DEPUIS LA GUERRE
" II n'y a rien k faire à cela et il n'y a rien à dire. Le soldat mesure la quantité de terre où on parle une langue, où régnent des mœurs, un esprit, une Sme, un culte, une race. Le soldat mesure la quantité de terre où une âme peut respirer. Le soldat mesure la quantité de terre où un peuple ne meurt pas. C'est le soldat qui mesure la quantité de terre temporelle, qui est la même que la terre spirituelle et que la terre intellectuelle. Le légionnaire, le lourd soldat, a mesuré la terre à ce que l'on nomme improprement la douceur virgilienne et qui est une mélancolie d'une qualité sans fond. » Péguy.
9 sept.
Pendant que se livre la grande bataille, quel besoin de voir sentir ainsi ! X... parle mystérieusement.d Lundi dernier ça allait très mal. on ne le dit pas aux populations ".Toujours les lettres ont ce ton là. Dès le début on ne comptait sur rien, ni sur nous, ni sur les Russes. Pourtant on escomptait la victoire finale : Pourquoi ? La famine en Allemagne. Gimme c'est glorieux I Ce pessimisme est fait de tant de choses que je n'aime pas. De frousse d'abord. Ensuite comme
ils ne savent pas plus que moi jusqu'à quel p nous paierons la victoire, ils tiennent à ce qu'or che qu'ils ne se payaient pas d'illusions et q avaient prévu ce qui arrive. Seulement comme, a tout, les choses peuvent mieux tourner, X...
(ère même qu'on parle aussi peu que possible àt lettres. Enfin, last and not least, ÎIs ne sont pas i taristes, et ils préfèrent mille fois devoir la vîcl à la famine qu'à nos armées et à nos généraux
... Comme le tempérament et l'éducation se ret vent toujours ! Quelle terreur d'être trop optim d'avoir paru trop confiant... Comme l'amour-pr est toujours le premier servi !
Ah ! puisqu'il faut appartenir à une caste, par en haut avec les aristocrates et les enviés, ceux qui croient en eux-mêmes, dussiez- vous prouver le lendemain qu'ils se sont trompés, avec vous officiers, sous-officiers et soldats, voi cruellement éprouvés et de qui n'émanent que nouvelles tonifiantes.
NeuiUy, dé
Bourget, dans l'Echo de Par/s, reprend le raisoi ment de Pascal, qui m'avait déjà tant frappée, ; l'ose dire, par son étourderie, par tout ce qu'il mine et tout ce qu'il suppose sans le savoir. « C
y a un Dieu ou îl n'y en a pas ». C'est l'individualité telle qu'un croyant seul peut se la représenter...
A Madame D...
Oh 1 madame, comment croyez-vous qu'une chose aussi artificielle que la guerre moderne, doive être acceptée comme une possibilité inéluctable ? Ce que je trouve le plus désespérant là-dedans, c'est précisément la gratuité du cataclysme, à moins que ce ne soit cette phrase de perroquet par laquelle on s'y résigne : » Tant qu'il y aura des hommes, etc.. ».
Ou alors si vous croyez à la fatalité du vice humain de la guerre, pourquoi rechercher des responsabilités ? Soyez mystique jusqu'au bout. La vérité est qu'il n'y a pas eu de guerre en Europe depuis 500 ans, que très peu de chose dans la cervelle d'un seul ou de quelques-uns, aurait suffi k éviter. Une vieille routine diplomatique, voilà ce qu'est aujourd'hui la guerre. Le meurtre, oui, est dans la nature humaine, mais pas le meurtre sans plaisir. Les gouvernements le savent bien, qui ont dû prendre assez de mesures coercitlves pour rendre le service militaire obligatoire.
Ce qu'il y a de désolant chez nous, c'est qu'on ait fait du pacifisme le synonyme d'antimilitariste. Ce que je regretterai dans la guerre, c'est le soldat. Mais considérer comme une «utopie» que les gouvernements —^ je ne dis pas les hommes à qui l'on ne demande pas
leur avis — ne règlent plus leurs conflits par un moyen aussi follement coûteux et qui, d'ailleurs, n'est qu'une solution de fortune et laisse le conflit pendant, pour cela il faut avoir besoin de la guerre dans son parti.
