaître assez pour le savoir marié ? M. Chassériau a continué d'écrire à maman — veuve À 21 ans — de longues lettres, et nous avons les portraits de toute sa famille. Un sous-officier aussi ne l'a pas quitté — Adrien Harrison — et l'infirmier fut parfait. « Il a été admirablement soigné, vous pouvez en être sûr, M. l'amiral, ce pauvre jeune homme était sympathique à tous ceux qui l'approchaient. »
Vraiment les Espagnols ont été parfaits. Le gouverneur Ximènès de Sandoval écrit une lettre émue à grand-père, et lui envoie YEpoca, premier journal de Madrid, où il a fait insérer une note sur les regrets laissés par l'officier français.
Et puis toute la lugubre négociation : Les prêtres de Ténérîffe ne laissaient pas inhumer, « tout se passait
186 JOURNAt DE MARIE LENÉRU
comme sous Philippe V, écrit le consul et U translation était sans précédent depuis 1806. » Il fallut d'abord voir l'évêque, ensuite l'autorité civile réunit une junte, et ceux-ci ne pouvaient rien. Alors un décret de Madrid qui s'en fut à la signature royale, et cela ne suffisant pas, un ordre royal enfîn — manu pTopria mando. Le cercueil attendit longtemps dans le caveau d'un grand d'Espagne, les nobles ayant seuls des sépultures particulières au cimetière de Ténériffe.
Ténériffe 1 Voici ce que je trouve dans le journal d'aspirant de mon père au timbre de la « Guerrière. '"
«Arrivé aujourd'hui vers raidi à Ténériffe... Ici j'ai fermé mon cahier, la musique répétait le choeur de Roland à l'avant de la batterie Montjoye et Charlemagne I
Ronce vaux, vallon sombre.
Prête ton ombre A leurs tombeaux.
« Toutefois je n'ai pas quitté la terre espagnole. Ici, comme au val célèbre, le pavillon jaune à bandes rouges se déploie. »
18 Octobre.
Comme on devrait toujours écrire 1 Qu'aurais-je de mon père sans son journal d'aspirant t Eh bien, I
il est charmant son Journal. Mot qui aurais été volée, et peut-être si éloignée, si je ne l'avais pas trouvé suffisamment intelligent, je suis charmée, attirée et navrée.
On reste toujours un peu étrangère k soi-même quand on n'a pas connu son père.
Comme il était sympathique et d'originalité éveillée sous cette pureté de langage de petit Parisien qui me déroule un peu.
D'abord le marin prend ses notes. '< Vers dix heures les vents ont sauté au N.-O, C'est la renverse habituelle. Nous sommes en route au S.-O. avec le grand hunier et le petit hunier au bas ris, filant 2 nœuds. Pourquoi ne pas faire de toile ? Cela peut s'expliquer en pensant que la mer étant encore très grosse, une grande vitesse donnée au bateau fatiguerait celui-ci. C'est une raison i défaut d'autres. Encore une question : le point n'est écrit nulle part bien qu'il soit près de 3 heures. Pourquoi ? »
Après une manœuvre difficile.
" Dépasser un bâton de grand foc à la mer, et avec cette mer, m'avait semblé jusqu'ici une opération très difficile, je le pense encore, mais à l'occasion je la tenterai. J'ai omis de parler d'un second maître, Hervé, comme un de ceux qui furent employés à déverguer les focs. Ce sera^pour lui une recommandation si je relis ceci. »
Le snob à présent qui écrit confortablement dans le bureau du « détail », et qui possède un cadenas pour son u bazar, » ce dernier luxe offert par son fouriier. « On n'a pas idée du désordre et de la saleté qui régnent dans le poste... A chaque instant l'on entend des bruits de bouteilles cassées, de piles d'assiettes s'écroulant. C'est dans le poste un amoncellement de débris sur une coucbe de fange, le coin d'une borne. Une expression très caractéristique a été imagina pour démontrer l'ensemble sans nom jusqu'ici qui couvre le pont. Je ne la dirai pas, mais elle est dans Balzac. » ?
