I. — Mode de recueillement du venin
Etant donnée la très faible quantité de liquide que la pression fait sourdre le long des épines venimeuses, il est très difficile de le faire écouler dans un récipient, car la gouttelette reste en grande partie adhérente à l'épine. Aussi ai-je résolu de traiter les glandes par macération dans la glycérine.
Phisalix qui avait déjà employé ce procédé, avait obtenu un liquide suffisamment actif, plus maniable, plus dosable que le liquide extrait directement de la glande, comme le faisaient Gressin et Bottard.
Je détachais au moyen de ciseaux les épines venimeuses et le tissu environnant, je broyais le tout dans un mortier et je mettais la bouillie en contact avec de la glycérine pure additionnée de quelques gouttes de chloroforme. Gomme quantité de glycérine, je me bornais à la quantité strictement nécessaire pour immerger la bouillie. Le moment venu d'expérimenter le venin, je réunissais le produit de plusieurs pêches, je filtrais sur papier, et j'avais une solution glycérinée qui conservait fort longtemps son activité venimeuse.
Les vives que j'ai eues à ma disposition étaient toutes fraîches. Pêchées dans la nuit ou le matin, elles' étaient mises en traitement dans la matinée ou au début de l'après-midi. Du 22 mai au 12 juin j'ai prélevé les épines operculaires et dorsales de 320 vives et obtenu après filtration environ 100 ce. de liquide glycérine qui me permit d'effectuer en grande partie les expériences que je vais relater. A la fin de septembre, j'eus encore 70 vives, et j'obtins environ 30 ce. Mais l'indication des quantités de liquide obtenu est forcément très grossière, et ne peut donner qu'avec une très faible approximation le nombre de vives auquel correspond le centimètre cube, car la masse
pulpeuse, résultant du broiement des épines et des glandes, retenait une quantité de liquide qu'on ne pouvait apprécier.
Le liquide glycérine de macération était coloré en jaune. Si on retendait d'eau, il se produisait un trouble floconneux, la filtration sur papier donnait alors une solution étendue, claire, qui servait aux expériences.
Au tournesol, le venin ne donnait aucune réaction, il semblait neutre.
IL — Inoculations aux animaux.
Action sur ta grenouille. — Gressin et Bottard avaient déjà utilisé la grenouille comme animal sensible au venin. L'inoculation d'une demi-goutte à la patte provoquait des mouvements désordonnés, puis la rétraction du muscle, de la paralysie accompagnée de secousses tétaniques. Le point ino culé devenait sanguinolent, la prostration survenait, et bientôt la mort. C'était le liquide directement extrait de la glande qui produisait ces effets. L'inoculation du liquide glycérine de macération des glandes m'a donné la même série de phénomènes.
Je renouvelai également l'expérience de Gressin, consistant à mettre à découvert le cœur de la grenouille, et à injecter le venin. Comme lui, je constatai une diminution d*abord très rapide du nombre des battements du cœur. 4 à 5 minutes après l'injection, le nombre de battements par minute était tombé de 50 à 12, puis la diminution devenait plus lente, jusqu'à Tarrét complet au bout de quelques heures.
L'accord parfait entre les résultats de Gressin et Bottard et les miens sur la grenouille, me montrait que, par macération de la glande dans la glycérine, on extrayait bien les principes actifs du venin.
Action sur le cobaye. — Le cobaye s'est montré, lui aussi, très sensible au venin de la vive. J'ai fait^ sur cet animal, des inoculations à la cuisse, et des inoculations dans le péritoine.
Un cobaye reçoit 1 ce. de la solution glycérinée de venin sous la peau de la cuisse droite. Immédiatement cette inoculation est suivie de la paralysie de la patte, avec des secousses tétaniques. 24 heures après, il y avait de l'œdème, et déjà de l'escharre au point d'inoculation. La mort survint entre le 2™' et le 3™" jour. Cette observation est en tout point comparable à celle de Phisalix avec le venin du trachinus vipera, mais je ne fis pas l'ensemencement du sang. En tout cas les frottis des principaux organes, rate, rein et foie, ne présentaient, au microscope, aucun microbe.
Par injection intrapéritonéale, Teffet du venin est plus rapide. Ainsi on inocule à un cobaye 1 ce. de la solution glycérinée. Peu de temps après, l'animal prend une attitude de souffrance, il se tient allongé dans sa cage, la respiration s'accélère, et il y a de l'exophtalmie très prononcée. La mort arrive 12 heures après l'injection. A l'autopsie, on n'observait rien d'anormal chez les animaux ainsi morts, sauf une certaine rougeur du péritoine.
Avec des doses plus faibles de venin, ainsi avec 1/4 de centimètre cube injecté dans le péritoine, l'animal semble soufTrir pendant 1 jour ou 2, puis il se remet complètement après avoir subi une diminution de poids passagère et peu importante.
Journal ob physiol. kt dk pathol. qknér., 1903. 18
274 A. ijRIOT
Action sar le lapin. — Les expériences que j'ai faites sur le lapin sont plus nombreuses et plus variées que sur les autres animaux.
