‹ Journal de mon troisieÌ€me voyage d'exploration dans l'empire ChinoisChapitre 23 sur 37 · janvier 1874. Tsitou · texte numérisé non relu

janvier 1874. Tsitou

L’année a commencé avec la neige et le froid ; le 3 janvier, le thermomètre est descendu à — 5°, à huit heures du matin : cette température est étrange pour cette latitude (27°, 40'), dans un pays qui n’a pas deux cents mètres d’altitude. Après une semaine de beau temps, les journées pluvieuses ou humides reprennent, pour durer jusqu’aujourd’hui.

Pendant les fortes neiges, les oiseaux ordinaires du pays se sont montrés en grand nombre ; mais, je n’ai rien vu ou obtenu de nouveau que le Passer rut il ans, qui a été fort abondant pendant les temps froids.

Mon Pékinois Ouang , après un gros mois d’absence, est revenu le 10 de Koatén, où je l’avais renvoyé. Il était accompagné du lidèle Y, qui

portait leur chasse : outre quelques autres oiseaux obtenus déjà, ils possèdent le faisan argenté (. Eupl . nycthemerus) , YHypsipetes Mac-CleUandi , et le Yanthocincla pæcilorhyncha. En conséquence, je comprends que sous le nom de hanky les montagnards du Fokién désignent le faisan argenté et le faisan Elliot, et qu’ils prennent les jeunes et les femelles de ces gallinacés pour autant d’espèces différentes !

13 janvier 1874. Tsitou.

La pluie a cessé, et aujourd’hui le temps semble vouloir se remettre au beau. Je me trouve aussi assez bien portant depuis trois jours, je souffre moins de la fièvre, de la toux, de l’oppression et de la difficulté de respirer ; mais, je sens que tous mes soins pour guérir seront inutiles, tant que je resterai dans cette région pestilentielle. Aussi, maintenant que mon chasseur pékinois est revenu du Fokién, m’occupai -je avec M. Rouget des moyens de louer au plus vite une barque afin de partir pour Kiou-kiang. La chose souffre de la difficulté, non-seulement à cause de la saison, mais encore parce que nous approchons du nouvel an chinois, et que pour rien au monde l’on ne voudrait se trouver hors de chez soi à l’époque de cette fête des fêtes.

Hier est reparti pour Koatén, malgré la pluie, le fidèle Y tout déconfit de n’avoir pas pu me procurer les phasianides inconnus qu’il m’avait tant promis, et surtout mécontent de n’avoir pas ob-

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tenu un fusil à deux coups qu’il s’était flatté de recevoir en récompense de ses services. Mais, en vérité, les quelques oiseaux qu’il a pris sont payés à usure par les belles piastres que je lui ai versées; d’un autre côté, nous n’avons que deux fusils pour trois chasseurs et je compte avoir encore besoin de nos armes. Ce brave homme a aussi un autre sujet de mécontentement, pour lequel il compte sur mes bons offices : il a un fils en âge de se marier, et il ne réussit pas â lui trouver une femme. L’usage est, dans toute la Chine, de fiancer les enfants dès leur plus bas âge; de manière que, si l’un des fiances vient â mourir, le survivant rencontre les plus grandes difficultés pour trouver un autre parti, attendu que tout le monde a hâte de se marier. C’est probablement ce qui est arrivé au fils aîné du Y; mais il pourrait y avoir une autre cause de son embarras. Cet homme est natif du Kiangsi; et, il y a une vingtaine d’années au plus, ayant eu le malheur de tuer, par accident, l’un de ses camarades, il s’est exilé au Fokién avec sa famille et tout son petit avoir, afin d’éviter les rigueurs de la justice mandarinale, qui n’admet jamais l’innocence et les circonstances atténuantes et qui profile toujours des événements analogues pour ruiner les familles. En Chine, il suffit qu’on passe la frontière de la province pour que les magistrats ne s’occupent plus des inculpés. Mon Y, quoique vivant et prospérant dans les montagnes de Koatén est donc considéré comme mort civile-

ment. De là, une seconde difficulté pour le mariage de son fils. Cet homme a donc porté ses vues sur les orphelines que les missionnaires font élever à la Sainte-Enfance, et il désirerait que je l’aidasse à lui en faire obtenir une -pour épouse de son garçon. C’est très-volontiers que je lui promets de m’occuper de son affaire quand je passerai à Fou-tchéou, bien que je doute de l’efficacité de mes démarches, attendu que je sais que les jeunes filles de la Sainte-Enfance répugnent à aller dans les montagnes abruptes du Fokién, et que M. Anot a pour principe et pour règle de conduite de ne point ‘contrarier leur volonté en ces choses-là.

