‹ Journal de Marie LenéruChapitre 31 sur 34 · C.ooqIc · texte numérisé non relu

C.ooqIc

« Plus nous nous heurterons aux difficultés, plus s'en exalteront nos énergies ». Il est temps que vous fassiez connaissance avec le pacifisme à poigne, au lieu de vos épanchements en ces livres bavards sur les '< guerres de races » etJes '< guerres de culture ». Le cerveau de l'homme est inépuisable quand il s'agit de donner un sens à ce qui n'en a pas. Oui, nous sommes un animal très intelligent, et l'histoire et la politique sont d'incomparables terrains d'exercice pour l'assouplissement de nos esprits. On finit par être las des faits, des faits qui nous donnent toujours raison et qui confondent l'adversaire, et cela avec une égale vérité de part et d'autre. On peut tout dire, les vérités les plus contradictoires, << à la lueur des faits », deviennent la vérité également plausible, également frappante pour peu qu'un homme d'esprit s'en mêle. Tout est facultatif ici, et interchangeable. Alors je m'embarque carrément pour là où je veux aller k la Frédéric II, il y aura toujours assez d'historiens, de sociologues, de politiques et d'économistes, pour prouver ensuite, quand j'aurai fait ce qui m'a plu, que la « lueur des faits » et « la loi de . l'histoire » annonçaient mon succès.

A M. S... — En fait de libre échange, je n'en demande pas plus que vous ne m'en dites. Le jour où il sera bien avéré que la guerre est un monde factice, sans autre fin qu'elle-même, sans aucune utîtité pra-

334 JOURNAL DE MAAIE LEtiÛRU

tique devant les réalités de la paix, le pas accotnpfi sera déjà énorme.

16 juin.

A Henriette. — J'avoue que je trouve ces admirables morts plus déchirants encore que les autres. En ce moment on se demande comment on pourra survivre. Il est à la fois abominable et heureux, que la capacité de souffrir soit si limitée en ce inonde. Mais aussi, c'est à ceux qui comprennent de souffrir pour les autres, k la manière de notre chère sainte Thérèse, pour que soit payée l'effrayante dette de douleur que nous lèguent les champs de bataille; dette collective qu'on s'épouvante de voir si légèrement ressentie par les épargnés. Devant la guerre ils ne vont pas plus loin que les banales exclamations.

Tout le monde est d'accord, soit, « tout le monde veut la paix », mais il ne faut pas dire : « on ne diffère que sur le choix- des moyens », ce n'est pas cela : « il y a ceux qui veulent organiser la paix définitive, et ceux qui sont convaincus que c'est une utopie ». Il est assez clair que ce n'est pas avec ces tempéraments-là que nous ferons jamais la paix : Ah I devant la différence des réactions dans l'épreuve commune, comme on comprend la différence des destinées individuelles.

L'opinion puBlique, quel vain mot, tant qu'il n'y aura que âes opinions individuelles pour Tinter' prêter I

A Puech. — Je ne me console pas de ce que voua me dites de l'existence de là-bas, mais il faut au contraire me dire le pire. C'est notre devoir de souffrir de loin avec vous, on souffre comme on peut ! Il n'y a pas un degré de quiétude ou d'accommodement avec la guerre qui ne doive être poursuivi sans pitié, par le rappel de tant de choses impardonnables. Vraiment l'horreur n'est qu'un si léger frisson de surface I Sans cela pourrait-on vivre ? Et l'on vit pourtant, à trop peu de choses près.

16 juillet 1916.

A Marie B... — Oui, il faut la victoire pour sortir proprement de cette guerre. Mais à part le rétablissement belge et serbe, le retour de l'Alsace- Lorraine, et autres choses analogues, je me désintéresse de toutes les conditions de paix, dites « garanties de paix » lesquelles me paraissent tout aussi bien des garanties de guerre : Ce n'est jamais d'une paix que peut sortir la paix. Il n'y a pas de victoire qui la donne. Elle relève de toute autre préparation pour laquelle les diplomates n'ont jamais fait leurs

preuves, pas plus que les meilleures têtes de nos contemporains. Ils n'en sont pas là ! Et moi qui ne veux plus j'uger les hommes que du point de vue de la paix, à peu près comme PascaMes jugeait du point de vue de Dieu, je sens toutes les saintes colères et toutes les verges du Jansénisme me passer dans la main.

LeTrc2-Hir, 13 août

A Marie G... — O stupidité monstrueuse, qui ne dure, qui ne s'est maintenue dans nos époques modernes, qu'à la force des poignets des stupides. Chose inutile et folle, dont k force de lui répéter qu'elle ne peut pas s'en passer, l'humanité est arrivée à le croire. Avez-vous la patience de lltf les journaux quand ils parlent des « buts de guerre » ?! ! !

A tante Gabrîelle. — La lecture de... est harassante ; ce n'est pas qu'ils aient tort. Il est évident qu'à la paix il faudra prendre tout ce qui pourra nous rendre plus forts dans la prochaine guerre, quitte A ce que cette prochaîne guerre nous l'enlève. Mais appeler cela des garanties de paix 1 II y a une vérité de La Patice qui serait bonne à vulgariser, c'est que la paix ne nous s^ra donnée que par le pacifisme.

