‹ Journal de Marie LenéruChapitre 29 sur 34 · C.ooqIc · texte numérisé non relu

C.ooqIc

différences entre les myopies de gens que je vois pour U première fois. On détecte si bien le regard qu'on fait semblant de voir I

La chose que je comprends le moins, c'est encore mon âge. 11 n'y a pas k dire ! Je suis jeune. Ce que je me trouve riche de jeunesse, ça n'en finit plus 1

Et pourtant, la plus grande inquiétude est là. La tristesse et l'ennui, soit ! mais qu'il faille en vieillir... Voilà donc pourquoi je suis venue ? Enfin qu'est-ce que c'est le courage ? à quoi sert-il ? qu'est-ce que cette pose ? Est-ce qu'on n'en est pas moins dupe, dupé, attrapé « volé comme un singe k qui on a donné une noix vide ? ».

Je veux bien me promener magnifiquement dans ma banqueroute puisque la seule chose qui me reste, est de le faire bien ou mal.

Puisqu'on me donne « un balbon d'où cracher sur ce peuple » je veux bien y aller de mon altitude, mais nier,qu'à chaque heure de ma vie j'aurai eu le cœur serré, des sanglots dans les tempes et dans la gorge, serait une sottise.

J'attends si peu de joie de mes allées et venues que tous mes mouvements me paraissent bêtes. Dans la rue cela va jusqu'à stopper la locomotion. A Is

216 JOURNAL DE MARIE LËtittO]

Bîbliothèqye, au milieu de tous ces hommes, je ne suis pas une femme, j'ai la fatigue et l'indifférence d'une vieille ou d'une laide. Seulement envie de m accrocher à la pèlerine d'un vieux prêtre et de sangloter dans son rabat.

On me dit : " Heureusement que tu as su te faire une vie I Personne à votre place ne s'en serait tiré comme vous ». Ils appellent cela une vie ! Ils appellent cela s'en tirer I

Je ne regrette pas, par leur nom, tel ou tel bonheur et les jours qui font peur de « succomber à la tendresse du regret ». Je n'ai qu'une nostalgie, mais féroce : je regrette la gaieté, et pour elle seule. Non pas ce qui la came, mais le balayage des esprits animaux.

Je regarde les jeunes chiens avec jalousie. Le terrible, c'est de devenir élégiaque.

Vingt-huit ans. N'en parlons plus. Je ne pense qu'à une chose, à une petite fille de treize ans que j'ai connue jadis et dont je ne saurai Jamais ce qu'elle est devenue.

Le magnifique est, de conserver mon intransigeance à l'égard du superflu, quand le nécessaire fait tellement défaut. Je ne suis pas encore à point pour

me laisser glisser dans un bonheur médiocre, mais pourraî-je m'en passer toujours ? Jamais rien, un obstacle, un écran entre la mort et soi... En me regardant dans une glace j'ai des surprises de trouver encore en mol une espérance de femme.

Et pourtant, je ne suis pas prête. Je veux encore attendre le bonheur. Il faut me préparer à la vie : dix ans de bonheur et je me préparerai à la mort.

Je suis venue, comme la Sybille, à une heure où j'avais les livres entiers de l'avenir dans mes bras. On m'en a refusé le prix, et trois furent jetés au feu. De ce qui restait j'ai demandé la même chose et, devant le refus, trois encore ont été brûlés. C'est des trois derniers livres que la Sybille reçut le prix qu'elle avait attendu de tous.

Grand Hôtel du Trez-Hir, 6 août 1 903.

« Vous y viendrez quand vous ai^rez mon âge.» Ça c'est l'hypothèse, mais l'expérience est qu'à mon âge vous n'étiez pas moi.

A Marie B... Je crois qu'il ne faut pas tant en vouloir à la vie puisque c'est encore d'elle seule que nous empruntons cette idée du bonheur qui nous rend si difficiles. Voilà pour ta question de droit que je trouve généralement négligée. Au fond, je suis de

ceux qui ne demanderaient pas à la vie autre chose qu elle-même.

Seulement, îl y a la mort. Suis-je plus sincère ou moins élevée que vous ? Mais la mort est ce que je reproche & la vie. Si l'on avait le temps d'être patient on pourrait attendre avec toutes tes douleurs et les ennuis. Ah 1 si le temps s'arrêtait dans la souffrance^ si l'on n'en vieillissait pas I Vous sentez bien que tout serait changé. Alors qu'y a-t-il « d'absurde » ? D'être des mortels qui n'aimons pas mourir. C'est la seule « contradiction » franchement insupportable. Donc, ne pas s'en prendre à la vie, quand on n'en veut qu'à la mort. Vous croyez que je me moque de vous et que j'appelle le loup pour vous consoler de Croquemitaine, mais vous parlez « d'absurdité " et tout me paraît si logique I

Quant au jeu du courage et de l'énergie, je le trouve un peu funambulesque. Qui donc le courage a-t-il rendu plus heureux ? Où cela change-t-il quelque chose dans la réalité des faits et la nécessité des sensations ? C'est élégant comme tous les mensonges de bienséance, mais ceux qui s'enchantent de leur courage et croient, pour cela, avoir inventé un moyen de se tirer d'affaire me dégoûtent comme le joli cœur qui fume une cigarette pendant l'opération.

De l'énergie? Si vous entendez par U un accommodement avec ses maux, aidant à le: tolérer, je n'en

ai pas un atome, car je vous assure que rien, pas mSme l'Iisbitucle, ne m a facilité les choses.

Tout est horrible et de plus en plus, voilà !

Je n'ai jamais cessé de me le dire et je n'éprouve aucune pudeur à le dire aux autres, c'est à dire, à vous.

10 août.

M"^ B..., cinquante ans, était exquise sur la plage, toute mince dans le grand fauteuil de fer, empoignant les bras de toute l'ardeur de son entrain, la fine tête sur le cou fervent et rengorgé, elle étincelait de jeunesse et de possession de vivre. Dans le costume chic d'alpaga anglais, du même argent bruni que les boucles flottantes dégagées de sa coiffure plate à la Pompadour, si élancée dans sa pose assise, le vent semblait circuler dans ses veines, je l'admirais et, sagement, en adepte, je recueillais la tradition ; je me demande si le jeune homme couché, dans le sable, au pied du fauteuil, sa raquette gantée de fauve dans ses mains gantées de blanc, jugeait la supériorité de ce charme. A l'heure où l'on cherche ses amours dans le monde, cela m'eût rendu difficile.

Quand la femme survit à cet âge comme il arriva chez l'Impératrice d'Autriche, elle prend un dégagement, une pureté de silhouette hors des considérations habituelles, une netteté sombre et définitive

220 fOURNAL DE MARIE LENÉRU

comme une chose accomplie, le destin fini, l'espace vide autour de la robe et grand ouvert sur les étendues de la mort.

Déjà chez M'"^ L..., dans la fébrilité des mou- . vements, l'instabilité de son repos, elle ne tenait pas assise, j'avais déjà ressenti ce désœuvrement du départ, ce déblaiement, ce grand rangement des événements et cette disponibilité de la vieillesse. On la sejitait libre et seule, impossible à suivre, avec, dans la chambre, du désert autour d'elle.et précieuse comme les choses mesurées.

J'ai instinctivement ce regard au loin, ces vies qui persistent m'agrandissent l'horizon. Cinquante, soixante ans, m'apparaissent la plénitude, comme si j'avais l'intuition que ma vie véritable est par là.

Les déclins orgueilleux m'intéressent plus que les âges trop aimés, trop rengaines, les âges populaires.

Dans l'Illastratîon, l'admirable geste du cardinal Rampolla tendant passionnément son vote à l'autel de la Sixtine, résiliant son orgueil de Sicilien tragique et de pape impossible.

20 août.

Rusbroech l'admirable, la mystique et la théosophie, spiritisme, etc., pour moi une conférence de Lacordaire, un syllogisme de Pascal, une exposition

ANNÉE 1903 22t

de philosophie allemande et même anglaise m'ouvrent plus d'horizons intérieurs.

Je trouve une obtusité Irritante h ceux qui veulent faire de la mystique de rien, quand toutes choses en contiennent d'une manière si authentique. Les ignorants auront beau faire, ils ne possèdent rien de plus que les autres. Ce ne sont pas les ignorants qui l'ont découverte et démontrée. Pour bâtir un bon ouvrage d'attaque contre la science et la philosophie, il n'y a jamais eu que les savants et les philosophes.

29 août.

« Que le jeu n'en vaut pas la chandelle » et que leur bonheur leur coûte cher. Tant pis pour les bourgeois qui marchandent et ne savent pas surapprécier leurs plaisirs.

Il faut être grand seigneur et payer ses désirs audessus du prix des autres.

Je sens que le bonheur, chez moi, vaudrait l'enchère que j'y ai mise.

3 septembre.

Chez tout le monde le silence est une apathie. Il est devenu pour moi, comme l'oisiveté, une ferveur. Je ne suis jamais plus inabordable que lorsque je

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ne fais rien, et l'on me dérange moins en interrompant mes lectures et mes écritures. Hier j'avais envie de crier : mais si vous continuez à me distraire, il est bien inutile que je ne fasse rien I

D'aiUéurs, nous ne devrions jamais nous montrer au repos. C'est trop d'Intimité. Dès qu'on n'a plus affaire aux autres, se reprendre. Une présence, inutilement prolongée, est un affaissement. Même en famille, même en amour, savoir disparaître pour garder la belle tension vitale des rapports.

5 septembre.

Que de degrés dans la tristesse ! Il y a des jours où l'on voudrait non pas pleurer, il n'y a pas d'attendrissement, mais crier toute la journée, de quart d'heure en quart d'heure, comme les fous, pour se débarrasser d'une chose intérieure et pesante.

J'étais un si bel instrument à rire, une si parfaite machine à gaieté, que n'en plus produire me détraque, me désorganise plus qu'une autre. Je n'oublierai jamais toute la gaieté que je n'ai pas eue!

1903. Le Trez-Hir, sept.

Impossible de refaire l'écrivain ; je ne m'accroche à rien. Ce qui peut convenir à moi et aux autres, je

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ne le trouve plus. D'ailleurs pas davantage ce qui conviendrait k moi seule.

Et je souhaite plus que jamais « traire les gens ». Il est incroyable comme les millions deviennent nécessaires à ma vie intérieure.

Je n'ai de goût au fond que pour la vie et la mort. Ecrire des vies : Saînt-Just, Talleyrand, Vauvenargues, sainte Thérèse.

Qu'elle mène « une vie tranquille de loisir et pas de distraction ». Ils appellent cela « des journées paisibles ! »

Toujours la bonté et l'intelligence. Il disait : « ceux qui sont bons se laissent toujours manger ». Moi, très péremptoire : " ce n'est pas parce qu'ils sont bons, mais parce qu'ils sont mangea' blés! »

La lumière change, elle s'épure et dans la maison elle entre déjà comme pendant l'hiver. Elle fait du jour une longue matinée aux heures favorables à tout l'être, corps et âme, ainsique l'entendait Malherbe « il n'y a de bon que la matinée ». La mer et les nuages sont glacés de blanc, d'un blanc de pôle ; c est une fraîcheur de neige, un bleu de glacier. II n'y a de bon que l'automne.

De la tête de mort qu'A.-D. de V,., disait pouvoir regarder, mais ne pas toucher.

Moi, toucher, manier, embrasser, tout ce qu'on

voudrait, je suis absolument sans dégoût. Je suis revenue sur le compte des araignées et des chenilles. Je ne puis avoir horreur de rien de ce qui est ou a été la vie. Le frôlement d'un insecte m'est une sensualité. J'ai tellement subi la mort que toute sensation pour moi restera résurrection". Tout ce qui m'est nostalgie m'est cher comme un souvenir. Je n'ai de répulsion instinctive que pour les odeurs, mais cela c'est l'instinct de la conservation.

Nous ne connaissons les choses, c'est-à-dire leur être comme étranger à nous, que par le danger. Dans la grande fatigue d'une trop longue route, rappe!ez-vous ce que devient la campagne. C'est le passant qui nous précède au loin, depuis longtemps nous le suivons pour l'atteindre car, de dos, nous le reconnaissons — et quand une fois rejoint il a tourné la tête, l'inconnu de son visage est si grand, si soudain et si calme, qu'un regard de démon nous serait moins hostile et le port d'un masque moins inquiétant.

Les gens qui se sont vraiment perdus, qui ont eu faim, froid et peur dans un paysage comme les autres, à côté du traiij-train égoïste et quotidien du monde végétal et des animaux qu'ils croyaient familiers, ceuxlà ont vraiment rencontré les choses, les êtres dédaigneux qui ne secourent pas.

Les naufragés, sous la lune familière et les étoiles

filleules des hommes, doivent éprouver instinctivement la surprise, l'expérience de cet abandon des êtres, des choses qu'on a cru intimes pour les avoir vues tous les jours. Qiiels sobriquets doivent leur paraître alors les noms humains des étoiles ! G>mme ils doivent ressentir l'erreur, la disproportion de leur familiarité, la lèse-majesté de leur confiance... Dans ces moments seuls d'exception et de maléfice, et nullement par nos habitudes d'esthétique et de lyrisme, nous rencontrons les choses d'être à être et nous les sentons.

L'homme qui vous tue et, je ne sais, peut-être rhomme qui vous aime, doit prendre ainsi un caractère subit de vérité, d'étrangeté.

Ce qu'il y a d'oaoert dans le Trez-Hir, de mon lit, du fond de ma chambre, les Tas de Pois debout à l'ouest, pierres druidiques en pleine eau, ruines d'Atlantides, c'est bien les parois des continents, pour moi, la grande Porte d'Occident, le squI endroit du monde par où vraiment l'on sorte, par o£i « Le Français », la semaine dernière, s'en allait au pôle sud. Le Journal des Goncouri auquel je retourne périodiquement, qui est peut-être ce que j'aurai le mieux aimé avec la correspondance de Flaubert ; ce livre ait uniquement de ce que j'ai perdu dans les choses et dans les hommes, le détail et la conversation, il est cordial, chaud et résonnant de parole humaine.