Aussi l'on comprend son goût du housckeeping anglais après un séjour au Britisb-Hotel k Simonstown. ■« Que ce doit être une bonne chose que la vie élégante en Angleterre. Et quel bien l'on doit penser d'un peuple qui est si bien servi 1 »
Je suis frappée de ce que les descriptions n'en sont littérairement pas, mais des mots pour se souvenir, ce qui à 18 ans est déjà le goût sincère de la sensation, au lieu de la superstition poétique. Pendant les fêtes de la Ligne : « La nuit était magnifique. Accoudé sur la passerelle j'avais devant moi deux spectacles : La foule à côté du désert, te tumulte à côté du silence. J'étais fatigué du bruit, j'essayais de m'y soustraire en contemplant la scène silencieuse. » Et puis une tempête : « A l'abri sous le fronton de
dunette, n'ayant devant les yeux qu'une masse noire et sans vie, je voyais tout k coup les ténèbres s'animer, une vive lueur rose ouverte éclairait l'horizon et, sur le fond gris de plomb du ciel, se détachaient vigoureusement les mille cordages des deux mâts de l'avant. Dans leurs dédales on voyait distinctement les gabiers travailler i tout disposer pour dégréer les vergues d'hune. Puis, entre l'œil et les mâts, une véritable nappe d'eau tourmentée, flagellée par le vent, si épaisse que la lumière seule des éclairs pouvait la rendre diaphane. »
En littérature îl aime ceux qm savent " élever un détail à ta hauteur d'un fait ». A-t-il lu ça quelque part ?
La marine en 1866 était plus aristocratique qu'aujourd'hui. 11 y avait à bord de la « Guerrière " un Chabannes, un Turenne, un Borghèse et, au fort de la Montagne, au Japon, un Mortemart. La vérité est que les analogies entre la marine et l'armée sont nulles. Les officiers de marine sont, en premier lieu, des explorateurs très mathématiciens et très géographes, accompagnés il est vrai d'un matériel de premier ordre dont ils savent se servir. Mais s'ils ont du goût pour les canons à tir rapide et une générale prédilection pour les torpilles, c'est en somme, en curieux, en érudits, en collectionneurs fiers de leur galerie.
Et surtout, ils sont des diplomates et presque des
190 JOURNAL DE NfARIE LENÉRU
plénipotentiaires, de moins en moins malheureusement, mais en campagne, ils sont encore une ambassade, ils reçoivent les souverains et en sont reçus. Ils ont ce charme de la vie diplomatique, ce pittoresque des cours et des sphères élevées, les fréquentations internationales.
1er novembre.
J'ai pris" « Travail » , en gare de Rennes ; c'est Germinal et je le relis volontiers. En somme Zola, c'est toujours le même livre, la même description, la même sensation. On ne pense pas moins que cet homme-là n'a fait. Ce grand actif a même très peu vécu. En outre, il ignore l'érudition, il n'y a pas eu chez lui d'échange entre pairs. Et il raisonne comme un goujat. Quand on a lu autre chose on est crispé d'une si grosse voix pour des couacs de logique. Il vous désintéresserait des questions sociales en en faisant une dispute de table d'hôte ou de café de village. J'étais plus anarchiste en lisant l'Ennemi des Lois.
El toujours ces problèmes de mangeaille. Encore les faisans et les truffes du dîner de Germiaol-
J*ai besoin d'oublier que ces choses-là s'envient. Puis, mon Dieu, parlez de justice (et encore je crois plus de justesse au mot pitié) et chambardez au maxi-
mum, mais ne mêlez pas là-dedans la félicité, ne. vous imaginez pas traiter la question bonheur! C'est un sentiment de haute convenance qui me fait accueillir le socialisme, l'abomination de rencontrer un vagabond qui mange un morceau de pain quand on va dîner en ville. C'est absolument navrant, mais cela ne choque pas mon sens moral comme injuste.
Rue Faraday, 9 novembre- Exprès je ne me lance dans aucun lent travail. J'évite de m'ancrer pour une heure, mais je relais de tout, je sens la vie reprendre autour de moi, c'est un frémissement comme autour d'un bateau qu'on renfloue.
Je suis sérieuse et je m'applique. Je vais les dents, presque les poings serrés. Je ne me fatigue pas, une détente, au contraire, me semblerait morbide. J'ai si monstrueusement à fûre I Je ne cesse de calculer avec la mort.
Je refuse les consolations. ]e ne veux rien avoir perdu. C'est-à-dire que la vengeance doit l'emporter disproportionnellement sur le dommage fait. Cela estil possible } Peu importe^ cela ne sera que dans la mesure tentée.
La qualité de mon attention est médiocre, îi y a
là une maîtrise à ga^er. Le style est pour l'attention, avec la bataille rang^ peuî-être, un entraînement admirable.
Ecrire, apprendre k choisir, à délibérer, apprend la décision motivée, apprend un infini dans les nuances et les impondérables du tact, apprend à coordonner, à vouloir et faire l'ordre, apprend ta curiosité, c'est-à-dire le désir et la direction, c'est-àdire la volonté.
Ecrire, apprend à saiar.