14-16 janvier 1874. Tsitou. Beau au 14; les deux autres jours un peu pluvieux.

Il ne faut pas que je dise que la fortune me contrarie toujours; je venais d’écrire à Fou-tchéou pour faire chercher un batelier chrétien du nom de Fou-léang, quand nous apprenons que cet homme se trouve à deux lieues d’ici avec sa barque : c’est huit ou dix jours de moins à attendre.

Je fais donc mes arrangements avec ce batelier qui s’engage à nous porter, sans perte de temps, à Ou-tching, où il nous faudra louer un autre bateau qui nous fasse franchir les trois cents li restants. Il demande douze tiao (70 fr.) pour ce trajet, qui est les deux tiers du voyage total. — Nous partirons bientôt, s’il plaît à Dieu; peut-être arriverai-je à temps à Kiou-kiang pour y trouver

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encore Mgr Brav qui, lui aussi, se dispose à s’embarquer pour visiter l’intérieur de son vicariat.

Quoique fatigué par un peu de fièvre, je travaille activement à ranger les caisses et les malles. Les chasseurs du pays m’apportent un beau Felis sinensis , et bientôt après un Viverrula malaccensis très-adulte : c’est plus de besogne qu’il ne nous en faut maintenant que nos moments sont absorbés par les préparatifs du voyage, d’autant plus que le Ouang s’est couché encore avec les fièvres.... et que son lambin camarade se dit aussi à demi malade.

A la fin des comptes, malgré toutes les misères souffertes, je me trouve assez satisfait de mes collections du Kiangsi oriental et des montagnes du Fokién. Elles remplissent deux grandes caisses, trois autres caisses plus petites, et neuf boites de diverses grandeurs. Le nombre des seuls mammifères, petits et grands, procurés ici, est de trentecinq à quarante espèces différentes, parmi lesquelles il y en a plusieurs qui sont nouvelles. Les oiseaux offrent aussi des nouveautés, de même que les reptiles, les insectes, etc.

Cette fois-ci , je ne serai pas en danger de mourir de faim en voyage! Le I’. Yeou a la politesse de m’envoyer en cadeau un jambon sec, un panier d’oranges mandarines, et une boîte d’excellent thé. Quelques bons chrétiens du voisinage viennent aussi me souhaiter le bon voyage en m’offrant des vivres, de la volaille : cela est de bon ton en Chine.

Malheureusement, les derniers moments que je passe au collège sont attristés par les souffrances qui sont survenues au bon M. Rouget. Le soir du 15 du mois, ayant été surpris par le sommeil sur son prie-dieu, et y étant resté la plus grande partie de la nuit, il a eu froid et il a été pris d’une atroce colique, d’une sorte de miserere , qui met ses jours en danger. Espérons que Dieu conservera à cet établissement un homme qui le dirige avec tant de zèle et de dévouement !

17 janvier 1874. Départ du Tsitou pour Kiou-kiang, embarquement. Ciel nuageux, temps refroidi.

Comme depuis deux jours nous sommes préparés pour nous embarquer, et que le bateau loué ne donne point de ses nouvelles, je le soupçonne d’être monté à Kien-tchang, pour y prendre une autre cargaison, malgré nos conventions et sans se préoccuper des deux jours qu’il nous a fait perdre. Ce retard et ce manque de parole me contrarient et me fâchent,- et dès ce matin j’ai envoyé deux hommes pour s’informer de noire batelier. Si celui-ci n’est pas encore au port, ou s’il a chargé d’autres marchandises, ils ont l’ordre de louer aussitôt une autre barque, à quelque prix que ce soit, afin que nous puissions partir aujourd’hui même.

Heureusement, mes hommes reviennent à dix heures avec de bonnes nouvelles : le Fou-léang est au port, et nous pourrons tout embarquer cette après-midi.

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En eHel, huit ou dix hommes s’étunl chargés de porter nos bagages, pendant les dix ou douze li qui séparent le collège de la rivière, je vais faire mes adieux à M. Rouget sur son lit de douleur, et je pars à deux heures, accompagné encore de tous nos séminaristes et bien fourni de provisions de route par la générosité de mon confrère bourguignon et de nos voisins.