I[ montre la fin vraie, la fin qui ne vole pas des notoriétés artistiques, la camaraderie entre i>airs. les échanges entre égaux, la compréhension toujours à portée de la poignée de mains. Quand Edmond et Jules de Concourt auraient payé de ces maladies de cœur et de foie auxquelles ils attribuaient leur talent, la familiarité de Gautier et de Gavami. la littérature se fût montrée belle joueuse k leur égard.

Il faudrait prendre dans Saint-Simon et tout l'adorable XVII* siècle une pièce de la Vie ancienne, quelque chose comme une belle gravure authentique, l'appeler u Versailles » et la traiter dans toute la grandeur, sans romantisme et sans verbiage, de l'histoire et du passé. Finir à la mort du duc de Bourgogne là où sombra l'espoir d'un régne qui n'était pas de ce monde. L'intrigue est très suffisante avec ce plus haut des princes, mal aimé de sa femme, regretté de toutes les autres et que Dieu ne console pas.

L'admirable regret de Saint-Simon : « Je ne l'ai plus vu depuis. Plaise A la miséricorde divine que je le voie toujours où sa bonté sans doute l'e mis t »

Paris 10 novembre.

Quand on a commencé d'écrire, on se tait trop. On se déshabitue des relations orales. D'abord, pouvant

être lu, on tient peu à la médiocre attention des interlocuteurs, et l'habitude prise de s'exprimer parfaitement dégoûte des k peu près et donne la paresse d'ébaucher, en causant, ce qui sera mieux réussi plus tard.

C'est une faute. 11 faut avoir son âme avec soi -et pas sur une table à écrire, derrière la grande nappe verte que Louis XIV jetait sur son travail secret.

Je répète qu'on juge de l'intelligence avec les yeux, que l'intelligence se voit bien plus qu'elle ne s'entend. On ne dit pas toujours des choses transcendantes, mais être en état de les dire, cela se voit toujours.

Le baiser est un secret sans paroles.

A M. B... La grande faiblesse des amoraux et leur réfutation est dans leur prosélytisme. Dès qu'on se mêle d'apostolat, dans un sens ou dans l'autre, il faut prendre alors un point de vue social très différent de l'individuel. Je n'éprouve nullement le besoin que la majorité pense comme moi. Toutefois, comme j'estime peu le type révolutionnaire et ceux qui se font un mérite de leur indépendance, — comme si cela n'allait pas de soi — je trouve qu'il faut se garder de cette grande inutilité qu'est l'opposition déclarée, et de la grossièreté d'aller crier sur les toits ses sentiments intimes en voulant à toutes forces n agir comme on pense ». Encore un fameux préjugé I

226 JOURNAL DE MARIE LENÔtU

Il n'y a de dignité sérieuse et d'indifférence à l'opinion d*autrui que dans l'absolu quant h soi. Je croirais donc avoir assez fait pour la morale sociale et avoir fait encore plus pour ma liberté intérieure en épargnant tout scandale. Sérieusement êtes-vous bien écœurée par cette manière de voir ?

8 décembre.

n Le désir de la solitude vaut mieux que la solitude» etsainte Thérèses'yconnaissait.M"'*deMaintenon disait aussi : « Dans le monde tous les retours sont pour le couvent. Au couvent tous les retours sont pour le monde. »

Ne nous illusionnons pas sur nos besoins et sur nos aspirations. Nous n'en avons qu'un et qu'une : la nécessité du changement.

Quiconque peut voyager, aimer, voir et entendre, et s'appesantit chez soi, s'avilissant le regard et l'échiné à faire fonction de scribe.est un manant perdu par les cuistres, à moins qu'il ne soit un gueux.

It y a des jours où l'encre et les livres, tous ces faux semblants de la vie, me paraissent une idole plus viine et plus odieuse, plus fausse à coup sûr que l'argent. Dans une vie réelle les livres ne peuvent être que des initiateurs.

Qu'y a-t-il de nous en nous ? Je commence h me respecter comme un reliquaire de tous ceux que j'ai connus. Une manière, en riant, de transpercer les gens du regard qui estdeTanteAlice. Des brusqueries d'intonation, des '< Ah ! ma chère enfant » à des personnes de mon âge, qui sont de M*"^ Lemonnier et que j'aime comme un souvenir d'elle. C'est M""* de T... qui a gardé sa manière d'écouter, avec une ombre de mouvement dans les joues et dans le nez, comme si elle suçait un bonbon. Dans l'accueil une inclinaison rapide et large, les yeux levés et souriants, qui est de M™* Biacabe et de M. T. T...

Quand on nous présente quelqu'un, mouvement dégageant le cou et raidissant les épaules, sans qu'on puisse savoir s! c'est recevoir ou rendre un hommage, à ta fois de maman et de M™* de Lescure surprises par des étrangers — ou dans l'ennui, un air absorbé, fastueux, agressif, qui est presque une parodie de soimême et vu quelquefois à Renée de M... sans savoir si elle me le doit ou moi à elle.

J'aime cette perméabilité, ce souvenir dans la chair de ce qui a plu, à cause d'elle je me suis plus précieuse que si je m'étais toute inventée,

« Je vous ai parlé de la mort tragique de mon vieil ami X..., j'apprends que les choses ont été encore plus graves et que l'on ne doute plus d'un assassinat. Quand donc les hommes perdront -ils cette

illusion de vicier leurs quereltes par la mort ? EJlen'a' joute aux choses qu'un point de suspension et ne fait qu'éterniser les équivoques. Je n'ai jamais pu envisager la mort comme un dénouement, elle les interdît tous.

5 février.

Ce que nous sont les yeux.,, depuis quinze ans je commence i le savoir. A mesure que la visière se relève, tout ce qui est rendu et de ce qui ne se voit pas I Ce sentiment de séparation que j'avais en regardant toute chose, d'un arbre à maman. Les oreilles, qui séparent des âmes, m'ont moins enlevé peut-être que les yeux qui séparent des corps et des choses.

Je reprends de la vie des images qui pourront durer, et cet appui des souvenirs avait si curieusement disparu. J'ai entièrement perdu trois ou quatre années de ma vie. On a beau se récrier, s'impatienter, chercher, je suis comme un enfant qui ne sait pas sa leçon. En revanche, ce qui a précédé, cela c'est moi pour l'éternité.

« Le bonheur est une invention comme le système des poids et des mesures. » (J. Laforgue).

232 JOURNAL DE MARIE LESésV

20 février.

M™« de Staal, M"« Delaunay, quel charmant sauve-l'honneur pour la catégorie des jeunes fîUes d'un certain âge. Elle disait dans son portrait par ellemême : « Sa folie a toujours été de vouloir être raisonnable, et comme les femmes qui se sentent gênées dans leur corps s'imaginent être de belle taille, sa raison l'ayant incommodée, elle a cru en avoir beaucoup ». Et devant les affres de l'établissement, sa jolie manière de fière partie contractante : « Je, lui fis comprendre que, dans ma situation, à 1 âge où j'étais parvenue, on ne me pardonnerait de changer d'état que pour une fortune qui paraîtrait extrêmement avantageuse, et qu'enfin j'étais comme ces antiques qui augmentent de prix par leur ancienneté.

Seulement il fallait rester M"® Delaunay, la fortune de Staal ne valait pas une femme d'esprit.

Je n'ai aucune idée préconçue sur l'amour dont je me défie intensément comme de toute collaboration. Un mariage élégant entre mortels chic, fiers l'un de l'autre, assez raffinés pour tout sauver de leur vie par l'intelligence de la mort. Je ne lui découvre pas d'autre forme souhaitable.

Qu'est-ce qu'il y a dans certains livres ? Ce n'est pas le style, ni le reste ; du talent, il y en a aussi

;;ïCiOO*^le.

ANNÉE 1904 as

ailleurs. Mais ceux-là, dès qu'on y entre, on y respire une atmosphère spéciale. On les prend mollement comme tout livre à commencer et puis l'on se redresse, on se ranime, on se retrouve, comme s'il arrivait quelqu'un, une visite brillante, un jour de pluie. Je crois que c'est le ton, rareté des raretés, et que « le style « le chasse au lieu de le donner. Le ton pour le style est la physionomie pour la beauté, le mouvement des lignes. A force de sacrifier à la phrase et au mot, ceux qui les écrivent oublient leur allure, leur tournure propre. Pour un surcroît médiocre de métaphysique ils perdent l'autorité nerveuse de la phrase. Je ne remarque cette valeur de ton que chez les écrivains qui ont un physique.

Il faut qu'ils aient dans leur chair le maniement du charme pour le retrouver en écriture. Or, le charme, comme la distinction, est un raffinement du tact, et j'ai bien envie de dire que, pour écrire supérieurement, il faut une aristocratie de geste et de peau. Des exemples : observez la nuance de Flaubert aux Concourt, de Bourget, d'Hervieu à d'Aurevilly, Curel, de Paul Adam à Barrés, de Renan à Nietzsche, de George Sand à Mathilde Serao, de Marcelle Tinayre à la comtesse de Noailles, de M"** H. de Régnier et celle qui doit venir.

234 iOtTRNAL DE MARIE tENÉRU

" Vous vivez toujours dans deux ans. " Quand je cesse mon regard à cent mètres, quand je vois di^ j'en suis et ce qu'il y a derrière. Pour éviter les mouvements sismiques, je pense à une grande duchesse de Russie qui, elle aussi, dut attendre, attendre impérialement. « Dix-huit années d'ennui et de soli' tude lui firent lire bien des livres. «

« Que m'importe le soir.

Puisque mon âme est pleine De la vaste rumeur du jour

Où j'ai vécu. Que d'autres, en pleurant,

Maudissent la fontaine D'avoir entre leurs doigts

Ecoulé son eau vaine.

Où brille au fond l'argent de quelque anneau perdu.

Le souvenir unit, en ma longue mémoire,

La volupté rieuse au souriant amour.

Et le Passé debout me chante, blandie, ou noire.

Sur sa flûte d'ébène ou sa flûte d'ivoire,

Sa tristesse ou sa joie au pas léger ou lourd.

Ce ne sera pas trop du Temps sans jours ni nombre, Ni de tout le silence et de toute la nuit Qui sur l'homme à jamais pèse au sépulcre sombre. Ce ne sera pas trop, vois-tu, de toute l'ombre, Pour lui faire oublier ce qui vécut en lui.

(Henri de Régnier, inscriptions lues au soir tombant.)

8 avril.

Guizot disait à la princesse Lucien qui ne lisait jamais : « Il faut que vous ayez toujours une personne vivante devant vous. » Je la trouvais dans le vrai et disais que les livres sont des faux. N.-B. : Oh 1 il y a des personnes qui sont de bien mauvais livres.

Encore Guizot à la princesse : « Je n'ai pas de désirs médiocres. Je n'accueille que les hautes espérances. Je sais me passer de ce qui me manque, mais non i>as me contenter au-dessous de mon ambition. Et, dans notre relation de vous à moi, mon ambition a été infiniment plus grande que dans tous les autres intérêts où peut se répandre, ma vie. »

Brest, jeudi 28 juillet.

Aucune ville ne ressemble k Brest, aucun des autres ports. Nulle part on n'a fait des rues si étroites

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et des maisons si hautes. De claires maisons plates et grises qui n'ont même pas la douceur d'être sombres. Elles surplombent, dures et pâles, comme des parois de gorges ; un courant d'air éternel ajoute au malaise des choses étroites et sans proportions.

La Penleld encaissée, encombré du matériel de sa marine, les constructions du port en échasses sur le roc, tout est resserré, tout est boyau, chenal, défilé. Et sa prise de large, la promenade du Cours, est une si maigre terrasse devant la rade magnifique et fermée du goulet, que sur ces kilomètres d'Océan et sur ces côtes qui sont de la campagne on respire moins qu'en traversant la place de la Concorde.

La ville devrait s'appeler Angustine.

La marine pauvre et triste l'a faite ainsi. marine, ô ma mèrel Des jeunes gens passent dans les rues par larges fronts de casquettes blanches, ils sont lents et, chez eux, ils ont le recueillement du geste et l'ardeur du regard dont on couve et décèle un bonheur, et ce bonheur est le départ.

A dix-huit ans ils savent comment on part, mais pour très loin, pour très longtemps. Mon père à leur âge, s'est promené comme eux dans cette même rue de Siam, mon grand-père et son père aussi.

Le Trez-Hîr, 20 septembre.

L'esprit de ces cahiers me fatigue, cela m'ennuie de (aire de la tristesse, j'en suis physiquement sa^ . turée. Quand je me réveille Ib nuit et le matin, je ne vois plus un bout par où prendre le vie; l'instinct, le premier mouvement est pour !a détresse. Un peu plus entrée dans la veille, les réactions commencent, cela change, je sais ne pas être plus tragique que cela n'en vaut la peine.

Ce qui me consterne, ce qui m'atterre, ce n'est pas l'avenir qui ne pourrait jamais être que meilleur, fût-ce la pleine vieillesse, mais ces quinze ans que i'ai derrière moi... Un matin, pendant ma fièvre typhoïde, j'ai été surprise, gênée, parce que je ne pouvais pas me rappeler si, toute la nuit, j'avais dormi ou veillé.

Paris, 9 janvier.

Je n'aime pas les révoltés qui sont des victimes, et, par conséquent, ne sont pas des forts. Tant pis pour les « outlaws » qui ne savent pas être les pillards de la société. M. de Talleyrand lut un corsaire autrement effectif que Byron, et Catherine d'Anhalt-Zerht, cette autocrate personne, une féministe un peu plus émancipée que nos modernes revendicatrices.