J'ai un besoin de style nullement littéraire, j'ai besoin d'écrire pour vivre et réussir ma vie, alors même que Je n'imprimerais rien. En somme écrire étant la plus profonde manière de penser, l'est également de vivre.
Ecrire, c'est l'oraison. Réaliser par le style les cinquante années intérieures de sainte Thérèse.
15 novembre.
J'ai rangé la musique ce matin. Beethoven, Mozart, Schumann, les Echos d'Allemagne et jusqu'à mes études de Stephen Heller.Si je guérissais à 30 ans, ai-je calculé, j'aurais encore le temps de tout connaître . et de tout jouer. D'ailleurs, un jour peut-être, quand je serai plus vieille, j'apprendrai à lire la musique.
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Dimanche 23 novembre.
Quel radotage que « Travail », bien un livre de vieillard. Est-ce que cette félicité de canaille, ce bonheur de dimanche et jours de fêtes, tente le peuple plus qu'il ne me tente ? Quand Zola exécute son rêve de transmuter la somptueuse solitude d'un parc privé en préau d'asile pour la marmaille et les ménagères accouchées, on a le plus désintéressé cri de désespoir 1 Et toujours, toujours ce bonhear public, cet amour public, il donnerait la nausée du peuple, si l'on n était pas tout de même de nationalité chrétienne. Les parcs sont faits pour les châtelaines et les braconniers et les belles forêts sont moins souillées par le passage des charbonniers que par les déjeuners de famille.
Mardi 25. ,
Amorcer de suite toutes mes habitudes, il vaut mieux commencer mal, in a karry, que remettre, fût-ce d'un jour. Gir te mal n'est i>as le temps, mais le mouvement perdu.
S'entraîner si merveilleusement à l'action immédiate, qu'on arrive à la réflexe d'une perpétuelle et parfaite disponibilité.
S'innover des habitudes aussi facilement que les velléités vous en parviennent.
O velléités, grâces perdues I
Puis schneU, schneller, der Tod rdtet so Khndl I
Tout doit se (aire de plus en plus vite, du geste matériel au mouvement cérébral. Car tout est plus net qui s'accomplit rapidement et d'ensemble.
Règle : pratiquer les délais fixes.
30 novembre.
Encore les femmes à la vente du Grand Palais. Même à 50 et 60 ans, elles n'ont pas l'air sérieux.
4 décembre.
Nous nous rappelions avec maman cette audition d'un vendredi-saint, " Rédemption » par Gounod. chantée par Faure et Maury, k la salle Albert-le- Grand. Je me rappelais mieux qu'elle. De splendides voix de femmes, émues et claires, chantant 1 '« Au pied de ta Croix Sainte » et le « Jésus est ressuscité», menées par Gounod dans un adorable mouvement, le souffle d'une course matinale.
6 décembre.
En rentrant à Paris îl faut se précipiter rue des Tuileries et sur les quais, respirer de l'air historique. Les capitales nous donnent le besoin des architectures glorieuses. La place de la Concorde et le pont Alexandre m'enchantent comme une forêt, une ligne de côte. Ah I les villes, les villes qui sont des personnes centenaires, les villes plus vieilles et plus nobles que la campagne, les villes aux beaux noms qui siègent par toute la terre...
A Paris, quand je n'ai pas vu la Seine et les ponts, ou cet adorable Carrousel où les rois de France ont mis chez eux, dans leur cour, le ciel, les nuages et la couleur du temps, il y a des jours où du pavillon de Marsan on voit dans de l'air bleu le pavillon de Flore, il me- semble, comme au Trez-Hir quand je ne suis pas allée sur la plage, que je ne suis pas sortie.
Dimanche 13.
Une lettre de Marie qui soulève la question du mariage. Elle s'impatiente de ce qu'on ne veuille pas la laisser en paix. Elle me dit que certainement te mariage est une vocation normale, mais que le
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célibat doit en être une autre, et que jusqu'ici le catholicisme seulement a su l'organiser. " Si vous ne vous mariez pas, votre mère en aura-t-elle, par principe, le même chagrin que la mienne ? »
Moi, Marie, c'est différent, je n'étais pas mariable. Si je le redevenais, le jour, par exemple, où je lirais très bien sur les lèvres, je tiendrais, je crois, à me marier. Même en éliminant le beau mariage d'inclination, il y aurait encore le mariage d'ambition, et, à son défaut, celui de dévouement. En tous cas, toutes les concessions que je pourrais obtenir de moi, je crois qu'il serait bien de les faire. Je ne voudrais pas mourir non mariée.