... Les Wilson et les Winston Churchill, qui connaissent leur responsabilité personnelle dans la déclaration ou la non'<léclaration d'une guerre, ne trouvent pas utopique d'être des pacifistes. Il ne s'agit d'aucune réforme de la nature humaine !
... Pardon, mais c'est ma sainte colère du moment de voir confondu avec une nécessité humaine, le rouage le plus compliqué, le plus artificiel, le plus coûteux et le plus inutile de la politique moderne.
27 décembre.
Elle est très bonne, ce qui lui permet de trouver tout le monde méchant.
A M""* D... Deux grands souhaits : ta victoire à outrance, et que cela ne se représente plus jamais... Oh ! les précautions de... pour en sauver la graine I Je ne veux plus écrire que contre la guerre, car on ne peut tout de même agir que dans l'opinion. — Vieillissons l'idée de la guerre, puisqu'il y en a qui travaillent à la rajeunir, —r- La besogne, en somme, était
déjà bien avancée, c'est ce qui rend cette guerre si cruelle...
AM. Bîllotte. Je n'ose pas dire que c'est si beau d'être tombé aux Eparges. J'avais lu le récit de ce tour de force en rentrant des sanglots d'admiration. J'ai découpé le journal pour avoir toujours ce récit dans les livres que je relis. J'y écrirai le nom de votre fils. La gloire, l'immortalité, c'est le souvenir dans les cœurs qui survivent, c'est l'amour des vivants pour les morts.
Vos fils et leurs pareils auront fait la mort si belle, qu'ils auront appris le remords, la bonté de la vie sauve. Ah ! si cela pouvait nous consoler, soyez sûr que voilà des morts qui ne seront pas oubliés. « La voix d'un peuple entier les berce en leurs tombeaux. » Tous les rapports de la vie et de la mort ont changé à présent. Les oubliés, les sacrifiés, ce sont les vivants. Pourrons-nous jamais les aimer comme nous aimons les autres î
Au fait, c'est dans ce cahier que je garderai les Eparges, et si je copie des lignes de ma correspondance qui n'ont même pas la valeur de notes littéraires, c'est pour ne rien oublier, pas un battement de cœur envers vous, ô morts pour ma patrie, à qui je veux dédier mon plus grand effort, mon plus grand travail, une pièce dont je ne sais rien encore, si ce n'est qu'elle s'appellera « La Paix » et que je vais k ,
elle, que je m'y prépare religieusement, comme à une vocation, car il faut qu'elle agisse, ce n'est pas en artiste que je veux exploiter la catastrophe... Puisque j'ai eu ce crève-cœur de ne pouvoir faire mon métier de femme auprès de vos agonies, je ferai qu'à l'avenir on ne vous massacre plus. « Mon fils et mon soldat ».
A Marie G... — Voyez-vous, Marie, on dirait qu'un froc religieux nous tombe sur les épaules. On sent qu'il faut changer quelque chose à l'existence pour avoir une raison de la conserver quand elle est enlevée à tant d'autres. Jamais, moi si libre, je ne me consolerai de n'avoir pas pu soigner, ou seulement servir et distraire nos blessés. C'est comme d'être tenu à l'écart du lit de mort d'un être très cher. Ils sont tellement admirables qu'on ne sait pas qui nous donne le plus envie de pleurer, de l'admiration ou de l'horreur. Pourtant je n'avais pas songé k leur écrire et k prendre un « filleul ». En voilà un qui me le demande. Evidemment pour s'adresser à moi, c'est un lettré. Mais comme tous nos confrères du front qui écrivent à Barrés, on sent que, pouvant disparaître, ils cherchent un témoin qui sauve quelque chose de leur nom, leur donne une heure de survivance, et enfin, fasse de leur gloire autre chose qu'un solennel oubli, n'est-ce pas déchirant 7
Il y en a que ces événements passionnent, à la fin
3t4 JOURNAL DE MARIE LENÉRU
ils m'ennuieraient, ai l'on ne considérait comme un devoir d'£tre à toute heure avec ceux qui combattent.