22 Janvier.

Je n'écris plus, je m'oublie, et j'ai tort. Mais que devenir quand la tristesse vous ennuie ?

Je dois me rendre cette justice qu'elle m'a distraite longtemps. Nous avons bien raison de n'aimer que les heureux. Les sinistrés sont dansjeur tort.

Le bonheur I le bonheur [ k tel prix que ce soit. Pourquoi ai-je cette invraisemblable expression de, bonheur, cette animation de la tournure et des traits ? J'ai la seule atteinte physique qui ne laisse point de trace, elle est invisible comme une plaie morale. Elle vous laisse soumoisement intact et ronge la vie par ie dedans.

Je n'admets que le bonheur et je n'en veux plus, parce qu'il faut toujours avoir été heureux, mieux vaut jamais que trop tard.

Il faut, à vingt ans, être en possession de tous les orteils, les faire aimer par des perfections analogues dans un sexe différent, et puis en voilà pour l'éternité! Le reste est raccommodage, désordre, subterfuge et à peu près. J'ai trop aimé la vie, la vie pour elle-même, la simple existence qui est remuer, voir, entendre. J'ai gardé, de mon enfance, un si prodigieux souvenir du rire et de la gaieté, profond comme un amour, l'enchantement de tous les jours et de tous les réveils, qu'à moins de les retrouver comme je les avais, je me croirai toujours malade et déchue.

Tous ces gens qui voient, comme des dieux, les détails et les lointains, qui possèdent toute la vie des choses et des êtres, la présence réelle du monde infini, tous ceux qui tressaillent avec les bruits et tes voix, le profond ébranlement des voix humaines et des voix musicales qui suffiraient à elles seules.

Comment ne tremblent-ils pas, ne s'écrient-iU pas de bonheur d'un sommeil à l'autre? Ils se croiraient obligés d'être poètes ou bien peut-être ivrognes pour tirer h ce point parti d'eux-mêmes.

Je ne demande moi que les choses que les yeux me rendent chaque jour, j'abandonne les êtres qu'il faut entendre, et rien que ce lendemain attendu me donne la fièvre et me vengerait de la mort.

6 août.

J'y ai mis le temps, mais je prends l'amour de la^ normalité, de la vie de tout le monde, selon les plus vulgaires lois naturelles et sociales... Tout ce qui aurait pu être celle qui serait moi, si une petite fille de treize ans n'avait pas dîné un jour, en voyage, dans une maison où une autre petite fille allait avoir U rougeole.

Je ferme les yeux le matin quand je me réveille dans le soleil et le balancement des arbres du parc répété dans toutes les gUces, je ferme les yeux et je vois ce qui serait. Je me révcijlerais à Tamaris, Alger ou Fera, comme dans mon enfance, au sifflet des canonnières, à l'ébranlement des salves.

Je serais seule parce qu'il serait de garde ou en campagne. Les enfants, de huit àdix ans, chanteraient :

« Shew fly, don't bother me » sur l'air de la oupa-oupa, ou l'un de ces airs créoles dont on ne savait jamais que les premiers mots. Ma bretonne me dirait : « Madame, la rade est consignée » comme on parle du tonnerre ou du jugement dernier, ou bien « Monsieur a fait dire par le vaguemestre qu'il enverrait la baleinière pour onze heures. " Je passerais mes journées sur la galerie avec les journaux ou les revues du carré, les câtes et la ville seraient lointaines, la mer profonde et transparente, les bâtiments, sur rade, « éviteraient » avec les heures. En levant les yeux, là où j'avais Pera, j'aurais maintenant les câtes d'Asie, je suivrais les mouvements de la rade, les embarcations d'où l'on salue. Deux matelots, sur ma tête, laveraient interminablement une baleinière. De temps en temps j'aurais des visiteurs : le médecin, le second, l'abbé. Les toc-tocs du timonier ne me gêneraient même plus. "■ Commandant, le canot major va

Je serais simple et sans désirs, mais quelle que fût la situation dans la hiérarchie terrestre, je retrouverais à bord mon rang de fille de France.

29 novembre.

Je n'écris plus parce que ce n'est pas travailler et que je ne sais plus m'en aider à me refaire un moral.

,C.oo<^le

Un moral I Est-ce bien moi qui n'en aî plus ? Je ne souhaite plus rien, je travaille sans (Usirer le succès et ce succès, si je le rencontre, je ne désire pas le poursuivre.

Je ne désire, que les ensembles, une vie qui serait complète de toutes parts, et pour cela une accumulation de résultats encore si lointaine, lointaine...

Malgré tout ce qu'on pourrait croire, je suis trop humaine pour mon état et je crois tout perdre, parce que le normal ne m'est pas arrivé.

Les normaux, qui sont la pluralité, donnent leurs définitions et nous les en croyons avec superstition.

Pourquoi me démoraliser par idée préconçue et succomber par préjugé à la « tendresse du regret » ? Au fond qu'y a-l-il dans cette vie normale en toute lucidité }

II y a certainement le mariage heureux. Mais dans le plus beau mariage, et surtout s'il s'agit de la femme, préserve-t-on cette énergie vitale de la solitude vers laquelle se portent si étrangement nos préférences ?

Enfant, l'on ne tient aucun compte, on méprise même tout à fait les saintetés qui ne furent pas vierges. Plus tard, on s'attache moins sans doute à l'intégrité absolue, mais nous en avons le goût, la secrète préférence des vieslibres. Toutes proportions gardées, considérez ce qui se passe en vous quand vous dites : Wagner ou Louis de Bavière, George Sand ou l'Im-

përatrice d'Autriche, Ernest Renan ou Gustave Flaubert ? Et le dirai-je, la présence de Lucile n'expliquet-elle pas toute la distance de Camille Desmoulins k Saint-Just ?

Ce qui nous porte les uns vers les autres, ce que nous ressentons pour les vivants ou pour les morts, pour ceux qu'on rencontre ou pour ceux qu'on admirt, c'est, à tel degré qu'on vous dira, toujours de l'amour, de l'amour qui se heurte au seuil des intimités. Donnez un amour k Marie Bashkirtseff et dites si vous ne la détruisez pas. Faites de Charlotte Corday la maîtresse de Barbaroux et vous ridiculisez son acte.

A M"* X... Puisque vous nommez Nietzsche, j'ai bien envie de vous répondre à sa manière : « Ouï, j'ai écrit dangereusement, mais de tout ce qui est beau en ce monde, qu'est-ce qui n'est pas redoutable ? Le Christianisme n'a-t-il pas été prêché dangereusement ?» Y a-t-il vraiment dans la mort telle que l'impliquent les grands enthousiasmes, de quoi déshonorer le fanatisme ? On ne fera jamais pis que braver sa mort et celle des autres. Est-ce donc si grave ? et vaudrait-il mieux vivre sans martyre et sans foi 7

En définitive je suis allée àSaînt-Just, comme Barrés à Bonaparte, « sans parti pris social ni moral » pour lui demander « de l'élan » et savez-vous. Madame,

que Barrés, à qui je n'avais rien envoyé, m'a félicitée dans les 24 heures de " ces pages exaltantes » ?

Moins on pensera comme Saint-Just, plus la répro' bation sera énergique, plus on devra se redire avec l'Imitation : « Serviteur paresseux et toujours murmurant, rougis donc qu'il y enait de plus ardent à leur perte que tu ne l'es à te sauver et pour qui leur passion, leur crime, a plus d'attrait que n'en a pour toi la vérité. »

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16 février.

Qu'ils sont misérables ceux qui ont peur de la réalité des grands hommes I D'avance j'étais certaine de n'être pas déçue. Mon principe est qu'on a toujours l'air de ce qu'on est. Un seul petit choc, en voyant entrer ce grand garçon mince à qui l'on donnerait 25 ans. II n'est pas beau, mais comme la comtesse Potocka le disait de Napoléon, on ne lui voudrait pas un autre visage ; c'est celui qui convient à ce qu'il a fait. Mince et fin, le visage le plus soigné, le plus réussi pour l'insolence et le dégoût. Au demeurant, premier prince de l'intelligence, et fait pour écraser tout ce qui n'est pas elle.. Dans ce long bureau fait du seul luxe des choses immatérielles, les livres et les souvenirs de musée, ce luxe inaccessible à presque tous, je me sentais en un centre où convergeaient toutes les affaires de la

pens^, comme autrefois k Versailles toutes les affaires d'Europe.

« O existence I tu n'attaches' que par le passé et tu n'intéresses que par l'avenir. Le moment présent, transitoire et presque inaperçu, ne vaudra que par les souvenirs dont il sera peut-être un jour l'objet. * (Anne de Coigny, cité par Maurras dans VAoetur ée rintelligence).

15 mai.

Il est inouï que je n'aie pas encore trouvé le travail que je puisse aimer. La déviation littéraire était peut-être moins prévue chez moi qu'on pourrait le croire. Il faudrait y venir pourtant, car cela seul « marquerait assez pour mesurer le temps que j'ai vécu ». Cet hiver, par exemple, a compté pour moi comme une semaine.

J'ai tellement regardé passer le temps, je l'ai tant mesuré que je sais, je sens, combien pèse ce qui en reste. J'en ai la représentation parfaite, enfin je peux le concevoir au sens où les philosophes disent que ce n'est pas possible.

Et ce temps, si merveilleusement observé, ne m'a rien appris de moi, ne m'apporte pas une idée, un renseignement. Quand je veux à mon tour me concevoir, je dois retourner à l'enfance, c'est à l'aide de

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ces seuls souvenirs que je me recompose, que ie me sens une chose et pas une autre.

Et l'année prochaine à Jérusalem !

juin.

Le « dédain suffisant » a écrit Barrés, ce n'est pas une sotte attitude de raisins trop verts, car le dédain est toujours un plus grand désir. En quittant, en laissant ces bavardages, quelle impression de salut en rentrant travailler I La joie de quitter la flânerie pour un bon pas accéléré qui mène quelque part.

Une bizarrerie du manque de bonheur habituel, c'est d'être une étrangère dans sa propre vie. Je ne reconnais plus l'intimité d'autrefois, la confiance dans la maison qu'on aime, la familiarité des choses, ce qu'un air chanté, ou peut-être l'envie de chanter, peut mettre d'espace et d'horizon dans une chambre. On a des Indifférences d'étrangers. Faut-il donc aimer un homme pour aimer toutes choses dans 9a

vie ? N'y a-t-îl vraiment à înterposer''que cela entre la mort et vous ?

3 juillet.

Mon &ge m'impressionne tellement, qu'i la lettre je ne cesse de penser k cette menace de vieillesse, qui me hante comme la mort. J'ai beau me redire mon : qui est comme moi ? me rappeler ma promesse et mon voeu de durer plus que les autres, il y a des me ments où je ne ferais plus un geste vers le succès, vers une réparation, parce que je n'ai plus 23 ans.

Presque tout le monde rit et se moque en disant combien on vieillît, cela me paraît une telle grossièreté... c'est une pudeur qui leur manque. Et, au fond, comme il faut niaisement Stre ou se croire heureux, comme il faut regarder son passé avec l'intrépidité des aigles, pour se rayer des vivants avec ce rire de crétins.

Je n'aime, je ne me sens la sœur que des âmes qui croient tellement à la mort qu'îles la respectent déjà en elles-mêmes.

En retrouvant X... vieillie et le disant gaiement, j'ai eu l'impression de trahison des troupes qu'un mouvement inattendu découvre sur un champ de bataille. J'ai dû paraître bien frivole en répondant que plus j'allais, plus je me trc>uvais jeune, que je

ne trouvais pas vraiment, qu'en soixante ans on eût le temps de vieillir et que le démolissement physique . me semblait un inexptîquable gaspillage.

C'est peut-être pour n'avoir pas servi, mais je suis sans pardon pour ceux qui s'abîment vite. C'est une espèce de lâcheté.

Et tout cela me donne quelque chose de haletant, de talonné par l'heure, — même les trajets, la voiture, le tramway lui-même, ne me détendent pas, ne m'abattent pas. Seule, maintenant, je parle, un mot qui ne veut rien dire, mais comme s'il fallait protester et je rougis comme à une terrible maladresse. Pourtant on n'est pas hystérique quand on dort dix heures d'un trait.

Ce qui m'affole n'est pas l'avenir, au contraire, là je suis à peu près sûre de moi, mais quand je me retourne I

Il existe à présent un portrait de moi et il me fait peur.

Je ne me « révolte » pas, ce mot est aussi absurde

qu'inutile envers les choses nécessaires, mais je vis

dans la plus parfaite et la plus quotidienne non-ac-

ceptation.

Marly-Fribourg, Il août.

Ce qu'on aime dans les montagnes ce n'est pas elles, mais tes manières différentes dont elles nous ouvrent

l'eipace, c'est l'écHancnire, c'est l'intervalle qui nous émeut. Elles seules nous apprennent des horizons nouveaux. C'est le vide qui nous importe dans les montagnes, comme on dit que le soupir est l'essentiel de la musique.

Paris.

A propos d'occultisme, ie leur disais que je ne ferais aucune difficulté de croire à tout, qu'il n'y avait qu'une chose à laquelle je ne croirais jamais, c'est au témoignage humain.

13 octobre.

Etre sourde c'est probablement ne pas entendre, mais en tous cas, c'est se taire.

Quelle que soit la spontanéité qui nous soulève, ne fût-ce qu'une exclamation, résister au préjugé communicatif, se rappeler que votre milieu, votre moment, n'est pas celui des autres : se taire. Quelle que soit la conversation, la discussion présente et dont on vous parle, quelle que soit la répercussion d'impatience ou d'entraînement éprouvée, quelle que soit la réplique vengeresse, mordre ses lèvres, se rappeler qu'ils parlent, qu'ils crient ; se taire.