L'inoculation à la patte qui faisait mourir si rapidement le cobaye, n'avait pas une action si nocive sur le lapin. Il y avait bien paralysie immédiate, suivie d'œdème, de sphacèle et de mortification des tissus, mais le lapin se remet peu à peu.
Je donne ici le détail de quelqu'unes de mes expériences.
Lapin n<» 1. — Lo 5 juin, un lapin mâle reçoit 5 ce. de la solution glycérinée de venin dans la patte droite de derrière. Immédiatement les mouvements du membre sont supprimés ; la patte est agitée de secousses tétaniques. L*animal marche en traînant la jambe atteinte.
Six heures après, l'état du membre s'est un peu amélioré. Mais le 6 au matin il y a un œdème considérable de la patte, le testicule droit est atteint aussi.
Le 10, le testicule droit et tout le côté interne de la cuisse droite sont sphacélés.
Le 22 juin, la nécrose a gagné du terrain. Les tissus de la patte sont presque entièrement détruits. Mais la cicatrisation commence.
Le 30 juin, la plaie est en voie de guérison.
Pendant toute cette durée, il y a eu diminution de poids, puis relèvement définitif.
Nous suivrons ultérieurement le sort de ce lapin.
Lapin n* 2. — Le 24 juin, j'injecte à un lapin 5 ce. de venin dansJa cuisse droite. Comme dans le cas précédent, il y a paralysie, puis œdème et sphacèle des tissus.
Le 14 juillet, il y a amélioration très sensible de la plaie, reprise du poids qui avait assez fortement baissé du 4 au 8.
Mais le 17 juillet, l'animal meurt d'une septicémie hémorrhagique- Il avait présenté de l'hémorrhagie nasale, et à l'autopsie on constata un vaste èpanchôment de sang dans le péritoine. Les frottis des principaux organes, foie, rate, rein, décelaient à l'examen microscopique la présence de nombreux streptocoques.
La septicémie hémorrhagique dont décéda ce lapin, sévit en véritable épidémie sur mon écurie à ce moment, frappant quelques individus neufs, mais surtout les individus affaiblis à la suite du traitement par le venin.
Lapin n" 3. — Un lapin reçoit le 5 juin 5 ce. de venin glycérine sous la peau du ventre. Il y a de la douleur locale suivie les jours suivants d'oedème puis d'escharre assez important au point d'inoculation. Cet escharrese guérit peu à peu et le 24 juin le lapin est remis complètement.
J'arrêterai là la citation des cas, que je pourrais ajouter à la suite. Les phénomènes se succédaient toujours pareils et dans le même ordre, et je ne ferais que rééditer ce que j'ai dit précédemment.
Ce qu'il y a de bien particulier dans l'action du venin de la vive, c'est cette paralysie immédiate du membre injecté, suivie de l'œdème et de la nécrose locale des tissus. Les expériences sur animaux reproduisent donc bien les faits observés dans les cas d'accidents chez l'homme. Il était intéressant de chercher ce qui se passerait en introduisant le venin directement dans la circulation générale. Pour cela, je fis les injections dans la veine marginale de l'oreille du lapin. Avec des doses assez fortes d* abord, 0®% 5 et au-dessus, la mort survenait si rapidement que parfois je n'avais pas le temps d'achever l'injection.
Si la dose de venin était plus faible, 0'''',2 ou 0^",! par exemple, la mort était plus lente à venir. Elle ne survenait qu'au bout de 4 à 10 minutes. C'était
une mort par asphyxie, comparable à la mort par injection d*une forte dose de venin de serpent.
En ouvrant le corps de Tanimal immédiatement après la suppression du réflexe de la paupière, on ne trouve le sang coagulé, ni dans la veine-porte ni dans le cœur. De plus le cœur bat encore assez longtemps, d'un mouvement rapide, mais peu ample. Lorsqu'il a cessé de battre, il reste encore sensible aux excitations mécaniques, telles que le pincement, et les battements reprennent aid's quelque temps. Ce n'est donc pas une paralysie du cœur qui a déterminé la mort, mais une paralysie des muscles respiratoires.
Lorsque la dose de venin injecté dans la veine est encore plus faible, lorsque la mort ne survient pas dans le délai rapproché d'un quart d'heure environ, il est curieux de constater qu'elle ne se produit plus. Tandis que pour les venins de serpent, il y a presque proportionnalité inverse entre la dose introduite et le temps de survie, il n'en n'est plus de même pour le venin de la vive.
Ainsi un lapin de 1915 grammes reçoit 0*^,05 de venin dans la veine. Quelques instants après l'attitude est anxieuse, la respiration accélérée. Mais au bout d'une heure, l'état est redevenu normal, et l'animal survit sans accident jusqu'à ce que 6 jours après une deuxième injection de **, 5 le tue instantanément.
Deux autres lapins reçurent cette même dose de O*"®, 05 et présentèrent les mêmes symptômes d'abattement et de dyspnée passagers, et survécurent l'un 6 jours, l'autre 18 jours. Ils furent emportés tous deux par l'épidémie de septicémie hémorrhagique qui dévastait mon étable.
liï. — Action de divers agents sur le venin de la vive.