Toute la vie politique, qu'elle s'appuie sur la guerre ou non, me paraît aujourd'hui, tellement artificielle, conventionnelle et superstitieuse que c'est comme un décor tombé. Il ne fallait pas sacrifier à ce mythe, « une collectivité " la seule réalité au monde : les individus, et l'on aurait pu, sans en remarquer la gratuité, laisser les hommes politiques jouer h la raison d'Etat, et surtout, oh ! surtout à cette première affaire dans le monde, qui nous vaut les massacres d'aujourd'hui. bourgeoisie métaphysique, « soutenir son rang de grande puissance ». Lisez le prince de Butow, lisez le manifeste autrichien — 30 juillet, je crois — vous n'y trouverez pas autre chose, si ce n'est qu'il faut « soutenir dans le monde son rang de grande puissance »... C'est à dire obtenir dans les traités de commerce concernant la camelote et l'épicerie " le rôle de la nation la plus favorisée ».
Infatuation de diplomates qui jugent que les succès ou les échecs de leur spécialité sont les affaires d'honneur des peuples I M. de Bulow se plaignait que les Allemands ne s'intéressent pas assez à la politique mondiale, c'est à dire h sa partie d'échecs. O prince des orfèvres !
Epoque admirable qu'on peut accepter d'avoir vue à la condition qu'elle ne se répète jamais. Qu'elle
soit un luxe suprême de notre humanité, mais que plus une âme ne consente à la revoir deux fois I A Renée de V...
A M' de Curel, — Voilà Robert d'Humières tombé, avec quelle admiration exclusive nous avions parlé de vous ! — Je pleure les jeunes gens. Quels cœurs nous restera-t-il k faire vibrer, lesquels battront encore pour nous après cette décourageante consommation de la mort ? Et pourtant it faut continuer, demeurer cette petite parcelle de France qu'est notre activité, se donner un prétexte à vivre, une raison de conserver ce qui est enlevé k tant d*autres. Il y a des moments où i'ai envie d'aller m'enfermer dans une cartoucherie, comme dans un couvent.
7 juin.
A Jean, — Tu es heureux d'être le témoin de cette magnifique époque. Elle agira sur toi toute ta vie, et te communiquera son énergie, quand le jour, lointain encore, sera venu, de lutter dans un bien autre sens, et de nous opposer, comme si cela dépendait de nous seuls, à ce qu'elle puisse jamais, sur la terre, se représenter deux fois. — Luxe admirable de dévouement, mais auquel il faudra, dans l'avenir, nous opposer par les plus farouches lois somptuaires.
1 1 juin.
A M""* D..., — Je suis tombée dans Péguy sur une réflexion 31 parfaite, dans Notre Patrie, à propos de Combes ; Il est aujourd'hui démontré qu'un homme peut impunément exercer un césarisme impitoyable dans la République, pourvu qu'il ne soit pas bel homme, qu'il ne soit pas militaire, qu'il porte mal même les tenues civiles, surtout qu'il ne sache pas monter à cheval.
Pour autant qu'on peut se souvenir des pièces contemporaines, il me semble que notre théâtre fourmille de coups d'Etat civils. On ne s'apercevait seulement pas du côté séditieux. En ce monde, il n'y a donc de vrai que le prestige, il n'y a danger que là où l'amour commence, celui des femmes, ou celui des foules — A propos de Madhi.
A M™* Dus. — J'admire de tout mon cœur, mais je ne me résigne pas, et si j'accepte pour cette guerre encore, après ce sera complètement fini. Je ne discuterai même plus. L'infirmière qui veille un grand blessé ne se demande pas si sa guérison est une utopie, s'il est plus beau que l'homme soit un martyr. Elle sait qu'elle doit le guérir et donne sa vie pour cela.
J'ai beaucoup d'espoir dans le parti socialiste. Son dernier manifeste est excellent. Ils veulent- toate
cette guerre, mais ils réclament à ta Paix, comme les socialistes anglais, comme les pacifistes américains, cette fameuse force internationale de sanction. Or, ils sont au pouvoir, en France et en Angleterre. Ceux qui regardent l'avenir dans le passé apprendront peutêtre, avant de mourir, par quelles mesures, on ne peut plus positives et semblables à toutes les lois et projets de lois votés jusqu'ici par les hommes, on réalisera une utopie et peut-être même plusieurs.... J'ai beaucoup aimé l'article de Barrés, vendredi, sur la rapidité foudroyante avec laquelle cette guerre épuise les possibilités d'une guerre européenne.