Le célibat ne peut pas être un système, ne peut pas être une préférence, parce qu'il n'est rien de pltis. Sauf, évidemment, dans les circonstances de fortune ou de personnalité exceptionnelles, parce qu'alors la liberté n'est plus un vain mot, et la femme peut jouir de son propre mouvement des choses agréables de ce monde. Mais alors on est impardonnable, moralement et physiquement, de n'avoir pas rencontré un mariage tentant.
Les médecins, je crois, divisent les maux en deux espèces : les pléthores et les misères. Eh 'sienl le célibat est une misère. Il ne faut jamais rester en deçà. Une jeune fille, une éternelle jeune fille, ne risquera pas de mourir en couches, de perdre un
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fils de 20 ans, de mener un veuvage de 30 ans, avantages qui ne s'expriment que par des négations et que je ne vanterai pas, moi qui ai toujours dit, et qui ai toujours écrit que nous étions moins pauvres de ce que nous perdons, que de ce qui nous manque, et moins frustrés de ce que nous n'avons plus, que de ce que nous n'aurons jamais. Le célibat est supportable parce qu'en définitive, au monde .tout l'est, mais c'est avec la mort une grande mélancolie et aussi sombre pour l'homme que pour la femme.
11 est inadmissible de parler des cloîtres comme d'une école de célibat, lis sont une école de virginité, mais avec des noces spirituelles, et la plus intense obsession de l'union. Ce n'est pas une métaphore que ce mot d'amour qui nous choque un peu dans la bouche des mystiques. Les religieuses sont aussi complètement des épouses qu'il est possible à une âme de l'être.
Mais si je constate une impatience, une angoisse à vieillir de mes journées, si, alors même que je travaille le plus, j'ai la sensation de l'en vain, si le travail, l'effort artistique d'autruî dont je m'enchantais d'abord, se couvre de ridicule et soulève au fond de moi-même le rîre inextinguible de la vanité, si dans ma lutte avec la mort, incroyable de stratagèmes, je sens que j'ai le dessous, ,. C'est donc que je suis dans le faux, que toutes les ressources je ne
les ai pas, que ma vie se passe, et bientôt se sera passée sans elles.
J'ai toujours eu le jugement inexorablement net, et la notion du but singulièrement précise et détachée de tout ce qui est moyen.
je n'admets pas le cercle vicieux et ne donnerai pas le nom de fin à un point quelconque de la ligne perdue. Or, je n'ai jamais ressenti, dans mes jours, que la fièvre du passage et le goût uniquement de l'ascétisme. Je demande la sensation de l'arrjVée. Je n'aurai pas, à travers tant d'obstacles, accru si prodigieusement ma « volonté de vivre " pour aller finir dans une région perdue de la vieillesse. Je n'aurai pas, avec des matériaux de destinée qu'il m'est loisible d'appeler exceptionnels, créé en moi, à force d'intensité, une âme exceptionnelle, pour la satisfaction cabotine d'une jouissance d'esthète.
Elles donnent l'Impression d'une chose rare chez les femmes, même de 60 à 70 ans, du sérieux. Pour le combiner ii faut une dose de simplicité qui demande trop d'intelligence et pour l'imposer à l'enfantillage ambiant une împerturbabilité qui est du caractère.
A M™* D... Cette documentation me pèse horriblement, // faut faire de la besogne inutile. Il faut avoir lu ce qui ne servira pas. Cela me rend sans indulgence envers les noms et les styles d'inconnus. L'homme, ordinaire est une chose ridicule.
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3 janvier.
A " Thérolgne », Dieu me pardonne, je me suis amusée ! Voir aller et venir ces grands gaillards d'acteurs, la canne de Sieyès et les gants de Péthion... Voilà des choses qui pour mol ne seront plus jamais ce qu'elles sont pour les autres. 11 ne s'agit pas seulement du " frisson historique » bien que j'y sois sujette au point que Molière — et dans le Médecin malgré lui ! — eût manqué me faire sangloter sur le devant de la loge. C'est le frisson de la vie, et pas en artiste, pas en esthète, en morte \ J'apporte au monde des émotions de ressuscitée.
De Quincey, à propos de ses cauchemars, parlait des foules qui l'obsédaient, de la « tyrannie de la face humaine ». Or, elle m'a manqué à moi, dans la proportion où elle le poursuivait, la face, la figure humaine. Je les si tous aimés hier, hommes et femmes, d'être
de la chair qui respire et qui veut, d'être des bêtes.
Je crois que j'aime la vie humaine, que j'en ai la curiosité, comme si j'étais d'une autre race.
A l'acte du château, j'ai compris un autre prestige de la Cour. Toutes ces bêtes, choisies, variées, spécialisées, étiquetées, à portée des souverains... On éprouverait à les manier une jouissance de tactifs, comme à toucher de belles pièces d'échecs.
