ÉTUDES EXPÉRIMENTALES SUR LA MORPHOGÉNIE DES OS
Modifications cr&niennes consécutives à Tablation d'un crotaphyto chez le chisn ;
Par M. R. ANTHOI^Y
(Travail de la Station physiologique du Collège de France.)
La morphogénie des organes est, comme son nom Tindique, la science qui s'occupe de la genèse de leurs formes ; son étude sera donc celle des causes qui déterminent ces formes. D'après les données que nous possédons sur Fanatomie comparative, le développement et le fonctionnement des organes, ces causes semblent être d'ordre fonctionnel. Ce sera donc en rapprochant les données de la physiologie de celles de Tanatomie que nous arriverons à la connaissance des facteurs morphogénétiques.
Mais cette connaissance ne sera pour ainsi dire parfaite et absolument certaine que lorsque nous aurons surpris les causes morphogénétiques en action.
C'est ce que j'ai résolu de tenter de faire, à l'exemple de Fick^ dans une série d'expériences morphogénétiques, me bornant pour le moment à étudier l'action du crotaphyte.
Avant de donner ici le résultai de ma première expérience, quelques considérations générales me semblent indispensables. Le principe de la morphogénie expérimentale est le suivant : lorsque par l'anatomie nous sommes arrivés à la connaissance parfaite des formes d'un organe, lorsque la physiologie nous a complètement renseignés sur ses fonctions, une relation de cause à effet nous semble s'imposer entre ces fonctions et ces formes et nous rte pouvons nous défendre de penser que les premières constituent les causes déterminantes des secondes. Pour arriver à transformer cette hypothèse en certitude, il nous suffira de faire varier la cause, de la supprimer et de voir dans quelle mesure l'effet varie ou disparaît^. De même, suscitant des causes
* FicK. Ueber die Ursachea der Kaochonformùn. Expérimental Uniersucbung, Goëltingen, 1857. — Neue Unterauch. ueber die Ursacben der Knochenformen, Marburg, 1858.
* Il ne faut pas évidemment s'attendre à ce que la varialion do l'effet soit toujours égale à celle de ta cause; elle lui est généralumcnl inT^^rieure. En effet, on doit dans tout ceci tenir
l\n n. ANTHONY
nouvelles, nous observerons les effets qui s*ert?uivent. Tel est tout le principe de la morphogénie cx{)érimGntale.
Les naturalistes qui ont compris l'importance et la valeur de cette méthode sont encore relativement rares, mais Timportance de leurs travaux compense leur petit nombre. Il convient de citer à ce propos Fick *, un précurseur de la morphogénie osseuse qui, dès 4857, expérimentait largement sur le crâne, et plus tard Marey* dont on connaît les expériences si importantes en raison de leur^pwtée générale sur la morphogénie des muscles.
On doit.pour réussir les expériences de morphogénie et pour qu'elles soient concluantes se soumettre à mon avis à certaines règles. D'abord, de peur de compliquer et d'embrouiller les résultats, il faut se garder de faire, à l'exemple de Fick, des opérations des suites desquelles un trop grand nombre d'organes ou de régions anatomiques pourraient avoir à se ressentir ; on doit donc limiter autant que possible les résultats de son expérience.
Le choix du sujet est aussi infiniment délicat et Tanimal sur lequel on expérimente doit évidemment être tel ou tel suivant l'organe ou la région anatomique que l'on veut étudier. D'une façon générale, les animaux qui, comme le chien et le lapin, sont peu avancés au moment de leur naissance conviennent mieux que ceux qui, comme le cobaye, sont couverts de poils, ont les yeux ouverts et courent comme leurs parents dès qu'ils sont au monde.
, Il me semble aussi que Ton doit toujours opérer sur des animaux aussi jeunes que possible, c'est-à-dire le jour niême. de leur naissance puisqu'on ne peut le faire plus tôt.
A la naissance, en effet, des jeunes animaux, un certain nombre de caractères morphologiques que l'on observe à Yàge adulte, n'existent pas encore, ou du moins n'existent qu'à l'état d'ébauches. Ce sont ces ébauches, que les animaux tiennent héréditairement de leurs parents, qui, sous l'influence des actions mécaniques vont se développer. On conçoit donc combien il est important que les expériences s'accomplissent sur des animaux aussi jeunes que possible, le moindre retard risquant de compromettre la netteté des résultats.
. C'est pour cette raison que j'effectue toujours, ainsi qu'il a été dit et à moms d'indications spéciales, les opérations de ce genre lejour même de la naissance ou dans les quelques jours qui suivent.