A M. — Henry James (Book of France) est pénible à suivre, mais émouvant à comprendre. Devant ces émotions on se demande si elles ne valent pas ce qu'elles coûtent, et il faut bien vite réagir contre cet entraînement du sacrifice, cette séduction de la mort. Hélas I que ne feraient pas les hommes pour mériter qu'on les aime ? Aimons-les à un moindre prix. C'est ce que je demanderais à cette voix de sirène qu'est l'éloquence de Barrés. Ayez l'amour moins carnassier.
' Vous avez certainement raison, pourtant je suis persuadée que c'est une utopie ». Ah 1 la timidité humaine, on a peur pour sa * jugeotte » personnelle, on veut d'abord en opérer le salut. On craint
318 JOURNAL DE MARIE LENÔtU
peut-être encore plus « l'utopie» quels guerre. II faut procéder par voie d'autorité, lui montrer qu'il n'y a pas plus de sécurité pour l'amour-propre d'un côté que de l'autre, que l'on soit pour ou contre l'utopie. Car, en somme, la guerre, événement politique, la guerre contingence, ils ignorent cela. Parce que c'ed douloureux, cela doit être fatal. Otez la douleur, ils comprendraient mieux la désuétude, la gratuité, la bizarrerie du rouage diplomatique et gouvernemental.
A Marie G..., à propos du Book of France : « Mais enfin l'héroïsme ne doit pas être la passivité, et l'absence de finalité de la guerre ne sera jamais assez dénoncée. Il y a chez nos chefs intellectuels, une tendance à faire de l'héroïsme pour l'héroïsme, qui est par trop la marque professionnelle : l'art pour l'art ».
Quelle effroyable vie du cœur mais, tout de même, quelle vie ! Voilà les plus tïédes attachements humains, les plus banals, transfigurés dans l'héroïsme et la mortr C'est le seul côté par ot'i l'on puisse presque soutenir la vue de la guerre.
A Marie B... — En fait de politique, il ne suffit pas d'avoir raison, il faut être sûr qu'on vous donnera raison. En se livrant h une démonstration inutile, donc un peu ridicule, les femmes ont nui k leur cause et à celle de la paix.
Je crois avec Wells que c'est par une formidable
campagne d'opinion, menée par tous les moyens dont elle dispose : presse, livre, théâtre, et non par les à-côtés des congrès et des comités, que l'on amè- . nera des résultats. C'est toujours la même loi du succès et la même erreur commise en littérature ; Vous voulez arriver ? Ne fondez rien à c6té, ni petite revue, ni petit théâtre, emparez-vous de ce qui est, des vraies forteresses de l'opinion publique. Un seul homme capable de s'imposer dans un quotidien populaire ferait plus que des milliers de congressistes. Les pacifistes, qui ne seront que pacifistes, feront peu de choses, de même les femmes qui ne seront que féministes. Soyez des forces ou captez des forces. Je persiste à croire que, par l'influence sociale, les femmes peuvent bien plus que par un vote unique qui serait dévolu à chacune. Ce n'est pas son vote personnel qui fait l'autorité politique d'un homme mais, comme dirait Saint-Simon, l'influence de son « intrinsèque ». Le vote viendra certainement et je ne m'en plaindrai pas, mais ce n'est pas en ressassant leurs revendications que les femmes atteindront le niveau des hommes distingués. Les faibles devraient éviter de se spécialiser : en leur faiblesse. Je reçois des journaux et des revues de sourdsmuets qui m'impatientent au lieu de m'émouvoir. On dirait qu'ils ne.peuvent avoir aucune préoccupation d'homme normal, rien que des préoccupa-
tions et des intérêts de sourds-muets. On a grand tort de les hynoptiser ainsi sur leur infirmité. Les jpumaux féministes me rappellent infaîllîblement ces journaux de sourds-muets. Combien, à l'heure actuelle, une femme qui serait un économiste distingué, écrivant dans les revues d'économistes. ferait plus pour les femmes, et pour la paîx, que tous les becs ouverts de revendications. Ce que vous ne pouvez faire, ô femmes, avec une majorité de femmes, faites-le en tant qu'être agissant, en oubliant un moment votre sexe, avec une majorité masculine. Et je crois que le vote viendrait bien plus vite de cette manière-là.