Les généraux en chef ont connu cela ; l'être qu'on peut manier et sacrifier. Cela crée un rapport nouveau d'œil à œil, quelque chose de plus rare, de plus poignant peut-être que l'amour.
Napoléon restera l'homme qui a possédé le plus vrai de la volupté humaine. Tous ces hommes qu'il a eus... je ne parle pas des peuples qu'il n'a pu sentir, mais de ceux qu'il a Vas, dont il se souvenait. Toute discussion à cet égard, n'est qu'une revanche d'humilié. Je n'ai jamais approché une foule sans éprouver immédiatement, non pas ce que doit être l'orgueil, mais la sensualité du pouvoir. Ah ! personne comme moi ne saurait plus gravement ressentir l'émotion . des vanités !
H faut prendre garde, il y a chez nous trop d'ascétisme réflexe, trop de mortifiés sans le savoir. Nous gardons les dégoûts du christianisme, mais nous en avons aboli les soifs. « Soyez des âmes de désir, » disait, au moins, sainte Thérèse.
■.CiOO'^le
Toute avidité complète nous choque, et nom croyons avoir ga^aé quelque chose quand nous nous sommes fait un dégoût. Sous peine d'impuissance le non-appétit doit être une satiété.
7 janvier.
De toute ma force je lutte contre cette superstition : l'âge. Quel rapport entre les rotations, les révolutions de la Terre et notre activité ?
Ma maturité fut de 15 à 30 ans, ma jeunesse aura' lieu ensuite, et l'on verra ce que dix, quinze ans de moins pourront contre moi.
10 janvier.
Natara non fadt saîtm.
Si l'on avait l'imagination du passage, la mémoire des transitions, si nous pouvions saisir la continuité du mouvement, on verrait à quel point rien d'étranger n'arrive, et comme nous sommes déj^ oîi nous devons aller. Sans les repères extérieurs, toute élévation paraîtrait si normale, qu'elle ne donnerait même pas le sens d'un déplacement. Et nous avons le respect de l'impossible I
..ïGoogl'e
1 3 janvier.
Une pièce est mauvaise, ridicule, mal faîte, mais cat du théâtre I Votre mais est un sot ! Je n'admets pas cet argument, même pour une fierie. Une pièce est une pièce même à la lecture, et du bon théâtre reste du bon théâtre même quand je le lis, exemple : Bataille de Dames. Maïs sî je me plains de X... si je ne trouve pas une scène où l'on puisse s'accrocher, si cette poussière inutile de répliques m'éreinte, ne me répondez pas : « C'est un homme de théâtre «.
Pourquoi, en effet ? Un dialogue misérable, je le lis en cinq minutes, il en faut vingt pour en finir à la scène.
L'évidence est que le mauvais à la lecture, devient te détestable au théâtre, par la raison très simple qu'il vaut mieux murmurer une bêtise que la vociférer. Des pièces, qu'on ne peut pas lire, réussissent au théâtre. Mais des romans illisibles réussissent aussi. Pourquoi ne vous écriez-vous pas : C'est mauvais, mais c'est du roman ! Je réclame mon droit de conserver du goût au théâtre. Tant pis pour le public de la scène-feuilleton, de la scène mauvaisroman. Tant pis pour ceux qui ne savent pas lire avec leurs oreilles. Thomas Corneille n'était pas plus « homme de théâtre » que Racine, bien que son Timocrate ait été le plus beau succès du siècle.
Faire ce que je fais sans joie, sans élan, sans présence d'esprit ou en pensant à autre chose.
Si j'étais un peu plus bête, mon sujet m'empoignerait. Je ne connaîtrai jainals ces bonheurs-là. Quand je ne suis plus k ma table, pour rien au monde on ne me ferait penser à mon travail en cours. C'est une fuite instinctive et presque enfantine. Je cours après le succès, comme je chercherais mon mouchoir. Au fond, je ne suis pas une nature abstraite.
Ces sens qui sont très touchés quand on reconnaît ses torts et ceux qui font les beaux esprits s'incHnant à la discussion, ils ne sauront ni les uns ni les autres qu'on n'a jamais tort, car il y a toujours une raison pour laquelle on fait ce qu'on fait. Se dérober, par les concessions, est donc une manière très utile de classer un malentendu, mais en l'embrouillant cent fois plus, non seulement en sacrifiant toutes ses chances d'éclaircissement, mais aussi le droit d'autrui à n'être pas dupé. Dieu me préserve de l'insolence de qui me cède.