Dans un article sur Yuen-Chekaî :

Dans les dernières années de la dynastie, les hommes d'affaires, les financiers, les grandes maisons

d'armement, d'Europe et d'Amérique- avaient formé un vaste projet afin de pouvoir tirer de cet immense pays le bénéfice de l'exploitation de ses richesses ; on avait formé un consortium, composé de banques importantes d'Allemagne, d'Angleterre, de France et des Etats-Unis. La diplomatie de ces quatre puissances approuvait et appuyait le projet. On devait d'abord lancer une série de grands emprunts de plusieurs milliards pour permettre la militarisation de la Chine et les grandes commandes du matériel de guerre qu'elle comportait.

C'est l'horreur de la guerre qui domine chez tous ; alors, comme l'homme a toujours fait devant la douleur, on mysticise le fléau. Le plus grand danger vient peut-être de ce lyrisme dont nous nous voilons toujours devant la mort gratuite et « inventée » '■ — mot de Marx — Ce qui me révolte et me frappe bien autrement dans la guerre, c'est précisément l'absence de cette fatalité dont notre routine verbale et tant de lyrisme invétéré s'obstinent h. la gratifier.

Ce qui me frappe, et plus que l'horreur encore m'a rendu la guerre insupportable — il y a bien de l'horreur aussi que nous acceptons dans la nature — , c'est la gratuité, l'artificialité, la non-nécessité du fléau. Et cela, comme toujomrs au monde, venant peut-être uniquement d'une erreur verbale. Les plus

338 JOURNAL DE MARIE LENâo;

hiutes découvertes commencent toujours par une réforme de vocabulaire. — Tant que nous parlerons « d'éléments déchaînés », il n'y aura évidemment qu'à nous croiser les bras. Mais s'il s'agissait d'une simple étude psychologique, un critique de goût hausserait les épaules et prierait l'écrivain de rechercher le terme juste. Qu'est-ce qu'un élément humain qu'on déchaîne sous peine de mort ? Un élément qui obéit à vos lois obéirait bien aux miennes.

Ce qui me révolte dans la guerre, c'est que je n'ai pas rencontré l'obstacle sérieux à combattre, c'est que ce fléau monstre n'est qu'un moulin k vent ; quiproquo sinistre. A qui fait-on plaisir ici ? Je sais bien qu'il y a les fournisseurs, et les profiteurs de la guerre, mais tout de même, sans le quiproquo de ta raison d'Etat, ce n est pas pour eux qu'on signerait un décret de mobilisation générale. Chacun pousse des cris devant l'incendie, chacun voit brûler sa maison, et tous les bras demeurent inactifs parce que du consentement universel, on a dit : « Il est certain que l'eau n'éteint pas le feu ".et tout le monde est resté foudroyé de cette évidence. Je n'exagère pas, ici il est impossible d'exagérer.

La raison pour laquelle l'homme est rarement un génie dans les sciences et dans les arts : l'absence d'originalîté, son incapacité k ne pas répéter autrui, et

,„:.,,ïQ")Og[c

à ne point croire ce qu'il répète, c'est encore la plus forte raison qui milite en faveur de « la guerre fatale ». Ce ne sont pas les « passions humaines » bien au contraire, c'est l'inertie humaine qui agit ici.

Changez le répertoire du sansonnet, apprenez-lui h siffler la paix, au lieu de siffler la guerre ; peut-être serez-vous assez naïfs pour prétendre que l'oiseau a bien évolué.

Peut-être m'objectera-t-on que l'obstacle, parceque ridicule, n'en est pas moins énorme. Les énormités de ce monde, dès qu'on est résolu à dépouiller tout lyrisme verbal, perdent beaucoup de leurs dimensions. Ne nous exagérons rien, même nos tâches, La besogne à accomplir était d'une. nécessité moins primordiale, le jour où quelqu'un s'est avisé de dire : «Si c'est possible, c'est fait, si c'est impossible, cela se fera. » — Le monde est à notre mesure, soyons plus . simple, même quand nous nous attaquons aux plus fortes résistances de l'espèce.

Il est vrai que l'exercice d'une volonté moyenne est encore assez rare chez l'homme. Je ne parle pas des C4mibattanU, ceci soit dit une fois pour toutes. L'héroïsme qu'ils dépensent est hors de cause puisque je me révolte jusqu'à la passion, jusqu'à l'agonie, du fait qu'ils aient encore à le dépenser. Ceci bien établi, la différence des réactions devant la guerre, la ' soumission des cerveaux en général et même l'exploi-

tation esthétique du martyre des autres, le néant de l'effort devant l'inacceptable et l'inadmissible. Cette opposition de la fièvre et du sursaut k la résignatioa du sage qui déplore, mais qui n'y peut rien, ces quantités variables de la volonté, est encore ce qui m'a le mieux fait comprendre la différence des destinées humaines.

A Puech. — Je n'aime pas ce que vous me dite» de mes lettres, les lettres, cela se publie après la mort et personne, moins que moi, n'écrira pour la postérité. Je hausse les épaules devant les écrivains qui travaillent pour elle. Je ne veux avoir de talent que pour mes contemporains, pour ceux-là seuls qui me sont destinés, dont je peux croiser le regard, et sentir battre le cœur. Non, je ne crois décidément pas k la postérité, pas plus à ses sanctions qu'aux satisfactions qu'on en reçoit !

La postérité est morte pour moi qui serai morte pour elle.

A M™* M. — Je ne me sépare de vous que dans votre désespoir de l'action possible. Je crois la guerre, la guerre fatale, comme toutes les choses qui ont été fatales au monde, un faux épouvantail. Pensons ce que nous voudrons de la nature humaine et de la nature des masses, peu importe ! Ce n'est pas & elles que nous nous heurterons, l'obstacle n'est pas si grandiose. Ceux qu'on a fait obéir à un ordre

Page 1