A M"» D... — Rom. Rolland absurde, une homélie banale, tous les lieux communs, n'aperçoit pas que le plus tragique de cette guerre est que, précisément, ce nest pas une folie collective. Où est la folie chez tous ces pauvres gens héroïques qui donnent leur vie par devoir ? Vieille tare de l'antimilitarisme. Ce n'est pas plus dans les peuples que dans l'armée que nous devons combattre la guerre, c'est chez tous les non-combattants : Ecrivains, diplomates, gouvernants, financiers.
C'est vrai, il y a d'effroyables deuils en France, mais devant tout ce qui nous est pris, savez-vous ce que je pense, ô mes frères et mes sœurs î* Ceci ;
Ah, qu'il y avait donc de bonheur à perdre en ce monde ! Nul plus que moi n'en est impressionné, n'en ressent avec plus de révolte le crime et le sacrilège, ô frêle et précieux bonheur humain, bonheur dispensé aux foules, bonheur que je n'aurai pas eu.
4 octobre.
Décidément, sur la guerre, je ne peux plus lire que des soldats ou des pacifistes ; des autres, j'attends toujours des paroles qui ne viendront Jamaist.,
Maintenant, vous les éloquents, les émus, les élégiaques, occupons-nous un peu de la « fatalité » de la guerre. Car enfin, quel rôle jouez-vous, ô dilettantes de l'héroïsme et de la mort, si d'autres, dont vous ne serez pas, prennent soin, dès aujourd'hui, d'empêcher le retour de vos fatalités, de vos lois de l'histoire ? Cette passivité de l'intelligence devant la guerre, la manière dont auront réagi nos artistes, cette exploitation pure et simple du fait par la littérature, est ce qui m'aura le plus démontré, Vhamaman pauds vivit gênas.
Dans cinquante ans, les successeurs de tous ces gens-là feront vivre leurs talents d'ironies vengeresses contre la croyance aux mobilisations générales, nécessités humaines. Mais les initiateurs, d'où
leur vient donc leur flamme i> Je compte beaucoup sur les hommes d'action. Je trouvais hier dans un article d'Humbert à propos de l'entente financière des alliés : « Ce ne sont pas tes Etats-Unis d'Europe, mais c'est un acheminement » ! Tiens, tiens, tiens I
— Larguier blessé? Dites-lui que je salue cette auréole à son beau talent déjà sî noble. Ah I les confrères nous enfoncent irrémédiablement, nous ne saurons jamais être assez envieuses, assez humiliées. Oui, c'est bien exaltant, magnifique pour ceux qui ont le droit de ne voir que ce côté-là. Droit qui n'appartient qu'aux seuls combattants... Ainsi, il y a des gens qui me donnent des « illusions » ? Cela ne va guère avec ma tournure d'esprit, et je me demande où je peux bien en avoir exprimé : Ce n'est pas un cri d'espoir, mais un cri de révolte que j'ai poussé. Seulement personne ne Ht jamais un texte, on regarde dans sa tête ce que l'on a l'habitude de penser sur la question.
Je ne crains pas la guerre, le jour où il n'y aura plus de non-K:ombattants pour la faire...
M. Sazonoff, en novembre 1915, réclame un traité de commerce en France, Angleterre et Russie : sans quoi cette guerre terrible aurait été livrée en vain ». Quel aveu du néant des opérations militaires ; un traité de commerce entre alliés, pour donner une finalité quelconque à la guerre I
,CooqIc
A Puech. — Mais non, nous ne sommes pas seuls. Que ferions-nous des êtres d'une autre race ? Nous sommes là, cela suffit et nos champs de bataille sont peuplés invisiblement de tout ce que nous avons d'âmes. Vous êtes plus gâtés que les héros d'Homère et les pieux chevaliers du moyen-âge. Au lieu des Minerve et des S'-Mîchel, vous avez nos âmes d'aujourd'hui, travaillées, achevées par les siècles, plus intelligentes, plus vibrantes, plus émues. C'est k elles de donner, à tous ceux qui tombent, par la fidélité et la transmission du souvenir, la seule immortalité qui ne trompe pas, celle de la douleur et de l'amour humains.