J'énonçais : J'aimerais mieux m'être trompée sur la fidélité de mon mari que sur ses facultés et sa valeur en soi. Fernande était merveilleusement de mon avis. Maman disait : Vous êtes dégoûtantes !
13 février.
J'ai encore dû défendre l'ambition. Comme les hommes ont su s'arranger pour, au moins dans l'opinion, ne pas souffrir de leur bassesse I Je . me suis énervée : il n'y a de beau que l'activité. Toute passion, qui fait rendre aux hommes plus qu'ils n'ont l'habitude de donner, est une passion exaltante et noble par conséquent.
Il est monté dans le métropolitain un homme adnirable, portant la livrée de l'homme chic sans aucune de ses attitudes et une lourde serviette dans ses gants gris. Je me suis épuisée en suppositions. Un ministre, ou k peu près, n'irait pas en omnibus. Un acteur ? (Station Palais Royal). Il avait des moustaches et puis la mine. Un auteur venant de faire répéter sa pièce î Un conférencier ? Seraient en voiture et pas seuls. Je penche plutôt pour l'auteur, car le faciès était d'un intellectuel en état de violence intérieure. Ce regard absorbé, violent et clair, insolent comme un regard d'enfant, a maté toutes les femmes. J'incline à croire qu'il pensait à autre chose, mais il avait cet air au bord de la parole et de la parole attendue comme une gifle, insulte de suiveur ou de sermonnaire, les femmes semblaient y goûter un voluptueux mépris d'elles-mêmes. Est-ce étrange
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les passants? Ce qu'on trouve et ce qu'on perd,,.
Saurons-nous jamais tout ce que nous a pris la silhouette d'une ou d'un inconnu qui s'éloigne pour toujours? Les paroles et les regards à moissonner de ces âmes dont les yeux, un quart d'heure, ont aimé les nôtres, tandis qu'on s'en retourne chacun mourir dans sa destinée close, înlranchis sable k ceux que le hasard ne nous a point réservés, que la vie ne nous nommera point.
Et il y a encore les autres, ceux dont le visage même nous était défendu, ceux qui tournent le coin d'une rue que nous prenons, qui ont quitté le salon où nous entrons, la ville où nous arrivons, l'appartement que nous louons, la famille où nous allions ; ceux qu'une minute, un pas, un grain de sable a persévérément détournés de nos voies... le travail incessant des destinées qui se croisent, le fil qui ce soir a le plus approché ce nœud, les trames qui se chaînent, s'étirent, s'avancent et bifurquent... ceux que nous ne vîmes que la nuit, ceux que nous ne vîmes que de dos, fatalités insignifiantes, raccourcis d'atomes du Destin, toute la volonté du monde qui a ordonné cela I
En métropolitain, en chemin de fer^ je vois souvent les gens, sinon dormir, du moins fermer les yeux, présenter leur physionomie de sommeil, J'aî vu une charmante femme ne rien changer à son attitude correcte, toute droite, dormir sur tige c
une fleur, les yeux fermas comme on tes baisse, hautains comme dans la veille, sans un fléchisse^ ment des traits. Mais le plus souvent ils sont ignobles, c'est une lâcheté, un abandon. Ces êtres-là -doivent souffrir avec le visage du mal de mer et l'emporter dans la mort. Grâce à Dieu, ceci est une honte de singes, à la vraie douleur la nature a fait un visage plus digne et plus simple en lui donnant la rigidité. Quelle étrange épreuve dans le mariage que cette assistance au sommeil, c'est le plus grand abandon, la plus grande possession. J'imagine, à celui qui veille seul, le regard et le qui-vive d'un traître. .
Dimanche 22.
Toujours mes yeux et le retour des choses. C'est si nouveau d'absorber, par exemple, plus de soleil; de marcher à Tair, à la lumière libre, de voir le jour «rai, le jour des autres, sans les infâmes verres bleus qui ont condamné mes yeux de jeune fille.
Retrouverai-je bientôt mon regard d'enfant, ce regard dévorant pour lequel tout le monde m'aimait? Il y en avait peut-être de plus jolies, mais je me suis sentie, physiquement, la préférée. Ah ! tout ce que j'ai perdu 1 Je me sens jocrisse devant les morceaux de trop de choses cassées, avec un peu de triomphe
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ironique pourtant, comme s'il fallait bien s'enorgueillir d'une maladresse colossale.
J'ai relu le règne de Tibère dans Tacite et repris Machiavel. Si après cela on ne peut pas me confier un empire ! Une chose délicieuse dans Machiavel qui ne i:>arle qu'affaires et crimes d'Etat, c'est le tutoiement au lecteur : Et tu ne te maintiendras pas si tu fais ceci, et tu vas k la ruine si tu n'uses pas de la personne du renard et de la personne du lion.