Mais, ce soir, le bateau ne fait que quelques li de route, et il s’arrête sous prétexte d’acheter sa provision de bois <Y brûler.

Je continue à tousser et à avoir une lièvre trèsforte : cela est d’autant plus mauvais que je me trouve exposé à tous les vents dans celle barque. Je n’ai que la ressource de me tenir continuellement caché dans mes couvertures.

18 janvier 1874. Voyage de Kien-tchang à Kioukiang. Beau temps.

Fatigante fièvre pendant tout le jour. — Sous prétexte d’acheter d’autres provisions nécessaires de voyage, mes bateliers perdent encore beaucoup de temps aujourd’hui, et nous ne faisons qu’une petite journée de route.

La rivière, qui est assez large, a un courant passable ; mais elle est tout embarrassée de sables, et la navigation est difficile à cette époque où les eaux sont basses. Nous voyons au couchant un massif important de montagnes, s’élevant à deux mille mètres d’altitude : c’est la chaîne de Nifang d’ou j’ai reçu mes salamandres à ventre

jaune ; elle me fait autant d’effet que celle de Koatén.

Plusieurs oiseaux aquatiques se voient le long de ce grand cours d’eau, souvent parcouru par les bateaux et de grands radeaux de bambous : je reconnais trois aigles, un balbuzard, un goéland argenté, des canards divers; le Totanus glareola est abondant, et le Tôt. glottis fait aussi souvent entendre son cri si facile à reconnaître.

19 janvier 1874. Voyage de Kien-tchang à Kioukiang. Très-beau temps.

Ma fièvre diminue vers le soir. — Aujourd’hui, après mes déclarations aigres-douces , mes bateliers font bien leur devoir, et nous voguons rapidement depuis le point du jour jusqu’à la nuit close. L’endroit où nous faisons halte n’est qu’à vingt li au-dessus de Fou-tchéou, où le vent contraire, qui s’est élevé au soir, ne nous permet pas d’arriver.

Rien à noter : la rivière, toujours large et sablonneuse, est peu profonde, et notre barque s’est embarrassée fréquemment pendant le trajet. De petites montagnes nues, composées de grès dur, gris ou rouge, longent l’eau, tantôt de près, tantôt de loin. En passant devant C/winj-ivan, je remarque de nouveau la particularité de vastes et nombreux vergers d’arbres fruitiers qu’il y a dans cette localité privilégiée: mais là, les pruniers et les abricotiers n’ont pas encore épanoui leurs Heurs, comme cela a lieu déjà à Tsitou.

Pendant notre halte du soir, j’ai le loisir d'aù

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mirer le sans-façon chinois : il y a près de nous un batelier qui a la charge de transporter les passants d’une rive à l’autre; or, ce soir, quelques voyageurs attardés, qui ont besoin de traverser la rivière, s’égosillent pendant une heure et demie à appeler le Caron, qui les entend très-bien, avant que celui-ci se mette en devoir d’aller les chercher et sans avoir pris la peine de répondre : quelle tenace persévérance d’une part, et quelle insouciance de l’autre !

20 janvier 1874. Voyage de Kicn-tchang à Kioukiang. Beau temps.

Je me sens mieux portant à mesure que je m’éloigne des districts fiévreux.

Partis au point du jour, nous arrivons â Foutchéou vers dix heureé, après avoir laissé les collines derrière nous; celles que l’on voit d’ici, au nord-est et au sud-ouest, sont assez éloignées. Celle plaine parfaite est très-fertile, d’après mes bateliers; mais la famine y règne en ce temps, parce que la sécheresse afaitmanquer la récolte du riz : aussi y voit-on beaucoup de mendiants et de voleurs.

Vue de notre bateau, la ville de Fou-tchéou fait un bel effet; on commence à y rebâtir les édifices détruits par les Taypings. Un grand pont de pierre relie le chef-lieu avec ses importants faubourgs de la rive droite.

J’ai le déplaisir de ne pas trouver M. Anot chez lui : après m’avoir attendu pendant un demi-mois, cet excellent confrère est allé faire sa mission, en

laissant à la maison le paralytique M. Fang et un autre jeune ecclésiastique indigène. Ceux-ci m’apprennent qu’il y a déjà treize jours que, par leur entremise, le Fou-léang était parti pour me prendre; mais, en vrai Chinois, ce batelier a cherché à faire d’abord ses affaires. Aussi crois-je à propos de gronder de nouveau mon homme, afin qu’il ne me fasse plus perdre de temps.

