‹ Journal de mon troisieÌ€me voyage d'exploration dans l'empire ChinoisChapitre 19 sur 37 · novembre 1873. Koatén. Beau temps, avec vent · texte numérisé non relu

novembre 1873. Koatén. Beau temps, avec vent

Un dévoiement cholériforme est venu compliquer mon état et multiplier mes défaillances ; mais j’espère que c’est un orage passager, et que cernai disparaîtra bientôt avec les inséparables crampes qui l’accompagnent : il ne faudrait pas grand’ chose pour me faire perdre le terrain gagné et pour me mettre tout à fait à bas.

Comme je désespère de pouvoir jamais grimper sur ces montagnes, j’envoie deux hommes avec mon baromètre au sommet de celle qui porte notre hameau sur son flanc méridional; et d’après les indications obtenues, j’évalue son altitude à deux mille deux cents mètres. Ainsi que je l’ai noié à mon arrivée ici, les cimes les plus éle-

EX CHINE

^es de ce groupe montueux ne doivent pas dépas ser trois mille mètres; et je suis à peu près sur que le Fokién ne possède pas de hauteurs pius considérables.

24 novembre 1873. Koatén. Beau temps.

La nuit a été tranquille, et je me sens mieux; mais, après ma messe, je me remets au lit pour le reste du jour. Quant à mes Pékinois, ils paraissent délivrés de leurs lièvres, et ils sortent pour chercher les singes jaunes sur les coteaux boisés. Le Ouang a la maladresse de manquer, à vingt pas, un magnifique animal de cette espèce. Quel dommage !

25 novembre 1873. Koatén. Beau temps.

État sanitaire satisfaisant. Comme hier, je me suis remis au lit après les fonctions religieuses du matin.

Derrière les maisons que nous habitons, quelques lopins de terre sont cultivés en patates douces, sur des pentes rapides et rocailleuses. Comme à cette altitude de douze cents mètres, ces tubercules sont lents à mûrir, nos montagnards attendaient encore avant de faire leur récolte. Mais, voilà qu’ils se trouvent dispensés de ce travail.

Pendant que mes lions voisins sont occupés à faire leur repas de midi, une bande nombreuse de singes jaunes est venue, sans tambour ni trompette, faire des siennes dans le champ à patates douces; et tout a été dévalisé en un clin d’œil! Les rusés

quadrumanes se retiraient déjà, le cœur satisfait, quand on s’est aperçu du larcin et qu’on est venu me prier sur mon lit, me supplier d’aller poursuivre les voleurs avec mon fusil. La tentation est forte et je n’y résiste pas, d’autant plus que le soleil est admirable et l’atmosphère tranquille. Accompagné et soutenu par le P. Calunga et par quelques chrétiens, je franchis les quelques centaines de pas qui séparent la chapelle du théâtre des déprédations. Mais déjà les singes, qui ont vu tous nos mouvements, se sont mis en lieu de sûreté : nous les voyons folâtrant autour d’un immense rocher qui domine la vallée. Dans le désir de les observer de plus près, plutôt que dans l’espoir de les atteindre par des coups de feu, je m’efforce de monter lentement vers leur retraite, tout en me sentant défaillir à deux ou trois reprises. Ces animaux me paraissent être au nombre d’environ soixante ; la troupe est composée d’individusjeunes, de femelles de tout âge, et d’un seul vieux mâle: c’esl le roi de la bande, le monarque absolu? Celuici règne en maître; et en vrai pacha, il ne souffre pas de rival dans son harem ambulant, grimpant, gambadant et sautillant. Je suis témoin d’un trait caractéristique de cette communauté polygamique : un imberbe précoce, se croyant sans doute hors de la vue perçante du maître, s’est avisé de conter fleurette à sa voisine, avec l 'Et orient qu’on comprend.... Mais le pacha a tout vu; et le voilà en quatre bonds, battant et mordant le pauvre diable d’écervelé : ce sont alors des cris, des hurle-

EN CHINE

inents à fendre l’âme ! Je crains même que le singe, aussi cruellement châtié, n’ait été mis tout à l'ail hors de combat.

Cette espèce de quadrumanes a généralement le pelage d’un jaunâtre blond ou gris, selon l’âge : mais le vieux mâle est revêtu d’un long poil d’un roux vif, et jamais il n’y a qu’un individu de celte livrée dans une troupe.

Quand ces animaux parcourent la montagne, c’est leur chef qui veille sur la bande et qui donne les signaux adaptés aux circonstances : quand un objet suspect pointe à l’horizon, le patriarche pousse un cri grave, long, guttural, el Semblable à un gros bêlement, qui rassemble aussitôt, comme je l’ai vu, son monde autour de lui; lorsque le danger a paru imminent ce sont de petits cris perçants et détachés qu’il jette, et alors toute sa nombreuse famille se met en marche à sa suite et regagne les arbres et les rochers inaccessibles.

En revenant à la maison, mes montagnards m’apprennent (pie ces singes, de même que l’espèce brune, ne sont point stationnaires dans leurs montagnes, mais qu’ils y voyagent périodiquement. A l’époque de l’année oit nous nous trouvons, ces animaux ne trouvent plus guère de fruits dans les bois; aussi se rabattent-ils avidement sur les champs de raves el de patates douces qui sont à leur portée. Et, à défaut de celles-ci, ils se nourrissent de bourgeons el de feuilles tendres. Quand la bande est occupée à butiner, les individus trèsjeunes se tiennent accrochés sur le dos de leurs

mères; parfois celles-ci les déposent momentanément parmi les branches touffues d’un arbre élevé. C’est ce qui est arrivé aujourd’hui; car un tout petit singe a été découvert au bout d’un pin: j’ai empêché qu’on ne tourmentât ce nourrisson à la mamelle, qui est trop petit pour qu’on puisse l’élever à la maison.

Page 1