Ed era daca tanta ferocia et ianta virta...
Tacite dit aussi : Polliontsqae asinii patrii feroçiam retineret. Je l'aime cette ferocia romaine. Elle se traduit par la hauteur, l'indomptabilité, la force.
En latin la férocité est une vertu. A sa racine, la chose et le mot sont admirables, tant il est vrai que les hommes sont faits pour être mangés.
Cela m'édifie à la Bibliothèque quand je lève les yeux, assez souvent, car piocher m'est toujours antinaturel, cela m'instruit d'examiner les hommes dans la franchise, dans le cynisme du travail.
Bien qu'ils soient maîtres de leur effort, ils s'embarrassent et se congestionnent. Le travail évidemment les alourdit, c'est une digestion avec les symptômes de l'autre. Est-ce que sont écrites ainsi toutes les choses souveraines ?
Et les hommes du métropolitain à 9 heures et à midi, ces messieurs bien habillés, oui, même celui qui m'offre sa place... On prévoit les événements qui « chifferaient » leurs âmes comme des loques, les mots qui feraient pleurer leur amour-propre. Que de places à prendre parmi les hommes I
On relira indéfiniment dans les romans ces réclamations des jeunes contre la vie, des enfants illégitimes entre autres, quand ils ont envie de se suicider : qu'ils n'ont pas demandé à naître, et pas seulement de leurs parents, mais de chaque ancêtre qui, dès les commencements du monde, les préparait. Car sans les générations qui devaient venir, sans la « volonté de vivre » de leur race future, aucun n'aurait connu le mal de l'espèce, et personne n'a le droit d'ignorer la plus absolue des solidarités, personne ne peut se séparer pour récriminer et condamner, et tout le monde est coupable ici, jusqu'à la sonnette du président I
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14 mars.
Nous ne sommes pas dans un tel état de minorité intellectuelle, qu'en présence d'une Idée nous devions toujours nous enquérir du maître. Une pensée est plus intéressante par ses rapports avec la vérité, par sa valeur absolue, que par sa valeur relative k un individu. Je peux mépriser la mort à cause d'un mot de Sénèque qui ne la méprisa point. Que Schopenhauer fût un viveur, cela est essentiellement étranger à la portée philosophique du pessimisme.
Mais il leur faut l'exemple à ces grandes personnes.
Ce sont des enfants au théâtre qui demandent si fl c'est arrivé », et qui ne s'intéresseraient plus k la pièce s'ils savaient que l'acteur ne dit pas ce qu'il pense.
18 mars.
A retenir les gens qui vous découragent. Oh I le plus passivement qu'ils peuvent « parce qu'ils ont peur de vous donner des illusions ". Comme j'ai eu raison de relever tous les ponts-levts de secours des autres à moi I
Je suis convaincue, jusqu'aux entrailles de mes entrailles, que je ne ferai jamais rien que par moi, la plm aeale moi.
Quand on doit maintenir en soi un niveau intérieur plutôt élevé, tous, voire ceux qui vous aiment, sont de mauvaise fréquentation. C'est une règle absolue de dignité morale. Nous n'avons pas pliis à entretenir les autres de nos ambitions que de nos amours.
C'est l'expérience de sainte Thérèse qui, certes, ne rencontrait pas d'hostilités, « Pour m'aider à tomber je n'avais que trop d'amis, mais pour me relever, je me trouvais dans une effrayante solitude. »
Elle entendait par tomber, tomber dans l'indifférence aux grandes grâces. Parlez-leur d'eux-mêmes, parlez-leur en toujours, voilà de quoi remplir les relations sociales de toute votre vie.
N'ai-je donc pas assez été prédestinée au silence qu'il me faille encore prêcher contre lui ? Ah 1 Saint-Just qui nous avait si viteappris tous les secrets de la puissance intérieure ?
Parler malheur avec ses semblables ou, généralement, de tout ce qu'on partage profondément avec eux : religion, mort, amour, rien n'est fait pour nous ravir plus brusquement à toute solidarité.
« Quel courage il faut avoir ! »
Je réponds ; « Pas du tout. Courageoupascourage
n'ont .rien à voir avec la nécessité, il n'y faut que l'espace et le temps. »
« Si, tout de même, le courage de vivre. »
« Tout ce qu'on souffre est de la mort fragmentée. On n'a aucune raison de préférer le total quand on n'aime pas les morceaux. »
Je ne sais d'où me vient cette âme liturgique, j'ai tous les instincts de la vie monacale, jusqu'à la hantise des commémorations. Que de fois l'on m'en a voulu d'aimer parler des morts comme des vivants. Les hommes ne sont pas si religieux qu'ils croient, à moins qu'on entende, par religion, la peur de Jupiter qui tonne — et le respect de Jupiter qui arrête- Dés moments où il faut bien étouffer. La voix humaine me manque, ce lien plus solide, plus cordial qu'un regard. Les portraits aussi regardent, les morts regardent. Je suis entourée de morts dont je me souviens avec difficulté... l'effort de toute relation au monde... etï^u'il en soît ainsi toujours, avec répétition, avec défense d'en sortir, quand je passerais cent ans au milieu d'eux !