ANNÉE 1906 25t

Rencontrer une personne illustre, un être sympathique, un pauvre original, avoir la science de tous les accueils, sentir en autrui le désir de l'avance, mais commejeneparle pas, comme les toqués, pour le faire seule : passer, se taire. Haute école de se// cantrd, de non -spontanéité, de solitude et d'indifférence. Nous avons deux morals, celui de la pleine conscience et du grand jour, et celui de la nuit, de la demiconscience.

Pour moi tout va mieux, mes yeux font de tels progrès que dans deux ans, trois ans, je lirai sur les lèvres. Saint-Just m'a été unpremierrésultat. J'aiapprisà finir, j'ai fini un roman, et je m'y reconnais dans toutes les phrases, je les avoue toutes, c'est-à-dire que maintenant je sais faire ce que je veux. Il serait sans doute plus artiste de gémir sur la non-réalisation de « son rêve ». C'est une fanfaronnade que je n'aurai jamais. Je sais travailler, prévoir, mais non rêver. Pour moi, l'idée ne sera jamais plus belle que l'œuvre. Je ne sais ce qu'est une idée qui n'est pas une phrase, et la phrase écrite est toujours un progrès, un effort sur la phrase pensée. Donc je suis ce qu'on appelle en possession de mon talent. J'ai dans le corps de quoi travailler, je ne dis pas pendent quatre cents ans comme Delacroix, mais pendant six ou sept ans. Mon opinion est que tout se donne à qui sait prendre. Quel que soit le^oïnt d'où l'on parte,

il suffît d'avancer car toat conmamique, et le passage d'un point à un autre, comme dans le mystère du mouvement, est tellement insensible et déjà impliqua qu'il n'y a lieu de s'étonner de rien.

Et pourtant je me réveille dans le cauchemar comme à une sonnerie du désespoir. Faut-il être saturée pour se désespérer par machinisme !

Quel que puisse être l'avenir, maintenant que j'ai vécu une vie. et cela est irréparable.

£xiste-t-il le bonheur qui me ferait pardonner cela?

Vivre comme-s'il vous attendait.

20 décembre.

Ce n'est pas le bonheur qui m'a le plus manqué : cest la distraction. Si je pouvais vivre avec tes autres, ' ils m'ennuieraient peut-être, mais ils me distrairaient.

C'est dans les infiniment petits qu'il faut juger les autres, parce qu'ils ne se défient pas. Je livre deux symptômes indicateurs comme te pouce et l'oreille dans l'anthropométrie.

Etudiez la sincérité daiu la manière de lire l'heure. Une personne en retard verra cinq minutes de moins, pressée cinq minutes de plus.

Pour la bienveillance, l'inconsciente sympathie ou

antipathie, demandez un renseignement peu important — s'il pleuvra un jour où vous n'aurez pas de parapluie — la réponse sera presque infailliblement dans le sens qui vous est le moins avantageux. On croira que c'est ainsi parce que c'est l'instinct de légitime défense contre le bonheur d'autrui, et qu'au surplus le sentiment de Vexactitude n'est pas humain, il est savant, et dans la science il semble qu'il n'appartiendrait qu'au génie.

A force de les voir patauger dans l'a peu près, ie me sens devenir inexorable, à la Saint- Just.

Ils parlent de droiture, de loyauté et ils sont faux, faux sans le savoir peut-être, mais que m'importent les intentions ? Je ne pèse pas les mérites, le pire c'est ce qu'on est, ce n'est pas ce qu on veut.

Pour consoler M. de C..., qui ne m'a pas convertie au libre arbitre en me prêtant Fonsegrîve, je lui disais qu'on pouvait sauver la responsabilité en la transportant de l'acte à l'être. On doit compte à Dieu de ce qu'on est un chardon et pas une rose, quoi que dise le mari de Julia de Trécœur.

25 décembre.

Les boulevards sont d'une gaieté... et je pleure en marchant vite, je pleure un peu. Les enfants ont des yeux si brillants, nos yeux de Brest. J'ai envie de

254 JOURNAL DE MARIB UNÔtU

prendre une tSte au hasard, de la serrer dans mes (oumires, de dire : vous êtes la vie, la vie normale que ie ne peux pas avoir. I) y en a des millions comme vous, et pour moi, c'est l'inaccessible.

Jolies dispositions pour recevoir cet Italien, qui m'arrive de Florence. Il a lu le Mercure et veut me voir, il veut voir Barrés. Il va falloir être de la bonne ^cole : ■ Mais il connut mieux que la hauteur, il connut le dédain. Saint- Just a senti les vanités de ce monde, il s'en est dépris comme on le faisait à Port- Royal. Son mépris de ce qui passe, son désintéressement de ce qui ne dure pas, a les intonations du cloître et ses obseKions. Il y a de l'homme intérieur en Saint- Just, de l'homme qui se refpse et porte une vie qu'on ne touche pas. C'est ce qui lui permît de le prendre de si haut avec Danton et peut-être bien avec son échafaud. »

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5 janvier 1 907.

Une année nouvelle c'est pour moi un steppe parfaitement uni et vide à franchir au galop. Au-deUi peut-être..

13 janvier,

Pierre Laugier est mort, exactement deux mois — à un jour près — après notre grande conversation au mariage de Carie. C'est tante Hélène qui entendait et qui traduisait, mais c'est moi qui le poussais et c'est mot qu'il persuadait de sa mimique savante et sol>re de sociétaire du Français, à peine plus habile que celle de Mgr Le Nordez ou de M^ du Buit, prédicateur et avocat.

je l'avais' mis sur le théâtre pour femmes, je lui , disais que les filles du monde y viendraient par la force des choses et, qu'à moins de tomber sur un mari

très chici je conseillais « tes planches » à mes amies.

Il disait : « elle est charmante, charmante, charmante. Elle est absolument dans le faux, maïs elle dît des choses très justes ». Et plus tard à ma tante G... ■ Pourquoi ne se marie-t-elle pas cette fille-Uî* Moi je ne peux pas, je suis pris ". Je me promettais qu'il me retrouverait un jour sur les planches, et sur les siennes « en esprit et en vériti ». Il devait venir me voir. - Avec illogisme je disais :<i Je veux bien parce qu'il est le fils d'un membre de l'Institut et le neveu de l'amiral Arago ».

Laugier faisait partie de ma galerie, j'éprouve un sentiment de dommage i la voir se dépeupler, et je sens que si trois ou quatre hommes, dont je n'ai vu qu'un seul, plus une femme, disparaissaient, je me découragerais d'être, je ne me soucierais pas d'exister pour les autres, et je me considère comme l'une de leurs raisons de vivre, car ce n'était pas la peine d'écrire, s'il n'y avait pas des lecteurs comme moi.

Nous n'existons que les uns pour les autres, nous sommes tout ce qui nous reste, voilà ma philosophie.

16 février.

Je disais à maman : « notre théâtre est « immoral ». Moi je vais faire une pièce morale et l'on ne sait pas du tout ce que cela prouvera. »

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28 février.

Nous quittons cet appartement commode et joli avec ses fenêtres sur le parc de l'hôtel St-Senoch, qui prend tout un côté de la rue, et que j'avais découvert avec émerveillement un jour de neige. Nous allons vivre à l'hôtel, dans une pension de famille. Maman donne des raisons d'ordre matériel et j'y insiste aussi. Tous disent : « On n'est jamais mieux que chez soi, la liberté... » Vraiment ? Votre liberté ? C'est précisément ce chez moi que je veux fuir. Avec quel découragement j'y suis rentrée chaque jour pendant des années, avec quel dégoût de la maison où jeune fille je vis en vieille femme. La maison n'a de raison d'être que par la famille, autrement elle n'est qu'un bien-être mesquin de vieille rentière, propriétaire de ses meubles : " Le mobilier, voilà ce que l'homme a de plus cher au monde I » 11 n'y a pas de solitude que le mobilier ne console.

Certes, je tes aime toutes ces vieilles choses, mais parce qu'elles me rappellent Brest. Je me sens l'âme d'une seule maison. La maison pour moi, c'est Brest. Ailleurs je suis une passante, une voyageuse. J'ai besoin de simuler au moins le provisoire, de ne pas accepter.

Et puis la vie à l'hôtel, ne fût-ce que par sa distraction, oui, la distraction que procurent même les gens qui vous ennuient, me sera exceUente.

Il faut absolument recevoir <ies impressions de l'extérieur, chez moi elles manquent trop, et le bonheur me fait moins défaut que la distraction. Ceci bien entendu, je trouve qu'on a le droit de dire, qu'on a besoin d'être entouré et que « le désir de la solitude vaut mieux que la solitude ».

J'affirmais à Andrée que, mes constatations faites, la tristesse était un genre d'imbécillité. Oui, c'est la tristesse, au fond, qui a raison, mais ce ne sont pas les gens tristes qui ont inventé la tristesse, ils ne sont pas ceux qui la connaissent le mieux. Tout ce qu'on porte sur le visage est vain. « Avoir l'air triste » n'est pas une nécessité de la tristesse : c'est se souvenir de la galerie. La vraie tristesse n'a pas d'expression.

Que d'autres cherchent l'air des bois, de la montage,

Et la brise des Océans.

Je m'enfonce dans l'ombre où nul ne m'accompagne.

Je respire chez les géants.

Vous êtes mes vaisseaux, mes rives, mes grands arbres, Mon soleil, mon ardent matin.

Qu'ai-je besoin d'amis, j'ai les hommes de marbre Qui se penchent sur mon destin.

(Les EblotMsemmtsJ

A surveiller, elle a un talent à mon échelle.

A Renée. Je n'aime que les êtres parfaits et n'en veux pas voir d'autres, et c'est encore chez tes célébrités qu'on a le plus de chance de rencontrer des dons et des activités bien conduites.

Il est certain que ce qui les différence n'est pas tellement leurs facultés que leur propos délibéré d'en tirer parti. Ceux qui réussissent — quels que ■ soient les préjugés sur les artistes — sont des caractères qui ont su discipliner leur effort. Cela se voit dès leurs mouvements et cette précision, ce 6a/ que l'on sent à leurs gestes est, je crois, ce qui entretient en eux cette extraordinaire jeunesse. Ce sont des êtres qui n'ont jamais fini de vivre.

(Après une visite à M™^ Duclaux).

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Ouchy, 20 septembre.

A M™* D... Ce que je perds de plus en plus, c'est la notion du temps. Un an, cela vaut aujourd'hui un mois quand j'avais dix ans. Je ne dirais pan que cela passe trïs vite ; une année, au contraire, me semble avoir le faible contenu, mais, en revanche, la présence d'une même fournée. Voilà pourquoi je suis très fidèle sans le paraître.

Pourquoi pe quittez-vous jamais la Bretagne ? C'est si agréable de se mouvoir dans le monde, d'y avoir ses coins et ses habitudes comme k l'intérieur d'une seule ville.

ViïliSaïd. Il novembre 1907.

M"»» de Noailles, de Régnier, Delarue-Mardrus, oui, voilà des talents et voilà des rivales. M""** Tynaîre et Colette Yver sont intelligentes ; cependant, non. Pourquoi ? Elles ne sont pas des écrivains. Elles ne repensent pas ce tju elles Voient.

Ce sont des raconteuses et des parleuses, quand elles écrivent, elles ne sont [>as occupées* à sentir, elles ne créent pas une correspondance nouvelle du style à la vie, elles ne sont pas des sensibilités-forces, nous n'avons rien à hériter d'elles.

Il y a dans la littérature : la littérature écrite, sentie, et la littérature parlée, sans aucune décharge nerveuse. Les trois premières lignes d'un livre le classent immédiatement dans l'une ou dans l'autre, elles édifient sur la paresse ou l'attention du procédé. Un homme qui écrit une phrase-rengaïne comme celle-ci : « le violon qui chante et pleure comme une voix humaine » — je viens de la lire dans Rod — est un homme qui ne se distingue pas lui-même, qui ne distingue pas le style des notions de sa propre originalité. Maupassant n'était ni un cerveau, ni même une extraordinaire sensibilité, mais on lui avait enfoncé la méthode dans le crâne, et son travail sort vécu, non pas seulement des milieux qu'il étudie, mais de son être en fonction d'écrivain.

La littérature parlée s'écrit vite, mais elle ne donne pas à la pensée le bon entraînement du style, l'heureuse dilatation de l'effort. Elle ne mène pas très loin son homme. Elle lui donne peut-être le pouvoir sur son œuvre, mais non ce travail de soi par soi qui fait de quelques individus qui ont écrit, les meilleures statues de l'humanité, les êtres les plus travaillés, les plus complets avec les moines et les saints.

Ecrire, non pour parler, ni même pour écrire : pour être, pour devenir de plus en plus dans sa pensée et dans son cœur.

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8 février T908.

Rien ne console parce que rien ne remplace. Les hommes ne se sont pas naïvement trompés sur la quantité en se désirant la vie étemelle. Il faut l'infini des possibles pour permettre qu'on ne les choisisse pas. C'est l'avenir limité qui rend le passé inacceptable.

26 février.

Quand on est saturé de littérature on finit par ne pluf vouloir que des formes extrêmes : la plus lyrique : poésie, et la plus sèche : théâtre. Car le théâtre, c'est l'essentiel du roman, sans remplissage et sans k côtés, sans coloriage. C'est de la sculpture, et dans le moment on dirait que j'aime mieux sculpter.

L'autre jour, en passant la Seine k l'Aima, j'ai reconnu le printemps k la plus forte lumière.Pour moi, ce nouveau tour de roue après un insensible^hiv^r,

c'est la fatigue du jour qu'on voit se lever après une nuit sans sommeil. Perdre la notion du temps 1 « Vous vivez toujours dans trois ans. » Mon présent aussi est fait de trois ou quatre années. Je sens trois mois comme les autres une semaine, c'est pourquoi l'impatience m'est inconnue. Si je suis rapide, c'est par amour du mouvement bien fait. Je suis irrémédiablement sans tiâte et sans angoisses. Seulement je reconnais que la vie est plus parfaite dans un présent mieux détaché. S'enfermer en un jour comme dans une cellule...