La première tentative à faire était de chercher comment se comporterait le venin sous l'influence de la chaleur. Atténuerait-on, supprimerait-on complètement et facilement de cette manière la toxicité du venin f
J'avais à ma disposition une solution glycérinée de venin et non une solution aqueuse. Or les toxines et venins en solution glycérinée résistent mieux à l'action de la chaleur ; aussi tout de suite ai-je dans mon étude atteint la température de 100*.
Après une demi-heure de chauffage à 100*, j'obtenais une liqueur louche dans laquelle s'était formé un précipité floconneux. Je filtrais sur papier et j'essayais la toxicité de la liqueur. Des grenouilles auxquelles je l'injectais en assez grande masse, survécurent au traitement. Un lapin en reçut impunément 5cc. sous la peau de la patte. A un autre je fis une injection à la veine de l'oreille droite de 5 ce. du venin chauffé et j'observai par la suite une bizarre réaction. L'injection eut lieu le 24 juin. Sur le moment, on ne constate qu'un peu d'abattement et de dyspnée. Mais le lendemain, tout le côté droit de la tête et l'épaule droite sont œdéraatiés. Le 26, l'œdème persiste, puis les jours suivants l'œil devient vitreux, se sphacèle ; tout un côté de la bouche est paralysé, ce qui gêne beaucoup l'animal pour manger. On constate une diminution progressive du poids de l'animal qui de 2.355 grammes le 24 juin, tombe à 1.385 grammes le 18 juillet, veille de la mort.
Ces accidents ne se produisirent que cette fois-là. Jamais plus je ne les ai observés, ni à la suite d*injections intraveineuse de doses très faibles de venin
non chauffé, ni à la suite d'injections massives intraveineuses de venin chauffé une heure à lOO'.
Le venin chauffé une heure à 100® semble donc avoir perdu toute toxicité.
Le venin de vive, comme les toxines, comme le venin de serpent, est donc destructible par la chaleur. L'action modérée de la chaleur sur le venin qui nous a permis de mettre en évidence ce phénomène si bizarre d'une destruction du pouvoir toxique foudroyant, et du maintien d'une action locale assez intense, ne peut-elle être expliquée par l'existence dans le venin de la vive de deux éléments venimeux distincts, différemment sensibles à la chaleur, dont l'un aurait été seul détruit après une demi-heure de chauffage à 100® ?
J'ai essayé également l'action de quelques agents chimiques sur le venin de vive. J'ai choisi Thypochlorite de chaux et le chlorure d'or dont l'action est si efficace sur les venins de serpent.
La destruction du venin est complète et rapide par ces deux substances.
Ainsi à un cobaye j'ai inoculé à la patte 2 ce. d'un mélange à parties égales de venin et d'une solution d'hypochlorite de chaux à saturation, sans observer d'accidents consécutifs, tandis que l'inoculation de 1 ce. de venin seul déterminait la mort d'un témoin en deux jours et demi.
De même, le mélange del ce. de venin et de 10 ce. d'une solution de chlorure d'or au millième a été introduit impunément dans la veine de l'oreille d'un lapin.
Nous avons vu que, par ses effets, le venin de vive se distingue assez nettement des venins de serpent. Si la chaleur, si quelques agents chimiques agissent de même sur les deux produits, c'est que nous nous trouvons en présence de corps de même nature, mais non assimilables. Du reste il était un moyen de mettre en évidence l'identité ou la non- identité des deux sortes de venins, c'était d'essayer l'action de l'anticorps spécifique de l'un sur l'autre. Le sérum antivenimeux du D' Calmette, d'un pouvoir antitoxique si énergique et si net vis-à-vis des venins de serpent, allait-il avoir une action sur le venin de la vive?
Déjà un pi'emier essai avait été tenté par le D' Bassompierre dans un cas de piqûre par la vive araignée (tracbinus arauea) en Algérie. Le tableau clinique du cas est tel avant et après traitement par le sérum, qu'il est permis de douter que l'injection de sérum antivenimeux ait modifié en rien la marche des accidents.
J'ai, de mon côté, cherché à voir si le sérum Calmette, injecté préventivement aux animaux, avant le venin, ou bien injecté mélangé au venin de vive, les protégerait contre les accidents foudroyants de ce venin.
Pour cela, à une première série de lapins, j'injecte dans la veine de l'oreille 5 centimètres cubes de sérum antivenimeux, puis 1/4 d'heure après, j'injecte également dans la veine le venin. La mort se produit aussi rapidement que chez un lapin témoin qui n'a pas reçu de sérum.
Sur une deuxième série de lapins, j'essaye le pouvoir toxique d'un mélange de sérum antivenimeux et de venin, et je le trouve aussi accusé, aussi fort que celui d'une dilution de venin dans l'eau physiologique aux mêmes proportions que le sérum.
Le mélange sérum-venin, inoculé sous la peau, produisait les mêmes accidents que le venin seul.
Donc, le sérum antivenimeux du D' Calmette, l'anticorps des venins de serpent, s'est montré inefficace contre le venin de vive, et ces expériences sont une preuve décisive de plus de la non-identité des venins de serpent et des venins de poisson.