21 janvier 1874. Voyage de Kien-tchang à Kioukiang. Beau temps.

Aujourd’hui nous voyageons sans interruption du matin jusqu’à sept heures du soir; mais les fréquents ensablements occasionnent de grandes pertes de temps, et, d’autre part, la rivière coule lentement désormais. Pendant tout le jour, nous avons en vue des collines et de petites montagnes isolées, qui consistent en grès divers, enphyllades, en terre meuble mêlée de cailloux roulés.

Parmi les oiseaux qui passent près de nous je distingue encore plusieurs aigles pygargues , le Mer gus mer ganser, le Podiceps philippensis, le Ceryle rudis , le Cormoran , etc.

22 janvier 1874. Voyage de retour à Kiou-kiang. Beau temps, avec faible vent du Nord.

L’amélioration de ma santé continue avec le beau temps. Ce matin, la rivière est plus profonde et plus large, et elle est bordée de jolis groupes de maisons et de villages; il n’y a plus de hauteurs en vue. Nous voyageons fort avant dans la nuit,

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parce que les bancs de sable sont devenus rares- — Rien de nouveau observé en roule, si ce n’est quelques La/rus melanurus, et, ce soir, une grande quantité d’oies sauvages qu’il me semble, à leur cri, reconnaître pour X'Anser albifrons et VAnser erythropus.

23 janvier 1874. Voyage de retour à Kiou-kiang. Beau temps.

Ce matin encore , nous entendons et voyons beaucoup d’oies, de cygnes et d’autres oiseaux aquatiques, qui nous avertissent que nous approchons du Po-yany. Bientôt après, nos bateliers nous avertissent que nous nous trouvons en ellct dans les eaux du fameux lac, qui, fi cette époque de l’année, ne consiste plus qu’en un réseau de canaux et de rivières, séparés par d’immenses plages boueuses. Nous voyageons tout le reste de la journée à travers une plaine incommensurable de limon, accidentée d’étangs el de criques, que les eaux couvrent en entier pendant l’été. Cependant, à l’approche de la nuit, nous distinguons au loin, vers le nord, de petites collines isolées.

Ce soir encore, comme les jours précédents, les hommes préposés à. la sécurité publique crient à nos bateliers de suspendre le voyage à l’approche de la nuit. Mais ceux-ci, qui ne possèdent rien qui vaille la peine d’étre volé et qui se tient à nous, continuent à ramer jusque fort avant dans la nuit.

Après avoir voyagé jusqu’aujourd’hui à peu près du sud au nord, nous nous sommes dirigés

au nord-ouest pendant cette journée et nous continuerons à suivre les canaux du bord occidental, afin de mieux éviter les vents septentrionaux.

24 janvier 1874. Voyage de retour à Kiou-kiang. Ciel nuageux.

L’influence des lieux marécageux où nous sommes engagés se fait sentir sur ma santé ; la fièvre m’est revenue, et, d’autre part, la poitrine me fait toujours mal et ma toux est presque incessante.

Nous passons ce matin à côté des collines que nous avions vues hier soir : elles sont inhabitées, mais surmontées de pagodes; les unes sont nues et les autres verdâtres, d’une végétation clairsemée.

Sept ou huit huîtriers ( Ostralega osculans) que j’observe sur les houes sans limite que nous côtoyons excitent mon attention par un agréable cri en roulement que je ne leur connaissais pas encore. Les cygnes, les oies, les canards, continuent à être innombrables. Les goélands que je distingue, sont : Larus argentalus , Lar. Melanurus, Lar. ridibundus; mais point de Sterna.

Les pêcheurs au filet sont très-nombreux sur notre route, et leur vue récrée un peu la monotonie de notre voyage. A mesure que nous avançons, nous voyons les collines se multiplier sur notre droite et se suivre sans interruption ; tandis que sur notre gauche il n'y a que des mamelons recouverts de sable. Les rochers portent bien visiblement la marque des grandes eaux : c’est une quinzaine de pieds au-dessus du niveau actuel.