C'est l'ennui qui m'a le plus déshumanisée. Pour les transformations radicales, je crois plus à l'ennui qu'à la souffrance. D'ailleurs, l'ennui des malades n'est pas celui des bien portants ; l'ennui dont je parle, c'est celui de la prison. On n'imagine pas avec quelle inadvertance je travaille à mon avancement littéraire. Je suis obligée de me rappeler à l'ordre. Ce n'est pas qu'il m'échappe que le seul avenir possible est li.

16 mai.

Nous avons tort, nous appelons style, avoir du style, être littéraire, un fait d'ordre nuUetnent grammatical. La présence de la pensée et de l'observation dans la phrase, voilà ce qui fait, à égalité d'écriture, le grand écrivain. Si la phrase est sans intérêt

264 JOUINAL DE HUIE LEKÉRU

l'mivre et l'auteur m'ennuient et U littérature des homme* et des fenmies. qui ne sont pas supérieurs, quelles que soient les consécrations, me paraîtra touîours du niant à cause de ce vide de la phrase. Il faut avoir {prouva au même degrj que moi le besoin d'être distraite et la fatigue des lectures inutiles, pour comprendre mon impossibilité physique k lire une phrase insignifiante.

20 juin.

Maman me fait toujours recommencer mes lettres d'affaires k mes directeurs ou autres. Elle dît que c'est d'une indifférence telle, qu'elle se demande si ce n'est pas une pose et que, si je m'en fiche à ce point-li, ce n'est pas la peine de rien faire. Il est évident que je ne m'en fiche pas, puisque je le veux et que si mon indifférence me semblait apparente, je la jugerais maladroite. Mais je fais cela de si loin I M'en réjouir ? Je n'ai pas la réjouissance aussi facile.

Des résultats isolés ne peuvent pas grand'chose dans une vie. Maintenant que me faudrait-il pour Stre satisfaite, pour sortir de mon régime à l'ennui ? Pas le bonheur assurément, pour moi il ne serait pas k l'échelle, et l'amour comme on le chante et comme on le décrit, comme on le vit par-dessus tout : la plus ennuyeuse des choses ennuyeuses.

J'ai vu Blum et lu son livre extraordinaire.

J'ai tant de peine à comprendre l'amour hors du mariage... Un homme est émouvant parce qu'il peut être ma vie, le visage, la présence, la tendresse de tous les jours, et non parce qu'il a sur moi je ne sais quel droit de possession et de perturbation.

On admire tellement le livre de M"** Mardrus. Comme tout le monde je le trouve admirable, mais il entre dans cette admiration un élément dont il faut se défier. Une longue lettre de Vandérem me l'a bien prouvé. Ce qui est rural et bourgeois nous en impose toujours. Nous croyons que c'est plus fort. C'est une légende naturaliste. Les ctiefs-d'ceuvre classiques sont aristocratiques. Les êtres et les classes élevées sont de plus définitives expériences humaines.

La Rochefoucauld, La Bruyère, Vauvenai^ues et Pascal et Bossuet lui-même sont des psychologues mondains.

Paris, octobre 1910.

Il y a une sensation que nous serons deux à avoir éprouvée, le grand-duc Cyrille et moi. Quand le Petropawlosk ■ "irté devant Port-ArtKur, le grand duc a été jeté k la mer. Son épaisse pelisse a fait bouée et il s'est mis à remonter lentement, lentement, de très loin & travers l'eau glacée. Il a dit qu'il lui semblait que jamais il n'arriverait k la surface.

Depuis je n'ai jamais oublié le grand duc Cyrille.

A déjeûner M™^ D..., me montrait Daniel Halévy « Vous avez une grande amie commune : l'Impératrice d'Autriche. » Et puis : « Comment admirez-vous une femme qui vous est identique? »

On commence à m'avoir pas mal parlé des Affranchu n. Oh ! je m'aperçois que je ne suis pas toujours satisfaite, même quand nous causons avec M... Exemple : Pour elle, Marthe est le meilleur « caractère » soit, mais l'essentiel était d'écrire les deux râles de Philippe et d'Hélène. C'est une habitude de la critique naturaliste et peut-être romantique que cette perpétuelle décomposition d'une œuvre en «caractère». Le caractère à ce point -là, c'est le parti pris, le procédé, le parti pris de la bosse et de la déformation — voyez Mirbeau. — je veux avant tout /aire vivant C'est le scène k scène qui me révèle mes personnage;,

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je n'ai pas sur eux d'idées préconçues. Pour laisser au drame toute sa valeur de généralité, j'ai besoin, au contraire, de personnages normaux et s'il se peut, de personnages 'types.

Le M caractère » — à la Meredith par exemple — est une espèce de jeu, une facilité, une exagération et « tout ce qui est exagéré est insignifiant ». La Bruyère est infiniment plus vrai, plus observateur dans ses chapitres sur le coeur et sur les femmes que dans ses trop amusants caractères. Hélèneet Philippe, qui sont tout le monde, ne sont pas moins eux-mêmes que Marthe, un peu plus spéciale, parce que moins en profondeur.. Je le redis sans cesse. Le piUorestpte est an accident de surface, et ce seront toujours les personnages à côté qui donneront chez moi cette impression de « caractère » à la naturaliste. Mais je prie qu'on fasse attention et qu'on ne confonde pas le caractère et la vie. Si l'on nous dramatisait, ni vous ni moi ne serions, des caractères, en sommes-nous moins vivants ? Le bossu est-il plus vrai que nous ? Le militaire plus vrai que le civil ? Le bourgeois plus vrai que l'homnfie du monde ? L'amoureux que le non-amoureux î* Et je vous le dirai même, la vérité de César Birotteau qui, à chaque instant, s'élève et retombe sur ses pieds, ne gagne pas du tout pour moi à l'adjonction arbitraire d'un tic, VoiU certes, où Balzac est imitable !

268 JOURNAL DE MARIE LENÔtU

La justice que j'e r^lameraï le plus Âpretnent, c'est le don de vie. Sans le fil conducteur, le guideâne d'un caractère. }e vous donne des êtres vivants, qui se tiennent absolument, dont les répliques ont taccait, cette saveur de vie que vous ne retrouverez que chez Curel et Ibsen, et encore quand Ibsen ne fait pas de psychologie. Mettez le sujet des A0rancfds au concours et je vous défie de retrouver un dialogue de cette simplicité et de cette résonance vitale. Ici le sujet fait illusion, ce sont des êtres aux, prises avec la morale, donc ce sont des « entités philosophiques ».

— Abominables petits journaux 1

Hélène et Philippe font de la philosophie comme M. Jourdain faisait de la grammaire... « Rien ne vaut un cri de passion », m'a écrit François de Curel, lui aussi I Mais la passion n'a pas de paroles. Le cri de passion, sans métaphores, c'est l'onomatopée. Dès que l'on recommence à user des mots, il faut devenir intelligible et quitter la passion inartiadée, dirait Carlyie, Je ne vois d'ailleurs pas ce que la passion y perd. Quand Hélène s'écrie : i Ah I ces guérisons fières d'elles-mêmes comme les vieilles femmes, parce qu'elles survivent 1 * elle me paraît avoir trouvé un cri de passion qui vaut bien :« J'en mourrai.ma chère, j'en mourrai) » Et Philippe qu'on exhorte k la résignation, à l'orgueil du devoir accompli « pour que

^CooqIc

l'ordre règne à Varsovie ? "me révèle une passion plus âpre que s'il se-lamentait : a C'est trop mon Dieu, c'est trop ! "

Pour moi, ce qui fait la valeur des Affrancf^, c'est que le drame passionnel et le drame d'idées sont tellement liés que, pas un instant, vous n'en pouvez décomposer l'amalgame. La supplication de Philippe à Hélène, sa prière devant la mort : « Je veux, je veux en amour être payé mon prixl » — Le sursaut d'Hélène : " Vous ne m'en aimerez pas plus! » Est-ce que vous ne sentez pas que dans une scène pareille, comme sur le champ de bataille, c'est l'être le plus instinctif, le plus passif qui est en cause.

J'ai doiiné des formules éloquentes, des formules claires k des réflexe^, à des élans profonds de l'instinct, en aî-je trahi la passion ? Dans une crise passionnelle, qui est forcément un débat moral, me direzvous, s'il vous plaît : <i Ici vous quittez le langage de la passion et vous entrez dans celui des idées ? »

Mes héros ne se disent pas une fois « Je vous aime i. J'avoue que ceci m'avait paru une élégance, une plus exigeante manière d'en appeler au public : « Cette certitude, au réveil, de vous avoir sous mon toit... je ne pourrais plus m'en passer. » — Hél. tris simplement : « Ni moi. »

Voilà leur déclaration. Evidemment je^n'ai pas tût de la passion. Bien au contraire, mon héroïne raisonne :

I L)ji.:...ïG00g[c

R Eit-ce ma faute si vous êtes plus grand, plus noble, plus émouvant qu'eux tous... La honte eût été de ne pas comprendre, la lâcheté de ne pas vous proférer de toutes mes forces. Que voulez-vous, je vous aime comme ie ne savais pas qu'on puisse aimer " I serait autrement passionné.

Si vous ne trouvez pas de passion dans les Affiranchis, je vous demande de quel droit vous en trouvez dans Phèdre et dans Biràiice'i

Voici le préambule d Antoine à son programme :

Monsieur.

u Après le retentissement littéraire des matinées du samedi, la saison dernière, la direction de l'Odéon poursuivant l'exécution d un programme raisonné, organise une série de matinées qui seront cette année exclusivement consacrées à la production d'aateura nouveaux et d'ouvrages inédits.

« Le programme que vous lirez, d'autre part, est le résultat d'une minutieuse sélection parmi les centaines de manuscrits déposés à l'Odéon, et, à l'exception de Maurice de Faramond, aucun de ces écri' vains n'a encore été représenté.

« On appréciera, nous l'espérons, l'importance et la signification de cette tentative, qui n'a plus été renouvelée depuis l'époque du Hiéâtre Libre, et d'où peut sortir tout le mouvement théâtral de demain. »

Si, comme le disent les Gregh. Antoine a inventé ces matinées pour moi, je crois qu'il est temps de reprendre ce journal et de compter les points au sens inverse.

Je serai toujours une ascétique. L'autre jour, en rentrant charmée de la distinction, de la simplicité d'Henri de Régnier, je disais : « Ah I ce qu'on est, comme c'est plus important que ce qu'on fait... — C'est plus difficile, m'a répondu maman.

Voilà où excelle M™* Duclaux, elle est avec perfection. D'abord cette présence de tout elle-même à chaque moment de sa vie. On appelle cela de la présence d'esprit ; je crois plutôt à une libre disposition de soi, obtenue par une belle gymnastique intérieure et te bon entretien des rouages. Et puis, ce chamre, cette attention à autrui, ce don de le réponse juste, ce tact à ne parler d'elle-même qu'autant qu'on en a envie. Aussi quelle prestesse à juger ! On la sent bonne, et pourtant elle dit tout, c'est une bonté démouchetée. Et quelle beauté sans la beauté.. Je la regardais écouter, religieuse et jeune, avec ses beaux dis attentifs, sa taille et ses bras de Tanegra.

..ïGooqI

février.

CureUi propos de mes pièces, disait son ^tonnement devant le champ si limité de mon expérience. J'ai dit qu'il n'y avait pas de champ plus ou moins limité, plus ou moins étendu, que c'était la même chose pour tout le monde.

La vérité est que les bornes sont en nous, ou plutôt l'étendue est en nous, ce qui nous arrive du dehors, au bout d'un laps très court, ne peut être que redites.

Rappelez-vous Marc Aurèle : « Qui a vu une année a tout vu. »

31 mars.

du « Trihan » — que je n'ai d'ailleurs I dis que Bourget, m'a toujours donné de valoir mieux que ses œuvres ; il a

des idées, il pose des problèmes, et c'est h peine s'il les touche. — Divorce, Enigme, Emigré, Barricade, il ne sait avancer qu'à l'aide d'un développement mélodramatique qui est autre chose, un sujet dans un sujet. Dans les trois drames cités, il n'a pas su faire une action de l'idée, elle est exprimée accessoirement, par tirades. Le sujet du Divorce, c'est le roman du jeune homme et de l'étudiante, l'action est là. Dans l'Emigré également, le roman de la génération suivante, le feuilletonesque intendant voleur et l'incroyable bévue de l'autre père, qui annule problème et idée. La darncai^e. Pataud l'a dit: c'est une histoire de femmes. Il y a là une si constante maladresse dans cette destruction de l'idée par une clause facultative et, pis encore, dans un dénouement accidentel — la mort du premier mari dans le Divorce — qu'elle en devient inintelligence, à tout le moins inintelligence littéraire. Mais si Bourget traitait vraiment les sujets qu'il annonce, s'il allait jusqu à la mise en action de l'idée, il serait Ibsen ou Curel. On a tellement parlé de ma sensibilité cet hiver, ou plutôt, suivant ces messieurs de 50 ans, — de mon insensibilité — que j'éprouve le besom d'écrire ici ce que je ne puis tout de même pas dire dans une préface. Mais d'abord, qu'il soit bien entendu que je ne discute même pas la froideur des Affranchis, les jeunes gens ont fait justice de cet incroyable cliché.

Le jour où je trouverai, chez un de mes confrères, un degré ^gai de passion âpre et contenue, je déclare que j'en tomberai amoureuse, fût-il le mari d'une Marthe Alquier et le moins nietzschéen des honnines.

Maintenant, voici ce que j'ai à dire de moi-même... Rémy de Courmont a raison « l'expérience sentimentale » au sens où il l'entend est nulle chez moi.