C'est ppur ne pas avoir adopté d'une façon constante cette manière de faire que Fick a vu un grand nombre de ses expériences de morphogénie expérimentale rester sans résultat.
Pour contrôler les résultats de l'expérience il faut, à mon avis, attendre un certain temps dont la durée varie, avec l'organe mutilé et l'espèce sur laquelle on expérimente; pour les opérations sur le crâne du chien, on peut, à l'Age d'un an environ, sacrifier l'animal.
Plus tard ne serait naturellement que préférable, mais à un an on peut
largement compte de l'hérédité, grâce à laquelle il peut arriver que la disposition anatomique persiste lorsque la cause fonctionnelle a disparu, soit dans le cours de la phylogénie, soil brusquement par le fdit d'une mutilation provoquée.
' Kick. Loc. cit.
. * Makey. Hecherches sur la morpli. des muscles (C. /?. de VAcad. des se. Paris, 18H7).
considérer que les caractères de l'âge adulte sont déjà assez neltement dessinés.
Enfin, en raison du jeune âge et de ia fragilité des sujets sur lesquels on opère les plus grandes précautions doivent être prises relativement a Tanesthésie, aux dangers de Thémorragie et de Tinfection*.
Dans cette première série d'expériences, j'ai donc voulu étudier l'action morphogénétique des muscles crotaphytes.
Ces muscles chez le jeune chien sont, à la naissance, distants l'un de l'autre et le crâne de cet animal présente sous ce rapport l'aspect de celui de l'homme adulte par exemple. A mesure que l'animal grandit, ses deux crotaphytes prennent une expansion considérable, bientôt ils se touchent, puis, le crâne semblant ne plus suffire à leur expansion toujours croissante, il naît sur sa ligne médiane celte crête caractéristique que Ton appelle crête s?>gittale ; suivant la race de chien elle apparaît à un âge plus ou moins avancé; dans certaines races même on ne la voit jamais; à un an elle est déjà en général nettement dessinée.
Dans ma première expérience dont Texposè des résultats fait le sujet de ce mémoire, j'ai pris comme sujet un jeune chien dont le père était un caniche et la mère une chienne de berger russe, tous les deux de race semblant à peu près pure.
Le jour même de la naissance, c'est-à-dire le 21 mai 1901 le petit animal a été anesthé^iè avec beaucoup de précautions et Topération suivante a été pratiquée. Incision courbe à concavité inférieure comprenant la peau et le tissu cellulaire sous-cutané, suivant le bord supérieur du crotaphyte gauche, du' tragus à l'angle externe de l'œil.
Le lambeau A ayant été rejeté en bas, incision de l'aponévrose du crotaphyte et ablation du muscle sur toute la partie de son insertion crânienne jusqu'à l'arcade zygomatique. Hémostase au thermocautère, suture.
Les suites de l'opération furent excellentes. Après une suppuration secondaire peu intense de quelques jours, l'animal élevé par sa mère guérit sans accident.
Il fit normalement sa croissance ne semblant ressentir aucune gène des suites de son opération; aboyant normalement, mangeant et buvant de même, paraissant d'une intelligence moyenne et d'une gaieté ordiuaire.
La déformation consécutive n'était même pas visible en raison de la longueur de ses poils; la palpation seule arrivait à la déceler.
Mon intention était de laisser vivre un an cet animal quand, le 6 mars 1902, il mourut écrasé accidentellement par une voiture. Il avait alors 9 mois 1/2; je procédai aussitôt à Tôtude anatomique du cadavre.
L — Examen extérieur.
Aussitôt la mort de l'animal et afin de pouvoir l'examiner plus facilement, je le débarrassais, à l'aide du rasoir, des longs poils qui recouvraient son crâne et sa face.
On put alors voir la cicatrice de la blessure opératoire qui, en raison du développement inégalement réparti de sa peau et de ses tissus en général,
* Ces cousidéraUons d'ordre général seront développées avec plus de détails dans un mémoire sur le même sujet destiné à paraître ultérieurement dans le Bull, de la Soc. d'anthropologie de Paris,
s'était sensiblement déformée. Elle n'était plus semi-circulaire avec concavité inférieure, mais légèrement sinueuse en forme de baïonnette.
On remarquait également du côté gauche un aplatissement notable de la région fronto-temporo-pariétale dû à Tabsence partielle du muscle crolaphyle. Par contre, la région masséterine de ce même côté semblait à la vue légèrement plus développée, comme si par une sorte de compensation .le masséter semblait s'être développé davantage tendant à suppléer ainsi dans la mesure du possible le crotaphyte absent. L'oreille gauche était reportée en avant, semblant attirée par la cicatrice.