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Ce soir, par mesure de prudence, j’oblige mes rameurs à s’arrêter au poste qui nous a été indiqué par les gardes de la sûreté publique, c’est-àdire, à côté de la maisonnette de ces employés et d’un groupe considérable d’autres bateaux. Malheureusement, je n’ai pas lieu de me réjouir de ce voisinage ; car, s’élant aperçus de ma présence, deux espèces de soldats viennent au milieu de la nuit se placer avec leur nacelle à côté de notre barque, et, dans l’intention évidente de pousser ma patience à bout, ils se mettent à vociférer toutes les infamies qu’ils peuvent imaginer contre les Européens, les missionnaires, la Sainte-Enfance, etc. J’essaye d’abord de faire la sourde oreille et de dévorer les insultes en silence; mais, comme leurs malédictions se prolongent trop longtemps et que j’ai un très-grand besoin de calme et de repos, je suis obligé de les menacer fortement moi-même, pour les obliger à se taire et à s’éloigner.... Comme un homme de notre Occident a besoin de bien veiller sur luimême pour ne pas compromettre par un acte de colère les intérêts de sa civilisation et de sa religion !

25 janvier 1874. Voyage de retour à Kiou-kiang. Le temps est devenu mauvais, et il pleut.

Ce matin un vent épouvantable du nord nous retient à l’amarre longtemps, à une trentaine de li de distance seulement Our-tching . Pendant cette balte forcée, je vois sur la plage quelques intéres-

sanies coquilles bivalves que l’eau y a déposées : Unio alata, un Unio rugueux, une petite mulette, etc. Malheureusement, par le temps qu’il fait, je ne puis aller collectionner sur ces boues humides : j'ai eu la fièvre hier et cette nuit; je me sens encore très-souffrant, et je me fonds en sueurs....

Enfin, nous partons à onze heures ; et à une heure et demie nous parvenons sous la ville d’Ou-tching. Mais mes bateliers ont la maladresse de heurter un bateau, en arrivant ici, comme ils en ont heurté ce matin un autre au moment du départ. Là, ils ont été quittes pour quelques sapèkes, qu’ils ont déboursés comme dommagesintérêts ; mais ici c’est le bateau des gardes-mandarinaux qu’ils ont endommagé, et notre barque a été obligée de s’arrêter là jusqu’à ce qu’on ait réparé le dégât, aux frais de nos rameurs. Or, comme le mauvais temps empêche de faire celle opération ce soir, force est de nous arrêter là et d’y passer la nuit au bruit continuel du tambour des veilleurs.

A ce propos, mes hommes me soutiennent que ce tapage incessant n’est pas fait uniquement pour tenir les voleurs à l’écart, mais bien pour tenir le monde éveillé et sur ses gardes contre les maraudeurs : c’est bien là faire un mal pour en éviter un autre ! — Le fait est que les pauvres voisins se trouvent fort incommodés par ce bruit incessant, et que je passe la nuit sans dormir, partie à cause du vacarme, partie à cause de ma fièvre.

26 janvier 1874. Voyage de retour à Kiou-kiang. Encore gros temps, pluie et violent vent du Nord.

La ville d’Ou-tching n’est pas considérable, mais elle est, dit-on, l’entrepôt d’un grand commerce, comme nous pouvons en juger par le grand nombre de bateaux qui sont ancrés au port. Je ne vois autour d’elle que des plages boueuses; et actuellement la rivière est éloignée de ses remparts d’un li de distance. De médiocres montagnes s’aperçoivent au loin vers le nord.

Il y a un certain nombre de chrétiens dans cette ville ; un prêtre chinois, le P. Yen, s’y trouve en ce moment, occupé à faire bâtir une église pour eux. Il est venu me trouver dès hier soir; et, ce matin encore, c’est par ses bons soins que l’on me trouve une autre barque pour continuer mon voyage, et que le Fou-léang termine son affaire avec le bateau mandarinal, moyennant le payement de quatre cents sapèkes pour la rupture, plus quatre cents sapèkes pour le pourboire des employés, et puis encore huit cents sapèkes pour les secrétaires d’un tribunal supérieur!

27 janvier 1874. Voyage de retour à Kiou-kiang. Ciel de plomb, petite pluie, pas de vent.

Je continue à avoir la lièvre, à suer continuellement et à tousser comme un malheureux.