Je vais avoir 36 ans, l'âge de M"^ de Lespinasse, mais trouverai-je demain son aventure? J'ai le sentiment absolument net que mes critiques et moi en serions pour nos frais, qu'il n'y aurait rien de changé de part et d'autre. Une vie humaine, quoi que vous en fassiez, une vie réelle et matérielle est trop peu de chose pour alimenter un talent. Si l'aventure exacte vous est nécessaire, laissez toute espérance. Les souvenirs sont le lit de Procuste de toute invention, et pour moi, observer c'est inventer, sans cela l'observation d'un homme de génie, ne dépasserait pas celle d'un autre.

J'ajouterai que je me crois beaucoup plus avancée sentimentalement que des femmes à qui j'ai vu traverser les phases connues du mariage et de l'aventure. Il n'y a dans la vie que ce qu'on y met, ce qu'on apporte. Si je rencontrais demain la belle occasion sentimentale je ne regretterais pas les années perdues, je ne me dirais pas qu'elle arrive trop tard. Je penserais aux livres de la Sybille. Il y a 15 ans, il y a 10

ans, il y a 5 ans même, je n'aurais pas trouvé en elle ce que j'y trouverais demain. Je ne crois pas du tout à la jeunesse, on ne devient sincère, on ne devient soi qu'après 30 ans.

Eh bien, en toute sincérité, et pour les aveux d'outre-tombe, quelle est cette sensibilité, telle que ma vie, ma vie À moi, si différente, a pu la travailler depuis 20 ans ?

D'abord un grand dégoût de ce qui ne compte pas et quelque chose d'infaillible et de tranchant dans l'art de le discerner, car ce qui ne compte pas se paie d'un farouche ennui. Or, en dépit de tout ce que je suis, mon journal en fait foi, je n'ai jamais cessé d'avouer que je m'ennuyais. C'est pourquoi je ne prise guère les gens qui ne s'ennuient jamais, car je sais bien que si j'étais k leur place... C'est pourquoi aussi mes succès » ne peuvent pas grand'chose pour mon bonheur actuel et ne me distraient presque pas. J'ai dit de suite « cela ne se sent pas » et pour en arriver à ceci, que le mot de M*"* Swetchine est admirable : « C'est par l'esprit qu'on s'amuse, mais c'est par le cœur qu'on ne s'ennuie pas ». — N'allez pas conclure que je donnerais mon talent pour une vie normale " pour être aimée ». Si j'ai mon talent, c'est par exigence amoureuse, il est la mesure de ce que je valais en amour. Et j'ai besoin de lui, et je ne me passerai pas de lui h cause de ces droits nouveaux qu'il

276 JOURNAL DE MABIE LENÉRU

me confère, que Je me suis tant cherchés, auxquels î'ai senti, à àix ans, que je donnerais ma vie, quand je les demandais h la sainteté : les droits au plus grand amour possible.

Encore un article à la Dépêche Je Toulouse, et le débat d'idées qui n'est pas le conflit des cœurs, et mon style polaire, etc. Qu'un homme intelligent peut donc être bëte I D'ailleurs je ne sais pas si cehii- Ui est intelligent.

Personne plus que moi n'est payé pour trouver la vie inconsolable sans le cœur, personne n'est capable de moins ressentir les satisfactions cérébrales. La gloire m'ennuie, j'ai transposé mon jansénisme, tout mon mépris " du monde», je n'en ai rien perdu, et je sais toujours ce qui est « la Voie, la Vérité, la Vie » et ce qui ne t'est pas. Seulement, seulement, comment exprimer son cœur, si ce n'est avec ce qu'il a de plus magnifique dans le cerveau ? Oh I la conception viscérale thoradque du sentiment I

Comme je l'écris dans cet avant-propos si incomplet, hélas I " Le cerveau est physîologiquement le vrai cœur de tous les sentiments humains ». Le cœur, mais c'est une intelligence spéciale. Dieu mr préserve de l'amour des imbéciles I L'amour est l'art de jouir des êtres, il est fait d'attention et de pénétration bien plus que le dévouement dont il n'a aucun besoin, car aimer, c'est prendre et se laisser prendre

aussi, mais il n'y a rien de dévoua k cela : l'amour n'est pas une vertu, il est le bonheur.

N'est-ce pas étrange et merveilleux, chez l'être si personnel que nous sommes, ce besoin d'une autre personnalité i> Gimment des hommes ont-ils inventé cela ? La sociabilité a plus de part que de désir à l'invention de l'amoiir. Elle est plus étonnante, car plus gratuite. Peut-être est-ce pour cela que j'admire plus le mariage que l'amour. La sociabilité... « il est donc vrai ç|ue nous ne jouissons que des hommes, le reste n'est rien. »

La vie commune, c'est ce qui impressionne le plus ~ la solitaire que je suis, les retours quotidiens l'un à l'autre... Il faut n'avoir pks la moindre imagination d'une Sme pour ne pas sentir que les vrais liens sont là, et non dans je ne sais quelle exaltation banalisée par les livres qui doit ressembler si vite à l'ennui des dimanches et jours de fêtes.

Parce qu'il est disgracié, je suis portée à lui croire des sentiments profonds. C'est une illusion romantique et morale, et cela s'appelle : juger sur les apparences.

On me demande de la simplicité. Les originalités profondes sont prises d'abord pour de la complication, les hommes sont si paresseux dès qu'on les emmène U où ils n'ont pas l'habitude de se promener. La simplicité appelle un chat un chat et un ornithorinque un ornithorinque. Toute justesse est simple.

278 JOURNAL DE MARIE LCNâtU

C« aont tes précis Pascal et Barrés qui sont simples, et les prolnei Montaigne et Bourget qui ne le sont pas, mais le peuple, qui n'est pas simple, entend peser le* lois <le la simplicité.

3juinl9M.

Ecrire pour pleurer et pour sangloter à quoi bon ? Rien n'est plus mauvais et qu'est-ce que cela m'apprendrait ? C'est mon état normal. On ne pleure que devant quelqu'un, mais avoir en dedans, toujours, le frisson des larmes....

Jamais un de mes confrères n'a été si absent de sa vie d'écrivain, si étranger, si fermé à ses joies, à ses attentes. Que me fait un moment après lequel je retomberai ? Ce qui importe, c'est le quotidien, le continu, ne pas i ennuyer à table, ne pas sortir seule pendant 15 ans, avoir des amis autour de soi, dans une maison i soi, pouvoir rire et causer à toute heure du jour avec des gens de même culture, dont les regards vous répondent, la maison gaie, intime, intelligente, notre maison de Brest autrefois.

Paris, 4 novembre I9ri.

Je passe mes journées chez les fournisseurs et dans les magasins et, bien que j'aime les jolies choses

et pense que, là comme ailleurs !l faut chercher la perfection, je retrouve chaque soir le scrupule et le d^oût de cette vie, comme au temps où j'étais fille de sainte Thérèse.

Comme il faut se défendre pour être à soi, k la vraie vie qu'on aime et qui venge de la mort, tout se passe en apprêts, en intervalles, en vides... Les arbres de l'avenue dd Bois, retrouvés à la sortie du métropolitain, les nobles arbres sous le ciel du soir, me sont un autre remords. Ne regarder ni le jour ni la nuit, cela non plus n'est pas vivre. Et puis encore, bien que je ne sots guère tolstoîenne, le mal au cœur de tant acheter, quand on pense à ceux qui n'achètent pas. Je voudrais être assez riche pour dépenser énormément pour ma toilette et donner exactement la même somme aux pauvres.

10 novembre.

Nos abstentions sont une grande part de nousmêmes. Tout ce que nous ne sommes pas, tout ce que nous faisons et ne disons pas, doit compter bien plus peut-être en ce monde où nous avons si peu de temps d'être, de dire et de faire, et ce qui me sépare de Nietzsche que j'aimerais tant, est tout ce qu'il n'a pas su ne pas dire. Une seule fois, ne pas s'être abs-

tenu li où il le fallait, une seule faute de goût, de tact et d'éducation anéantit en toute légitinuté les impressions données en sens inverse. L'élégance d'une femme se mesure quand elle ne fait pas de toilette, son éducation quand elle parle à ses enfants et à ses domestiques, ta qualité d'un écrivain k ce qu'il n'a jamais écrit. J'admire l'écrivain dont les moyennes me plaisent et ne m'ennuient pas. Les Français seuls ont des moyennes — quelques-uns d'entre eux I — Les Russes et les Anglais ne valent que dans leurs grands moments.

Ce que j'apprécie en Blum et en Barrés, c'est leur tournure habituelle.

Dans le même homme il y a vingt possibilité d'amours et de bonheurs différents. C'est à la femme à chobir, à être attentive aux conditions du pacte. Il faut que ce qu'elle aura, la femme le préfère, et l'homme aussi le préfère.

Il est moins nécessaire à l'amour d'être la seule que d'être la première, et la première même après. Soyez irremplaçable, et laissez-vous remplacer.

Ce n'est évidemment pas une formule de bonheur, de bonheur constant, mais la femme est-elle plus faite que l'homme pour le bonheur immuablement continué ? Quand on a eu sa vie longtemps ouverte sur l'avenir et les possibles, quand on a demandé à sa solitude plus d'ardeur et d'élan que les hommes

n'en mettent à leurs passions, la plus belle amitié conjugale ne peut-elle pas apparaître un jour ce un relâchement... La vie est une chose trop ui pour ne pas tout remettre en question. Il y a être d'autres vies de femmes que celles qu'on a nues. Entre les libertines et les niaises amourc il pourrait y avoir autre chose. Certaines femme nent les hommes de leur argent, d'autres poun ruiner les meilleurs d'entre eux du bonheur qu'il: vent détenir. Quelque chose comme la monna Turenne. La plupart des femmes intelligentes ne pense pas aux femmes de lettres — ont vé< cette manière.

Il n'est pas indispensable que ces hommes r aient été des amants.

ANNËEI9I2

17 mars 1912.

Quelle stupeur I Ces critiques, on ne sait jamais les surprises qu'ils vous ménagent. Il y a toutes les littératures du monde entre eux et vous — Je crois qu'il faut avoir été catholique pour admettre l'héroïsme de certains élancements, l'ascétisme de toute ambition extrême. Il n'y a qu'en religion que l'admiration oblige et qu'elle soit un egredere. La culture du moi est religieuse, ma « Triomphatrice » n'est pas une Précieuse, elle est une carmélite.

Lanson a dit à ma tante : « Elle ne comprend pas la critique et ce sera sa force «. Lui ai-je dit qu'il n'avait pas compris ma pièce ? ou vais-je prétendre maintenant qu'il n'a pas compris ma lettre ? C'est idiot et inextricable ce mode de discussion actuel, de vouloir toujours être le seul qui « comprenne ». Nous devrions savoir que nous sommes bien assez întelli-

gents pour tout comprendre, seulement nous sommes

plusieurs, et ne sentons pas de la même façon. J'ai mis du temps à m'habituer à mon nom comme

signature littéraire. Maintenant, j'aime assez cela, un

nom blanc et noir. '

M™* Duclaux m'a dit que Lenéru voulait dire Lênoir. Lire dans les journaux « Mademoiselle Lenéru » cela me rappelle les bons vieux fournisseurs de Brest, et l'époque où je me croyais une petite fille connue de toute la ville, parce que je m'entendais nommer dans les foules par les anciens matelots de mon Grand-Père.

Le grand ressort de mon calme et de ma patience, c'est que j'attends plus de moi que des événements et que je sais à peu près le temps qu'il me faudra. Temps mesuré à ta guérison ou du moins au retour follement lent de mes yeux. Je sais que je ne suis pas moi, que je ne le serai pas avant un an ou deux encore, mais qu'est>^e qu'un an ou deux quand on en a traversé vingt-trois... ? Chaque mois, en m'épiant dans les glaces, je me retrouve un peu plus, les bouches s'animent, semblent parler plus fort et moins vite. Le jour et le jour seulement où la parole me sera rendue (I ), oix je reconnaîtrai les yeux de mon enfance,

(I) 11 hut l!rc > la converMtîon •. A aucun moment de sa vie Marie Lenéru ne fut muette. Seule ta turdité totale l'obligeait touvent au silence.

- 284 JOURNAL DE MABIE LENÉRU

alors la gloire vaudra la peine, la gloire et peut-£tre autre chose... avant jamais. Je cherche une revanche et pas une consolation.

Ils ne comprennent pas encore que je ne suis pas une femme. Moi seule peut-être arrive k r^îser la notion de l'impossible. Gregh m'a dit une fois : ■ Tout vous viendra ». A la condition que je fasse la moitié du chemin, oui, que ce soit mo! qui aille à tout, à la condition que ce soit moi qui triomphe de la barrière physique, oui. Si charmante, si émouvante que je puisse être, quel que soit le prestige de « la gloire », nul ne fera l'effraction des circonstances — je ne parle pas des avances grossières et banales des inconnus. — Je l'ai très bien senti, on est curieux de moi, mais la paresse et la timidité sont deux obstacles insurmontables. Aussi je me demande si cela vaudrait que je me donne plus de peine que les autres, si l'effort déchirant que j'ai à fournir ne me séparerait pas à jamais de ceux qui m'auront laissée le donner seule... A quoi bon préparer A un homme la femme .que je peux être, aurais-je cette incroyable humiUté de l'appeler à la victoire, alors qu'on me laisse aujourd'hui me débattre dans l'impossible et les tours

de force ? Je suis lasse à fermer les yeux, à ne vouloir que dormir et mourir.