Je ne veux plus donner mon avis sur l'intelligence des gens, pour ne pas profaner ce que j'entends par
là. J'entends par intelligence et plus instinctivement que par criticisme voulu : un individu capable de tout et d'abord de n'être jamais bête. Capable de tout, cela ne veut pas dire les accomplissements variés d'un Italien de la Renaissance, pas plus que bonapartiser dans son siècle, mais : capable d'exister sur tous les points et d'en témoigner par une impeccable originalité de contrôle.
La beauté. Nous en parlions hier «vec A... k propos de cette jeune fille remarquée par moi àla Nationale. Des traits de médaille, mais dans une fraîcheur, une plénitude de chair éblouissantes. Assise et, de loin, l'âme des yeux inaperçue, elle était impériale. Bougeant et marchant, comme toujours le cygne retournait à l'oie, il n'y avait plus qu'un petit trottin avec, à chaque pas, l'ébranlement de tête de l'omnibus. Et toujours quand elles ne sont que belles, il y a une tare qui les anéantit. Oh ! le spirituel est bien vengé.
On rencontre aussi de très beaux jeunes gens, et l'on a la certitude qu'en toute circonstance on le prendrait de haut avec eux, parce qu'ils n'ont pas l'étincelle, ce reflet du dedans sur la beauté qui, seul, en fait quelque chose.
Ces femmes si belles sont celles que lâchent leurs maris pour les plus dégoûtantes maîtresses.
Ceci' veut dire qu'il y a des beautés, la plupart des
beautés, sans valeur pour passionner et qu'il faut chercher ailleurs les sortilèges.
Jeudi saint.
Bossuet à la sœur C... Instructions pour la semaine sainte, le psaume LXXXVIII « Libre entre les morts ». On m'a voulu parmi les créatures atteintes et misérables, mais je ne suis pas des leurs. La contagion ne m'apprendra ni leur attitude, ni leur langue.
Je suis étrangère dans le malheur. Je suis une passante fourvoyée. Je suis ici par erreur, et s'il me plaît de supposer que j'y suis pour mon plaisir]
Quand on est un peu intéressé dans la question, on ne pardonne pas aux autres la manière dégoûtante dont ils souffrent. Oh I la bouche de mal au cœur, la bouche de boîte aux lettres, et cet air de traîner des pantoufles étemelles ! Je vous le garantis, quoi qu'il y ait eu dans ma vie, quoi qu'il s'y passe encore, cette vie surplombera la vôtre de la hauteur des cîeux. J'étais née sans orgueil et, pour l'apprendre, i ai mis le temps qu'il y fallait.
Mardi 14.
Depuis le temps qu'ils se voient, les hommes ne savent pas encore se regarder. Ils sont toujours per-
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suadés » qu'il ne faut pas juger les gens sur l'apparence «ce qui leur évite d'y porter la moindre attention. Il n'y a même pas à interpréter, à chercher de Ten-dessous, tout est visible, tout est à vif. Le préjugé contre l'apparence est une erreur de gnosticîsme. Malebranche lui-même a su réagir. « J'ai un corps qui me paraît faire plus de la moitié de mon être. »
Mais, ceci admis, je ne crois pas mettre le u discernement des esprits » à la portée de plus de monde. Plus que jamais il y faudra le don de prophétie, car Voir est une cAose plus exceptionnelle et plus incommanicahle que juser même et qu'analyser.
Les tètes de domestiques que certains maîtres introduisent dans leurs maisons 1 et la moyenne des physionomies dans leur intimité...
Jamais en présence de son regard, je n'aurai l'idée de m'informer du caractère et de l'intelligence même d'un homme, pas plus que de la température auprès d'un thermomètre. L'œil est l'organe de l'esprit aussi spécialement que celui de la vue, et je vois le cerveau dans l'œil, la puissance cérébrale, comme j'y mesure la puissance visuelle. Mais qui donc encore sait noir la vue ?
A chaque instant on me demande « voyez-vous cela ? ». Comment peuvent-ils confondre le regard qui volt, et le regard qui ne voit pas ? Je fais des