Toute notre matinée est employée à nous transborder dans notre nouvelle barque : notre dernière arche n'est pas aussi bonne à l’intérieur qu’elle en avait l’air; le bois est pourri, les fentes

sont nombreuses, cl l’eau y entre en abondance. ' En outre, elle est à peu près ouverte au vent et à la pluie : mais nous n’avons plus à choisir. Espérons qu’elle tiendra bon pendant les quatre ou cinq jours que nous avons encore à voyager !

Enfin, vers midi, nous nous remettons en route; mais, bien que nous descendions dans le sens du courant, nous ne faisons que trente-cinq li de route, à cause du vent contraire.

28 janvier 1874. Voyage de retour à Kiou-kiang. 11 a plu toute la nuit, et le mauvais temps continue tout le jour.

Nous partons de bonne heure, malgré le vent contraire ; mais celui-ci devient si impétueux qu’il nous force à nous amarrer pour tout le jour, au bord d’une plage sablonneuse et humide. La pluie entre avec le vent dans notre barque, et nous ne pouvons pas éviter d’être mouillés, habits et couvertures. C’est, je pense, un typhon lointain qui nous envoie notre part de tourments et de dangers.... Tout ceci est bien mauvais pour moi; car ma fièvre et mes sueurs ne cessent point.

29 janvier 1874. Voyage de retour à Kiou-kiang.

Le vilain temps a continué pendant toute la

nuit ; mais , quoique le ciel soit encore d’un sombre alarmant, livide, le vent a cessé et nous nous trouvons heureux de ce répit. Au point du jour, je vois vers le nord, trois colonnes noires

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suspendues aux nuages : trois trombes ! C’est donc une tourmente électrique sans tonnerre à laquelle nous avons eu affaire.

Remis en marche à sept heures, nous passons une heure plus tard devant Nan-kang-fou, derrière lequel s’élèvent des montagnes assez grandes. Les collines voisines sont rouges, consistant peut-être en latérite marneuse ; mais je vois aussi des schistes bleuâtres, et le sable et la plupart des pierres qu’on aperçoit sont du quartz.

De cette ville à Kiou-kiang on ne compte que quatre-vingt-dix li de route par terre ; mais il nous faudra peut-être des jours encore pour y parvenir dans notre barque:

Nous marchions assez bien au milieu du grand Fleuve-lac quand, vers neuf heures et demie, le vent contraire s’élève si fort que notre bateau, de même que tous ceux qui voyagent dans le même sens, est obligé de faire volte-face cl de revenir sous Nan-kang se mettre à l’abri contre le retour du mauvais temps. Notre mistral continue à souffler tout le jour; et nous voyons plusieurs autres barques, qui tentaient néanmoins de franchir le passage réputé dangereux que nous avons devant nous, battre aussi en retraite en pliant les voiles et se mettre en rang d’ognons à côté de la nôtre.

11 faut bien convenir que les contrariétés de toute sorte ne m’épargnent guère dans ce voyage du Kiangsi ! Le troisième rameur de notre barque n’était qu’un passager déguisé, et d’accord avec le Laopan pour nous tromper: ennuyé de nos rc-

tards, cet homme a pris terre ce matin sans plus se laisser voir.

En attendant, nos provisions s’épuisent rapidement, et mon domestique Lu ne trouve à acheter à la ville que de l’ail et de la pâte de haricots.

30 janvier 1874. Voyage de retour à Kiou-kiang. Temps refroidi, flaques de neige et de grêle sur la plage ; encore rafales de vent contraire.

Nos bateliers n’osent pas se mettre en route au matin; tandis que bon nombre d'autres bateaux descendent le lac en louvoyant : c’est le manque d’un troisième homme qui nous empêche d’en faire autant. Cependant, à midi, le temps ayant paru meilleur, mes gens se hasardent à partir ; mais bientôt ils retournent à l’amarre, une première et une seconde fois. — 11 paraît que plus bas il n’y a pas de lieu sùr pour s’amarrer, jusqu’à trente li; et le vent du nord-est est si violent, que beaucoup de bateaux n’ont pu franchir cette distance aujourd’hui. Nous les voyons revenir à côté de nous, après une matinée d’efforts inutiles et de dangers.

Maintenant, le grand massif du Ly-Chan est à notre nord-ouest, à quelques lieues seulement d’éloignement; les montagnes sont blanches de la neige tombée la nuit passée.