Que je comprends vos regards vers l'avenir [ Il n'est pas vrai que la guerre soit une école d'ascétisme. Je crois que plus près de la mort, nous apprenons i ne rien mépriser de la vie. Je ne suis pas, hélas [ un soldat, mais je sais bien que la guerre m'a guérie de beaucoup de dédains.
28 décembre.
A Henry Marx. — Ils sont tellement ignorants de ces questions de guerre et paix — parce qu'au fond si peu passionnés par elles ! — qu'ils s'imaginent vraiment qu'être pacifiste c'est, ipso facto, être désarmiste, sentimental et nigaud.
,.C,oo<^[e
AH. — Tête et cœur, nous sommes trop faibles, nous ne tuerons jamais de notre révolte te « maudissement » qu'il faudrait.
A M... — Je suis si peu « écrivain » — puisque c'est la pire injure entre écrivains I — Je ne goûte que les sentiments qui vont de la personne à la personne. Si j'ai voulu du talent, c'est pour être aimée k travers mes œuvres et pas du tout pour elles.
A Rachilde. — Que l'horrible chose continue, je peux l'accepter, car j'en comprends la nécessité implacable et je suis de race militaire, mais que les intelligences, les cceurs et les volontés ne réagissent pas éperdument pour en sauver l'avenir, qu'ils ne bondissent pas sous l'absurde, c'est peut-être ce qui m'aura le plus édifiée sur l'inertie bui
A M. G... — Pour moi, je n'admets plus que deux races : les soldats et les pacifistes. Le même coup de foudre qui envoie les uns à rKéroïsme, doit être pour les autres une conversion de Damas, une révélation de tout ce qui était à faire et qui n'a pas été fait.
20 janvier 1916
A M. B... — Mon pacifisme prend des proportions farouches, non pas devant la guerre, l'attitude, hélas [ n'a pas à changer, mais devant la scandaleuse indifférence des témoins et des responsables. Tout non-combattant, qui n'est pas un enragé de pacifisme, est un responsable.
A M™* D... — J'ai lu la gorge serrée un de vos plus beaux articles — A Chaplet of Heroes — Ah ! l'égoîsme des artistes, les chers garçons n'ont pensé qu'à eux ; c'était la plus belle vie et la plus belle mort,
et le devoir est venu dans te sens de leur choix. Ils ont été gâtés I Mais nous, nous devons lutter avec l'ange et nous déprendre de la terrible nostalgie. Si la guerre est si puissante sur nos cœurs, ce n'est pas qu'elle flatte nos vices et nos appétits, mais elle aura été probablement le plus grand idéal humain, comme elle en est le plus coûteux.
« La qualité maîtresse pour l'instant, c'est le sangfroid, non t'enthousiasme. En générantes minutes précédant l'attaque sont ce qu'il y a de plus silencieux, même de plus morne. Les hommes méritent une forte sympathie plutôt qu'une admiration l>éate. Chacun fait son devoir ici d'une manière adaptée à son tempérament et c'est tout. L'effort est à peu près constant dans toutes les natures. )' Lucien Lobbé.
« J'ai la hantise des premiers tués que j'ai vus à mes pieds. Dans la tempête on y prend moins garde, mais quand on y réfléchit avec calme on en sait toute l'horreur. La mort, telle que la conçoivent les philosophes, la liI>ération de l'âme, c'est sublime ; mais une tête trouée par une balle, une cervelle en bouillie, un cadavre inondant de sang un boyau, un homme sans face râlant pendant deux jours... "
A Puech. — J'ai lu dans je ne sais quelle église, quel sanctuaire que je visitais, cette inscription : » Il n'y a pas un lieu plus saint par toute la terre ». Je vois cet exergue flamboyer sur Verdun.