Quand nous avons parlé musique le soir, je ne m'endors plus. A propos d'un air de la Surprise que je jouais enfant, et que je ne sais quel orchestre vient de donner, maman recherchait, sans la trouver, la sonate au clair de lune ; alors, avec l'accompagnement, je l'ai jouée sur la table, elle l'a reconnue, dès les premières mesures. Elle rappelait le programme de la Chapelle de la Marine. M. Chic, qui m'a envoyé des airs de ce pauvre Redoutable, jouait la symphonie de la Reine à l'Introït et, pendant la messe, le Lac de Niedermeyer, avec cette excellente « musique de la marine », arrivait au tour de force de paraître religieux. Comment n'ai-je pas oublié le matelot qui recevait vos cartes à l'entrée ? Et le grand rideau rouge devant la fenêtre de la tribune. Il y avait des pancartes dans l'escalier par lequel on y montait : «■ Silence dans la maison du Très-Haut ".Puis je me revois, surveillée toujours par des marins aidant les Suisses, dans le cortège, attendant devant le portail, sur le tapis entre les chaînes et les bornes en hémicyclei le jour du mariage d'Albert d'Auriac. Il y a longtemps que la Chapelle de la Marine n'existe plus que comme une Sainte Chapelle, sans messe rouge.

JOURNAL DE MARIE l^NÉRU

Neuîlly l^'juin.

Comment ne pas croire aux susceptibilités dreyfusardes dans l'affaire du Redoutable, quand M™* Duclaux — M'^" Duclaux! — me dit : « Il y a dans la préface une âpre sincérité qui n'est pas dans la pièce ».

Passé deux heures hier entre Curel et M*"^ Duclaux ; ni l'un ni l'autre n'aime la Triomphatrice. M"^" Duclaux l'appelle « cette tigresse ». A quoi je remarque : « mais madame, c'est elle qui est dévorée ». M"* D... s'intéresse à la fille, et me demande sérieusement : « pour laquelle êtes-vous î » Dans les Affranchis aussi c'était Marthe qui attendrissait. J'en ai la démonstration quotidienne : on ne comprend un personnage que s'il a eu des précédents littéraires. Les critiques surtout dont la mémoire est bourrée de souvenirs et qui sont ctassificateurs-nés. Pour eux on déformerait à peine le mot de Platon : « Comprendre, c'est se ressouvenir ». M™^ Duclaux me dit qu'elle verrait cette pièce avec cette épigraphe tirée de l'Evangile : " On ne met pas le vin nouveau dans les outres vieilles ». Je prendrai sans doute lé mot de Vigny : « Et cependant. Seigneur, je ne suis pas heureux ».

Quand je revois François de Curel, il est patronal et presque affectueux, si vif, quand M""^ Duclaux me

traduit ce qu'il vient de dire, il n'aime pas " La Triomphatricel » :« Il ne faut à aucun prix qu'elle donne cela, même pour elle. Le sujet est dangereux, scabreux *, II se passionne si amicalement. Il n'admet pas l'émotion de Sorrèze devant l'article d'un jeune homme. J'ai fait valoir qu'il s'agissait d'une défection de disciple : « Si Tharaud écrivait un article contre Barrés, Barrés devrait en souffrir. Et si moi, j'écrivais de» blasphèmes contre vous, cela vous serait donc indifférent ? B

Il riait : « Avez-vous lu mon article sur Binet- Valmer ?» — Oui, et si je ne m'étais pas dit qu'il vous l'avait sûrement demandé, j'aurais été assez jalouse.

— Alors vous avez vu comme je suis sévère pour les manuscrits ?

— Vous avez fait pleurer Binet- Valmer et vous ne serez content que quand vous aurez recommencé...

« Je crois maintenant, puisque vous voulez bien me provoquer à quelque profession de foi, qu'il ne faut pas considérer le théâtre d'idées comme une chose à part, il est vraiment honteux qu'on en soit venu h le faire. II y a le théâtre intelligent par opposit!ion au théâtre bête. Les « idées » ce n'est qu'une manière d'éclaicir le fond de tout ce qui n'est pas elles. Nos motifs profonds d'agir et de sentir qu'on appelle

JOURNAL DE MARIE LENÔtU

■ idée! » ne font que nous lier plus étroitement l'action et aux sentiments, qu'il s'agisse de vivre oa qu'il s'agisse d'écrire. ■

(Réponse k une lettre de Paul Lombard.)

On a tant dit que le Rtdotttahie était sommaire et je le disais aussi, mais enfin il faudrait s'arrêter. Le Redoutable est surtout une pièce courte et sans à-c6tés. Relativement à la manière dont sont traités les autres pièces, il est plus long en scènes faisant marcher directement l'action, et dans ces scènes, plus long en répliques de développement et d'approfondissement du sujet, plus riche, en somme, en globules blancs. Otez d'une pièce moderne tout ràw:âté, les mesures pour rien, les scènes entre comparses, les répliques insignifiantes, vous n'avez pas un drame traité au quart du Redoutable.

Ermitage.

A Hadaly. Savez-vous que j'avais fait avant mon départ la connaissance de M*"^ de Noaîlles ? Elle a l'air d'un aigle, elle a l'air de ce qu'elle est, les yeux, les cheveux sur les yeux, le nez, tout y est.

J'ai été charmée... bien moins effrayante que je ne craignais... Andrée vous racontera son entrée sensationnelle.

..ïGooqI

Bonne.

Toutes ces femmes si âpres au plaisir, une excursion, un spectacle, je sens là un sauve-qui-peut de la jouissance qui me dégoûte. Est-ce éducation, l'atavisme de céder sa place? Est-^e l'ascétisme re.ligieux, la supériorité apprise du renoncement ? Serait-ce enfin un instinct qui m'est propre... à moi et à Robespierre : le désintéressement de ceux qui veulent tout prendre à la fois ?

A M"* D... après son article de la Gazette de Lausanne : " Maintenant après vous avoir dit ma reconnaissance, oserais-je me révolter contre vos derniers mots ? Nous ne pourrions pas écrire une ligne sans le contrôle de l'oreille? Un écrivain comme vous ne peut pas l'ignorer, et pour entendre nos phrases, avons-nous besoin, comme disait Flaubert, de les « faire passer par notre gueuloir ? »

Le sens du rythme n'est pas dans le tympan, sans cela Beethoven n'aurait pas pu penser une mesure après sa surdité. Croyez-vous que je ne sois jamais choquée par le manque d'oreille chez des écrivains entendant parfaitement. Je revendique la responsabilité de mes rythmes, comme n'importe lequel de mes confrères. Toutes mes répliques sont faites pour être dites. La seule chose dont je ne puisse répondre

est le contrôle scénique, la diction de tel ou tel interpr^e.

A Maeterlinck

Monsieur, je vous ai déjà dit mon émotion en trouvant quelque chose de moi dans un livre de vous, aujourd'hui j'ai H vous remercier d'avoir bien voulu m'envoyer le volume et y joindre quelques mots trop beaux pour qu'on ose même en remercier, et puisque j'ai ce cruel honneur d'avoir été prise un peu comme k partie et de représenter ceux qui pensent de la mort ce qu'il n'en faut pas penser, j'ai bien envie d'avoir du courage et de vous dire à quel point votre livre admirable m'a paru glacial. Est-ce bien vous qui nous offrez ce rêve de l'intellectualité pure, et qui vous acharnez avec cet effrayant dédain métaphysique ? Oh t je ne vous demande pas de nous la sauver du naufra^fe, mais que vous ne la préfériez pas à tout...

Pour moi, vous m'y avez rattachée éperdument. En vous lisant, Monsieur, en admirant cet hommage si sereinement offert k tout ce qui est humain, à tout ce qui est infini, je constatais, pardonnez-le moi, une dissidence invincible. 11 m'a semblé que le plus précieux était ce que vous perdiez, que le miracle humain l'emportait sur l'autre, que le cons-

dent, le « fini » était peut-être le seul miracle dans ce monde sans commencement ni fin. Et ce n'est pas seulement en moi, mais en autrui, que je ne puis consentir i cette mort de la personnalité. Tout votre infini en est dépeuplé, c'est une solitude pire que celle qui affolait Pascal. J'avoue que la musique et la danse des sphères ne me consoleraient de rien. Il n'y a vraiment rien de plus humain dans l'immortalité impersonnelle que toutes les « joies ineffables » et philosophiques de la « connaissance » et de la contemplation; néant pour néant, je me résigne au plus proche, au plus chaud encore de la présence humaine, que je m'endorme au moins dans mes souvenirs et dans mes angoisses, dans l'intimité des choses terrestres, et que jamais, ni Dîeu, n! l'infini ne me réveille à l'oubli de ce qui fut moi-même, n'interpose une extase entre ma conscience et moi.

Hélas ! ce n'est pas encore la sagesse... et voilà une bien médiocre manière d'exprimer une gratitude si réelle, que peut-être cet aveu, ce regret de nous-mêmes, auquel vous donnerez de me survivre, sera pour moi une de ces revanches qui calment et endorment au moment de la nuit oîi l'on n'a pas sommeil.

Je viens d'être empoignée par un livre k ne pouvoir m'en détacher, chose inimaginable car je prends et je laisse les chefs-d'œuvre comme un éventail. C'est bien la peine de pouvoir juger au carat la valeur d'une œuvre pour ne se passionner que là où le talent est évidemment absent.

,,, Ce sont les lettres du lieutenant'colonel Moll k sa fîancée qui m'ont impressionnée, soulevée, enthousiasmée jusqu'à l'état intérieur du sanglot. Enfin voilà la vie, voilà l'amour et leurs vrais visages. Voilà l'homme tel qu'on doit l'aimer, duquel on peut recevoir l'amour, et non cette pauvre chose livresque et dramatique, « tiraillée », rabâchée dans nos romans, nos pièces et nos poèmes. Oh 1 la maîtresse et l'amant [>arisiens... Y a-t-il un de nous, encore hors du jeu, qui soit tenté de recommencer les gestes et les simulacres î>

Mais cela... que c'est simple dans son emphase maladroite, et si peu lisible. On est saisi par la vérité, le déblaiement du factice comme au chevet d'un mourant.

Voilà l'amour, besoin humain.Ce n'est pas t'amourluxe, c'est l'amour nécessaire, indiscutable comme le pain des pauvres. Ah I ce n'est pas celui de Cha-

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teaubriand, de Musset, de M™^ de NoaîIIes. O mes grands confrères quelle absence de prestige vos sentiments ont toujours eu pour moi... ! Ceci est l'amour dont on ne plaisante pas. Est-ce atavisme chez moi, est-ce acuité de sens critique, cette impossibilité d'accepter l'homme privé de certains dons et même de certaines fonctions proprement militaires ? De qui est cette admirable définition du héros : celui qui a donné de. l'homme concret, vivant, la formule la plus saisissante ?

Un homme qui ne monte pas à cheval, qui n'a pas manié des armes, qui n'a pas commandé sur un champ de bataille, qui n'a pas résisté de corps et d'esprit aux fatigues militaires, qui n'a pas dans le regard ce sérieux poignant, cette simplicité inimitable de celui qui voit mourir, pour peu qu'il ait l'Sme bien née, enviera toujours quelque chose à ses frères soldats. Un admirable portrait de Détaille ouvre le livreî Le peintre a compris la gravité, l'émotion de l'héroïsme. Aucun panache, aucune provocation dans les attitudes des noirs et de leur chef descendant de cheval, mais ce quelque chose de gonflé, de souffle contenu, et en même temps cette humanité extra-sociale, que les chefs contractent dans l'habitude d'aimer et d'estimer hors de leur caste.

La merveilleuse carrière ! Le commandant suprême sur un « territoire » plus grand que la France,

et où tout est i faire, i créer, en commençant par la potte — « de l'influence de l'amour sur les communicatîons postales » — les routes, les foires, l'industrie du coton, les parcs d'autruches, la politique de races, la justice à rendre à la porte de sa tente, comme un Louis IX aux croisades. Tous les peuples affluant vers nous ; ana maâdeum, je suis opprimé. Voyager des mois, connaître à cheval toutes les heures du jour et de la nuit, k la tête de ses gardes et de ses chameaux qui suivent. Quand la saine envie vous prend d'un bon temps de galop, tourner la tête et voir les rayons du soleil levant éclairer votre fanion tricolore.

Mais ce n'est pas sans un sentiment de dépossession que j'admire cette œuvre des coloniaux. Je n'oublie pas flue du temps de mon grand-père et même de mon père, les colonies dépendaient de la marine, les amiraux étaient leurs gouverneurs, après avoir * été leurs conquérants. Quand grand-père commandait la station de l'Atlantique, il commandait l'Afrique, mais les colonies étaient alors des côtes et des îles...

J'en reviens à Moll fiancé, n'est-ce pas plus émouvant que n'importe quoi de dire i une femme : « Je vais vous envoyer copie de tous les ot^dres et de toutes les instructions que je vais donner. J'agis toujours avec la même coquetterie que si vous étiez là ".

Certes ce qui le touche, ce qui l'ébranle le plus, c'est l'amour amitié, l'amour mariage, qui n'a besoin

d aucune acrobatie passionnelle pour durer, mais seulement de l'éperon d'une belle existence. Il lui dit carrément que t'amour ne lui suffirait pas, mais il lui dit aussi que s'il a voulu autre chose, « c'est pour mériter une première place au banquet de l'amour ». Maïs quel beau noviciat qu'une telle séparation. On est ému d'une attente si digne, si frémissante, mais dont pas un mot ne cesse d'être surveillé, un respect, une retenue virile, pas un cri de théâtre, déjà une simplicité conjugale. Un bon réalisme de l'impatience dans l'inquiétude et la minutie concernant les dates des courriers.

J'imagine que voilà une femme qui en a fini avec le bonheur...

Est-ce mal de penser que ces dures fiançailles et la cruauté de la fin, c'était ce que la vie pouvait encore lui donner de plus beau, et surtout, est-ce vrai 7 Qu'aurait été le mariage du colonel Moll ?

21 avril.