Enfin, vers trois heures, notre barque se met aussi en mouvement, el, à force de louvoyer à angles aigus, elle parvient à franchir le point critique et à faire une trentaine de li de route. Nous

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venons nous amarrer au milieu d’une centaine d’autres barques qui sont ancrées à l’abri d’une colline. Au soir, visite inquisitoriale des veilleurs de nuit, pour demander les cinq sapèkes de coutume.

31 janvier 1874. Voyage de retour à Kiou-kiang. Ciel serein.

Le vent nous est toujours contraire ; de faible qu’il était au matin, il devient violent plus tard.

Ce n’est qu’en louvoyant que nous pouvons avancer, et en subissant un roulis fatigant et les éclaboussures des Ilots.

Enlin nous parvenons, à neuf heures et demie, à la grande douane impériale de Kou-tcbing, où les employés ont la politesse de me dispenser de la visite de mes caisses; mais mes bateliers doivent payer quatre piastres de droit de passage, cl nous perdons encore là un temps précieux.

C’est vers midi que nous pouvons reprendre notre voyage, en louvoyant toujours. Après avoir passé devant la pittoresque Ile à la Tour , nous venons nous arrêter, peu avant la nuit, devant Hou-keou-shién. Après avoir encore rempli des formalités doganales sous celte ville, nous laissons enfin le Po-yang et nous entrons dans le majestueux Yang-tsé. Grâce à un vent favorable, cette fois, nos bateliers continuent à remonter le fleuve à pleines voiles, jusque lort avant dans la nuit. L’air est calme maintenant; le ciel est pur et la lune nous régale de ses pâles lueurs. Un gros oi-

seau que j’ai vu passer sur nos têtes m’a paru être un Ibis nippon.

1er février 1874. Voyage de retour à Kiou-kiang. Arrivée. Ciel couvert, pas de vent.

Bien que l’on ne compte que soixante li de distance de l’embouchure du lac Po-yang à Kiou-kiang, nous n’arrivons dans cette ville que vers trois heures de l’après-midi.

Comme toujours, j’éprouve une vive consolation à me retrouver avec mes chers confrères et compatriotes; mais, aujourd’hui, cela ne suffit pas pour dissiper mes maux: la fièvre et la toux me tiennent malade, sans d’autres soulagements que des intervalles d’apaisement.

Notre résidence épiscopale est animée par la présence de Mgr Bray, de M. Portés, de M. Moloney et de M. d’Orio. Les travaux de l’église neuve sont terminés et les réparations de la maison sont complètes.

2 fêvrier-13 mars 1874. Kiou-kiang.

Comme Kiou-kiang jouit d’un climat salubre, que la maison de la mission, réparée à neuf, est commode et agréable, que Mgr Bray et ses confrères sont pour moi d’une bonté et d’une prévenance sans bornes, et que j'ai eu l’avantage d’être soigné par un bon médecin anglais, le docteur G. Shearer, j’ai cru bien faire en prolongeant mon séjour dans cette ville pendant près d’un mois et demi, pour essayer de recouvrer mes forces et

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ma santé. J’espérais aussi que pendant ce temps le marché me fournirait des animaux utiles pour mes collections.

Le commencement de février a été marqué par une série de mauvais temps, par des neiges et des pluies abondantes, et par des vents forts et froids; cet état météorologique a continué, plus ou moins, jusque dans la première décade de mars. Aussi ma santé n’a-t-elle pas fait de grands progrès : la fièvre revient continuellement, la toux est rebelle aux traitements du docteur ; la poitrine est toujours oppressée et me fait souffrir de douleurs asthmatiques qui m’inquiètent fort. Aussi ai-je perdu l’espoir de pouvoir guérir en Chine, et ne me reste-t-il plus qu’à me rendre à Changhay et à m’y embarquer pour l’Europe.

Pendant ces quarante jours, aucun animal important n’a été apporté sur le marché de Kioukiang, à l’exception de l’ Hydropotes inermis. Ce cervide paraît être fort abondant dans certains districts peu éloignés d’ici ; nos chasseurs européens de Kiou-kiang et de Han-keou en tuent un grand nombre. En mi-février, quelques chasseurs russes en ont abattu quatre-vingt-neuf, dans une partie qui a duré une semaine. Il a été aussi tué un porc-épic, que M. Kopchsy m’a fait l’amitié de me donner.

Parmi les oiseaux étalés dans les boutiques, j’ai eu la bonne chance de trouver et d’acheter trois exemplaires mâles du Fulix Baeri; ce canard nou-

veau ne paraît pas être très-rare dans son passage en Chine.