Nous sommes bouleversés par Verdun d'un espoir inébranlable, maïs nous retrouvons toute la douleur des premiers jours ; un peu trop oubliée peut-être. Ahl faut-ïi que le droit de vivre en France nous ait coûté ce prix-là I La vie me parait maintenant en moi, et en tous ceux qui ne sont pas les vôtres, un bien mal acquis. En revoyant la neige, le matin on pense : • Oh ! Verdun ». Vous parlez de ceux qui sont tombés. Je ne crois pas qu'une femme au milieu des siens, vivant auprès d'elle, ne sente i>a$ à quel point son cœur est plus près des autres. Ah ! je plains ceux qui ne sont pas au front. Mais on voudrait bien faire aussi que les autres eh reviennent.
Lundi, 7 mars.
13*^ jour de la bataille.
A Mab... — Quand il m'a dit au revoir, dans le lourd attirai! du départ, et qu'on m'a dit de l'embrasser, il est arrivé si sérieux, si religieux que j'eo étais toute impressionnée. Quelle responsabilité nous avons, chère amie, d'être des personnes à demicélestes pour ces petits héros sans mère que la France nous confie... En regardant l'affreux bracelet d'identité je pensais qu'avec leurs camarades et leurs chefs, » prêts à disparaître eux aussi, nous sommes leurs
seuls témoins, la seule ancre dans le souvenir pour leurs bonnes petites vies qui s'offrent si naturellement. Merci encore pour les envois Cobden. Ah I Dieu, les défendre h notre tour et qu'on ne continue plus aux siècles des siècles à tes massacrer, les enfants, à qui la patrie n'avait rien donné, et qui m'écrivent « Je suis né gai ».
A Puech. — Votre lettre est venue hier soir, je veux y répondre aujourd'hui. Quelle lettre ! Je l'ai lue avec horreur et désespoir, et je l'ai fait lire, pour que vos lieutenants et vos camarades soient déjh un peu vengés par la douleur des femmes. C'est leurs cœurs concrets qui doivent subir et payer la douleur abstraite de la France. Le cœur des femmes après celui des frères d'armes I Vous voilà tout consacré par le contact des martyrs. J'ai ou avec vous, mais j'ai vu plus beau que terrible. Ce massacre de ta dépouille, si impressionnant, on nous l'a décrit et nous ne l'ignorons pas. Mais l'horreur rend plus passionné, il me semble, notre élan vers nos morts. Plus Ils sont déchirés, plus n«us le sommes aussi. Pas une plaie n'est perdue. Avec quelle piété affectueuse je ne cesse de penser à vos morts I Un soldat debout, c'est encore, malgré l'émotion, toute la distance de l'homme à la femme ; mais tombé, tombé et massacré, il n'y a plus rien entre eux, c'est une relique k baiser, à porter dans ses bras. Pourquoi
n'avons-nous pas la force d'être là-bas pour vous aider dans ce cruel service des morts ? C'est une de vos noblesses que ce rôle d'ensevelîsseurs. Je suis émue que vous m'ayez choisie pour votre veillée funèbre. Non, je ne suis pour rien dans la force qui vous a portés, je ne voudrais même pas y prétendre. Au nom de quoi ? Que sommes-nous près de vous ?
Nous n'avons qu'une mission, vous entourer, faire descendre dans vos souterrains un peu de la chaleur de la patrie. En son nom, même sans titre familial, nous avons le droit de nous pencher sur vous, de vous dire que pas une de vos souffrances n'est perdue, non seulement à cause du salut qu'elle accomplit, mais par tout ce qu'elle arrache k nos cœurs. Mais maintenant que je sais tout cela, vous comprenez qu'il faudra me donner un peu plus de vos nouvelles, ne fût-ce, comme le maréchal de Luxembourg le faisait pour Jean- Jacques, ne fût-ce qu'une enveloppe vide tous les huit jours... Que je suis heureuse de ce qu'a fait votre lieutenant I J'ai un si grand respect pour ces distinctions-là, on sait ce qu'elles représentent. Et en même temps, vous en recevez une autre qui' prouve que vous êtes bien de " notre corporation » comme dit Barrés, les deux vont si bien ensemble ! Je suis contente pour ce poème que j'ai aimé la première.