M""* D... me disait hier que, en somme, toutes ces pièces revenaient au même sujet : la supériorité de l'individu sur son milieu. I! y aurait là, en effet, matière très suffisante à alimenter un théâtre, car les combinaisons sont toujours infinies, et l'individu

JOURNAL DE MARIE LENÉtU

supérieur est ce que ratent généralement les écrivains qui ne sont pas eux-mêmes de la catégorie. Mais je je ne trouve pas cela dans mes pièces. Evidemment une œuvre organisée a bien des points de vue et bien des contacts avec d'autres œuvres « en carré ", c'est à dire qui font face sur tous les points.

On peut dire que, dans les Affranchis, Philippe est supérieur à son milieu, mais le drame n'est pas entre lui et son milieu. 1! y a drame au contraire, parce que, entre Hélène et lui, il y a équivalence. La pièce est : que doit-il advenir !> — Dans la Triomphatrice également, le milieu est un lointain, le drame est dans l'excessive équivalence d'un homme et d'une femme, dans la supériorité des sanctions et des réalisations, peut-être chez la femme, maïs j'ai bien soin d'Indiquer que ceci est l'extérieur et le décor, qu'aucun des deux partenaires n'y attache une importance dé mesurée. Il y a drame parce que l'homme ne l'emporte pas, — Dans le Madhi, la supériorité cette fois est inconsciente, héros et milieu s'en accommodent ; seule, la femme se trouve n'avoir rien à gagner à cette apothéose de l'homme. Si nous jugeons ces pièces du point de vue « supériorité », yoilà pour moi leurs rapports et leurs différences, mais leur « sujet », leur action, leur « idée » sont bien autres, et les rapports dont je viens de parler, je ne les vois qu'après coup, pans les Affranchis, j'avais la nostalgie de la morale.

Dans la Triomphatrice, je voyais l'amour entre égaux, mais entre égaux absolus, jusqu'aux sanctions ciales, c'est à dire entre rivaux. Dans le M enfin, l'héroïsme pur et simple, la grandeur ex tionnelle d'un homme et ses reports, non avec milieu, mais avec l'amour.

A propos de mes pièces, il faut que j'écrive ici quel ordre cHes se sont succédé, car je pourrais l'oublier, ne les ayant jamais datées, et bien que rarement trouvé nécessaire d'en parler ici, elles aussi des jalons de mon existence ; Les Affranchis.

Les Laifeurs. — d'après un roman écrit avan Affranchis.

La Maison sur le Roc.

Le Redoutable. — quand la préoccupation du blic s'est fait jour.

Le Bonheur des autres, U Madhi.

Vous m'êtes témoin. Seigneur, que je n'ai choisi cette carrière, que je n'en ai jamais eu l bisme, qu'elle me paraît toujours un peu ridicu que j'ai eu huit jours d'abattement après les le de Moll, ce qui ne m'est jamais, jamais arrivé « sant l'histoire de mes confrères, et les lettre Carlyle à Jane, par exemple, auprès de cette co pondance, me paraissent bien naïvement, bien...

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sèment, bien maladroitement cuistret. Tant l'atavisme est fort sans doute, et tant il est Vrai surtout que la vie est trop belle pour que rien en soit perdu, et que passent par-dessus toutes les carrières qui exigent l'homme tout entier ; un corps, un caractère, un cerveau.

A M. Allemand. — Mon Africain est campé depuis longtemps, il ne reste qu'à bien arrêter l'action, k trouver le genre de mouvement combtnable avec une signification.

Abbaye de Pomier, 7 sept.

Paris, 2 octobre 1913.

François de Curel est mon maître, non seulement parce que cela me fait plaisir, mais parce que c'est lui, et uniquement lui seul, qui m'a donné la chiquenaude. Sans la lecture de ses pièces rien n'aurait branlé. Il m'a donné la chiquenaude et il m'a donné le ton, je revendique cet air de famille ; cette " ardeur froide », plus ardente et plus acérée chez moi, vient de la belle tenue virile, sobre jusqu'à l'ironie, aigu£ jusqu'au sarcasme, qui a tellement retenti chez moi à la lecture de rinvilée et du Repas du Lion, Avant lui, je n'avais pas cette résonance-U. A 15 ans, j'étais la fille littéraire du Père Lacordaire, à 25, celle de Saint-Just et de Barrés, à 30 enfin, je rie me trompais plus.

Je ne dois rien à Ibsen que j'admire à peine, je le considère, par son moralisme obsédant, comme auteur de ^rand public, quelque chose dans le genre de

Dumas fils, c'est une autre morale, voilà tout, et tes préfaces sont du comte Prozor. Dès qu'Ibsen ne prêche plus — et ce qu'il prêche est toujours la même chose — il est exécrable, voyez Hedda Gabier. Son tragique est sans nouveauté, sans finesse, c'est le mélodrame intellectuel. Il n'existe d'ailleurs que par à'coups, l'ensemble de la pièce est toujours traînant, diffus, verbeux, tout en conversations éthiques, et éthiques très banales. Les entrées et sorties sont répétées et brouillées comme chez un débutant. II y a parfois chez lui un ton qui me plaît, qui a de la dé.tente. Tout le milieu Scandinave, la maison, le froid, les fjords, et jusqu'aux noms propres, m'enchante et m'illusionne. II a rarement assez de mesure pour faire vrai et ne pas changer un caractère, quand tl y arrive, c'est alors poignant et délicieux, comme la femme et l'enfant qui sont tout ce qu'il y a de bon dans le « Canard sauvage ».

Si loin que je sois de tout et comme à des distances astronomiques, j'approche pourtant., seulement j'arriverai perinde ac cadaVeràans ce coma de l'attente que vous avez peut-être connu après trois heures d'attente dans le salon d'un spécialiste. Et il faudrait longtemps, longtemps, une lente accumulation pour m'en faire revenir, des années de traction sur la langue, et quelque chose derrière moi, un autre passé qui enveloppe et qui garde.

7aé«

Et, pour être tout à fait sincère, il y a quelque chose d'indomptable, une certitude . obtenir de soi, qui est presque d^jà le don jamais douté que je donnerais i la vie le vî je veux lui voir. Si vous saviez les précision attente et de mes fins, j'irai là, là et là. — Si cela ne peut pas se dire : « Il y a des desseii parole ne saurait exprimer et dont l'exécut:

démontre la possibilité. »

Neuilly. 30 mars 1914.

Devant ce quotidien haussement d'épaules, cetto non-acceptation de mon existence, se rappeler pour- . tant qu'il n'y a rien, ni à droite, ni k gauche, que vous puissiez vouloir. L^ vie qu'il me faut, personne ne la possède ; ni homme ni femme ne détient ce qui me manque.

J'ai trop connu l'ennui, je sais trop ce qui peut manquer k une existence pour accepter la moindre restriction... J'ai besoin du mouvement, des voyages et des sports, peut-être de celui du monde que j'aurais tant aimé... Vous aurez bien mal tiré parti des livres, s'ils ne vous ont pas appris k tout aimer de ce qui n'est pas eux. C'est leur mission naturelle, et il est tout simplement renversant qu'elle puisse être méconnue. Et puis songez que j'ai k remplacer le vide de la musique. Or, comme j'ai fait assez de

solitude, et que toute conversation me fatigue, je suppose qu'il faut que je lise sur tes lèvres. Si le procédé est jugé bon, c'est à dire si, après une demi-heure de tête-à-tête avec les amis les plus distingués et les plus séduisants, je n'éprouve pas une envie folle de m'en aller, de courir, ou de m'allonger dans une pièce obscure, et de fermer les yeux en faisant des exercices de respiration profonde, c'est qu'alors je pourrai redevenir sociable avec tout l'accessoire que cela comporte, c'est qu'alors vous pourrez m'aimer. vous que je ne croyais pas encore « fondu ». Car si attendu, si désiré que vous soyez, vous ne serez jamais toute ma vie, vous ne suffirez pas, à vous seul, à me préserver du passé. Et ce passé effrayant, ce passé qui eût tué toute autre femme, il m'a tant travaillé le cœur, il m'a faite si forte, si libre et si sincère que, malgré ce grand appel que nous ne vaincrons jamais, je ne sais plus si je pourrais me livrer, ô amour, me confier tout entière à vous.

Mais l'amitié que je préfère i tout, l'affection, la tendresse, c'est encore le meilleur de l'amour. J'aime mieux des regrets qu'un remords, un sentiment de forfaiture, ne pas copier l'canour des autres. J'aime mieux le regret qui souffre, le regret qui doute, le regret même qui tremble un peu défaire, d'une chose humaine, k jamais l'inconnu.

M... me demande de lui expliquer ma pièce... et

devant mes interprétions : « Eh bien, il faut dire cela ». Eh I non, il ne faut pas le dire ! Il n'est pas nécessaire à ma pièce que vous tombiez exactement sur cette interprétation-là. Moi-même, en l'écrivant, je n'y pensais pas du tout. Et il importe extrêmement i ma pièce qu'elle ne contienne pas Je définition et d'explication d'elle-même. Elle doit se suffire. S'il faut me souligner de légendes : « Ici, il y a une forêt », elle est ratée, il ne faut pas une phrase qui tire autour du personnage de son côté, « Mais, direzvous, on ne comprendra pas »... Mais, je vous prie, que voulez-vous comprendre? Il n'y a pas de « mot », ma pièce n'est pas une charade. Je vous raconte une histoire qui se tient très bien, je parle en bon français. voilà toute la clarté que je vous dois. Ce que je pense de l'affaire, cela ne vous regarde pas. Je ne l'ai dit nulle part, et, c'est ce qui vous déroute. Je crée une atmosphère : Réagissez comme vous voudrez, ou plutôt, comme vous pourrez. Une œuvre profonde n'est pas un problème à résoudre, ni peut-être même à poser, et croyez-moi, la pièce n'est pas plus obscure que le soleil, si ce n'est dans les raisons dernières de ses fins, que son auteur ne vous a pas dites, et qui n'empêchent pas le soleil de briller. « Oui, mais quand vous ralexpliquez je comprends.» Très bon cela, niais rappelez-vous que la lunette doit être braquée du dehors, et que ce n'est pas au soleil à grossir ses effets,

et à se répandre en discours pour se faire mieux voir et entendre. L'œuvre doit être au point de son auteur. Si l'on faisait le point de chaque spectateur, ses voisins ne seraient jamais contents, et la pièce devienclrait amorphe et caméUonesque, en même temps qu'interminable. Un auteur qui a entendu juger sa pièce en sait quelque chose. Il n'y a pas de « consentement universel ». Il faut avoir le courage de se livrer, de donner prise, on ne peut faire face à tout que dans de très étroites limites. Je sais parfaitement que les phrases qui méconnaissent mes héros, par lesquelles je les fais juger d'un niveau Inférieur, seront prises au pied de la lettre. Et parce que Denise a dît : « Ma mère est trop personnelle » ma pauvre triomphatrice est jugée par mes plus bienveillants amis : « une hypertrophie du mol ». Alors que le reproche qu'on devrait m'adresser est de l'avoir faite trop grande et trop magnanime, cette femme qui méprise si passionnément sa gloire et qui, dans toutes les répliques de toute la pièce, ne voit que sa fille et son amant. Si j'avais fait faire à Denise une scène ridicule et mesquine contre sa mère, ils auraient compris, mais jamais je ne donnerai cette facilité de diminuer l'adversaire et de fausser la vraisemblance des rapports, qui consiste précisément en une certaine plausibilité, en une certaine nécessité du mal entendu. Mais qu'ils prennent d'emblée le point de vue

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et le parti d'en bas, cela ne prouve-t-il pas qu'il est temps que mon théître arrive pour venger enfin l'humanité d'en haut ?

Je vois une situation, quelques scènes qui mettent mes personnages dans un beau corps-à-corps, et si, peu â peu, cette situation devient problème, c'est qu'elle s'organise en moi et se développe avec ce souci de l'équilibre qui est, en littérature, la loi même de la vie. Les formules, qui vous apparaissent comme les points de départ' et les pilotis de la pièce, arrivent en dernier lieu, elles naissent du dialogue à mesure qu'il s'écrit. Le « Je ne sais pas » des Affranchis, ce « mot de la fin », pour lequel disait un critique, j'aurais écrit toute la pièce, est né d'un raccord. Il était presque invisible dans une scène du 4* acte, en supprimant l'acte, j'ai vu qu'il fallait conserver le mot et le mettre en valeur. Mais par exemple, si la pièce ne doit pas s'interpréter elle-même, si elle doit, comme la peste, éviter de s'écouter penser — Voyez ce qu'écrivent les jeunes gens qui font du théâtre d'idée — rattrapez-vous, une fois le travail fini, et si c'est possible, avant la pièce jouée : Expliquez, expliquez, dussiez-vous y peiner comme une étrangère. Dressez vos écriteaux : « là, il y a une forêt »,

Vous n'en pourrez jamais trop faire. - Vous n'en ferez jamais assez. Ce n'est pas que les autres soient bêtes, mais après tout, le plus intéressé h comprendre

un auteur, c'est encore lui-même. Et il a sur l"* tiques cet avantage infini, qu'il est généi moins homme de lettres, moins surchargé de et de revenez-y littéraires. De plus, ayant k et à défendre sa propre personnalité, il est, j moins superstitieux, moins impressionné par Jugés et les précédents — quand son ignor suffirait pas à l'en préserver. — Il est plus l'impression directe, cette impression presqui sible à obtenir d'une tête littéraire.

Je le répète, il faut qu'un auteur donne ne perdra pas son temps. Il verra les belle tions qu'on lui servira sur ce la. Ils ne sont resseux, non pas à juger, non pas même i mais à inventer leur jagemenf.

Pour le Redoutahle, tout le mal est venu Non seulement je n'ai rien voulu dire de la pi journaux, mais je me suis vantée d'avoir éc le public, vous vous imaginez qu'ils n'allai dire comme vous I Et les bien intentionnés, vents de votre art pur, ceux qui vous disent : * vous, ne faites plus de concessions ». Eb ! je vc récrivez donc le Redoutable k votre manière.

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