Sur le point de quitter pour toujours l’établissement de Kiou-kiang, je noterai qu’actuellement la petite colonie européenne de cette ville se compose de trente messieurs et de dix dames, avec une vingtaine d’enfants. Excepté les missionnaires catholiques, on n’y compte point de Français. Les sujets anglais sont les plus nombreux; mais il y a aussi des Américains, des Allemands, des Autrichiens, des Belges, des Danois et des Suédois. En dehors des missionnaires protestants, tout ce monde, si varié, est employé aux douanes impériales et au service des bateaux à vapeur.

14mars-5 avril 1874. Départ de Kiou-kiang pour Changhay.

J’e m’embarque le 14 sur l’un des plus beaux bateaux de la Compagnie Russel, et j’arrive à Changhay après quarante-quatre heures de navigation. Comme l’état de ma santé ne s’améliore point dans cette ville, où les secours de l’art et de l’amitié ne me font pas défaut, je hâte mes préparatifs de départ pour la France; et, le 3 avril, je monte sur le Sindh, des messageries maritimes, (pii arrive à Marseille le 15 du mois de mai, après une heureuse traversée.

Les derniers jours de mon séjour en Chine ont aussi été marqués par le mauvais temps et par la souffrance : des vents froids, des pluies, la neige et le grésil, d’un côté: et. de l’autre, la fièvre con-

EN CHINE

tinuelle, la toux, l’asthme et des défaillances fréquentes.

Yoici les dernières notes que j’ai prises sur les questions relatives àl’histoire naturelle de la Chine: 1° Un négociant français, M. Evrard, possède un cerf inconnu, qu’on dit provenir de Niou-tchouang (Léao-long); je fais un effort (une imprudence!) pour l’aller voir. Cet animal est un peu plus grand que le chevreuil; mais son bois trifide est beaucoup plus développé. Son pelage est d’un fauve brun uniforme et sans taches. Nous avons peut-être là une espèce analogue au Cervus sika du Japon. 2° La société asiatique de Changhay ayant résolu d’entreprendre la formation d’une collection généraledes productions naturelles de la Chine, jeme fais un plaisir de lui offrir et de faire agréer mon chasseur Ouang, de Pékin, comme préparateur taxidermique pour les mammifères cl les oiseaux : cet homme a appris assez bien son métier à mon service, et comme il est très-adroit et patient, il sera d’une grande utilité pour empailler les animaux du cabinet naissant. 3° Parmi les résidents anglais de Changhay, il y en a un bon nombre qui s’occupent à former des collections d’histoire naturelle : j’ai vu chez M. Fraser une nombreuse et très-intéressante réunion de lépidoptères, (pii ont été capturés dans les environs de cette ville; et chez M. Kingsmill, une très-importante collection de mollusques et de fossiles. J’ai été émerveillé de trouver dans ses tiroirs une immense quantité d’ossements antiques, qu’il a achetés ou fait acheter

chez les marchands de drogues : Éléphants , Mastodontes (plusieurs espèces), Dinothérium , Rhinocéros, Anoplotherium , Equus , Hipparion, Singe, Relis: la plupart de ces fossiles sont empâtés dans un calcaire roux, dur, et proviennent, pense M. Kingsmill, du Setchuan ou du Yunan. Les fossiles du Diluvium du Hoang-ho lui manquent entièrement. 4° Un ami de M. Swinhoe, M. Mitchie, collectionne pour lui avec beaucoup de zèle : je vois chez lui le Calophasis Ellioti , pris au Tchékiang (trois peaux), des Fulix baeri, un autre Fulix que nous prenons pour le F. mariloïdes , et une photographie d’un chevrotin dont il vient d’envoyer la peau en Angleterre, dans laquelle je reconnais notr e Elaphodus cephalophus, de Moupin. M. Mitchie m’apprend que M. Swinhoe, qui s’en est aussi retourné malade en Angleterre, a décrit une cigogne nouvelle sous le nom de Ciconia boyciana : c’est très-probablement l’espèce que j’ai rencontrée jadis à Takou.

Tout ceci me prouve que les richesses scientifiques que la Chine peut procurer aux naturalistes sont loin d’être toutes connues; et je n’en ai que plus de regret de me voir obligé, par la ruine de ma santé, à laisser inachevés mes plans d’explorations : l’homme propose et Dieu dispose!

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