Et voici qu'on nous parle d'offensive prochaine
et formidable, vous devinez ce qu'on ressent. Si, k l'émotion actuelle, il faut ajouter la joie du triomphe, je crois que je n'y tiendrai plus. La guerre douloureuse, on se raidit pour la lutte ; mais qu'À la guerre douloureuse succède la guerre triomphale et que l'autre en ait été le prix, il n'y aura pas assez de sanglots pour une joie pareille. Le bonheur vaut ce qu'il a coûté. Vous verrez qu'ji la paix nous serons tous k demi-fous. Quelle place aura notre pays I Quel prestige... Vous avez raison, îl faudra trouver le moyen d'être digne d'y vivre. Pour vous il s'agira de ne pas déchoir : avoir vécu comme vous le faites, et retomber k la vie de tous les jours. Ah ! c'est pour cette vie qu'il nous faudra être difficiles et cruels. Mais je crois que vous vous préparez des bonheurs comme on n'en soupçonnait pas autrefois. Adieu, mon filleul, je suis hantée par ces morts et ces mourants que vous avez portés. Saluez leurs tombes pour moi, je m'y agenouille auprès de vous, tout ce que la religion, tout ce que ta poésie, tout ce que le cœur humain a su trouver de plus pieux et de plus caressant, bourdonne dans mon souvenir, je leur apporte cette rumeur de toutes les âmes :
a La voix d'un peuple entier
Les berce en leurs tombeaux. »
A Madeleine, — J'ai aimé vos parents qui m'oijl
élevée, je me suis sentie aimée d'eux, bien plus qu'il n'est d'ordinaire à une nièce de le faire. La seule partie sans ombre de ma vie est celle que j'ai passée dans leur maison. Il n'y a pas de jour que je ne revoie ^e soleil de la salle A manger qui nous réunissait, soleil qui passait sur le port, la rade, le chSteau, la Pointe espagnole, le phare de S** Anne, le Goulet. C'est un souvenir ému, vivant, quotidien, et plus je vois la vie, plus je comprends la supériorité qui était en eux, et dont vous êtes les si parfaites héritières, aussi pour moi, mes chéries, vous êtes tabou.
A M. S... — Tous, hommes de science et de pensée, vous me faites l'effet d'hérétiques. Vous discutez des points de doctrine, mais jamais, jamais la doctrine. Vous discutez de la guerre, mais pas la guerre. Sur tous les autres points, vous nous avez habitués à une attitude toute différente. Religion et science — deux ordres de faits si positifs ! — vous avez fait . de tout une question. Devant la guerre seule, vous êtes des croyants, à moins que... à moins que vous ne disiez pas tout.
27 mars.
A M"^ D... — Verdun a beau tenir bon, ce n'en est pas moins un cauchemar. On me dit que nous avons aussi les flammes et que nous avons fait 900
332 JOURNAL DE MARIE LENÉitU
«veugles... Etre contemporain de cela... et tout le nion<]e a l'air si calme. L'horreur n'est qu'un tout petit frisson de surface.
A Lady Frazer. — J'ai espoir en vos hommes d'Etat. Sir Ed. Grey ne pense pas que la guerre soit la meilleure politique réaliste et utilitaire. Mais les diplomates ! Ils portent déjà le vibrion des conflits futurs...
4 juin.
Devant la guerre nous avons encore l'attitude qui était celle des esprits distingués, sous Louis XIV, à l'égard de Dieu. C'est le dernier dogme que l'esprit critique n'ait pas atteint. Tous ces écrivains qui n'en reviennent pas que, devant la guerre, les pacifistes soient restés pacifistes. Mais c'est précisément parce que la guerre, qu'il s'agit d'être pacifiste. Et ils sont comme les paysans qui n'arrivent même pas à entendre et à reproduire par l'écriture les sons des syllabes françaises, ils parlent " rêve » et " illusion ". Le pacifiste a moins de rêve et d'illusion que vous. C'est parce qu'il n'a pas la moindre confiance en vos pactes et en vos-paix, qu'il lui faut absolument autre chose. C'est parce qu'il n'a aucune illusion sur vos lendemains qu'il élabore non pas un rêve, mais un programme et comme l'a dit Norman Angetl :